Chants populaires de la Basse-Bretagne/La mauvaise Servante

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LA MAUVAISE SERVANTE
________


I

  Je vous parle de serviteurs,
Et surtout de servantes
Qui, à défaut de prier Dieu,
S’exposent à de grands malheurs.

  Je parle d’une servante
Qui a été très-longtemps dans un ménage,
Et cette servante-là
Ne faisait que se moquer de sa maîtresse.

  Un jour sa maîtresse se retourna,
Et elle dit à Marie :
— Marie, Marie, fille dénaturée,
Tu as donné le jour à cinq créatures !

  Tu as donné le jour à cinq créatures,
Et tu les as tuées sans baptême !
Marie, Marie, vas à la retraite,
Pour avouer ton péché, ton crime !

  La misérable commença
À souffler (se mettre en colère), en entendant sa maîtresse :
— Et comment aller à la retraite ?
Je n’ai pas d’argent pour y aller.

  J’ai dépensé tout mon argent,
À mener ma vie déréglée.
— Marie, Marie, vas à la retraite,
Il ne te manquera pas d’argent pour y aller.

  Comme elle allait par le chemin,
Elle rencontra un diable,
Qui était habillé comme son maître,
Et qui lui parla comme lui.

  — Marie, Marie, dites-moi,
Où allez-vous, ou avez été ;
Où allez-vous, ou avez été,
Ou avez l’intention d’aller ?

  — Ma maîtresse m’a dit
Qu’il me fallait aller à la retraite ;
Qu’il me fallait aller à la retraite,
Pour avouer mon péché, mon crime.


  — Laisse-la dire ce qu’elle voudra,
Je la conduirai jusqu’à la mort,
Et, quand elle sera morte,
Je te prendrai pour femme légitime.

  Elle obéit à cet avis
Et retourne à la maison.
Quand elle arriva à la maison,
Sa maîtresse lui demanda :

  — Marie, Marie, dites-moi,
Avez-vous commencé votre retraite ?
À sa bonne maîtresse, quand elle l’entendit,
Elle répondit ainsi :

  — J’ai rencontré mon maitre, en route,
Et il m’a ordonné ;
Et il m’a ordonné
De retourner à la maison et de laisser la retraite.

  — Prenez garde, Marie,
Que ce ne soit le diable que vous avez rencontré ;
Votre maître n’est pas sorti de la maison,
Il est dans la chambre à dévider.

  Sa maîtresse, de peur qu’elle fût perdue,
La conduisit alors ;
Elle la conduisit alors
Jusqu’à la porte de la retraite.

  Trois d’entre les prêtres (qui étaient là),
Ne voulurent pas lui donner l’absolution,
Il n’y eût qu’un jeune prêtre (qui y consentit),
Encore eut-il bien de l’inquiétude ensuite.

  Quand elle arriva à la maison,
Sa maîtresse lui demanda :
— Marie, Marie, dites-moi,
Avez-vous fait votre retraite ?

  Mais la fille ne répondait pas
À sa maîtresse, bien qu’elle l’entendit :
Son maitre était du côté opposé,
Qui la regardait de travers.

II

  Quand tout le monde eut soupé,
Marie sortit de la maison ;
Marie sortit de la maison
Et se rendit sur la tombe de ses enfants ;


  Elle alla sur la tombe de ses enfants,
Pour pleurer et prier Dieu ;
Pour pleurer et prier Dieu,
Et pour demander à les voir.

  Quand minuit fut sonné,
Les gens du quartier ont été effrayés ;
Les gens du quartier ont été effrayés,
En entendant cinq diables enragés ;

  Cinq diables horribles, difformes,
L’ont mise en pièces jusqu’au cœur !
Et, se levant hors de leur tombeau,
Ses petits enfants lui disaient :

  — Ô mère cruelle, mère dénaturée,
Vous avez mis au monde cinq enfants ;
Vous avez mis au monde cinq enfants,
Et vous les avez tués sans baptême !

  Et ils la suivirent tous les cinq,
Et lui arrachèrent son cœur,
Et avec le sang qu’elle répandit
Elle baptisa ses enfants !

III

  Et lendemain matin,
Le jeune prêtre se leva,
Et pendant qu’il disait sa messe,
On vit descendre,

  On vit descendre
Sur l’autel la forme d’une colombe blanche,
Et une voix fut alors entendue
Qui parla de cette façon :

  — Jeune prêtre, consolez-vous,
Car Dieu m’a sauvée :
Venir louer Dieu dans le ciel,
Jeune prêtre, vous le ferez aussi.

  Faites mes compliments à ma bonne maîtresse ;
Sans elle, j’étais perdue,
Et, à présent, je suis sauvée,
Et je vais au palais de la Trinité !


Chanté par Yvonne Le Maillot,
De la paroisse de Plouguiel, à sa fille Marguerite Philippe.