Charles Baudelaire, étude biographique/Appendice/X

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Étude biographique d’
Librairie Léon Vanier, éditeur ; A. Messein Succr (p. 307-458).




LETTRES ADRESSÉEES
À CHARLES BAUDELAIRE [1]
LETTRE DE CHARLES VSSELLNEAU

[23 ou 24 février i85q.] « Mon bon ami,

» On voit bien que vous vivez dans une Thébaïde, vous ignorez les révolutions des empires. Edouard Houssaye n’est plus à l’Artiste. Cet administrateur émérite a été remplacé comme dans les intermèdes de Molière (dame ! vous avez cité Dorine) (1), par deux matassins : Arsène Houssaye et de Yauxcelles.

» Tout m’invite donc à faire une retraite honorable, et vous comprenez que ce n’est pas le moment de rien demander. Je dis cela pour vos gravures, car d’ailleurs je suis allé à l’imprimerie Ducessois où il m’a été répondu, entr’autres choses, que vous teniez à ce que vos épreuves fussent communiquées à Théophile (2),

(1) V. la lettre de Baudelaire (20 février 59), à laquelle celle-ci répond.

(2) Th. Gautier, qui voyageait en Russie à cette date. Baudelaire, qui eut toujours la plus grande déférence pour « le parfait magicien es-lettres françaises », voulait lui soumettre l’étude qu’il avait écrite sur son talent et son œuvre, avant tic donner le bon à tirer. Lequel n’es ! pas encore revenu et ne reviendra pas, diton, a\anl avril. Ces Messieurs de l’imprimerie sont assez d’avis de passera l’ordre du jour sur ce point, sauf à communiquer les épreuves au fils de Gautier. Moi, je crois qu’il serait plus simple de ne consulter personne et de vous en rapporter à votre conscience. D’autre part, j’entends dire qu’Arsène Houssaye est . d’avis de faire concorder l’apparition de votre article avec le retour de Théophile. Dans tous les cas, vous recevrez vos épreuves comme vous l’avez désiré. Je vous remercie mille fois de m’avoir envoyé vos vers, qui sont des plus beaux que vous ayez faits.

» Est-ce une épreuve de la Contemporaine ? (i) Et comment ètes-vous désolé d’avoir à donner de la copie à de Galonné ? Ceci suppose une évolution que j’ignore complètement.

» Je ne comprends pas comment ils m’arrivent imprimés (2).

» Le tour de Babou n’est pas si cruel puisqu’il vous a valu une lettre de Y Oncle (3).

» Du reste je vous garderai le secret là-dessus, comme aussi sur l’anecdote. Ah ça ! vous voulez donc devenir maire de , que vous craignez les can cans ? Qui diable voulez-vous que je connaisse capable

(1) V. plus loin nos notes, sous les lettres de M. de Calonne.

(2) Il s’agit ici de Y Albatros et du Voyage que Baudelaire avait fait imprimer dans une typographie de Honfleur,

(3) Surnom familier de Sainte-Beuve. Y. p. 422-23 nos notes sous une lettre de celui-ci. ou susceptible d’aller faire des cancans à ?

» J’ai fait part à Morel i) de vos bonnes intentions pour lui, il vous attend à bras ouverts. La Madelène est convalescent, mais quelle convalescence ! Je l’ai trouvé toussant dans une chambre où l’humidité exige un feu permanent. Ce feu, on le fait de charbon de terre qu’on place, non pas dans, mais hors de la cheminée. Au bout de dix minutes la tête vous tourne. Impossible de lui faire comprendre que ce mode de chauffage suffirait à le rendre malade, songez que sa tisane et la soupe chauffaient concurremment à cette vapeur.

)> La pièce de l’Albatros est un diamant ! Seulement je voudrais une strophe entre la deuxième et la dernière pour insister sur la gaucherie, du moins sur la gêne de Y Albatros, pour faire tableau de son embarras. Et il me semble que la dernière strophe en rejaillirait plus puissante comme effet (2).

» \ ous voyez que, mieux on fait, plus on vous demande. C’est dans l’Ecriture Sainte.

» Permettez-moi de vous exprimer les sentiments que l’empereur Napoléon I er avait pour la population lyonnaise.

» Votre

Cil. AsSELLNEAX. ))

(1) Le Directeur de la Revue française.

(2) Baudelaire suivit le conseil d’Asselineau : il ajouta la troisième strophe. LETTRE DE IUPPOIATE BABOE

« Mon cher Baudelaire,

» Je n’ai rien à répondre à votre lettre, que ce simple mot : Je ne trouve pas votre procédé amical.

» Rien ne m’étonne dans les relations littéraires, vous étiez parfaitement le maître de choisir votre moment pour rompre avec un journal aussi peu important que le Monde littéraire (x) : mais il me reste la liberté de penser et de dire que ce moment a été mal choisi.

» Si je n’avais été en garde contre de tels accidents, la brusque suppression de votre copie aurait pu me gêner. J’avais heureusement d’autres articles en réserve.

» Recevez mes remerciements très sincères pour les choses aimables qui, dans votre lettre, s’adressent à moi personnellement.

» Quant à ce qui roule sur les frais de voitures et de commissionnaire, quant à la recommandation que vous faites de ne plus vous adresser le journal, on peut, sans être pointilleux, trouver que tout cela était au moins inutile.

(i) Baudelaire avait donné au Monde littéraire, dont H. Babou était directeur, deux études : Philosophie de l’ameublement (Le Monde littéraire, 27 mars i853) et la Morale du joujou (n° 3, avril i853).

Le Charles Baudelaire, Lettres, ne nous fournit pas la contre-partie de ce billet ; en revanche, il témoigne, — v. passim, — que le poète et le critique n’avaient pas tardé à se réconcilier. — V. encore, p. l\ 92-23, nos notes sous un billet de Sainte-Beuve. » Je vous prie aussi de ne pas m’en vouloir et de me considérer comme votre ami.

» II. Bàbou.. »

Mercredi, 20 avril [i853].

LETTRE DE THÉODORE DE BANVILLE

Samedi, 9 janvier.

a Mon cher Baudelaire,

» Votre lettre m’a rendu très heureux en me témoignant une fois de plus une affection et une sympathie sur lesquelles je n’ai jamais cessé de compter et que je vous rends bien sincèrement, en dépit des circonstances qui nous ont séparés (1). Je vous remercie de tout

(1) Communiquée par M. Albert Ancelle.

Les a circonstances » portaient jupon et s’appelaient Marie Daubrun (v, les notes, sous les lettres de M. Ponson du Terrail et de George Sand, p. 4ib et 427).

Hâtons-nous d’ajouter que les rapports des deux amis, malgré ce fâcheux incident, retrouvèrent bientôt toute leur cordialité. 11 faudrait une longue page pour mentionner, cueillies dans leurs œuvres, les multiples marques d’affection et d’estime que ne cessèrent de se donner Banville et Baudelaire, et dont, si je crois que la pièce dédiée au poète des Cariatides : Vous avez empoigné les crins de la déesse… (1842) est la première en date, le discours prononcé par celui-ci sur la tombe du poète des Fleurs ne fut pas la dernière. — Car on sait encore la pompe du lit funéraire que Banville, dans Mes Souvenirs, a dressé pour son ami.

Un détail inédit, toutefois, touchant le dévouement de Banville, quand, Baudelaire atteint de sa mystérieuse mon cœur d’avoir songé au besoin que j’avais de voire Bdèle souvenir. Quelle que soit la vie, nous resterons du inoins unis dans cette région supérieure des pensées où, grâce au ciel, il n’y a pas d’événements, et où l’on peut s’aimer a\ec franchise.

» Théodore de Banville. »

LETTRES DE BARBEY d’ AUREVILLY I.

» Monsieur,

» J’ai l’habitude d’être chez moi de 11 heures à midi, tous les jours, excepté le mardi et le dimanche. Je serai heureux de vous y recevoir.

» Agréez, Monsieur, l’expression de mes sentiments distingués (i). n

rue de Vaugirard, !\i bis.


maladie, ses amis s’employaient à obtenir un secours du ministère ; je l’emprunte à un billet de Charles Asselineau à M. Ancelle :

« L’affaire de la pétition marche très bien. Nous avons des apostilles superbes de Sainte-Beuve et de Jules Sandeau… 11 n’y manque plus que Mérimée qui s’attarde et Théophile Gautier qui est tout prêt.

« Théodore de Banville me supplée à Paris dans ces courses si ennuyeuses avec un grand zèle d’amitié pour Charles. 11 a signé le premier la pétition avec nos amis Leconte de Lisle et Champileury. »

(i) En réponse à une lettre où Baudelaire demandait audience. a Mon cher Baudelaire (i),

)> Vous êtes si charmant et si bon, avec vos curiosités de me lire, que je suis tout honteux, et tout premier pris, de ne pouvoir mettre mes pauvres livres à votre disposition.

» Je n’ai que le Briimmcll, assez sale, que je vous envoie ; — mais, je vais demander à mon éditeur de Caen un exemplaire pour vous, qui rachètera le sansgêne de celui-ci, et que je vous prierai d’accepter.

n L’unique exemplaire que j’aie de ma Vieille maîtresse est prêté, et mon exemplaire (unique aussi) de mon Ensorcelée est chez le relieur. Dès que ces deuxlà seront rentrés, ils iront chez vous.

» Germaine est un roman achevé. Mais, il n’a jamais été publié, pour cause d’immoralité et d’horreur. Cette vapeur-là ne montera pas du fond de l’abîme. J’en ai refermé le couvercle.

a Mes Prophètes du passé sont bien philosophiques et religieux pour une lectrice. Je ne vous les envoie pas pour cette raison.

» L’Amour Impossible, qui doit être réédité prochainement, est dans les mains de Dutacq, pour cause de réédition. Je le lui redemanderai.

» Maintenant vons avez la liste de mes livres :

(i) En réponse à une lettre de Baudelaire, du 20 décembre i854. Baudelaire voulait faire lire les livres, dont il est ici question, à M" le Sabaticr. » La Vieille maîtresse et Y Ensorcelée, — éditées par Cadot, rue Serpente.

» L’Amour Impossible, — édité par Duprey, auquel l’avait vendu Balandry.

Edition épuisée.

» Les prophètes du passé, — chez Louis Hervé, rue de l’Eperon, g ou 12.

» Ecce, mon cher monsieur Baudelaire.

» La Bague d’Annibal est aussi à rééditer. Mon exemplaire est chargé de notes si intimes que, décemment, je ne puis vous l’envoyer. Si j’en retrouve un exemplaire à Gaen, ce sera pour vous, pour vous qui faites la quête des sympathies, à mon profit !

» Adieu, en hâte, pardon des bévues, s’il y en a dans ce billet que je ne relis pas. J’ai bien envie de vous voir !

» Ami de deux jours qui valent dix ans (1) ! »

(1) Une lettre de Barbey d’Aurevilly à son ami Trébutien, — qui n’est point datée, mais que son texte place évidemment vers la même date que celle-ci, — nous renseigne d’abondance sur les sentiments que l’auteur de La vieille maîtresse portait au futur auteur des Fleurs du Mal.

« Vous me demandez à qui il faudra envoyer maintenant [11 s’agit des Reliquide d’Eugénie de Guérin, v. la lettre n° 3]. Mon ami, vous enverrez à M. Charles Baudelaire, rue d’Angoulême du Temple. Baudelaire est le traducteur de Poe. 11 est un écrivain de force acquise, et un penseur qui ne manque pas de profondeur, quoique… oh ! il y a bien des quoique ? 11 est dans le faux. Il est impie. Il est enfin tout ce que j’ai été, moi ! Pourquoi ne deviendrait-il pas ce que je suis devenu ? Voilà ce qui m’attache à lui, indépendamment de sa manière d’être 3.

26 février i856.

» Enfin, mon cher Baudelaire, je lis un fragment de votre préface (1) dans le Pays ! Je l’attendais, depuis longtemps, cette préface, ou tel autre signe que ce fût de votre prochaine publication. J’avais fait déjà, à deux reprises différentes, demander votre Edgar Poe à

avec moi. Il n’a pas notre foi ni nos respects ; — mais, il a nos haines et nos mépris. Les niaiseries philosophiques lui répugnent. Puis, c’est encore un de ceux qui, dans cet infâme temps, où tout est à la renverse, ont le cœur plus grand que leur fortune. À donc, pour toutes ces raisons, une Eugénie, s’il vous plaît ! Un flacon de ce baume, pour des blessures empoisonnées et vieillies 1 Voilà ce que dit l’ami.

» Voilà ce qu’ajoute Jérémie Bentham : Baudelaire peut nous faire quelque chose à la Revue des Deux-Mondes. Il y a pied.

» Quand Veuillot aura donné sa note puissante, Buloz soutïïira peut-être qu’on jette le diamant bleu d’Eugénie dans le de sa revue. Hier, j’ai écrit à Baudelaire.

Je lui ai parlé dans ce sens ; j’aurai sa réponse dans peu de jours ; mais, envoyez le volume, car c’est un poète que Baudelaire, et il peut être charmé. Dans tous les cas, il traitera le livre comme les miens, qu’il orne de reliures, de vraies flatteries en maroquin ! Enfin, il plonge, comme Léviathan, dans les vases de l’abîme littéraire, et il est bon qu’il agite ces vases en l’honneur de la perle cachée dans sa coquille du Gayla. Vous écrirez à l’encre rouge : Offert à M. Charles Baudelaire, par Jules Barbey d’Aurevilly et Trébutien. Une belle fleur blanche à une belle fleur noire. »

(1) La préface des Histoires Extraordinaires. Michel Lévy. Aujourd’hui, c’est à vous-même que je lé demande. Sous le plus bref délai, envoyez-le-moi.

» Vous avez vu (si vous avez touché le Pays, depuis mon départ) que je continuais mes articles, comme si j’étais encore rue de Vawjirard. Je les envoie directement à Dutacq, qui les remet à Cohen (i) et ils paraissent, sans trop attendre.

» De mon coté aussi, je vois, avec plaisir, que vous n’êtes pas mal avec le Pays, puisqu’il a inséré le fragment que j’ai lu, ce matin, de votre préface. Je pourrai donc dire de vous le bien que je pense, sans qu’on mette bâton dans mes roues. Ces roues-là seront celles d’un char de triomphe pour vous.

» Je vous envoie ces deux mots, un peu au hasard, à l’adresse que m’a donnée Nicolardot, votre vampire. Peut-être ne serez— vous plus là ; mais, on vous enverra ma lettre où vous serez, je pense et, dans tous, les cas, je vais faire dire un mot par Datacq à Michel Lévy.

» Au lieu de m’envoyer le livre directement vousmême, vous pourriez le remettre à Dutacq, qui me l’enverrait, comme il m’a envoyé les Contes drolatiques, si tout ce détail vous ennuyait.

» Du reste, voici l’adresse de mon quartier général

(i) Dutacq, directeur, Cohen, rédacteur en chef du Pays. Il a paru dans le Supplément du Figaro (2 juin 1906) — troptard malheureusement pour être comprise dans les Lettres du Mercure de France, — une longue suite de billets de Baudelaire à Dutacq. La plupart sont d’ailleurs sans grand intérêt. Ils nous entretiennent, une fois de plus, des difficultés d’argent où se débattait leur auteur. (gardez-la pour vous), car je suis très errant ; mais, je reviens à la même place :

» À La Bastide d’Armagnac, par Roquefort, chez M. Dulin. Département des Landes.

» Je ne perds pas mon temps. Yous ne croyez pas au temps perdu, et vous avez raison. J’ai un soleil fabuleux, un air de soie, la masse d’argent des Pyrénées brillant sous ma fenêtre, dans les lointains les plus clairs. Je fais collection de paysages et d’impressions, pour plus tard. Enfin, ma vie (et pour nous, nous savons ce que veut dire ce mot : vie) est presque heureuse. Je ne sais pas encore l’instant Juste où je rentrerai à Paris. Je me suis donné la tâche de tirer de ma tête deux travaux d’haleine, sans compter les autres ; et, je ne vous reviendrai, que ces choses terminées.

» Ceci n’est pas une lettre ; c’est un mot d’amitié. Si vous m’écriviez, tout lancé que je sois en sens divers, je vous répondrais en homme assis, sinon rassis. Je serais heureux d’avoir de vos nouvelles… et de la lit— lérature. Indiquez-moi quelques livres dont je puisse un peu rire ; car, il est bon, parfois, de se délasser du sérieux. Si vous aviez quelque ami de talent, comme Monsieur Barbara, à qui il faudrait faire place, mettez son livre avec le vôtre. Ce que vous estimez, en fait de talent, m’est suffisamment recommandé.

» Quand vous m’aurez répondu, et quand vous m’aurez dit où je puis, de sûreté, vous adresser les Reliquiœ, de Mademoiselle de Guérin, vous les recevrez, mon cher Baudelaire. C’est rare, et précieux, comme le diamant bleu de M. Hope, Mais, vous êtes des cinquante, en Europe, qui doivent avoir cela. » Vous êtes d’une élite encore plus rare ; car, je n’ai pas cinquante amis.

» Tout à vous. »

Ecrit sans relire, et en hâte.

4.

[Mars 1857.]

u Mon invisible Baudelaire,

» J’aurais besoing d’un renseignement. Puisqu’il y a des réclames dans les journaux, les Odes funambulesques se vendent ; — mais les exemplaires qui se vendent, sont-ils aussi soignés que les Nôtres ?

» Je fais un article qui paiera à Malassis sa politesse (1) ; de plus, j’attaque Lévy (incipium belli), et je le jette aux pieds de Malassis, comme un marcassin éventré ; mais j’ai besoing du détail que je vous demande.

» Une idée de l’édition commerciale… faut-il la juger par celle que j’ai ? ?

» Apportez-moi cela demain, ou écrivez-le-moi. Il faut que l’article soit donné DIMANCHE, DEMAIN, à TROIS heures.

» For Ever ! »

(1) On devine qu’il s’agit de l’envoi des Odes Funambulesques, éditées par P. Malassis, en 1857. Baudelaire fait allusion à l’article de Barbey dans un billet à son éditeur, du 17 mars 1857. Samedi.

» Un seul mot sur cette feuille volante.

» J’ai fait sur vous un article. — Silvestre (i) a dû vous en parler.

» Je suis arrivé au Pays, où j’ai trouvé une consigne contre vous depuis quatre jours !

» Je suis allé chez M. Malassis. J’y ai laissé un mot pour vous, et pour lui.

» Je voudrais vous voir.

)> Lui, aussi !

» Je voudrais savoir où en est la chose.

» La poursuite absurde sera-t-elle interrompue ?

» Si elle a lieu, et que vous soyez acquitté, comme Flaubert, l’article paraîtra, m’a dit Basset (2).

» Si la poursuite s’interrompait, un mot, vite ! pour que mon article se lève, comme un Gid, pour vous.

» "Voilà mes litanies, qui ne sont pas celles de Satan.

» Votre… faithful. »

Nouvelle adresse, rue Oudinot, G.

(1) Théophile Silvestre, le critique.

(2) Le secrétaire de la rédaction au Pays. Pressé.

Monsieur Charles Baudelaire, Auteur des Fleurs du Mal, Hôtel Voltaire, Quai Voltaire, Paris.

« Mon cher oublieux,

» Si j’avais vos placards, ils seraient déjà chez Brucker (i) et sous les yeux de notre grand ami Pinard (2). N’oubliez pas, au moins, pour demain mardi. Mettez ceux de Brucker avec les miens. Je les lui remettrai dans la journée.

» Je pétrirai Brucker, qui pétrira Pinard, qui pétrira vos juges. Mais plus de retards !

» Eh ! Eh ! L’affaire vient jeudi ! ! !

» Voilà un pâté… Ce que c’est que de penser aux juges !

(1) Raymond Brucker (1800— 1876), auteur des Docteurs du jour devant la famille (i844)— V. Eugène Grêlé, Jules Barbey d’Aurevilly, sa vie, son œuvre, Caen, Jouan, 1902, in-8.

(2) On sait que M. Pinard, qui devait être ministre de l’Intérieur en 18G7, occupait le siège du ministère public au procès des Fleurs.

Les OE Livres judiciaires de M. Ernest Pinard ont été réunies par M. Charles Boullay (G. Padone-Lauriel, éd. i885). Le réquisitoire prononcé à l’occasion des Fleurs du mal ne s’y trouve point. » Bonjour. Je déjeune avec Gliasles. Y aura-t-il un pâté ?

» Vous êtes un bandit d’oubli et de paresse, qu’on a tort d’aimer. »


2 4 juillet 1857.

« Mon cher Baudelaire,

)> Je vous envoie l’article que vous m’avez demandé, et qu’une convenance, facile à comprendre, a empêché le Pays de faire paraître, puisque vous étiez en cause (1). Je serais bien heureux, mon cher ami, si cet article avait un peu d’influence sur l’esprit de celui qui va vous défendre, et sur l’opinion de ceux qui seront appelés à vous juger (2).

» Tout à vous. »

(1) L’article qui a été imprimé dans Y Appendice du tome I des Œuvres complètes de Baudelaire. On se rappelle que le poète avait réuni dans une brochure, qu’il distribua à ses juges, les articles inspirés à Barbey, Asselineau, F. Dulamon et Thierry par les Fleurs du Mal.

Dans son Barbey d’Aurevilly (Albert Savine, éd. 1891), M. Charles Buet conte que le fameux et énergique dilemme de l’article refusé au Pays : « Après les Fleurs du mal, il n’y a plus que deux partis à prendre pour le poète qui les fit éclore : ou se brûler la cervelle… ou se faire chrétien î » aurait manqué amener une rencontre du poète avec le critique, et il prête aux héros de cet incident des répliques fort savoureuses à échanger… comme à rapporter.

(2) Barbey d’Aurevilly écrit à Trébulien au lendemain du procès (25 août 1857) : « …On aurait dû plaider mon 8.

Baie de Saint-Jean-de-Luz. (Basses-Pyrénées). 26 septembre 1857.

« Mon cher Baudelaire,

» Quand vous recevrez ce billet que je vous trace à la hâte et, sur le point de rentrer en Espagne, où je compte passer quelques jours, vous aurez peut-être lu un article sur votre ami Fia ubert, que j’ai envoyé au Pays. Je mets la dernière main à un autre article sur le Vauvenargue de Gilbert ; mais comme cet article va se trouver fini d’ici deux jours, j’ai pensé à vous pour un troisième, que je voudrais écrire encore, dans ce bienheureux coin du monde, avant de retourner dans cette abomination de Paris.

» Je lis ici deux ou trois journaux et je n’y vois aucune annonce d’ouvrage qui me convienne. Soyez donc assez bon, mon cher ami, pour m ’envoyer un livre quelconque, que vous jugiez digne d’être examiné. Je m’en rapporte à vous, et je vous serai reconnaissant.

» Vous m’adresserez l’ouvrage en question, ici, poste restante, et vous aurez la grâce d’y joindre (en dehors

article. Ghaix d’Est-Ange, le fils… du valet de son père, a plaidé je ne sais quelles bassesses, sans vie et sans voix. L’avocat-général Pinard a parlé de votre ami avec une considération qui vous eut fait plaisir, et a montré à Baudelaire une sympathie inconséquente. On voyait qu’il était entre l’ordre du ministère et sa conscience. Tout cela fait pitié et peut aller avec les sottises et les platitudes de ce temps. » du paquet, vous savez la loi !) quelques mots de cette main que je voudrais presser dans la mienne. \ous me renseignerez sur les choses littéraires actuelles, et, si vous avez lu mon article sur Madame Bovary, vous m’en direz votre opinion.

» Je crois que, vers le sept d’8 bre , je serai à Paris. Le premier travail que j’y donnerai sera sur les poésies de votre ami Banville, que je mettrai avec votre ami Lecomte Delisle [sic) ; mais je ne veux faire ceci qu’à Paris. J’ai lu Banville, et, quoiqu’il y ait des beautés dans son livre, c’est an Rhéteur dans la poésie, plutôt qu’un vrai poète.

» Vous êtes un peu plus poète que tout cela, vous, cher chenapan !

» Votre ami, Nonobstant…

» Silvestre est-il à Paris ?

» Je signe l’adresse de ma lettre, pour vous ôter une seconde d’anxiété :

)>… miser is suceur r ère disco ! »

9Saint— Jean-de-Luz, i er octobre 1857.

Mon cher ami.

» Dans la lettre que je vous ai écrite d’ici et que vous avez dû recevoir lundi matin, je vous priais de m’envoyer un livre, à votre choix, qui fût digne d’examen ; et, aujourd’hui, je vous le rappelle encore ; mais ce n’est pas pour cela seulement que je vous écris. » |>ans celle let Ire, je vous parlais d’un article sur la Madame Ilorary, et je WB8 priais de m’en dire \<>liv opinion. Cet article, dans mes calculs les plus larges. devaft paraître dimanche au Pays.

» Nous \oici au jeudi, et au premier d’octobre et l’article n’a pas encore paru.

» Je \iens décrire à M. Basset pour savoir la cause de cet incroyable retard, car le Pays fait des Variétés. Il a donc de la place.

» M. Basset m’avait dit, lui-même, que je pouvais rendre compte de Madame Bovary. Quel incident a donc pu empêcher l’insertion de mon travail ?

» Je prie M. Basset de m’écrire, ou de me faire écrire ; mais est-ce trop demander à votre amitié que de vous prier de passer au Pays, et de vous informer de ma part de ce qui s’y passe.

» Voyez, vous-même, M. Basset. Il a toujours été excellent pour moi. S’il a une raison, — incompréhensible, indevinable pour moi — de refuser mon article, et que, sur ce point, il ne puisse être ramené,. vous lui demanderez de vous le remettre..

» Vous m’avez parlé d’un journal qui paie 200 francs et dans lequel vous travaillez. Vous m’avez dit que j’y aurais les mêmes conditions que vous j’ai oublié le Nom de cette revue). Eh bien ! pour que mon travail sur Flaubert ne soit pas perdu, on pourrait le mettre là, au Refus du Pays, et je vous charge de cette insertion, mon cher ami, avec le sans-gêne et la confiance de l’amitié.

» Je suis en voyage, et j’ai besoin d’argent. Ce retard du Pays m’abasourdit (sic). Qui diable aurait pu croire au refus d’un article sur un ouvrage qu’on m’a autorisé à examiner ? (sic)… Nous sommes incorrigibles, mon cher Baudelaire. Nous pensons, — et nous y sommes sans cesse repris, malgré les expériences les plus persistantes et les plus variées, — qu’une chose incroyable Ne peut pas être ; et c’est, justement, parce quelle est incroyable, qu’elle est !

» À vous, en hâte, — mais avec des sentiments éternels, »

Saint— Jean-de-Luz , Basses-Pyrénées . Poste restante.

10.

Samedi, 17 octobre [1857].

« Vous avez un ami de plus — dans Paris.

» Je suis allé vous voir hier. J’ai déjeuné chez Cousinet(i). J’ai dîné chez Cousinet, vous demandant à tous les échos d’alentour. Pas de Baudelaire ! Les poètes sont fils de la Licorne et de la Nuée, et tiennent de leurs parents, — de la Nuée qui passe et de la Licorne qu’on ne trouve point.

» Ce que je voudrais bien trouver, mais moins que vous, ce sont les poèmes de M. Leconte Delisle. Je les mets dans le même Médaillon que ceux de M. Banville. Faites-les-moi envoyer, cher gracieux. Je voudrais en parler la semaine prochaine.

» Tout à vous. Je m’en vais déjeuner avec Silvestre,

où ?… je n’en sais rien. »

6, rue Oudinot.

(1) Restaurateur, rue du Bac. Mardi matin c Apportez-moi, mon cher ami, votre volume de Poe. Je veux faire une citation de votre notice, et, précisément, deux feuilles se sont détachées de mon volume, dans mes pérégrinations, et les quelques lignes que je veux citer sont sur ces deux feuilles.

» Je vous tiendrai votre volume, le temps de copier ces quelques lignes, — et vous pourrez le remporter.

» La grippe a grippé votre article d’aujourd’hui,

mais, vous pouvez y compter pour mardi, mon jour

de rentrée au journal et d’entrée au feuilleton. Il est

presque fait.

» À vous, d’amitié. »


12.

De mon lit au vôtre, probablement, 6 heures du matin.

(( Mon ami,

» Sans phrase, envoyez-moi de suite, je le garderai jusqu’à ce soir, votre premier volume des Contes d’Edgar Poe. J’ai le deuxième, le Gordon Pym ; mais, j’ai besoin du premier.

» Je fais une étude, pour le Réveil, qui doit être livrée demain.

» Mon exemplaire, à moi, est dans mon home mystérieux du Midi ; et, je ne puis le faire venir en deux heures. Donc, le vôtre ! Le vôtre ! J’en aurai soin.

» Tout à vous, — fidèle. » « Peut-être, si j’ai fini à temps, irai-je vous reporter votre volume en allant dîner chez Cousinet. »

i3«

Vendredi, 14 niai i858.

u Homme de peu de foi, pourquoi vous troublezvous ?

» Un titre ! (1)

Un songe… me devrais— je inquiéter d’un songe ?

» Et de quoi donc avez-vous peur, et vous étonnezvous, mon ami ?… Vous savez mes opinions littéraires sur Edgar Poe. Vous avez mon article du Pars, et, tel qu’il est, avec les réserves qui s’y trouvent, sur la valeur absolue des œuvres du conteur américain, cet article ne vous a pas mécontenté.

» Je ne me déjuge pas littérairement. Mon article du Réveil est la confirmation de mes opinions du Pays.

» Voilà pour la littérature, — le mérite intellectuel de l’homme que vous admirez.

» Quant à mes opinions morales et non littéraires, vous savez ce que je suis, — le Réveil, qui vous déplaît, vous l’a assez dit, et, aussi, tout ce quej’ai écrit depuis sept ans. — Du point de vue de cette moralité, (jui est pour moi le sommet du haut duquel il faut embrasser et juger la vie, j’ai regardé Poe. Je l’ai trouvé coupable, et je l’ai dit.

» Pouvez-vous, avec ce que je suis, vous étonner de cela ?

(1) L’article du Réveil s’intitulait Le Roi des Bohèmes. » Bohême ! Il l’est. Xc l’ai-jcpas dit, d’ailleurs, avec cette expression, dans l’article même du Pays qui ne vous a pas contrarié ? Il est bohème, et, de tous les littérateurs dignes de ce nom, il est le plus fort, le plus poète, le plus grand, à sa manière ; et voilà pourquoi, à mes a eux, il en est le Roi.

» Bohème ! Si vous lisiez mes articles du Réveil, qu l ont une unité sous leur variété apparente, vous sauriez ce que je mets sous ce mot : — l’individualité, l’absence de principes sociaux, etc., etc.

» D’ailleurs, je n’emprunte pas plus ce terme au vocabulaire de Yeuillot qu’au vôtre. C’est un mot frappé depuis longtemps, et qui circule. Je l’ai pris, parce qu’il dit bien ce qu’il veut dire ; vous vous en nommez vous-mêmes. La Sainte Bohême, — a dit votre ami, M. Théodore de Banville.

» Mon ami, calmez-vous. L’article du Réveil n’est pas, d’ailleurs, fait de manière à diminuer l’importance de Poe et votre publication. Au contraire. Il ne vous lésera pas dans vos intérêts de traducteur. J’y montre même des entrailles pour votre homme de génie, tout en le condamnant ; car, vous savez si j’aime l’esprit.

» N’est-ce pas pour cela que je vous aime ? »

r*.

Paris, 4 février i85c). Pluie fine.

Temps gris, et à se griser. Rue Rousselet, une laide rousse, 29. « Chère horreur de ma vie, je ne vous écris que deux mots. Un autre jour, vous en aurez quatre ; mais, aujourd’hui, je suis à califourchon sur un éclair.

» Qu’il brille pour vous ! Vos vers sont magnifiques. Les trois pièces i , — de votre inspiration la plus enragée, o ivrogne d’ennui, d’opium et de blasphèmes !

» De plus, le Voyage est d’un élan lyrique, d’une ouverture d’ailes d’Albatros que je ne vous connaissais pas, crapule de génie ! Je vous sà\ais (sic), en poésie, une sacrée vipère dégorgeant le venin sur les gorges des gouges et des garces., dans votre ennui de vieux : braguard désespéré. Mais voilà que les ailes (^’/c)ont poussé à la vipère, et qu’elle monte de Nuée en Nuée, monstre superbe, pour darder son poison jusque dans les yeux du soleil… Arrêtons —nous, hein ?… En voilà suffisamment sur votre éloge. Je ne yeux pas vous faire aller à quatre pattes sur la cote de Moniteur, more Ferarum, Nabuchodonosor du Diable ! Que penseraient les jeunes filles de la cote, si elles vous rencontraient dans cette indécente situation ?

» .Mon cher ami, quand reviendrez-vous ? Quand pourrons-nous pa>>n quelques bons moments ensemble ? Etes-vous pour longtemps, là-bas ?… Quelles sottes questions vous me faites faire, puisque vous me parlez de tout, excepté de votre retour et de la durée de votre éloignement ’} Répondez donc à cela, c’est là ce qui m’importe ! M’ nc Cousinet m’a demandé de vos nouvelles, l’autre jour, et voudrait vous revoir. Un (i) L’Albatros, le Voyage, Sis ina, qui devaient paraître dans la Revue française , n" du 10 avril 1859. nerstand you ?… J’ai promis que je vous le dirais, et, je vous le dis.

» Rien ici ! — Je vis comme le moine le plus moine qui fut oneques ; mais, un moine piocheur et non paillard, comme vous ; j’ai une mise en train de travaux formidables. Vous voyez donc le Pays, là-bas !… Aujourd’hui, avec cette lettre, je vous mets à la poste mon article de mardi, et je vous enverrais les précédents, si vous ne les aviez pas rencontrés, 6 vieux parles-chemins ! dans vos chemins, semés de curés et de vendeuses de crevettes.

» Adieu, monstre. Ne débauchez personne, et n’apprenez pas aux petites filles à faire des vers, selon vos méthodes de corruption. J’ai écrit, à ce propos, un article sur Gautier, Brard Saint-Omer de poésie, mais poète de par le ciel ou l’enfer, et non de par sa théorie. Avez— vous lu cela (sur la réimpression d’Emaux et Camées) f une flèche de longueur à aller lui ouvrir le cœur jusqu’en Russie, s’il y est encore, mais sans lui faire le moindre mal !...

» Pourquoi vous aime-t-on, vicieux poètes ? Allons, aimez-moi un peu, aussi, quoique je vaille mieux que vous.

» Bonjour, don Juan. Amusez-vous bien, pour vous, et pour moi. »

15.

« Mon cher Baudelaire,

» Une idée passe en moi, je crains de vous avoir froissé, en vous priant de vous retirer tantôt, quand ma belle-sœur est venue. Elle voulait me voir seul, ayant à me dire quelque chose de très particulier. J’ai pensé que nous étions assez liés pour vous dire : « Laissez-moi, mon ami, je vous prie. » J’ai fait ce que j’aurais voulu que vous eûssiez (sic) fait, à ma place.

» Mais le démon de l’inquiétude, que vous connaissez, m’a repris. Je serais désolé de vous avoir fait quelque peine. Si je le pensais, je vous dirais : pardonnez-moi

» Tout à vous. »
8 heures et demie du soir. — Samedi.

» Ne venez pas demain dimanche chez moi ; vous vous exposeriez à ne pas me trouver. Lundi, je serai, à midi, au Pays. »


16.


« À mardi prochain, mon cher ami !

» Une Anglaise, qui me plaît, et qui passe, n’a plus que deux dîners à faire à Paris.

» Voilà mon excuse.

» Elle suffit pour un sage… et même, pour deux.

» Adieu, le dernier de mes vices. Quand deviendrez-vous une vertu ? » [2]

17.


« Mon cher Baudelaire,

» Voulez-vous me donner à dîner, à vôtre hôtel, mercredi prochain, n ? J’ai soif de revoir la Turque (i ; dont je suis affolé, et les autres créatures du toutpuissant Guys’)… Si vous ne le pouvez pas, écrivez moi un mot.

» Si cela se peut, j’arriverai de bonne heure, afin de saouler (sic) mes yeux, avant de remplir mon estomac. » Tout à vous,

» Jlles Barbey d’Aurevilly. (2) »

29, rue Rousse-let.

(1) Après la mort de son fils, Mme Aupick distribua, en souvenir, à ses plus intimes amis, les gravures, livres ou « curiosités » que le poète avait collectionnés. C’est ainsi que Théodore de Banville reçut une « suite » de Devéria, le docteur Piogey un pupitre persan, Asselineau un Rabelais et quelques ouvrages anglais, M. Ancelle plusieurs superbes Guys que j’ai pu admirer chez son fils, et Barbey d’Aurevilly, — La femme turque au parasol. (Je puise ces renseignements dans les lettres de M ,ne Aupick à Charles Asselineau).

(2) Cette importante suite de lettres, dont les originaux sont en la possession de M. Albert Ancelle, ont été publiées pour la première fois, le n° i3 par le Pincebourde, LETTRES DE PHILOXENE BOYER

1853.

« Mon cher ami,

» Je me charge auprès de vous d’une supplique très difficile à rédiger, — et au succès de laquelle on tient énormément ! Pourquoi l’on m’en a chargé ? les gens aimables diront qu’ils comptent sur mon style, moi j’affirmerai que c’est pour pouvoir m’imputer l’échec — en cas d’échec ! Calculez donc le cas où vous m’induisez.

» Demain samedi, Léontine pend la crémaillère dans son nouvel appartement (boulevard du Temple, 28). Ses amis dînent et festoient à 6 heures. Les moins liés viennent le soir. On veut que vous soyez des plus liés et que vous veniez vous mettre à table à coté d’amis et de gens utiles dans l’occasion. Ne refusez pas ! On vous demande comme vous serez, à l’heure que vous voudrez, pour le temps qui vous sera loisible ! mais on vous demande et on vous exige, fut-ce (sic) une heure ? Venez donc à 6 heures demain, et je n’ai pas besoin de vous dire que personne autant que moi n’aura plaisir à trinquer avec vous !

» Philoxène Boyer. »

le n°14 par M. Maurice Tourneux. dans l’Amateur d’Autographes (15 juillet 1899), les autres par M. Féli Gautier (Mercure de France, 1er mars 1906), avec l’autorisation de Mlle Louise Read, dont on sait de quel culte pieux elle honore la mémoire du grand écrivain normand.

Dans nos notes relatives à cette correspondance, nous nous sommes plusieurs fois inspiré de celles de M. Gautier. LETTRES DE M. DE CAL0NNE (i) 1.

u Mon cher collaborateur,

» Voici l’épreuve de vos vers. Tout va bien. Envoyezmoi votre opium. Vous savez que je suis seul pour tout lire et qu’il me faut un peu de temps.

» Mille compliments. » 9 Février.

2.

« Cher Monsieur,

» Vous m’envoyez des vers : c’est fort bien et je vous en remercie. Mais envoyez-moi donc aussi un peu de prose. Votre haschisch sera complètement oublié quand arrivera votre opium (a).

» Bien à vous. »

ii Mars.

3.

Paris, le 20 avril 18G0.

a Monsieur,

» Je trouve votre lettre très impertinente et elle devait me venir de vous moins que de personne. Si vous vous

(i) Communiquées par M. Albert Ancelle.

(2) Le Haschisch avait paru à la Revue contemporaine, dont M. de Calonne était directeur, dans le n° de septembre i858. Les Enchantements et Tortures d’un mangeur (V opium parurent, en deux articles, n° de janvier 1860* étiez donné la peine de répondre poliment à ma lettre polie, j’aurais pu vous montrer dans vos vers telles chevilles que vous auriez au coup sur (sic) désavouées. Vous ne l’avez pas voulu : je les publierai tels quels,, tant pis pour vous. Mais vous me permettrez de vous, trouver au moins pour la dixième fois une suffisance très déplacée (i).

» Votre serviteur. »


4.

« Mon cher monsieur Baudelaire,

» Je serais désolé de vous être désagréable en quoi que ce fût ; ce n’est ni dans mes intentions ni dans mon

(i) N’ayant pas la date précise de ce billet, nous ne pouvons dire avec certitude de quelles pièces il est ici question.

Les rapports de Baudelaire avec le directeur de la Revue contemporaine furent souvent orageux. Les lettres à Poulet-Malassis en témoignent (v. passini, années 1859-1860 surtout). Même, dans l’une, nous lisons : «… J’ai cru à une affaire effroyable avec Calonne… Me croyez-vous obligé de me battre pour mes vers ? » [mai 1860J.

Il est certain que M. de Galonné avait une fâcheuse tendance à retoucher les textes de ses collaborateurs (v. la lettre à Malassis du 16 février 1869) ; mais il faut convenir aussi que la nervosité de Baudelaire dépassait souvent la mesure… Enfin, pour expliquer pleinement des relations aussf tendues, il faut remarquer encore, — et ta lettre 4 de cette série nous en fait souvenir à propos — que Baudelaire et de Calonne se débattaient l’un et l’autre dans de terribles difficultés où leurs intérêts étaient souvent mêlés, et parfois contraires. Caractère. .Je constate seulement un fait douloureux pour moi, c’est que je suis saisi de votre fait et que je vais être vendu si je ne paie, d’ici au 20, 3oo fr., plus frais et intérêts. L’huissier m’a fort bien montré un ovdre de poursuivre à outrance. Les reçus que vous avez ne servent à rien et ne seront comptés pour rien, parce qu’ils sont donnés à votre nom et non au mien, comme vous auriez dû le faire. Faites changer ces reçus par M. Gélis, faites —les donner à mon nom et surle-champ je ferai payer les frais et retirer les billets : pour les autres, nous nous arrangerons avec la délégation ; je ne demande pas mieux, vous le voyez, que d’arranger les choses amiablement. J’ai fait payer les frais de Sclrvvartz et l’effet nous est rentré, mais de •ce côté, grâce à vous encore, j’ai perdu tout crédit.

» Allez donc chez M. Gélis, faites modifier les reçus, apportez-les-moi, et je me charge du reste. Je vous attendrai demain et lundi jusqu’à midi, mais apportezmoi les reçus sans lesquels je ne puis rien faire. Tous trouverez toujours bon accueil près de moi. » Mille compliments.

» A. de Caloxxe.» ii Mai.

lettres de ciiaupfleury (i) I.

i3 septembre i853. « Mon cher Baudelaire, » Vous trouverez mon volume sous bande à votre

(1) Communiquées par M. Albert Ancclle.

Nous avons parlé a plusieurs reprises, dans I’Etudé adresse à la librairie nouvelle ; vous l’auriez reçu à son apparition si j’avais eu voire adresse et si je n’étais pas en voyage.

» Tout à vous.

» Merci de la lettre de 1’ Vrehéologue. »

Biographique, des relations de Baudelaire avec Cliampfleury, et renvoyé aux Souvenirs et Portraits de jeunesse de celui-ci. — Nous avons aussi, dans une note, p. 63, cité quelques lignes empruntées aux Aventures de Mademoiselle Mariette, comme relatives à Gérard, un des personnages du roman pour lequel, écrivions-nous, Baudelaire a certainement posé dans l’intention de Fauteur. Faut-il traduire Gérard par Baudelaire ? Là question est discutable, étant certain que le héros des Aventures, s’il ressemble, par certains côtés de son caractère, à Champfleury lui-même, rappelle, par d’autres, le poète des Fleurs. Mais nous devons au lecteur et à nous-mêmes de signaler l’erreur au moins matérielle que nous avons commise dans notre note de la p. G3, et dont nous ne nous apercevons que trop tard pour la faire disparaître à cette place : loin de s’appliquer au personnage de Gérard, les quatre lignes citées concernent certain poète que l’auteur a pris soin d’opposer à Gérard — ce qui ne prouve pas d’ailleurs que cette proposition n’ait eu principalement pour but d’égarer la perspicacité du public. Dans son intéressant ouvrage : L’œuvre de Champfleury (Léon Sapin, 189 1), M. Glouard a signalé deux clefs des Aventures de Mademoiselle Mariette, l’une de l’auteur, l’autre de Baudelaire, que Poulet-Malassis avait jointes à son exemplaire ; mais, ne connaissant pas, — et nous ne sommes pas plus heureux, — le possesseur actuel de cet exemplaire, il n’a pu lui demander l’autorisation de reproduire ces curieux documents. 2.

« Mon cher Baudelaire,

» Une femme, d’une intelligence très curieuseet très allemande, voudrait vous inviter à des soirées dont la prochaine aura lieu samedi prochain (demain 28 février), à 8 heures 1/2 du soir. Mais comme elle désirerait vous entretenir à fond des idées philosophiques d’Edgard Poe (sic) et aussi de ses poésies, et aussi des vôtres qu’elle a étudiées, j’ai pensé qu’il vaudrait mieux que vous la voyiez vers 1 heure de l’après-midi. Il est rare qu’elle soit sortie à cette heure. En allant demain soir chez elle, à 8 heures 1/2, la foule ne sera pas encore arrivée et nous causerions tranquillement. J’irai demain du reste. Mais si vous voulez vous entretenir seul avec elle, allez-y vers les 1 heures (sic) de l’aprèsmidi.

» C’est M me O’Connel, dont vous connaissez la peinture, mais qui s’occupe beaucoup de philosophie. Elle demeure place Yintimile (sic), 19.

» À vous cordialement. » 37 février 63.


» Mon cher Baudelaire,

» Vous jouez toujours admirablement et « en parfait comédien » les forts premiers rôles de sphynx. » Je n’avais pas compris le sens caché de votre lettre 1) et je m’étais engagé innocemment à vousamener.

» Puisque cette visite vous coûte, je ne m’en occupe plus et je n’irai pas vous déranger dimanche.

» Ayez seulement la complaisance de m’écrire quelques lignes sur un dépari quelconque qui vous empêche d’aller là où on admire Edgard Poe et son traducteur. Au moins je serai dégagé et j’aurai prouvé que j’ai rempli mes promesses.

» Mais quant à ma dignité compromise, je vous récuse. N’allez pas dans de plus mauvais lieux ; essayez d’imiter ma vie de travail, soyez aussi indépendant que moi ; n’ayez jamais hesoin des autres et alors vous pourrez parler de dignité.

» Toutefois je ne donne pas plus d’importance au mot, le mettant sur le compte de votre bizarrerie factice et naturelle à la fois.


G mars 63.


» Y vous cordialement (2). »


8 mars i863. « Mon cher Baudelaire,

» Impossible ce déjeuner et croyez-moi sans rancune. Je travaille beaucoup et le moindre changement dans mes habitudes de nourriture sobre m’empêche de travailler le lendemain.

(1) Nous n’avons pas cette lettre.

(9) V. la réponse de Baudelaire, 6 mars i8G3. » Vous et Malassis voulez à boute force me faire passer pour un terrible mystificateur, preuve de faiblesse d’esprit. Votre rencontre avec Mme O’Connel m’intéressait si peu que je vous invitais à y aller seul. Relisez ma première lettre si vous l’avez gardée ; j’ai d’autres comédies plus importantes à voir jouer :

» Voilà ma seule défense.

» A vous cordialement.

» CHAMPFLEURY. »

LE CHEVALIER DE CHATELAIN (i)

Correspondant des journaux étrangers à M. Ch. Baudelaire.

Londres, le 26 mars 1863. Castelnau Lodge Warwick Crescent. W. London.

« Monsieur,

» Je n’ai pas l’honneur de vous connaître personnellement, mais grâce à un jeune ami, — M. Stéphane Mallarmé, — je viens délire votre belle traduction des contes de Poe, et je l’admire beaucoup. "Votre introduction dans le premier volume et vos notes nouvelles dans le second forment un travail très remarquable ; et si ma bonne fortune me fait un jour faire votre connaissance personnelle — ce qui, hélas ! est fort aléatoire — j’aimerais à causer à ce sujet avec vous longuement.

» Aujourd’hui, voici le but de ma lettre, c’est de vous demander si vous voudriez bien échanger avec moi

(1) Communiquée par M. Albert Ancelle. vos deux volumes contre ma traduction V édition) des « Beautés de la Poésie Anglaise » dans lesquelles se trouvent le Raven (1 et les Cloches du grand poète ?

» Si vous aviez l’occasion de me faire passer votre ouvrage, je ferais en sorte de vous faire tenir le mien. En attendant, je copie for yonr acceplance, comme on dit ici, une traduction des cloches — que trouverez sous ce pli.

» Agréez, Monsieur, l’assurance de ma haute considération.

« Le Chevalier de Châtelain. »

LETTRES DE ERNEST CHRISTOPHE

I.

10 février. « Cher ami,

» "Vous recevrez d’ici à deux jours l’esquisse que vous m’avez fait le plaisir d’accepter (2), j’aurai également pour vous une épreuve de la comédie humaine.

» Accusez-moi réception de mon envoi, portez-vous bien et n’oubliez pas

» Votre ami. »

2.

« Mon cher Baudelaire,

» J’ai lu avec un grand plaisir vos premiers articles sur Je Salon.

(1) Le corbeau.

(2) M. Féli Gautier, dans son Charles Baudelaire (Dcman, Bruxelles, ioo.’i),a donné un dessin d’après une moquette de Christophe, qui aurait appartenu à Baudelaire. » Vous allez pouvoir donner cours à votre verve et votre esprit original aura de quoi s’exercer.

» J’espère que vous ne m’oublierez pas quand vous en serez à la sculpture et que vous me vengerez un peu des tribulations de toutes sortes que j’ai éprouvées à l’endroit de ma statue [3]. Quand vous irez à l’exposition, venez donc me prendre que nous y allions ensemble. » Tout à vous,

» Christophe ».

lettre de Léon Cladel [4]

Paris, le Ier août 61.

« Cher monsieur Baudelaire,

» Votre bonne lettre [5] m’a rendu très heureux. » Promettez-moi de venir avec vos épreuves non corrigées, nous les corrigerons ensemble. » Oui, oui, je vous le promets, et ce est un grand honneur, cher maître, que vous me faites.

» L’imprimeur m’a promis le tout pour mercredi prochain. » Donc jeudi, si vous voulez, nous attraperons les Amours Eternelles par les cornes.

» Si M. Catulle Mendès — qui est à Bordeaux, — ne m’eût chargé de surveiller à la Revue (1), je serais moi-même venu vous remercier.

» J’allais oublier, si vous avez la seconde partie des Martyrs ridicules (2) et que vous estimiez qu’il n’y a pas de changement radical à faire, veuillez avoir la complaisance de la remettre (la 2 8 partie seulement) au porteur du présent.

» Tout à vous.

» L. A. Gladex. »

LETTRE DU COLONEL DE LÀ COMBE

Tours, 12 octobre 1857.

« Monsieur,

» Je lis avec un déplaisir, très vif, je vous l’avoue, ce que vous avez écrit sur Gharlet dans votre article inséré dans la Revue européenne du I er de ce mois (3).

(1) La Revue fantaisiste, dont l’original de cette lettre porte l’en-tête.

(2) On sait que les pages de critique intitulées : Les Martyrs ridicules (Œuvres complètes, III), ont servi de préface au roman de Cladel.

(3) Baudelaire, dans un article intitulé : Quelques caricaturistes français , avait qualifié Gharlet de « fabricant de niaiseries nationales » et de « commerçant patenté de proverbes politiques ». Il se rétracta dans son Etude sur la vie et l’œuvre d’Eugène Delacroix, mais trop tard pour que M. de la Combe, mort en 1862, pût se flatter d’avoir » Je ne puis comprendre ce jugement si sévère et je me demande comment un écrivain d’esprit et d’intelligence peut se tromper à ce point, à moins qu’il n’ait à se reprocher d’avoir parlé trop légèrement d’un article sans avoir pris la peine de le connaître et de l’étudier à fond.

» Plein de confiance, Monsieur, dans votre justice et votre bonne foi, je viens en appeler à vous, de vousmême mieux éclairé.

» Si donc vous jugez que la réputation d’un grand artiste n’est pas chose indifférente pour son pays, avant tout pour ses enfants et les amis qu’il laisse après lui, ayez la bonté de parcourir l’étude que mon amitié et mes regrets m’ont fait tracer sur cet homme éminent à tous égards (i). MM. Paulin et Le Chevalier, chez lesquels est déposé mon livre, vous en remettront un exemplaire, si vous voulez bien le leur demander.

» M. Eug. Delacroix m’écrivait il y a quelques mois : « Je regarde Charlet comme un des plus grands artistes de tous les temps et presque tous ses dessins sont des chefs-d’œuvre. J’aurais voulu moimême écrire une notice sur lui pour dire à tous ce que je vous dis ici. J’en ai été empêché, ne connaissant pas tout son œuvre et ayant eu peu de relations avec sa personne. Votre livre, Monsieur, contribuera


contribué à sa contrition. — Cette lettre a été publiée dans Y Intermédiaire des chercheurs (25 octobre i885), par M. Maurice Tourneux auquel j’emprunte aussi la substance de cette note.

(i) Charlet, sa vie, ses lettres, par J. F. de la Combe, etc. (Paulin et Le Chevalier, i856). à lui donner le rang qui lui est assigné dans la postérité. »

» Mais, Monsieur, vous n’avez donc jamais regardé ces magnifiques compositions : le Drapeau défendu, la Bienvenue, Courage et Résignation, France, Là finit leur misère, Les Français après la victoire, les Deux grenadiers de Waterloo, Y Aumône, qui arrachait à Gros celte exclamation : « Je voudrais avoir fait cela », et tant d’autres pièces que vous trouverez décrites dans mon catalogue. Vous ne connaissez pas, ou bien peu du moins, ces ravissants dessins comme pensée, comme exécution et dont deux mille sont semés un peu partout. J’en ai pour ma part une centaine que je serais heureux. Monsieur, de vous montrer..

» Vous classez G ha ri et dans les caricaturistes ; mais, Monsieur, là n’est pas sa place. Dans les pièces les plus gaies, il est vrai avant tout et ce n’est que dans de très rares occasions qu’il fait delà caricature. Dans une œuvre de plus de mille dessins, je saurais à peine trouver une demi-douzaine de caricatures, comme Milord Gorju,Milord le gobe, Saint Georges poursuivant la femme innocente, aie.

» Ges quelques mots, que je trace immédiatement après avoir lu votre article, n’ont pas la prétention d’obtenir de vous quelques mots pour adoucir la blessure que vous avez faite à Charlet ; non, Monsieur, je n’ai pas assez de confiance en moi pour espérer un tel succès ; mais j’aime à croire que dans votre impartiale justice, et comme magistrat d’une Cour suprême à qui j’ai recours, vous voudrez, bien parcourir et mon livre et la collection lithographique de Ja Bibliothèque ;. aJ ors votre opinion sera sans doute modifiée et j’en éprouverai une grande joie.

» Veuillez, Monsieur, recevoir les assurances de ma .considération la plus distinguée.

» De la Combe, » Ancien colonel d’artillerie. »

LETTRES D’EUGÈNE DELACROIX (i)

I.

Ce 10 juin i855, Champrosay.

« Cher monsieur, je n’ai reçu qu’ici votre article 2 y par-dessus les toits. Vous êtes trop bon de me dire que vous le trouvez encore trop modeste. Je suis heureux de voir quelle a été votre impression sur mon exposition. Je vous avouerai que je n’en suis pas mécontent, et quelque chose de moi-même m’a gagné plus qu’à l’ordinaire en voyant la réunion de ces tableaux. Puisse le bon public avoir mes yeux, mais surtout les vôtres, car ils jugent encore plus favorablement, j’ensuis sûr, que je ne fais. Je regrette bien de ne pas voir vos autres articles, celui qui précède le mien et ceux qui suivront. Je suis à la campagne ; d’ailleurs, à Paris, il est impossible d’être prévenu de leur apparition dans oin journal auquel on n’est pas abonné. Mettez-les-moi

(i) Cette suite de lettres est empruntée au livre de Pincebourde.

(2) Eugène Delacroix, le Pays, juin i855 ; Œuvres complètes, Curiosités esthétiques. à part, si vous y pensez, et vous me les donnerez quelque jour.

» À otrc sincèrement dévoué. »


2.

Ce 17 février i858.

« Mon cher monsieur,

¥ Je vous remercie beaucoup du cas que vous voulez bien faire des articles 1 dont vous parlez : je n’éprouve pas pour eux la même tendresse, et d’ailleurs si je devais les publier, il faudrait des remaniements considérables. Il faut que vous sachiez que j’ai récemment refusé ce que vous désirez à M. Silvestre qui y avait mis beaucoup d’insistance, et à qui j’ai toutes sortes de raisons de désirer d’être agréable. Il faut donc ab solument que je vous fasse la même réponse qu’à lui, quoi qu’il m’en coûte de vous désobliger.

» Je vous écris ceci à la hâte avant de sortir. Mille

remerciements de votre bonne opinion. Je vous en

dois beaucoup pour les Fleurs du mal ; je vous en ai

déjà parlé en l’air, mais cela mérite tout autre chose.

» À vous bien sincèrement. »

(1) Les articles publiés par Eugène Delacroix ; sur Michel-Ange, Raphaël, etc.. Ponlet-Malassis avait prié Baudelaire de lui obtenir l’autorisation de les réunir en un volume. 3.

Ce i3 décembre 1859.

« Mon cher Monsieur,

» Excusez-moi de n’avoir pas répondu à votre lettre que j’avais égarée et sur laquelle était votre adresse. Je suis si arriéré dans mes travaux, par toutes sortes de causes, que je ne puis savoir quand je pourrai m’occuper du croquis ou esquisse dont vous me parlez et que je voudrais voir cependant dans vos mains ou celles de vos amis (1).

» J’ai trouvé effectivement un joli petit livre de vous sur Théophile Gautier. Il participe à l’inconvénient de plusieurs de vos publications : le caractère en est si fin que la lecture en est pour moi difficile. .J’y ai cependant aperçu que vous appréciez notre critique comme il doit l’être et comme je le fais moi-même. Je vous dirai même que depuis je suis tombé sur un ouvrage que vous louez dignement, mais dont je n’avais point connaissance, malgré son ancienneté. Mademoiselle de Maupin. J’en ai été ravi : j’y ai trouvé Gautier sous un aspect que je ne connaissais pas, ce qui augmente mon admiration, c’est sa jeunesse à l’époque où il l’a composé.

» Mille excuses et amitiés. »


(1) Baudelaire s’employait à obtenir de Delacroix un dessin pour Poulct-Malassis, fort zélé collectionneur. Ce 27 juin 1809.


u Cher Monsieur,


» Comment vous remercier dignement pour cette nouvelle preuve de votre amitié (1). \ous venez à mon secours au moment où je suis houspillé ou vilipendé par un assez bon nombre de critiques sérieux et soidisant tels. Ces messieurs ne veulent que du grand, et j’ai tout bonnement envoyé ce que je venais d’achever, sans prendre une toise pour vérifier si j’étais dans les longueurs prescrites pour arriver convenablement à la postérité, dont je ne doute pas que ces Messieurs ne m’eussent facilité l’accès. Ayant eu le bonheur de vous plaire, je me console de leurs réprimandes. Vous me traitez comme on ne traite que les grands morts ; vous me faites rougir tout en me plaisant beaucoup ; nous sommes faits comme cela.

» Adieu, cher Monsieur ; faites donc paraître plus souvent quelque chose : vous mettez de vous dans tout ce que vous faites, et les amis de votre talent ne se plaignent que de la rareté de vos apparitions.

» Je vous serre la main bien cordialement. »

5.

Champrosay, le 8 octobre 1861.

Mon cher monsieur,

» Je ne vois qu’au retour d’un voyage, qui m’a éioïr(1) Salon de 1859, Revue Française, 10 et 20 juin. gné quelque temps de Paris, votre article (i) toujours si bienveillant et d’une tournure si originale, comme tout ce que vous faites, sur mes peintures de SaintSulpice. Je vous remercie bien sincèrement et de vos éloges et des réflexions qui les accompagnent et les confirment sur ces effets mystérieux de la ligne et de la couleur, que ne sentent, hélas ! que peu d’adeptes. Cette partie musicale et arabesque n’est rien pour bien des gens qui regardent un tableau comme les Anglais regardent une contrée quand ils voyagent : c’est-àdire qu’ils ont le nez dans le Guide du voyageur, afin de s’instruire consciencieusement de ce que le pays rapporte en blé et autres denrées. De même, les critiques bons sujets veulent comprendre afin de pouvoir démontrer. Ce qui ne tombe pas absolument sous le compas ne peut les satisfaire : ils se trouvent volés devant un tableau qui ne démontre rien et qui ne donne que du plaisir,

» Vous m’avez écrit, il y a deux mois, relativement au procédé que j’emploie pour peindre sur mur ; mais je ne savais où adresser ma réponse. Je prends le parti aujourd’hui de vous adresser mes actions de grâces au bureau de la revue.

» Mille sincères amitiés et remerciements » E. Delacroix fa’). »

10 et 20 juillet ; Œuvres complètes, Curiosités esthétiques.

(1) Peintures murales d’Eugène Delacroix (Revue fantaisiste, i5 septembre 1861 ; Œuvres complètes, I’Art romantique.)

(2) Nous n’avons pas la contre-partie de cette corres LETTRE DE M. EMILE DESCHA>*EL

« Mon cher Baudelaire,

» Je trouve ton petit mot en arrivant de Mulhouse, où je viens de faire des conférences. Le feuilleton en question i) est dans les Débals du i5 octobre i864— Je n’ai par le temps du tout d’aller te le chercher, attendu que je dois faire ce soir ma conférence ordinaire rue

pondance, et il n’est que rarement question de Delacroix dans les Lettres. Citons toutefois ce significatif passage d’une lettre à M. Jules Troubat (5 mars 1866) : « J’ai été bien heureux d’apprendre le rétablissement de SainteBeuve. Je n’ai éprouvé d’émotions de ce genre, pour la santé d’autrui, que pour E. Delacroix qui était pourtant un grand égoïste. Mais les affections me viennent beaucoup de l’esprit.

Une note de M. Buisson explique peut-être la réserve dont Baudelaire tempère ici la protestation de sa sympathie :

« Delacroix le [Baudelaire] remerciait beaucoup. Mais je sais qu’il s’est plaint, dans l’intimité, du critique qui trouvait à louer dans sa peinture je ne sais quoi de malade, le manque de santé, la mélancolie opiniâtre, le plombé de la fièvre, la nitescence anormale et bizarre de la maladie. — « Il m’ennuie à la fin », disait-il, car vous pouvez croire, Monsieur, que le goût du blet, aujourd’hui à la mode, n’était nullement de son goût, — du goût de Delacroix. »

(1) Nous avons parlé de ce feuilleton dans I’Etude biographique. M. Emile Deschanel y donnait quelques vers rimes par son ancien condisciple « pendant les classes de mathématiques ». — Lettre communiquée par M. Albert Ancelle. cîc la Paix, et repartir demain matin pour la Belgique el la Hollande. Nous pourrons nous rencontrer une minute à Bruxelles, le jeudi 6 avril, si tu viens le soir à ma conférence du Cercle artistique.

» Merci pour ton dernier volume ; j’ai les deux premiers d’Edgard Poe, je les ai célébrés dans <X Indépendance, comme les Fleurs du mal, mais je n’ai jamais reçu ni Arthur Gordon Pym, ni Eurêka. « Tout à toi.

» Emile Deschanel.»

Paris, 29 mai 65.

LETTRES DE MAXIME DU CAMP (i)

[i85a ?] a Monsieur,

» J’ai reçu effectivement les 18 pages de copie que vous aviez adressées à Théophile Gautier et je les ai envoyées à l’imprimerie où elles ne seront mises en main qu’après les trois articles qui précèdent le vôtre.

» Je ne sais encore si une coupure sera nécessaire, mais d’après la composition du numéro, il me semble très difficile que vous puissiez passer en une seule fois (2). Au reste, quand nous en serons là, j’aurai l’honneur de vous prévenir en vous priant aussi de mettre une grande célérité dans la correction des épreuves, car notre mois est un peu court et il importe de toujours arriver à temps.

(1) Communiquées par M. Albert Ancelle.

(2) Il s’agit sans doute d’Edgar Allan Poe, sa vie et ses ouvrages, article qui parut en deux fois dans la Revue de Paris (mars et avril i852). » Je vous prie de vouloir bien agréer, .Monsieur, l’assurance de ma considération la plus distinguée. »

36 rue Saint-Lazare.

2.

IMPRIMERIE-LIBRAIRIE DE PILLET FILS AINE

rue des Grands —Augustins, 5

PARIS..

« Monsieur C. Baudelaire,

» Vos épreuves seront prêtes à être corrigées samedi, 21 courant, à midi, à notre imprimerie, 5, rué des Grands-Augustins, chez Pillet fils aîné. — Je vous prie d’y mettre grande diligence et de donner le Bon à tirer séance tenante.

» J’ai l’honneur de vous saluer,

» Maxime Du Camp, (i) »

lettre de m. armand dumesxil (l>) ?

27 juin [1809.]

« Mon cher ami,

» Je viens de lire vos deux articles du salon que m’a communiqués mon bon ami II. Val more. « Lis cela,


(1) Asselineau, on s’en souvient, fait allusion à ce billet, rédigé incontestablement en des termes un peu secs, dans ses Baudelairiana. — V. les Souvenirs littéraires de Maxime du Camp (Hachette, 1892). On sait que Le Voyage est dédié à leur auteur.

(2) Nous avons tenu entre nos mains, chez M. Ancelle, m’a-t-il dit, tu seras content, tu y retrouveras deux mots obligeants sur Fromentin ; mais ce qui te sera au moins aussi agréable, une appréciation qui n’a rien des banalités convenues, des choses ingénieuses qui souvent vont au fond, un mépris vigoureux des jugements vulgaires joint à une chaleur sincère. »

» C’était plus qu’il n’en fallait avec votre nom pour me rendre curieux et je vous ai lu en gourmand qui ne se hâte pas. — Les deux numéros de la Revue française 1} sont là ; Eugène les trouvera en rentrant et je ne doute pas qu’il en partage mon impression qui est toute d’approbation et de contentement.

» Je n’ai pas une individualité assez précise pour être exclusif. J’estime même chez un adversaire, en politique par exemple, car c’est sur ce terrain que je me sens le plus entier, la violence des convictions, et, dans un entretien régulier, je suis assez disposé aux concessions. Cependant, à travers mon éclectisme, j’estime l’absolu chez autrui, je suis homme à tolérer presque les exagérations — à cette condition que l’on ne m’appellera ni voleur ni canaille sous prétexte de me

l’original de cette lettre signée seulement Armand, et, sans avoir une certitu-de absolue sur son origine, nous croyons pouvoir en risquer l’attribution à M. Dumesnil, ancien condisciple de Baudelaire, et qui, nous a-t-on rapporte, l’aurait obligé plusieurs fois de ses conseils et de son influence — de cette dernière, notamment, pour lui obtenir une pension ou des secours du ministère d’Etat où il occupait une haute situation. L’Eugène dont il est ici question serait Eugène Fromentin, intime ami de M. Dumesnil.

(i) C’est donc du Salon de 1859 qu’il s’agit (Revue française, ro et 20 juin, i er et 20 juillet 1859). convaincre que vous pensez fermement ce que vous dites.

» Ce qui me plaît dans votre talent, c’est qu’il vous appartient, que vous n’achetez ni vos idées ni vos épithètes chez le revendeur, et que vous plaidez une cause juste et que vous la plaidez bien.

» Au saut du lit, j’ai parlé de vos articles et de vous en bloc à un camarade, garçon d’esprit que j’aime de longue date, et qui, de-ci de-là, pense comme moi.

» J’ai été tout surpris de voir qu’il ne vous aimait pas. 11 me cita vos vers et votre première préface de Poe. » Il y a des beautés dans ses Fleurs du mal, beaucoup d’habileté ; mais combien d’images rebutantes, de fausse vigueur, de visions injustifiables. Ce sont des peintures de charnier, c’est une débauche de pourriture. Quant à sa prose, combien d’absurdités et de paradoxes, d’emmêlement, autant lire un livre d’algèbre. Je lis par curiosité, par entêtement, pour voir où il a prétendu me conduire, ce qu’il a voulu démontrer, et je sors de là avec l’esprit très fatigué, mais sans une conviction bien nette. »

» J’ai répondu : lis la Revue française. La langue de Baudelaire n’est pas toujours absolument fluide (bien que sa traduction soit d’une décision d’allure merveilleuse ; on voit à ses parenthèses, qu’il les déguise ou qu’il les avoue, qu’il est au contraire curieux de précision qu’il tient à ne rien omettre. Il exige un peu plus d’attention que le commun des livres, précisément parce qu’il contient davantage et qu’il envisage autant qu’il le peut une idée autrement que par ses surfaces. Il est certain d’ailleurs que plus il va, plus il acquiert de cerlitude.il devient plus accessible sans rien sacrifier de sa personnalité, mais seulement en s’abandonnant davantage, en étant moins tendu. On comprend que la publicité n’est plus pour lui un accident, et, en se persuadant que ce qu’il n’a pas dit aujourd’hui, il le dira demain, il allège son discours d’autant. Considère du reste que ce n’est là un conteur ; c’est un esprit éminemment critique, un tempérament inquiet, nerveux, qui n’a jamais eu la prétention de se divertir, et qui cherche avant tout sa propre satisfaction dans ce qu’il produit.

» Je tenais à vous rapporter le pour et le contre. La défense ne vaut pas mieux que l’attaque ; ni l’une ni l’autre ne sont nouvelles pour vous. On est parti, pour vous juger, de votre long silence ou de bizarreries plus ou moins prouvées : certaines théories, \otre genre de vie ont fait dire que vous aviez l’esprit et le corps également malades — certains de vos vers ont encore témoigné contre vous et soulevé beaucoup de répugnances. Aujourd’hui l’approbation tend à gagner le dessus et vous prenez votre rang.

» À tel ou tel qui ne vit que par la forme, par le procédé et les complications savantes, je ne dirai rien ; — à vous mieux nourri, plus vigoureux,je dirai : simplifiez, loin d’y perdre vous y gagnerez, Vous avez les idées et la couleur, aimez la clarté qui les fait vivre . Vous avez pour vous la maturité, la sensibilité, la réflexion, allez devant vous. Je le maintiens : vous êtes en réel progrès et sur la voie de la pleine santé. Après avoir lu tant de vers résonnants, tant de critiques vides, c’est pour moi une satisfaction sincère et très vive de relire votre critique et vos vers.

» Armand. »

« Une seule réserve : je n’entends rien à l’association que vous imaginez parfois de la philosophie et de la religion. Je déteste les doctrines de Veuillot, je l’admire comme écrivain. Je le trouve conséquent. — Les engueulements, la vieille maîtresse et les principes de M. Barbey me paraissent être le comble du ridicule. Que m’avez-vous donc dit de votre orthodoxie ? Ici vous m’échappez parfaitement. »


LETTRES DE GUSTAVE FLAUBERT


1 [6].


Mon cher ami,

» J’ai d’abord dévoré votre volume d’un bout à l’autre, comme une cuisinière fait d’un feuilleton, et maintenant, depuis huit jours, je le relis, vers à vers, mot à mot, et franchement cela me plaît et m’enchante.

» Vous avez trouvé le moyen de rajeunir le romantisme. Vous ne ressemblez à personne (ce qui est la première de toutes les qualités). L’originalité du style découle de la conception. La phrase est toute bourrée par l’idée, à en craquer.

» J’aime votre âpreté, avec ses délicatesses de langage qui la font valoir, comme des damasquinures sur une lame fine.

» Voici les pièces qui m’ont le plus frappé : le sonnet XVIII : la Beauté ; c’est pour moi une œuvre de la plus haute valeur ; — et puis les pièces suivantes : l’Idéal, la Géante (que je connaissais déjà) la pièce XXV :

Avec ses vêtements ondoyants et nacrés…


» Une charogne ; Le chat (p. 79) ; Le beau Navire ; À une dame créole ; Spleen (p. 140), qui m’anavré, tant c’est juste de couleur ! Ah ! vous comprenez l’embêtement de l’existence, vous ! Vous pouvez vous vanter de cela, sans orgueil. Je m’arrête dans mon énumération, car j’aurais l’air de copier la table de votre volume. Il faut que je vous dise pourtant que je raffole de la pièce LXXV, Tristesse de la lune :

Qui d’une main distraite et légère caresse,
Avant de s’endormir, le contour de ses seins…


et j’admire profondément le Voyage à Cythère, etc., etc.

» Quant aux critiques, je ne vous en fais aucune, parce que je ne suis pas sûr de les penser moi-même dans un quart d’heure. J’ai, en un mot, peur de dire des inepties dont j’aurais un remords immédiat. Quand je vous reverrai cet hiver, à Paris, je vous poserai seulement, sous forme dubitative et modeste, quelques questions.

» En résumé, ce qui me plaît avant tout dans votre livre, c’est que l’art y prédomine. Et puis vous chantez la chair sans l’aimer, d’une façon triste et détachée qui m’est sympathique. Vous êtes résistant comme le marbre et pénétrant comme un brouillard d’Angleterre.

» Encore une fois, mille remerciements du cadeau. Je vous serre les deux mains très fort.

» À vous. »
Croisset, 13 juillet.


2.


Vendredi, 14 août [1857.]

» Je viens d’apprendre que vous êtes poursuivi à cause de votre volume ; la chose est déjà un peu ancienne, me dit-on. Je ne sais rien du tout, car je vis ici comme à cent mille lieues de Paris.

» Pourquoi ? Contre qui avez-vous attenté ? Est-ce la religion ? Sont-ce les mœurs ? Avez-vous passé en justice ? Quand sera-ce ? etc.

» Ceci est du nouveau : poursuivre un volume de vois ! Jusqu’à présent la magistrature laissait la poésie fort tranquille.

» Je suis grandement indigné. Donnez-moi des détails sur votre affaire si ça ne vous embête pas trop, et recevez mille poignées de mains des plus cordiales.

» À vous. »


3.


« Mon cher ami,

» J’ai reçu les articles sur votre volume. Celui d’Asselineau m’a fait grand plaisir. Il est, par parenthèse, bien aimable pour moi. Dites-lui de ma part un petit mot de remerciement. Tenez-moi au courant de votre affaire, si ça ne vous ennuie pas trop. Je m’y intéresse comme si elle me regardait personnellement. Cette poursuite n’a aucun sens. Elle me révolte.

» Et on vient de rendre des honneurs nationaux à Béranger ! à ce sale bourgeois qui a chanté les amours faciles et les habits râpés !

» J’imagine que, dans l’effervescence d’enthousiasme où l’on est à l’encontre de cette glorieuse binette, quelques fragments de ses chansons (qui ne sont pas des chansons, mais des odes de Prudhomme), lus à l’audience, seraient d’un bel effet. Je vous recommande ma Jeanneton, la Bacchante, la Grand’mère, etc. Tout cela est aussi riche de poésie que de morale. Et puisqu’on vous accuse, sans doute, d’outrage aux mœurs et à la religion, je crois qu’un parallèle entre vous deux ne serait pas maladroit. Communiquez cette idée (pour ce qu’elle vaut ?) à votre avocat [7].

» Voilà tout ce que j’avais à vous dire, — et je vous serre les mains.

» À vous. »
23 août 1857 [8].

4.


» Je vous remercie bien, mon cher ami. Votre article [9] m’a fait le plus grand plaisir. Vous êtes entré dans les arcanes de l’œuvre, comme si ma cervelle était la vôtre. Cela est compris et senti à fond.

» Si vous trouvez mon livre suggestif, ce que vous avez écrit dessus ne l’est pas moins, et nous causerons de tout cela dans six semaines, quand je vous reverrai.

» En attendant, mille bonnes poignées de mains encore une fois.

» Tout à vous. »
Mercredi soir, Croisset.


5 [10].


Croisset, 3 juillet 1860.

» Avec bien du plaisir, mon cher ami, je recevrai votre visite. Je compte dessus. Ce serait un grand hasard si vous ne me trouviez pas ; mais, par excès de prudence, prévenez-moi la veille, cependant.

» Je vous lirai du Novembre [11], si cela peut vous divertir. Quant au Saint-Antoine, comme j’y reviendrai dans quelque temps, il faudra que vous attendiez.

» J’ai bien des choses à vous dire.

» Mille cordialités. Tout à vous. »


6.


Dimanche.

» Je vous envoie la lettre que j’ai reçue de Sandeau [12] hier matin ; je vous prie de ne pas la perdre et de me la rendre, quand vous l’aurez lue, mon cher Baudelaire.

» Et vous me remerciez trop pour un petit service qui ne m’a coûté rien du tout.

» Comment voulez-vous que je connaisse l’article de Sainte-Beuve ? [13] Qui m’en aurait parlé puisque je ne vois personne ?

» Je compte me livrer avec vous à un fier dialogue dans une quinzaine de jours.

» Mille poignées de mains,
» À vous, »
» Gustave Flaubert [14]. »

LETTRES DE M. ARMAND FRAISSE


1.


Lyon, 9 août 1860.
« Monsieur et ami,

» Je vous envoie, en même temps que cette lettre, le compte rendu, dans le Salut public, de vos Paradis. Soulary a du vous dire les causes de mon retard ; maladie d’abord et paresse ensuite. Je serai plus diligent pour la prochaine édition de vos Fleurs du mal que j’attends avec une vive impatience. Je ne connais aucune des nouvelles pièces, je sais cependant que vous en avez publiées (sic) plusieurs dans divers recueils. Mais je ne les ai pas sous la main et la difficulté de les chercher m’a privé du plaisir de lire vos beaux vers.

» Avez— vous suivi le procès de Saint-Cyr ? Jamais le principe de Y Esprit de perversité pose par E. Poe n’a reçu une plus forte confirmation. Ces trois hommes n’avaient aucune preuve contre eux ; ils n’avaient qu’à nier pour être acquittés. Tous les trois sucessivement ont avoué, le plus béte le premier et le plus fort à la lin. La dernière scène (à huis clos) où Joannon, mis en face d’un co-détenu révélateur, a été mis aux abois cl a fini, par se livrer, a eu un caractère d’horreur qui complète le drame. Il y aurait une curieuse étude à faire sur ce très horrible et très bizarre procès. Si vous ne l’avez pas suivi, lisez-le, vous y trouverez un puissant intérêt dans la façon dont tout cela a été peu à peu découvert.

» J’ai essayé un jour de fumer du haschisch ; j’ai éprouvé un assez violent mal de tête et rien autre. Où trouve-t-on cet extrait gras dont vous parlez ? Je ne serais pas fâché d’en faire l’expérience une fois et de devenir Dieu à mon tour (i).

» Il existe à Lyon une feuille hebdomadaire de la plus parfaite nullité, intitulée la France littéraire, qui a publié un article venu de Paris sur vos Paradis. Ce n’est pas très méchant, mais c’est très vertueux. Si vous y tenez le moins du monde, je me procurerai le n° et je vous l’enverrai.

(i) Nous avons donné dans une note, p. 193,1111 curieux passage d’un billet, — on ne le trouve pas dans les Lettres, — où Baudelaire dissuade son correspondant de tenter aucune expérience de cet ordre. » Je vous écris à Honfteur.ne sachant pas si vous êtes en ce moment à Paris.

» Croyez à mes sentiments très dévoués. »

À la direction de l’octroi, 2. Sala, 44, Lyon,

2.

Lyon, 21 mars i865.

« Monsieur,

» Je vous remercie du volume de Poe que vous m’avez fait parvenir. J’ai déjà les précédents. Je ne puis vous envoyer les articles que vous me demandez sur les Fleurs du mal. Ils remontent à 1807 et ne se trouvent plus que dans la collection reliée du Salut Public. Je ne pourrai que les faire copier si vous tenez à les avoir Ce sera très facile.

w J’aurai l’honneur de vous écrire après avoir lu ce dernier volume de Poe. À première vue, il me parait dans d’autres conditions qu’ Eurêka, où je n’ai rien compris, je l’avoue à ma honte. Je n’ai pu qu’admirer votre courage d’avoir mené à honne fin, avec votre talent accoutumé, cette terrihle traduction.

» Vos petits poèmes en prose ont —ils paru en un volume ? Si cela est, où peut-on les trouver et sous quel titre ?

» Je parlerai du volume Poe bientôt et vous enverrai l’article.

» Votre très dévoué,

» All\ï\M) Kk.USSE (i). »

Rue Duchanel,8. (1) Lettres communiquées par M. Albert Ancellc. — Parmi LETTRES DE M, ALFRED GUICIION (l


Paris, le 23 mai 1860.

« Monsieur,

» C’est avec un profond intérêt que j’ai lu les notes relatives à Edgard Poe (sic), contenues dans votre admirable traduction de ses Histoires extraordinaires.

» Votre talent littéraire et l’élévation de votre pensée étaient seuls capables de définir et d’analyser les belles et étranges conceptions de ce poète ; aussi est-ce à vous, Monsieur, que je dois en grande partie les ineffables jouissances que j’ai trouvé (sic) dans la lecture de ses ouvrages.

» Si Edgard Poe a franchi les hauteurs les plus arides de ï esthétique et plongé dans les abîmes les moins explorés de V intellect humain, vous avez la gloire de l’avoir suivi dans ces étonnantes perspectives en nous les révélant dans toutes leurs splendeurs.

» Vivement désireux de connaître plus intimement Edgard Poe, je me suis adressé à MM. Michel Lévy, qui m’ont répondu qu’il n’y avait que les deux volumes : Histoires extraordinaires et la Relation d’Arthur

les articles publiés par M. Armand Fraisse sur la vie et l’œuvre de Baudelaire, nous renvoyons le lecteur particulièrement à ceux des 4, 24 et 29 mai 1869. (Salât public de Lyon).

(1) Communiquées par M. Albert Ancelle. — Alfred Guichon de Grandpont, auteur de deux plaquettes sur les choses maritimes, a traduit du latin la « Dissertation sur la liberté des mers », de Hugo Grotius. Gordon Pym qui fussent traduits. Je supposais que Le Corbeau existait en français, parce que j’en avais lu un fragment placé en épigraphe. Aussi viens-je auprès de vous, Monsieur, dans l’espoir d’obtenir de votre obligeance de plus amples renseignements.

»En terminant ces lignes, permettez-moi, Monsieur, de vous présenter l’expression de mes sympathies avec l’assurance de ma considération la plus distinguée. »

2.

Paris, le 12 juillet 1860. « Monsieur,

» Il y a quelques [sic) temps que j’eus recours àvotre obligeance pour obtenir des renseignements sur les œuvres d’Edgard Poe, vous avez bien voulu m’honorer d’une réponse contenant de précieuses indications, et ainsi j’ai complété ma collection par : L’Ange du bizarre, Un Evénement à Jérusalem, Eléonora, et la Genèse d’un Poème.

» Permettez-moi donc, Monsieur, de vous en exprimer toute ma reconnaissance, car sans vous, je n’aurais pu augmenter ma richesse.

» Je suis avide de tout ce qui se rattache au grand Poète, et, en lisant votre intéressant ouvrage : Les Paradis artificiels, j ’ai été heureux d’y rencontrer les lignes traitant de Poe et de ses personnages. Aujourd’hui la somme de mon admiration pour ce génie s’est tellement accrue, que mon désir serait de connaître quelle forme terrestre revêtit une telle âme ? En con tcmplant ses traits,, il me semble qu’on peut y voir briller le principiam individuationis de son étrange nature ? Je l’ai vainement cherché, ce portrait, sans avoir pu recueillir vestige qu’il existe seulement, et je viens vous prier, Monsieur, de bien vouloir encore m’aider de votre direction dans cette recherebe.

» Je saisis l’occasion que me procurent ces lignes pour me recommander à votre souvenir bienveillant dans le cas où vous feriez paraître de nouvelles notes sur cet auteur, dont la beauté sinistre ne peut revivre que sous votre inspiration.

» Veuillez agréer, Monsieur, l’assurance de ma plus haute estime avec mes respectueuses salutations. »

3,

Paris, le 16 juillet 1860.

« Monsieur,

» C’est avec effusion que je viens vous remercier pour le plaisir que m’a causé votre lettre (1). Je suis heureux d’apprendre qu’un recueil de morceaux inédits paraîtra bientôt, et cela par vos soins, ce qui à mes yeux en assure la perfection.

» Quant aux trois œuvres que vous mentionnez, il est vrai que vous m’aviez prévenu qu’elles étaient inexactes, aussi les ai-je lues comme telles, ce qui me fait désirer de les connaître dans leur correcte beauté.

» Je vous remercie pour les deux portraits que vous

(1) V. le Charles Baudelaire, Lettres, i3 juillet 1860. me tracez de l’auteur, et la pensée de les reproduire l’un et l’autre aura le mérite de représenter Poe sous deux types bien différents.

» De même il est nécessaire dans ses œuvres de le connaître dans tous ses genres si opposés entre eux. En cela, Eléonoram’à révélé un genre nouveau, plein d’ineffable suavité, de paix et d’angélique douceur dans le dénoûment. Quel contraste avec l’Amontillado ! Ici les caresses d’un ange et là une vengeance odieusement sata nique. L’on s’étonne qu’un même homme ait créé de tels extrêmes, et surtout qu’il les ait traités avec une si parfaite intelligence.

» Aujourd’hui la mort prématurée d’Egard Poe serait pour moi une source d’éternels regrets si votre nom n’était pas aussi intimement lié au sien.

» Agréez, Monsieur, mes sincères remerciements avec mes respectueuses "salutations.

» Votre dévoué. » Alfred Guiciion. »

lettres de c0xstaxt1x guys (i)

I.

Dimanche, 3o décembre 1860, 28, boulevard des Italiens.

« Dear Sir,

» Dites-moi franchement !

» Ça vous dérangc-t-il que j’aille vous voir là où vous êtes maintenant ?

(1) Lettres communiquées par M. Albert Ancelle. — » J’aurais à vous parler affaire, sans compter tout le plaisir que ça me ferait de passer quelques heures avec vous.

» Réponse s. v. p. Dites-moi le jour et l’heure.

» Pas le matin !


» Bonjour, bon an.


Your’s friendly. »


4 heures.


« Yous voyez, je ne m’appartiens pas ; j’allais profiter de votre aimable invitation, je m’en faisais une joie, mon anglo-saxon me tombe sur le dos, et comme c’est pour urgente affaire, je ne puis shake him off décent ly.

» Excuses et regrets bien sincères.

» Je suis enchanté pour mon compte du retard dont vous me parlez, j’ai dix jours de plus à vous voir.

» Your friendly old » G. Guys. »


On sait que M. Constantin Guys est le héros du Peintre de la vie moderne, et que, parmi les Fleurs du mal, le Rêve parisien lui fut dédié. — Sur les rapports de Baudelaire et de Constantin Guys, voyez les Lettres, passim, et notamment a3 décembre 1869, 8 janvier, 4 et 16 février 1860. LETTRE DE AI. IIOSTEIN i)

Paris, le il novembre i854. « Monsieur,

» Je vous remercie de la confiance que vous avez en moi.

» Je vous remercie également d’avoir pensé à mon théâtre pour lui offrir ce que vous considérez, et ce qui est en effet, sous beaucoup de rapports, une bonne fortune littéraire (2).

» Mais permettez-moi de vous exposer en peu de mots ce qui m’empêche de donner suite à cette offre bienveillante.

» D’abord je ne partage pas complètement votre enthousiasme pour cette œuvre de Diderot.

» Yauriez-vous pas été séduit par le paradoxe plus que par la réalité des situations et des caractères ?

» Certes, il y a une notable dépense de fantaisie, d’entrain, d’humour, dans cette pièce si mal intitulée : Est-il bon ? etc.

» Mais est-ce là une pièce de théâtre ? Je n’entends pas seulement parler du théâtre de la Gaîté, mais du théâtre en général.

» Peu ou point d’intérêt, des caractères plutôt exprimés que finis, des situations où l’intrigue — et quelle intrigue ! — supplée à la passion et à la combinaison. Voilà pour le fonds.

(1) Publiée par le Charles Baudelaire, SouvenirsCorrespondances .

(2) V. le billet de Baudelaire du 8 novembre i85/j, auquel cette lettre répond. » Quant à la forme, je me montrerai plus disposé à la louer. \on pas que le dialogue étincelle de traits philosophiques, satiriques ou comiques ; mais à défaut de ces qualités précieuses, le style a une allure vive, animée, pressée d’aller au but, ce qui ne manque pas de charme pour nous autres Français, toujours si affairés quand nous écoutons, et si disposés à tenir en grande estime la brièveté de ceux qui nous parlent.

» Voilà une opinion sur l’œuvre dans son application à la scène française en général ; en ce qui concerne la Gaîté, en particulier, permettez-moi de vous déclarer que nous ferions une bien triste, bien déplorable épreuve, si nous soumettions à ce public l’œuvre de Diderot.

» Oh î Monsieur, venez-vous si peu dans notre théâtre que vous ayez pu vous faire un seul instant d’illusion sur ce point !

» Je n’entreprendrai pas de vous décrire l’esthétique de notre genre. Qu’il me suffise de vous affirmer que je fais fausse route toutes les fois que je ne me borne pas purement et simplement à être le continuateur (je dis continuateur et non imitateur) des Pixérécourt, Gaignez, etc.

,) Toutes les tentatives engagées par moi, en dehors de ce genre, m’ont été nuisibles ou funestes.

) Maintenant, est-ce un bien, est-ce un mal qu’il en soit ainsi ?

» Au premier abord, on regrette le résultat ; à une seconde réflexion, on s’en console.

» En effet, si le mouvement littéraire procédait de bas en haut, c’est-à dire de la Gaîté à la ComédieFrançaise, le progrès deviendrait bientôt impossible. La Gaîté serait bientôt le Théâtre-Français, et le Théâtre-Français, que serait-il ?

» — Tout enseignement veut d’abord des écoliers, et non une classe de professeurs. Réjouissons-nous donc d’avoir encore dans le peuple un public d’écoliers.

» C’est pour ce public, c’est pour ces écoliers que le théâtre de la Gaîté est fait. Il y a tout un enseignement relatif, et voilà pourquoi notre genre, ridicule ailleurs, est encore si bon chez nous, que certaines pièces dites progressives n’y ont pas fait le sou.

» Ceci posé, je vous offre, pour Y Ivrogne (1), tous mes bons offices.

» Votre dévoué,

» Hostein. »

lettres de m. edouard iiol ssaye (2)

I.

Paris, le 3i janvier i85g.

L’Artiste

Direction

2 5, rue Louis le Grand.

« Cher monsieur, » Décidément, voulez —vous faire l’étude sur Gautier ; ; Si oui, donnez-la cette semaine ; si non, je vais la faire faire par un autre ami de Gautier. » Une réponse, je vous prie.

» Et tout à vous. »

(1) V. ce projet de drame dans ÏEtude b’uHjrapJiique, p. il\o, et, plus loin, la lettre de Tisserant.

(2) Communiquées par M. Albert Ancelle.

2.


Mardi, le 15 février 1859.
« Cher monsieur,

» Tout est pour le mieux. Je vous enverrai votre article lorsqu’il sera composé et je le publierai dans l’un des prochains numéros. Théo est toujours à Saint-Pétersbourg ; on prétend qu’il revient, je n’en ai aucune nouvelle, mais il est inutile, je crois, de lui envoyer votre article qui sera pour lui une charmante surprise au retour [15].

» Votre très dévoué,

» Édouard Houssaye. »


LETTRES DE VICTOR HUGO


1.


Hauteville-House. 6 octobre 1859.

« Votre article sur Théophile Gautier, Monsieur, est une de ces pages qui provoquent puissamment la pensée. Rare mérite, faire penser ; don des seuls élus. Vous ne vous trompez pas en prévoyant quelque dissidence entre vous et moi. Je comprends toute votre philosophie (car, comme tout poète, vous contenez un philosophe) ; je fais plus que la comprendre, je l’admets ; mais je garde la mienne. Je n’ai jamais dit : l’Art pour l’Art ; j’ai toujours dit : l’Art pour le Progrès. Au fond, c’est la même chose, et votre esprit est trop pénétrant pour ne pas le sentir. En avant ! c’est le mot du Progrès ; c’est aussi le cri de l’Art. Tout le verbe de la Poésie est là. Ite.

9 Que faites-vous donc quand vous écrivez ces vers saisissants : Les Sept Vieillards et Les Petites Vieilles que vous me dédiez et dont je vous remercie ? Que faites-vous ? Vous marchez. Vous allez en avant. Vous dotez le ciel de l’art d’on ne sait quel rayon macabre. "Vous créez un frisson nouveau.

» L’Art n’est pas perfectible, je l’ai dit, je crois, un des premiers, donc je le sais ; personne ne dépassera Eschyle, personne ne dépassera Phidias ; mais on peut les égaler, et pour les égaler il faut déplacer l’horizon de l’Art, monter plus haut, aller plus loin, marcher. Le poète ne peut aller seul, il faut que l’homme aussi se déplace. Les pas de l’Humanité sont donc les pas mêmes de l’Art. — Donc, gloire au Progrès.

» C’est pour le Progrès que je souffre en ce moment et que je suis prêt à mourir.

» Théophile Gautier est un grand poète, et vous le louez comme un jeune frère, et vous l’êtes. Vous êtes, Monsieur, un noble esprit et un généreux cœur. Vous écrivez des choses profondes et souvent sereines. Vous aimez le Beau. Donnez-moi la main.

u Et quant aux persécutions, ce sont des grandeurs. — Courage ! 1) »

(1) Celte lettre a paru, comme on sait, en tête de la Hauteville-house, 29 avril 1860 (1).

« Vous m’avez envoyé, cher poète, une bien belle page ; je suis tout heureux et très fier de ce que vous voulez bien penser des choses que j’appelle mes dessins à la plume (2), j’ai fini par y mêler du crayon, du fusain, de la sépia, du charbon, de la suie et toutes sortes de mixtures bizarres qui arrivent à rendre à peu près ce que j’ai dans l’œil et surtout dans l’esprit. Gela m’amuse entre deux strophes.

» Puisque vous connaissez M. Méryon, dites-lui que ses splcndides eaux— fortes m’ont ébloui. — Sans la couleur, rien qu’avec l’ombre et la lumière, le clairobscur tout seul et livré à lui même : voilà le problème de l’eau-forte. M. Méryon le résout magistralement. Ce qu’il fait est superbe. Ses planches vivent, rayonnent et pensent. Il est digne de la page profonde et lumineuse qu’il vous a inspirée (3). Vous avez en vous, cher penseur, toutes les cordes de l’art ; vous

plaquette : Théophile Gautier (1859). Baudelaire l’avait sollicitée par deux billets au moins, que nous n’avons pas trouvés dans le recueil du Mercure ; il était fort désireux de l’obtenir. (V. ses Lettres, 26 mirs, 7 août, 19 septembre, i cr octobre 1859 ) — On se rappelle que nous avons donné, dans I’Etude biographique, une première lettre d’Hugo, écrite au lendemain du procès des Fleurs.

(1) Publiée dans les Souvenirs-Correspondances.

(2) Salon de 1809, Œuvres complètes, II, p. 338.

(3) Ibid., p. 336. démontrez une fois de plus cette loi, que dans un artiste le critique est toujours égal au poète. Vous expliquez comme vous peignez, granditer.

» Je vous serre la main. »

3.

Bruxelles, 10 avril 1861.

« Monsieur,

)> La petite bibliothèque de Hauteville-house vous remercie ; elle a désormais votre beau volume complet. Je ne puis vous dire à quel point ce gracieux envoi me touche.

» Me voici voyageant ; on m’a cru très malade cet hiver, mais le changement d’air me remet ; je vais d’horizon en horizon, je quitte l’Océan pour la terre ; je cours à travers monts et vaux, et la grande nature du bon Dieu me guérit.

» Votre poésie aussi est un dictame.

» C’est elle qui a commencé ma guérison.

» Les vers calment et charment. Je vous rends grâce el je vous serre cordialement la main.

» Victor Hugo (i). »

(1) Cette lettre, à la différence des précédentes, ne figure pas dans le recueil Victor Hago, Correspondance, qu’ont édité MM. Calmann Lévy (1898, in-8°) ; nous devons à M. Ancclle sa communication, et à M. Georges Hugo l’autorisation de la publier.

Sur les rapports de Hugo et de Baudelaire, v. nos notes des p. 5o et 167, l’incident causé par l’article de Jean Rousseau (Figaro, G et i3 juin 1 858) et, passim, les Lettres, principalement aux années 1809, i865,i86G. Dans celles LETTRE DE MADAME VICTOR HUGO

u Comment ètes-vous ? cher Monsieur. Je vous envoie ce mot pour rassurer votre inquiétude, non que je vous crois sérieusement malade, mais c’est déjà trop que de ne pas avoir sa santé complète. Qu’au moins vos ennuis soient adoucis par la conviction que vous avez en nous des amis d’un dévouement absolu.

» Votre couvert est toujours mis ici, ne laissez donc pas votre place vide.

ci, Baudelaire laisse pleinement éclater l’antipathie qu’il nourrissait contre les idées philanthropiques d’Hugo et contre le caractère du romancier des Misérables. Les ennemis de notre poète, qui ne sont pas moins passionnés que ses amis, ne manqueront certainement pas cette occasion de le taxer d’hypocrisie, et feront ressortir de quelle monnaie il paya les services rendus… Ce faisant, ils négligeraient singulièrement un document d’un intérêt capital : La lettre au directeur du Figaro à propos de l’anniversaire de Shakespeare. (i4 avril i864-)

On sait ce que fut le banquet organisé à cette occasion : une manifestation politique masquée sous un prétexte littéraire, et aussi le premier acte d’une comédie destinée à lancer le dernier livre d’Hugo… Baudelaire, seul, eut le courage de protester. Et, dans sa lettre ouverte, — dont il ne demandait pas que la signature fût retranchée, — il qualifiait Hugo : « Ce poète (en qui Dieu, par un esprit de mystification impénétrable, a amalgamé la sottise avec le génie).., » il annonçait du Shakespeare : « Ce livre… comme tous ses livres pleins de beautés et de bêtises, va peut-être encore désoler ses plus sincères admirateurs… »

11 n’a guère dit autre chose dans ses Lettres. D’ailleurs, c’est un trait de caractère que nous retrouvons souvent » À vous de cœur, cher Monsieur.

« Adèle Victor Hugo (i). »

lettre de lecoste de lisle

Paris, l\ avril 1861.

« Mon cher ami,

» Lacaussade a dû vous prévenir que j’avais l’intention de parler des Fleurs du mal dans la Revue Européenne ; mais il est indispensable que vous arrachiez à de Broise un exemplaire de votre dernière édition que je n’ai pas. Je suis très heureux de l’occasion qui m’est offerte de dire tout ce que je pense de vous, et j’insisterai particulièrement, bien entendu, sur certains points que vos critiques, ou plutôt vos insulteurs, ont négligés par ineptie naturelle.

» rV oubliez pas mon exemplaire. » Tout à vous,

» LeCOXTE DE LlSLE (2). »

chez lui, cette liberté d’appréciation gardée envers ceux qu’il admire le plus : ne le voit-on pas prendre parti pour Flaubert à propos de Salambo, contre « l’oncle Beuve » lui-même ’)

(1) Nous n’avons pas la date de cette lettre, mais son texte indique suffisamment qu’elle fut écrite à Bruxelles et quand Baudelaire était déjà gravement atteint. Il faut donc la placer entre i865 et 1866.

(2) L’article annoncé parut dans la Revue Européenne, le i Cl décembre 18G1. Celui de Baudelaire sur Leconte de Lisle avait paru trois mois auparavant à la Revue fantaisiste. — Lettre communiquée par M. A. Ancclle. LETTRES DU COMMANDANT LEJOS>"E (i)


I.


4 janvier i864.

u Mille remerciements, mon cher Baudelaire, de votre aimable lettre et du bon souvenir que vous nous avez gardé. Nous parlons souvent de vous, le soir, au •coin du feu, et vous nous avez beaucoup manqué, le premier de l’an, jour où nous avons en effet dîné avec quelques intimes et où tout le monde a regretté votre absence. Mon cher ami, si la Belgique est pour vous l’antre de Polyphème, faites donc comme Ulysse, crevez l’œil de Cyclope et sortez.

» Je me suis occupé, hier, de l’affaire Malespine. J’ai vu M. Guéroult (2) qui m’a conduit dans le bureau dudit Malespine (3) , lequel a déclaré :

» i° Que Marie Roget était trop psychologique pour le journal, qu’elle conviendrait parfaitement à une Revue, mais que Y Opinion nationale ne pouvait admettre des développements de cette nature.

» 2 Que la scène du roman ayant été déplacée, et

(1) Nous savons peu de choses du commandant Lejosne, qui était des amis de Manet, Delacroix, de M im Meurice. etc., et s’était offert pour seconder Baudelaire dans ses négociations avec les éditeurs parisiens. — Théophile Silvestrc lui dédia son Eugène Delacroix. — V. Lettres, iG novembre i865.

(2) Le directeur de V Opinion Nationale.

(3) Rédacteur au même journal, et fondateur, sur la fin de l’Empire, de la Presse libre. l’action transportée de New-York à Paris, il en résultait des bizarreries typographiques inacceptables, etc. ,etc… je vous fais grâce du reste…

» Il n’y avait pas à marchander ni à raisonner avec ce personnage. Je me suis donc purement et simplement retiré. Le soir, je dînais chez Magnoncourt qui doit parler aujourd’hui à M. Guéroult, et battre en brèche le Malespine… Si, ce qui pourrait bien arriver, Guéroult se ravise, je vous en informerai de suite ; d’ici à peu de jours je serai fixé sur ce point.

» En attendant, les feuilles imprimées de votre nouvelle sont chez Michel Lévy, entre les mains de W. Noël Parfait qui les tient à ma disposition ou à celle de tel mandataire qu’il vous conviendra de désigner. Si donc vous vous décidez à traiter, soit avec Villemessant, soit avec La Madelène, vous pourrez leur indiquer l’endroit où sont vos feuillets, et la personne qui les remettra, soit à l’une, soit à l’autre, sur production d’une autorisation de vous.

» Il m’est bien difficile de vous renseigner sur la situation financière de la Revue de Paris. Dans le cas où vous voudriez savoir si le paiement de ces articles vous est assuré comptant, ou dans un court délai, je crois que vous feriez bien de le demander tout bonnement à La Madelène [16]. C’est une question qu’il est très naturel de poser, et à laquelle il peut répondre mieux que personne.

» Je n’ai pas vu Manet depuis le jour de l’an ; le jeudi d’avant, nous avions dîné chez sa mère avec Fiou pon(i) ; Bracquemond était venu dans la soirée. Je leur ferai part de vos amitiés à la première occasion. Manet travaille toujours beaucoup à son Christ insulté ; mais je n’ai pas vu sa toile depuis assez longtemps. Martinet ouvre son exposition du i5 au 20 janvier. Fioupon collectionne de plus en plus ; il a maintenant de quoi tenir boutique de marchand d’images ; à quel prix, grand Dieu !

» Adieu ! mon cher Baudelaire, si vous avez encore besoin de moi, ne craignez pas de me donner vos instructions. Ma femme a été très sensible à votre souvenir ; elle vous adresse ses meilleures amitiés, ses vœux pour le succès de vos affaires à votre prochain retour. » Tout à vous. »

a Le docteur L. Mabira vous serre la main. » 1


Le 20 septembre i865.

Place de Paris.

u … J’ai vu Julien Lemer, hier soir, il revenait de Fontainebleau où il était allé passer huit jours. Voici ce qu’il m’a dit :

» Auguste Garnier se soucie peu de conclure l’affaire en question. Son frère Ilippolyte en a, au contraire, la plus grande envie, et comme c’est lui qui

(1) M. Joseph Fioupon, que Monselet, dans sa Lorgnette littéraire, définissait : « Paresseux d’abord, homme de lettres ensuite. » M. Fioupon collectionnait les livres rares et les estampes de choix. mène la maison et dirige effectivement les affaires, il est très probable que la conclusion aura lieu… Lemer ira le voir et lui mettra l’épée dans les reins. . . Je vous, tiendrai au courant…

» Il parait que les Garnier ne comptent pas éditer votre ouvrage sur la Belgique ; ils craignent, dit Lemer, de nuire à leurs opérations commerciales avec cepays ( î . »

3.

22 janvier 65.

« . . . Marie Roget ne passe décidément pas à l’Opinion* J’ai chez moi les feuilles imprimées. Dites-moi, s’il vous plait, ce que j’en dois faire.

» Hier, nous avons eu, chez Manet, une petite soirée musicale où assistaient La Madelène, Fioupon^ Stevens, Bracquemond, Fantin, etc. Sachant que je devais vous écrire, tous vos amis m’ont chargé de mille choses pour vous. Comme toujours, on a regretté votre absence. Abrégez, mon cher ami, cet exil beaucoup trop prolongé… n

4.

3o janvier i865. u Tranquillisez-vous, mon cher Baudelaire, les

(i) Dans le magnifique dossier baudelairien de M. Àncelle, nous avons trouvé aussi les lettres de M. Julien Lemer. Mais leur substance toute se retrouvant dans celte lettre du commandant Lcjosne, nous n’avons pas cru utile de les reproduire. nouvelles ne sont pas mauvaises ; je comptais vous écrire aujourd’hui quand bien même je n’eusse pas reçu votre lettre. Je devais avoir, samedi a3, réponse de Villemessant au sujet de l’insertion de Marie Roget, cl j’attendais cette réponse pour vous expédier ma lettre ; malheureusement Villemessant ne s’est pas trouvé, ce jour-là, comme il me l’avait promis, aux bureaux du journal, et, sur cette affaire, je ne puis vous dire autre chose, sinon que je lui ai remis moimême les feuilles imprimées, et qu’il a paru parfaitement disposé à les insérer soit dans le Figaro, soit dans le Grand Journal.

» Quant à l’affaire Michel Lévy,, voici ce qui a eu lieu.

»Quand j’ai vu Noël Parfait, le 25,.. le tirage de la fin du volume (i) était en voie d’exécution. Mais, que cela ne vous inquiète pas : d’une part il n’y avait d’argent que le tirage du livre, sa publication n’est aucunement pressée, et l’époque de cette publication n’est pas encore fixée ; elle n’est pas même prochaine. D’ici là, vous aurez tout le temps, plus que le temps nécessaire pour faire paraître les articles destinés aux journaux. D’un autre côté, M. Noël Parfait a reçu toutes les épreuves du livre ; il s’est parfaitement débrouillé dans vos corrections, qu’il a toutes reçues et exécutées.

» II dit que vous pouvez être sur que l’ouvrage sera bien et consciencieusement fait. Il n’y a pas lieu de songer, d’après ce qui précède, à ce qu’on vous ren (i) Histoires grotesques et sérieuses, traduites d’Edgar Poe, par Gh. Baudelaire, Paris, Michel Lévy, i865, in-i8. voie les épreuves que vous demandiez à relire. C’est absolument impossible… et inutile, ajoute Parlait, attendu que les corrections sont complètes et ne laissent rien à désirer. Celles relatives à Marie Roget, envoyées après le bon à tirer, ont été exécutées.

» Vous voyez, mon cher ami, que vous pouvez à peu près dormir sur les deux oreilles. Ne vous mettez donc pas martel en tète et occupez-vous de chasser la fièvre et la diarrhée… »


3 février i865. « Mon cher Baudelaire, » Mauvaise nouvelle du côté de Yillemessant. Il refuse l’insertion de Marie Roget, soit au Figaro, soit au Grand Journal. Rien à faire avec lai, absolument rien. » J’ai repris les feuilles imprimées. Que décidezvous ?

n N. Lejosxe. »

LETTRES DE IIFXHV DE LÀ M.VDELÈ.VE (i)


Ci, rue Pigalle.

REVUE DE PARIS

Rédaction. iq, rue des Saints-Pères.

[i864-] Mon cher poète, » C’est avec le plus grand chagrin que je vous ré(1) Communiquées par M. Albert Ancelle. ponds ces quelques lignes. J’aurais voulu vous envoyer de l’argent le plus possible, mais je suis en face (sic) d’une caisse horriblement vide. La Revue touche à son moment critique : du renouvellement de février dépend sa vie ou sa mort. Quel que soit mon désir de vous être agréable, quelque vive envie que je puisse avoir de publier quelque chose de vous, je dois loyalement tous déclarer que je ne peux disposer d’un sol avant le 20 février. Si vous voulez risquer le paquet et courir notre chance, je n’ai pas besoin de vous dire combien j’en serai ravi, mais je n’enverrai rien à la composition sans un mot de vous.

» À vous de cœur. »


NOUVELLE REVUE DE PARIS

Direction 19, rue des Saints-Pères.

[I8.Ô4.]

« Mon cher Baudelaire,

» C’est vraiment de la Revue de Paris que je prends le commandement en chef et c’est elle que j’essaye de •conserver à la littérature malgré vent et marées.

» Il me faudrait vingt pages pour vous raconter l’histoire de cette’ aventure et je vous prie de m’excuser si je passe outre (sic ayant à faire face au passé, au présent et à l’avenir de ce recueil à la fois malade et vivace, qui me prend tout mon temps et me donne mille soucis.

» Vous recevrez dimanche notre numéro et vous errez combien il est urgent que vous vous remettiez mx petits poèmes.

» Je ne vous fixe ni jour ni place : envoyez-nous le plus que vous pourrez et le plus tôt possible.

» Quant à Lemer, je l’ai vu et voici ce qu’il m’a dit : il est tout à votre disposition mais il attend de vous une lettre très explicative sur ce que vous pouvez avoir à lui demander : il n’a pas été question de lui, et il ne m’a paru élever aucune prétention personnelle.

» À vous de cœur. »

3.

[i86i] « Mon cher ami,

» Je vous remercie de tout cœur ; vous me rendez un véritable service par ce bel envoi (1).

» Quant à vous envoyer des épreuves, c’est chose fort difficile pour nous qui paraissons tous les dimanches et dont le tirage se fait le vendredi. Voulez-vous vous en rapporter à nous pour le soin rigoureux et le respect absolu :> J’ai mes timidités, comme vous le devinez si bien, mais vous savez pourtant quejemets avant tout le respect de la personnalité artistique. J’ose croire que vous serez content de nous.

n J’attends avec impatience les envois nouveaux que vous m’annoncez : vous m’avez mis l’eau à la bouche,

(1) La Revue de Paris publia le Spleen de Paris, deuxième série des petits poèmes en prose, dans son numéro du 2 5 décembre 1864. j’imagine que ce n’est pas pour me laisser le bec dans l’eau.

» À vous de cœur.

» Hexry de la Madelène. »

« À quand votre retour ? »

lettres d’édouard manet (i)


Paris, 7 mars (i865 ?).

« Mon cher ami, il y a bien longtemps que vous ne m’avez donné de vos nouvelles ; dites-moi donc sans trop tarder comment vous vous portez et ce que vous devenez. — J’attends toujours le livre que vous m’aviez annoncé, l’eau me venait à la bouche de lire de vous quelque chose de nouveau.

» J’ai envoyé à l’exposition deux tableaux ; je compte en faire faire des photographies et vous en envoyer. Un portrait de Rouvière dans le rôle d’Hamlet, que j’appelle l’acteur tragique pour éviter la critique des gens qui ne le trouveraient pas ressemblant, — et un fifre de voltigeurs de la garde ; mais il faut voir les tableaux pour s’en faire une juste idée.

» M me Meurice me charge de vous dire bien des choses de sa part et voudrait bien une lettre de vous. Son portrait par Bracquemond va figurer à l’Exposition.

» Adieu, mon cher Baudelaire, nous vous envoyons

(i) Communiquées par M. Albert Ancelle. tous nos amitiés et voudrions bien vous voir de retour ici.

» Tout à vous. »


Paris.

« Je voudrais bien vous avoir ici, mon cher. Baudelaire, les injures pleuvent sur moi comme grêle, je ne m’étais pas encore trouvé à pareille fête. Du reste Yernet vous racontera cela ; il a envo) é deux remarquables tableaux qui sont très appréciés.

» J’aurais voulu avoir votre jugement sain sur mes tableaux, car tous ces cris agacent, et il est évident qu’il y a quelqu’un qui se trompe. Fantin a été charmant ; il me défend avec d’autant plus de mérite que son tableau de cette année, quoique plein d’excellentes choses, fait moins d’effet que celui de l’année dernière il le sait du reste .

» Votre séjour prolongé là-bas doit bien vous fatiguer, j’ai hâte de vous voir revenir, c’est du reste le désir de tous vos amis ici.

» Les affaires entamées avec Lemer marchent elles ? J’aimerais que nos journaux ou revues nous servent plus souvent quelque chose de vous, des vers, par exemple, vous devez en avoir fait depuis un an.

» À Londres, l’Académie m’a refusé deux tableaux.

» Adieu, mon cher ami, je vous serre la main.

» Je vous envoie la Rapsodie de Listz, que vous m’aviez demandée autrefois, je l’aurais fait, il y a longtemps déjà, mais ma femme l’avait prêtée et la personne qui l’avait ne pouvait remettre la main dessus, enfin la voilà. »

Château de Parrc, jeudi 14 septembre.

« Mon cher Baudelaire, j’arrive hier seulement de Madrid, et ma femme vient de me donner votre lettre.

» Quel ennui vraiment que vos affaires ne se terminent pas, je vous vois retenu indéfiniment là-bas et j’ai bien peur que l’affaire Garnier-Lemer ne rate encore. Elle traîne bien en longueur ; je ne pense pas être à Paris avant la fin de septembre, j’ai besoin de me reposer ici de mon voyage qui a été très rapide et fatigant. Je ne peux malheureusement pas me rendre possesseur de votre portrait par Courbet et je le regrette fort, mais il me semble que Lejosne est en position et serait en goût de le faire ; je lui en parlerais certainement si j’étais à Paris et je vous conseillerais de lui en écrire (i).

» Enfin, mon cher, je connais Vélasquez et vous déclare que c’est le plus grand peintre qu’il y ait jamais eu ; j’ai vu à Madrid trente à quarante toiles de lui, portraits ou tableaux, qui sont tous des chefsdVpuvre. Il vaut plus que sa réputation, et à lui seul vaut la fatigue et les déboires impossibles à éviter dans un voyage en Espagne. J’ai vu de Goya des

(i) Y. une note de Y Elude biographique, p. i3i-i32. choses très intéressantes, quelques-unes fort belles, entre autres un portrait de la duchesse d’Àlbe en costume de majo d’un charme inouï.

» Un des plus beaux, des plus curieux et des plus terribles spectacles que l’on puisse voir, c’est une course de taureaux. J’espère à mon retour mettre sur la toile l’aspect brillant, papillotant et en même temps dramatique de la Corrida à laquelle j’ai assisté. Et le Prado, où se trouvent réunies tous les soirs les plus jolies femmes de Madrid, toutes coiffées delà mantille.

» Mais si l’on trouve en ce pays de grands plaisirs pour les yeux, on y a l’estomac à la torture. Quand on se met à table, on a plutôt envie de vomir que de manger. — J’ai dû partir seul après avoir attendu Stevens et Champfleury, encore deux êtres sur lesquels je ne compterais pas à l’avenir, même pour traverser le boulevard.

» Adieu, mon cher Baudelaire, mille amitiés et croyez-moi, vos affaires ne seront jamais bien faites que par vous, ne comptez pas sur les autres. Il ne peut rien vous arriver d’heureux tant que vous serez dans ce sacré pays.

» Tout à vous. »

« Voilà mon adresse au château de Parré, chez M. Fournier, par Sillé-le-Guillaume ^Sarthe). »

\.

Paris i865.

a Mon cher ami, me voilà de retour à Paris depuis quelque temps déjà et j’ai payé mon tribut à l’épidé mie régnante ; les miens heureusement se portent bien. Il v a longtemps que vous ne m’avez donne de vos nouvelles, j’ai essaye plusieurs fois de voir Lcmcr, mais il est impossible de mettre la main dessus. 1 at-il du nouveau de ce côté ? J’ai appris avec plaisir que Victor lïugo ne pouvait plus se passer de vous ; cela ne m’étonne pas, il doit trouver plus d’attraits en la compagnie d’un homme comme vous qu’en celle des fanatiques qui l’entourent d’ordinaire. Ne pourraitil pas vous faire traiter avec ses éditeurs ?

» Je ne doute pas que vous ne désiriez revenir le plus tôt possible à Paris et fais des vœux pour que vous ne recommenciez pas Tannée 1866 à Bruxelles.

» À bientôt donc, mon cher ami, je vous serre la main et suis tout à vous,

» Ed. Maxet (i). »

lettres de m. catulle merdes (.%)


Paris, 22 août i863. « Mon cher ami,

» Nous fondons des Lectures poétiques, c’est-à-dire que tous les huit jours, tous les mardis sans doute,

(1) Sur les rapports de Manet et de Baudelaire, voir les articles parus dans Y Echo de Paris, les 29 et 3o septembre 1892. Y. encore les réponses de Baudelaire, 11 mai et 28 octobre i8G5, etc., sa lettre à Thoré (mai i8G4) et, plus loin, les lettres de M me Paul Meurice.

(2) Communiquées par M. Albert Ancelle et publiées avec l’autorisation de leur signataire. M. Catulle Mondes, cinq ou six poètes liront, dans une salle assez vaste, quelquefois des études d’esthétique, souvent des traductions de poésies anciennes ou étrangères, presque toujours des vers d’eux-mêmes. Nous avons absolument compté sur vous. Sans doute vous êtes à Bruxelles, mais vous en reviendrez. D’ailleurs, avant que vous puissiez prêter à notre entreprise un concours effectif, nos affiches et nos programmes ont hàle de s’enorgueillir de votre nom. Ai-je besoin de vous dire que vous serez en bonne compagnie, ct’en compagnie d’amis ? Leconte de Lisle, Soulary, Menard, Philoxène Boyer, etc., etc., Gautier, que Leconte de Lisle visite aujourd’hui, etc,, etc., puis deux ou trois jeunes gens comme moi. Le chef même de l’entreprise est M. de Lisle. — Yoilà qui est entendu, n’est-ce pas, mon cher Baudelaire ? et vous pouvez même ne pas nous répondre. Qui ne dit mot consent. Mais il serait plus aimable d’écrire un mot à M. de Lisle, 8, Bd des Invalides, ou à moi-même, 16, rue de Douai, et de nous envoyer, si vous en avez, quelques vers inédits, que l’un de nous pourrait réciter.

» Bien à vous. »

dans son œuvre anecdolique et critique, — si considérable et si précieuse pour l’histoire de la littérature contemporaine, — a maintes fois parlé du poète aîné et ami. V. notamment un joli portrait de a Son Eminence Mgr Brummel » dans la Légende <la Parnasse contemporain et, dans le Figaro, une savoureuse suite d’articles : Belles lettres et environs, 1902-1903, dont l’un (2 novembre 1902) retrace l’émouvant récit d’une des dernières nuits que Baudelaire, sur la fin de ses jours et de sa misère, ait passées à Paris. 2.

[1866.]

u Mo a cher ami,

» L’Art… [n’est plus]. 11 y a cependant paru de magnifiques vers ’de Leconte de Lisle, une jolie pièce de François Coppée, un poète que vous aimerez quand vous le connaîtrez, et un assez beau poème de moi intitulé Le mystère du lotus.

» L’Art a publié en outre trois longs articles sur vous. J’avais indiqué les opinions à émettre, mais je n’ai pu m’opposer aux fautes de langue qui constituent l’originalité de l’auteur. L’Art, d’ailleurs, payait peu ; il a cessé de paraître, par mes conseils. Le directeur, L. X. de Ricard, est cet homme absurde et divin qui fonda avec moi le Parnasse contemporain, recueil de vers nouveaux. J’ai fait mettre dehors tous les gens inutiles, et… j’espère conduire le Parnasse dans une voie sérieuse. Vous recevrez bientôt des prospectus.

» Nous ne vous interdisons pas de reproduire vos vers dans la prochaine édition des Fleurs. Je vous prierai cependant de ne point les reproduire tout de suite.

» Envoyez-moi le plus tôt possible vos poèmes. J’attends avec impatience le petit volume que aous m’annoncez (1). "N ous marquerez au crayon rouge les pièces que vous désirez voir reproduites dans le Parnasse.

(1) Il s’agit sans doute des Epaves, publiées en 18C6, date de la fondation du Parnasse contemporain. » Cependant, ne pourrez-vous pas me donner quelques poèmes absolument inédits ? Quelques-uns, deux ou trois seulement. Gela serait très important pour notre publication.

» Votre ».

« L’imprimerie attend votre paquet de vers. Pardonnez-moi de me presser. Il vous sera envoyé des épreuves. »


[1866.]

» Gber Baudelaire, votre paquet arrive comme je finissais de vous écrire. J’ai violemment admiré la voix, la rançon, l’hymne, à une malabar aise. Quelques pièces, trop vives, ne peuvent prendre place dans le Parnasse. Mais il nous reste environ 4oo vers, et j’ai de quoi faire une feuille avec cela (1).

» Je vous enverrai bientôt les épreuves et une lettre très rapprochée fixera le jour où les cinq louis seront expédiés. Je dîne tout à l’heure avec de Ricard.

» Votre » Catulle Mexdès. »

(1) En 18G6, le Parnasse contemporain réunit sous le titre de Nouvelles fleurs du mal, outre les pièces citées dans cette lettre : Epigraphe pour un Hure condamné, L’examen de minuit, Madriyal triste, L’avertisseur, Le Rebelle, Le jet d’eau. Les yeux de Berthe, Bien loin d’ici, Recueillement, le Gouffre, les Plaintes d’un Icare, Le Couver de. « Le dictionnaire de rimes indique Fouet d’une seule syllabe. »

LETTRES DE G. MERTC» (i)

I.

Paris, le 2 3 février 1860. « Cher monsieur,

» Je vous envoie un cahier de mes Vues de Paris. — Comme vous le pouvez voir, elles sont bien imprimées, sur chine collé sur papier vergé, par conséquent de bonne tenue. — C’est de ma part un faible moyen de reconnaître le dévouement dont Vous avez fait preuve pour moi 2 . Cependant j’ose espérer qu’elles serviront parfois à fixer votre imagination curieuse des choses du passé. Moi-même qui les ai faites à une époque, il est vrai, où mon cœur naïf était encore pris de soudaines aspirations vers un bonheur auquel je croyais pouvoir prétendre, je revois quelques-unes de ces pièces avec un véritable plaisir. — Elles peuvent donc produire à peu près le même effet sur vous qui aimez aussi à rêver.

» Je n’ai point encore terminé les notes que je vous

(1) La première de ces lettres publiée dans le Pincebourde, la seconde communiquée par M. Ancelle.

(2) Ou sait les grands éloges que Baudelaire avait donnés à Méryon dans son Salon de 1S59. En outre il s’était employé, avec Champfleury et Banville, à faire acheter par le ministère quelques suites des Vues de Paris. ai promis de faire pour aider votre travail t ; en tout cas, j’irai vous voir bientôt pour en causer encore. Gomme l’éditeur recule devant les démarches qu’il y aurait à faire, dit-il, pour le placement desdites pièces, il n’y a rien qui presse. Ainsi, que cela ne vous inquiète point.

» Adieu, Monsieur, j’espère qu’avant votre départ, je pourrai profiter du bienveillant accueil que je reçois de vous.

» Je suis votre très humble et très dévoué serviteur.

» Je vais m’occuper du placement des suites auprès des personnes qui ont eu, sur votre recommandation, l’extrême bonté de s’intéresser a cette œuvre. »

Méuyon, 20, rue Duperrr. 2.

« Cher monsieur,

» J’ai passé hier soir chez vous, hôtel de Dieppe. On m’a informé que vous aviez élu domicile ailleurs. Je désirerais surtout vous voir afin d’apprendre de votre propre bouche que vous ne m’en vouliez pas, car je ne pense pas vous avoir jamais rien fait qui ait pu motiver votre changement de manière d’être à mon égard. Seulement, comme la lettre que je vous écrivis en dernier lieu est restée sans réponse et que trois fois

(1) Sans doute Lî eau-foi te est à la mode, article anonyme publié par la Revue auecdolique dans la deuxième quinzaine d’avril 1862. je laissai mon nom à votre demeure sans que j’aie eu de vous la moindre nouvelle, je puis croire que vous avez quelque raison de rompre avec moi. Je ne vous ai pas rappelé votre promesse de me faire un article de journal, parce qu’à vous dire franchement, j’avais la certitude que vous pouviez beaucoup mieux employer votre temps et votre habileté littéraire. Mes gravures sont à peu près connues de toutes les personnes qu’elles peuvent intéresser et on en a déjà dit plutôt trop de bien. Quant à ce qui est de l’interruption de nos relations qui n’ont été que de bien peu de durée et peu importantes, je l’admets sans mot dire si tel est votre désir et je n’en conserverai pas moins le souvenir de l’éminent service que vous m’avez rendu en venant me voir, en vous occupant de moi à un moment où j’étais bien délaissé (i).

» J’ai fait tenir à M. La\ieille, que j’ai eu l’avantage de rencontrer une fois auprès de vous, la suite de mes vues réparées, un peu modifiées ; il vous les a peut-être montrées. J’ai eu de la peine à m’en procurer 10 cahiers (l’imprimeur étant alors fort occupé), que j’ai écoulés assez rapidement. Il ne m’en reste plus et j’ai détruit le « Petit-Pont », que je me propose de graver de nouveau, après lui avoir fait enfin d’assez importantes corrections.

(i) La froideur dont s’étonne Méryon était motivée par ce fait que le malheureux graveur donnait des signes manifestes d’aliénation mentale. Le poète ne lui en continuait pas moins ses bons offices d’ailleurs ; mais il éloignait des visites et des entretiens parfois gênants (Y. plutôt la lettre de Baudelaire à P. —Malassis, 8 janvier 1860). » Adieu, cher Monsieur, je vous souhaite tout le bien possible.

» Je suis votre ami sincère et dévoué. » C. Mérton. » 20, rue Duperrc.

LETTRE DE M. PAUL MELRICe(i)

Vendredi soir [1861,]

« Mon cher Baudelaire,

» \ous avez demain une place dans la loge de ma femme pour la première des Funérailles de l’honneur (2).

» Loge de balcon, n° 19.

» Voulez-vous bien nous faire l’amitié de venir dîner avec nous, — à 6 heures i/4, — nous pourrions partir ensemble.

»Bien à vous.

» Si vous êtes libre lundi, mon cher ami, venez donc dîner avec nous et Yacquerie. » À vous.

» Paul Meirice. »


(1) Communiquée par M. Albert Ancelle.

(2) Drame d’Auguste Yacquerie, représenté au théâtredé la Porte Saint-Martin, en 1 86 1 . — Y. plus loin la lettre d’Auguste Yacquerie. LETTRES DE MADAME PAUL MEURICE

[1865 ?]

i.

« Je m’étais impose de ne pas vous inonder de mes réponses, mais… ; il survient toujours un mais, pour triompher d’une résolution difficile, et ce mais avait l’habileté de se présenter à moi avec l’apparence de vous être bon à quelque chose. Le lundi qui a suivi ma première épître, la conversation ci-après avait lieu devant moi, entre mon mari et le représentant de la maison Lacroix Verboecke…(2) vous parlez de mots impossibles, en voilà un qui me trouble, rien qu’à le lire ;

(i) Lettres publiées par M. Féli Gautier dans ses Documents sur Baudelaire [Mercure de France, 15/3 1906). V. les lettres de Baudelaire à Mme Meurice, 3 janvier et 24 mai 1805, et aussi la lettre à Malassis du i3 décembre 1862.

Dans les premiers temps que Baudelaire fréquentait dans le salon de l’avenue Frochot, ses rapports avec Mme Meurice n’avaient été rien moins que sympathiques. « Mme Meurice rencontra une fois Baudelaire, qui avait un crêpe à son chapeau, — me contait l’autre soir M. Troubat, — et lui dit : « Est-ce bien sincère, ce crêpe ? N’est-ce pas un simulacre de deuil ? Avez-vous réellement perdu un de vos parents ? »

Avec le temps cependant, Mme Meurice avait reconnu quelles hautes vertus s’alliaient à tant de faiblesses dans la nature quelque peu déconcertante du poète. Et une grande, compréhensive et sincère amitié avait succédé à sa défiance peu déguisée.

(2) Lacroix-Verboeckhoven. s’il fallait le prononcer, grand Dieu !) : « Que publiezvous, que publlerez-vous ? demandait mon mari. — « Des inepties pour la caisse, contre la caisse, la traduction d’un beau livre, le Melmoth, de Maturin. — De qui la traduction ? — De Judith (du Théâtre français). » Grimaces très significatives de mon mari. — Pourquoi navez-vous pas demandé cette traduction à Baudelaire ? Lui, seul, pouvait la bien faire, etc., etc.» Vrai, mon mari a été très gentil, et j’ai regretté que vous n’entendiez pas tout ce qu’il a dit de vous ; vous auriez pardonné certaine boutade. — Guérin a expliqué l’affaire : Judith proposant à Lacroix Yerboucke la traduction d’un infime inconnu, un Maturin ; et Lacroix acceptant, dédaigneusement. Donc, impossibilité de donner à César ce qui appartient à Judith. J’avais envie de vous mettre au courant de cette affaire, et de vous engager à aller trouver Lacroix ; qui sait si on ne serait pas parvenu, dans l’intérêt de tous, à mettre Judith de côté ? Vous ne me répondiez pas, j< i me suis intimidée, et j’ai gardé le silence, aussi. Hier, Guérin, que nous avions gagné à vous, et inquiété sur Judith, est revenu nous voir, et a reparlé de Melmoth. Il a effrayé la malheureuse sur la lâche qu’elle a prise si légèrement, et lui a inspiré le désir de votre collaboration ; cela irait tout seul, si vous n’étiez à Bruxelles. Que diable faites-vous en Belgique ? car, vos raisons sont si mauvaises ! Mon mari a insisté pour qu’il y ait une préface de vous. Est-ce préface, est-ce introduction, est-ce notice qu’il a dit, je ne me rappelle pas ; enfin, quelque chose de vous en tête de l’ouvrage. Cela est dans l’intention de la Judith ; mais. vous êtes à Bruxelles ! — J’ai dit. Vous voilà au fait ; voyez si le cœur vous en dit ; voyez Lacroix Verboccken ; et, si cela est nécessaire, Guérin et mon mari vous appuieront.

» Maintenant, cher Monsieur, comme je n’ai pas laissé lire à mon mari tout ce que vous m’avez raconté pour distraire ma triste vie, il ne doit pas se douter que je vous mets directement dans la confidence de ces conversations. Mettons, si vous voulez, que j’ai raconté cela à Manet ou à Bracquemond, et que c’est l’un d’eux qui vous a écrit.

» Ah ! pendez-vous : il y a eu une soirée chez Manet, et vous n’y étiez pas ! Tout le monde, en grande tenue. La commandante, peu vêtue, mais de satin, avait des remparts, des tours, des balistes. des cabestans d’argent, sur la tête, le cou, les bras. C’était très militaire, et Polyte triomphait. La S… avait cet éclat emprunté, dont elle a Fart de peindre, etc., ’plus une coiffure grecque, qui allait à merveille à sa jolie tête. M mc Aubry absente. M me Brunet, absente. M me Marjolin, absente ; mais, des dames inconnues, brunes, blondes, se pressaient dans le salon. Les hommes, vous les connaissez tous, timides comme des poissons rouges, pudiques comme des éléphants, ou sauvages comme des ours ; ils ont résolu de nous fuir comme des pestiférées, et se sont installés dans la salle à manger.

» Manet allait des unes aux autres, dans le fallacieux espoir d’un rapprochement. La musique les attirait un instant ; puis, après, ils se sauvaient, tant qu’ils pouvaient. Il y a eu trêve au moment du thé ; on s’est réuni pour manger des pâtisseries exquises, et boire des infusions enivrantes. Mais, la cigarette a de nouveau séparé les deux partis. Cependant, M m0 Manet a joué comme un ange ; M. Bosch a gratté sa guitare, comme un bijou ; Chérubin-Astruc a chanté ; la commandante Thérèse a chanté aussi. Je vous parle de la commandante, parce que, si vous ne vous intéressez, pas à elle, elle s’intéresse à vous ; et cela revient au même.

» Nous nous sommes séparés, à regret, à 2 heures du matin. Oh ! l’horrible temps au dehors, la pluie, la neige, le froid, le noir, brrr ! je suis gelée, quand je m’en souviens ; même là, au coin de mon feu où jesuis si bien. Vous l’avez abandonné, déserteur que vous êtes. Je voudrais bien ne pas vous regretter, et faire comme Paris, qui commence à prendre son parti de votre absence ; mais non, je ne peux pas. Je ne pardonnerai jamais à ce grand dadais de Stevens de vous avoir envoyé boire la bière de sa patrie.

« Moi aussi, je vous serre vigoureusement la main. »

2.

[i865.] « Cher monsieur,

» Manet dit que vous me demandez. Eh bien ! me voilà ! — Comme il m’ennuie de ne pas vous voir, je profite vite de votre appel pour causer un instant avec vous. — Mais, qu’atlendez-vous ? que me voulez-vous ? de quoi désirez-vous que je vous parle ? Depuis quelque temps, la vie est d’une monotonie écœurante. Je me lève, j< i Nais, je viens* je rêve, je me mets en colère, je m’en rcpens,jcne sais si j’aime ou si je déteste l’humanité, variant entre ces deux opinions vingt fois à L’heure : je prie mon Dieu, à moi, qui ne ressemble guère au vôtre ; est-ce que je lis ? — Quelquefois quand vous m’envoyez un bon livre ; je me demande le soir si, —dans ma journée, j’ai été une bonne ou une méchante femme ; je prends de bonnes résolutions que, le lendemain, j’ai trop de peine à tenir ; puis, la journée finie, je m’endors. C’est à recommencer tous les jours, toutes les semaines, etc. ,etc. . . Vous voyez qu’il n’y a là aucun petit coin intéressant pour vous. \on, vraiment, il ne se passe rien de racontable autour de nous. Quoique habitant Bruxelles, vous connaissez Paris mieux que moi, bien sûr. Vous savez ce qui s’y dit. s’y écrit, s’y passe, s’y publie. Vous avez vu notre Exposition de peinture par des yeux meilleurs que les miens. Vous lisez tous les feuilletons qui en parlent, que pourrais— je en dire ? Je n’ai même plus la possibilité d’exercer sur Cabanel ma verve satirique, j’arriverais après About et Saint— Victor, qui ont tout à fait gâté le métier. Ce Saint— Victor, surtout, quel feuilleton de portière !

» D’ailleurs, je ne suis allée au Salon qu’une fois ; il faut vous dire que, depuis le 2 mai, je suis comme qui dirait malade. — Un anthrax, — bénin, dit le médecin. Je le prétends fort méchant ; car, il m’a fait beaucoup souffrir et m’empêche de sortir. J’ai voulu ta ter de la maladie ; j’ai cru que j’allais ramener un peu d’intérêt sur moi. Hélas ! je n’ai point pâli, je n’ai point maigri. Loin de s’apitoyer sur ma santé, on m’a laissée seule avec ma fièvre. Foin des hommes ! Foin des amis ! lorsqu’on gémit, ils vous plantent là. Donc, je me soigne ; donc, je veux guérir. Vive la santé ! Vive aussi l’homéopathie, qui soigne proprement, avec une simple cuillerée d’eau distillée.

» Pendant que je vous écris, j’entends le chemin de fer, qui file vers Bruxelles. Voilà-t-il pas une jolie invention que cette grosse mécanique, qui rue, renifle, pour emporter, rapporter, tous les jours, des milliers d’indifférents, à des milliers de kilomètres, et qui n’a pas l’intelligence de vous enlever de cette satanée Belgique, où je suppose que vous ne vivez qu’à moitié, pour vous rendre à vos amis, éplorés de votre trop longue absence. Oui, va, stupide machine, siffle-toi, siffle ton inutilité, siffle ceux que tu portes, siffle aussi celui que tu laisses, puisqu’il se plaît loin de nous. Ah ! si vous étiez à Paris, vous viendriez fumer votre cigarette dans mon pot de fleurs ; — mon jardin, vu sa petitesse, ne mérite pas d’autre nom. J’y suis souvent assise, comme la première fois que vous êtes venu me voir, vous souvenezvous ? — Mon mari a fait un voyage en Italie ; depuis qu’il est revenu, il va souvent à la campagne… dîner.

» Quand il exécute sa fugue pastorale, je dîne seule, tète-à-tête avec celui-ci, ou celui-là. — Je vous ai eu quelquefois ; vous ne vous en êtes probablement pas aperçu. Venez donc, de ces dîners illusoires, faire des dîners réels ; nous causerons après, je ne puis causer qu’avec vous, vous seul savez me faire croire qu’on peut ne pas s’ennuyer à parler d’autre chose que de la politique. La République, la lune, qu’est-ce que cela me fait ? en quoi cela m’intéresse-t-il ! elles sont aussi impossibles à connaître, l’une que l’autre.

» Je suis insultée tous les jours, et par tout le monde, pour mon courage à défendre Manet(î) ; venez donc me donner un coup de main.

» Mon Dieu ! qu’il y a longtemps que je ne vous ai agacé, avec ma révérence ! je vous la fais, tant je suis mécontente de vous : ne pas revenir, ne pas m ’écrire, ne plus avoir d’amitié pour moi, c’est dur ! et vous croyez que je vous aime, que je vous souris, que je vous donne la main, oh ! nenni. dà ! »


[i865.]

« Si, cher Monsieur, je vous écris ; et je le fais, sans en être embarrassée (2). Ce n’est point mon esprit qui a la prétention de vous répondre, c’est ma simplicité et ma bonhomie habituelles. Dès que j’ai reconnu, à l’adresse, votre écriture, j’ai éprouvé une vraie joie ; et je vous le dis tout de suite, pour vous en remercier. Le timbre de Bruxelles m’a un peu attristée ; vous êtes toujours loin de nous ; mais, vous pensez à moi, quelquefois, et vous avez eu besoin de me le prouver aujourd’hui ; cela ne me suffit pas, mais me ferait prendre patience.

» J’ai souri d’abord en lisant vos folies ; en les reli (i)V. plus haut les lettres deManet,ct,dans les Lettres» la réponse de Baudelaire à M me Meurice, 26 mai i865. (2) V. la lettre de Baudelaire, du ’à janvier i8(J5. sant, j’ai éprouvé comme une espèce de pitié ; ne vous rebiffez pas, cette pitié n’a rien de blessant, au contraire. Me suis-je trompée, il m’a semblé que vous avez une souffrance, et que vous auriez eu le désir de me la raconter. Mais votre défiance, votre fierté vous ont retenu de le faire ; avec moi, c’est mal. Vous devez me connaître assez, pour savoir que je ne ris pas toujours, et que je suis votre vieille amie.

» Voyons, que faites-vous à Bruxelles ? Rien. Vous y mourez d’ennui, et ici on vous attend impatiemment. Quel fil vous tient donc, par l’aile attaché, à cette stupide cage belge ? Dites-le-nous simplement. Le petit groupe qui vous regrette tant, ne demanderait pas mieux que d’aider à couper ce fil, si c’est possible. Que faut-il ? Est-ce un poste ? Nous l’aurons. Faut-il vous faire réclamer par la police, ou la force armée ? Encore une fois, revenez-nous, vous nous manquez. Manet, découragé, déchire ses meilleures études ; Bracquemond ne discute plus ; j’éreinte mon piano, espérant que les sons arriveront \ jusqu’à vous et vous attireront. INous faisons de la musique tous les quinze jours, chez moi. Les loups ne sont pas admis. Je suis maîtresse seule, et ma royauté absolue n’a pas de sujets rebelles. Venez, votre absence est la seule ombre de ces petites réunions. Elles ont été organisées au moment où circulait le bruit de votre retour,, nous y avons cru, et nous nous sommes rassemblés, pour vous attendre. De temps en temps nous crions comme les sentinelles dans la nuit : Baudelaire ne —\icnt pas I et il se fait un noir silence. Vous manquez aussi, savez-vous, à votre dévouement pour Wagner.. En musique, chacun, ici, a son adoration ; dame ! je fais ce que je peux : à Manel, il faut Haydn ; Beethoven à Bracquemond ; Hœndel à Champfleury ; Fantin lui-même a son Dieu : Schamann. Venez, et je joue Wagner (i).

» J’ai fait connaissance avec deux femmes qui vous regrettent. J’ai trouvé l’une, jolie, l’autre conquérante, toutes deux bêtes diversement ; mais, il est convenu que les femmes n’ont pas, et ne doivent pas avoir d’esprit. La Japonaise du pays latin voudrait bien vous rendre ce que vous lui avez confié. La commandante fait présenter les armes à son mari, chaque fois qu’on prononce votre nom. Je l’ai vue, le jeudi soir, chez la mère Manet qui, elle aussi, a des regrets pour vous.

» Que puis-je encore vous dire, pour que vous •compreniez combien il est indispensable que vous arriviez ? — Ah ! j’allais oublier une grave question que seul, vous saurez décider. Faut-il que je reprenne mes bandeaux, ou dois-je persister dans certaine coiffure que j’essaie, peut-être en souvenir de vous ? Une manière de cheveux relevés, en coques, sur le sommet de la tête, avec des boucles qui descendent vers le front, laissant les oreilles et la nuque à découvert.

» Et ma robe Robin des bois, garnie de cornalines, sans le plus petit pli sur les hanches ! Et ma robe de taffetas vers, à l habit d’incroyable, et celle de i5/i6

(i) Baudelaire ne devait jamais retourner chez M mc Meurice. Mais, quand on le ramena, mourant, à Paris, M’ ’" Meuricc alla à lui ; et, pour distraire sa lente agonie, elle lui « jouait Wagner ». blanc, brodée par feue mon arrière-grand’mère ! tout cela vous attend.

» Est-ce qu’il devrait en falloir tant, quand je dis : « Venez, mon amitié reconnaissante de ce que vous avez été pour moi, lorsque mon cœur débordait d’amertume et de chagrin, — mon amitié calme, sereine et forte, aujourd’hui vous appelle et vous tend les mains.»

» Ecrivez-moi vite ce qui vous retient, ou prenez le chemin de fer, et arrivez.

» Si vous étiez gentil, vous sonneriez samedi à ma porte ; nous dînons à 7 heures. C’est le jour de notre musique : vous seriez là pour recevoir les amis, ébahis et heureux de vous revoir.

» Plantez là les Belges, tous filous, pour lesquels j’ai un tel mépris, et tant de haine, qu’aucune considération, fût-elle consciencieusement honnête, ne me ferait rester vingt-quatre heures chez eux.

» Malgré moi, je vais vous attendre, samedi ; étonnez-moi, étonnez-nous tous, en arrivant.

» Je ne vous souhaiterai la bonne année que de vive voix et par une poignée de main bien sentie. Et votre livre, dont il faut que je vous remercie !

» E. P. Melrice. »

LETTRE DE PAUL DE MOLENKS

« Mon cher ami,

» J’ai reçu votre lettre et je n’a ; pas besoin de vous dire que votre protégé 1 sera le bienvenu auprès de

(1) Il s’agit ici d’Albert Glatigny, qui d’ailleurs ne re moi. Je crains seulement de ne pas lui être bien utile. Le jour où je deviendrai chef d’escadron, je cesserai probablement d’appartenir au 6 e lanciers, et même si je reste à ce régiment, je ne pourrai pas enlever à votre poète les aspérités de la vie militaire à ses débuts. Enfin, je vous le répète, il sera le bienvenu, et s’il a une intelligence digne de votre amitié, je lui donnerai quelques conseils (non point littéraires mais guerriers), dont il pourra faire son profit.

» Je vous remercie de vos bonnes intentions à mon endroit. Ce que vous direz sur moi (i me sera agréable, j’en suis sûr. Vous êtes touché par les choses qui me remuent ; et pour marcher sans nous perdre dans ce grand labyrinthe de l’art, nous prenons parfois les mêmes fils entre nos mains. J’attends donc avec confiance votre critique et vous en remercie dès aujourd’hui.

» Je vais publier mes commentaires d’un soldat sous peu. Le mois prochain probablement je ferai pa joignit jamais le 6 8 lanciers. Cette lettre est en réponse à celle de Baudelaire, en date du 12 mai 1860, dont nous avons parlé à propos de la rectification de M me la comtesse de Molènes (Appendice, IX).

(1) Baudelaire parle souvent dans sa correspondance d’un grand article sur les Dandies, où il aurait Iracé notamment un médaillon de Paul de Molènes. Nous ne savons pas que cet article ait jamais été publié ni même écrit, quoique son auteur l’ait proposé àDutacq dans une lettre du 2 décembre i863. Mais l’étude biographique de La Fizelière et Decaux, attribue à Baudelaire, § 83, un article nécrologique anonyme : Paul G. de Molènes, publié par la Revue anecdo tique, n° 2 de mars 1862. faître l’Italie dans la Revue des Deux-Mondes ; puis je livrerai le tout à l’impression du volume.

» Envoyez-moi le plus promplement possible le livre dont vous me parlez. Tout le temps que je ne passe pas à cheval, dans cette garnison excentrique de Maubeuge, je l’emploie à la lecture. Vous savez combien j’aime votre tour d’esprit. Vous avez ce don dunouveau qui m’a toujours paru chose précieuse et je dirais presque sacrée. À ce sujet j’ai conservé toutes les passions de ma jeunesse, toutes les ardeurs dont sont nés Valperi et Briolan. Je corrige en ce moment même les épreuves de ce dernier livre qui reparait avec Tréfleur sous le nom d’Aventures du temps passé. Dites, je vous prie, àLévy, de vous donner ce volume aussitôt qu’il sera paru, vous y trouverez des choses 1 qui vous plaisent.

» Adieu, mon cher ami. ou à revoir ; bientôt, je l’espère, nous nous retrouverons dans cette grande vallée de Josaphat qui s’appelle Paris. Si je dois y passer uik mois de suite, l’automne ou l’hiver prochain, je vous le ferai savoir. Je jouirais avec d’autant plus de plaisir de votre entretien, que je vois à l’horizon bien des choses.

» Si votre lancier est animé des sentiments que je lui souhaite et dont il trouvera le foyer en moi, j’espère qu’il pourra faire un bon usage de sa lance. n Mille amitiés,

» Paul de Molènes. »

i4 mai 18G0. LETTRE DE M. ANGE PECHMÉJA

Bucharest, 11-2S février 1866.

«J’ai été bien heureux, Monsieur, de la marque d’attention dont vous m’avez honoré par l’ intermédiaire de M. Malassis.

» S’il ne m’avait pas été donné jusqu’ici la satisfaction de me rencontrer avec vous (et c’était difficile, vu La direction que les circonstances m’ont imprimée , j’ai du moins le plaisir de vous connaître de longue date par des œuvres dont personne n’apprécie, mieux que moi peut-être, la haute valeur.

» Veuillez bien ne prendre ceci que pour l’exacte expression de mon sentiment. La jugement est d’autant plus désintéressé que ma manière de voir, à certains égards, ne s’accorde pas toujours avec la votre.

» J’ai lu et relu, entre autres, vos fleurs du mal et je ne connais pas d’œuvre contemporaine ou autre qui ait fait sur moi une impression plus forte que ces poèmes dont la variété se rallie dans la puissante unité de l’effet.

» Comme ces opéras qui, pour être goûtés pleinement, ont besoin de plusieurs auditions, votre livre m’a présenté à chaque reprise nouvelle, des figures inattendues qu’une première lecture ne me donnait pas.

» Serré dans une forme exquise, comme la fleur dans sa graine étroite, le sens de vos vers fait éclater, dans le cerveau du lecteur, la série des développements •que leur formule concise contenait en puissance. El c’est là, selon moi, ce qui fait surtout de votre livre un livre à part ; car, à ma connaissance du moins, rien de pareil ne se trouve, à ce degré, dans nul autre poète. Chez la plupart, en effet, la pensée, au lieu de sous-tendre vigoureusement la forme, la laisse trop souvent flasque ; chez vous, elle crève l’enveloppe.

» Une autre qualité moins essentielle, mais qui n’est pas plus à dédaigner en poésie qu’en prose et que vous possédez, au moins, à l’égal de V. Hugo ou de Gautier, c’est ce sentiment parfait de la valeur relative des sons et de leur harmonie contrastée, grâce auquel un vers flatte l’oreille comme une voluptueuse musique.

« Et comme un bon nageur qui se pâme dans l’onde, » Tu sillonnes gaîment l’immensité profonde » Avec une indicible et mâle volupté. »

» Des vers semblables (i) s’écrasent dans la bouche comme une dragée savoureuse.

» Je dirai autre chose : je suis convaincu que si les lettres qui concourent à former des vers de ce genre, étaient traduites par les formes géométriques et les nuances colorées que l’analogie leur assigne respectivement, ils offriraient la contexture agréable et le beau ton de maints tapis persans ou des châles de l’Inde.

» Mon idée vous semblera burlesque : l’envie m’a pris parfois de dessiner et de colorier vos vers.

» Enfin vos œuvres sont à la destination des gens qui savent lire. Ils ne sont pas nombreux. Aussi avez (i) Elévation (Fleurs du mal, éd. des OE. C, III). vous quelques chances de ne jamais devenir absolument populaire. Mais peut-être est-ce là chez vous un médiocre souci…

» Ange Pechméja (i). »


LETTRE DE PONSON DU TERRAIL

« Mon cher monsieur Baudelaire,

» Je dois aller à Paris pour peu de jours. Je verrai M. Anicet et croyez que je ferai tout ce qui dépendra de moi pour être agréable à M me Daubrun (2). L’impossible seul m’arrêterait, et encore, dit-on, ce mot n’est-il pas français.

» Je vous remercie, mon cher monsieur Baudelaire, d’avoir songé à me compter au nombre de ceux qui peuvent vous être agréables et je vous prie de me croire votre tout dévoué.

» Comte Possox du Terrail. » Gravant, le 6 novembre 59.


(1) Ange Pechméja, auteur de Jeanne, drame en 3 actes, et Poésies nouvelles (Paris, Dentu, 1859, in-12) ; de Rosalie, nouvelle (Paris, Franck, 1860, in-12), et de l’Œuf de Kneph (Bucharest, imp. G. Bolliac, 1864, in-8°).

Peut-être la lettre de M. Ange Pechméja est-elle de celles auxquelles Baudelaire pensait quand il écrivait (8 février i865) : « Je reçois de fort loin, et de gens que je ne connais, des témoignages de sympathie qui me touchent beaucoup. »

(2) V. plus loin une note sous la lettre de George Sand. LETTRES DE POULET —MALASSIS I.

(Du i5 au 17 juin 1859.)

u J’allais me mettre à vous écrire quand votre lettre est arrivée, d’autant que j’ai reçu ce matin l’ordre de me constituer prisonnier dans les vingt-quatre heures. J’entrerai demain dans ces belles tours qui sont au coin de la place (1), et on m’assure que j’y aurai une bonne chambre et la permission d’aller m’asseoir, comme un Turc, sur leur sommet, quand cela m’amusera.

» Comme je n’ai pas le sou, ainsi que vous l’avez si judicieusement pensé, je refais traite sur vous à trois mois de la somme de 4oo francs…

» Je vois avec bien du plaisir que vous utilisez votre temps. Vous m’aviez dit des vers de la belle pièce que vous m’envoyez achevée ’2 … et je crois me rappeler qu’il y a longtemps vous m’aviez entretenu de ce projet de nouvelle d’un homme qui délibère s’il découvrira ou ne découvrira pas la conspiration dont il a

(1) Du Square du Temple, autrement dil la prison pour dettes. Poulet-Malassis avait été condamné à quelques jours de prison pour avoir publié les Mémoires de Lauzun, édités par M. Louis Lacour, qui y avait rétabli des passages supprimés dans les éditions antérieures, et que le tribunal avait jugés diffamatoires pour la mémoire de certains contemporains du brillant libertin. — Cette lettre répond à celle de Baudelaire, du i3 juin i85c).

(2) Le Voyage. surpris le secret. J’admire votre persistance dans vos projets, surtout quand elle aboutit comme dans le cas présent i . Notre activité actuelle réjouit tous vos amis…

» Je ne vous apprendrai sans doute pas que Nadar, mandé par l’Empereur, est nommé commandant du régiment en voie de formation des photographes balonniers. Que s’est-il passé entre l’Empereur et Nadar ? les détails de cette entrevue m’intéresseraient plus que ceux de l’entrevue de ïilsitt.

» Vous me demandez des nouvelles de la vente du livre du général Schœnhalls. Elle va assez bien. On a écoulé depuis un mois la moitié d’un tirage de i5oo. Du reste la librairie se ressent moins que je ne le croyais de l’inquiétude des circonstances. Nous venons démettre en vente le Saint-Jast de Iiamel, un volume billot de 600 pages avec deux portraits. Le livre est du dernier médiocre, mais curieux en ceci qu’il se compose par moitié de citations de Saint-Just et que tous les faits calomnieux mis à la charge de Saint-Just par les écrivains de la réaction y sont discutés pièces en main à sa décharge. C’était réellement un homme bien extraordinaire que ce Saint-Just, une grande âme, une intelligence vaste, à tous égards très supérieur à l’Incorruptible, et, après avoir lu ce livre, si piètre qu’il soit, on conclut avec le père Michelet qu’il eût été le seul homme de la révolution de taille à balancer Bonaparte. Vous savez qu’ils étaient du même âge.

(1) Ce projet n’a jamais abouti, à notre connaissance» Y. les Œuvres posthumes. » Toute réflexion faite, Gautier n’a rien ajouté au Balzac. Il m’a fait connaître il y a huit jours le résultat de cette méditation de g mois, en sorte que ce petit volume paraîtra la semaine prochaine avec un portrait d’IIédouin que vous avez vu. Aussitôt que je sortirai de prison, nous imprimerons votre petit volume (1), paraissant un mois et demi après celui de Gautier. Ce sera bien.

» C’est bien 160 francs votre billet, mais comme ce n’était pas à moi de le payer, je n’ai pas tenu note de sa date d’échéance. Elle est du 20 au 3o juin. Je ne saurais vous dire le jour exact.

» J’ajoute à ma lettre un bon à toucher des livres à Ja librairie pour le cas où vous iriez à Paris. » Je vous embrasse. À vous. »

« P. —S. — Amitiés de la famille. On demande quand on vous verra. »


2.


a Vous aurez cette semaine l’épreuve en paquet pour les changements que vous pourriez juger nécessaires. Soyez tranquille, je vous ferai un joli petit livre.

» Votre affaire n’aura pas de suite. M.. Delangle (2) a proposée llamel d’abandonner la poursuite s’il consentait à la retenue du livre. Ce sont des infamies, mais qu’attendre du régime impérial ? La poursuite

(i) Le Théophile Gaulier.

(2) Le procureur général près le tribunal de la Seine, avait lieu pour reproduction intégrale du discours de Saint— Jast sur la mort de Louis XVI. M. Delangle l’a avoue très nettement.

» Voilà, belle Emilie, à quel point nous en sommes !

»J’ai acheté plusieurs livres à Champfleury.

» Courbet me laisse votre portrait à 5oo francs i . Je lui ai répondu que je le prendrais très volontiers s’il voulait me faire crédit jusqu’au i5 novembre.

» Vous pouvez donc vous féliciter de voir progresser lentement vos !\ volumes. Farceur que vous êtes, nous ne mourrons pas encore cette fois-ci.

» À VOUS. »

« Faites connaître l’issue de l’affaire à Chasles si vous le rencontrez, ainsi qu’à Babou, Morel, etc., à l’occasion.

» P. S. — Il est probable que je serai mercredi soir à Paris.

» Oui, cette leçon vaut un grave sermon et même un fromage.

» Mais maintenant que nous avons un moment de calme, je ne pense plus qu’aux épreuves Gautier qui traînent d’une façon effroyable et nous gênent horriblement.

» Concluons ! Concluons !

» Je n’attends que leur retour pour prendre le c liera in de fer.

» Nous avons fait hier un dîner du baron d’Holbach

(i)Le portrait dont nous avons parlé p. i3i-i3a,et qui est aujourd’hui au Musée de Montpellier. avec Saint-Albin, Lacombe, Chennevières, Dussieux, Hamel, où il n’a été question que de Dieu, du Pape, de Mirabeau et de vous, homme glorieux.

» Malgré la cocasserie que vous apportez dans ma chétive existence, je vous serre la main parce que

» L’amitié d’un grand homme est un bienfait des dieux.

» À la semaine prochaine, j’espère,

» A. P. Mal assis. »

3o septembre 1859.

LETTRE DE M. L. REYWARD (i)

Paris, 7 septembre 1859.

« Monsieur,

» Mon ami et le votre, M. Alfred Delvau, a bien voulu me donner une lettre de recommandation pour vous. J’aurais voulu vous la remettre personnellement ; mais puisque, malgré tous mes désirs, cela n’est pas possible, je prends la liberté de vous l’adresser, si démesurément flatteuse qu’elle soit.

» Le travail dont il vous parle consiste en une série d’études d’un projet dans lesquelles l’influence des Fleurs du mal joue un rôle important. Votre livre, Monsieur, est un de ceux qui m’aient le plus préoccupé, et je crois que la trace qu’il a laissée dans mon esprit ne s’effacera jamais. Il était donc juste que ces (’tudcs vous fussent déliées et j’ai mis votre nom en tête de mon travail.

(1) Communiquée par M. Albert Ancclle. » Je serais. Monsieur, heureux si vous vouliez bien y jeter les yeux, et si elles vous plaisent, que vous m’aidiez dans l’œuvre si difficile de la publication.

» C’est pour vous les remettre et surtout pour vous voir que je voudrais vous rencontrer. Si donc vous preniez un quart d’heure sur votre vie pour me recevoir, vous obligeriez, Monsieur, un de vos frères en souffrance morale et votre sympathique

» L. Reytïàrd (i)[17]. »

LETTRE DE SAINTE-BEUVE.

5 mars 1859.

» Mon cher ami,

» Je suis indisposé d’un mal de gorge qui m’interdit toute conversation un peu longue.

» J’ai reçu votre danse, votre océan ; vous suivez votre veine. Ce n’est qu’en causant que je pourrai vous expliquer et les éloges et les réserves (2).

(1)

(2) N’apportant d’inédit, de l’auteur de Joseph Delorme, que ce court billet, nous ne pouvions espérer de MM. Galmann Lévy l’autorisation de reproduire ici les nombreuses lettres à Baudelaire. Nous renvoyons donc le lecteur à la Correspondance et la Nouvelle correspondance de SainteBeuve (1877— 1880).

Mais ce billet du 5 mars i85q nous fournira l’occa « Ne vous inquiétez plus du Babon. Je ne sais si je répondrai jamais à ce qui n’est pas une espièglerie,

sion de rapporter dans ses principales phases une querelle littéraire dont les Fleurs du mal furent sinon l’objet exclusif, du moins le prétexte plausible.

Sainte-Beuve, à qui Baudelaire avait offert les Fleurs du mal, lui avait adressé, dès le 20 juin 1857, une lettre de félicitations tempérée par des réserves et des conseils, — celle-là même que MM. Calmann Lévy ont reproduite à Y Appendice du tome 1 des Œuvres complètes (p 3o5). Quand il apprit les poursuites, il eût voulu défendre publiquement son ami ; mais les exigences de ses relations avec le monde officiel paralysaient sa bonne volonté, et il dut se contenter de lui fournir les petits moyens qu’on a lus plus haut (Appendice, III).

Avec l’inaltérable déférence qu’il témoigna toute sa [vie à c< l’oncle Beuve », Baudelaire avait admis la sincérité et la validité de l’excuse qu’on lui donnait ; mais ses amis avaient été plus réfractaires à la persuasion, Un d’eux surtout, Hippolyte Babou, ne pardonnait pas à son illustre confrère son abstention dans une circonstance où le devoir commandait, selon lui, de prendre hautement la défense des lettres persécutées. Un article qu’il publia en février i85o, dans la Revue française, sous ce titre : De l’Amitié littéraire, lui fournit l’occasion d’exprimer le grief qui lui tenait fort au cœur. Il n’y nommait pas Sainte-Beuve, mais ses allusions le désignaient clairement. C’est ainsi qu’il concluait : « Se risquer sottement dans un acte de conscience et de vertu, ce serait, à son avis, une fantaisie de dupe, ou un trait de folie. Il glorifiera Fanny, l’honnête homme, et gardera le silence sur les Fleurs du mal. »

En lisant cet article inspiré peut-être par une intention généreuse, mais à coup sur malencontreux, Baudelaire qui devait beaucoup à Sainte Beuve, et l’aimait, nous lavons dit. d’une affection où le cœur avait presque au mais une petite infamie, car il a mis l’honnêteté enjeu. Dans tous les cas, j’ai la Némésis très lente et très boiteuse. »

tant de place que l’esprit, comprit dans quelle fausse situation il allait se trouver vis-à-vis de son puissant ami qui, le sachant en très bons termes avec Babou, le soupçonnerait peut-être d’avoir inspiré la calomnieuse attaque.

Cette pensée le désespérait. On trouvera dans ses Lettres (février i85g), quatre billets, deux à SainteBeuve, un à Malassis, un autre à Asselineau, où il proteste vivement contre le procédé de Babou.

Sainte-Beuve lui-même était fort en colère, mais l’affolement de Baudelaire lui était un garant suffisant de sa bonne foi. C’est alors qu’il écrivit à son v( cher enfant n le billet du 5 mars 1859.

Ce billet semblait clore l’incident, et la guerre paraissait assoupie, quand, un an plus tard, presque jour pour jour, dans un article du Moniteur, en date du 20 lévrier 1860, Sainte-Beuve protesta violemment contre l’outrage que Babou lui avait fait. C’était jouer de malheur, car, dans le même temps, son agresseur s’apprêtait à réparer indirectement son tort : en effet, Babou, en revoyant les épreuves des Lettres satiriques et critiques, où il réunissait ses dernières pages, venait, sur les instances de Poulet Malassis, leur éditeur, de retrancher la phrase injurieuse que nous avons citée. À peine eut-il connaissance de l’article du Moniteur qu’il s’empressa de riposter par ce postscriptum, à la fin de son livre : « Comme M. Sainte-Beuve (article du Moniteur, 20 février) a pris occasion de cette phrase, qui lui a déplu, pour m’adresser quelques invectives de professeur, je rétablis ici, purement et simplement, les mots oubliés, sans autres représailles. Paris, 16 mars 18G0. »

Toutes les haines s’apaisent, même les haines littéraires. Un jour vint où Sainte-Beuve, cédant à sa cons » J’espère pourtant que si vous êtes ici pour quelques semaines, je pourrai vous voir et causer.

» Tout à vous.

» Sainte-Beuve. h»

lettre de paul de saint— victor (i)

[i854-55.] « Monsieur,

» Je vous remercie de m’apprendre que M. Rouvière (2) ait reparu au théâtre. Je n’ai pas vu la reprise des Mousquetaires et j’ignorais qu’il y eût un rôle. Il me suffirait de votre recommandation pour m’engager à l’aller voir, car j’attache un trop grand prix au juge cience de critique, éprouva le besoin de donner un public témoignage d’estime à l’un des esprits les plus fins et les plus judicieux de son temps. Un article publié dans le Constitutionnel, sur le recueil des Poètes français, où Babou avait écrit un certain nombre de très remarquables notices, lui fournit l’occasion de décerner à son ancien ennemi des louanges méritées. Babou reconnut sans doute ces flatteuses avances par une visite ou par une lettre pleine de spirituels et aimables compliments, comme il savait en trouver quand cela était nécessaire. Et la querelle se termina par une de ces réconciliations, tôt ou tard infaillibles, entre gens qui s’estiment, et qui, en dépit de divisions éphémères, restent unis, dans une région supérieure, par d’inaltérables sympathies.

(1) Publiée par le Pincebou ;»de.

(2) On sait la haute estime où Baudelaire tenait le talent de Houvière. Il lui avait d’ailleurs consacré tout un article dans la Galerie des Artistes dramatiques vivants, (i855). (Voyez aujourd’hui Œuvres complètes, III, p. 267), ment cFùn esprit tel que le vôtre pour n’être pas sur devance de le partager. Puis je me souviens très bien de l’impression qu’il me fit il y a quelques années dans les rôles d’Hamlet et de Charles IX, qu’il jouait d’une façon tout à fait supérieure et poétique.

» Il est très vrai, Monsieur, que je suis sous le eKarme des histoires vraiment extraordinaires que vous traduisez à l’eau-forte, pour ainsi dire. Je ne eesse de réclamer leur publication suivie au journal (i), et je me suis indigné autant que vous des réclamations des quatre ou cinq imbéciles qui ont protesté. En pareille circonstance, et lorsqu’on est sûr de servir du génie au public, mon avis est qu’on doit passer outre, et continuer à jeter des perles aux. pourceaux malgré leurs grognements.

» J’irai certainement à la Gaieté la semaine prochaine, et ce sera pour moi un plaisir de parler de M. Rouvière.

» Veuillez agréer l’assurance de mes sentiments de considération et de sympathie.

» Paul de Saks t— Victor. » Vendredi.

LETTRE DE GEORGE SA>D

« Monsieur, c’était une «hose convenue. J’ignorais qu’elle fût rompue et j’ignore encore pourquoi. Je re (i) Le Pays où les Histoires extraordinaires et les Noiiveltes histoires extraordinaires parurent du 2 5 juillet au 6 août, du i3 au 26 septembre, du 11 au i3 octobre i854, du 21 janvier au 20 avril i855. etterai beaucoup M 11 * Daubrun, et si je puis faire qu’on revienne à elle, je le ferai certainement. Je vais écrire de suite.

» Agréez l’expression de mes sentiments distingués.

» George S and. » ~yi~

Nohant, 16 août i855 (i).

(i) C’est certainement à l’original de ce billet « cruellement annoté » que Baudelaire fait allusion dans sa lettre à P. —Malassis, du i4 mai i858, quand il promet des autographes à son ami.

Au bas de ce billet, Baudelaire avait écrit en effet : « Remarquez la faute de français : de suite pour tout de suite.

» La devise marquée sur la cire était : Vitam impendere vero. M me Sand m’a trompé et n’a pas tenu sa promesse. Voir dans l’Essai sur le principe générateur des Révolutions, ce que de Maistre pense des écrivains qui adoptent cette devise.

C. B. »

Dans cette lettre qui répond à une lettre de Baudelaire que nous n’avons pas, il s’agit d’un rôle d’une pièce de George Sand, rôle qu’un directeur de théâtre, celui de la Porte Saint-Martin sans doute, avait donné, puis retiré M" e Daubrun, artiste remarquable par son talent et .surtout par sa beauté. Baudelaire, qui était de ses amis, — sans pouvoir l’affirmer, nous avons de fortes raisons de croire que c’est elle la « pâle », la « si froide Marguerite » du Sonnet d’automne et l’M. D. mystérieuse à qui ut dédié le Chant d’Automne dans le périodique où ce norceau parut pour la première (ois (Revue contempo’aine, 3o novembre l85g), — Baudelaire avait tenté de aire intervenir l’auteur de la pièce en faveur de sa protégée. LETTRES DE JOSEPHIN SOULARY (i) I. Lyon, ce 22 février, 1860.

« Cher Maître,

» Vous écrivez à notre ami Armand Fraisse de trop aimables choses à mon endroit pour que je ne vous en exprime pas, et sans retard, toute ma reconnaissance^).

» En plaçant mon nom à côté du vôtre dans un récent compte-rendu ; 3), M. Fraisse m’a fait un honneur d’autant plus insigne, que je vous tiens (je l’ai dit en maintes circonstances) pour le premier poète de notre époque. Vous auriez pu, sans y mettre trop d’amourpropre, décliner une association où tout profit est pour moi. Loin de là, vous voulez bien me recon Quant à cette diatribe contre M me Sand, ce serait certainement faire injure à Baudelaire que de l’attribuer à une mesquine rancune. Rien de plus sincère ni de plus désintéressé chez lui que l’horreur des idées anticatholiques et démocratiques professées par l’auteur de Lélia et de Mademoiselle de la Qaintinie. Puis le talent de George Sand lui était, par ailleurs encore, profondément antipathique. Ne détestait-il pas la prolixité, même dans Byron ?

(1) La première publiée par le Pincebourde.

(2) Baudelaire, nous l’avons dit, avait rendu hommage aux Sonnets humoristiques dans une lettre adressée à M. Armand Fraisse (Revue du monde latin, 20 février i884).

(3) V. les Lettres (16 février 18G0). naître un air de famille avec vous, et vous me tendez la main comme à un frère. Merci, cher Maître I Je retiens votre main dans la mienne, et je me persuade, non sans grande vanité, qu’à défaut de ces points de ressemblance qui constituent l’état d’émulation entre deux talents, nous avons du moins ces points de contact qui mettent deux cœurs en état de parfaite sympathie.

» Daignez agréer, cher Maître, l’expression de mes sontiments les plus dévoués (1) ».

3i, Grande rue des Gloriettes.


(5 juin 1860.)

« J’en ai pris une forte dose, Dans une tasse de moka. Pour qui veut de la couleur rose Le haschisch en vend au houka.

« Fermons la porte et que personne Ne vienne ici me déranger, Ecrivons dessus : « À Dodonc « Le maître est allé voyager. »

« Pour mieux surveiller l’œuvre intime Qui, dans mon être, s’accomplit, Comme un poète en mal de rime, Etendons-nous sur notre lit.


(1) Voyez la réponse à cette lettre dans les Lettres, 23 février 1860. « Voici le Dieu ! De fibre en fibre, Au cerveau je le sens monter. Et sous ses assauts mon front vibre, Gomme s’il allait éclater.

« Il fait rage et dit à mon àme : « Alerte ! en voyage, ma sœur ! » Et la folle, en riant, se pâme Sous l’étreinte du ravisseur :

« Mais par où fuir inaperçue ? » Fait la pauvrette avec effroi. « La vie, ici, garde l’issue, Et l’os dur se voûte en paroi. »

« Attends ! dit le Dieu, je sais comme On peut sans bruit forer la chair, En éveillant au cœur de l’homme Le fantôme d’un rêve cher. »

« Et tout à coup, dans ma poitrine, Il souffle un amour si profond, Lîne tristesse si divine, Que mon cœur en sanglots se fond.

« Et vite ! dit le Dieu, c’est l’heure ! L’amour a tiré les verrous ; N’est pas méchant geôlier qui pleure ; Sur cette larme esquivons-nous.

« Ceci, Monsieur et cher ami, est un brin de prologue du poème intitulé : le Rêve du Chanvre, dont je m’occupais dans le même temps où vous livriez à l’impression votre étrange livre des Paradis Artificiels, que je trouve à mon retour d’un petit voyage dans le Bugey. Je suppose avoir pris du haschisch, et le Dieu chanvre m’ouvre successivement tous les arcanes de ses transformations, jusqu’à la corde de pendu inclusivement. Néanmoins, au moment de me pendre, je me laisse aller à la pi lié pour une jeune fille qui se noie : je lui tends ma corde, et je sauve la Poésie qui m’enseigne la résignation et l’amour universel.

» Vous voyez d’ici les divers cadres d’impressions que le sujet comporte. C’est la vie humaine avec tous ses actes ; — c’est la chemise, le voile, le papier, la charpie, le linceul, etc. N’est-il pas bizarre, dites-moi, qu’à distance, votre goût et le mien suivent des voies aussi parallèles ? En lisant vos malheurs d’un mangeur d’opium, vos tableaux me prenaient à la gorge, comme des retours de sensations déjà éprouvées. Cette faculté, que je possède à haut degré, de m’assimiler des impressions particulières à certaines natures nerveuses, maladives ou même folles, méfait parfois penser que j’éprouve des réminiscences d’existences antérieures vécues dans des sociétés bizarres, sur des globes étranges, et dans des milieux extravagants.

n Vous êtes, mon cher ami, un terrible pionnier de ces domaines imaginaires, où je me réfugie aussi de temps à autre, dans les heures ennuyées du terre-àterre. Avouez qu’au retour de ces excursions dans le fantastique, il reste en \ous une assez piètre estime de la vie réelle et de l’animal positif qui en pratique les voies bètes. J’aimerais à vous voir dans l’intimité ; je crois que nous nous comprendrions à demi-mot. On me dit que vous êtes d’un caractère triste et concentré ; on dit de moi que je suis un ours ; on prétend que votre humeur est noire, on affirme que j’ai des accès d’hypocondrie ; je vous aime pour votre caractère et votre humeur ; aimez-moi pour la sympathie très vivo et très franche que je vous porte.

» J. Soulary [18]. »


LETTRE DE H. TAINE [19].


» Cher monsieur,

» Je suis tellement occupé et ma santé est si médiocre, que je ne puis me charger d’un article important comme celui que vous me proposez. J’admire beaucoup Poe ; c’est le type germanique anglais à profondes intuitions, avec la plus étonnante surexcitation nerveuse. Il n’a pas beaucoup de cordes, mais les trois ou quatre qu’il a vibrent d’une façon terrible et su blime. Il approche de Heine ; seulement tout chez lui est poussé au noir, l’alcool a fait son office. Mais quelle délicatesse et quelle justesse dans l’analyse ! — Je n’aime pas trop Euréka qui est de la philosophie comme celle de Balzac dans Séraphita et de Hugo dans les Contemplations. Puisque vous le demandez, c’est le seul des cinq volumes que j’aie reçu, et encore c’était de votre main. M. Lévy ne m’en a envoyé aucun, mais je l’ai lu tout entier.

» Quel malheur que vous n’ayez pas inséré en anglais les 108 vers anglais de Nevermore ! Mais quel traducteur vous faites, et comme l’accent y est avec toute son âpreté, toute son intensité et toutes ses inflexions !

» Mille remerciements, j’ai lu déjà la moitié de ce nouveau volume [20], et je vais faire votre commission à Flaubert.

» Croyez-moi, je vous prie, votre très obligé et dévoué.

» H. Taine. »
30 mars 1865.


LETTRE DE TISSERANT [21]


1853.
« Mon cher monsieur Baudelaire,

» Vous êtes un de ces hommes qu’on n’oublie pas quand on a du cœur, et encore moins quand on est un peu artiste.

» Je vous ai vu peu et cependant cela m’a suffi. J’ai bien souvent pensé à vous pendant ma longue absence, et nos réflexions à votre endroit me ramenaient toujours à cette triste pensée que comme beaucoup d’êtres" très bien organisés, vous dépensiez votre trésor spirituel (le seul vrai trésor}, sou à sou, au lieu de risquer une grave affaire. En effet, vous enfermez de grandes idées dans un petit cercle (r), ressemblant à cet homme qui se croit bon marcheur parce qu’il a fait dans un jour le trajet d’un bout du passage des Panoramas à l’autre ; au bout de dix jours, il additionne ses pas, et dit : J’ai été à Bordeaux.

» Mais je vois avec joie que vous n’êtes pas cet homme-là ! Bravo ! développez-vous ; votre pensée est large et originale ! Mettez-nous en scène des gens qui se promènent dans le Ghamp-de-Mars, histoire de fumer une cigarette !

» Venez me voir quand vous voudrez, le plus tôt sera le meilleur.

» Le haut du pavé dramatique n’est pas encombré, allongez les jambes de votre intelligence, et venez faire un tour dans le grand drame.

» La base dont vous me parlez est solide : la rêverie, la fainéantise, la misère, l’ivrognerie et Y assassinat ; avec ces cinq notes-là, on peut faire une mélodie terrible.


(1) Pincebourde a imprimé moule ; c’est cercle qu’on lit dans l’original. » J’ai assez de savoir pour être votre guide, je suis tout à vous. Si vous avez besoin d’un artiste pour animer et exécuter votre œuvre devant le public, à défaut de Frederick Lemaître, comptez sur mon audace et mes efforts. Si vous avez besoin d’un ami qui aime votre œuvre comme vous l’aimez vous-même, comptez, oh ! comptez sur moi ! Pas de timidité, pas de fausse modestie ! Si nous doutons de nous-mêmes, personne n’aura foi en nous. Assez de coups de pétard et de pistolets, c’est un coup de canon qu’il nous faut !

» Quant à mon camarade Laferrière, je le crois artiste, mais je ne sais si ses moyens se prêteraient à une transformation radicale ; c’est une chose à lui proposer, le cas échéant.

» Quand vous viendrez me voir,»je sors rarement avant onze heures du matin, et le mois prochain, j’aurai peu de répétitions ; dans tous les cas, un mot par la poste, et je vous attendrais ou vous préviendrais.

» De l’audace ! de l’audace ! de l’audace ! et tout de suite ! !

» Bien à vous,

» J . —H . TlSSEttAXT . »

LETTRES DE M. Jl LES THOLBAT

I.

Ce mardi, 20 février 1866.

« Cher poète et ami, y> Votre lettre (1) vient de m’ouvrir les yeux sur une

(i) V. Lettres, 19 février 18G6. confusion des deux Lemerre et Lemer, que j’ai cru n’être qu’une seule personne. Ce n’est pas Julien Lemer, mais Lemerre du passage Choiseul, n° £7, que j’ai vu, à qui j’ai demandé pour vous les n os de l’Art, qu’il avait édité et qui ne paraît plus, qui m’avait promis de vous les envoyer (j’ignore s’il l’a fait depuis), et qui prépare une belle édition de la Pléiade à laquelle S. B. lui a conseillé de joindre Olivier de Magny, l’amant de la belle Cordière.

» J’ai vu ce M. Lemerre, un homme ami de la Poésie, allant lui demander des n os pour vous et croyant, au fond de ma pensée, que c’était avec lui que vous aviez été en correspondance, je lui ai dit qu’il ne devait pas vous négliger, et il m’a répondu qu’il avait une très grande estime pour votre talent, et qu’il se demandait pourquoi vous vous étiez exilé à Bruxelles. J’ai bien été un peu étonné de voir qu’il ne me parlait pas de vos publications, mais j’ai attribué ce silence à une finesse de commerçant qui ne veut pas s’engager. Aussi ai-je chauffé tant que j’ai pu, et, je dois le dire à présent, il ne m’en paraît que plus plein de zèle pour le poète, et a parfaitement répondu à tout l’enthousiasme que je manifestais pour vous une chaleur non moins grande pour votre talent. Mais ce n’est pour le moment qu’un zèle de paroles.

» Cependant je crois qu’il faudrait voir vous-même auprès de cet homme. Je vous le dis, je me suis trompé de personnalité ; et c’est bien permis dans le cas dont il s’agit. S. B.,au fond, a commis, je crois, la même erreur : il pensait répondre peut-être au même Lemer,. en écrivant pour l’Olivier de Magny. » Dans tous les cas, ce n’est pas mauvais.

» Ne négligez pas Dentu, au contraire. Si vous pouvez traiter avec lui, c’est excellent. — Et gardez cet ami inconnu du passage Choiseul pour quand vous viendrez vous-même. J’ai cru faire vos affaires, et je vois que je n’ai échangé que des paroles de pure appréciation littéraire.

» Pardonnez-moi d’avoir allumé un feu de paille. À otre présence peut-être servira à lui donner plus de consistance.

» Croyez que, si l’occasion se présente une autre fois, mais sérieuse, je ne la laisserai pas échapper et

» Croyez-moi bien sincèrement à vous.

a Voici du reste le prospectus qu’il m’a donné du Parnasse contemporain. Mais c’est Mondes et M. de Ricard qui en font les frais. Il m’a avoué n’avoir pas de confiance en cette publication ainsi comprise à grands frais. »

2.

(le 10 mars 1866.

u Cher poète et ami,

M. de Marancour 1) demeure rue de Douai, 27 ou 29. C’est l’éditeur Faure (boulevard Saint-Martin, 23) qui me l’a dit. — Oui, nous dînerons avec le maître à votre arrivée ; je le lui ai demandé et il m’a répondu que oui. — Ce que vous me dites-là de vos sentiments à

(1) Auteur des Confessions d’un commis-voyageur, des Echos du Vatican, etc. la mort de Delacroix (i), je l’ai éprouvé à ma manière : je ne lui avais jamais parlé et je l’avais à peine vu. Mais je lus frappé d’une vraie douleur, d’un vrai deuil, ce fut vraiment un coup pour moi, et une perte, un soir, à 8 heures, en ouvrant un n° de la Presse et lisant : et M. Eugène Delacroix vient de mourir ». Je sentis que les arts perdaient un grand homme. Il me semble que j ’aurais éprouvé la même douleur à la mort de Watteau ou de Mozart, artistes de feu et de passion. Je ne crois pas l’éprouver à la mort d’un autre peintre très célèbre de ce temps, qu’on veut toujours opposera Delacroix, mais que je ne sens pas. Le tempérament et les nerfs sont tout dans nos jugements et nos appréciations.

» Pour en revenir au maître, il est tout à fait bien ; il travaille ; nous travaillons tous les jours depuis 9 heures jusqu’à 2, comme s’il n’était pas sénateur, et le fait est qu’il ne profite de ses loisirs que pour mieux faire. Il n’est plus pressé, n’a plus besoin de faire un article d’un lundi à l’autre, et alors il en est déjà sorti les grands articles sur Proudhon (que je n’ai pu vous envoyer. Champfleury me dit, il y a quelques mois, que vous me les demandiez. Je dis à de Calonne de vous envoyer les Revues. C’est là qu’il fallait les lire et non pas dans le Constitutionnel, qui n’a donné qu’un très petit extrait. Calonne me promit de vous les faire avoir. Je ne sais s’il l’a fait). — Il va réimprimer à présent son Port Royal.

» Je vous remercie d’avance de la rareté dont vous nous ménagez la surprise à Sainte-Beuve et à moi •> .

(1) V. les Lettres, 5 mars 1866.

(2) M. Troubat ni Sainte-Beuve ne devaient jamais ap » Je ne vous parle ni des discours de Prévost Paradol ni de celui de M. Guizot. Ce sont les événements der niers. Mais toute ma sympathie était pour un homme charmant, dont j’apprécie bien mieux la probité que le talent de ces orateurs et journalistes politiques. Je veux dire Camille Doucet, qui prononça son discours huit jours auparavant. Est-ce amitié pour lui ? Il m’intéressait davantage que tous ces apologistes d’un passé en raines. La séance Doucet-Sandeau fut vraiment toute littéraire. Dans l’autre, on a beau marcher sur de hauts sommets, ce sont des sommets qui s’affaissent au moindre souffle populaire.

» J’achève un choix d’œuvres choisies de Piron (horreur 1), commandé par la librairie Garnier.

» Yous-arriverez à temps pour recevoir un exemplaire frais.

» À vous de tout cœur.

» Jules Troubat. »

P. S. — Tous ces éditeurs dont vous me parlez sont bien difficiles à lier ou à engager. Il faut les voir par vous-même. — J’ai un ami en province qui a publié un roman dans la Revue contemporaine : j’ai présenté ce

prendre quelle « rareté », voulait leur rapporter Baudelaire : quinze jours à peine, après l’avoir annoncée à ses amis, le poète était terrassé par son terrible mal. — V. de M. Troubat, outre le Discours prononcé à l’inauguration du monument de Baudelaire, — nous y avons renvoyé au cours de V Elude biographique, — deux Torts intéressants ouvrages : Une amitié à la Darlhez (Lucien Duc, éd. 1900), et Les salons de Champfleury (Alp. Lemerre, 1894), pour une clef des Aventures de M Uc Mariette. roman à Hachette, à Lévy, à Faure : tous me disent lai même chose : « Nous avons trop de publications sur [ les bras . » — « Mais veuillez, au moins, lire… » — « Oh ! c’est inutile… Nous ne le lirions pas… Vos livraisons de la Revue seraient perdues ici… » — Il faut la finesse et l’éloquence persuasive de Baudelaire lui-même (avec son nom), mais il le faut, lui. Je crois que Dentu est encore le meilleur. On m’a dit qu’un nommé Henry, qui demeure en face, est un honnête homme : je ne le connais pas. »


LETTRE DE J. TURGAN

« Mon cher ami, » Vous vous moquez de moi purement et simplement, il m’est impossible de mettre ce soir les quinze colonnes que je voulais mettre de Gordon Pym. J’avais répondu de vous ici et vous me laissez dans un grand embarras. — Ce n’est pas bien (i).

» J. Turgan. »

LETTRE d’aUGLSTE VACQUERIE

[7 mai 1861.]

« Merci, mon cher Baudelaire, je n’ai pas besoin de vous dire combien je suis touché de la page sympathique que vous avez écrite sur moi. Vous savez ce que je pense de votre talent, vous savez donc ce que je ressens de votre éloge (1). — Je n’ai pas entendu l’opéra

(1) La publication de cette traduction au Moniteur avait commencé le 25 février 185t. Elle fut interrompue le de Wagner, et je n’ai pour Tannhauser que le penchant de tout homme de cœur pour toute œuvre brutalement proscrite ; votre brochure ajoute des raisons à mon instinct et m’emplit d’avance les mains de bravos. Mais il y en a pas mal pour vous. — Merci encore.

» Votre ami. » Auguste Yacquerie. »

lettre d* alfred de vigny (2)

Lundi, 27 janvier 1862,

« Depuis le 3o décembre, Monsieur, j’ai été très souffrant et presque toujours au lit. Là je vous ai lu et relu, et j’ai besoin de vous dire combien de ces Fleurs du mal sont pour moi des Fleurs du bien et me charment ; combien aussi je vous trouve injuste envers ce bouquet, souvent si délicieusement parfumé de printanières odeurs, pour lui avoir donné ce titre indigne de lui, et combien je vous en veux de l’air empoisonné quelquefois par je ne sais quelles émanations du cimetière de Hamlet.

7 mars suivant. C’est cette interruption forcée qu’explique sans doute ce billet du directeur à son collaborateur.

(1) L’éloge que Baudelaire donne, — dans la lettre (V. Lettres, i85i), à laquelle celle-ci répond, — aux Funérailles de l’honneur, drame d’AuGUSTE Yacquerie joué à la Porte Saint-Martin en 1861, pour la représentation duquel Paul Meurice lui avait envoyé des places.

(2) Publiée par le Charles Baudelaire, Souvenirs, Correspondances. Sur les relations de Baudelaire et de Vigny. V. l’ouvrage de M. Charavay, op. cit., v. aussi Lettres, années 1860-62, passim. » Si votre santé vous permet de venir voir comment je m’y prends pour cacher les blessures de la mienne, venez mercredi (29) à quatre heures après midi ; vous saurez, vous lirez, vous toucherez comment je vous ai lu ; mais ce que vous ne saurez pas, c’est avec quel plaisir je lis à d’autres, à des poètes, les véritables beautés de vos vers encore trop peu appréciés et trop légèrement jugés.

» Vous m’aviez dit que votre lettre officiellement académique était envoyée. C’était à mes yeux une faute, je vous l’ai dit ; mais elle était irréparable, et je me résignais à vous voir égaré dans le labyrinthe. Mais à présent que vous m’écrivez que c’était seulement un projet, je vous conseille franchement de ne pas faire un pas de plus dans ces détours qui me sont connus, et de ne pas écrire un mot qui ait pour but de vous faire inscrire comme candidat à aucun des fauteuils vacants.

» J’aurai le temps de vous en dire les raisons très sérieuses, et vous les comprendrez…

» Venite ad me.

» Alfred de \lgxy. » G, rue des Ecuries d’Artois.

LETTRES DE VILLIERS DE l’iSLE-ADAM

I.

Saint-Brieuc, rue Saint-Guéno, 4 [i85 9 —6o.] » Monsieur,

» Je sais, dans ma très petite expérience, combien il est pénible d’écrire une lettre. On n’écrit presque ja mais (j’entends les esprits de certaines allures) que par nécessité ou besoin vague de se dégrossir l’esprit.

» Veuillez donc penser, je vo.us en prie, que j’estime trop la valeur de votre précieux temps pour vous demander une réponse : vous m’écrirez si vous avez un loisir à perdre, quand il vous plaira, dans un an, six mois, jamais si bon vous semble : je ne vous en aimerai pas moins, je comprendrai cette petite préface de Ricard o et je serais désolé que mon admiration vous gênât le moindrement : ceci soit dit avec sincérité.

» Combien je regrette les conséquences de ces jours derniers ! Vous m’avez vu sous des conditions déplorables : j’étais à la fois — très troublé par le vin — le manque de sommeil — et le saisissement de vous parler. Combien de bêtises me sont échappées !,.. Mais je pense que vous n’êtes pas de ceux qui jugent les gens sur un fait.

» Mes relations fantaisistes — j’ai frayé, par entraînement, avec des individus de joyeuse imagination — doivent être mises sur le compte de mon extrême jeunesse ; cela s’oublie assez vite ; il ne s’agit que de rompre vite, et de monter vite, ce qui ne tardera guère pour moi, je pense.

» Allons, voilà qui est bien ; votre profonde et habituelle délicatesse ne méprisera pas l’humilité de cette petite épître, je n’écris pas de la sorte à tout le monde ; vous êtes mon aîné, cela dit tout.

» Quand je pense que je n’ai pas répondu l’autre soir à M. R… (charmant compagnon, du reste, par exemple !) lorsqu’il me demandait ce que vous aviez créé : » Qu’entendez-vous par créer ? — Qui csl-cc qui crée ou De erre pas ?

» — Que signifie cette chanson, et ce refrain d’avant le déluge ? Baudelaire est le plus puissant, et le plus un, par conséquent, des penseurs désespérés de ce misérable siècle ! Il frappe, il est vivant, il voit ! Tant pis pour ceux qui ne voient pas ! »

» Mais, je n’étais pas dans mon sang-froid ce soirlà. Ce sera pour la prochaine occasion. Excusez, je vous en prie, les nombreuses inepties, les rimes légères et les enfantillages que j’ai laissés dans mon bouquin (i). Il y a trois ou quatre pages passables : c’est une demipromesse ; j’espère vous envoyer bientôt une prose moins jeune que mes vers ! Allons, je vous aime et vous admire, mon bien cher grand poète ; et je vous serre la main avec bonheur.

» P. S. — Je suis presque brouillé avec ma famille. J’attends quelque argent pour retourner vivre à Paris : vous me permettrez de vous faire une petite visite ; je ne crois pas dépasser le but en disant que j’ai quelquefois du bon — avant le Champagne. »

2.

[1861-62.]

« Je vous remercie de tout mon cœur de vous être souvenu de moi : que voilà de pensées claires et su (1) Il s’agit sans doute des Fantaisies nocturnes, le premier livre de Yilliers, parues à Lyon, en 1859. Cette lettre se placerait donc vers 1859-60. perbes ! Comme on se sent de votre avis en vous lisant ! Comme vous savez bien vous écouter impersonnellement dans celui qui vous lit ! Je vous admire.

» Je me suis rencontré avec vous au sujet de Wagner, et je vous jouerai Tannbauser quand je serai installé dans votre voisinage. Le grand musicien peut réciter, lui aussi, ces vers de statue :

Contemple-les, mon âme, ils sont vraiment affreux ! Pareils aux mannequins, vaguement ridicules…

» Quand j’ouvre votre volume, le soir, et que je relis vos magnifiques vers dont tous les mots sont autant de railleries ardentes, plus je les relis, plus je trouve à reconstruire. Comme c’est beau, ce que vous faites ! La Vie antérieure, Y Allégorie des vieillards, la Madone, le Masque, la Passante, la Charogne, les Petites Vieilles, la Chanson de V Apres-midi, — et ce tour de force de la Mort des Amants, où vous appliquez vos théories musicales. \J Irrémédiable, commençant dans une profondeur hégélienne, les Squelettes laboureurs, et cette sublime amertume de Réversibilité, enfin tout, jusqu’au duo d’Abel et de Caïn… C’est royal, voyezvous, tout cela. Il faudra bien que, tôt ou tard, on en reconnaisse l’humanité et la grandeur, absolument… Mais quel éloge que le rire de ceux qui ne savent pas respecter’. Ne vous irritez pas de mon enthousiasme ; il est sincère, vous le savez bien.

» P. S. — Ne m’écrivez pas, je vous en prie : l’Art îst long et le temps est court ; je le sais aussi bien que >ersonne, moi qui travaille dix beures par jour à l’aire me page de prose ; nous n’avez rien à me dire, et je devine que vous ne me voulez peut-être pas trop de mal, ainsi ne prenez pas trop de peine pour moi. Quand j’aurai terminé le premier volume de iras, je vous en enverrai un exemplaire. Je ferai, avec votrei permission, une étude sur vous : si vous ne la trouva pas bien faite, vous la brûlerez, et il n’en sera plus question. Je n’ai pas d’amour-propre, quand j’ai mal écrit, maintenant, je vous l’assure. Vous vous êtes affirmé davantage dans votre étude sur Wagner 1 que dans celle de Gautier : tant mieux ! Ça pleut déjà dru comme mitraille et de la hautaine façon, ça m’a ranimé. Dans dix ans, il ne restera pas cinquante pages des romans à reconstruction de faits, quand on ne juge que le fait… Et au revoir. Pardonnez le griffonnage ; je l’ai effacé parce qu’il était dogmatique et que je n’ai rien à vous apprendre.

» Encore un Post-S. — À propos de l’étude dont je vous parle, ne pensez pas que je veuille recommencer la fable de Y Ours et du Jardinier. Je n’ai plus le même stvle du tout, comme de raison, quand j’écris une lettre et lorsque j’écris une page littéraire. Vous ne me jugerez pas sur mon déplorable bouquin, et vous aurez de l’indulgence. Je vous aiïirme que je fais du beau et du très beau, dans ce moment-ci et que vous n’en serez peut —être pas mécontent : vous serez même étonné de la différence, je ne crains pas de vous le dire, si vous voulez bien y jeter un coup d’oui.

(i) L’article de Baudelaire : Richard Wagner et Tannhauser, parut en 1861 et Isis, pour la première partie, en 1862. Cette lettre peut donc être datée approximativement Gi-62. \ous ne croirez pas que c’est moi. Ne riez pas trop, je vous en prie., de cette folie, et prenez tout ceci avec bienveillance. Je ne vous écris pas rue d’Amsterdam, craignant que vous aviez (sic) changé de maison. »

3.

Saint-Brieuc, rue Saint-Pierre, i4.

« Mon cher Baudelaire, » Je vous ai gardé, comme on dit, pour la bonne bouche : voici le résumé (dans ce qu’il peut avoir d’ingénieux) du pèlerinage que vous savez. Le 11. P. dont Guéranger est, je crois, un homme d’une imagination logique et d’une science absolument quelconque ; il jouit d’une qualité que vous estimerez : la froideur attrayante, ~)~ à 58 ans. Il était prêtre à 21 ans ; docteur en théologie à *>3 ans ; licencié en droit, licencié ès-lettros et docteur ès-sciences à 38 ans. 11 parle sept à huit baignes actuelles et n’ignore pas les dialectes hébraïques au point de le céder à M. Renan. Il a trouvé moyen, sans un sou, de relever l’abbaye de Solesmes, sans s’interrompre pour cela, et sans quitter une rude partie engagée entre lui et tous les évéques de France au >ujrl de la Liturgie ancienne qu’il a réussi à faire rétablir dans toute sa pureté, presque partout, mais il a fallu écrire une douzaine de volumes fantastiques de science religieuse, arracher des bulles pontificales, lutter contre son évéque, abîmer pendant un an, tous lef quin/c .jours, M. de Broglie au sujet du Labarum et, généralement, des miracles), se lever à (\ heures, >c coucher à 11 heures, manger de la salade le soir cl un peu de soupe dans une écuelle Je matin, conserver du temps pour le bréviaire —et pour la direction de l’Abbaye 60 moines), tout quitter au coup de la clocbe de la Règle, causer avec des milliers de visiteurs, surveiller un anévrisme et unepropension mosaïque au bégaiement afin de ne pas perdre la tête et avoir un front deux fois haut et vaste comme celui de Victor Hugo. Vous voyez que ce n’est pas une brute, et pour me servir d’une expression de du ïerrail (si vous voulez bien pardonner cet ignoble mouvement d’amour— propre), j’ajouterai que : « Je ne suis pas trop mal dans ses papiers. » Il est flanqué de deux têtes qui sont presque également admirables : le Père Econome et le Père Prieur : Dom Fontanes et Dom Couturier : deux colosses au physique et au moral. La Bibliothèque (j’oubliais de vous dire que ces deux colosses et lui sont charmants de bienveillance, de profondeur et de naïveté, au point de s’amuser et de faire des calembourgh’ [sic), la Bibliothèque contient environ 20.000 volumes ; on m’y laissait seul, tous les jours, faveur inconnue à bon nombre de gens (nouveau mouvement d’amour-propre , vous jugez si j’ai, comme on dit, profité de l’occasion. J’ai des notes assez curieuses, je crois pouvoir l’aflimer. Bref, je tiens Samuèle, et si mes prévisions ne sont pas entachées de niaiseries, j’ai réellement quelque chose de — sinon de plus grand, je parle au point de vue de la dimension du volume — du moins d’aussi large que l’idée de Faust. C’est réellement estomirant qu’on n’ait pas encore pensé à une chose, ou que, si on y a pensé, on ne l’ait pas traitée avec amplitude et magnificence. Je vous écrirai cela : vous jugerez.

» Voici, en attendant, une petite légende qui ressemble un peu à l’un de vos poèmes en prose, l’Etranger : je traduis du latin :

» Il y avait un moine — un parfait et ancien religieux — qui avait fait un pacte avec le Diable ; je veux dire qui avait accepté les services d’un démon mixte. Ce démon n’était pas, en son âme et en sa condamnation, des plus coupables ; il avait, dans les temps effroyables où se joua le grand conflit, il avait subi l’entraînement vague et presque moutonnier de Lucifer. Il ne s’était pas prononcé sur le fameux Non Serviam et s’était trouvé précipité hors de la joie et de la lumière, avant d’avoir eu seulement le temps de se reconnaître. De sorte que sa vie était comme un rêve et qu’il ne savait plus ce qui était arrivé. Il n’était pas mauvais, mais il avait contracté la manie de la chute, en voyant se culbuter, dans l’ombre et dans la foudre, le pêle-mêle des légions noires ! Puis… avec les longs et interminables siècles, avec l’insensible habitude de l’étonnement, il avait oublié cela, tout cela : il avait oublié.

» Enfin \ous comprenez ce que je veux dire. Vous seul pouvez exprimer cela aujourd’hui.

» Donc, un jour, il avait remarqué la terre, et trouvant confortable d’y rester aussi bien que dans les endroits où il était auparavant, il s’en alla dans les environs d’un monastère, car il aimait le silence. Là, je vous dis qu’il eut l’occasion de rendre service au vieil abbé, on ne sait pas comment. Le vieil abbé — un bon zig ! — comprit de suite toutes ses réserves de conscience faites l’horrifiant malheur qui avait dû arriver dans l’éternité, au petit bonhomme infernal, et il ne déchargea pas de malédictions nouvelles sur son mélancolique et monstrueux visiteur. Il lui demanda, ne voulant pas être en retard avec un pareil personnage, s’il pouvait, à son tour, lui être quelque peu utile ou même agréable. Il insista, en voyant le pauvre démon secouer tristement ce qui lui servait de tête. — Eh bien, dit celui-ci, puisque vous me proposez, je vous dirais que vous pouvez me faire du bien. — Et comment ? dit le moine. — Ah ! dit le démon, vous êtes bien le maître de faire bâtir un clocher ici ? — Oui, dit le moine. — Alors faites bâtir un clocher avec une grande cloche, et puis faites-la aller la nuit, quand vous pourrez. — Pourquoi ? dit le moine inquiet. — J’aime les cloches… le son des cloches… les belles cloches…

» N’est-ce pas qu’elle est belle ? Mais, dame, je n’ai fait que des phrases où vous feriez de la pure beauté, vous. Enfin, je vous l’offre, si elle peut vous sembler possible.

» Je termine en attendant une prochaine lettre, en vous recommandant deux livres :

» La Mystique de Gorres, 5 vol. in-8 (divine, naturelle, diabolique , édit. Poussielgue, rue Saint-Sulpice, trad. de l’allemand par Sainte-Foy.

» Et La Vie de Jésus-Christ, par le docteur Sepp, 2 vol. in-8, même trad., même lib., année 1860 ou 59. Si vous ne les connaissez pas, cela vous fera peutêtre plaisir. C’est très curieux.

» A. Villiers de l’Isle-Adam [22]. »


LETTRE DE RICHARD WAGNER


Paris, 15 avril 1861.
« Mon cher monsieur Baudelaire,

» J’étais plusieurs fois chez vous sans vous trouver. Vous croyez bien combien je suis désireux de vous dire quelle immense satisfaction vous m’avez préparée par votre article [23] qui m’honore et qui m’encourage plus que tout ce qu’on a jamais dit sur mon pauvre talent. Ne serait il pas possible de vous dire bientôt, à haute voix, comment je m’ai senti enivré en lisant ces belles pages qui me racontaient — comme le fait le meilleur poème — les impressions que je me dois vanter d’avoir produites sur une organisation si supérieure que la vôtre ?

» Soyez mille fois remercié de ce bienfait que vous m’avez procuré, et croyez-moi bien fier de vous pouvoir nommer ami.

» À bientôt, n’est-ce pas ?

» Tout à vous,
» Richard Wagner. »


LETTRES DE WALLON


1.


« Mon cher Baudelaire,

» J’ai la plaisanterie grossière, m’avez-vous dit un jour, et cela est très vrai, et je ne m’en fâche point, car je ne pense pas que je puisse jamais briller beaucoup par l’esprit — mais cette fois vous chassez sur mes terres et j’éprouve quelque malin plaisir à vous régenter. — Le sens propre de Talent est pièce de monnaie — c’est par figure seulement qu’on l’applique aux facultés de l’homme — et peut-être cet emploi ne remonte-t-il pas au delà du protestantisme, grand commentateur, interprétateur de paraboles. — Quoi qu’il en soit, l’assimilation du talent de l’Évangile à l’esprit de l’homme n’est pas mon fait ; vous la trouverez dans tous les Pères, dans les termes mêmes ou peu s’en faut, où je la répète après eux. — Le jeu de mots vient de ce que nous oublions le sens primitif de •talent — nous voyons deux idées ou deux choses signifiées et fortuitement rapprochées, là où il n’y en a qu’une — mais tout ceci, croyez-le bien, n’est qu’un [prétexte pour vous reprocher d’être invisible. — Il [n’est pas possible que vous soyez toujours et cons[tamment sur le Poe (cette fredaine est de Champtleury) et que vous ne visitiez jamais l’île Saint-Louis — Vous m’oubliez donc. — J’ai bien cherché après vous ces jours-ci pour boire une bouteille — car je voulais boire cl ne pouvais m’y décider étant seul. — L’envie a passé — jusqu’au premier jour. — Vous ne publiez plus rien . — vous avez tort. — L’esprit se rouille à la longue — vous dites en vous-même que je suis un sot ; c’est vrai, mais je n’en ai pas moins raison. — \ ous pouviez beaucoup et vous n’avancez pas. — Murger et Champfleury ont déjà abattu cinq ou six volumes — si j’avais de. l’argent je vous achèterais tous vos vers — et je les publierais — rien que pour vous forcer à en faire d’autres. — Dans l’engrenage [sic) des passions ou des amours-propres, des plaisirs ou des besoins, il y a un point où, dès qu’on y touche, on ne peut plus s’arrêter, ni reculer — il faut toujours avancer et toujours produire.

» Mais à quoi tout cela rimc-t-il ? À vous apprendre qu ’ j’ai, le I er mars, dans la Revue de Paris, hélas ! un article contre M. Cousin ; à vous prier en outre de lire avec soin mon volume [) et malgré ce qui précède

(i) Peut-être Le Positivisme ou la foi tViui athée ( ?). C’est, des ouvrages de M. Jean Wallon, celui dont la date <le noter ce qui vous choquera — style ou pensée (faites une corne à la page en lisant et renvoyez-moi le volume) ; je voudrais bien avoir votre opinion. Vous avez été servi un des premiers parce que vous êtes un des premiers parmi ceux dont le jugement peut et doit m’eelairer.

» Tout à vous. »

3, rue Boularel.


Si janvier (i854).


« Mon ami.


2.

[i85 7 ]


» Je viens de lire votre préface (i) avec un plaisir que je ne saurais dire, et peu s’en faut que je ne la relise immédiatement comme un beau poème — pour me donner une seconde fois le même contentement. — Et ce qui me frappe maintenant en réfléchissant mon impression, est. de me trouver en si parfait accord avec ces lignes fermes et vibrantes que je les signerais toutes une à une. — N’est-ce pas un singulier problème — non pas qu’il y ait un lien des esprits où tous se rencontrent dans la vérité ou dans certaines vérités, — mais qu’il y ait côte à côte deux régions de vérités impénétrables ou impénétrées l’une à l’autre — comme ma foi et votre préface — où est le lien ? —

de publication (i858), se rapproche le plus de la date de cette lettre.

(i) La préface dont il est ici question, c’est les Notes nouvelles sur Edgard Poe, qu’on trouvera en tête du tome VI des Œuvres complètes. i — Evidemment si les peuples rangent dans la catégorie dite Religion les idées les plus générales ou les plus voisines de Dieu, celles qui embrassent le plus grand

’ nombre d’idées secondes, les plus grosses en un mol il faut bien que leurs croyances, — et disons même les vôtres ou les miennes — soient ou puissent être mères de nos opinions littéraires. — Et pourtant votre préface — comme Euclide — force l’assentiment des esprits les plus dissemblables — preuve qu’il y a dans tous de grandes lacunes. Quoi qu’il en soit, c’est un beau poème et si on vous l’a déjà dit vingt fois, il faut vous le dire une vingt et unième. — Pourquoi n’avezvous pas nommé hautement le nid de ces professeurs jurés — ces Débais, citadelle des cuistres — ennemis nés de toute poésie ? — Et cette joie que vous m’avez donnée si vive a été d’autant mieux reçue que je suis depuis trois jours dans la désolation de la chute de notre ami Champfleury. — Il me semble qu’il déserte de plus les régions de l’art et du beau, du style et du roman, pour se voir et se décrire à la loupe.

C’est un lieu commun, très commun de dire que le Bien, le Beau, le Vrai sont un et constituent la Réalité inommée, indicible, le soleil des intelligences, rame des âmes — et comme poète vous avez légitimement horreur du lieu commun ; mais pour trancher d’un mot le débat, vous l’auriez habillé d’une manière originale et montré que celui qui voit la réalité en vrai ne la voit pas en beau — ou n’est pas poète, c’est-à-dire assez poète — et par conséquent que l’art enseignant ou moralisant est encore un carré rond — comme nous en avons tons des milliers dans l’esprit. » Vous savez que vous pour les impressions nettes et vive$, La Madelène pour les nuances fondantes, vous êtes à mon sens les deux artistes par excellence. Permettez-moi donc de vous prémunir contre l’abus des incidentes qui n’est pas encore — mais qui pourrai ! venir gâter votre prose harmonieuse et savante. Voilà bien du pédantisme — c’est mon état, hélas ’. — et je me reprocherais de trahir l’amitié si je ne pensais pas tout haut.

» Maintenant on pourrait demander si le Bien, le Beau, le Vrai ne sont pas convertibles l’un dans l’autre ou réductibles au même. C’est en effet cette prétention cachée qui entretient et pousse les écoles. — Mais il faut répondre hardiment non. — Ces trois formes de la Réalité correspondent aux trois formes du temps — et sont, par conséquent, éternelles comme lui — c’est-à-dire impérissables dans le temps. Remarquez que :

» Le bien est ce qui est toujours praticable ; c’est donc un présent éternel ; et il a en effet pour organe la volonté — faculté toujours présente, toujours actuelle — mère du temps.

» Le beau est ce qui est toujours désirable ; c’est donc un futur éternel ; et il a en effet pour organe le désir, l’amour, — faculté toujours naissante, mère des espérances et des rêves, toujours grosse de l’avenir.

» Le vrai est ce qui est toujours intelligible ; c’est donc un passé éternel en ce sens que les choses ne prennent à nos yeux la forme d’intelligibles ou d’idées qu’à la condition d’avoir élé des désirs, puis des actes (de l’esprit) et d’être pour ainsi dire mortes ou réfléchies vous devinez mieux que je ne l’explique. Toute a philosophie est là, dans ces trois formules de bonne tome, et vous voyez que le Bien, le Vrai, le Beau nt éternellement un et trois — identiques et inconiliables. Joignez à cela que nos facultés sont des maadies de l’âme que nous contractons tous de la même açon, dans les mêmes conditions — comme vous le nontrez vous-même par votre sauvage encyclopédique — lesquelles procèdent toutes d’ailleurs de ces trois ormes essentielles mais temporelles de l’âme — entenlement — volonté — amour. Que l’homme — après voir créé ces facultés dans l’enfance, dans un ordre loique et nécessaire — se trouve avoir donné à un grand lombre de ses impressions (ou actes de l’âme) la forme éfléchie d’idées — ce qui oblige un grand nombre ’autres à prendre par opposition la forme active et h ’aire apparaître ainsi, dans un ordre également logique t nécessaire (qui varie comme varie l’apparition des acuités), ce que nous appelons nos passions fleurissant l’âge en âge, l’une après l’autre, celles-ci très épanouies, celles-là mortes en germe — et non pas en>. Vertu de forces occultes ou d’énergies plastiques vulgairement cachées sous le nom de nature pour justifier la paresse des esprits (yoici, j’espère, un bel evmple d’incidences) — je dis que le Bien, le Vrai, le Beau étant forcément distincts dans le temps, et que (’homme, artisan de Lui-même (sauf la faible part des érédités ou propensions nati\es), créant ses facultés et lus tard ses passions une à une, — instrument bien u mal accordé, suivant votre belle expression — e peut que l’appliquer tour à tour et tout entier à chacune des faces de la réalité sans prétendre les réu nir ou les confondre dans la même expression, dans 1rs mêmes œuvres, — comme un saint qui ne voudrait faire des actes de charité ou d’amour qu’envers d’autres saints comme lui qui n’en ont pas besoin — ou comme un philosophe qui n’enseignerait la vérité qu’à des artistes vertueux. Je vais lire Monos et una — ça vaudra mieux. Faites-nous donc un livre, un livre tout de vous. Décidément, je suis atteint de la maladie du Y rai à un haut degré. Je ne puis accepter l’illusion de ce dialogue — sauf le commencement et la fin très beaux ; — j’ai maintenant une peine infinie à me donner ou seulement à me prêter aux pures fictions — le côté invraisemblable me choque et m’arrête, l’impossible me poursuit — et tous les romans sont à peu près dans ce cas — même les meilleurs. C’est une triste infirmité de l’âge, un rhumatisme de la philosophie. Je cède à la tentation — je relis votre préface — et peut-être la relirai-je encore. Faites-nous, je tous prie, un livre et croyez-moi tou jours tout à vous.

» Wallox. »

« Mon ami, votre préface est réellement très belle, j’en suis encore et j’en reste tout ému. Quelle belk Prose — savante, vibrante, harmonieuse ! — je la lis <comme de la musique, la mélodie des idées. »


  1. Pour faciliter les recherches du lecteur, nous avons classé ces lettres dans l’ordre alphabétique des signatures.
  2. Peut-être fut-ce en réponse à cette objurgation du « vieux mauvais sujet », que Baudelaire écrivit l’Imprévu (p. lxxxviii des Fleurs du mal). Ce poème, paru pour la première fois dans le Boulevard du 25 janvier 1863, y était en effet dédié à l’auteur d’Un prêtre marié. En le reproduisant dans les Epaves, Poulet-Malassis devait l’annoter :

    « Ici l’auteur des Fleurs du mal se tourne vers la Vie éternelle. Ça devait finir comme ça. Observons que, comme tous les nouveaux convertis, il se montre très rigoureux et très fanatique. »

  3. Il s’agit sans doute du Masque, qui valut à Christophe la dédicace d’une pièce de Spleen et Idéal (Fleurs du Mal, XXI), outre une page fort louangeuse dans le Salon de 1859. On sait qu’une autre statue de Christophe inspira au poète la Danse macabre (cxxi).
  4. Communiquée par Albert Ancelle.
  5. V. notre Appendice, IV. En tête de son article, Léon Cladel a reproduit la lettre de Baudelaire, que ne donne pas le recueil du Mercure de France.
  6. Publiée par le Pincebourde.
  7. On remarquera l’analogie des arguments dont Sainte-Beuve et Flaubert conseillèrent respectivement l’emploi à leur ami. Elle est si grande qu’on serait tenté d’établir entre eux un rapport de cause à effet, si les dates ne s’opposaient à cette conjecture. Sainte-Beuve a évidemment rédigé ses Petits moyens de défense à la veille de l’audience du 21 août 1857, où les plaidoiries et le jugement furent prononcés, tandis que la lettre de Flaubert est datée du surlendemain, circonstance étrange qui ne s’explique que par l’ignorance où Flaubert, confiné dans son travail, à Croisset, vivait de tout ce qui se passait à Paris.
  8. V. la réponse de Baudelaire, 25 août 1857.
  9. Baudelaire venait de publier, dans l’Artiste (n° du 18 octobre 1857. V. Œuvres complètes, l’Art Romantique, p. 407), son étude sur Madame Bovary.
  10. En réponse à une lettre de Baudelaire, du 26 juin 1860 où le poète promettait au prosateur de l’aller visiter dans sa retraite normande.
  11. Le volume des œuvres posthumes de Flaubert, intitulé Par les champs et par les grèves, contient un fragment de cette œuvre de jeunesse.
  12. Baudelaire, candidat à l’Académie, avait prié Flaubert de le recommander à ses amis (lettre de fin janvier 1862). Nous le voyons, le 3 février (v. les Lettres), raconter à son occasionnel patron, l’accueil obligeant de Jules Sandeau.
  13. L’article de Sainte-Beuve : Des prochaines élections de l’Académie (Le Constitutionnel, 20 janvier 1862).
  14. Pour compléter cette correspondance, dont Mme Franklin-Grout, la nièce et héritière de Flaubert, a bien voulu autoriser ici la publication, disons qu’après la mort de son fils, Mme Aupick voulut que ses œuvres fussent envoyées, en souvenir, à Croisset. Flaubert la remercia par ce billet encore inédit :
    31 décembre 1869.
    « Madame,

    » J’ai été fort sensible à l’envoi des œuvres de votre fils que j’aimais beaucoup et dont j’appréciais le talent plus que personne.

    » Je me rappelle la gracieuse hospitalité que vous m’avez offerte à Gonstantinople dans l’hiver de i85i. C’est donc une double reconnaissance que je vous ai, Madame, et une double raison pour vous de me croire, en recevant l’assurance de mes respects, »

    Votre obligé et très humble. »

    Sur les rapports de Baudelaire et de Flaubert, v. le Flaubert, Correspondance, passirn (E. Fasquelle, éd.) et les Lettres, passim.

  15. L’article sur Théophile Gautier parut dans l’Artiste du 19 mars 1859. — V. à son sujet la lettre d’Asselineau à Baudelaire, que nous avons donnée en tête de ce chapitre, et, dans les Lettres, la lettre de Baudelaire à M. Théophile Gautier, fils (27 février 1869).
  16. V. plus loin les lettres de La Madelène.
  17. Je ne sache pas que M. Reynard ait laissé des traces dans la littérature ; je donne cette lettre seulement à titre indicatif. Vers 1809, Baudelaire semble déjà en passe de devenir un « oracle consultant », pour les «jeunes », comme le lui écrira Sainte-Beuve un peu plus tard.
  18. « Je ne me rappelle pas très nettement leur objet [l’objet de mes lettres] ; je me souviens seulement que, dans l’une d’elles, j’entretenais Baudelaire d’un projet de poème sur le Chanvre, dont je m’occupais alors (son titre était le Rêve du Chanvre). Il devait former, avec le Rêve de l’Escarpolette et d’autres poèmes de même nature, la matière d’un petit volume fantastique assez piquant, qui m’eût donné l’occasion de rompre avec la forme agaçante du sonnet. » (Notes de M. Soulary). V. dans les Lettres, la réponse de Baudelaire, 12 juillet 1860.
  19. Publiée par le Pincebourde.
  20. Histoires grotesques et sérieuses de Poe. — Antérieurement déjà, Baudelaire avait demandé à Taine une préface pour Euréka (v. Lettres, 6 octobre 1863). Ici, il s’agit évidemment d’un article sur Poe.
  21. Publiée dans Charles Baudelaire, Souvenirs-Correspondances. — Il s’agit ici de l’Ivrogne, drame que l’acteur Tisserant avait conseillé à Baudelaire de tirer du Vin de l’Assassin (V. les Baudelairiana d’Asselineau, et la lettre de Baudelaire du 28 janvier 1854.
  22. Lettres publiées par la Nouvelle Revue, n° du 15 août 1903.

    On sait l’influence considérable qu’exerça Baudelaire et son œuvre sur l’œuvre et l’esprit de Villiers de l’Isle-Adam. — C’est chez Baudelaire que l’auteur de l’Ève future avait rencontré Wagner. Lui-même, musicien inspiré, au dire de ses intimes, avait mis en musique plusieurs poésies des Fleurs du mal, dont Le vin de l’assassin, La mort des amants, et Recueillement. — V. d’ailleurs sur tous ces points le Villiers de l’Isle-Adam de M. R. du Pontavice de Heussey (Albert Savine, éd. 1893).

  23. L’article de la Revue Européenne, Richard Wagner et Tannhauser (avril 1861).

    Nous n’avons guère de renseignements sur les relations de Wagner et de Baudelaire qui fut, on le sait, l’un des premiers de ce côté du Rhin, à discerner le génie du maître allemand, et à le saluer dans les termes qui convenaient. Tout fait présumer cependant qu’elles furent éphémères. Baudelaire, dans sa correspondance, mentionne seulement une invitation (billet à Mme Sabatier, non daté), qu’il refusa, et la réception d’un livre, qu’il ne désigne pas autrement. Mais, deci delà, il marque combien étaient sincères son enthousiasme pour le musicien (16 février 1860), et l’intérêt qu’il vouait au génie méconnu (24 février 1860).