Catéchisme d’économie politique/1881/07

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Texte établi par Charles Comte, Joseph GarnierGuillaumin (p. 34-41).
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CHAPITRE VII

Des service productifs.


Je conçois fort bien le travail de l’homme, mais j’ai peine à concevoir celui des capitaux et des fonds de terre ?

Un capital ne peut-il pas rester oisif ? Une terre ne peut-elle pas demeurer en friche ? Ne peuvent-ils pas, dans une autre supposition, être occupés de manière à seconder l’industrie dans la création des produits ?

J’en conviens.

C’est cette action des fonds productifs qui constitue les services qu’ils rendent. Il y a dans la production :

Des services rendus par les hommes ; on les nomme services industriels ;

Des services rendus par les capitaux ; on les nomme services capitaux ;

Et enfin des services rendus par les fonds de terre ; on les nomme services fonciers.

Comment nomme-t-on les hommes qui fournissent à la production ces divers services ?

Ceux qui fournissent les services industriels se nomment des hommes industrieux[1], ou plus brièvement des industrieux ;

Ceux qui fournissent des capitaux se nomment des capitalistes ;

Ceux qui fournissent des terres se nomment des propriétaires fonciers.

Tous sont des producteurs.

Des producteurs ! Les capitalistes et les propriétaires me paraissent ne rien produire ?

Non pas directement ; mais ils produisent indirectement par le moyen de leur instrument. Sans eux on manquerait de certains services indispensables pour la production.

La même personne fournit-elle à la fois diverses espèces de services productifs ?

Ce cas arrive très souvent. Un propriétaire qui fait valoir son propre terrain fournit, comme propriétaire, le service foncier ; en faisant l’avance des frais de son entreprise, il fournit le service capital ; et comme entrepreneur il fournit le service industriel.

Lorsque ces différents services sont fournis par différentes personnes, par qui sont-ils réunis pour concourir à une même production ?

Par l’entrepreneur qui se charge de cette production.

Rendez cela sensible par un exemple.

Un fermier loue une terre. Louer une terre, c’est acheter les services que ce fonds peut rendre pendant la durée du bail. Il emprunte un capital moyennant intérêt, c’est acheter les services que peut rendre ce capital pendant la durée du prêt. Il prend des valets et des ouvriers, c’est acheter le service que ces travailleurs peuvent rendre chaque jour, chaque semaine.

Après avoir acquis ces services, il les consomme reproductivement.

Comment des services peuvent-ils être consommés ?

Des services ont été consommés, lorsque l’emploi qu’on en a fait après les avoir achetés n’a pas permis qu’ils fussent appliqués à autre chose. On les dit consommés, parce que les mêmes services ne peuvent être employés de nouveau.

Cependant une terre qui a servi peut servir de nouveau ; un ouvrier qui a travaillé peut travailler encore ?

D’accord ; une terre qui a rendu un service cette année pourra rendre un service l’année prochaine ; mais celui qu’elle a rendu cette année est un service consommé, usé, qui a fourni ses produits, et dont on ne peut tirer de nouveau aucun parti. De même, le service rendu par un ouvrier aujourd’hui, qu’il ait produit ou non l’effet qu’on en attendait, est un service consommé et dont il est désormais impossible d’obtenir aucun produit ; celui qu’il rendra demain sera un autre service qui donnera lieu à une autre consommation.

Qu’entendez-vous par consommer des services reproductivement ?

On consomme reproductivement le service d’un ouvrier, d’un verrier, par exemple, lorsqu’on dirige son travail de manière que la consommation de la valeur de sa journée reproduise dans le verre qu’il a soufflé une autre valeur qui rembourse avec profit, à l’entrepreneur, l’avance qu’il a faite du prix de la journée. On consomme au contraire improductivement les services que nous rend un barbier ; parce qu’une fois que la barbe est faite, il ne reste rien de son travail en quoi se trouve la moindre valeur.

En doit-on conclure que le travail du barbier a été improductif ?

Non ; mais les services rendus par lui et l’espèce d’utilité qui en est résultée ont été, à mesure que son travail a été exécuté, consommés par son maître qui s’en est servi pour sa satisfaction personnelle ; tandis que les services de l’ouvrier et l’utilité qui en est résultée ont été employés à donner une valeur à un produit. C’est pour cela qu’il ne reste rien de la première de ces utilités produites, et que de la seconde il reste une valeur qui est une portion de richesses.

Qu’est-ce que les frais de production ?

C’est la valeur des services productifs qu’il a fallu consommer pour créer un produit[2]. L’achat qu’un entrepreneur en fait n’est de sa part qu’une avance qui est remboursée par la valeur du produit qui en résulte.

Ainsi, quand un fabricant de porcelaine entreprend un beau vase pour lequel il dépense en location d’ateliers, en intérêts de sommes empruntées, en salaires d’artistes et d’ouvriers, pour ce qui regarde ce vase seulement, une somme de 600 francs, s’il a su, au moyen de toutes ces dépenses, exécuter un meuble qui vaille 600 francs, il est remboursé de toutes ses avances par la vente du vase.

Si le vase ne vaut pas plus que les services productifs qui ont été consommés pour le créer, il semble que la valeur qui a été créée est d’avance annulée par celle qui a été consommée, et que la société n’en est pas plus riche par l’effet de cette production.

La société n’en est pas plus riche si la valeur consommée a égalé la valeur produite ; mais elle n’en est pas plus pauvre, quoique les producteurs aient vécu par cette consommation. Une valeur, pour avoir été consommée en même temps que produite, n’en a pas moins été produite ; et c’est par des valeurs incessamment produites et consommées que subsiste la société.

Il me reste un doute ; la valeur gagnée par les producteurs était auparavant dans la bourse de celui qui a fait l’acquisition du vase. Elle n’y est plus. Il semble dès lors que les producteurs ont consommé, non la valeur qu’ils ont créée, mais une valeur anciennement existante.

Cela n’est pas ainsi. La valeur 600 francs, qui était dans la bourse de l’acquéreur, est maintenant, sous la forme d’un vase, dans son salon qu’elle décore ; car remarquez bien que nous partons de la supposition que le vase vaut, en valeur courante, autant que la somme qu’on a donnée pour l’acheter ; autrement, la production aurait été imparfaite, illusoire en partie.

Si le vase ne vaut qu’autant que les services qu’il a coûté, où sera le profit de l’entrepreneur ?

L’entrepreneur, en rassemblant divers services productifs et en dirigeant leur emploi dans le but de créer un vase, a exécuté lui-même un travail qui a une valeur. Il a fait l’avance de cette valeur en même temps qu’il a fait l’avance de tous les autres services productifs, et elle fait partie des frais de production du vase. Ainsi, quand je dis que ces frais se sont élevés à 600 francs, j’entends que les frais de local, de matière première, de main-d’œuvre, etc., se sont élevés, par exemple, à 550 francs, et la coopération de l’entrepreneur à 50 francs. Dès lors, ces 50 francs qui sont le prix de ses soins, et qu’on nomme ordinairement son bénéfice, font partie des frais de production.

Que concluez-vous de ces principes ?

Que la production est une espèce d’échange dans lequel on donne les services productifs, ou leur valeur quand on les achète, pour obtenir en retour les produits, c’est-à-dire ce qui sert à satisfaire nos besoins et nos goûts.

Je comprends que nous acquérons les produits qui satisfont à nos consommations par le moyen de nos services productifs ; mais d’où tirons-nous nos services productifs ?

De nos fonds productifs.

Quels sont-ils ?

Nos fonds productifs sont ou nos facultés industrielles, d’où les services industriels proviennent, ou nos capitaux d’où proviennent les avances que l’on fait à la production, ou bien enfin les instruments naturels qui sont devenus des propriétés (notamment les fonds de terre), d’où proviennent les services fonciers. Je vous ai déjà fait connaître la nature et l’action de ces divers fonds productifs.

À qui devons-nous ces fonds qui sont les sources de nos richesses ?

Les uns sont dus à la nature qui nous les a donnés gratuitement : telles sont les terres cultivables, la force du corps, celle de l’intelligence[3] ; les autres, tels que les capitaux, sont des produits de l’industrie aidée de ses instruments.



  1. Le mot d’industrieux n’a pas passé dans la langue économique avec le sens que lui donne J.-B. Say ; on dit : chefs d’entreprise ou entrepreneurs, travailleurs, ouvriers, artistes ou savants, etc., selon la nature des services industriels que les coopérateurs fournissent à l’entreprise. J. G.
  2. On verra plus tard (chapitres XIX, XX, XXI et XXII) sur quelles bases s’établit la valeur ou le prix courant des services productifs.
  3. La force corporelle et l’intelligence sont des dons gratuits que la nature accorde spécialement à l’individu qui en jouit. Les fonds de terre sont des dons gratuits faits en général à l’espèce humaine qui, pour son intérêt, a reconnu que certains hommes en particulier devaient en avoir la propriété exclusive. Ch. C.