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Chantage ailé

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Gringoire du 29 mai 1936
Traduction par Louis Postif.
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CHANTAGE AILÉ

Nouvelle inédite de Jack LONDON
(Traduite de l’anglais par Louis POSTIF)


Confortablement allongé sur une chaise longue dans sa bibliothèque, Peter Winn, les yeux clos, était perdu dans ses méditations.

En pensée, il échafaudait un plan de campagne qui donnerait bientôt à réfléchir à une certaine coterie de financiers. L’idée lui en était venue la nuit précédente et il se complaisait en ce moment à l’étudier en ses moindres détails. En s’assurant la direction d’une banque provinciale, de deux magasins de nouveautés et de plusieurs campements d’exploitation forestière, il s’assurait du même coup la haute main sur une obscure petite ligne de chemin de fer dont le nom importe peu ici.

Actuellement, ce tortillard ne représentait pas grand-chose, mais grâce à lui, il deviendrait le centre d’un vaste réseau comportant plus de kilomètres de grande ligne que ce chemin de fer local ne comptait de traverses. Ce projet était si simple qu’il en avait ri tout haut : rien d’étonnant que, par sa simplicité même, il eût échappé à la perspicacité de ses rivaux !

La porte de la bibliothèque s’ouvrit et un homme fluet, d’âge moyen et aux yeux de myope abrités derrière des lunettes, entra. Il tenait à la main une enveloppe et une lettre dépliée. En sa qualité de secrétaire de Peter Winn, il avait pour tâche de parcourir, de trier et de classer sa correspondance. Avec un air d’excuse où perçait une pointe d’amusement, il tendit la lettre à son patron :

— Cette lettre vient d’arriver par le courrier du matin, lui dit-il ; il ne faut évidemment en tenir aucun compte ; cependant j’ai pensé que vous voudriez en prendre connaissance.

— Lisez-moi ça ! ordonna Peter Winn sans ouvrir les yeux.

Le secrétaire toussota pour s’éclaircir la gorge, et commença :

— La lettre est datée du 17 juillet, mais sans en-tête. Timbre de la poste « San Francisco ». Elle fourmille d’atroces fautes d’orthographe. Voici ce qu’elle dit :

« Monsieur Peter Winn,

« Monsieur,

« Je vous envoit respecktueusement par express un pijon qui veau de l’or. C’est un lou-lou… ».

— Un « lou-lou », qu’est-ce que cela ? interrompit Peter Winn.

Le secrétaire gloussa :

— Du diable si je le sais ! Un superlatif quelconque, je suppose. Voici la suite :

« Veuillé le chargé de deux fafiots de mille dollars et le relâché. Si oui, je ne vous embêterai jamais plus, sinon il vous en cuirat »

« C’est tout ! Pas de signature. J’ai cru que cela vous amuserait. »

— Le pigeon est-il arrivé demanda Peter Winn.

— À vous dire vrai, je n’ai pas songé à m’en enquérir.

— Eh bien ! faites-le !

Le secrétaire inclinait à considérer l’incident comme une mauvaise plaisanterie, mais Peter Winn fut d’un avis différent lorsqu’on lui apporta le pigeon.

— Regardez-le ! fit-il en palpant l’oiseau. Voyez ce corps élancé et ce long cou : c’est un pigeon voyageur, et je ne me rappelle pas avoir vu de plus beau spécimen… ailes puissantes, bien musclé… comme l’a fait remarquer notre correspondant inconnu, c’est un « lou-lou ». On aurait envie de le garder.

— Pourquoi pas ? ricana de nouveau le secrétaire. Vous n’allez pas, j’imagine, le renvoyer à l’auteur de cette lettre ?

Peter Winn secoua la tête :

— Si ! Je vais lui répondre. On ne me menace pas impunément, fût-ce anonymement ou pour plaisanter !

Il prit un morceau de papier, y traça trois mots : « Allez au diable ! » signa et plaça ce court message dans le petit étui dont on avait eu soin de munir le volatile :

— Et maintenant, allons le relâcher !… Où est mon fils ? Je voudrais qu’il assistât à l’envol.

— Il est en bas, à l’atelier. Il y a passé la nuit et s’y est fait apporter ce matin son petit déjeuner.

— Celui-là finira par se casser le cou ! grommela Peter sans conviction en se dirigeant, suivi de l’autre, vers la véranda.

Debout sur le haut du perron, il donna son essor au pigeon. La jolie créature s’ébouriffa en un rapide battement d’ailes, voleta de-ci, de-là, hésitante, pendant quelques instants, puis s’éleva droit en l’air. Parvenue très haut elle s’arrêta de nouveau, puis, sûre apparemment de sa direction, elle fila vers l’est, au-dessus des chênes qui parsemaient le parc de la propriété.

— Splendide ! Splendide ! murmura Peter Winn… Je regrette presque de ne l’avoir pas gardé !

Mais Peter Winn, homme très occupé, avait tant de projets en tête et tant de rênes en main qu’il oublia vite l’incident. Trois jours plus tard, le côté gauche de sa maison de campagne sautait pendant la nuit. L’explosion ne fut pas bien grave en ce sens que personne ne fut blessé, mais l’aile entière fut détruite. Ailleurs, la plupart des vitres furent brisées, et il y eut d’importants dégâts matériels. Par le premier bateau transbordeur de San Francisco débarquèrent, le lendemain matin, une demi-douzaine de détectives. Quelques heures après, le secrétaire, tout surexcité, faisait irruption dans le bureau de son patron :

— Il est revenu, monsieur ! s’écria-t-il.

L’homme était pantelant, la sueur lui coulait du front et ses yeux semblaient lui sortir de la tête derrière ses lunettes…

— Qui est revenu ? demanda Peter.

— Le… le… l’oiseau… le « lou-lou », monsieur !

Alors le financier comprit. Il demanda :

— Avez-vous dépouillé le courrier ?

— Pas encore, j’allais justement commencer.

— Alors, faites vite, et voyez si vous n’y trouvez pas une autre lettre de notre mystérieux ami, l’amateur de pigeons !

Il y avait une lettre, en effet. Elle disait : « M. Peter Winn,

« Honorable Monsieur,

« Ne faite pas la bête. Si vous aviez été résonable, votre baraque n’aurait pas sauté. Je vous avise respectueusement que je vous envoie le même pijon, soiniez le bien, merci, fixez cinq byets de mille dolars sur lui et lâchez-le. Ne lui donnez pas à manger et ne suivez pas l’oiseau, il connaît mieux son chemin mintenan et vat plus vite. Si vous ne fêtes pas comme je l’indique gare à vous !!! »

Peter Winn était furieux. Cette fois, il n’attacha au pigeon aucun message. Il manda des détectives et, sur leur conseil, on alourdit le pigeon en le munissant de petit plomb. Puis, comme le vol précédent avait été effectué en direction de l’est, vers la baie de San Francisco, le plus rapide des canots-automobiles de Tiburon eut pour mission de prendre l’oiseau en chasse s’il la survolait.

Mais on avait trop lesté le pigeon et c’est à peine si, accablé sous le poids, il put atteindre le rivage. Alors, on commit la faute inverse : on le laissa repartir avec trop peu de plomb. Le volatile s’éleva tout droit, prit sa direction et fila vers l’est. Il franchit la baie de San Francisco, piqua tout droit sur l’île Angel et, là, le canot-automobile, obligé de contourner l’île, perdit sa trace.

Cette nuit-là, des patrouilles de gardes armés parcoururent toute la propriété. Il n’y eut pas d’explosion, mais le lendemain à la première heure Peter Winn apprit par téléphone que la maison de sa sœur, à Alameda, avait été incendiée de la cave au grenier. Deux jours plus tard, le pigeon était de retour ; il arrivait, cette fois, par voiture, dans une sorte de baril de pommes de terre. En même temps parvenait une autre lettre, ainsi libellée :

« M. Peter Winn,

« Vous pouvé être fiair de votre ouvrage ! C’est moi qui ait fait le coup pour la méson de votre seur. Envoyé 10.000 dollars par retour : le tô ne fait que monter, vous voyé ! Ne surchargez plus cet oiseau ! Il vous est impossible de le suivre et vous cès de la cruauté bien inutile pour cétanimal. »

Peter Wirm allait s’avouer battu : les détectives étaient désemparés et Peter se demandait où le maître-chanteur porterait son prochain coup : il s’attaquerait, qui sait ? aux existences mêmes de ses proches. Peter alla jusqu’à téléphoner à sa banque de San Francisco de lui envoyer dix mille dollars en billets de mille.

Peter Winn, nous l’avons vu, avait un fils. Il s’appelait Peter comme lui, et avait le même menton carré, volontaire, le même regard de froide et tenace résolution. À vingt-six ans, c’était un homme dans toute l’acception du terme. Il était tout à la fois la terreur et l’orgueil du financier, partagé entre l’admiration que lui inspiraient les exploits aéronautiques de son fils, et la crainte qu’il n’y trouvât une fin horrible et prématurée…

— Tiens bon, père ! n’envoie pas l’argent, dit Peter Winn junior. Mon avion no 8 est prêt, et je suis sûr d’avoir enfin mis au point mon système de ris diminuant la saillie des ailes ; tu verras, cette invention révolutionnera l’aviation ! Le problème essentiel est la vitesse, mais encore faut-il de la surface portante pour le départ et la prise d’altitude. Or, je possède les deux : une fois là-haut je prends mes ris, et le tour est joué ! Plus la surface des plans diminue, plus la vitesse s’accroît. C’est la loi découverte par Langley, et je l’applique. Je puis aussi bien monter par temps calme, plein de poches d’air, comme lorsque cela danse, et grâce à mon système de réglage de la surface portante, je suis à peu près certain d’atteindre toutes les vitesses voulues – surtout avec mon nouveau moteur Sangster-Endholm.

— Tu finiras un de ces jours par te casser le cou, fit son père en guise d’encouragement.

— Père, sais-tu les vitesses que j’obtiens : 90 milles, voire 100 milles à l’heure !… Écoute : Je me disposais à faire un vol d’essai demain mais je partirai aujourd’hui même, cet après-midi, cela ne me prendra pas plus de deux heures de préparatifs. Garde ton argent. Donne-moi le pigeon, je le lâcherai et le suivrai jusqu’au pigeonnier d’où il vient !… Attends, je vais prévenir les mécaniciens !

Là-dessus, il téléphona à l’atelier et transmit ses ordres en termes nets et précis d’un ton autoritaire qui réjouit fort le cœur paternel. Peter Winn chérissait son fils unique… ce digne rejeton de la vieille souche – et Peter Winn avait des notions très arrêtées sur la valeur de sa famille.

Deux heures plus tard, ponctuel à la minute, le jeune homme se disposait à partir. Dans un étui, tout armé et au cran de sûreté, pendait à sa hanche un pistolet automatique de gros calibre. Après un examen minutieux de l’appareil, il s’assit dans la carlingue. Il mit en marche le moteur et, au milieu d’une pétarade, le gracieux avion glissa un moment sur le sol et monta dans les airs. Puis il décrivit de vastes cercles vers l’ouest, vira, louvoya, tira des bordées, manœuvra enfin pour se mettre en position de départ.

Ce départ dépendait du pigeon. Peter Winn père le tenait en main. Il n’était plus, cette fois, chargé de petit plomb : on avait attaché à la patte de l’oiseau un demi-mètre de ruban de couleur voyante, pour qu’il fût plus facile de suivre son vol. Peter Winn lâcha le volatile. Il s’éleva aisément, malgré le léger poids du ruban. Nulle incertitude dans ses mouvements : il effectuait ce trajet pour la troisième fois et en connaissait la direction.

À une altitude de plusieurs centaines de pieds, il fila horizontalement, comme une flèche, droit vers l’est. L’avion aussitôt vola à sa poursuite. La course était commencée. D’en bas, Peter Winn vit le pigeon dépasser l’appareil. Soudain l’avion se rapetissa. Il venait de prendre ses ris et révélait maintenant ses qualités de vitesse, l’ample surface portante de tout à l’heure avait considérablement diminué et le monoplan présentait l’aspect élancé d’un agile faucon soutenu sur deux ailes, longues et extrêmement étroites.

Le jeune Winn éprouva une agréable surprise. L’accroissement subi de vitesse dépassait de beaucoup ses prévisions. Avant même de s’en rendre compte, il arrivait sur le pigeon. Effrayée par le monstre qu’elle crut voir derrière elle, la bestiole prit aussitôt de l’altitude, à l’instar des pigeons toujours prêts à survoler un oiseau de proie.

Décrivant de grandes courbes, l’avion suivit l’oiseau toujours plus haut, dans l’azur. D’en dessous il était difficile de voir le pigeon, et le jeune Winn ne voulait pas le perdre de vue. À un certain moment, l’oiseau, fidèle à son instinct, s’abattit pour attaquer ce qu’il prenait pour le dos de l’ennemi à sa poursuite. Un coup de bec suffît : constatant que l’appareil était une chose sans vie, il cessa son ascension et continua son vol horizontal vers l’est.

Un pigeon voyageur en plein vol peut atteindre une très grande vélocité. Aussi Winn réduisit-il de nouveau sa toile. Il s’aperçut avec joie qu’il battait le pigeon de vitesse, mais cette fois il s’empressa de larguer ses ris afin d’augmenter légèrement sa surface planante et de ralentir à temps. Dès lors, il se sentit maître de la situation et, dans son allégresse, un refrain lui monta aux lèvres, qu’il continua de chantonner, inconsciemment, pendant le reste de la poursuite :

Ça va, ça va, ça va, vous dis-je,
C’est pas du vol, c’est du vertige !!!

Malgré tout, ce vol n’allait pas toujours tout seul. L’atmosphère est, comme on le sait, un milieu des plus instables. Tout à coup, il pénétra à angle aigu dans un courant qu’il reconnut : c’était ce gulf-stream aérien qui jaillit de la Porte d’Or. Son aile droite en fut la première atteinte. Un subit et brutal coup de vent souleva l’aile droite du monoplan et le fit pencher à un angle dangereux. Par bonheur son pilote connaissait les traîtrises de l’air ; il se laissa emporter dans une courbe molle et promptement – pas trop vite cependant – modifia l’angle de ses ailerons, abaissa son gouvernail vertical d’arrière de façon à contrebalancer l’inclinaison du vent par son travers. Une fois l’appareil ramené à un plan horizontal, et quand le jeune aviateur sentit qu’il plongeait maintenant tout entier dans le courant invisible, il réajusta ses ailerons et ses hélices, largua encore quelques mètres de toile et reprit son essor à la poursuite du pigeon qui l’avait rapidement distancé durant ces quelques moments de désarroi.

L’oiseau filait tout droit vers le rivage du comté d’Alameda. À ce moment Winn éprouve une seconde déconvenue : il tomba dans un énorme trou d’air. Les yeux rivés sur le ruban attaché à la patte du pigeon, il mesura par ce morceau d’étoffe l’étendue de sa chute. Il tomba, tomba, avec au creux de l’estomac, cette sensation de vertige qu’il avait éprouvée déjà, tout enfant, lorsque pour la première fois il était descendu dans un ascenseur rapide. Mais, entre autres secrets de l’aviation, Winn avait appris que, pour monter, il est parfois nécessaire de descendre d’abord. L’air avait refusé de le supporter. Au lieu de lutter en vain contre ce manque de sustentation, il s’y prêta. D’une main sûre, avec une hardiesse qui frisait la témérité, il abaissa son gouvernail horizontal d’avant, et le monoplan piqua brusquement du nez dans le vide ; il tomba telle une pierre et fendit l’air comme une lame de couteau. À chaque fraction de seconde, la vitesse de chute s’accélérait de façon effrayante. Il accumulait ainsi la force de projection qui devait le sauver ; il ne lui fallut d’ailleurs que peu de temps pour y parvenir. Alors, modifiant soudain l’angle de ses deux gouvernails horizontaux d’avant et d’arrière, il fit rebondir en l’air et hors de la poche d’air l’avion dont les portants étaient tendus à l’extrême.

À une altitude de cent cinquante mètres, son guide l’entraîna au-dessus de la ville de Berkeley et releva son vol en direction des hauteurs de Contra-Costa. Tout en poursuivant son ascension à la suite de l’oiseau, le jeune Winn s’aperçut qu’il survolait à présent le campus et les bâtiments de son université – l’Université de Californie.

Une fois de plus, sur ces collines de Contra-Costa, il faillit lui arriver malheur. Le pigeon volait à ce moment très bas et en face d’un bosquet d’eucalyptus qui opposait un front solide au vent, l’oiseau fut tout à coup projeté en l’air et battit désespérément des ailes sur une distance d’une trentaine de mètres. Winn comprit ce que cela signifiait : la bestiole avait été prise dans une trombe aérienne jaillissant à des centaines de mètres en l’air, à l’endroit où le violent vent d’ouest venait frapper le bouquet d’arbres. Sans perdre une seconde, Winn largua ses ris le plus possible et abaissa en même temps son angle de vol pour contrebalancer cette poussée de bas en haut. Malgré ces précautions, le monoplan exécuta pendant plus de cent mètres une danse folle avant de pouvoir stabiliser sa quille et laisser ce danger derrière lui.

Le pigeon franchit deux autres chaînes de collines. Puis Winn le vit plonger pour atterrir à un endroit où se dressait une petite cabane dans une clairière, au flanc d’un vallon. Winn salua cette clairière : elle constituait non seulement un excellent terrain d’atterrissage, mais vu l’inclinaison de la pente, un point de départ idéal pour son vol de retour.

Un promeneur en train de lire son journal releva brusquement la tête à la vue du pigeon lorsqu’il entendit le ronflement du moteur de Winn et vit l’énorme monoplan, toutes voiles déployées, foncer sur lui, ralentir soudain sur un coussinet d’air créé artificiellement au moment propice grâce à une adroite manœuvre des hélices horizontales, puis glisser sur quelques mètres, toucher terre et s’arrêter à une dizaine de pas de lui. La stupéfaction le cloua sur place. Mais lorsqu’il vit un jeune aviateur, assis dans la carlingue, le viser avec un revolver, l’homme prit ses jambes à son cou. Avant qu’il eût atteint le coin de la cabane, une balle lui traversa la jambe et le fit s’étaler de tout son long.

— Que me voulez-vous ? gémit-il sourdement, tandis que Winn se penchait au-dessus de lui.

— Vous emmener faire une petite balade dans mon nouvel appareil, répondit l’aviateur… c’est un « lou-lou », croyez-moi !

L’homme n’eut guère le temps de discuter, car l’étrange visiteur disposait d’arguments convaincants. Sur les instructions de Winn, appuyées de la menace du revolver, l’homme improvisa un tourniquet pour arrêter le sang de sa jambe blessée. Winn l’aida ensuite à s’asseoir dans la carlingue, puis se rendit au pigeonnier et prit le pigeon, qui avait toujours son ruban attaché à la patte.

Le prisonnier se montra doux comme un mouton. Ce spécialiste en chantage ailé ne témoignait pas d’aptitudes personnelles pour le vol… aérien. En voyant défiler la terre et l’eau si bas sous ses pieds, il n’éprouvait nulle tentation d’attaquer son ravisseur qui, pourtant, les deux mains occupées à la manœuvre, restait maintenant sans défense. Il n’avait qu’une idée : s’agripper le plus vigoureusement possible à son siège.

Peter Winn père fouillait le ciel à l’aide d’une puissante jumelle lorsqu’il vit surgir de derrière la rugueuse silhouette de l’île Angel le monoplan de son fils qui grossissait à vue d’œil. Quelques minutes après il criait aux détectives, à quelques pas de là, qu’un passager accompagnait le pilote… En chute verticale qui s’amortit sur un coussinet d’air, le monoplan atterrit enfin.

— Cette nouvelle machine est une merveille ! s’écria le jeune Winn en sautant de la carlingue… M’as-tu vu, au départ ? Je suis presque entré dans le pigeon ! Ça gaze, père, ça gaze ! Que t’avais-je dit ?

— Mais que ramènes-tu là ? demanda son père.

Le jeune homme regarda son prisonnier, que dans son enthousiasme il avait presque oublié :

— Parbleu ! c’est notre amateur de pigeons ! Ces messieurs de la police vont prendre soin de lui, j’espère !

Peter Winn serra sans mot dire la main de son fils. Il caressa plusieurs fois le pigeon que lui avait remis le jeune Peter, puis retrouva enfin l’usage de la parole :

— Exposition no1, pour le public, dit-il.

Jack LONDON.

(Traduit de l’anglais par Louis POSTIF.)