Carnets de guerre d’Adrienne Durville/1915

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Année 1915

Vendredi 1er janvier 1915

Le premier jour de l’année, la belle année de la revanche et de la victoire, celle qui nous rendra l’Alsace et la Lorraine. Que toutes les tristesses du présent et les inquiétudes de l’avenir disparaissent devant cette pensée dont la réalisation fera de 1915 la plus belle année de ma vie.

Messe à St Vincent, prières pour tous ceux que j’aime, mais avant tout et par dessus tout pour la France et ses soldats.

Soins toute la matinée ; déjeuner chez les Ihler qui n’ont pas voulu nous laisser seules aujourd’hui ; repas exquis, copieux et merveilleusement arrosé. Au dessert, nous apercevons dans l’air un avion allemand qui reste immobile pendant plusieurs minutes ; il ne se décide à partir à toute vitesse qu’après s’être vu pourchasser par un aéro français ; on croit qu’il aura eu le temps de photographier notre gros canon de 240.

Dans l’après-midi, raout musical avec le concours de nos soldats. Comte chante d’une façon exquise ; presque tous y vont de leur monologue ou de leur chanson. C’est très gentil, et ils ont tous l’air ravi.

Visite du Gal Lecomte qui apporte ses vœux ; il est fort triste de sa journée passée loin des siens ; dîner assommant avec toute la bande ; j’ai la grippe et me couche de bonne heure.

Samedi 2 janvier

Grippe et rhume ; soins toute la matinée pendant que Julie et Renée sont chez Landouzy. Nous apprenons la mort d’un des fils du Gal Lecomte tué le 27 près d’Arras. Renée va vite le voir et revient dans l’admiration devant un tel courage malgré cet immense chagrin.

Visite de M. Béha, retour de Thann ; une partie de Steinbach a été pris à la baïonnette par les Alpins, qui exaspérés de la déloyauté de leurs ennemis qui les fusillent après avoir feint de se rendre, ont tout embroché sur leur passage.

Mon rhume augmente, je me couche avant dîner, ce qui me fait échapper à l’invasion.

Dimanche 3 janvier

Je suis si fatiguée que je vais seulement à la messe de 9 h. ½.

Arrivée de Mlle Pichot ; elle parle peu, mais paraît agréable ; espérons que nous nous entendrons bien et que notre bonne intimité ne sera pas détruite par sa venue.

Lundi 4 janvier

J’ai une lettre de Paul apportée par le ravitaillement ; il est à Aspach, dans les tranchées tout près des Allemands, ce qui ne l’empêche pas d’aller bien. Je donne vite une lettre pour lui à cet amour de chasseur qui va devenir mon meilleur ami.

Pagnier quitte l’ambulance de Morschwiller[1] pour affaire de femmes, paraît-il ; c’est vraiment dommage qu’un homme de sa valeur ne puisse se tenir correctement.

Mon rhume continue à augmenter ; je sors cependant pour aller avec Julie et Renée chez le pauvre Capitaine de B. qui a une crise de rhumatismes dans les reins et qui nous réclame. Nous nous installons auprès de son lit à prendre le thé avec M. Th. qui le soigne, mais ne peut l’égayer tant il rage d’être immobilisé. Pendant que nous sommes là, un capitaine d’état major vient le voir et nous apprend la reprise de Steinbach que nous avions pris la veille et perdu la nuit par une contre attaque des Allemands. Nous tenons enfin cette fameuse cote 425 d’où l’on domine Cernay qui ne pourra plus résister longtemps. Mais il y a eu beaucoup de pertes dont 400 prisonniers malheureusement. Pourvu qu’ils ne soient pas massacrés ; je viens de lire un extrait d’article de la Revue des deux Mondes où il y a des détails effroyables.

Arrivée de malades et de blessés.

Mardi 5 janvier

Mon rhume bat son plein ; cela devient un record, et je suis seule pour tout le service ; Renée est à l’hôpital civil et Mlles Roch et Pichot souffrantes dans leurs lits. C’est un vrai tour de force d’arriver à tout.

Arrivée inopinée de Mme V. rappelée par ordre supérieur. Elle est navrée de tout ce que l’on a dit sur elle, et veut regagner Paris. Nous la soutiendrons et la défendrons autant que nous le pourrons.

Mercredi 6 janvier

Continuation des potins. Mme V. quittera probablement Belfort après quelques jours de service à l’hôpital militaire.

Soins toute la journée ; je pleure et je tousse.

À 4 heures, nous allons prendre le thé chez M. Th.. Aucune nouvelle militaire intéressante.

Nous faisons tirer les Rois à nos malades. Galette, champagne, c’est une vraie fête.

Jeudi 7 janvier

Mlle P. m’aide au service du matin de façon à pouvoir me remplacer au besoin. Rien de nouveau ; on attend un convoi de blessés à l’hôpital militaire.

Vendredi 8 janvier

Lever assez tard ; soins, pansements.

Le convoi de blessés n’arrivera que cette nuit ; ils viennent de Burnhaupt et d’Aspach. Paul est-il indemne ? Visite à Mme Béha. L’hôpital de Thann a été bombardé, ce qui ne facilitera pas l’organisation d’ambulances de ce côté. Il faut attendre.

M. Claudon nous fait lire deux lettres de son cousin, capitaine de chasseurs alpins. C’est admirable !

Samedi 9 janvier

Lettre de Paul, il va bien ; je puis remettre la fameuse culotte de toile cirée ; par cet horrible temps, il doit en avoir besoin.

Nous apprenons que Mme de M. est priée de quitter l’hôpital militaire ; comment cela finira-t-il ?

Aucune nouvelle militaire.

Dimanche 10 janvier

Messe militaire à St Christophe ; soins toute la matinée.

Mme de M. est allée se plaindre auprès du gouverneur qui intervient auprès de Landouzy ; celui-ci se fâche et met tout le monde dehors ; ces dames partiront toutes mardi soir ; j’y croirai quand je les verrai dans le train.

Thann est bombardé, on a évacuer l’hôpital. Burnhaupt est repris par les Allemands ; quant à la cote 425, impossible de savoir la vraie vérité ; l’avons-nous encore ou non ?

Visite de M. Th. qui nous amène son frère M. de Prémorel ; il vient de Baccarat où il se soignait et rejoint en Alsace. Il nous donne quelques détails sur la chute du ministère ; c’est ce que nous savions déjà, sauf ceci : Guillaume II a offert au gouvernement français la paix, moyennant la cession de l’Algérie et du Maroc, alors le territoire aurait été complètement respecté ; en cas de refus, Paris était envahi et complètement détruit. Il y a eu des ministres assez lâches pour accepter, mais le veto énergique de Poincaré joint à la pression de l’Angleterre a fait sauter le ministère ; quelques jours après, c’était la victoire de la Marne !

Lundi 11 janvier

Aucune nouvelle sérieuse de l’Alsace ; il fait une tempête effroyable, neige, pluie ; entre deux ondées, petite promenade avec Julie et Mlle P.

Toute la bande doit partir demain ; quel débarras et comme nous allons nous trouver tranquilles.

Thé avec un de nos malades que Julie connaît, poseur, prétentieux, insupportable.

Mardi 12 janvier

Les nouvelles d’Alsace sont tristes : Burnhaupt a été perdu par bêtise ; le village a été occupé par une compagnie de territoriaux, les maisons n’ont pas été fouillées ; elles étaient pleines d’Allemands qui ont fusillé nos soldats à bout portant. Tout a été massacré. On parle de sanctions sévères ; de l’avis général, le commandement en Alsace est au dessous de tout.

Dernier dîner de la bande ; moments inquiétants de phrases à double tranchants, mensonges de Mme de M. ; cela me donne envie de bondir. La politesse est une belle chose !

Nous les conduisons à la gare et attendons le départ du train ; cette fois ça y est ; ouf ! quel débarras.

Il n’y a plus que nous trois de la C. R. à Belfort sur les 16 que nous étions au début de la guerre ; c’est un succès !

Mercredi 13 janvier

Soins toute la matinée.

Encore une lettre de Paul apportée par le ravitaillement ; il est au repos pour l’instant, mais ne peut malheureusement pas venir.

Julie et Renée vont déjeuner chez Mme Viellard ; pendant ce temps, je fais une jolie promenade avec Mlle P. pendant que Mlle R. garde la maison. Nous prenons la porte de fer et allons au cimetière des mobiles par les fortifications, c’est vraiment beau ; des avions passent au-dessus de nous revenant d’Alsace, le canon gronde sans arrêt ; c’est une vraie sensation de guerre.

Le Gal Sauzède est mis à pied ; quant au colonel qui commandait à Burnhaupt, il va passer en conseil de guerre.

Adieux de Mme Villers, c’est la dernière, après espérons que nous serons tranquilles.

Jeudi 14 janvier

Soins toute la matinée ; visite du Dr Petit qui nous répète que l’hôpital est une pétaudière.

Courses, visite à l’hôpital civil où je cause avec un chasseur du groupe cycliste : d’après ce qu’il me dit, Paul a bien souvent manqué d’être tué. Visite à Mlle Préault qui regrette la C. R. et Mme de M. !

La seule nouvelle intéressante nous vient du lt W. ; les troupes gardant les Alpes vont bientôt arriver ici, ce qui prouverait l’intervention prochaine de l’Italie. De plus, l’officier qui a installé le poste de télégraphie sans fil de la Miotte est parti aujourd’hui pour la Roumanie avec tout un matériel.

Les autres nouvelles ne sont pas brillantes ; on parle d’une avance allemande vers Thann.

Vendredi 15 janvier

Les communiqués sont mauvais, les Allemands ont traversé l’Aisne près de Soissons ; cette attente et cette immobilité doivent avoir un mauvais effet moral sur les troupes.

Visite du Dr Petit : tout va de travers à l’hôpital militaire ; on y compare Landouzy à une moule et Rebout à un secrétaire de mairie de banlieue.

Promenade à Rethenans pour voir les sœurs de l’équipe ; retour par une pluie battante. Quel climat !

On nous annonce l’arrivée pour aujourd’hui du prince de Galles.

Arrivée de malades et de blessés venant du front, dont un vieil engagé volontaire de 53 ans !

Samedi 16 janvier

Meilleur communiqué ; nous allons seulement commencer à être prêts pour la guerre, alors que les Allemands ne pensent qu’à cela depuis 40 ans ! Il faut vraiment que nous soyons un peuple épatant pour lutter et vaincre dans de pareilles conditions. visite à M. Th. ; elle attend le prince de Galles qui doit venir visiter la collection de trophées allemands de M. de B. Ils sont à Dannemarie depuis le matin. Nous repartons sans qu’ils soient revenus. Thé ; visite interminable d’un capitaine assommant ; soins divers, coucher de bonne heure.

Dimanche 17 janvier

Messe militaire à St Christophe.

Soins toute la journée, neige effroyable, correspondance.

M. de B. et les St M. viennent dîner ; récit de la journée du prince de Galles à Dannemarie, Montreux et Roppe.

Statistique officielle des pertes ; nous avons 200 000 morts, y compris les Belges, 200 000 prisonniers et 500 000 blessés. Les Allemands ont 750 000 morts, 300 000 prisonniers et 1 200 000 blessés.

Quelques détails sur les atrocités allemandes, les tranchées de Craonne, etc.

Lundi 18 janvier

Soins, départ de 3 malades, dont Baupré qui retourne en Alsace.

Julie vient déjeuner, nous la conduisons à la gare ; au retour promenade de Bellevue avec Renée, Mlle P. et M. Th.

Le camion des chasseurs me rattrape en route pour me donner une lettre de Paul. Il repart demain matin pour les tranchées d’Aspach-le-Haut. Que Dieu le garde ! Je lui réponds sur une feuille de carnet. Quelle chance de pouvoir avoir si souvent des nouvelles.

Il fait un temps superbe, tout est couvert de neige, et la vue des montagnes est bien belle ; le canon tonne sans arrêt ; c’est le bombardement de Cernay, paraît-il ; il ne restera rien de cette pauvre Alsace.

Lettres de petite Renée et de Versailles.

Mardi 19 janvier

Il y a eu paraît-il, une assez forte secousse de tremblement de terre cette nuit ; je n’ai rien senti, mais dans bien des maisons les lits ont été secoués et les pendules arrêtées.

La neige tombe toujours ; tout est blanc et superbe ; le canon se fait entendre sans interruption.

Départ de malades pour l’arrière.

Mercredi 20 janvier

Toujours le canon, mais moins fort que ces deux jours précédents ; il faut absolument faire taire certaines batteries allemandes gênantes.

Des avions passent continuellement ; il fait un temps idéal ; Renée et Mlle P. vont à la Miotte jouir de la vue ; je reste pour garder l’ambulance et je relis avec plaisir le Professeur Knatschké[2] ; quelle critique amusante, surtout en ce moment.

Visite du Dr Braun qui examine plusieurs de nos malades ; un seul sera opéré ces jours-ci.

Aucune nouvelle militaire.

Jeudi 21 janvier

Le canon se tait aujourd’hui ; le communiqué annonce : combat d’artillerie dans le secteur de Thann ; nous l’avons assez entendu. Les Allemands bombardent Thann et nous Cernay. Impossible d’avoir des détails.

Que peut bien faire Paul au milieu de ce duel d’artillerie ?

Les soldats commencent à se démoraliser un peu ; l’attente et l’inactivité sont trop longues pour le caractère français et nous commençons à constater un réel fléchissement ; cela passera vite avec le retour du beau temps et la marche en avant.

Promenade à Danjoutin avec Renée pour aller voir Clerc ; il fait froid et la neige recommence à tomber, mais la marche est quand même bien agréable. Tout est blanc et il y a trop de brume pour que nous puissions voir la vue.

Nous trouvons Clerc au milieu de sa famille, enchanté de notre visite. Nous devons ingurgiter une quantité de vin chaud, après quoi nous regagnons Belfort sous la neige.

Nous apprenons le décret sur l’éclairage de Paris, par crainte de la visite d’un Zeppelin ; ce doit être lugubre ; pourvu que personne ne soit trop effrayé chez moi.

Je ne suis pas fâchée que les Anglais écopent un peu ; cela leur donnera un peu plus d’ardeur. Pourquoi n’y aurait-il que nous à souffrir de cette terrible guerre.

Je garde l’enquête officielle sur les atrocités allemandes ; il faudra que tout se paie et que rien ne s’oublie !

Vendredi 22 janvier

Soins toute la matinée ; Renée va à l’hôpital civil assister à l’opération de Doria.

Le lt Obrecht apporte les journaux et me communique la liste officielle des pertes des armées ; elle est rassurante pour nous.



Adrienne Durville, Carnet de guerre 1914-1918 n°3 (page 50 crop).jpg

Cela fait déjà deux millions d’hommes tués et nous ne sommes qu’à la moitié de la guerre ; si au moins il n’y avait que des Allemands !

Nous allons à la gare au devant de Julie qui revient de Paris avec Mlle Bidoux.

Pas grandes nouvelles intéressantes, on suppose qu’une offensive allemande aura lieu bientôt sur un point quelconque du front, mais la nôtre n’aura lieu sérieusement qu’en mars.

Samedi 23 janvier

Soins, visite à l’hôpital civil pour voir notre opéré : il va bien, mais ne demande qu’à revenir chez nous.

Quelques détails sur l’affaire de Soissons ; le général est remercié ; là comme ailleurs, il y a eu bien des fautes commises, nos pertes ont été énormes, mais celles des Allemands sont encore plus considérables.

Lettre de Fernand assez pessimiste, de M. Boulangé et du sergent Roche qui a échappé par miracle au massacre de Soissons. Correspondance.

Dimanche 24 janvier

Messe militaire à St Christophe ; soins toute la matinée ; il passe beaucoup d’Alpins se dirigeant sur l’Alsace ; cela confirme la nouvelle donnée par le lt W. ; on désarme les forts des Alpes dont les munitions sont centralisées à Grenoble et les troupes sont envoyées dans les Vosges.

L’Allemagne adresse un ultimatum à la Roumanie, probablement pour l’empêcher de choisir son heure.

Préparation des cours pour les infirmières qui commenceront en février.

Salut à 4 heures, thé avec les habituées. M. Th. nous lit une lettre venant de Soissons, très intéressante et impressionnante. Cela a dû être horrible.

Arrivée de malades venant du front.

Lundi 25 janvier

Nouveaux détails sur Soissons, le 60e a perdu 1 700 hommes dont un grand nombre de prisonniers ; un colonel ayant eu les deux jambes broyées par un obus s’est tué pour ne pas être pris. Toute la 14e division qui était à Soissons a été ramenée en Alsace et se trouve maintenant à Altkirch. Il arrive continuellement des troupes pour l’Alsace, 30 000 h. ces jours-ci, dit-on.

Mardi 26 janvier

Nous sommes complètement sous la neige qui tombe sans arrêt, tout est blanc et c’est bien joli.

Visite de Bousquet qui vient voir notre petit Desnoyers ; il va falloir lui amputer la jambe ; que c’est triste à 22 ans.

Thann est en flammes, paraît-il ; des troupes arrivent sans arrêt ; le 42e a été entièrement cité à l’ordre du jour pour sa conduite héroïque à Soissons ; il n’en reste d’ailleurs plus beaucoup, de ce pauvre régiment : j’apprends la mort du lt de la Rivière, qui a été soigné aux Anges et que j’ai vu au mois d’août ; les Boulangé vont en être très attristés.

Mercredi 27 janvier

C’est aujourd’hui la fête du Kaiser ; pourvu qu’on puisse lui infliger une défaite quelque part.

M. Th. vient nous apprendre que l’on se bat entre Dannemarie et Altkirch depuis ce matin ; M. de B. y est avec le gouverneur ; la lutte continue pour les hauteurs d’Hartmannswiller. Nous occupons un versant et une partie du sommet et les Allemands font de même de l’autre côté ; c’est à qui fera dégringoler l’autre.

Toujours aucune nouvelle d’Aspach. J’écris à Paul pour lui dire mon projet d’aller à Paris en février et lui demander ses commissions. Je ne partirai que quand j’aurai sa réponse.

Arrivée de malades venant du front.

Correspondance.

Jeudi 28 janvier

Arrivée de blessés d’hier, le village d’Hartmannswiller a été pris. Soins, pansements sans arrêt jusqu’à midi. Visite à l’hop. militaire pour voir Desnoyers, bien triste, le pauvre petit.

Visite à Mlle Préault, à Jurry soigné chez Julie ; arrivée d’autres blessés, soins jusqu’au dîner.

Visite de M. Béha et de Mme de St M.. M. Béha part pour le col du Bonhomme, quel admirable français que ce gros garçon. Il a un projet pour un peu plus tard qui sera bien beau s’il réussit. Il a d’ailleurs bien des chances pour y rester. On cherche en ce moment à prendre toutes les hauteurs et on s’y tiendra jusqu’au printemps ; les vallées ne sont que neige, glace ou eau et il n’y a rien à tenter maintenant.

Le village pris hier a été reperdu le soir ; c’est toujours la même chose ; on doit le reprendre aujourd’hui ; inutile de dire cela à nos blessés qui en arrivent.

Ordre d’évacuer à outrance, on s’attend à beaucoup d’arrivées.

Il passe encore des troupes, toute la division de cavalerie de Lyon. Le 7e corps revient.

Est-ce bien le moment d’aller à Paris ?

J’apprends une horrible nouvelle : le pauvre Patrice est mort, asphyxie dans son bain. Quel coup pour sa malheureuse femme qui ne peut même pas se dire qu’il a été tué à la guerre.

Bien des souvenirs d’enfance s’anéantissent ; c’est le premier qui disparaît de toute la génération de cousins, et de toute la bande que nous formions avec les Le Bec et Paul ; j’écris à sa femme.

Vendredi 29 janvier

Les nouvelles sont bonnes ; toutes les attaques allemandes ont été repoussées et nous avons progressé presque partout. La fête du Kaiser a été heureuse pour nous.

Installation de Mme Ihler et de Mme Béha dans les salles de blessés ; tout va de travers, les pansements sont faits à la diable et nos malades ne sont pas contents. Le docteur n’ose rien dire ; il doit bien se douter que cela est loin de nous plaire. Soins toute la journée ; arrivée de malades venant du front.

On entend le canon le soir et la nuit.

Samedi 30 janvier

Soins toute la matinée.

Un avion allemand est sur nous ; on ne tire pas car cela est interdit sans ordres et celui qui doit les donner n’est pas à son poste. L’espionnage est si bien organisé ici que les Allemands savent tout ce qui s’y passe.

L’opération de Desnoyers est pour demain, ainsi que celle de Montagnon que l’on conduit à l’hôpital civil ; nous devons assister aux deux.

M. Béha part incognito et en civil pour Bâle, service secret.

Dimanche 31 janvier

Messe militaire à St Christophe. Dix de nos malades nous y accompagnent, c’est un vrai cortège.

Au retour, nous changeons de tenue et filons à l’hôpital militaire. Le Dr Bousquet fait une amputation d’urgence à laquelle nous assistons ; le pauvre opéré a reçu une balle qui lui a brisé le fémur ; une hémorragie s’est déclarée et le seul moyen de le sauver est de couper la jambe pour rechercher cette malheureuse artère introuvable. Que de tristes choses dans cette guerre. Il est trop tard pour faire l’amputation de Desnoyers, elle est remise à demain. Course à l’hôpital civil pour l’opération de Montagnon. L’ouverture de l’abcès est vite faite et nous revenons à l’ambulance.

À 2 heures, troisième opération de la journée, faite cette fois par le Dr Ihler. On cherche et l’on trouve dans le genou de l’un de nos blessés un éclat d’obus qui le faisait souffrir et qui l’empêchait de marcher.

Soins tout le reste de la journée ; depuis trois jours, nous n’avons pas arrêté.

Toujours pas de nouvelles de Paul ; cela me paraît long. Nous avons un peu reculé en Argonne.

La neige continue à tomber et il fait très froid ; c’est un vrai temps d’hiver, combien plus agréable que la pluie et la boue.

Lettre de Cécile ; elle me prie d’envoyer certains papiers à son avocat, mobilisé ici. J’écris à ce monsieur.


Lundi 1er février

Opération de Desnoyers, c’est atrocement pénible, le pauvre petit pleure ; il est si faible que l’on se demande s’il pourra résister. Bousquet opère très bien et l’amputation est vite faite.

Nous sommes très occupées ; il y a une vingtaine de blessés et de pansements ; plus tous les malades.

Il neige toujours ; Renée et Mlle Pichot vont à Delle avec M. Th. ; je leur donne une grosse commande de cigarettes que j’enverrai aux chasseurs de Paul.

Pendant leur absence, je retourne à l’hôpital militaire voir Desnoyers. Il est bien pâle.

Visite de Falconet, toujours aimable.

Renée rapporte beaucoup de choses passées en contrebande, le gouverneur n’ayant autorisé que le chocolat ; comme c’est pour les soldats, je n’ai aucun remords.

Mardi 2 février

Soins toute la matinée.

Une grosse surprise ; appelée dans le bureau, j’y trouve Paul. Quelle joie de le voir, pour bien peu de temps malheureusement, car il ne peut rester qu’une demi-heure. Il est nommé commandant de compagnie au 27e bat. de chasseurs alpins dans les Vosges ; sa nomination paraîtra le 25 de ce mois ; il quitte donc l’Alsace, pour remonter plus au nord. Je suis désolée de son départ, trouvant très doux de le sentir si près et d’avoir si facilement de ses nouvelles. Puis ces pauvres alpins sont si éprouvés que cela l’expose encore plus ; nos adieux sont tristes, nous reverrons-nous ?

Mercredi 3 février

Soins toute la journée. Aucune nouvelle militaire intéressante ; un avion allemand vient à Belfort et est immédiatement poursuivi par un des nôtres qui ne peut le rejoindre. Deux bombes sont tombées près de Rethenans sans occasionner de dégâts.

Visite à Desnoyers qui va aussi bien que possible ; à M. Th. couchée avec la grippe.

Jeudi 4 février

Un autre avion vient encore ; on tire sur lui sans résultat.

Soins toute la matinée ; Julie et Renée vont déjeuner à Morvillars ; pendant ce temps le Cap. de Beaurieux vient nous faire ses adieux ; il est nommé à l’état-major du Gal Cordonnier, un nouveau général actif dont on dit le plus grand bien. Il est ravi d’aller enfin sur le front et de faire un service plus intéressant que son travail de bureau. Jusqu’à nouvel ordre, il s’installe à la Chapelle, nous pourrons donc le revoir quelquefois ; je dois lui acheter des gants à Paris et il viendra les chercher jeudi.

Vendredi 5 février

Messe à 6 heures à St Vincent ; soins, course à la gare pour faire préparer ma feuille de route par le commandant.

Après déjeuner, je suis conduite au train par toute la bande ; adieux, recommandations etc, etc.

Voyage peu intéressant et qui me paraît long ; arrivée avec une heure de retard ; je sors par le bureau militaire pendant que Camille me cherche d’un autre côté et nous nous manquons.

Samedi 6 février

Service pour Patrice où je retrouve une partie de la famille ; déjeuner chez ma tante B., visite rue d’Assas, course rue François Ier ; dîner chez les Genest.

Dimanche 7 février

Messe à St Sulpice, visite chez Fernand. Après déjeuner, je vais à la Charité voir le fiancé de Mlle Bertrand, blessé à la bataille de Soissons d’une balle qui lui a cassé le bras ; il va mieux, mais aura besoin d’une longue convalescence.

Lundi 8 février

Courses au B. M. ; je téléphone aux Peupliers, mais on refuse de me recevoir. Je soupçonne fort Mlle Lopez et sa bande de nous avoir desservies toutes les trois auprès de Mlle Génin.

Après déjeuner, je vais à Noisy-le-Sec voir Louis. Quelques nouvelles militaires intéressantes quoique tristes : le système d’espionnage allemand est énorme et il y a des traîtres même parmi les français ce qui est horrible ; Joffre s’apercevait de fuites dans son entourage immédiat et a pu pincer un de ses officiers, d’origine allemande venu en France à l’âge de 8 ans, ayant passé par Polytechnique et l’école de guerre ; j’ai cru comprendre que c’était un juif, ce qui n’a rien d’étonnant ; l’affaire Dreyfus aurait pourtant dû servir de leçon. Ce misérable a été fusillé, ainsi que le chef de gare de Reims qui trahissait également. La trahison toujours, d’un gros bonnet de la Cie du Nord a fait manquer la capture du Kronprinz et d’une partie de son armée, 300 trains étaient garés à Noisy-le-Sec pour ramener les prisonniers. Celui-là aussi a été fusillé et combien d’autres plus obscurs mais tout aussi coupables.

Louis me parle aussi du service de santé, assez criminel pour laisser des trains sanitaires sans médecin et sans soins ; c’est lui et ses camarades qui allaient secourir et remonter ces pauvres malheureux.

Il attend toujours sa place d’officier d’administration.

Mardi 9 février

Courses à l’hôtel de ville, chez Fernand ; visites d’adieu à ma tante et Mme Morel.

Démarche rue F. Ier pour avoir un permis de retour de façon à obtenir une nouvelle feuille de route. Visites de Fernand, L. Genest, les Cuinet, Gauthier, Senac, Boulangé, Durville. Tout le monde veut me dire adieu ; quand me reverra-t-on.

Mercredi 10 février

Adieux à Renée ; Camille me conduit à la gare ; voyage assez long et par le brouillard. Toute la campagne est inondée ; il est compréhensible qu’aucune opération militaire ne puisse avoir lieu dans des conditions pareilles.

À Lure, tout le monde descend pour la visite des papiers ; personne ne peut continuer le voyage sans être bien en règle. À la gare de Belfort, je trouve tout mon monde qui me fait fête et m’accueille avec beaucoup d’amitié, goûter plantureux en mon honneur ; je leur raconte les quelques nouvelles que je sais, et j’apprends que Renée et Julie sont allées dimanche à St Amarin pour la décoration de M. Béha. Je suis navrée d’avoir manqué cela, il m’aurait été si facile de retarder mon voyage de deux jours. La cérémonie a été très émouvante, paraît-il et le retour plein d’aventures ; une panne a immobilisé l’auto de Julie sur une route qu’éclairait le projecteur de Mulhouse et elle aurait pu recevoir un obus ; quant à l’auto de Renée, elle a roulé dans un fossé avec tous ses voyageurs qui n’ont rien eu, heureusement. Dire que j’aurais pu être là, ce n’est vraiment pas de veine.

Après le thé, je fais le tour des salles ; beaucoup de malades sont partis, beaucoup d’arrivés, les anciens me font un accueil touchant et je fais vite connaissance avec les nouveaux. Il en arrive encore le soir, la maison est presque pleine.

Jeudi 11 février

Soins toute la journée.

Un avion allemand vient et jette quelques bombes ; une sur la gare, deux sur l’usine à gaz, une sur le hangar d’aviation ; toutes tombent à côté de l’endroit visé et ne font de mal à personne.

Poincaré doit venir ici demain, les Allemands se sont trompés de jour.

Vendredi 12 février

Visite de Poincaré, il va à l’hôpital militaire et ensuite en Alsace ; nous sommes trop occupées pour chercher à le rencontrer. M. de Beaurieux vient en courant ; je lui donne ses gants, il paraît ravi de son sort. Aucune nouvelle militaire, c’est le calme plat. Je veille à la place de Renée.

Samedi 13 février

Départ de Renée à heures ; nous la conduisons toutes à la gare. Elle est terriblement excitée par la joie de partir.

Je vais voir Desnoyers, il va mieux et espère bientôt nous revenir.

Je veille encore cette nuit.

Dimanche 14 février

Messe à St Christophe où je conduis 6 malades. Soins toute la matinée ; Renée n’étant plus là, il y a beaucoup à faire. M. Th. déjeune avec nous ; son cousin nous surprend à 2 heures ; il vient faire une conférence et reviendra prendre le thé avec nous.

Goûter très gai ; cri du cœur de M. de B. : « Que cela fait donc plaisir de voir des femmes ! ». Nous lui promettons d’aller à la Chapelle un de ses jours lui rendre sa visite. Aucune nouvelle militaire ; nous apprenons seulement qu’un Zeppelin venait sur Belfort vendredi dernier, mais que nos avions l’ont arrêté en route et forcé à rebrousser chemin.

Lundi 15 février

Encore une visite d’avion ; il en vient à chaque instant et l’on n’y fait plus attention.

Lettre de Paul ; son nouveau bataillon lui fait bonne impression, mais il est à réorganiser tant les pertes ont été terribles récemment. J’espère qu’il n’a pas écrit cela à ses parents. Il est bien exposé maintenant, le pauvre petit, que Dieu nous le garde.

Soins toute la journée ; le soir arrivée de malades, je ne sais plus où les mettre et suis forcée de dédoubler des lits pour mettre des matelas par terre ; les lits que l’on nous a enlevés nous manquent bien. Dans le nombre il y a un typhique et un pneumonique qui paraissent sérieusement pris ; de plus, Dumont nous commence une angine phlegmoneuse ; cela promet de l’agrément. Nuit de veille.

Mardi 16 février

Journée de bousculade, impossible de s’arrêter une seconde ; je n’ai pas eu encore autant de mal depuis 6 mois. Il faut soigner 73 malades, surveiller tout et préparer le départ du lendemain.

Nous courons déjeuner chez Julie ; de là, je vais au cours avec elle, puis voir Desnoyers que Bousquet fait évacuer à l’arrière. Le soir, le typhique nous fait un saignement de nez terrible ; pendant que je le soigne avec Mlle P., on vient nous prévenir que Dumont a presque une crise de nerfs à force de souffrance.

Jusqu’à onze heures du soir, nous le soignons. Je finis par me coucher en laissant à Mlle P. une veille pénible en perspective.

Et dire que c’est le mardi gras !

Mercredi 17 février

Messe à 6 heures ; que se passera-t-il d’ici Pâques.

Soins, toilette, départ de 33 malades évacués sur l’arrière ; c’est ahurissant. Quand ils sont partis, on s’occupe des restants ; le typhique va à Rethenans, Kuck part pour Morvillars, on commence à respirer.

L’après-midi, je fais tout réorganiser et remettre nos lits comme ils étaient ; il faudra absolument en trouver quelques autres pour éviter la bousculade de ces jours derniers. Nouvelle crise de Dumont ; cette fois, j’envoie chercher le Dr qui peut lui inciser un abcès placé très loin dans la gorge ; cela le soulage et je vais pouvoir, non pas dormir, mais veiller plus tranquille.

On annonce l’arrivée de 5 divisions de cavalerie ; que de troupes cela va faire en Alsace, et quel massacre quand on recommencera.

Jeudi 18 février

Soins toute la journée, départ de deux malades, cela nous remet à un nombre raisonnable qui permet de respirer en attendant qu’il en arrive de nouveaux.

Rien de neuf au point de vue militaire.

Visite d’avions à Morvillars ; leurs bombes ne font aucun mal.

Vendredi 19 février

Je vais à l’hôpital civil faire radiographier un de nos blessés ; on lui découvre une dizaine d’éclats d’obus dans le coude ; soins toute la matinée.

Cours aux Anges ; Julie dicte un devoir à nos élèves ; on verra ce que cela donnera. Nous allons au devant de Renée qui revient de Paris ; elle me donne de bonnes nouvelles de la rue de Condé, où elle a été ces jours ci, ainsi que des Sénac. Elle n’a pas appris de choses sensationnelles.

Goûter, soins et veille.

Samedi 20 février

Soins toute la matinée ; nous sommes de plus en plus empoisonnées par la présence de Mme X ; et impossible de la faire partir.

Après déjeuner, nous allons corriger les fameux devoirs ; quatre sont bons, quatre mauvais, le reste quelconque.

Goûter avec toute la bande, soins.

Dimanche 21 février

Messe à St Christophe avec 6 malades.

Renée, Julie et M. Th. vont déjeuner à la Chapelle avec le lt Keller et le cap. de B. ; elles sont admirablement reçues par le Gal Cordonnier et tout l’état-major ; le Gal est jeune, plein d’entrain ; il n’a encore eu que des victoires et se promet de continuer en Alsace dès que les ordres d’offensive seront donnés.

Visite du Dr Petit, il prend le thé avec nous et cause de fort agréable façon. Visite de M. Etievant, l’avocat de Cécile ; nous parlons d’elle, de son procès, puis de la guerre et de Belfort. On aurait paraît-il, demandé beaucoup plus de lits ici en prévision du grand coup tant attendu.

Lundi 22 février

Soins toute la matinée ; rien de nouveau au point de vue militaire.

Mardi 23 février

Soins ; nous avons peu à faire après une période de grand surmenage.

Le soir, entendu très nettement l’explosion de trois bombes ; est-ce un aéroplane ?

Mercredi 24 février

On nous annonce l’arrivée du médecin inspecteur principal Hassler qui doit venir ce matin visiter ; grand branle-bas ; tout est en ordre pour le recevoir. Il arrive accompagné de Landouzy qui a l’air aussi renfrogné que le Gal H est aimable ; tout est inspecté et trouvé fort bien. Il nous félicite et nous remercie au nom de la France tout entière, dit-il et des familles de nos soldats pour tout ce que nous faisons. Cela est exprimé en des termes tels et d’une façon si délicate que les larmes me viennent aux yeux. C’est si simple, pourtant, ce que nous faisons !

Je fais remarquer à Landouzy combien nous sommes obéissantes pour les évacuations puisque tout est presque vide ; il daigne sourire et prendre un air presque aimable pour nous dire que le premier convoi de blessés sera pour nous ! Quel ours !

Dans la journée, visite avec Renée à Mme Feltin. Jolie installation, gens aimables et ravis de notre attention.

Repos, couture, soins. Lettre de Renée, les dernières nouvelles de Paul sont du 17.

Jeudi 25 février

Rien de nouveau, la neige tombe, le paysage est superbe, mais cela va encore retarder l’offensive.

Vendredi 26 février

Lettre de Renée qui va décidément mieux. Toujours rien au point de vue militaire. Quelques coups de canon dans la nuit.

Samedi 27 février

Nous attendons vainement l’auto de Mme Viellard qui doit nous emmener déjeuner à Morvillars ; il y a contre ordre.

Hier, enterrement à l’hôpital militaire de Mlle Seiler, infirmière de Dannemarie, morte de la typhoïde à 20 ans. Belle cérémonie, toute militaire, un drapeau sur le cercueil, un piquet de soldats rendant les honneurs. À la Chapelle, discours de l’aumônier, très bien ; au cimetière, discours de Landouzy, encore mieux. Foule ; une masse d’infirmières de toutes les formations. Quel monde et quel genre !

Rencontré Mme Ch. Viellard qui se pare des insignes d’inf. major auxquelles elle n’a aucun droit, n’étant même pas diplômée ! Elle veut se faire envoyer en avant par le Gal Cordonnier, mais cela n’a pas l’air d’aller à son gré.

Toujours rien de nouveau, sauf l’arrivée de 25 malades d’un seul coup.

Dimanche 28 février

Messe à St Christophe ; je commence un rhume formidable, c’est le troisième de l’hiver, cela me paraît exagéré.

Renée et Mlle Bidoux vont à Delle ; elles en rapportent cartes, tabac et chocolat ; tout cela en contrebande ; c’est pour les soldats !

Visite de Bousquet ; toute la bande Marthille est à Zuydcoote depuis 15 jours mais ne doit pas y rester, devant être remplacée par des Anglaises ; leur lettre n’a rien de triomphal !

Lundi 1er mars

Sept mois de guerre ; et c’est maintenant qu’on va sérieusement commencer. Quels beaux jours de victoire nous allons vivre.

Que Dieu garde seulement notre cher Paul.

Visite de quelques minutes de M. de B. ; nous ne l’avons jamais autant vu que depuis qu’il n’est plus à Belfort.

Mon rhume devient de plus en plus fort.

Mardi 2 mars

Ce rhume devient phénoménal ; je ne puis rien faire que pleurer toute la journée.

Mercredi 3 mars

Cela commence à diminuer un peu, et je reprends figure humaine.

Départ de 16 malades, dont Doria, tout ému. Quel gentil garçon et comme il nous aime. Il a voulu se confesser avant de partir, disant qu’à la guerre, il fallait être prêt.

M. Feltin nous quitte ; il est remplacé par M. Gschwind, assommant et qu’il faudra mettre au pas.

Calme dans la journée ; j’en profite pour coudre un peu. Lettre de Paul ; il est dans la neige, au repos pour l’instant.

Jeudi 4 mars

Soins toute la matinée.

Il fait un temps de printemps, je vais me promener un peu avec M. Th. et Mlle Pichot. Nous allons à mon point de vue préféré voir la neige sur les montagnes ; des avions viennent sur nous, c’est une journée délicieuse.

Le soir, on me fait la surprise de me souhaiter ma fête. Julie et Mlle Bidoux viennent dîner ; menu succulent, champagne ; chacune de ces dames m’offrent un petit souvenir pratique et incassable ! Je suis touchée de toutes ces affectueuses attentions.

Vendredi 5 mars

Messe de 6 heures à St Vincent. Soins toute la journée. Un des malades de Julie est très mal.

Mme Viellard renouvelle son invitation à déjeuner pour demain samedi ; nous devons y aller à quatre, Julie et Renée restant de service aux ambulances.

Nous apprenons que le plan d’attaque du Kalberg a été vendu par un espion. Ce qu’il y en a en Alsace, c’est formidable.

Lettre de Marguerite et de Camille ; Louis est promu officier ; enfin !

Il neige, l’hiver reprend.

Samedi 6 mars

Soins toute la matinée ; Mme Viellard vient elle-même nous chercher à midi dans son auto. Nous sommes admirablement reçues et après un déjeuner délicieux, nous prenons le café avec les officiers malades soignés au château ; nous visitons ensuite l’ambulance qui est merveilleusement aménagée. Sans être très beau, ce château est très grand et très confortablement distribué ; les salons forment de superbes salles de malades et les chambres sont délicieuses. À 3 heures, l’auto nous ramène à Belfort, ravies de notre expédition.

Arrivée de malades dont un hémiplégique sérieusement atteint. Lettre de Mme de Marthille à Julie.

Dimanche 7 mars

Messe à 7 h. à St Christophe. Deux de nos malades y font leurs Pâques. Renée, Julie et M. Th. partent à onze heures déjeuner à la Chapelle ; pendant ce temps, soins et correspondance. À leur retour, elles nous racontent qu’elles ont été fort bien reçues et que le Gal Cordonnier viendra demain prendre le café avec nous accompagné du Capitaine Lelong, l’ami de Paul.

Je reçois justement deux lettres de Paul et de Renée qui m’apprennent sa nomination de capitaine ; il est toujours en pleine neige ! Mme Béha m’offre de faire parvenir une lettre par son mari. Je vais essayer, si cela peut réussir, ce serait agréable de correspondre ainsi.

Lundi 8 mars

Soins toute la matinée.

À 1 h. ½, arrivée du Gal Cordonnier et du capitaine Lelong, tous deux fort aimables.

Après les présentations, je cause avec le capitaine qui me parle de Paul ; le 27e alpin est du côté de l’Hartmannswillerkopf : Wesserling, Oderen, etc… ; Visite de l’ambulance, le Gal s’occupe de chaque malade et leur fait distribuer des cigares : après nous causons sérieusement ; il croit à la fin de la guerre pour juillet, à la fin de l’occupation en Belgique pour mai ; à une avance sérieuse en avril… Dieu l’entende !

Puis une chose nous intéresse tout particulièrement ; le Gal veut nous envoyer dans une ambulance de l’avant au moment des combats pour les premiers pansements. Il trouve que les infirmiers n’ont pas de soin ni d’expérience. Ce serait le rêve. Le gouverneur a donné son autorisation et je crois que cette fois sera la bonne. C’est l’idée Béha reprise par le haut commandement, ce qui est sa seule vraie chance de réussite. Il nous laisse ravies de sa visite, et nos malades enchantés aussi.

Mardi 9 mars

Soins toute la matinée ; notre malade va plus mal ; le docteur le croit perdu. Visites toute l’après-midi : le docteur Petit, toujours aimable et spirituel ; il démolit le pauvre Landouzy de la plus drôle des façons ; le lt Quemelin, un ami de Renée, puis le capitaine de Beaurieux, toujours gai. Il nous redit combien le général a été content et que notre envoi en Alsace est absolument sûr, quand il y aura une action sérieuse.

Mercredi 10 mars

Messe à St Vincent avec trois malades dont Séjournand. Départ vers l’arrière ; arrivée d’un malade tombé de son lit sur le ciment ! il est assez démoli.

On entend le canon, mais peu : ce n’est pas comme la semaine dernière.

Nous apprenons la mort de Febuet, 15 jours après sa sortie de l’ambulance ; cela nous attriste, ce n’est pourtant pas de notre faute. Lettre de Bosne.

Jeudi 11 mars

Soins toute la matinée. Déjeuner chez M. Feltin ; nous sommes merveilleusement reçues par des gens fort aimables et qui paraissent heureux de nous avoir.

Thé chez Julie ; quelques détails sur l’exploit du capitaine Happe[3] ; la poudrière de Rottweil est bien complètement démolie ; il n’en reste que les quatre murs. L’avion est rentré criblé de balles ; c’est miracle qu’il ait pu revenir.

Lettre de Jourdan, qui doit être près de Pont-à-Mousson. Avec sa jumelle, il voit la cathédrale de Metz.

Notre malade est toujours bien mal ; c’est moi qui le veille cette nuit ; je peux m’attendre à des heures pénibles.

Vendredi 12 mars

Nuit désagréable, vu la grossièreté de l’individu, qui réclame perpétuellement pour des choses inutiles et qu’il faut mettre à la raison. Soins toute la matinée.

Samedi 13 mars

Visite du Cap. de Beaurieux qui annonce la visite de Cordonnier pour lundi chez Julie. Rien de nouveau encore en Alsace ; on attend pour avancer que la poussée en Champagne soit plus avancée, puis que nous ayons une provision d’obus plus considérable. Au début de la guerre, les Allemands avaient 6 000 coups à tirer par pièce, et nous 1 500 seulement. Si nous en avions eu seulement 3 000, la bataille de la Marne s’arrêtait au Rhin. Comme l’on veut éviter que cela se reproduise, on attend d’avoir une quantité énorme d’avance, et l’on construit à force ; la matière première ne manque pas ; ce n'est pas comme en Allemagne ; on s’aperçoit d’ailleurs que leurs nouveaux projectiles sont de qualité inférieure.

Courses dans l’après-midi.

Dimanche 14 mars

Messe à St Christophe avec 17 de nos soldats dont 6 font leur Pâques. L’église est comble ; c’est un spectacle magnifique.

Soins toute la matinée.

Lecture du livre jaune ; cela montre la vraie canaillerie de l’Autriche et de l’Allemagne.

Thé avec le Dr Petit, le Gal Lecomte et le Ct Lauth ; causerie fort agréable ; ils sont tous trois enchantés d’être là.

Nous apprenons la mort d’un fils Haas, capitaine au 6e bat. alpin, tué la semaine dernière dans les Vosges[4]. Encore un alpin ; notre pauvre Paul sera-t-il épargné !

Lundi 15 mars

Soins toute la matinée.

Après déjeuner, visite chez Julie du Général Cordonnier, toujours fort aimable. Il nous reparle de la marche en avant, il sera tout à fait prêt dans 8 jours, et attend les ordres ; mais il est probable qu’on ne fera rien encore maintenant ; cela marche bien en Champagne, si l’on peut gagner encore 1 500 mètres, on sera de suite à Vauziers et c’est la percée des lignes allemandes ; on n’avancerait en Alsace qu’après. Comme Mme Ch. V. est là, il ne nous reparle pas de nous emmener ; c’est une discrétion adroite bien rare chez un homme. Elle-même paraît fort embarrassée, gênée vis à vis de nous. Quel tour peut-elle bien nous jouer !

Visite de l’ambulance ; il s’y trouve un chasseur cycliste de la 10e division ; je lui parle de Paul, tout de suite sa figure s’illumine. Je viendrai le voir souvent.

Conférence du docteur sur le vaccin, assez intéressante ; visite de M. Pointet, président du Comité que nous mettons au courant des mesquineries économiques de ses subordonnés, il pourra peut-être y remédier. Visite du sergent Voland ; comme tous nos anciens malades sont heureux de revenir.

Mardi 16 mars

Un temps de printemps, tous nos malades passent la journée dans le jardin. Quelques courses avec Julie.

Retour de Kieck que l’on veut réformer. Nous allons tâcher de l’escamoter ; ce malheureux ne sait où aller.

Mercredi 17 mars

Départ pour l’arrière de 3 malades. Drame au milieu de la visite ; le docteur ayant appris que deux soldats font de la propagande anti-militariste et tiennent des propos contre la France, l’Alsace, etc, leur fait une scène de reproches et les chasse de l’ambulance dans des termes très énergiques, mais si patriotes, que cela nous fait plaisir. Comme ces deux malades sont guéris, il n’y a aucun scrupule à avoir, et ils vont rejoindre leur compagnie immédiatement ; de plus le docteur écrit à leurs commandants pour demander une punition ; ils ne l’ont pas volée. S’il y en a malheureusement comme cela plus qu’il n’en faudrait, qu’au moins, on puisse faire un exemple sur ceux que l’on attrape.

Il fait un temps superbe ; je sors avec Julie, nous allons dans le petit bois où la vue est si belle ; cela fait du bien de respirer un peu d’air pur ; des aéroplanes évoluent sur nos têtes.

Arrivée de plusieurs malades.

Jeudi 18 mars

Soins toute la matinée ; courses après déjeuner, achat d’un cadeau pour la 1re Communion de la petite Béha.

Lettre de M. de N. ; on avance en Champagne mais au prix de beaucoup de pertes.

Séance de photographie dans le jardin ; les hommes sont ravis.

Vendredi 19 mars

Messe à St Vincent ; départ de malades pour Héricourt. Soins toute la journée.

Visite de M. Th. et de sa sœur Mme de Falletans, elle nous laissera Gros-Mimi[5] jusqu’après l’examen.

La seule nouvelle de source très sûre et très secrète, est la présence du Kronprinz à Mulhouse ; on espère beaucoup arriver à un résultat sérieux, vu son incapacité et sa bêtise. Et si on pouvait le prendre !

Samedi 20 mars

Soins toute la matinée. Mme de F. vient déjeuner avec sa sœur : temps splendide mais froid ; courses, visite du commandant Lauth, de Voland ; aucune nouvelle.

Dimanche 21 mars

Messe à St Christophe avec 20 de nos soldats dont 12 font leurs Pâques. Que cette messe militaire est donc belle. Au retour, trois de nos sous-officiers s’écartent pour acheter du champagne et des gâteaux et nous invitent à goûter avec eux ; c’est le monde renversé !

Déjeuner avec les St M., Mme de Falletans et le Capne de Beaurieux ; Mlle B. et Julie viennent se joindre à nous ; chacune apporte son plat pour ne pas faire trop de frais à la C. R.. Beaucoup de gaieté et d’entrain.

— Concert aux Anges, court et bon ; un soldat, 1er baryton au théâtre d’Anvers, chante de façon exquise, Mlle Hosatte etc. C’est vraiment très bien. Renée et moi rentrons vite pour notre goûter avec nos sous-off.

Nous nous installons dans notre bureau et cette très simple réunion est fort gaie.

Regoûter chez Julie avec les majors Petit et Falconnet et le capitaine aviateur Planté. Nous apprenons la visite des Zeppelins sur Paris, sans grands résultats d’ailleurs.

Quelle journée, et au milieu de tout cela, on trouve le moyen de ne pas manquer un pansement ni un soin, plus six nouveaux à installer. Quelle joie de se coucher !

Lundi 22 mars

Lever à 5 h. ½ comme d’habitude ; ce misérable Billot ma fait attendre ¾ d’heure avant de commencer sa quinte de toux ! Soins toute la matinée sans une minute de répit. Visite d’un Taube qui jette des bombes sur la S Alsacienne et le parc d’aviation, sans rien détériorer, comme toujours. Canonnade ; rien de plus joli que la fumée blanche des obus éclatant dans le ciel bleu ; malheureusement, ce misérable Allemand n’est pas atteint.

Comme nous avons ici une nouvelle escadrille d’avions munis de mitrailleuses, on peut s’attendre à de fréquentes visites ennemies pour la détruire, ou du moins essayer.

Après déjeuner, visite de l’ambulance par l’évêque de Siam, originaire de Belfort et faisant son service comme aumônier militaire. Puis, grande séance de photo. Il fait un temps idéal. Soins, salut.

À 6 heures, grande nouvelle ; Przemyśl est prise[6] ; les cloches de la Cathédrale sonnent à toute volée, celles du temple se mettent de la partie, c’est impressionnant. Cela ne vaut pas une bonne victoire française, mais cela nous aidera à avoir la nôtre plus belle et peut-être plus prochaine.

Nos soldats sont ravis, surtout les sous-off. un peu plus cultivés. Demain, ils boiront tous en l’honneur des Russes, le champagne offert par le capitaine des douanes.

Mardi 23 mars

Soins toute la matinée.

Après déjeuner, nous allons prendre le café chez Julie où nous retrouvons le capitaine Keller. Il nous dit que l’on va attendre encore, l’affaire de Champagne a coûté 20 000 hommes et l’on veut épargner des vies.

Mercredi 24 mars

Soins, départ pour l’arrière de 7 malades dont l’adjudant Miard que nous regrettons beaucoup et le petit Dessertine qui pleure comme un bébé.

À 2 heures, l’auto de Mme Viellard vient nous chercher pour nous conduire à Morvillars ; Nous y trouvons un grand nombre d’officiers de cuirassiers venus comme nous pour entendre la conférence de Paul Acker, mobilisé dans les environs. Il parle bien, sur la haine.

Toute sentimentalité étant considérée par les Allemands comme une preuve de faiblesse, doit être écartée de la guerre actuelle, et quand nous serons en Allemagne, à part les femmes et les enfants que les Français respecteront toujours, il faudra user de représailles. Il est très applaudi, naturellement, tout le monde étant de son avis. Nous causons avec lui assez longtemps, puis c’est l’heure du thé, simple, mais très élégamment servi. Rien que des uniformes et nos costumes blancs, c’est une vision de guerre tout à fait originale. Nous rentrons à l’ambulance, ravies de notre journée.

Visite du Gal Lecomte ; rien de nouveau au point de vue militaire.

Jeudi 25 mars

Messe à 6 heures. Notre petit malade est bien mal ; il fait ses Pâques de façon édifiante, nous écrivons aux parents.

Soins toute la journée ; visite du lt Bachelard ; aucune nouvelle intéressante.

Vendredi 26 mars

Soins ; correspondance ; je fais passer une lettre à Paul par M. Béha ; visite à Mme Feltin.

Un médecin de Danjoutin, fait prisonnier le 10 août rentre d’Allemagne. Voilà seulement un mois, que par crainte des représailles annoncées, les Allemands laissent passer les vivres et les colis. Il a vu des choses affreuses comme atrocités sur les prisonniers russes. Mais depuis quelque temps, l’insolente assurance des soldats qui les gardaient diminue de jour en jour pour faire place à l’idée de la défaite.

Samedi 27 mars

Voilà l’hiver revenu ; il neige et on gèle. Quel pays !

Visite du cap. de Beaurieux ; on a repris la crête de l’Hartmannswillerkopf ; encore un succès pour les Alpins.

Dimanche 28 mars

Les Rameaux ; temps horrible, neige. Messe militaire ; soins, le petit Bonte va de plus en plus mal.

M. de Beaurieux vient déjeuner, il a le spleen, ayant appris que les Allemands saccageaient tout dans le nord et les Ardennes puis il sait sa femme sans argent et n’a aucune nouvelle depuis Noël ; nous tâchons de le remonter le mieux possible.

Nous finissons par comprendre la vraie raison pour laquelle on n’avance pas. Une offensive générale ne peut se faire qu’avec au moins 130 000 obus par jour ; on n’en fabrique que 90 000 et le stock d’avance n’est pas assez considérable pour que l’on puisse commencer avec la crainte d’être arrêté au bout de très peu de temps par le manque de munitions.

On peut maintenant fabriquer à l’étranger et la production augmente tous les jours ; ce n’est donc plus qu’une affaire de patience ; mais il est bien probable qu’il faut compter encore un mois.

Thé chez Julie avec le Dr Petit, toujours agréable et spirituel.

Lundi 29 mars

Soins toute la matinée ; scène du Dr contre Renée à propos du départ de Gschwind ; le Dr finit par comprendre qu’on l’a trompé et est assez honteux de son pas de clerc. C’est toujours ce comité, individuellement, ils ne sont pas désagréables, mais, pris en bloc qu’ils sont donc ingénieux pour ennuyer les gens.

Deux de nos soldats vont de plus en plus mal, malgré tous nos efforts.

Séance de photographie.

Il est arrivé à l’aviation deux escadrilles de bombardement ; cela fait maintenant 24 appareils. Tous les jours, il en sort quelques uns qui vont bombarder les casernes ou les gares de Colmar ou de Strasbourg. Nous pouvons nous attendre à des visites d’avions boches ; peut-être nous fera-t-on les honneurs d’un Zeppelin.

Mardi 30 mars

À 10 heures, cérémonie assez émouvante ; remise de la médaille de St Georges à un de nos malades, Ougier, qui a eu les deux bras cassés à la bataille d’Aspach le 25 décembre. Il a déjà été cité à l’ordre du jour et est proposé pour la médaille militaire. Nous avions orné notre bureau de drapeaux, fait descendre tous les malades pouvant se lever et fait chercher le docteur. C’est au milieu de cette nombreuse assistance, qu’un capitaine du 42e, après quelques paroles élogieuses, a lu le décret du Tsar et a épinglé la médaille sur l’écharpe de notre soldat, très ému. Nous avions fait apporter du champagne et tout le monde a bu à notre France.

Continuation des ennuis du comité ; le Dr est de plus en plus gêné.

Mercredi 31 mars

Soins toute la journée. Thé avec Beaurieux, le commandant Gasseau et le capitaine Keller ; explication avec le Dr ; tout est bien qui finit bien.

Au beau milieu de mon sommeil, je suis réveillé par Mlle Roch et Mlle Pichot qui me disent qu’un avion allemand est juste au-dessus de nous et qu’il nous lance des bombes ; au même moment, j’entends une détonation formidable ; c’est la troisième, paraît-il. Avec un bruit pareil, comment les deux autres ne m’ont elles pas réveillée.

Cela a dû tomber bien près. On canonne, on tire, sans résultat, et le bruit du moteur s’éloigne de plus en plus. Toute la maison est en l’air ; nous sommes toutes en chemise chez Mlle Roch, la fenêtre ouverte pour ne rien voir ; on gèle et nous allons nous recoucher ; beaucoup de curiosité, mais ni émotion, ni frayeur.


Jeudi 1er avril

Messe à 7 heures à St Vincent ; quel contraste avec le jeudi saint des années précédentes.

Les bombes de cette nuit sont tombées, l’une au fort des Barres, tout près d’ici sans d’autre résultat que de casser les vitres, les autres, près de Rethenans, du champ d’aviation et d l’usine à gaz, sans rien atteindre. À quand la prochaine visite ?

Visite à l’hôpital civil, pour voir Bailly, chez Mme Feltin, thé chez Julie, sermon à St Christophe.

Vendredi 2 avril

Pas moyen d’aller à l’église le matin, avec les soins à donner. Boutte est toujours bien mal, ce sera miraculeux s’il en revient.

Aucune nouvelle militaire intéressante ; les communiqués sont de moins en moins détaillés.

Chemin de croix à 5 heures.

Samedi 3 avril

Nous apprenons que la C. R. de Paris veut envoyer à la Chapelle des infirmières ; cela ne fait nullement notre affaire, il faudra arranger cela avec Cordonnier.

Visite à l’église ; préparatifs pour notre petite fête de Pâques.

Dimanche 4 avril

Messe à 7 heures à St Christophe ; l’église est comble de soldats ; pour notre part, nous en amenons 24 ; Quelle belle fête, c’est la résurrection ou du moins le réveil de la France ; malheureusement, il pleut.

Nous cachons dans le jardin nos œufs en chocolat et les œufs tricolores. Tous se précipitent pour les chercher ; quels gosses que tous ces hommes !

Déjeuner très soigné, champagne ; nous allons ensuite au concert militaire, le premier depuis la guerre, organisé par Cordonnier. Nous y retrouvons Beaurieux, Keller et Bachelar qui nous trouvent un coin à l’abri où nous pouvons causer tranquillement tout en écoutant la musique ; c’est assez quelconque, sauf un chant délicieux sur les cloches d’Alsace sonnant pour la première fois en terre française à l’occasion de la prise de Przemyśl ; les paroles sont d’un officier de la 57e, la musique d’un commt de dragons, c’est admirablement chanté et le succès est très grand. On nous donne le God save the King, l’hymne russe, et tout se termine par notre Marseillaise, si belle en ce moment. Il pleut sans cesse à la grand joie du Gal et du Gouverneur qui s’attendaient s’il avait fait beau, à la visite d’avions boches, mitraillant public et exécutants.

Nous avons mis le Capne Keller au courant de l’histoire des nouvelles infirmières ; il trouve qu’il faut prévenir Cordonnier de suite.

Nous rentrons vite pour organiser notre concert à nous ; j’ai cru un moment que tout serait raté, notre chanteur, Voland, n’arrivant pas et notre violoniste Billot forcé de se recoucher avec une crise au cœur. Tout va quand même très bien, Voland finit par arriver et on se passe de violon ; Mlle Hosatte chante merveilleusement, les autres sont plus médiocres, mais quand même tout le monde est content.

Après dîner, Voland se remet à chanter pour nous ; quelques malades se relèvent, nous sommes à peine une dizaine, c’est un peu une réunion de famille ; nous sommes devenues celle de nos soldats et ce sont eux qui remplacent la nôtre ; dans ces jours de fête on sent cela davantage.

J’ai enfin une lettre de Paul qui me fait comprendre qu’il est à l’Hartmannswillerkopf. Beaurieux et Mme Béha me confirment dans cette idée ; tout va bien par là, mais c’est dur et cela coûte cher ; Dieu le protège.

Lundi 5 avril

Soins toute la matinée ; nous allons ensuite visiter l’hôpital d’évacuation ; ce n’est pas extrêmement intéressant ; le Dr Georges est fort aimable ; on sent qu’il s’attend à quelque chose d’intéressant pour dans peu de temps et qu’il veut être prêt.

Visite de Bachelar ; Cordonnier lui a téléphoné qu’il ne permettrait jamais à d’autres infirmières que nous d’aller dans ses ambulances de l’avant ; il nous connaît et sait qu’on peut compter sur nous ; puis cela se trame en dehors de lui, et il est trop jaloux de son autorité pour jamais permettre cela.

Mardi 6 avril

Absolument rien au point de vue militaire, deux aviateurs blessés arrivent chez Julie ; après avoir bombardé Mulheim, ils se sont perdus dans le brouillard et ont capoté près de Danjoutin.

Mme Armbruster vient voir le Dr pour le prier d’intercéder pour son mari ; il est en prison depuis 7 jours et en prévention de conseil de guerre. Le Dr n’avait demandé que 4 jours ; cela devient un peu excessif et on va tâcher d’arrêter l’affaire ; mais ce garçon a de mauvais antécédents au point de vue militaire et cela sera assez difficile.

Mme Béha dîne avec nous pour la première fois ; elle nous a raconté des choses très intéressantes sur le début de la guerre à Thann, comment ils ont passé des pigeons voyageurs, les renseignements qu’elle a pu donner aux français pour les avertir que des mitrailleuses étaient cachées derrière son ambulance, enfin un tas de détails. Elle risquait à chaque instant d’être fusillée.

Départ de Mme Vetter et de Marguerite ; celle-ci devenait trop difficile à conduire et manquait de tenue complètement ; cela fait très bon effet au point de vue autorité.

Une carte écrite à Roche nous est retournée. Il doit être tué ; cela nous ferait de la peine ; c’était un chasseur à pied, et si brave !

Mercredi 7 avril

Pluie diluvienne toute la journée, soins.

Thé avec la famille Ihler et le lt Obrecht ; aucune nouvelle intéressante au point de vue militaire. Arrivée d’un sous-officier, mais départ de huit malades !

Jeudi 8 avril

Messe à St Vincent. Soins toute la matinée, journée calme, correspondance, couture. Visite du lt Bachelar ; on annonce que les Allemands ont évacué St Mihiel ; si c’est confirmé, c’est une bien bonne nouvelle ; est-ce que mes drapeaux, immobiles depuis six mois, vont pouvoir recommencer à marcher ?

Vendredi 9 avril

L’évacuation de St Mihiel n’est pas confirmée ; il faut attendre. Visite de M. Pointet qui nous présente son fils, jeune officier un peu fat et content de lui, mais bon enfant. Il nous raconte des choses intéressantes sur les combats d’Alsace qu’il quitte pour le nord. On enlève des troupes en Alsace, alors que les Allemands en amènent, au contraire ; il doit y avoir une raison.

Samedi 10 avril

Soins toute la matinée ; le communiqué est assez bon, mais rien sur St Mihiel, ce doit être un canard, malheureusement.

Visite de Beaurieux : le DHV et le DAL sont réunis et forment la 7e armée sous le commandement du Gal de Maud’huy ; Putz est nommé dans le nord ; Cordonnier garde la 57e division mais avec sous ses ordres tout le sud de l’Alsace. Mme Ch. Viellard est citée à l’ordre de la division sur la proposition du Gal Bernard, dégommé depuis.

Dimanche 11 avril

Messe à St Christophe ; visite de Beaurieux ; thé chez Julie avec Bachelar et le Dr Petit ; photos ; musique et chant avec Volland qui est venu se faire soigner pour deux jours.

Lundi 12 avril

Visite de M. Béha ; je le remercie de me servir d’intermédiaire pour une correspondance avec Paul. Le bataillon doit être au repos après l’Hartmannswillerkopf ; les Allemands veulent le reprendre et c’est très dur ; ils avaient amené la garde, M. B. qui le savait avait prévenu, mais comme deux jours avant, elle était à Arras, les généraux ne voulaient pas le croire ; ils ont dû se rendre à l’évidence.

M. B. nous demande si nous pourrions aller quelquefois à Bussang où l’on amène les blessés d’Alsace, la route de Thann à Belfort étant trop dangereuse.

Mardi 13 avril

Rien d’intéressant dans la journée ; le soir, l’adjudant Gagnepain nous signale des lumières dans le ciel ; c’est le dirigeable français « Comté » qui nous arrive d’Épinal ; il passe très bas juste au-dessus de nos têtes, cette arrivée de nuit est assez impressionnante, les projecteurs du Salbert éclairent le champ d’aviation pour l’atterrissage.

Les Allemands bombardent le viaduc de Dannemarie que nous avons fait sauter au mois d’août et que l’on commence à reconstruire. Un aviateur français est grièvement blessé par des balles allemandes.

Mercredi 14 avril

Départ de 6 malades dont nos sous-officiers, Billot pleure tout à fait ; voilà trois mois qu’il est là et nous l’avons tant gâté ; Alexandre ne peut plus rire du tout et Gagnepain lui-même est tout ému ; nous les regrettons bien.

À 5 heures, séance de projections chez Mme Obrecht ; son fils nous montre des photos merveilleuses dont beaucoup prises depuis la guerre ; c’est extrêmement intéressant.

Après le dîner, correction de l’examen écrit

Jeudi 15 avril

Départ de trois blessés guéris qui rejoignent leur corps ; encore des gens sympathiques qui nous quittent à regret.

Dans l’après-midi, examen oral ; comme jury, Landouzy, Lépine, Bousquet, Ihler, et Riss. Je suis chargée de la partie pratique pour servir de second à Landouzy.

Tout le monde est reçu, naturellement, dont trois qui n’auraient pas dû l’être. Par contre, deux sont tout à fait supérieures. Nos candidates n’ont pas fait trop mauvaise figure, et elles sont ravies de leur succès.

Le capne de Beaurieux, est venu déjeuner pour dire adieu à M. Th. qui part demain. Il a pu avoir des nouvelles de sa femme qui va peut-être venir en laissant ses enfants en otages, et en laissant croire qu’elle va en Hollande. C’est un gros risque à courir, tant de choses peuvent la retarder ! Je suis bien sûre que quand elle sera là, il n’osera plus être avec nous aussi bon camarade qu’il l’est habituellement.

Vendredi 16 avril

Je vais avec Mlle Bidoux faire les malles de M. Th. ; tout est en désordre, rien n’est prêt, c’est un vrai fouillis ; nous y arrivons quand même. Renée la conduit à Besançon, elle part avec regret et nous-mêmes la voyons s’en aller avec tristesse ; nous l’avons connue tout au début de la guerre et avons passé avec elle six mois de bonne intimité qui lient certainement plus que quelques années de relations banales.

Déjeuner chez Julie avec M. de St Michel.

Départ de Julie pour Paris ; soins toute la journée ; arrivée de cinq malades dont un chasseur cycliste du 10e groupe ; il a bien connu Paul.

Retour de Renée de Besançon.

Le soir, départ du dirigeable pour destination inconnue ; nous entendons le bruit du moteur et dans la nuit, on distingue la grosse masse noire ; il décrit de grands cercles pour prendre de la hauteur ; nous saurons demain par les aviateurs de Julie où il est allé.

Le capitaine Happe est allé aujourd’hui bombardé Rottweil ; dans le nord, on a bombardé le quartier général allemand.

Samedi 17 avril

À 4 heures du matin, Mlle Roch me réveille ; le dirigeable revient ; dans le petit jour, on le voit se détacher en noir, il passe juste au-dessus de nous ; d’où vient-il ?

Au matin, on nous dit qu’il revient de Metz où il aurait jeté 28 bombes ; nos avions partis hier d’ici sont allés à Rottweil et près d’Huningue.

À 11 heures, canonnade ; les Allemands se vengent, un avion vient essayer de détruire notre dirigeable, il le rate, mais il y a malheureusement des victimes, pour la première fois depuis la guerre deux femmes et un soldat sont blessés assez sérieusement, il a fallu amputer l’homme. Il est probable que nous aurons souvent maintenant de ce genre de visites.

À 9 heures , le canon commence à se faire entendre ; je ne l’ai jamais entendu si distinctement et si fort que ce soir ; cela n’arrête pas et dure presque toute la nuit.

Dimanche 18 avril

Messe à 7 heures à St Christophe ; pendant la messe, bombes, canonnades, c’est encore un Taube ; les bombes sont tombées sur un hangar dépendant de l’arsenal et où se trouvaient quelques obus qui ont sauté ; cela a fait une flamme immense que je n’ai pas vue malheureusement, il n’y a eu aucun accident de personne, heureusement ; je crois que nous pouvons nous attendre maintenant à une visite quotidienne.

Concert aux Anges où vont Renée et Mme Béha ; celle-ci nous a offert un déjeuner délicieux pour arroser ses galons.

Le Dr Petit emmène Mlle Bidoux et Mlle Pichot se promener au Salbert ; je reste pour m’occuper des malades. Thé, correspondance.

Le canon tonne une partie de la nuit.

Lundi 19 avril

Soins toute la matinée ; temps superbe, tous nos hommes sont dans le jardin.

Lettre de Billot, absolument désemparé ; je lui réponds en le secouant un peu.

Il arrive à l’hôpital militaire quelques blessés d’Aspach.

Mardi 20 avril

Visite de l’abbé Mossler, toujours à Sentheim. Rien de bien extraordinaire là-bas. La canonnade de ces jours derniers n’a pas servi à grand chose ; il n’y a qu’à l’Hartmannswillerkopf que l’on se bat sérieusement ; il a pu aller jusque là en fraude. À Michelbach, il a dit la messe dans une tranchée ; il y a des masses de retours religieux, des premières communions.

Si cela pouvait durer après la guerre !

Une lettre de M. Béha me fait dire qu’il n’a pu voir Paul, toujours en plein combat ; il tâchera de le rencontrer quand le bataillon descendra au repos.

Lettre de Julie ; la rue F. Ier donne toutes les autorisations nécessaires pour l’avant.

Mercredi 21 avril

Retour de Julie ; peu de nouvelles ; l’Italie et la Roumanie vont marcher ; l’affaire des Dardanelles a été très mal conduite par les Anglais qui n’ont d’ailleurs marché dans l’Yser qu’encadrés par nos troupes.

Le soir, on nous refuse le mot d’ordre ; pour quelle raison ?

Jeudi 22 avril

À 7 heures le Ct Lauth envoie un mot à Renée pour lui demander, sauf empêchement, d’être sur la place d’armes à 9 heures moins le quart, qu’il aura peut-être à nous montrer un spectacle intéressant. Nous y allons toutes, bien entendu, l’équipe au complet. Que peut-il y avoir ? sans doute la décoration du Dr Georges. Nous trouvons sur la place les troupes massées en carré ; très peu de curieux, les abords étant gardés ; le Ct Lauth est là qui organise tout. Quand il nous voit, il vient nous chercher et nous installe à la mairie, à une fenêtre du rez-de-chaussée où nous sommes admirablement ; puis il nous dit tout bas que Joffre est là et que c’est lui qui va faire la cérémonie.

Quelle émotion. A l’heure dite, la musique bat aux champs et joue la Marseillaise ; Joffre sort du gouvernement entouré du gouverneur et de beaucoup d’officiers ; il passe très lentement la revue des troupes s’arrête pour saluer le drapeau qui se trouve juste devant nous, nous voit, nous salue et continue son inspection.

Quelle impression de calme, de force et de confiance il donne ; et avec cela un regard droit et clair que je ne pourrai jamais oublier. Nous pouvons le voir marcher lentement tout autour de la place. C’est effrayant de penser que les destinées de la France et du monde entier pèsent sur les épaules de cet homme. Que Dieu le garde et l’inspire ! La revue terminée, a lieu la remise des décorations à plusieurs officiers et de la médaille militaire à un soldat aviateur. C’est très beau et très émouvant. Pendant toute la cérémonie, deux monoplans évoluent sur nos têtes et accomplissent de véritables prouesses ; Puis les troupes se massent pour le défilé ; les drapeaux s’inclinent devant Joffre qui les salue d’un beau geste. Quant tout est fini, nous quittons notre poste d’observation et nous rapprochons tout près du généralissime et des officiers. Joffre monte en auto avec Thévenet et de Maud’huy le Ct de la 7e armée ; il va en Alsace. Nous rentrons toutes remuées de cette belle et impressionnante cérémonie.

Je ne suppose pas qu’il soit venu pour décorer quelques soldats. Va-t-on enfin marcher ?

Vendredi 23 avril

Visite du lt W ; détails rétrospectifs sur le bombardement de dimanche ; les dégâts sont bien plus importants que nous ne le savions, et nous avons échappé par miracle à une terrible catastrophe. 90 kilos de poudre ont sauté, plus une assez grande quantité d’obus ; il y a pour près de 150 000 f. de perte ; mais dans le hangar voisin se trouvaient les obus à la mélinite ; comme toiture, des tuiles ! La chaleur a été telle que la mélinite a commencé à fondre ; un peu plus, et tout sautait avec la moitié de Belfort. Nous qui étions à l’église, nous étions en miettes. Le lendemain, on a déménagé les hangars, il était bien temps !

Visite de Beaurieux : Joffre est allé à la Chapelle avec Cordonnier et passer une revue ; il est allé ensuite en Alsace et a quitté Belfort le soir. Il ne peut nous dire grand chose, sinon que la marche en avant est décidée pour dans peu de temps. Nous verrons bien.

Visite de Petit ; il apporte à Mlle Pichot une partition à déchiffrer pour faire un peu de musique d’ensemble ; elle est extrêmement musicienne et cela lui fait grand plaisir.

Le Dr Petit va devenir compromettant ; il est toujours fourré ici, et il a l’air de s’y trouver bien car il y reste longtemps.

Samedi 24 avril

Froid, neige ; quel climat !

Longue lettre de Paul, toujours au sommet du Hart… et bien exposé ; ils reçoivent plus de 1 000 obus par jours, sa barraque s’est écroulé sur sa tête, il s’en est tiré avec des contusions, mais sans trop de mal. Je compte bien sur M. Béha pour tâcher de le voir quand le bataillon sera au repos ; s’il pouvait me l’amener !

La pauvre petite Sulger est sans nouvelle de son mari depuis le 7 ; cela commence à devenir inquiétant, je la remonte comme je peux, mais sans grande conviction.

Renée reçoit la visite d’un de ses amis, le ss-lieutenant Robert que nous avons déjà vu une fois ; il a passé dans l’aviation et vient d’être décoré pour avoir descendu un avion boche ; cette croix est belle sur une si jeune poitrine. Il est très gentil et nullement poseur ; nous avons eu par lui quelques détails sur le raid de notre dirigeable qui a bombardé Strasbourg croyant être à Fribourg ; le plus comique est que le communiqué français ne parle que de Fribourg que les aéronautes croyaient avoir bombardé, et c’est par le communiqué allemand qu’ils ont appris qu’ils avaient été à Strasbourg ; ils se sont perdus en prenant Mulhouse pour Bâle ! Ce pauvre dirigeable est maintenant dégonflé en attendant un nouveau raid.

Dimanche 25 avril

Messe à St Christophe. Mme Béha a une lettre de son mari ; il est à craindre que le pauvre Sulger soit tué, mais on n’a pu retrouver son corps, il est probablement prisonnier. Nous sommes bouleversés ; on attendra la visite de M. Béha pour annoncer cette triste nouvelle à sa femme.

Journée calme, correspondance. Renée, Mlle Pichot et Mlle Bidouxsortent avec le Dr Petit ; moi je vais avec Julie entendre le concert militaire pendant quelques minutes.

Rencontre de Braün, Bachelar ; nous voyons de loin Cordonnier, mais il est avec le gouverneur et ne peut le quitter pour nous.

Thé chez Julie ; un Taube vient pendant ce temps, mais on le force à rebrousser chemin et il ne peut rien faire

Lundi 26 avril

M. Béha vient nous voir ; il confirme les renseignements de sa lettre pour {{M.|Sulger} ; ceux qui étaient auprès de lui l’ont vu toucher et le croyaient mort ; mais malgré les recherches les plus sérieuses, son corps n’a pu être retrouvé ; il est donc sûrement prisonnier. Le tout est de savoir la gravité de la blessure ; puis sa qualité d’Alsacien peut lui faire courir de terribles risques. Sa petite femme est très courageuse ; elle déclare que du moment qu’il n’est pas mort, le reste n’est rien ; la pauvre petite ne se rend pas compte des souffrances qui attendent son mari.

Thé aux Anges, peu amusant ; longue conversation avec Mme Viellard qui a reçu une lettre de la rue F. Ier. Mme de Marthille a l’air de vouloir revenir par ici, mais en avant ; elle cherchera à nous faire le plus de mal possible ; il va falloir parer ce coup là.

Mme Béha apprend qu’à Kruth, après un des derniers combats, 300 malades n’ont pu être convenablement pansés faute de personnel. Elle a fait remarquer qu’on n’avait qu’à venir nous chercher, le major a paru enchanté.

Un Taube est encore venu ce soir, sans résultat, on y fait à peine attention ; le bruit court que Pégoud l’aurait abattu entre Belfort et la Chapelle.

Mardi 27 avril

Triste nouvelle ; l’Hartmannsweillerkof est repris par les Allemands ; je suis bouleversée, Paul y était-il encore ou est-ce que parce que son bataillon est au repos que c’est arrivé ; les deux hypothèses peuvent s’expliquer : ou la trop grande fatigue des anciennes troupes ou l’inexpérience des nouvelles ; comme je voudrais que ce soit la seconde, et quand saurai-je quelque chose.

Il fait un temps superbe, Mlle Pichot, Julie et moi montons au Salbert ; c’est dur mais la vue est bien belle, les Vosges avec les plus hauts sommets couverts de neige, Belfort à nos pieds avec sa citadelle, les forts et la grande plaine de la trouée des Vosges. L’orage qui se prépare met sur tout cela une lumière sinistre ; il n’y a que les montagnes qui restent baignées de clarté. Toutes nos pensées vont de ce côté ; que se passe-t-il là-bas ; le canon gronde par instants, le tonnerre s’en mêle aussi, c’est impressionnant.

Pluie à la descente, nous rentrons trempées.

Mercredi 28 avril

Départ de malades dont Lonchampt ; encore un que nous regrettons et qui pleure en nous quittant.

L’Hartman est repris par nous après un combat acharné ; quel bataillon est là-haut, celui de Paul ou un autre ; les renseignements sont contradictoires.

Renée et Julie rencontrent Cordonnier ; il pense toujours à nous pour Sentheim, mais prévient que ce sera dur. Voilà qui est bien le dernier de nos soucis !

Courses avec Julie, visite aux Anges ; Mme de Marthille voudrait revenir décidément. Quelle femme insupportable !

Jeudi 29 avril

À 5 heures Mlle Roch me réveille, un avion boche ; on pourrait dire des, car il y en a cinq ; je n’en vois réellement bien que trois qui passent et repassent juste au-dessus de nous. Bombes, obus, mitrailleuses, tapage etc. ; les shrapnells de nos obus tombent dans le jardin et écornent nos tuiles. Il fait un temps merveilleux et l’on peut bien suivre l’éclatement de nos projectiles ; ils sont d’ailleurs bien plus dangereux pour nous que les bombes allemandes. Comme résultat, dix-huit bombes lancées par les avions et six petits blessés. Quelques unes sont tombées sur l’arsenal où un peu de poudre a brûlé, quelques autres à l’aviation, d’autres dans le faubourg des Vosges ; enfin aucun résultat sérieux. Tous nos avions étaient partis dès 4 heures.

Visite du Dr ; il nous dit qu’il se sent trop fatigué pour continuer le service des ambulances, surchargé comme il l’est par ses fonctions officielles qu’il ne peut quitter. C’est un vrai désastre, et nous sommes désolées ; lui aussi, d’ailleurs ; il nous aime bien et il faut qu’il se sente à bout de forces pour agir ainsi.

Autre nouvelle ; l’abbé Mossler trouve que l’ambulance de Sentheim va tout de travers, les médecins ne font rien et les infirmiers ne savent rien ; il y faudrait nous, paraît-il et il voudrait bien que nous y allions. Nous ne demandons pas mieux, mais il faut que ce soit Cordonnier qui nous réclame, sans cela, nous ne bougeons pas.

Mlle Haas m’amène sa belle-sœur qui se trouve être une amie d’Yvonne Auguenard. Elle m’apprend la mort de Eugène Masure ; quelle tristesse pour sa mère ! J’attends quelques détails.

Je ne sais toujours rien de Paul ; la petite Renée m’envoie sa photo et celle des enfants ; elle n’est qu’à moitié réussie, mais cela me fait quand même plaisir de les avoir.

Nous ramassons dans le jardin des schrapnells et une partie de 75 ; un gros morceau est tombé aux Anges, toute la ville est criblée.

Thé avec Bachelar ; photos.

Vendredi 30 avril

Temps superbe, nous déjeunons dans le jardin pour la première fois ; tous nos malades sont dehors. Nouvelles du 27e par M. Béha, il est à St Amarin et Willer ; M. B. tâchera de voir Paul aujourd’hui ou demain.

Promenade avec Julie, Mlles P. et B. ; nous allons à l’étang des Forges ; des avions partent et reviennent ; tout est rempli de fleurs ; c’est un paysage de printemps et de paix ; dire que l’on se tue à quelques kilomètres.

Thé dans le jardin ; visite de l’inévitable Bachelar.

Samedi 1er mai

Nous pouvons espérer garder le docteur ; il a un tel regret de quitter ses ambulances qu’il tâchera d’aller le plus possible ; mais il est bien fatigué.

Le communiqué annonce le bombardement de Dunkerque ; par où cela a-t-il pu se faire ? si c’est par mer, que fait la flotte anglaise ?

Julie est tristement impressionnée par la mort d’un de ses meilleurs amis, lieutenant de vaisseau à bord du Gambetta ! Tous les officiers se sont laissés engloutir en criant « Vive la France » c’est vraiment très beau[7].

Courses ; achat d’une ombrelle, le soleil nous cuit ; rencontre de Keller.

Thé dans le jardin, visite de Petit qui vient faire de la musique avec Mlle Pichot.

Le capitaine Keller vient prendre le thé en attendant son auto ; il n’est pas d’avis que nous allions à Sentheim où il n’y a rien à faire ; ce sera bon pour le moment de l’action, mais quand ? Impossible de prévoir si on marchera ou non par ici ; tout est prêt pour l’attaque, on n’attend que des ordres qui peuvent ne jamais venir.

L’attaque en Champagne a échoué, celle des Éparges aussi ; on fait bien reculer les Allemands, mais on ne peut arriver à percer leurs lignes ; cela peut durer encore longtemps.

Renseignements sur le bombardement de Dunkerque ; il a eu lieu avec d’énormes pièces autrichiennes, de 380 ayant une portée de 36 kilom.. C’est énorme. Avec ce système, il n’y a aucune raison pour que nous ne le soyons pas un jour ; les lignes Allemandes n’étant qu’à moins de 25 kilom. de Belfort.

Le bruit court que nous aurons demain une nouvelle visite de Taube ; comme nos aviateurs déploient une activité formidable, on veut essayer de les arrêter. Il y a un Zeppelin à Mulhouse tout prêt à venir nous cribler. Nous verrons si cela est vrai.

Dimanche 2 mai

Messe à 7 heures à St Christophe ; pas le moindre Taube ; matinée calme.

À midi, arrivée inattendue de Paul amené par M. Béha ; nous étions à déjeuner dehors quand ils sont arrivés ; je ne fais qu’un bond et cours dans ses bras, au grand ahurissement de tous mes soldats, mais voilà qui m’était bien égal. Je l’ai trouvé fatigué et blanchi ; ce n’est pas étonnant après les effroyables semaines qu’il vient de passer. Ils ont déjeuné dans le jardin, après nous, puisque nous ne les attendions pas. Paul a tout de suite reconnu Schaeffer, un de ses anciens chasseurs et a été lui serrer la main, à la grande joie de celui-ci. Presque tout de suite après déjeuner, Renée, Julie, Mlles  P. et B. sont parties pour Morvillars, Mme Béha a suivi son mari et j’ai pu rester seule toute la journée avec Paul ; Beaurieux est venu cinq minutes, j’ai pu les présenter l’un à l’autre, je suis contente qu’ils se connaissent.

Nous avons passé ensemble quelques bien bonnes heures, nous communiquant les nouvelles reçues de la famille si loin et lui me racontant ses derniers combats. Il a fait des choses merveilleuses que je devine plus qu’il ne me les dit. Combien ont déjà la croix qui l’ont moins mérité que lui ; mais on se dévoue et l’on se sacrifie pour la patrie et l’honneur, sans arrière-pensée de récompense. Je comprends qu’une grande tension nerveuse subsiste pendant quelque temps à la suite d’aussi terribles journées ; Dieu nous l’a protégé, et il n’a pas une égratignure. Il est probable qu’il ne retournera pas à l’Hartmann, mais au ballon de Guebwiller. Si c’est possible, il reviendra m’embrasser avant de remonter.

Nous faisons quelques courses ensemble, prenons le thé en tête-à-tête, puis c’est l’heure de la séparation, toujours bien triste et pénible, mais cette fois avec l’espoir de nous revoir bientôt si c’est possible.

M. Béha est vraiment très chic, et je lui ai une grande reconnaissance ; j’écris vite des nouvelles à Paris.

Le soir, lettre de Fernand, assez pessimiste, comme toujours. Le pauvre petit Bernard ne va pas, Mme Amiot va l’emmener à Bresles et Marguerite ira à Noisy-le-Sec ; toujours des combinaisons hétéroclites.

Lundi 3 mai

Courses pour Paul, soins. M. Béha vient nous dire adieu, je le remercie encore de la joie qu’il m’a procurée.

Beaurieux a raconté qu’à la visite de Hassler, le Gal Cordonnier l’avait prévenu qu’il avait sous la main des infirmières pour la marche en avant ; Hassler aurait dit que ce n’était pas très régulier ; À quoi Cordonnier répondit qu’il s’en f… ; qu’il avait la chance d’avoir sous la main une équipe remarquable et qu’il voulait qu’on en profite. C’est toujours assez agréable de savoir cela.

Nous passons la journée au jardin, sans aucune visite, par extraordinaire. Vers 5 heures, on entend le canon, sans interruption jusqu’à la nuit. Les renseignements de l’aumônier, toujours assez suspects comme exactitude, disent que c’est à Sentheim et à Morswiller.

Mardi 4 mai

Pluie, orage ; le docteur écrit sa lettre de démission à Landouzy ; nous allons bien le regretter.

Arrivée de Mme Béha. Quelques renseignements intéressants : les Allemands sont furieux de ce que nous épargnions les villes d’Alsace, cela leur prouve que nous comptons l’avoir sûrement. Nos avions ont fait de très bonne besogne à Fribourg et surtout à Bollweiler où ils ont détruit la voie ferrée ce qui a interrompu les communications entre Colmar et Mulhouse. À Lutterbach, les Allemands installent une immense plate-forme bétonnée. Serait-ce pour installer un gros canon comme celui qui a bombardé Dunkerque ?

Lettre de M. de Nanteuil ; il a enfin la possibilité de quitter les forges et va probablement avoir un poste plus actif. L’Italie a signé l’accord le 26 avril ; elle a un délai d’un mois pour ses préparatifs.

Mercredi 5 mai

Pour la première fois depuis bien longtemps aucun départ pour l’arrière.

Visite de Mme Ihler, le Dr Petit, Beaurieux, qui a télégraphié à la personne qui devait lui amener sa femme de ne pas entreprendre le voyage devenu trop dangereux ; puis le Gal Lecomte qui nous apprend qu’à Illfurth est installé un gros canon pour nous bombarder.

Tout le monde parle de ce bombardement ; cela aura peut-être le résultat de faire fuir un tas de gens encombrants.

Jeudi 6 mai

Visite de Landouzy, à peu près aimable, qui vient voir les ambulances pour pouvoir remplacer le Dr Ihler ; je crois que celui-ci nous restera et que le Dr Haas ira chez Julie.

Courses ; nous faisons calfeutrer tous nos volets, tout devant être plongé dans l’obscurité à 8 heures du soir ; voilà trois soirs de suite que nous nous faisons attraper ; les consignes sont d’une sévérité inouïe ; le plus petit rayon de lumière ne doit pas passer.

Tout cela en prévision de Taubes qui ne peuvent plus arriver depuis que l’escadrille de Fontaine les arrête au passage.

Visite de M. et Mme Ch. Viellard, de l’abbé Raison, du Dr Petit, et de Mme Zeller.

Départ de 4 malades pour leur dépôt ; nous regrettons Valarié, ici depuis plus de deux mois.

On continue à parler de ce bombardement cela devient fastidieux ; on le verra bien quand il arrivera.

Vendredi 7 mai

Soins toute la matinée ; arrivée d’un malade ; séance de musique toute l’après-midi ; pendant ce temps, je travaille dans le jardin au milieu de nos hommes.

Lettres de F. ; Bernard est bien malade.

Samedi 8 mai

Arrivée de onze malades ; soins, travail dans le jardin. Pas de nouvelle militaire intéressante ; on ne parle que de l’Italie. Thé chez Ihler.

Dimanche 9 mai

Messe à St Christophe ; soins ; promenade dans le bois d’Arsot par un temps splendide avec le Dr P. Julie et Mlle Pichot ; déjeuner avec Bachelard.

La grande nouvelle du jour est la perte du Lusitania coulé par un sous-marin allemand, 1 500 victimes[8] ; c’est effroyable, mais cela va peut-être faire marcher l’Amérique.

Nous apprenons le départ du Gal Cordonnier, nommé à un commandement de corps d’armée ; où, nous n’en savons rien, mais c’est bien ennuyeux pour nous.

Lundi 10 mai

Soins toute la matinée ; grande séance de vidange de 6 h. du matin à 7 h. du soir ; c’est un évènement dont on se souviendra !

Cordonnier est parti ce matin pour Commercy ; on ne sait encore ce que deviendra l’état-major. La 6e division de cavalerie quitte l’Alsace pour une destination inconnue ; on parle vaguement du départ de la 10e. Tout cela indique de façon bien nette que tout projet d’offensive par ici est abandonné.

L’Italie a l’air de marcher ; on parle des environs du 20.

Canonnade au loin toute la matinée, l’après-midi, grosses détonations ; cela provient de la pièce de 240 installée près de Pérouse, qui fait des essais.

Départ de Péon ; le pauvre garçon pleure comme un bébé ; nous ne pouvons le consoler ; voilà près de quatre mois qu’il est ici, et il est si malheureux ; quelle belle nature et avec quel courage il supporte son terrible isolement.

J’écris à Paul par M. Béha.

Bernard est un peu mieux.

Mardi 11 mai

Retour de Péon qui ne rejoint que demain, il passe la journée ici, mais il a une nouvelle crise de désespoir quand il lui faut partir pour de bon. Il a tellement l’air d’un enfant que nous l’embrassons sur le front, comme un bébé ; c’est la première fois que cela nous arrive, ce sera sans doute la dernière.

Départ de Mme Béha ; je lui donne des lettres.

Nous avons avancé de kilom. près d’Arras ; c’est le plus que l’on ait fait depuis la bataille de la Marne ; la percée aura-t-elle lieu là-haut ?

Lettre de Chambéry, Renée me demande de faire entrer à Belfort une femme d’officier de Limoges qui veut venir voir son mari. Comme c’est commode, je ne sais pas du tout comment faire, et je crains de ne pouvoir y arriver.

Mercredi 12 mai

Départ de malades.

Conférence de Landouzy, endormante.

Rencontre de Keller ; c’est le Gal Debeney[9] qui remplacera Cordonnier ; il est très bon soldat, mais beaucoup plus raide dans le service que son prédécesseur. L’affaire d’Arras est très importante, beaucoup plus que ne le disent les communiqués ; tout y marche bien pour nous.

Nous apprenons la mort du lt Ch. de Prémorel, c’est le second.

Jeudi 13 mai

Lettre de Paul qui a quitté la vallée ; il doit être au ballon de Guebwiller.

Messe à St Christophe avec Péon qui ne part que demain.

À 2 h. ½, départ en auto avec Mme Ch. Viellard pour Étueffont où nous allons goûter ; rencontre de Beaurieux ; le Gal est assez dur et défend à ses officiers de mettre les pieds à Belfort, en dehors du service ; nous les verrons plus rarement.

Mme V. est navrée, car il peut la renvoyer de son ambulance. Cela ne présage rien de bon pour nous ; heureusement que nous apprenons que c’est un ami du Gal Lecomte.

Promenade superbe jusqu’à Étueffont ; belle propriété de campagne, parc bien dessiné et bien situé. Nous nous y promenons jusqu’à l’heure du thé. Mme L. Viellard arrive avec le fameux Dr Berger que nous avons déjà vu à Morvillars.

Photographies, puis longue et très intéressante conversation avec le Dr, qui se poursuit encore en auto jusqu’à Belfort.

Il ne croit pas à la fin de la guerre avant un an. Les Allemands ne manquent de rien, ni comme argent, ni comme munitions ; ils ont trouvé le camphre et le caoutchouc artificiels ; il n’y a que le pain qui devient rare et la vie augmente de prix, le peuple commence donc à souffrir de la misère. Quant à l’offensive générale et à la percée, elle peut se faire, mais il faut compter 300 000 morts et un nombre incalculable de blessés ; devant des pertes aussi formidables, on hésite ; le résultat sera le même et coûtera moins cher avec de la patience et du temps. Pour prix de son entrée en scène, l’Italie voulait la Corse, ce qui explique la longueur des négociations, puisqu’il ne pouvait être question de la lui accorder. Nous lui prêtons 4 milliards, 200 000 hommes et autant de canons et de munitions qu’il en faudra. Quant à l’affaire d’Arras, elle marche admirablement, il y a beaucoup de prisonniers ; mais que va-t-on gagner comme terrain.

Vendredi 14 mai

Messe à St Vincent ; journée calme ; quelques entrants. Pluie, vent ; visites de Mme Ihler, Bachelard, et le Dr Petit. Rien de nouveau à Arras.

Samedi 15 mai

Les progrès à Arras continuent lentement ; ce ne sera pas une vraie percée, mais un recul des lignes allemandes, en attendant mieux.

Visite de Mlle Haas, toujours aimable.

Dimanche 16 mai

Messe militaire. Fête de Jeanne d’Arc ; nous donnera-t-elle la victoire prochaine. Tout le monde la demande et l’espère. Visite de Mme Feltin qui nous invite aimablement à déjeuner pour demain.

Après déjeuner, je vais avec Julie et Élisabeth à l’aviation. Les consignes sont si sévères que nous avons toutes les peines du monde à entrer, malgré l’escorte du Dr Castex ; le lt Blin nous attend et nous montre les appareils ; nous pouvons voir et toucher même celui du capit. Happe, qui a fait de si glorieuses expéditions et dont les exploits ont valu à ses passagers la Légion d’Honneur et la médaille militaire. Nous allons ensuite dans le bureau du lt Blin, qui nous montre une série de photos prises en avion et représentant les batteries et les tranchées de Burnhaupt, Aspach, Metzeral, etc. C’est fort intéressant et nous remercions vivement ces messieurs. Pendant ce temps, l’on enterrait un pauvre lieutenant observateur tué d’une balle par un aviateur.

Visite de M. Béha ; il nous propose une excursion à Morteau où il doit aller cette semaine pour le service, mais il ne peut en emmener que deux ; combat de générosité, personne ne veut y aller ; enfin une décision est prise, c’est Jeanne et moi qui irons ; on demandera les permis au Ct Lauth.

Justement il arrive, nous prévenir qu’une remise de décorations aura lieu demain matin sur la place des Trois Sièges ; il nous donnera les permis en même temps.

Un gros ennui pour clore cette bonne journée. Le docteur s’en va décidément et sera remplacé dès demain par le Dr Haas ; nous sommes navrées.

Lundi 17 mai

Nous partons à 9 heures toutes les cinq pour la place où nous retrouvons par hasard le Dr Castex et le lt Blin, Bachelard ; le Ct Lauth nous installe au balcon du cercle militaire où nous voyons merveilleusement toute la cérémonie, fort belle comme toujours. C’est le gouverneur qui décore ; il ne vaut pas Joffre, mais il y a plus de troupes, et le cadre est plus grand.

Sept heureux élus reçoivent la croix ou la médaille, et les régiments défilent devant eux. Quand tout est fini, nous dégringolons sur la place, saluées par le gouverneur, l’état-major, le Gal Lecomte qui nous dit en riant que nous faisons maintenant partie de la hiérarchie militaire, et que les revues ne peuvent se passer de nous !!

Nous rentrons bien vite avec le Dr ; il fait la visite avec son successeur, tout juste aimable, il faudra le mettre au diapason. Pour commencer, il faudra de la souplesse, c’est encore le meilleur moyen avec les hommes ! C’est un bon médecin, sérieux, dévoué, mais qui n’aura pas pour ses malades les petites attentions qu’avait le Dr Ihler.

Comme nous n’y pouvons rien, il faut tâcher d’en tirer le meilleur parti.

Déjeuner chez les Feltin, aimables et distingués ; nous parlons un peu du médecin inspecteur Hassler que nous désirerions voir ; M. Feltin nous l’amènera quand il viendra.

Visite de Beaurieux ; le Gal Debeney a déjà quitté la 57e D.. Il va être remplacé par le Gal Demange, bourru et désagréable, paraît-il.

Contre-visite du Dr Haas, un peu moins sec que ce matin.

Lettre de Renée. Paul a reçu sa citation : le voilà avec la Croix de Guerre, j’en suis bien heureuse. Bernard va mieux et est enfin baptisé. La mort de Eugène Masure est confirmée ; il est tombé en héros, frappé d’une balle au front. Quelle belle mort et comme tout soldat peut l’envier !

Mardi 18 mai

Départ de trois malades dont le sergent Aulanier ; la visite se passe mieux qu’hier, le Dr Haas examine les malades avec beaucoup de soin et de conscience, ne les bouscule pas ; ce n’est pas la gaieté ni les plaisanteries de Ihler, mais il est moins sec que je ne le croyais.

Renée va faire son cours ; je reste avec Julie ; nous sommes fatiguées toutes les deux.

Retour de Mme Béha, elle m’apporte un paquet de Paris.

Mercredi 19 mai

Je me sens décidément mal en train ; j’ai eu la fièvre une partie de la nuit et ai la figure, le cou et les épaules couverts de boutons.

Départ de cinq malades dont Godin et Lyon qui étouffe ses larmes.

Visite de Billot qui nous arrive en débarquant du train. Il est bien content de rentrer et de nous revoir : il dînera et couchera ici.

Arrivée de M. Béha qui vient me prendre pour aller à Morteau avec sa femme ; comme je ne puis bouger, Mlle P. ira à ma place. Il est déjà tard et ils ne rentreront que demain matin.

Contre-visite du Dr ; il reste plus d’une heure à bavarder dans le bureau ; ce n’est déjà plus le même homme qu’au début. Il nous raconte des choses très intéressantes sur la bataille d’Arras où les nôtres ont reçu comme armes des revolvers et des couteaux à crans d’arrêt.

Je me couche, n’en pouvant plus ; par curiosité, je prends ma température, 39 °4.

Jeudi 20 mai

Mauvaise nuit ; 38 ° le matin ; je me lève quand même vers 9 heures pour toutes les paperasses ; comme Jeanne n’est pas là, il faut bien qu’elles soient faites. Le Dr arrive, m’examine et veut m’envoyer dans mon lit ; je tâche de résister, mais devant un ordre formel il n’y a qu’à obéir.

Mme Béha et Jeanne reviennent de Morteau, ravies de leur expédition.

Les nouvelles ne sont pas très intéressantes ; dans un journal allemand, on publie une note disant qu’il ne faudra pas s’étonner s’ils sont forcés d’abandonner une partie des territoires envahis pour envoyer les troupes en Italie, qu’on les reprendra après, etc., etc… Voilà qui serait une bonne nouvelle.

Contre-visite du Dr. J’ai la rougeole ou du moins la rubéole, de la manière la plus bénigne qui soit et il faudra garder le lit et ensuite la chambre pendant quelque temps. cela ne m’amuse pas le moins du monde. J’ai déjà manqué aujourd’hui la conférence du Dr Petit, très intéressante, la visite de Beaurieux et du capne Lelong, les adieux de Billot, les visites de Barrau et de Renihardt.

Vendredi 21 mai

Journée tout entière au lit, cela n’a rien d’amusant malgré les fréquentes visites de mes amies.

L’Italie marche enfin ; voilà la guerre votée ; à quand la déclaration ?

Samedi 22 mai

Cela commence à aller mieux ; je ne suis plus rouge, la fièvre diminue un peu tous les jours, je me lève dans l’après-midi mais suis contente de retrouver mon lit le soir.

Tout le monde a déjeuné chez Julie pour sa fête ; elles dînent toutes ici ce soir ; encore deux bonnes réunions que je manque.

Dimanche 23 mai

Triste jour de Pentecôte ; je ne puis bouger et il fait un temps radieux. Le Dr me permet de me lever toute la journée et me promet la liberté pour dans deux jours. Nous verrons s’il tient parole. Il devient de plus en plus aimable et gentil, et nous n’avons qu’à nous louer de lui. Sa sécheresse des premiers jours n’est plus qu’un souvenir et je crois qu’il sera aussi agréable que possible.

Je lis et j’écris toute la journée.

Lundi 24 mai

Le docteur me promet la liberté pour demain ; je me sens tout à fait remise ; ce n’est que pour éviter la contagion possible que je suis encore enfermée.

Lettre de Chambéry ; Renée doit aller à Grenoble pour une opération ; laquelle ? pourquoi ne m’a t-on rien dit de Paris ?

Trouttet demande à me faire ses adieux. Je le reçois sur le palier ; il me donne la copie de ses vers plus une assez jolie pièce faite pour moi ; c’est très gentil et je le remercie bien.

À 5 heures, toutes les cloches sonnent pour la déclaration de guerre de l’Italie. Quels mufles que ces Italiens ; ce qu’ils font est indigne ; enfin, cela nous servira.

Réponse du Gal Cordonnier, extrêmement aimable ; s’il revient commander par ici, il compte toujours sur nous.

Mardi 25 mai

Réponse de Cordonnier à Julie ; il compte qu’un mouvement va se produire, et que son corps d’armée va redevenir disponible. Dans ce cas, il espère être renvoyé ici pour passer le Rhin.

Le docteur me trouve tout à fait remise et me permet de descendre. Avec quelle joie, je me change complètement et vais retrouver mes soldats. Il y en a des nouveaux, je cause un peu avec tous, tout heureuse de les retrouver.

Journée calme, temps splendide.

Mercredi 26 mai

Départ pour l’arrière de trois malades.

Départ de Julie pour Paris.

Conférence de Bousquet aux Anges, sur l’asepsie et l’antisepsie. Il fait plutôt l’histoire de la chirurgie et trouve le moyen d’être très intéressant.

Aucune nouvelle militaire. Le Q. G. de la Chapelle est transféré à Montreux.

Journée calme, nous restons au jardin avec les malades.

Jeudi 27 mai

Temps superbe ; promenade à l’orée du bois d’Arsot, avec Jeanne, Élisabeth et Mlle Roch.

Visites de Mme Feltin, du Ct Lauth, de Mme Ihler, de Mlle Préault.

Contre-visite du Dr Haas ; il est de plus en plus gentil et nous a avoué très loyalement qu’il était arrivé ici prévenu contre nous ; il était persuadé que nous n’obéissions pas du tout aux règlements, que nous gardions les malades trop longtemps, etc, et il s’apprêtait à batailler et à imposer son autorité de médecin-chef. Il reconnaît aujourd’hui que rien de tout cela n’était vrai et qu’il s’était absolument trompé. Cela explique ses manières si désagréables les deux premiers jours, mais je trouve cet aveu très chic de sa part.

Vendredi 28 mai

Un avion boche vient nous rendre visite ; il lance deux bombes sans aucun résultat ; d’ailleurs nos obus le manquent également.

Par contre 18 des nôtres sont allés bombarder Ludwigshafen et ils ont pu démolir une partie des usines.

La bataille d’Arras reprend ; il y a 40 kil en arrière 32 régiments de cavalerie, tout prêts à la poursuite si la percée se fait.

Samedi 29 mai

Départ de Renée pour Paris ; me voilà infirmière-major ! Soins, rangements toute la journée. Rien de neuf au point de vue militaire.

Dimanche 30 mai

Messe militaire à St Christophe ; soins, rangements.

Visite de Mme Rumilly annoncée par petite Renée. Cette dame, tout à fait charmante, est la belle-mère d’Étienne Dullin que j’ai vu au mariage de Paul. Elle est venue voir son fils, automobiliste à Belfort et Renée lui avait donné mon adresse. Nous avons longuement causé et j’ai été très contente de la connaître.

À 6 heures, je vais avec Mlle Roch chez les Ihler ; le Dr a bien mauvaise mine ; il a l’air enchanté de notre visite.

Le viaduc de Dannemarie vient d’être démoli par les Allemands. Nous l’avions fait sauter au mois d’août, mais depuis déjà longtemps on le reconstruisait, ce qui était bien imprudent avec la proximité des lignes allemandes. Les boches ont attendu patiemment qu’il soit fini, l’inauguration était fixée à demain, et ils l’ont détruit cette nuit avec une grosse pièce de marine. C’est un grand ennui, mais il y a un côté vraiment comique !

On ne voit plus personne de l’É. M.. Que se passe-t-il ? Serait-ce le nouveau général qui les cloître !

Veille jusqu’à 1 heure.

Lundi 31 mai

Soins toute la matinée ; nous recevons l’ordre d’évacuer le plus possible mercredi ; s’attendrait-on à des combats ou est-ce la frousse du gros canon de 380 !

Visite à Mme Obrecht ; sa belle-fille est prisonnière à Colmar avec ses enfants ; ils n’ont aucune nouvelle et sont très inquiets ; M. Ob. a maigri et vieilli de terrible façon.

Nous allons chercher Julie à la gare ; quelques nouvelles : tout a manqué de craquer avec l’Italie : son frère, qui avait le téléphone direct, est allé une nuit réveiller Viviani et Delcassé ; ils ont passé là 24 heures angoissantes ; cela s’est arrangé, grâce à l’intervention du roi et à celle de d’Annunzio qui a monté l’opinion publique. Il aurait lu dans une réunion notre traité avec l’Italie, signé le 26 avril, sauf ratification des chambres, et cela a, paraît-il fait un effet énorme. C’est un beau succès diplomatique !

À Paris, on est assez pessimiste et l’on croit sérieusement à une campagne d’hiver. Qu’ils repassent vite la frontière cela durera ensuite autant qu’il le faudra.

Le Dr H. nous dit ce soir que toutes les permissions aux officiers du front sont supprimées. Va t’on enfin marcher ?


Mardi 1er juin

Soins toute la matinée.

Quelques détails sur la démolition du viaduc. Les boches ont tiré 52 obus de 380 pesant 700 kilos ; quatre n’ont pas éclaté, le reste a mis le viaduc en marmelade ; il n’y a ni mort ni blessé, les Allemands croyaient être au moment de l’inauguration, mais ils ont dû être mal renseignés et se sont trompés de 24 heures. Ce bombardement leur aura coûté au moins aussi cher que les travaux de reconstruction pour nous.

Courses avec Julie ; thé à St Vincent ; longue conversation avec le Dr et l’abbé Raison sur les atrocités allemandes, sur la lâcheté des méridionaux ; ces Mrs savent une foule de détails aussi intéressants que possible mais qui nous bouleversent. Quel chatiment sera jamais assez fort pour des monstres pareils. On parle d’une offensive vers Altkirch. Dire que toutes ces villes nous appartenaient et qu’il faut maintenant les reprendre une à une.

Veille. Une dépêche nous a appris dans la journée la naissance d’Albert de St Michel ; enfin !

Mercredi 2 juin

Départ pour l’arrière de 4 malades dont Bonte.

Visite de M. de St M. ; nous lui apprenons la naissance de son fils, il en paraît très heureux.

Conférence de Bousquet sur l’anesthésie au chloroforme, très intéressante.

Courses, correction des devoirs ; arrivée de malades d’Alsace.

Jeudi 3 juin

Lever à 5 heures pour un malade : soins toute la matinée.

Courses avec Julie à DMC. Visite à Mme Feltin. Pendant ce temps, nous manquons Baurieux ; comme il a, paraît-il, des choses intéressantes à nous dire, nous le rattrapons à sa sortie du bain ! L’offensive est proche et le Gal Demange n’est nullement opposé à l’idée de nous faire venir.

Visite d’Harmisch de passage pour 24 heures avec un colonel qui vient prendre des ordres. Lui aussi, me dit que la marche en avant est pour bientôt. On a fait reposer les troupes, et il en est arrivé de nouvelles. Le 7e corps doit revenir aussi ; enfin tout concorde comme renseignements. Si cette fois pouvait être la bonne.

Le soir, mauvaise nouvelle ; une dépêche de M. Th. nous dit que l’enfant est souffrant et qu’il faut prévenir son mari. Julie et moi courons au gouvernement, aux renseignements où l’on nous donne un homme pour aller à sa recherche. Nous le retrouvons au restaurant. C’est une mission qui n’a rien d’attrayant ; la pauvre Gros-Mimi doit souffrir, ses deux frères et maintenant peut-être son bébé — Veille.

Vendredi 4 juin

Messe à St Christophe. Soins toute la matinée ; depuis que Renée est partie, il y a plus à faire.

Elle revient à 4 heures ; peu de nouvelles sensationnelles. Elle a voyagé avec Mme de Contenson qui a fait sa session avec nous.

Les Russes se font battre tout ce qu’ils peuvent ; les Allemands ont repris Przemyśl ; c’était bien la peine de tant faire sonner les cloches. Quant à la marche en avant par ici, personne n’y croit, logiquement cela paraît si inutile.

Visite de M. de St M. ; il a reçu une dépêche plus rassurante ; le bébé est considéré comme sauvé.

Samedi 5 juin

Après la visite du Dr, rendez-vous aux Anges pour y voir Mme d’Haussonville, sa fille et M. d’Harcourt, en tournée d’inspection.

Visite des Anges, ensuite de notre ambulance : on daigne trouver que c’est très bien ; notre jardin surtout a beaucoup de succès. Quant à la possibilité d’être envoyées en avant, cela dépend uniquement d’Hassler, qui est notre grand chef ; il n’en est d’ailleurs pas question pour l’instant, tant qu’on ne marchera pas par ici.

Après déjeuner, Julie et moi partons en auto avec le Dr et Mme Ihler pour aller au pied du ballon d’Alsace ; il fait un temps superbe, pas trop chaud, et nous faisons une promenade charmante ; le pays est vraiment bien beau. Thé dans une petite auberge entourée de sapins à côté d’une cascade qui chante ; c’est délicieux, et pourtant le canon gronde au loin. Quel contraste.

Dimanche 6 juin

Messe à St Christophe, journée calme, temps extra chaud. Julie et Élisabeth vont à Dannemarie voir le viaduc.

Essais du dirigeable. Hier, il était parti à 9 heures et est rentré à minuit, opérant se descente avec une lenteur désespérante ; il nous empêche de dormir, car je me relève à chaque tour pour le voir passer au-dessus de la maison. Où a t-il pu aller en si peu de temps ?

Procession aux Anges à 6 heures ; cela me rappelle celles de Dieppe des années précédentes.

Lundi 7 juin

Soins toute la journée. Temps très chaud. Visites de Le Houchu et d’un ingénieur de la marine, aussi peu intéressants l’un que l’autre.

Thé chez Julie avec des aviateurs : le dirigeable devait bombarder une ville ou un point militaire très près de la frontière suisse, mais la nuit était si noire qu’il a eu peur de faire une erreur dont les conséquences auraient été très graves et il est revenu sans avoir rien fait. Cela explique sa descente si lente ; avec la charge d’explosifs qu’il portait, le moindre accident serait devenu une catastrophe.

Mardi 8 juin

M. Béha nous invite à déjeuner pour fêter son anniversaire de mariage. Nous partons en auto pour le pied du ballon, où nous avons pris le thé avec les Ihler ; beaucoup de gaieté, un peu trop même de la part d’un certain capitaine ! Beau temps, belle promenade.

Ce qui m’intéresse le plus, c’est de savoir que Paul après avoir été au Schnepfenried est maintenant au Trehkopf, du côté de Guebwiller. Je donne une lettre à M. Béha pour lui.

Mercredi 9 juin

Renée, souffrante, se décide enfin à consulter pour son cœur ; il lui faudra un peu de repos, comme nous n’avons pas beaucoup à faire, c’est le moment d’en profiter ; puis, si elle va diriger l’hôpital d’évacuation, comme il en est question, il faut qu’elle soit bien remise avant.

Hier, visite du lt Parenty, l’ami de Renée que nous avons vu au Tonneau le jour de notre arrivée ; il n’a pas quitté l’Alsace depuis lors, sans grands risques, mais sans repos. Nous apprenons par lui ce qui a valu à notre malade Augier sa décoration ; étant agent de liaison, il portait un ordre quand il a eu les deux bras cassés, il a pris le papier entre ses dents et a continué sous les balles et la mitraille, probablement avec le même calme que nous lui avons connu ici.

On parle d’une offensive, non pas ici, mais dans les Vosges, où se trouve Paul. Maurice Durnerin est au Labyrinthe. Que Dieu les protège tous les deux ! Ce serait pour faire une diversion et attirer des forces allemandes de ce côté.

Jeudi 10 juin

Journée calme, sans nouvelles militaires, les uns prétendent qu’on ne bougera pas, les autres annoncent l’offensive sur Mulhouse par Thann, attendons les évènements.

Visite inattendue de Landouzy et de Bousquet, ils annoncent une grande inspection pour demain par Hassler, Chavasse, Laveran etc ; pour commencer, ils en font une eux-mêmes, heureusement que rien ne cloche.

Cette grandissime commission vient très probablement pour parer à l’infection des champs de bataille ; avec la chaleur, et le nombre de morts qui n’ont pu être enterrés, c’est effroyable partout, et pour éviter des épidémies cet été, il va falloir agir énergiquement.

Départ d’Élisabeth pour la Vendée.

Vendredi 11 juin

Rangements toute la journée ; nous déménageons les malades d’une salle où il fait trop chaud. Tout le monde travaille ferme.

Le Dr Georges a reçu la réponse de Paris ; Renée est acceptée en principe, mais il faut encore quelques formalités administratives avant que cela ne soit définitif ; c’est l’affaire de quelques jours.

Les Allemands ont bombardé Bitschwiller entre Thann et Willer ; il y a eu plusieurs morts dont une jeune fille qui a eu la tête emportée au moment où elle photographiait un trou d’obus.

L’inspection n’est pas venue ; ce sera pour demain. Veille.

Samedi 12 juin

Aucune nouvelle intéressante ; la commission sanitaire ne viendra que dimanche. Nous passons notre journée au jardin avec les hommes.

Dimanche 13 juin

Messe à 9 heures à St Vincent ; nous attendons les grands manitous toute la journée, le docteur Haas vient aussi toute l’après-midi. C’est assez amusant de penser combien nous avions peur de lui au début et aussi comme il avait des idées préconçues contre nous à son arrivée. Nous sommes maintenant les meilleurs amis du monde.

Le médecin divisionnaire Melos est venu voir Julie avec Beaurieux ; on va très probablement faire un assez grand mouvement dans les Vosges, du côté de Guebwiller ; il y aura un contre-coup par ici et il désirerait nous avoir à la Chapelle ou à Sentheim pendant quelques jours au moment de l’action. Nous ne demandons que cela et c’est maintenant une chose décidée officiellement.

On parle de plus en plus de la campagne d’hiver qui paraît inévitable. Espérons que c’est à Mulhouse que nous la passerons, et tout au moins en Belgique, sinon plus loin, pour les troupes du Nord.

M. Béha écrit à sa femme qu’il a eu hier de bonnes nouvelles de Paul. C’est encore de ce côté que cela va chauffer.

Salut et procession à St Christophe pour la fête du S. C.. Est-ce dans ce mois de juin que nous aurons une victoire comme celle de la Marne ?

Veille.

Lundi 14 juin

Soins toute la matinée ; rien comme nouvelle militaire ; les Russes auraient fait 15 000 prisonniers ; attendons la confirmation.

Courses dans la journée ; petite promenade avec Jeanne et Julie dans le petit bois de Bellevue ; intéressante conversation philosophico-religieuse, suite de celle que nous avions commencée avant avec le Dr Haas qui a vraiment des idées très chrétiennes et très élevées.

Mardi 15 juin

La victoire des Russes se confirme ; ils auraient fait 15 000 prisonniers et les Allemands auraient 20 000 morts ; avec les blessés, cela fait une centaine de mille hommes hors de combat ; ce n’est pas trop mal.

De notre côté, les renseignements divers annoncent de plus en plus des combats dans les Vosges pour cette semaine ; les ambulances anglaises sont parties pour St Amarin ; si la nouvelle route de Bodern est bien à l’abri, on pourra envoyer les blessés à Belfort, ce qui dégagerait un peu Bussang, encombré. Va t-il enfin y avoir un peu d’activité de notre côté.

La pauvre Renée souffre d’un œil ; le Dr lui amène le Dr Mettet qui trouve un abcès de la cornée et lui prescrit un traitement sévère ; défense de lire, d’écrire, d’aller à la lumière, et naturellement de veiller ; obligation de porter des lunettes noires, traitement médical, enfin toute une série de choses assommantes. Elle ne veillait déjà plus depuis huit jours, Jeanne et moi le faisons régulièrement à tour de rôle jusqu’à 1 heure du matin. C’est très suffisant, aucun de nos malades n’étant gravement atteint.

Celle qui n’a pas veillé fait le service du matin. C’est très bien arrangé comme cela, et il y a longtemps que nous l’aurions déjà fait si nous l’avions pu.

Ce matin, vers 8 heures, bruits de bombes très distincts, canon, mitrailleuse, etc. ; c’est encore un Taube. Une des bombes est tombée tout près de notre aumônier ; il n’y a aucun dégât.

Vers 4 heures, autres détonations plus fortes et très rapides ; cette fois c’est un wagon rempli de grenades qui a explosé ; les pertes sont importantes, mais là encore, il n’y a eu aucune victime, heureusement ; mais quel tintamarre !

Mercredi 16 juin

Lettre de M. B. à sa femme ; tout marche bien dans les Vosges, nous avançons sur Metzeral, il y a plus de 500 prisonniers faits par le 133e.

Conférence de Bousquet, toujours intéressante.

Visites des Viellard, Zeller, etc. Mme V. nous invite à déjeuner samedi.

Jeudi 17 juin

Arrivée de M. B. : Metzeral est pris, mais les Allemands l’ont incendié avant de l’évacuer. Cela marche à merveille, mais il y a de grosses pertes. Aucune nouvelle de Paul, qui y est en plein ; je serai prévenue tout de suite s’il lui arrivait quelque chose ; je vais trembler à chaque lettre qui arrivera pour Mme Béha !

Il nous apporte des cerises de Thann et du chevreuil de contrebande.

Le pauvre sergent Trouttet a été cassé de son grade pour ivresse, rébellion, etc. Il écrit pour nous dire qu’il a demandé une enquête et pour prier qu’on agisse auprès du Gal L.. Son excuse est dans son état mental, mais je ne crois pas à un succès, le général si aimable quand il vient ici, et qui paraît si bon, est dans le service d’une sévérité qui va jusqu’à la dureté, paraît-il.

Encore un avion, hier aussi un autre, cela fait un par jour en moyenne ; mais ils filent quand on les canonne sans même lancer de bombes. Le bruit court que celui de ce soir aurait été abattu à La Chapelle par Gilbert.

Vendredi 18 juin

Une poignée de nouvelles :

Tout marche admirablement dans les Vosges, mais les pertes sont grandes ; les alpins y font des prodiges ; un Américain qui venait chercher des blessés a été spectateur d’une de leurs charges à la baïonnette ; il disait à M. B. qu’il aurait donné 10 000 dollars de sa fortune pour avoir un Kodak afin de fixer une chose aussi merveilleusement héroïque. Était-ce la compagnie de Paul ? Je suis bien plus inquiète cette fois-ci que les autres.

La petite fille de Mme B. lui écrit qu’elle a été en pèlerinage à Montmartre où elle a prié pour la France et pour les capitaines, surtout pour le capitaine de Beaurieux et celui de Mlle Durville. Que Dieu exauce cette chère petite !

Nos avions ont bombardé Carlsruhe ; un agent de M. B. qui y était a dit que la panique y a été formidable ; beaucoup de dégâts, de morts et de blessés. Nous nous décidons enfin à répondre par les mêmes procédés. Les pompiers de Paris sont disséminés un peu partout pour arroser l’ennemi avec des liquides enflammés ; les pompiers, c’est de l’ironie ! On a découvert de nouveaux engins asphyxiants que nous commençons à employer. Quelle guerre, et où s’arrêtera-t-on en horreur !

Ce n’est pas à la Chapelle, mais à Thann que Gilbert a démoli un aviatik ; il a foncé sur lui et a tué raide les deux pilotes avec sa mitrailleuse.

— Renée est nommée infre major à l’hôpital d’évacuation ; elle commence son nouveau service demain, car le Dr Georges va probablement partir comme médecin de la 66e division, et il veut l’installer avant son départ. C’est moi qui la remplace à partir de demain ; cela ne me changera pas beaucoup, sauf que j’aurai toute l’autorité et toute la responsabilité.

Samedi 19 juin

Je viens de passer une des plus horribles journées de ma vie, Paul est disparu, probablement blessé et prisonnier, la chose que lui et moi redoutions le plus au monde. Comme le pays demande de lourds sacrifices !

La visite commençait ce matin quand on apporte une lettre à Mme Béha. Comme son mari l’a quittée hier, j’ai pensé immédiatement que cette lettre me concernait. J’ai pu aller jusqu’au bout de la visite sans rien demander, pour ne pas interrompre le service, mais cette attente d’une heure m’a paru atroce.

Dès que j’ai été libre et seule avec Mme B., je l’ai questionnée, demandant tout de suite s’il était tué ; en réalité on n’en sait rien ; la dernière vision qu’on a eue de lui est chargeant à la baïonnette à la tête de sa compagnie ; il n’est pas revenu ; il n’est ni parmi les morts ni parmi les blessés et on n’a pas retrouvé son corps.

C’est affreux d’être obligée d’écrire des choses pareilles.

M. B. écrit qu’il va faire tout au monde pour avoir des renseignements ; il avait une réelle amitié pour Paul et lui et sa femme sont aussi tristes que si c’était quelqu’un de leur famille. Dès qu’il saura quelque chose, il me le dira tout de suite ; quelle tâche que d’apprendre cela ensuite à sa mère et à sa femme. Je n’écris rien tant qu’on n’en saura pas davantage.

Toutes mes amies me témoignent une affection touchante, mais je souffre tellement que j’y réponds bien mal ; Beaurieux, Bachelar, le Dr Ihler sont aussi bien bons ; tous ceux qui ont vu Paul ici l’avaient trouvé si charmant et si vraiment soldat.

Je veille ce soir, il ne faut pas que nos malades soient négligés. Si du moins tout ce que je fais pour eux pouvaient lui servir, à lui !

Dimanche 20 juin

Messe à St Christophe ; je fais un vœu à la Ste Thérèse si Paul n’est ni tué ni prisonnier. Blessé, hélas, je sais qu’il doit l’être, mais s’il pouvait au moins être soigné par des mains françaises.

Renée et Julie vont à la Chapelle voir le général ; je les charge d’apprendre à Lelong la triste nouvelle ; mais elles me disent au retour qu’il la savait par Beaurieux à qui je l’ai dite hier ; il a un profond chagrin. Le Gal a été fort aimable, et notre installation à l’avant est convenue en principe, mais il est certain qu’on ne fera rien du côté de Mulhouse.

Renée n’a pas l’air ravie de ses nouvelles fonctions, et elle regrette l’ambulance.

Lundi 21 juin

Toujours aucune nouvelle ; combien de jours encore devrai-je passer ainsi.

Reçu lettre de la petite Renée ; la pauvre enfant ne se doute de rien ; elle écrit à son mari en même temps qu’à moi, et compte sur moi pour lui apprendre où il est ; si elle se doutait !

J’ai eu heureusement énormément à faire aujourd’hui, cela ne m’empêche pas d’avoir toujours la même pensée devant les yeux.

Mardi 22 juin

Lettre de M. Béha : tous ceux qui ont vu tomber Paul sont persuadés qu’il est tué d’une balle dans la tête, mais le terrain a été perdu et repris plusieurs fois ; les recherches ne font donc que commencer ; le capitaine Petitpas, du 27e, qui avait pour Paul une profonde affection, les dirige lui-même, non pas comme un frère d’armes, mais comme un ami ; si aucune recherche n’aboutit, on peut le croire prisonnier ; et tant qu’il ne sera pas retrouvé, nous ne pourrons avoir aucune certitude. Quelle torture !

Le capitaine Lelong vient me voir ; il a un profond chagrin ; comme il l’aimait ! tous d’ailleurs, et c’est un deuil général chez tous ses camarades. Il n’en sait pas plus que moi, sinon que le terrain perdu n’a été repris qu’hier ; ce n’est donc que d’hier qu’on a pu chercher sérieusement ; il voulait écrire tout de suite à Chambéry et à Paris ; je l’en empêche ; je n’écrirai moi-même qu’après de nouveaux renseignements.

Je reçois une lettre de Renée, toujours pleine de confiance ; elle s’attend à être quelques jours sans lettre ; je lui écris une carte insignifiante pour que la suppression de nos deux correspondances en même temps ne l’effraie pas ; il sera bien temps de la faire souffrir !

Mercredi 23 juin

Aucune nouvelle aujourd’hui ; cette incertitude est une torture ; nous avons conservé le terrain conquis et je sais que les recherches sont faites avec ardeur.

Lemberg est repris par les Allemands.

Dans le Nord, cela marche bien.

Jeudi 24 juin

Deux lettres : une de M. Béha, une du capitaine Lelong ; elles disent toutes deux la même chose ; les recherches n’ont pas abouti, cela laisse un peu d’espoir, et encore.

Vendredi 25 juin

Lettre de Lelong ; les prisonniers interrogés par M. Béha déclarent avoir pris eux-mêmes un capitaine de chasseurs blessé à la tête et dont le signalement correspondrait à celui de Paul ; cela ouvre encore le champ à de nouvelles espérances, j’écris vite cela à Paris.

Reçu lettre de Mme Descostes ; elle m’annonce la mort de Paul et que son corps a été retrouvé. Je rectifie de suite par dépêche, mais qui a pu ainsi leur donner comme vraie une chose aussi fausse.

Samedi 26 juin

Pendant que je fais des courses, Bachelar vient me voir. C’est Julie qui se charge de me transmettre sa triste commission. Le corps de Paul est retrouvé après dix jours de recherches. Tout espoir est définitivement perdu. Quelle torture et comment arriverai-je à la supporter.

Dimanche 27 juin

Lettre de Lelong ; il me redit ce qu’il avait chargé Bachelard de m’apprendre ; puis il a eu la délicate pensée de faire les démarches nécessaires pour que je puisse assister à l’enterrement qui a lieu demain à Kruth. Quelle consolation pour moi. Mme Béha m’y accompagnera.

Lundi 28 juin

Je pars à 8 h. en auto avec Mme B. et Lelong, très ému. Nous traversons La Chapelle, Thann, presqu’en ruines, Moosch, St Amarin etc. Mon premier voyage en Alsace sera l’un des plus douloureux de ma vie.

Arrivée à Kruth ; les officiers du groupe cycliste sont là avec un détachement. Lelong m’amène le capitaine Petitpas, en larmes ; c’est à lui et à l’ordonnance de Paul que nous devons de l’avoir retrouvé.

Lelong me conduit tout doucement à l’endroit où l’on a déposé le cercueil de notre Paul, couvert de fleurs et de drapeaux, avec ses chers chasseurs montant la garde. J’ai pu y déposer un baiser au nom de toute la famille que je suis seule à représenter aujourd’hui. Après la messe, sur sa tombe, le capitaine Petitpas prononce un adieu touchant ; il peut à peine parler tant il pleure, comme tous d’ailleurs. Je suis à bout de forces.

Péronne, l’aumônier viennent me redire combien ils l’aimaient.

Je déjeune chez les Federlin, les cousins de Lelong qui l’avaient si bien accueilli.

Lelong et Petitpas sont là ; je puis enfin avoir quelques détails.

Notre Paul a été tué le 16 à 1 heure de l’après-midi, dans une charge à la baïonnette qu’il a conduite en héros. Il a été frappé d’une balle dans la tête et d’une autre dans le cœur ; il est mort sur le coup et n’a pas souffert une seconde.

Il a eu la plus belle mort que puisse rêver un soldat, celle dont il était digne. Ce qui a rendu les recherches si difficiles c’est qu’on n’y pouvait aller que la nuit dans un terrain fort dangereux, et il a fallu la volonté acharnée de Petitpas pour arriver à un résultat, samedi dernier seulement.

Je le quitte après lui avoir exprimé toute notre reconnaissance ; nous pleurons autant l’un que l’autre.

Retour à Belfort ; je suis forcée de me coucher.

Mardi 29 juin

Le jour de sa fête ; l’aumônier dit une messe à St Vincent ; tous les soldats de Julie y assistent, les Ihler sont là aussi.

Départ de Jeanne pour Paris, elle emporte ma demande de permis ; je partirai moi-même dès qu’elle sera arrivée.

Mercredi 30 juin

Je ne m’intéresse plus à rien ; les nouvelles même de la guerre me sont indifférentes. La seule chose que je fasse, c’est de m’occuper de Ducasson, qui va plus mal.

Jeudi 1er juillet

Reçu lettres de Paris ; ils sont bien courageux ; toujours rien de Grenoble.

Vendredi 2 juillet

Ducasson meurt dans la nuit entre mes bras ; Renée et moi faisons l’ensevelissement. Quand je pense que je fais pour un étranger ce que d’autres ont fait dimanche pour mon Paul bien aimé.

Mon permis arrive ; je partirai demain. Lettres à l’aumônier Cabanel, au capitaine Petitpas et à Madame Federlin.

Samedi 3 juillet

Départ pour Paris.

Lundi 12 juillet

Retour de Paris après dix jours passés en famille, bien tristes. Comment pourrons-nous vivre sans Paul. Je crois vivre dans un rêve tant l’idée de ne plus jamais le revoir me paraît une chose impossible. Nous nous retrouverons là-haut. Pour l’instant, vive la France quand même.

Reçu photographies de Madame Fed.. Je les rapporte toutes ici pour qu’elles ne me quittent pas.

Enterrement Paul Morel-Deville
Enterrement de Paul Morel Deville. Photo insérée dans le carnet 5 ; NdÉ.

Quelques petits combats reprennent en Alsace ; on amène à l’évacuation une centaine de blessés. On s’attend à une offensive allemande pour le 14.

La 9e div. de cavalerie est arrivée ainsi qu’une division marocaine et de l’artillerie.

Mardi 13 juillet

Le comt Lauth nous envoie chercher et nous installe au Cercle militaire pour voir le défilé de deux régiments de zouaves. Ils sont superbes de fierté et ont une belle allure dégagée.

Mercredi 14 juillet

Rien d’intéressant ; les communiqués sont lamentables de banalité.

Il pleut toute la journée ; ce jour de fête est lugubre.

Jeudi 15 juillet

Toujours le calme au dehors. À l’ambulance, comme je suis seule à la tête, il y a pas mal à faire.

Nous apprenons que Joffre est venu à Masevaux et à Bitschwiller où il a remis au gouverneur la plaque de grand-officier ; il a traversé Belfort le soir avant de regagner le grand Q. G.

Vendredi 16 juillet

Revue de la brigade noire de la DM. Ce sont des turcos, cette fois, dont quelques uns du plus beau noir. Musique nègre, plus bizarre qu’harmonieuse ; remise des Croix de guerre ; comme j’aurais été heureuse de voir mon Paul avec la sienne.

Il faut se fortifier en pensant que la récompense qu’il a reçue est plus belle et durera toujours.

Un peu de tirage à l’ambulance ; un sergent est insupportable et il faut le mettre au diapason, puis il y a quelques rivalités à remettre en place, et des susceptibilités à ménager.

Petite promenade à la porte de Brisach avec Élisabeth.

Samedi 17 juillet

Toute la division marocaine passe devant nos fenêtres pour gagner l’Alsace. Notre Arabe Mohamed vocifère à la fenêtre en interpellant.

Dimanche 18 juillet

Messe militaire. Une légère attaque du côté de Dannemarie ; les Allemands sont repoussés.

Lundi 19-21 juillet

Nos avions bombardent la gare de Colmar avec succès ; malheureusement, à une seconde tentative, un de nos aviateurs a été tué par une balle.

Le docteur m’apporte ce soir la nouvelle que Paul a été cité aujourd’hui à l’ordre de l’armée ; il a eu la délicatesse de la copier et de me l’apporter tout de suite.

« Officier d’une haute valeur et d’un grand courage, a enlevé de la façon la plus brillante sa compagnie à l’assaut de tranchées ennemies ; a été mortellement frappé en arrivant à la tête de ses chasseurs sur la première position conquise. »

C’est la juste récompense de son héroïsme. Pourquoi faut-il qu’il la paie de sa vie ?

Jeudi 22 juillet

Télégramme de Grenoble ; Renée arrive demain matin pour essayer d’aller à Kruth. Je fais prévenir tout de suite le capitaine Lelong.

Vendredi 23 juillet

Renée arrive à 8 heures ; je vais la chercher à la gare. Quel triste revoir pour nous deux. Nous passons la journée à rappeler nos souvenirs ; je lui donne le plus de détails possible.

Visite de Lelong ; on va s’occuper des autorisations nécessaires pour qu’elle puisse aller à Kruth.

Mme Béha va voir Andlauer qui refuse tout, auto, permis, etc. ; cela se complique.

Samedi 24 juillet

Je fais téléphoner à Lelong par Bachelard pour le prévenir de ce qui se passe et que Péronne puisse se débrouiller.

Nous passons la journée dans l’attente ; j’apprends que ce pauvre Lelong a eu de gros ennuis pour m’avoir emmenée à Kruth ; nous n’étions pas en règle, ce qu’il m’avait caché et il a reçu un galop terrible ; comme il a été bon.

Dimanche 25 juillet

Messe à St Christophe. Renée va avec madame Béha à Ste Marie. Aucune nouvelle pendant toute la journée ; cela nous paraît bien long, cette incertitude. Sera-t-elle venue jusqu’ici pour échouer au port ?

Lundi 26 juillet

Monsieur Béha arrive à 5 heures ; il va essayer d’obtenir ce qu’on refuse depuis 4 jours ; c’est le dernier espoir ; s’il échoue, la pauvre Renée n’a plus qu’à s’en aller.

Il revient le soir avec le permis ; cela a été très dur, mais il l’a, c’est le principal. Il va falloir trouver un moyen de locomotion, car il est toujours défendu de se servir des autos du S. B..

— Les nouvelles militaires sont très bonnes pour ce qui se passe au Ban de Sapt[10] ; 800 prisonniers, des mitrailleuses et une avance assez sérieuse. Quant à Metzeral[11], il y a eu 1 400 chasseurs hors de combat, sans résultat appréciable. Le 27e doit reprendre contact aujourd’hui ; Petitpas en sortira-t-il vivant.

Mardi 27 juillet

Attente toute la journée pour savoir si cette auto sera enfin trouvée. J’ai prévenu Lelong pour qu’il se débrouille ; il m’a dit que je pouvais user et abuser ; je crois que j’en profite ; il est vrai qu’en ce moment, ce n’est pas pour moi.

La pauvre Renée est de plus en plus triste ; depuis qu’elle est ici, le contact avec toute cette vie militaire lui fait sentir de plus près la réalité de notre deuil.

Mercredi 28 juillet

Le lieutenant Stein m’apporte une lettre de Lelong ; enfin le moyen est trouvé ; ce n’est pas sans peine. Renée prendra à h. le train pour Lure où elle trouvera une auto qui la conduira à Wesserling.

Toute la matinée se passe en démarches pour avoir le permis pour Lure ; je la conduis à la gare, nous nous quittons avec émotion.

Je vais ensuite aux Anges pour l’examen oral, mais on nous fait déménager pour aller à l’hôpital militaire. Comme à la première session c’est moi qui assiste Landouzy pour les épreuves pratiques ; sauf quelques exceptions dont nos élèves, c’est lamentable comme nullité ; voilà des brevets d’infirmières vraiment bien placés.

La cérémonie a été interrompue au milieu par l’arrivée du gouverneur qui venait remettre la Croix de Guerre à Landouzy et à Bousquet tout pâle d’émotion ; c’est toujours assez impressionnant et j’étais contente d’être là.

Après, goûter aux Anges et retour à l’ambulance où nous trouvons Jeanne, rentrée à 3 heures ; nous sommes bien heureuses de la voir, et elle-même paraît contente de nous retrouver.

Conflit avec les UFF[12] ; nous avons la preuve que la plupart des malades envoyés ici vont à côté ; réclamation, reproches, histoires ; je crois que nous finirons par avoir satisfaction ; les autorités ne paraissent pas contentes.

Jeudi 29 juillet

Je me mets à réorganiser ma vie ; la direction de l’ambulance avec Jeanne comme second. Mme B. part en vacances pour un mois au moins, cela va nous donner plus à faire.

Mes infirmières, à qui j’ai fait pas mal de répétitions pour leur examen me donne un très bel araucaria ; mais ce qui me touche particulièrement, c’est un beau bégonia offert par Gau. Le pauvre garçon, est paraît-il, tout reconnaissant de la façon dont je l’ai remonté, l’autre jour, quand il se croyait bien malade, et il a voulu me le montrer. Je tâche pourtant de ne pas faire plus pour l’un que pour l’autre.

Le soir, un avion part à 9 heures et rentre à 10 h. ½. Qu’est-il allé faire ; c’est bien rare qu’ils sortent la nuit.

Vendredi 30 juillet

Madame B. est partie avec ses enfants pour les environs de Bussang où elle va passer les vacances ; il y a pas mal à faire dans la maison.

Aucune nouvelle de la petite Renée.

Samedi 31 juillet

Visite de Péronne qui m’annonce le retour de Renée pour dans la matinée. Il m’apprend qu’il a fait exhumer notre pauvre Paul pour reprendre ce qu’on avait laissé sur lui et qu’il a voulu remettre à Renée. Elle a été très courageuse pendant ce triste pèlerinage.

Visite du Dr D. ; nous nous attrapons ferme tous les deux, car je ne lui cache pas ma façon de penser sur l’indélicatesse des procédés des U. F. F.

Retour de Renée ; Mes de Nanteuil et des L. vont déjeuner chez Mme Zeller et de là à Massevaux ; nous pouvons donc être seules une partie de la journée. Elle me rapporte quelques photos dont celle de la clairière qui nous a coûté si cher. Péronne a eu la délicatesse de demander la croix de guerre de façon à ce qu’on n’ait pas à le faire et à l’attendre ; la pauvre Renée a donc pu la remporter avec les deux citations et de nombreuses photographies.

La seule nouvelle chose qu’elle m’ait dite c’est que notre Paul n’aurait pas été tué sur le coup. Il aurait eu le temps de dire au caporal qui était à ses côtés « Ne dites rien, ce serait la débâcle ». C’est bien une phrase de lui, de penser d’abord au devoir et au combat.

Elle a encore recueilli bien des petits détails, mais tout cela fait une salade dans sa tête et elle a besoin d’être seule pour pouvoir les classer avant de les redire.

Lelong vient lui dire adieu ; il reste assez longtemps et lui parle avec une affectueuse amitié ; il part ces jours-ci en permission, ce qui fait dire à Renée que Paul est mort un mois trop tôt, il aurait pu la revoir encore.

Je la conduis le soir à la gare avec toute la bande augmentée du Dr Petit ce qui nous permet de nous isoler un peu ; elle me demande d’aller à Annecy à la fin de l’été, je ne sais si je pourrai. J’espère que ce voyage lui aura procuré plus de consolation que de douleur ; pour moi, j’ai été bien heureuse de l’avoir un peu.

Dimanche 1er août

Anniversaire de la mobilisation. Qu’elle me coûte cher, cette Revanche que j’ai tant attendue ; et malgré tout, deuils, tristesses, quelles belles heures d’héroïsme pour préparer les heures de gloire de l’année qui commence aujourd’hui. Que Dieu accepte tous nos sacrifices joints à celui de nos héros pour le triomphe de notre pays.

Lundi 2 août

Reçu lettre de Camille ; ils doivent arriver à Annecy aujourd’hui ; cela va leur être bien pénible de se retrouver sans Paul dans cette ville où il a été si heureux.

Je range mes photographies, ses lettres ; j’y joins la dernière carte que je lui ai écrite et que Renée m’a rapportée ; elle est datée du 16 juin ! —

Renée dîne avec les majors de l’H. E.. Qu’y a t-il dessous cette invitation ?

Mardi 3 août

Déjeuner chez les Feltin.

Arrivée de M. Béha ; il paraît assez démonté ; rien ne va à son gré dans son service et pas beaucoup mieux dans les affaires générales.

Mercredi 4 août

Départ pour l’arrière de trois malades dont Trémond.

Goûter chez les Haas fort aimables ; les enfants du pauvre capitaine tué sont des amours, ils me font penser à François et Germaine.

Jeudi 5 août

Messe à l’aumônerie pour les soldats. Beau discours de l’abbé Pattinger. Toute la journée, soins et nouvelle organisation de la pharmacie.

Vendredi 6 août

Rangements dans la maison ; je m’installe mieux dans ma petite chambre avec quelques mètres de cretonne. Si la guerre doit encore durer trois ans !

Samedi 7 août

Visite d’adieu de Dürr ; il part cette nuit à Thann en mission avec 20 de ses camarades, connaissant tous l’allemand et l’alsacien ; défense d’emporter quoi que ce soit, même du linge, ni d’écrire à personne.

Il m’annonce aussi que le 8e corps, commandé par Cordonnier, va revenir par Bussang et la vallée jusqu’à Thann ; si c’est exact, c’est sûrement pour quelque chose de sérieux ; la division marocaine ne doit pas non plus être là pour rien.

Dimanche 8 août

Il y a aujourd’hui de grandes fêtes à Massevaux pour l’anniversaire de l’entrée des Français. Renée désirait y aller, mais malgré ses efforts, elle s’est heurtée à une interdiction formelle ; c’est dommage, il fait un temps superbe et les montagnes sont bien belles.

Le Dr Haas est parti hier pour Gérardmer où son dernier frère vient d’être amené, gravement blessé à la tête par un éclat d’obus.

Julie part pour Nancy où elle va essayer de voir son mari ; elle paraît ravie de s’en aller.

Lundi 9 août

Une partie du 10e groupe cycliste passe devant nos fenêtres ; Schaeffer y est, il nous salue au passage et vient ici pendant le repos. Il me redit le chagrin que la mort de Paul a fait au groupe tout entier et le vide qu’il a laissé. Ils viennent défiler devant un de leurs adjudants, blessé, soigné à l’hôpital civil et qui vient d’être décoré.

Mardi 10 août

Julie écrit qu’elle a rencontré le Gal Cordonnier à Nancy ; il n’est nullement question que le 8e corps vienne par ici, c’est encore un canard.

Mlle Bertrand revient de congé ; son mariage va avoir lieu tout de suite, Renée et moi étant témoins ! — Cela va nous faire une bonne infirmière de moins ! J’aimerais autant voir partir Mme F..

Mercredi 11 août

Toujours rien au point de vue militaire par ici, c’est le calme plat, mais à l’ambulance, il y a beaucoup à faire, c’est effrayant le nombre d’étages que l’on peut monter dans une journée.

Jeudi 12 août

Nouvelle sensationnelle : le gouverneur est déplacé pour avoir permis aux civils de rentrer à Belfort ; c’est bien fait, qu’avons-nous besoin de ces infâmes civils. C’est le Gal Demange qui le remplace, c’est assez bon pour l’équipe 21 ; et l’E. M. de la 57e va être ravi d’être débarrassé de son chef.

Mlle Tissot, de passage à Belfort, est venue dîner avec nous mardi, et nous a invitées à goûter avec elle hier.

Elle est toujours très amusante, mais ne nous a rien dit que nous ne sachions déjà.

Dimanche 15 août

Aucune nouvelle intéressante ces jours derniers.

Nous allons toutes trois déjeuner chez Mme Viellard ; l’inévitable Dr B. plus antipathique que jamais, il n’a pas varié dans ses idées, la guerre sera une guerre d’usure, le côté militaire passe au second plan, et il faut s’attendre à une durée très longue, au moins un an encore, peut-être deux. — Après le déjeuner nous allons aux Vêpres, procession du Vœu de Louis XIII ; c’est bien le moment de demander un triomphe rapide et complet. Ensuite, concert par des soldats cantonnés aux environs, goûter et retour à Belfort.

Beaurieux a un accident de cheval assez grave, un genou tout démoli et a demandé à être soigné chez Julie. Nous y allons à tour de rôle pour le distraire, il n’est pas bien malheureux.

Le Gal Demange a choisi Lelong comme officier d’E. M. pour toute l’Alsace ; c’est aussi flatteur qu’ennuyeux.

Mercredi 18 août

Jeanne et Renée vont déjeuner à Bas-Évette avec le Dr P. ; les affaires se corsent de plus en plus ; cela va-t-il finir par un mariage ?

Celui de Mlle Bertrand est fixé au samedi de la semaine prochaine.

Rien de neuf au point de vue militaire ; les Allemands avancent toujours en Russie ; qu’attendons-nous pour faire quelque chose ?

Julie a écrit dimanche à Hassler.

Samedi 21 août

Billot arrive vers 11 heures tout affolé : il nous apprend qu’une dépêche de la e armée est arrivée au gouvernement nous demandant d’urgence à Gérardmer où tout va de travers et où il y a de très grands blessés. Nous sommes bouleversées de ce si grand changement. Lelong vient nous prévenir dans la soirée afin que nous ayons quelques heures devant nous pour les préparatifs.

Je regrette Belfort où j’ai tant de poignants souvenirs.

Dimanche 22 août

Messe à St Christophe : la dernière ; elle se dit justement pour les morts d’Alsace.

Nous y voyons le gouverneur, Lelong, Mme Viellard qui nous dit qu’Hassler a téléphoné pour savoir si nous étions parties ; qu’y a-t-il donc là-bas.

Julie et Renée déjeunent au Tonneau avec le gouverneur ; je vais les y retrouver à 2 heures ; le Gal est fort aimable, nous renouvelle tous ses regrets de nous voir partir et promet de façon très nette de nous rappeler dès qu’il y aura une action à Belfort. Nous faisons nos adieux au Gal Lecomte et au Ct Le Houchu.

L’auto nous emmène à Étueffont pour notre visite d’adieu à Mme Zeller ; ensuite chez les Feltin, aux Anges, Landouzy ; adieux à l’aumônier, qui nous pleure, Lelong, le Dr Haas, Petit. Que d’émotions et que de bons amis nous avons là.

Je veille pour la dernière fois ; ces pauvres garçons ne savent que dire pour me témoigner tous leurs regrets. Jusqu’au pauvre Sieg qui me dit ; quand vous entriez dans la chambre, il me semble que je souffrais moins. Que de souvenirs pour plus tard et quelle récompense que cette affection de tous.

Lundi 23 août

Un temps radieux pour notre départ ; nous allons prendre congé de Landouzy qui nous couvre de fleurs ; cette amabilité contraste tellement avec sa réception du premier jour, que cela a quelque chose d’amusant. Lui aussi désire nous ravoir dès qu’il y aura quelque chose ici.

Je vais ensuite dire adieu à Beaurieux, navré, et que j’embrasse comme un frère. C’est un excellent ami.

Le commandant Lauth nous envoie une superbe gerbe de fleurs, les malades m’en donnent une autre, Beaurieux une troisième, Julie et Renée en ont de leur côté ; notre auto est remplie de fleurs.

Nous partons à onze heures et faisons la traversée des Vosges par un temps splendide ; avant l’ascension du ballon d’Alsace, nous nous arrêtons à Lepuise pour dire adieux aux Ihler.

Arrivée vers 2 heures ½ à Gérardmer ; le pays est splendide, ce lac au milieu des montagnes couvertes de sapins forme un paysage tout reposant. Avant tout, nous allons au cimetière des Alpins déposer nos fleurs pour ne pas faire une entrée triomphale qui serait grotesque. De là, nous allons à la recherche du médecin divisionnaire Louis qu’on nous dit être à l’hôtel du Lac avec Hassler ; nous nous y rendons et sommes reçues si aimablement, avec des louanges tellement hyperboliques que cela en est gênant ; nous retrouvons Mlle de Ronseray, des Peupliers, Mlle de Miribel ; Julie est reconnue par Mlle de la Maisonneuve, une ancienne amie du couvent. Hassler et Louis emmènent Julie à l’hôtel Beaurivage, où nous devons, paraît-il, tâcher de tout réorganiser. Il est dirigé en temps ordinaire par une Mlle de Joannis, actuellement en congé, femme de France et professionnelle, très remarquable. Sa sœur s’en occupe pendant son absence en même temps que de son hôpital à elle, installé au Casino. Renée et moi attendons pendant ce temps à l’hôtel du Lac, en causant avec Mlle de Miribel. À son retour, nous allons tous à l’hôpital d’évacuation où Julie nous raconte ce qui s’est passé.

Il y a eu une scène effroyable entre Mlle de J. et Hassler, celui-ci voulant la faire partir et nous mettre à sa place pour réorganiser son hôpital très mal tenu et où tous les blessés ont la gangrène. Pour tout concilier, Julie propose l’arrangement suivant ; elle et moi irons à Beaurivage sous les ordres de Mlle de J. et Renée ira au Casino, sous les ordres de l’autre sœur ; nous verrons si nous pouvons arriver à un meilleur résultat sans froisser personne.

De l’hôpital d’évacuation où Julie a retrouvé Mme de Barrau, charmante et très intelligente, nous retournons au Lac pour organiser notre vie. En arrivant dans la grande avenue, nous traversons tout un bataillon de chasseurs alpins, aligné, pour une revue ; je regarde le 27e, le 27e. Je cherche bien vite Petitpas que j’aperçois à cheval au milieu de sa compagnie. Il me reconnaît et me salue. Une fois arrivée au Lac, je ne puis y tenir et accompagnée de Renée, je traverse tout le bataillon pour aller jusqu’à lui ; il paraît enchanté de me voir et moi si heureuse de le retrouver. Il me semble que Paul m’a envoyé son bataillon pour me souhaiter la bienvenue et me dire qu’il continuera à me protéger et à me conduire ici comme là-bas.

Quel bien cela m’a fait ; il fallait cela pour adoucir mes regrets d’avoir quitté Belfort.

Nous organisons ensuite notre vie matérielle ; nous dépendons maintenant directement du service de santé qui nous loge et nous installe comme il lui plaît ; on nous case dans le chalet de l’hôtel du lac, avec l’équipe de Bussang, Mlles de Miribel, de Maud’huy, et Mme de Chaulnes ; nous y prendrons nos repas avec elles.

Quant à nos services nous les commencerons demain.

Nous allons voir les Haas et arrivons juste pour la mort de ce pauvre petit. Encore un deuil bien cruel !

Nous nous couchons harassées de fatigue et d’émotions.[13]

Mardi 24 août

Dès 7 heures, Julie et moi allons à Beaurivage ; Mlle de J. installe Julie au rez de chaussée et me donne la direction des deux étages. Il y a 14 chambres à chaque, deux lits dans chaque chambre ; heureusement que cela n’est pas plein ; j’ai à peu près une vingtaine de très grands blessés, amputés ou ayant des fractures de cuisse ou des perforations d’intestins. Il y a énormément à faire, c’est aussi sale et mal tenu que possible, l’odeur de gangrène est telle que l’on en est tout imprégné. Je comprends la colère d’Hassler, mais s’il a eu raison dans le fond, il a eu tort dans la forme.

Mercredi 25 août

Je commence à m’habituer à mon nouveau service. La directrice Mlle de J. rentre de permission ; elle est distinguée, aimable et me plaît davantage que sa sœur, plus sèche. Mais elle a eu le tort de laisser son hôpital à la débandade et tout est aussi mal que possible. Nous nous escrimons toute la journée à mettre un peu d’ordre et de propreté. J’assiste aux pansements de mes malades et suis consternée de l’absolu manque d’asepsie ; il est certain que les plaies ne peuvent que suppurer avec aussi peu de soin. Des masses d’amputés ; que de douleurs et de souffrances, et combien d’autres que nous ignorerons toujours.

Jeudi 26 août

Nous continuons à prendre nos repas avec l’équipe de Bussang ; nous nous entendons fort bien et ces dames sont charmantes. Elles sont d’ailleurs dans la même situation que nous, venues ici pour réorganiser. La plainte du Dr Haas a produit son effet, l’interpellation de la Chambre a fait le reste.

Tout le haut personnel médical ne pense plus qu’à Gérardmer pour le remettre sur pied. Cela en a terriblement besoin.

Nous allons conduire les Haas à la gare, la pauvre mère fait pitié ; on a enterré son fils le matin et elle tremble pour le 3e, tout nouvellement promu officier d’alpin.

Vendredi 27 août

Encore une journée éreintante de 7 h. du matin à 7 h. du soir, avec 1 h. ½ pour déjeuner ; c’est le seul moment où l’on peut s’asseoir. Nous sommes certainement plus utiles ici qu’à Belfort, mais il y a beaucoup moins de satisfaction morale avec les malades ; ce sont de très grands blessés que l’on évacue dès qu’ils sont transportables.

Encore une inspection ; il en pleut. Cette fois, c’est le Min Pal Odile, directeur de la D. E. S. qui visite ; il est extrêmement aimable avec nous ; nous sommes vraiment dans les bonnes grâces des autorités.

J’ai tellement à faire que je n’ai pas le temps de penser ; à peine une lettre à Belfort ; j’envoie une série de cartes pour donner notre adresse. Je ne sais quand je pourrai écrire un peu sérieusement.

Ce qui me plaît ici, c’est d’abord que le pays est merveilleux ; de mes fenêtres, j’ai la plus belle vue qui puisse être ; d’un côté, le lac, de l’autre, les montagnes. Puis, il n’y a ici que des alpins ; j’en ai à soigner du 11e qui ont connu tous les amis de Paul, un autre est du 27e, de la Cie de Petitpas, il a bien connu Paul, et m’a redonné tous les détails sur sa mort que nous connaissions déjà.

Tout cela me donne une foule de satisfactions qui font le contrepoids avec toutes les difficultés de la situation.

Samedi 28 août

Deux mois aujourd’hui que j’ai appris la mort de Paul. Quel vide, qui ne sera jamais comblé !

Matinée éreintante, c’est fou ce qu’il y a à faire dans cette maison. Jamais je n’ai vu une infection pareille, nous vivons dans la gangrène.

Après déjeuner, arrive le Ct de Maud’huy ; nous sommes toutes ahuries d’apprendre qu’il nous félicite officiellement de la part du Gal pour le précieux concours, etc, etc, que nous apportons ici, et que le Gal viendra nous féliciter lui-même ! !

Courses dans Gérardmer.

Le Ct vient apporter la médaille militaire et la Croix de Guerre à un petit malade du Lac qui se meurt. Nous assistons à cette cérémonie fort touchante ; en guise de ban, le Ct fait crier à tous les malades « Vive la France » et épingle ensuite sur leur chemise de ce pauvre petit, engagé de 17 ans, la médaille militaire et la croix de guerre. La mère est là, qui ne peut retenir ses larmes ; nous sommes toutes profondément émues.

Dans la journée, à Beaurivage, visite d’Hassler, d’une amabilité exquise ; c’en est déconcertant. On sent qu’il voudrait faire sauter Mlle de J. à qui il impute la responsabilité de l’infection et de la mortalité de son hôpital.

Comment arriverons-nous à sortir d’une position pareille !

Dimanche 29 août

Messe à 6 heures ; l’église est loin et il faut courir par une pluie battante. Ensuite bousculade à l’hôpital ; une grandissime inspection est annoncée pour mardi, et tout est tellement ignoble qu’il faut travailler comme des nègres.

C’est effrayant ce qu’on ampute, on tâche d’abord de conserver ces pauvres membres, puis l’infection gagne et l’opération ne sauve pas toujours le malade.

Lundi 30 août

Lettre de Belfort ; on a l’air de nous y regretter ferme. Et moi donc ! Quelle différence avec la vie de bagne d’ici, sans avoir de satisfaction morale pour compenser, autre que celle de travailler davantage.

J’ai 4 mourants dans mon service ; il vaut cent fois mieux mourir comme Paul que de finir ainsi.

Mardi 31 août

Nous attendons l’inspection et travaillons à force ; je suis brisée. Un de mes malades meurt, deux autres sont mourants ; c’est effroyable tous ces jeunes qui partent.

Mercredi 1er septembre

Toujours un travail fou et sans aucun agrément.

Retour du Dr F. médecin-chef, il est poli, mais froid, on sent que notre présence lui est pénible.

Il opère sans aucune asepsie ; et l’on s’étonne qu’il y ait infection.

Jeudi 2 septembre

Après une journée d’attente, la commission arrive enfin à 5 heures du soir ; visite plus que rapide ; toutes ces inspections ne servent à rien, sinon à faire nettoyer ! Julie et moi sommes présentées au ministre Godart[14] qui nous congratule, nous remercie, etc. ; comme si c’était pour les éloges d’un ministre que nous agissons comme nous le faisons.

Enfin, il n’y en a que pour nous, au nez et à la barbe du Dr F. et de Mlle de J. ; comme c’est agréable pour eux.

Encore une mort dans mon service, c’est navrant.

Je souffre beaucoup d’un doigt, c’est probablement un panaris.

Vendredi 3 septembre

Malgré un violent malaise, je vais à mon service ; deux morts dans la matinée ; l’une m’impressionne ; j’aurais dû insister pour que l’on refasse son pansement hier, malgré les habitudes de la maison ; Mlle de J. qui est entré plusieurs fois dans la chambre le soir, n’a rien craint non plus pour ce pauvre garçon, encore une victime de l’infection et de la gangrène gazeuse. Quelle responsabilité pour nous, mon Dieu, que la vie de tous ces hommes entre nos mains.

Je me couche à 2 heures, n’en pouvant plus de grippe et de fièvre, et n’ayant même pas le courage de lire le journal dans mon lit.

Samedi 4 septembre

Je me sens très fatiguée et ne me lève qu’à 11 heures.

On fait du feu dans la chambre de Julie et j’y reste toute la journée à écrire. Quelle solitude, quelle tristesse, quelle différence avec notre vie de Belfort ; si au moins j’étais sûre d’être plus utile ici, et que cet immense ennui serve à quelque chose.

Les nouvelles militaires ne sont pas bonnes ; rien de notre côté, et la retraite en Russie ; jusqu’où vont-ils reculer ?

J’ai décidément le cafard. Paul devrait bien se charger de me remettre d’aplomb.

Bonnes lettres de Belfort ; s’il y avait beaucoup de travail là-bas, et que nous puissions y retourner.

Dimanche 5 septembre

Messe à 9 h. ½ à la paroisse ; conférence intéressante sur la France, défenseur de la justice.

Visite de Mme Féderlin ; nous reparlons de Paul.

Mon rhume va mieux, mais je commence une rage de dents.

Malgré tout, je reprends mon service ; Julie est un peu comme moi et trouve notre vie ici odieuse.

Lundi 6 septembre

Service toute la journée, des morts. Vers le soir un Taube arrive et lance des bombes sans résultat.

Nous apprenons la mort de Pégoud, tué en héros à bord de son avion.

Mardi 7 septembre

Encore un Taube ; cette fois ci il y a des victimes ; deux soldats morts et un blessé que l’on amène à Beaurivage.

Nous allons au cimetière sur la tombe de M. de Prémorel, le frère de Gros-Mimi ; nous visitons aussi celle du jeune Haas ; quelques noms connus au passage, le Ct de la Boisse, un capitaine du 11e. Que de deuils tout cela représente.

Je souffre de plus en plus des dents et ne puis dormir.

Mercredi 8 septembre

Messe à la paroisse ; cela me remonte un peu ; que je tâche de ne chercher aucune satisfaction dans l’accomplissement du devoir.

Nouvelles de Belfort : Landouzy est parti pour Épinal ; Petit s’en va à St Dié, que vont devenir nos projets pour Jeanne. Elles nous regrettent et trouvent que nous faisons un vide. Si elles savaient ce que nous pensons nous-mêmes.

Jeudi 9 septembre

Je souffre de plus en plus de ma dent. Arriverai-je à trouver un dentiste pour me soulager un peu…

Beaucoup d’évacués à Beaurivage. Il y aura un peu moins à faire. Le Dr F. va s’en aller décidément, qui aurons-nous pour le remplacer, et combien de temps devrons-nous rester ici ?

Je m’ennuie horriblement ; puis cette atmosphère de chasseurs, au lieu de me faire du bien, me devient de plus en plus pénible je crois.

Je viens de voir le lt L. Ellen, mon ancien quêteur au mariage de Paul. Il commande le 70e bon et a été blessé au Linge. Ce sera un des rares trépanés sauvés ! Le hasard nous rapproche ici. Quelle différence avec notre première entrevue, pleine de joie et de bonheur ; lui presque mourant et moi si triste !

Vendredi 10 septembre

Séance chez le dentiste ; il m’arrache ma dent sans anesthésie, c’est horriblement douloureux, mais c’est la guerre.

À 2 heures, revue par le Gal de Pouydraguin et des officiers neutres, des deux bataillons de chasseurs cantonnés ici, d’un escadron de dragons et d’une batterie d’artillerie de montagne ; c’est justement le régiment d’Amat et nous pouvons avoir de ses nouvelles.

Le temps est superbe et la revue fort belle ainsi que son défilé ; mais je ne puis m’habituer à voir tous ces chasseurs ; et le passage de chaque capitaine me donne un choc bien douloureux.

Samedi 11 septembre

Le commandant Lauth vient passer la journée avec nous ; il déjeune avec Renée et vient ensuite nous prendre pour aller à la Schlucht. Nous partons en auto à 1 h. ½, munies de toutes les autorisations nécessaires que le Gal de Pouydraguin nous a données fort aimablement. La promenade est superbe à travers tous ces sapins. Arrivés au Collet, nous trouvons le Colonel Félix qui nous attend, prévenu par téléphone. Il nous propose de monter au Hohneck[15] par le petit train de ravitaillement[16]. C’est d’autant plus tentant que c’est une chose absolument défendue aux civils. Rien ne peut mieux prouver que nous sommes de vrais militaires. Ascension lente mais qui découvre de bien beaux horizons. Nous débarquons au sommet en même temps que toutes les denrées qui remplissent le train. Chaque jour, il s’en empile ainsi des quantités énormes ; à la tombée de la nuit 500 mulets se chargent de leur faire descendre l’autre versant de la montagne pour les distribuer aux troupes d’Alsace. Nous gravissons à pied les dernières pentes de la montagne et arrivons enfin tout au sommet. Le colonel nous prie de rabattre nos capuchons pour cacher le blanc de nos coiffes. Nous sommes très en vue, et les Allemands sont de bons observateurs ; inutile de nous faire envoyer des marmites. Nous avons une telle impression de sécurité que cette précaution nous surprend un peu ; qui pourrait croire à la guerre et à la mort dans tout ce calme. Il y a pourtant là d’énormes trous d’obus qui nous rappellent à la réalité. Le colonel nous emmène ensuite dans une tranchée qui suit tout le sommet ; nous y marchons à la file, courbés à certains endroits trop découverts. Nous entrons dans les chambres souterraines, il y a des chaises, quel luxe. Entre les créneaux de pierres, nous regardons l’Alsace, les Vosges, la vallée de la Fecht, à nos pieds, Sondernach, dont on parle tant, le petit village de Mittlach épargné par miracle, les Allemands n’ayant pas eu le temps de le détruire. Au versant des montagnes, nous voyons des espèces de chemins, un peu dans tous les sens ; ce sont des tranchées boches.

Le canon gronde sans interruption et paraît bien près. Tout au loin, nous voyons le Linge, de sinistre mémoire, tout pelé, les obus n’y ayant pas laissé un arbre. Pas un homme, nulle part, cela paraît un désert et tout fourmille de troupes. Nous continuons notre chemin dans la tranchée, je marche la première et me trouve subitement nez à nez avec un capitaine. Impossible d’avoir l’air plus ahuri !

Nous arrivons à une mitrailleuse destinée à tirer contre les avions ; les braves poilus qui sont là ont l’air assez contents d’avoir une petite distraction. Nous regagnons enfin le petit train qui nous redescend au Collet ; quelle vue, les lacs de Retournemer[17], de Longemer[18], et touj des sapins !

Retour à Gérardmer et adieux au Ct Lauth qui regagne Belfort le soir même.

Dimanche 12 septembre

Messe dans une chambre de l’hôtel du Lac transformée en chapelle ; cela me rappelle la première messe à Belfort.

Service toute la journée, dur, pénible et sans satisfactions.

Lundi 13 septembre

Renée reçoit une lettre de son mari qui la réclame tout de suite. Elle prend le train de 2 heures, navrée.

Elle a bien l’intention de revenir, mais le pourra-t-elle. Encore une dislocation dans notre petit groupe ! Et elle est si vivante et si gaie que nous la regretterons beaucoup.

Le Dr Fournial et tous les infirmiers doivent partir la semaine prochaine.

On attend les remplaçants ; arriverons-nous à réorganiser quelque chose !

Ce serait à désirer ; que de souffrances et même de morts pourraient être évitées avec une meilleure organisation.

Hier, visite d’Harnisch cantonné dans les environs. Quel brave garçon et comme nous sommes contentes de le revoir.

Le 371e, le 372e, et le 244e sont renvoyés du côté de Belfort. Doit-il donc y avoir quelque chose de ce côté ?

Mardi 14 septembre

Temps horrible toute la journée ; nous trimons sans arrêt.

Presque rien comme nouvelles militaires. Nous sommes bien moins renseignées ici qu’à Belfort.

Mercredi 15 septembre

Plusieurs tuyaux : l’ambulance du Dr Fournial doit partir la semaine prochaine pour Plainfaing ou le Rujet de l'Ain ; il est remplacé par l’ambulance automobile de Fraize, qui assurera tout le service chirurgical de Gérardmer. À côté de cela deux renseignements contradictoires.

Renée écrit qu’elle a rencontré à Nancy Hassler, lequel s’est confondu de remerciements admiratifs pour ce que nous faisons à Gérardmer, où nous sommes si nécessaires.

D’autre part, le Dr Tisserand a entendu au téléphone Hassler dire à Odile de demander à Paris six infirmières pour remplacer celles de Bussang et Belfort. Cela se contredit, à moins que Hassler n’ait besoin de nous autre part.

Branle-bas à Beaurivage, on monte tous les malades de la salle du bas au 1er et au second pour désinfecter un peu. C’est un résultat dont nous pouvons être fières, mais ne se fait pas sans fatigue.

Jeudi 16 septembre

Nouveau changement, Hassler est venu ; il ne demande qu’à nous voir rester, mais voudrait que ce soit à titre définitif et que nous lâchions Belfort ; dans ce cas, nous prendrions la direction du Lac et l’équipe de Bussang rejoindrait son poste. Après un peu de réflexion, nous acceptons ; ce définitif ne durera jamais que ce que nous voudrons, et s’il y a quelque chose de sérieux à faire autre part, Hassler ne demandera pas mieux que de nous y envoyer.

Lettre de Belfort ; le mariage ne marche pas. Y a t’il eu une demande avec des conditions inacceptables, ou aucune démarche ; nous manquons de détails.

Vendredi 17 septembre

Canonnade intense toute la journée ; nous allons à l’hop. d’évacuation téléphoner à Billot. Nous allons profiter de la présence de l’équipe Miribel qui restera jusqu’au 15 octobre pour prendre un peu de congé. Je me sens si fatiguée, que cela me fera du bien.

Samedi 18 septembre

Service éreintant ; heureusement qu’il ne doit plus durer bien longtemps ; ce n’est pas tant la fatigue que le manque d’organisation qui le rend pénible.

Deux morts hier, une autre qui sera pour cette nuit.

Dimanche 19 septembre

Messe à la paroisse ; service.

Un peu de liberté cette après-midi ; nous en profitons pour visiter en détail l’Ambulance Automobile, conduite par le Dr Hallopeau, qui prend le thé avec nous. C’est une merveille d’invention pratique qui peut rendre des services incalculables.

Pourquoi faut-il que cette guerre sur place, en rende l’utilisation à peu près nulle en ce moment.

Conversation avec le Ct L. Elen. Nous rappelons les vieux souvenirs. Visite du premier étage du Lac, réservé aux officiers ; c’est là qu’a dû être soigné le lieutenant Sabardan.

Promenade au bord du lac, coucher de soleil admirable.

Lundi 20 septembre

Visite d’un Taube canonné fortement et qui disparaît sans avoir pu rien faire.

Mardi 21 septembre

Affreuse agonie d’un de mes malades qui se meurt du tétanos. J’aurai vu ici plus de tristesses en un mois qu’en un an à Belfort.

Installation du nouveau major de Beaurivage ; il est moins doux et moins agréable pour les malades, mais combien plus adroit et plus propre.

Mercredi 22 septembre

Mon malade est mort cette nuit ; les malheureux parents arrivent ce matin ; un autre sera opéré ce soir. Visite du lt Blin. Quel plaisir cela me fait de le revoir ; il est si charmant, puis il nous apporte quelques nouvelles de Belfort : cinq des mécaniciens de l’escadrille Happe ont été tués par l’explosion d’une bombe qu’ils emportaient dans un appareil ; on les a ramassés en bouillie. Après la mort de Pégoud, cela met en deuil toute l’aviation de Belfort.

Quatre avions boches viennent nous survoler ; bombes, canons, mitrailleuse, potin infernal ; cela me fait plaisir.

Départ de plusieurs malades, échappés par miracle à l’infection. L’illustre Capeyrou nous quitte ; je n’aurai jamais reçu tant d’injures que de cet individu ! Mon sergent d’alpins s’en va aussi et celui là c’est de la vénération qu’il a pour moi. Je crois, malgré tout, que j’aurai pu faire un peu de bien ici, et cela peut faire passer sur tout le reste.

Mon opéré est mourant ; on est forcé de le laisser au Lac ; encore une victoire de la chirurgie conservatrice.

On parle beaucoup de l’offensive prochaine ; où, quand et comment : espérons que le secret en sera gardé jusqu’au bout dans l’intérêt du résultat.

Le fils du Gal de Maud’huy vient de se tuer en aéroplane ; la pauvre petite est en larmes. Nos grands chefs sont bien éprouvés.

Jeudi 23 septembre

Soins toute la matinée. Après déjeuner, départ de Mlle de Maud’huy et de son père pour Verdun, où a lieu l’enterrement du jeune aviateur.

Le Ct parle aussi de l’offensive générale, il désirerait nous voir garder sa fille, si Mlle de Miribel ne reste pas. Outre qu’elle est fort gentille, la nièce du Gal en chef de la 7e armée n’est pas à dédaigner comme appoint.

Opération dans l’après-midi à l’ambulance automobile, c’est merveilleux comme organisation.

Vendredi 24 septembre

Nous comptons toujours partir dimanche, à moins que Louis ne nous refuse la permission ; avec un type pareil, on peut s’attendre à tout.

Plus que deux jours de service à Beaurivage !

Deux amputations aujourd’hui dans mon service. Ces chirurgiens de l’A A C[19] sont très forts, mais ils aiment bien couper. Il est vrai que l’on tue bien des gens, en voulant conserver leurs membres à tout prix.

Aucune nouvelle militaire.

Samedi 25 septembre

Une petite déception ; je ne puis partir demain avec Julie. Mlle Tigé devant reprendre notre service, Louis préfère que j’attende son retour ; d’autant plus qu’Hassler doit venir aujourd’hui ou demain. S’il allait nous trouver parties, cela ferait mauvais effet. J’envoie des dépêches pour annoncer mon arrivée pour mercredi.

Nos affaires au Lac s’embrouillent : le docteur Hallopeau a demandé trois infirmières qu’il connaît et qu’il désire avoir avec lui ; nous allons être trop nombreuses. Mlle de Miribel verra comment les choses s’arrangeront pendant notre absence. Ou nous prendrons le Casino, ou Hassler nous donnera un nouveau poste. Du moment que nous pouvons être utiles, qu’importe ici ou ailleurs.

Ce qui nous manque ici, c’est de ne plus rien savoir comme nouvelles. Celles de Belfort étaient souvent fausses, mais au moins, c’était un peu de vue sur la guerre ; ici, rien, on est muré.

Quelques beaux détails sur la mort du jeune de Maud’huy. Le commandant désire que son fils vienne prendre à l’aviation la place de son cousin. Que d’héroïsme on aura vu pendant cette guerre.

Lettre de Belfort ; il n’y a rien à faire là-bas.

Dimanche 26 septembre

Le communiqué est très bon ; l’offensive prise par nos troupes en Champagne a permis de réaliser une avance de kil. sur 25 k de front. On a pris beaucoup de canons, fait des prisonniers ; depuis la bataille de la Marne, nous n’avions pas eu un tel succès. Est-ce enfin la percée ?

Départ de Julie ; je la conduis à la gare et me trouve bien seule ; ces deux jours vont me paraître interminables.

Lundi 27 septembre

Je travaille ferme toute la journée ; heureusement, car je me sens bien seule. Les nouvelles continuent à être bonnes ; on avance encore à Souchez et en Champagne.

Mardi 28 septembre

Enfin, je peux partir. Voyage superbe jusqu’à Épinal ; passage à Charmes, c’est là que Paul a séjourné en novembre ; je trouve Julie à la gare de Nancy ; dîner et coucher à l’hôtel d’Angleterre.

Mercredi 29 septembre

Départ de Nancy ; à partir de Vitry-le-François, nous traversons le champ de bataille de la Marne. Quelle pensée pénible de voir comme ils étaient en plein cœur de la France ; ils y sont encore, malheureusement, pas bien loin d’ici ; jusqu’à Meaux, nous voyons un assez grand nombre de tombes, dans les gares, sur le bord des routes, dans les champs, toutes très bien entretenues et ornées de drapeaux ou de rubans tricolores.

Le communiqué est quelconque ; l’avance n’a pas continué.

Arrivée à Paris : je n’y trouve personne ; Camille, très mal n’a pu y revenir.

Jeudi 30 septembre

Arrivée de la petite Renée ; je vais au devant d’elle et la conduis à Versailles. Premier voyage depuis la mort de Paul.

Vendredi 1er octobre 1915

Messe. Retour de Camille et de Renée, la situation est très grave, mais peut se prolonger.

Renée rentre à Paris, conseil de famille, inventaire ; courses, dentiste.

L’avance en Champagne est finie ; la percée n’a pu réussir complètement ; nous nous contentons de maintenir notre avance.

En Orient, cela se brouille ; la Bulgarie se déclare contre nous, et la Grèce qui devait nous soutenir décide de rester neutre ; démission de M. Vénizelos.

Le Gal de Castelnau perd son troisième fils[20] ; les affaires du Nord et de Champagne auraient coûté 100 000 hommes.

Mardi 12 octobre

Départ à midi ; voyage jusqu’à Épernay avec Mme de Laforcade ; arrivée à Nancy, dîner, coucher.

Mercredi 13 octobre

Voyage superbe jusqu’à Gérardmer ; que l’automne est beau dans ce pays ; le contraste entre les arbres d’or et les sapins noirs forme un coup d’œil superbe.

Nous trouvons au Lac toutes les combinaisons démolies par l’arrivée de trois infirmières, une demandée par Hallopeau, les deux autres imposées par Hassler ; il va y en avoir bien de trop, à moins que Renée et moi ne prenions la direction du casino ; ce sera à voir ; en tous cas, il faut que nous allions tout de suite à Belfort.

Démarches pour avoir un moyen de locomotion ; enfin le Ct de Maud’huy propose de venir nous chercher et de nous amener à Remiremont ; une fois là, il trouvera bien le moyen de nous faire conduire à Belfort ; je téléphone au Ct Lauth pour qu’il prévienne aux ambulances.

Nous nous réinstallons ; je prends la chambre de Renée, l’infre d’H. ayant pris la mienne.

Jeudi 14 octobre

Visite à Beaurivage ; c’est mieux ; on y a appliqué quelques unes de nos idées ; nous y retrouvons une grande partie de nos anciens malades ; ils sont contents de nous voir ; deux sont morts, quelques autres évacués.

Visite à J. d’Arc ; les infirmiers de l’ambulance Fournial s’y reposent avant d’aller à Plainfaing.

Le Ct de Maud’huy qui devait venir nous prendre à 2 heures n’arrive qu’à 5 h. ½. Nous ne voyons donc rien du paysage ; dîner à Remiremont à l’hôtel du cheval de bronze ; promenade jusqu’à la gare pour avoir les journaux.

Vendredi 15 octobre

Nous allons à la division voir le Ct qui nous promet une auto pour 10 h. Visite de la ville, assez jolie et très propre. Départ pour Aillevillers ; nous traversons Plombières, le paysage est superbe. Arrivée à Lure où nous déjeunons ; le train a beaucoup de retard et nous ne sommes à Belfort qu’à 5 heures ; rencontre de St Célestin. Jeanne, Élisabeth et Mme Béha sont à la gare ; quelle joie de se retrouver ici. Nous rencontrons Bachelard qui va téléphoner notre arrivée à l’E. M..

Nous apprenons le départ de la 57e Dn pour la Serbie ; l’abbé Mossler, Niclos, Stein, Gosseau et une grande partie de nos anciens malades : Harnisch, Lemaître, Gallaire, et tant d’autres !

Puis une triste nouvelle : les Haas ont perdu un troisième fils ; blessé en Champagne le 25 sept., il a refusé de se laisser évacuer et a été tué le oct.

Le Ct Lauth vient nous voir, extrêmement aimable ; il vient d’être nommé lt Colonel et va commander en Alsace un régiment de territoriaux ; il s’occupe très activement de faire venir M. des L..

M. Béha vient aussi, le Dr Haas, le Dr Duvernoy, enfin Lelong, toujours gai et aimable. Tout l’E. M. s’est transporté à Montreux-vieux où il est parfaitement installé ; cela marche enfin avec le général.

Samedi 16 octobre

Quatre mois aujourd’hui que Paul nous a quittés !

Il arrive des troupes en masse ; ce sont celles de Champagne qu’on envoie se reposer ; quelques bataillons de chasseurs, le 11e est venu aussi et est reparti pour le Linge.

Arrivée de Gros-Mimi, bien triste mais toujours bien jolie ; nous allons voir le Gal Lecomte qui quitte Belfort ; nous revoyons Lauth et Le Houchu.

Je visite à fond mon ancienne ambulance ; Jeanne y a fait quelques très bons changements, mais il n’y a rien à faire ici, 12 malades et 16 à St Vincent ; j’ai retrouvé avec plaisir Nalpas et Begey, ce dernier engraissé et allant beaucoup mieux. Encore un qui revient de bien loin !

Nous faisons quelques visites ; aux Anges, les Haas bien tristes, mais bien courageux, aux Ihler ; nous rencontrons Mme Viellard qui nous invite à déjeuner pour demain, nous allons ensuite prendre le thé chez Hoch avec Gros-Mimi. Visite du Gal et de Saales ; nous lui parlons de sa cousine Mme Letixerant avec nous à Gérardmer ; il viendra nous voir et amènera un de ses officiers ; lequel arrivera à se faire emmener. Il est toujours charmant, et grâce à lui, nous retournerons à G. dans l’auto de liaison, ce qui nous évitera de coucher en route.

Dimanche 17 octobre

Messe à Ste Marie ; longue causerie avec Jeanne ; nous nous entendons vraiment très bien.

À 9 h. ½, un clairon annonce un avion boche, puis deux, trois ; ils tournent au-dessus de notre tête sans être atteints par les mitrailleuses et les canons qui tonnent. Quelques bombes ; une fait un tel fracas que je la crois sur ma tête ; elle n’en est pas bien loin, d’ailleurs, car elle est tombée à quelques mètres de nous, dans le jardin d’à côté. Nous avons trois carreaux cassés au second et des éclats dans le jardin. Toutes les vitres de la maison Fournier sont en miettes. Jusqu’à 11 heures, les bombes continuent, c’est un fracas ininterrompu, les mitrailleuses et les canons faisant leur partie ; une des bombes a mis le feu à une échoppe, près du marché, une autre a démoli la façade d’une maison, une autre est tombée sur les marches de St Christophe, pendant la grand’messe.

Cela se calme et nous partons en auto pour Morvillars ; nous y retrouvons Beaurieux et sa femme, qui a pu enfin venir ; elle est tout à fait charmante et nous est extrêmement sympathique.

En rentrant à Belfort nous apprenons que d’autres avions sont revenus à midi et qu’il y a plus de dégâts ; une bombe est tombée à N. D. des Anges, sur le toit, une autre à la gare, M. de Gramont, M. Pons sont blessés, un mécanicien est tué.

Un autre aéro arrive encore à 3 heures, bombes, poursuite par un des nôtres, c’est enfin terminé pour le reste de la journée.

Résultat, quelques maisons abîmées, trois morts et quelques blessés ; il y a eu environ une cinquantaine de bombes lancées.

Goûter à l’ambulance avec les enfants du Dr Haas.

Lundi 18 octobre

Visite à l’hôp. civil où Dürr est soigné ; à Claudon ; adieux à l’aumônier ; déjeuner à l’ambulance, départ par l’auto de liaison ; jolie promenade par un beau temps, mais triste !

Visite de Remiremont, église et chapitre, trajet de R. à G. dans le petit tramway, il fait noir comme dans un four et nous ne pouvons rien voir.

Nous retrouvons le trio de Bussang, augmenté de l’infirmière du Dr Hallop. Mme Letixerant, très gaie, très drôle et fort aimable.

Je m’installe dans la chambre de Renée plus ensoleillée que la mienne.

Mardi 19 octobre

Messe à 6 h. pour inaugurer nos nouvelles fonctions.

Je prends la direction du Casino en attendant Renée ; il y a bien des choses à réorganiser, et il faut voir à tout ; les deux infirmières d’Hassler, Mme Millet et sa sœur Mlle Humbert sont encore là pour aujourd’hui ; elles sont gentilles mais ne savent absolument rien ; je ne tiens pas du tout à les garder.

Le docteur est un médecin des environs de Belfort, qui paraît très bon et très dévoué ; le petit Niel est là comme interne.

La journée me paraît un peu longue, c’est vraiment triste d’être ainsi toute seule.

Mercredi 20 octobre

Nous conduisons Mlle de Miribel et Mme de Chaulnes au petit train de Remiremont ; quel dommage qu’elles soient forcées de partir, nous nous entendions parfaitement, et elles sont si charmantes !

Service au Casino ; les deux oiseaux sont partis au lac ; j’aime bien mieux ne pas les avoir, elles ne font qu’encombrer. J’installe, j’organise, je soigne, je range, je n’arrête pas une minute.

Jeudi 21 octobre

Journée très chargée, il y a vraiment beaucoup à faire et je n’ai qu’une vingtaine de malades ; quand ce sera plein, nous ne serons pas trop de deux.

Vendredi 22 octobre

Les journées se ressemblent toutes ; j’arrive au Casino vers 7 h. ¼ ; températures, examen des malades, visite du Dr ; menu, distribution des médicaments, paperasses médicales, soins, cela me mène jusqu’à midi. Je retourne déjeuner au Lac où je reste jusqu’à 2 heures ; je fais ce que je n’ai pu terminer le matin comme soins, températures, médicaments, contre visite et soins. À 5 h. ½ j’ai à peu près fini ; j’écris tout en faisant un tour de temps en temps, et je pars vers 6 h. ½ ou 7 heures. À 9 heures, je viens faire une ronde, la veille étant toujours faite par les infirmiers, et Niel couchant dans la maison.

Samedi 23 octobre

J’ai enfin trouvé le temps de lire le journal ; cela n’a rien de brillant en orient. Julie a reçu une lettre de son frère disant qu’il faut s’attendre à l’entrée des Allemands à Constantinople ! De combien de temps cela va-t-il prolonger la guerre ?

Lettre de Renée, elle ne reviendra qu’avec son mari ; quand ?

Mercredi 27 octobre

Les journées se ressemblent toutes et je suis très occupée jusqu’à 6 heures du soir ; il faut tout réorganiser et il y a beaucoup à faire. Neuf de mes malades s’en vont, je ne les connaissais pas encore beaucoup ; retrouverai-je ici les mêmes satisfactions qu’à Belfort.

Mme Let. reçoit une lettre du Gal Demange qui l’invite à déjeuner pour vendredi ; c’est nous qui voudrions l’avoir à notre popote et nous réclamons au moins l’officier d’E. M. si le Gal préfère rester avec sa cousine.

Lettre de Renée, toujours la même chose, elle n’est pas encore près d’arriver.

Jeudi 28 octobre

Téléphone de l’E. M. ; le Gal nous invite toutes deux avec Mme Letixerant, c’est Sales qui viendra, il est bien gentil, mais nous aurions préféré Beaurieux ou Lelong.

Quelques courses avec Julie ; il fait très froid, mais très beau, il faudrait que cela soit comme cela tout l’hiver. organisation des paquetages, de la lingerie ; soins aux malades.

Vendredi 29 octobre

Visite de Louis, toujours très aimable ; il dit oui à toutes mes demandes, nous verrons ce que cela vaudra dans la pratique.

À midi, nous retrouvons le Gal et Sales à l’hôtel de la Providence où l’on nous sert dans une petite pièce ; déjeuner très gai, nouvelles de Belfort : Élisabeth a le cafard, la 57e Don a débarqué à Salonique, M. de Beaurieux va repartir ces jours ci pour Maubeuge, à son grand désespoir.

À 2 heures, le Gal et Sales repartent pour Remiremont, promettant de revenir dès qu’ils le pourront.

Nouvelle sensationnelle, les Joannis et Mlle Tigé partent pour la Serbie, une auto les emmène aujourd’hui même à Épinal ; Mlle Bloch les remplace provisoirement à Beaurivage, en attendant qu’on ait réorganisé le service ; qui sera à la tête ; on parle de Mlle de Laur. Renée perd là une belle occasion.

Visite à Mme de Barrau ; quelle femme délicieuse.

Samedi 30 octobre

Inspection de M. Plant ; inspection de Louis. Que c’est assommant d’être dans un hôpital militaire avec tous ces bonshommes sur le dos !

Arrivée de M. Letixerant ; il dîne avec nous ce soir.

Un Taube vient jeter des bombes, il passe juste au dessus de nous sans faire de mal à personne.

Dimanche 31 octobre

Messe par l’aumônier d’armée dans notre petite chapelle ; je crois qu’il y avait un représentant de chaque classe de la société ; un prêtre, un officier, qui servait la messe, un major, des infirmières et deux civils, M. Letixerant et la femme d’un malade. Petit sermon court mais plein de cœur.

Soins toute la journée.

Lundi 1er novembre

Messe à 6 heures. Soins toute la matinée.

À 3 heures, cérémonie au cimetière militaire pour les soldats morts dans les hôpitaux de Gérardmer. Pluie battante, aucun service d’ordre, cérémonie un peu banale ; et cela aurait pu être si beau. Trois discours ; musique du 14e bon de chasseurs, Sidi Brahim, la Marseillaise. Ma pensée était bien plus à Kruth que là.

Mardi 2 novembre

Messe à 6 heures. Soins toute la journée ; il y a beaucoup à faire ; heureusement, cela m’empêche de trop penser.

Mercredi 3 novembre

Enfin une lettre de Renée ; tout le monde va bien là-bas. Départ de M. Letixerant emportant nos lettres ; courses avec Julie ; soins et rangement de la pharmacie.

Rien comme nouvelles militaires ; on ne pense qu’à l’Orient ! Que va donner le nouveau ministère !

Vendredi 5 novembre

Il fait un temps superbe ; promenade autour du Lac avec Julie ; le paysage est admirable ; nous cueillons des branches de myrtilles et des fougères pour faire des jardinières.

Le Gal de Maud’huy quitte la 7e armée pour raisons de santé ; il ne s’est pas remis du coup que lui a porté la mort de son fils, puis le changement de ministre y est peut-être pour quelquechose ; c’est une perte pour la région, on l’aimait beaucoup ; son frère part avec lui ; il doit revenir dans quelques semaines. C’est le Gal de Villaret qui va prendre le commandement.

Samedi 6 novembre

Bavardages, potins sur deux infres. Que c’est donc assommant, ces femmes qui ont toujours envie de faire des bêtises.

Dimanche 7 novembre

Encore une petite promenade ; nous montons aux Xettes ; beau temps, belle vue. Cette fois, c’est du houx que nous rapportons pour les salles de malades.

Rien de nouveau au point de vue militaire ; on piétine.

Lundi 8 novembre

Soins toute la journée, rangements.

Mardi 9 novembre

Visite de Taubes ; notre déjeuner est interrompu par le canon ; nous nous précipitons dehors ; trois avions boches sont sur notre tête ; on les canonne avec fureur, les obus éclatent assez près d’eux, la mitrailleuse fait rage ; pendant ½ heure, c’est un fracas terrible ; nous les voyons enfin s’éloigner sans avoir jeté aucune bombe.

Après déjeuner, Julie et moi allons au cimetière visiter les tombes des alpins ; nous nous arrêtons sur celles ce M. de Prémorel, du jeune Haas, du Ct de la Boisse. La décoration du cimetière alpin est charmante ; un portique en feuillages avec une croix de guerre et des rubans tricolores.

Toutes les tombes ont des guirlandes de houx ou de mousse ; le monument que l’on a inauguré le 1er novembre est très bien dans sa simplicité. Que de croix, et combien de larmes elles représentent.

Mercredi 10 novembre

Évacuation de 5 malades, dont Bielsa qui nous a tant inquiétés. Soins toute la matinée.

Pendant le déjeuner, apparition de la première neige ; elle ne dure pas malheureusement, mais cela nous fait espérer que d’autre suivra bientôt.

Lettres aux Renées, pour leur fête. Comme tout est triste pour nous, maintenant !

Mme Letixerant est souffrante et quitte momentanément le pavillon ; elle s’installe à l’étage des officiers, et nous lui faisons de fréquentes visites.

Jeudi 11 novembre

Temps horrible, vent, pluie, et neige fondue, c’est froid et sale.

Nous avons l’autorisation de nous servir de la salle de bains du 1er ; inauguration mouvementée !!

Lettre de Renée ; elle m’annonce la prochaine visite de Sabardan ; encore un qui sera bientôt allé rejoindre ses amis.

Vendredi 12 novembre

Messe à 6 heures pour les Renées. Soins et rangements toute la journée.

Samedi 13 novembre

Renée annonce son retour pour lundi ou mardi ; on va essayer de la faire aller à Beaurivage, mais Louis n’a pas l’air d’approuver la combinaison.

Dimanche 14 novembre

Voilà la neige, la vraie ; elle tombe sans interruption, tout est blanc ; le ciel est si bas qu’on ne voit pas les montagnes, les sapins, les arbres sont couverts de neige ; c’est superbe et me rappelle mes séjours d’hiver à Annecy. J’aurai bien des occasions d’y penser cet hiver.

Louis décide de nous faire déménager ; le chalet est décidément trop humide et impossible à chauffer ; nous allons probablement nous installer au premier du Lac, à l’étage des officiers.

Quel être que ce Louis, il avait dit le contraire ce matin même.

Dépêche de Renée ; elle ne reviendra que jeudi. Aura-t-elle Beaurivage ou non ?

Lundi 15 novembre

Rien que de la neige, tout est blanc ; l’avenue et le parc sont superbes ; les sapins ont leurs branches surchargées, c’est un vrai paysage de Noël.

On annonce l’inspection du Gal de Villaret ; nous l’attendons toute la journée pour rien.

Visite de Louis ; je lui réclame un prêtre infirmier ; il n’y a aucun aumônier, et je ne puis supporter d’avoir un hôpital païen ; il y a assez de prêtres pour qu’on en mette un dans chaque hôpital.

Je lui parle de Beaurivage ; il n’a pas l’air du tout disposé à y mettre Renée ; ce serait pourtant mieux à tous les points de vue.

Mardi 16 novembre

Coup de foudre : une dépêche de Fernand m’apprend la mort de Camille. C’était prévu, mais pas si vite ; pauvre Renée ; je télégraphie à Paris pour savoir si je pourrai arriver à temps pour la cérémonie.

Mercredi 17 novembre

Le service a lieu vendredi et l’enterrement samedi à Neauphle ; mais l’express de 2 heures est parti. Je vais voir Louis qui m’accorde un congé de quelques jours et je prends le train de 7 h. pour Laveline avec un ordre de transport signé du commissaire de la gare, Louis ne m’en ayant pas donné. — À Laveline, je prends le train de ravitaillement qui me met à Épinal à 10 h. ¼ ; le train pour Nancy ne repart qu’à 4 h. ½ ; que faire toute la nuit ; je m’installe, très mal, dans la salle d’attente des 3èmes encombrée de soldats permissionnaires, l’air est plutôt empesté, mais il y fait chaud ; l’attente est longue.

Voyage triste jusqu’à Paris ; Renée est bien courageuse ; nuit de veille auprès du cercueil de ce pauvre Camille qui n’a pu supporter le chagrin de la mort de son fils ; pour être moins directe, ce n’en est pas moins une victime de la guerre.

Vendredi 19 novembre

Service à St Sulpice ; beaucoup de monde. La petite Renée et moi allons ensuite voir Mme Morel, bien attristée. Mais, malgré notre très réel chagrin, qu’est ce deuil là en comparaison du premier.

Samedi 20 novembre

Cérémonie à Neauphle, lugubre ; temps froid, tristes souvenirs.

Visite à ma tante B. : Paul Augrain est dans les tranchées près de Tahure ; la vie y est pénible, et il commence à y avoir beaucoup de pieds gelés.

Départ de la petite Renée.

Dimanche 21 novembre

Messe avec Renée ; je reste auprès d’elle toute la journée.

Lundi 22 novembre

Départ à midi ; on me refuse un ordre de transport et je dois payer mon billet ; cela me paraît très bizarre ; voyage habituel jusqu’à Nancy.

Mardi 23 novembre

Départ de Nancy ; la neige commence à se montrer un peu après Épinal ; elle augmente progressivement à mesure que nous montons et je la retrouve à Laveline dans toute sa splendeur.

Entre Granges et Kichompré, c’est un paysage de féerie. Quelle chose splendide que la montagne en hiver ! C’est à Annecy que j’en ai eu la première révélation ; comme nous étions heureux alors !

Du nouveau à Gérardmer ; trois nouvelles infirmières dont une pour moi au Casino, je m’en passerais bien.

Renée est nommée infirmière-major à Beaurivage ; nous avons donc à nous trois la direction des trois plus importants hôpitaux de G. ; ce n’est déjà pas si mal.

Petits potins ; Mlle Bl. a fort mal accueilli Renée, conflit ; heureusement qu’elle a affaire à forte partie.

On a commencé à faire du ski et à luger ; Julie, Mme L. et Renée y sont allées un soir avec le Dr H. ; potins, scandale, il faut y renoncer, etc.

Je reprends mon service tout de suite ; Mlle L., mon infirmière paraît de caractère très agréable et ne me causera sûrement pas d’ennuis ; mais elle n’a pas l’air bien amusante.

Je suis contente de retrouver mes malades et ils m’accueillent avec beaucoup d’amitié ; le Dr est, comme toujours, parfaitement correct et aimable.

Mercredi et jeudi 25 novembre

Réorganisation des services ; je garde la salle des grands malades et donne l’autre à Mlle L. en attendant que notre hôpital se remplisse. La neige tombe sans arrêt, quelle épaisseur cela va faire.

Vendredi 26 novembre

Après déjeuner, je vais me promener un peu avec Mme Let ; il neige toujours mais pas bien fort et le paysage est si beau que nous n’y faisons pas attention. Quelques lugeurs, mais c’est trop mou ; il faudra attendre un petit coup de gelée.

Samedi 27 novembre

La gelée est venue ; le thermomètre est descendue à -17 ° cette nuit ; cela commence bien.

Service toute la matinée, réorganisation de la salle 3 ; déménagement de quelques malades dont un vraiment bien mal ; il me rappelle le pauvre Amiet.

Une nouvelle impressionnante ; on a fusillé ce matin un chasseur alpin du 12e bon qui trahissait ; il a fait des aveux complets, mais a refusé de dénoncer ses complices et il y en a une bande, paraît-il. Un alpin, si ce n’est pas révoltant !

Je vais voir Renée pendant que Julie et Mme Let vont luger ; nous nous communiquons les nouvelles de nos malades, Galmiche, Roche, Péon, etc. ; plus rien de Billot depuis déjà longtemps ; le pauvre Harnisch est en Serbie et n’y paraît pas bien heureux.

Mon malade du Casino est dans le délire ; on vient me chercher pendant le dîner, il a une crise terrible ; je l’attache ; et le calme en lui promettant autant de vin qu’il en voudra demain ; c’est la même marotte qu’Amiet.

À 1 heure, le caporal vient me chercher au Lac ; le pauvre Fournier est mort dans une crise de delirium tremens ; je m’habille bien vite et cours au Casino par 19° de froid ; ensevelissement, réorganisation de la chambre ; je regagne mon lit à 2 h. ½.

Dimanche 28 novembre

Messe à 6 h. ½. Service toute la matinée ; visite de Renée, toujours bien amusante. Bonnes lettres de Belfort.


Mercredi 1er décembre

Toutes les journées se ressemblent ; soins, rangements, organisation de la maison.

Jeudi 2 décembre

À 9 heures, annonce de l’inspection des hôpitaux par le Gal de Villaret ; heureusement que tout est bien en ordre, derniers rangements. À 3 heures, arrivée du Gal flanqué d’un officier d’ordonnance, d’Hassler, de Louis, d’Odile, etc. Villaret très sec, peu sympathique ; il faisait un vrai contraste avec le Gal de Pouydraguin si charmant. Inspection minutieuse descendant aux détails ; visite de la salle de paquetages ; controverse à propos d’une paire de chaussettes et d’un bouton qui ne veut pas se laisser arracher. Enfin tout est bien qui finit bien, félicitations, compliments, etc. Hassler est comme toujours débordant de bavardage et d’amabilité ; Julie et moi, nous lui avons sauvé la vie à Beaurivage !

Nous apprenons le soir que tout a été trouvé bien ; il n’y a qu’à Beaurivage où quelques infirmiers seront punis pour désordre dans leurs chambres.

Lettre de Mme Féderlin, toujours pleine de cœur ; elle me parle de Kruth et m’envoie une fleur cueillie sur la tombe de Paul ; que je voudrais pouvoir y aller.

Vendredi 3 décembre

Après déjeuner, les alpins viennent donner un concert au Lac, le mauvais temps les empêchant de jouer dehors. Tout ce mouvement de chasseurs, joint à l’impression de la lettre d’hier, me bouleverse trop et je suis forcée de m’en aller.

Lettre de Belfort : Jeanne est forcée de quitter l’ambulance, pour des raisons de famille qu’elle ne me donne pas, et elle me demande si je serais disposée à aller reprendre une place là-bas, où tout le monde me regrette, paraît-il.

Je lui réponds tout de suite que non ; que ferais-je toute seule à Belfort avec tous nos amis partis ; du moment que Jeanne n’est plus là, je n’ai nulle envie d’y retourner surtout seule.

Samedi 4 décembre

Après déjeuner, on vient me chercher pour le no 6 qui a une syncope ; je cours vite et le trouve bien mal ; je lui fais une piqûre et pose des ventouses en envoyant chercher le médecin. Repiqûre, sérum, etc. ; le voilà sorti de cette crise ; pour combien de temps ; heureusement que sa femme est là.

Dimanche 5 décembre

Mme de Barrau part pour Paris ; Julie et moi allons lui dire au revoir à la gare ; Julie lui reparle de Mlle B., il devient urgent d’agir vite. J’y rencontre un capitaine du 27e, inconnu.

Conversation avec un officier du Lac ; les bruits d’offensive du côté de Mulhouse deviennent de plus en plus forts ; une lettre de Mme Béha en parle à mots couverts ; on transporte des troupes à Thann ; va-t-on se battre là-bas pendant que nous n’y sommes plus !

Lundi 6 décembre

Le no 6 s’affaiblit de plus en plus ; je crois qu’il n’ira pas bien loin. Retour de C. de Maud’huy, toujours gaie et entrain. Elle arrive en plein potins de toutes sortes ; quel pays ! Les gens n’ont vraiment pas l’air de se douter qu’on se tue et qu’on meurt à quelques kilomètres. — Mlle de Miribel n’a pas encore de poste.

Jeudi 9 décembre

Nouvelle sensationnelle annoncée solennellement : après déjeuner, on vient me chercher dans ma chambre en me disant que Mme Garnier veut me parler. Dans le bureau, je trouve M. et Mme Garnier, Mlle de Bouglon, New House[21] et nous toutes ; cela avait l’air d’un tribunal et avec les histoires de Bloch, je me suis demandé un instant qu’est-ce qu’il y avait encore. Mais non, c’était un évènement heureux que l’on voulait me faire deviner, d’ailleurs sans succès : Maisonneuve se marie ; elle épouse le lieutenant Bastin, qu’elle soigne depuis quatre mois, et qui est un homme charmant et bien élevé ; elle paraît fort heureuse. Le mariage aura lieu ici avant Noël, en costume d’infirmière ; ce sera tout à fait amusant et nous devons toutes y assister.

Vendredi 10 décembre

Je suis un peu bouleversée ; Julie me demande de prendre le service des officiers, Maisonnette[22] désirant le quitter immédiatement pour se consacrer à son fiancé. Cela ne me dit rien du tout pour une masse de raisons ; j’aime bien mon petit Casino que j’ai complètement organisé, j’ai horreur du service des officiers en général, et surtout cela me serait si pénible de soigner des officiers de chasseurs ! — Mais je n’ai pas le droit de refuser absolument et si l’on ne trouve personne capable de remplir ce poste, je le prendrai quand même.

Mme Garnier vient voir Julie ; elle lui demande de prendre Renée pour pouvoir donner Beaurivage à Mlle de Laur qui en a grande envie. C’est moi qui vais expliquer cela à Renée ; elle me paraît disposée à accepter, tout en regrettant Beaurivage où elle se plaît bien.

Samedi 11 décembre

Renée accepte définitivement ; elle mettra aujourd’hui Mlle de Laur au courant et prendra son service au Lac demain matin.

Dimanche 12 décembre

À 4 heures, goûter dans notre pavillon en l’honneur des fiancés, un peu ridicules dans leurs roucoulements ; Hallopeau, Rabut, les Garnier, pas beaucoup d’entrain.

Lettre de Mme Genest qui a rencontré chez Suzanne de Laforcade la femme du Dr Hallopeau ; je vais aux renseignements auprès de l’intéressé ; ils se connaissent en effet depuis quelques années après s’être rencontrés aux bains de mer.

Lundi 13 décembre

Il neige et il gèle ; cela va nous changer un peu de cette horrible pluie. — Renée est maintenant bien installée dans son nouveau service ; elle a repris sa vie d’intimité avec nous.

Arrivée d’un colis de bibelots pour l’Arbre de Noël, pipes, briquets, glaces, couteaux. — Cela ne vaudra jamais ce que nous avions fait l’année dernière.

Une lettre de Mme Béha qui soigne un chasseur de Paul ; elle me le dit tout de suite avec les éloges et l’admiration que cet homme avait pour lui ; elle fait une allusion à l’heureux événement qui fait partir Jeanne de Belfort ; est-ce décidément son mariage avec le Dr  ?

— Lettre de Billot, il n’avait pas écrit depuis deux mois et s’en excuse avec une masse de raisons stupides ; lettres de Schaeffer qui a quitté le groupe cycliste pour le 21e bon de chasseurs ; de Péon, de retour à son corps après sa permission passée à l’ambulance ; de Thomas, de nouveau au 45, de Trouttet. Tous ces braves cœurs n’oublient pas et le témoignent de façon touchante.

Mardi 14 décembre

Deux Taubes viennent sur Corneux et sont canonnés.

Petite promenade sur les bords du lac avec Julie et Mme Lt ; il fait un temps superbe ; tirs de fusées.

Lettre de Jeanne pleine de phrases mystérieuses ; elle a l’air d’annoncer son mariage avec H.. J’en suis ravie et lui écris dans ce sens ; tant pis si je me trompe.

Mercredi 15 décembre

Les fiancés déjeunent avec nous ; pendant ce temps un avion boche vient nous rendre visite, canon, mitrailleuse, etc, sans résultat, comme toujours. Le mariage aura lieu lundi et mardi ; lundi au Lac par M. Denèze, ce sera tout à fait amusant.

Jeudi 16 décembre

Messe à 7 heures de l’abbé Cabry.

Six mois aujourd’hui que Paul nous a quittés pour toujours, et le vide augmente au lieu de se combler.

Dimanche 19 décembre

À 1 heure du matin, on vient me réveiller ; le no 6 est mourant ; je cours vite au Casino et passe toute la nuit auprès de ce pauvre garçon. Je puis m’échapper à 6 heures pour la messe et reviens vite. La mort n’a lieu qu’à 11 heures, tout doucement.

Alerte avec le no 33 ; crises de cœur, etc. ; ipéca, inquiétude du Dr ; je vais déjeuner à 11 heures.

Mlle L. désire partir, elle demande une permission ; je ne la regrette pas.

Lundi 20 décembre

Départ de Mlle L.. Louis me demande si je peux rester seule ; bien entendu que oui. — Renée va à Épinal ; je la charge d’achats pour l’Arbre de Noël.

À 4 heures, mariage civil de Mlle de la Maisonneuve avec le lt Bastin. Le hall du Lac est délicieusement décoré avec des branches de sapins et de houx. Beaucoup de drapeaux et de lumière. Comme assistance, nous toutes, le Gal de Pouydraguin, Louis, presque tous les officiers majors et les officiers gestionnaires, les officiers blessés. Monsieur Denèze qui « officie » arrive en retard, comme toujours, très essoufflé et l’air ahuri. Cela ne l’empêche pas, après tous les actes légaux, de prononcer un petit discours délicieux. Il a beaucoup de succès et en paraît ravi.

Comme témoins, le Gal et un cousin du marié, officier de génie ; Julie et Mlle de Laur. Cérémonie charmante, qui n’a rien de la banalité habituelle.

Mardi 21 décembre

Messe à 7 heures pour les mariés ; soins au Casino. À 8 heures, enterrement de mon pauvre Julien. Julie qui y est aussi pour un de ses malades se conduit fort mal en amenant un chien à l’église, lequel est fort drôle d’ailleurs. Bousculade au Casino pour pouvoir être prête à l’heure. Toilette. Départ pour l’église ; il neige assez fort, cela n’empêche pas les photographies ; Julie prend successivement le Gal, Louis, la descente de voiture des mariés. Le cortège est très court, mais pas banal ; rien que des infirmières et des officiers ; Maisonnette a seulement attaché sur sa cape, un petit bouquet de fleurs d’oranger.

Discours assez quelconque, défilé rapide à la sacristie, photographies de la sortie, il neige toujours ; nous montons dans l’auto de Louis pour aller chez les Garnier où a lieu le lunch. Beaucoup de monde même des gens qui n’étaient pas invités, exemple « la Panthère », etc. Beaucoup d’animation et de gaieté ; encore des photographies.

À 4 heures, champagne au Lac pour les blessés et les infirmiers ; j’y vais en courant ; tout le monde est réuni dans le Hall, c’est fort joli. Départ des mariés.

Mercredi 22 décembre

La neige augmente ; c’est presqu’aussi joli qu’il y a un mois.

Je reçois de Mme G. un gros paquet pour mon arbre de Noël. Commencement des préparatifs. Je vais tâcher d’avoir la musique des Alpins pour donner un concert à mes malades et je tirerai l’arbre en loterie ; cela remplira la journée.

Louis doit me donner Mme Mathieu pour remplacer Mlle L.. Elle paraît aimable et ne sera pas gênante, je crois. Il est question de transporter tout Terminus au Lac ; Julie voudrait me donner ce service-là. Pourvu qu’on n’y impose pas la Panthère et Kr ; il y aurait de quoi s’en aller.

On parle d’une action du côté de Thann, un colonel y aurait été tué ; nous avons « repris » le sommet de l’Hartmann ; on s’était bien gardé de dire qu’il était perdu.

Jeudi 23 décembre

Les affaires de l’Hartm. deviennent sérieuses, il y a beaucoup de blessés ; on parle du bombardement de Wesserling.

À 5 heures, Louis va au Lac demander deux infirmières pour Bussang ; il y a énormément à faire, et l’hôpital d’évacuation est débordé. C’est bien tentant, mais je ne peux quitter le Casino où je suis seule, Julie est rivée au Lac ; c’est Renée et Mlle de Ronseray qui iront. Chazalon les conduira en auto. Ils partent vers 6 heures, Renée moins ravie que je ne l’aurais cru. À 8 heures, nous la voyons revenir ; il y a trop de neige, l’auto qui n’est pas très forte n’a pas pu passer, on va en demander une aux « Anglais ». Ils repartent à 10 heures, dans la nuit noire ; à quelle heure pourront-ils arriver ? L’Anglais nous dit que les 90 voitures d’ambulance de Bussang n’ont pas arrêté depuis quatre jours et quatre nuits, et il y a encore plus de 800 blessés en panne à Moosch.

Vendredi 24 décembre

Évacuations de très bonne heure ; Gauthier s’en va, il était entré ici le 20 octobre, le même jour que moi. Le Dr Jannot part en permission, bien content de pouvoir être chez lui pour Noël ; nous ne savons pas qui doit le remplacer.

À l’heure de la visite, je vois arriver Destouesse, ce qui ne me ravit pas ; mais je suis vite rassurée et il gagne bien à être connu : très doux avec les malades, consciencieux et paraissant très bon médecin.

Je m’occupe des préparatifs de mon arbre que j’installe dans le bureau et où j’accroche les mandarines pour commencer.

Dans l’après-midi, je fais une apparition à Beaurivage, l’arbre est très joli, et le concert me paraît pas mal.

Mme Garnier est de retour de Paris, il paraît que l’affaire Fritsch revient sur l’eau.

Préparatifs de mon arbre toute la soirée.

Samedi 25 décembre

Messe à minuit dans notre petite chapelle, nous quatre et un officier blessé, les majors sont à la paroisse où le Gal a désiré qu’il y ait une messe ; après, nous réveillonnons à notre popote : Hallopeau, Villechaise, Le Nouëne, Rabut et sa femme et un officier, Quéret. Beaucoup de gaieté et d’entrain, R. et V. sont assez partis, tout en restant fort corrects ; la petite jeune femme est un peu ahurie !

L’après-midi, arbre de Noël et concert au Lac ; l’arbre est très joli, le concert quelconque. Beaucoup de monde.

Le soir, je termine mes préparatifs et je me couche à 11 heures, bien fatiguée ; les infirmiers du Casino sont gris.

Dimanche 26 décembre

Il a fallu coucher Lacreuze hier soir ; aujourd’hui, il ne peut se lever ; si cela n’avait pas été Noël, comme je l’aurais fait punir.

Je prends Cabut pour m’aider à garnir l’arbre ; le matin j’y mets toutes les choses brillantes, après déjeuner Mme L. T. et Julie viennent m’aider à accrocher les bibelots, il y en a beaucoup, chaque malade a 10 objets et chaque infirmier 15. — On tire l’arbre dans la grande salle ; moment d’émotion quand il passe les portes ; s’il allait se casser ; tout va bien heureusement, et l’on peut procéder à l’allumage d’abord, à la loterie ensuite. Il est vraiment fort joli et tout le monde a l’air content.

Lettre de Mme Béha ; j’ai bien deviné pour Jeanne, tant mieux.

Lundi 27 décembre

Je suis assez contente, le Dr Destouesse a dit à la popote des majors qu’il trouvait le Casino admirablement tenu et mené ; c’est Chaperon qui l’a répété et cela fait le tour du Centre Hospitalier. Voilà qui ne fait pas mal pour l’équipe 21.

Tout Gérardmer est en ébullition, on parle du retour possible de Mlle Fritsch, cette aventurière qui a été chassée par le Gal de Maud’huy. Elle veut une réhabilitation et se faire renvoyer au Lac d’où elle est partie. Comme elle est très appuyée en haut-lieu, elle a des chances de réussir !

Mardi 28 décembre

Six mois aujourd’hui que j’étais à Kruth ; quel souvenir !

Émotion très profonde au Casino. Quand j’y arrive vers 2 h. ½, je trouve tous les malades réunis dans la grande salle comme pour l’arbre de Noël, on a brancardé tous ceux qui ne pouvaient marcher. Le plus âgé me lit un petit discours de remerciements et de reconnaissance où chacun a voulu mettre sa signature, et m’offre une petite Croix de Lorraine en or, au nom de tous ces braves gens. La cuisinière m’apporte un presse-papiers représentant un lugeur. J’ai beau me défendre et dire que jamais une infirmière n’accepte de cadeau, il faut céder, je leur ferais trop de peine. J’avoue que je suis très émue ; tout cela était si peu préparé et venait tellement du cœur ! Je prends le thé avec eux ; le caporal pérore.

Mercredi 29 décembre

Renée écrit qu’elle désire revenir ; il y a des masses de blessés, mais on ne leur laisse rien faire, elle brode des couvre-théières et font des bouquets de houx ! Comme Louis refuse de la rappeler (il veut garder la place pour Mlle Fr.) nous lui téléphonons d’agir là-bas ; Odile y est, cela facilitera les choses.

L’affaire Fr. bat son plein, on ne parle que de cela ; viendra-t-elle, viendra-t-elle pas ? Julie écrit à son beau-frère de faire agir l’Amiral Lacaze ; il ne faut vraiment pas envoyer ici une femme de cette espèce.

Grande conversation avec mon caporal : il a compris qu’il était question de mettre le service de Laroyenne au Lac et de me le donner. Il ne veut pas rester au Casino, moi partie et me demande de le faire nommer au Lac quand j’irai. Tout cela accompagné de phrases d’admiration et de respect, etc., etc. Comme il n’est encore question de rien, je le rassure en lui disant que je n’ai pas envie de m’en aller ; mais que si je partais, je l’emmènerais très volontiers. C’est un homme précieux et qui m’est dévoué, je crois.

M. Garnier envoie à chacune des infres un sac de bonbons assez joli. Je le garde dans mon petit musée.

Jeudi 30 décembre

Renée revient en auto, ramenée par Chazalon ; elle garde un mauvais souvenir de son séjour là-bas ; le Min chef a même été grossier au moment de leur départ, et elle n’a pas eu conscience d’avoir servi à quelque chose.

Le caporal part en permission, j’espère qu’il n’y aura pas d’anicroche pendant son absence ; pourvu qu’ils ne soient pas tous gris le 1er janvier ; le Dr ne sera pas rentré, j’aurais un peu de mal à m’en tirer.

Un autre départ intéressant : Mlle Bl. quitte G., officiellement pour un congé de trois semaines, en réalité pour tout à fait. C’est un fameux débarras.

Mme L. T. a le cafard, il y a quelque chose qui cloche.

Lettres du jour de l’an.

Vendredi 31 décembre

Messe à 6 heures pour le dernier jour de cette année si terrible et si douloureuse.

Salut à 4 heures ½ à la paroisse. Julie et moi pensons à celui de Belfort l’année dernière ; nous croyions bien alors que la guerre ne durerait pas un an encore. Que de ruines et de tristesses depuis. Et pour moi ?

Que Dieu compte nos sacrifices pour la grandeur et la gloire de notre France bien-aimée.

  1. Nom germanophone de Morvillars. NdÉ.
  2. Professor Knatschké est un livre humoristique anti-allemand de l’Alsacien Hansi ; NdÉ.
  3. Maurice Happe est un aviateur de bombardement célèbre pour ses exploits. Sa base était située à Belfort.
  4. D’après l’historique du 6e bataillon de chasseurs alpins, le capitaine Marie-Léon-Dominique Haas (6e compagnie) est tué le 7 mars à l’assaut du Petit Reichaker. NdÉ.
  5. Surnom de Marie-Thérèse de St Michel. NdÉ.
  6. Przemyśl, ville détenue par les Austro-Hongrois et assiégée par les Russes, est prise le 22 mars 1915. Voir la page de wikipedia à ce sujet.
  7. Le croiseur cuirassé Léon Gambetta est coulé par un sous-marin autrichien le 27 avril 1915 en mer Adriatique. NdÉ.
  8. Le paquebot anglais RMS Lusitania est torpillé par un sous-marin allemand le 7 mai 1915 au large de l’Irlande ; NdÉ.
  9. Voir la page wikipedia de Marie-Eugène Debeney ; NdÉ.
  10. Ban de Sapt : guerre de mines et de sapes, de coups de main nocturnes et diurnes. La ligne de front s’établit sur les flancs de cette colline, et s’y enterre laissant dans le paysage de nombreux témoignages de ces combats : tranchées, munitions, sapes, ouvrages militaires. Ces multiples actions firent de nombreuses victimes, souvent dans des corps à corps effroyables, entraînant à la suite de nombreuses canonnades la destruction totale du hameau de La Fontenelle et partielle des autres hameaux. Le 24 juillet 1915, Launois est libéré et le front stabilisé ; NdÉ.
  11. La prise de Metzeral est dirigée conjointement côté français, par le général de Pouydraguin, commandant la 47e division d’infanterie, et le général Serret, commandant la 66e division d’infanterie, à laquelle était rattaché le 27e B. C. A. auquel appartient Paul Morel Deville. La 47e D. I. attaque au nord de la Fecht (rive gauche), la 66e au sud (rive droite), partie très boisée rendant la préparation d’artillerie très difficile. La brigade Boussat (comprenant 4 bataillons dont le 27e) ne peut déboucher de la clairière d’Anlass-Wasen. On trouve dans les mémoires du général Dubail, cité par Pouydraguin : « Dans le cas actuel le haut commandement espérait que les progrès sur la coupe boisée d’Anlass-Wasen faciliteraient la descente du Nord sur Metzeral, et c’est au contraire le succès de la 47e division sur la rive gauche de la Fecht qui va contribuer à faire lâcher prise aux Allemands dans la forêt d’Anlass. ». Voir magazine 14-18, et pour plus de détails La bataille des Hautes-Vosges du général de Pouydraguin ; NdÉ.
  12. La Croix-Rouge est constituée de trois sociétés durant la Grande Guerre, dont l’UFF ; NdÉ.
  13. Voici ce que dit le J. M. O. à la date du 23 août 1915, à ce sujet :

    Hôtel Beau Rivage : Une seule infirmière (Mlle de Joannis) assure ce service en même temps que celui du Casino. Formation laissant à désirer par suite de l’absence de surveillance du Médecin Chef M. Fournial.

    Arrivée de Mme de Nanteuil, de Mesdemoiselles A. Durville et Renée Martin des Longchamps détachées temporairement de l’équipe de la S. S. B . M. de Belfort. Accueil plutôt frais de la part de Mlle de Joannis à laquelle le M. A. finit par faire comprendre qu’elle ne peut assurer le service à elle seule et qui décide que deux de ces dames seront chargées chacune d’un étage de l’Hôtel et que la 3e sera attachée au Casino.

    (Le J. M. O. est disponible sur le site Mémoire des Hommes, service de santé de la VIIe Armée, 26 N 47/2, page 58.) ; NdÉ.

  14. Justin Godart est sous-secrétaire d’État de la Guerre : il est responsable du Service de santé militaire à partir de 1915 et le réorganise. NdÉ.
  15. Troisième sommet du massif des Vosges. Voir sa page wikipedia ; NdÉ.
  16. Ce tramway électrique, mis en service en 1904, serpentait le long du massif entre Retournemer et le col de la Schlucht via le col des Feignes et le Collet. Il est réquisitionné par l'armée pendant la guerre. Voir sa page wikipedia ; NdÉ.
  17. Le lac de Retournemer est situé dans le département des Vosges, sur la commune de Xonrupt-Longemer ; NdÉ.
  18. Le lac de Longemer est l'un des hauts lieux du tourisme vert dans le département des Vosges, sur la commune de Xonrupt ; NdÉ.
  19. Pour Ambulance Automobile Chirurgicale. Voir la page wikipedia ; NdÉ.
  20. Il s’agit de Hugues de Castelnau. Xavier a été tué à la bataille de Morhange le 20 août 1914, Gérald en 1914 ; NdÉ.
  21. Surnom de Mlle de la Maisonneuve ; NdÉ.
  22. Autre surnom de Mlle de la Maisonneuve ; NdÉ.