Charles Baudelaire, étude biographique/IV

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Étude biographique d’
Librairie Léon Vanier, éditeur ; A. Messein Succr (p. 52-67).
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IV



Dans le cœur d’un jeune homme, l’amitié est, de tous les instincts de tendresse, le premier en date ; ce n’est pas le plus puissant ni le plus impérieux. Il en survient vite un autre, qui le relègue au second rang.

Baudelaire a aimé, lui aussi, sans aucun doute [1], mais à sa manière. De peur d’être tyrannisé par la passion, il se traça une règle de conduite, dont il ne se départit jamais. Il fit à l’amour une large part dans sa vie, mais il ne lui laissa jamais subjuguer ni son cœur, ni sa pensée.

Une de ses premières maîtresses paraît avoir été cette Sarah, dont une note de M. Prarond a révélé l’existence [2], mais qui ne mériterait pas une mention, si Baudelaire n’avait pas écrit, à son propos, le célèbre sonnet où il exprime la froide horreur dont le cœur de marbre d’une courtisane frappe l’amant le plus ardent (i).

Une autre, la petite mendiante rousse, à laquelle il dédia la pièce connue sous ce nom, — qui inspira à Banville l’ode À une petite chanteuse des rues, et dont Deroy a laissé un portrait.

Les liaisons éphémères, que le poète noua et dénoua

ers le même temps, dans le milieu de la bohème

oyeuse de iS^o, où l’avait introduit son ami Privât

d’Anglemont, ne purent avoir sur son cœur qu’une

influence peu profonde. D’ailleurs elles furent promp tement interrompues par le voyage aux Indes.

Pendant les dix mois que dura son absence, il toucha terre en divers pays ; et quoiqu’il n’ait guère eu le temps de séjourner nulle part, il eut sur sa route quelques aventures galantes.

Dans le très intéressant et spirituel volume qu’il a intitulé : Mes souvenirs, Théodore de Banville nous a conservé un fort pittoresque récit, que Baudelaire lui fit. dès leur première rencontre, de ses rapides amours, au pays des palmes et des tamariniers (2).

V. les Fleurs du mal, édition des Œuvres complètes, XXXIII.

(2) « Dans je ne sais plus quel pays d’Afrique, logé chez une famille à qui ses parents l’avaient adressé, il n’avait pas tardé à être ennuyé par l’esprit banal de ses liùtes, et il s’en était allé vivre seul sur une montagne, avec une toute jeune et grande fille de couleur qui ne savait pas le français, et qui lui cuisait des ragoûts étrange Quoi qu’il en soit de cette histoire, il est incoritestable que le poète rapporta de son voyage le culte de la Vénus noire. Théophile Gautier, qui avait reçu, lui-aussi, les confidences de son ami, était pleinement fondé à l’affirmer (i).

À peine de retour à Paris, il prit une maîtresse qui n’avait guère d’autre titre à son attention que d’être une fille de couleur (2). Jeanne Duval, figurante dans

ment pimentés dans un grand chaudron de cuivre poli, autour duquel hurlaient et dansaient des petits négrillons nus. » Voilà un récit si fortement empreint de couleur locale, qu’on est fort tenté de n’y voir qu’une de ces mystifications où Baudelaire se complaisait, uniquement pour jouir de l’étonnement de son auditeur.

(1) Œuvres complètes de Baudelaire, t. I, p. 14.

(2) M. le marquis Daruty de Grandpré rapporte :

a C’est au faubourg Montmartre que, passant un soir en compagnie de Cladel, Baudelaire aperçut Jeanne, que des ivrognes tourmentaient. D’instinct, Baudelaire s’interposa ; puis, offrant galamment le bras à la mulâtresse, il la reconduisit chez elle, abandonnant Cladel en pleine rue. »

Et M. de Grandpré ajoute en note :

a M. Léon Deschamps, directeur de La Plume, a bien voulu me conter ce détail inédit, qu’il tient lui-même de Cladel, qui fut l’intime aussi et le commensal de Baudelaire. » [La Plume, i cr août 1903.)

L’anecdote a certes de la couleur et je conçois qu’elle ait séduit l’imagination de ses colporteurs… Il convient seulement d’observer que la liaison du poète et de sa Vénus noire date, sans aucun doute, de 1842, et qu’à cette époque, Léon Cladel, qui ne devait faire la connaissance de Baudelaire, qu’en 1861 — à l’occasion de ses Martyrs ridicules — avait huit ans à peine ! un de ces petits théâtres qui, dès 18/40, annonçaient les cafés-concerts, n’avait, à part sa race, rien de remarquable : ni le talent, ni la beauté, ni l’esprit, ni le cœur.

P Théodore de Banville l’a dépeinte : « Une fille de couleur d’une très haute taille, qui portait bien sa brune tête, ingénue et superbe, couronnée d’une chevelure violemment crespelée, et dont la démarche de reine, pleine d’une grâce farouche, avait quelque chose à la fois de divin et de bestial. » Mais il faut se rappeler quelle généreuse partialité Banville apportait à louer ses amis et les amies de ses amis. MM. Buisson et Prarond font de la « Yénus noire », un tableau beaucoup moins enchanteur (1).

(1) « Avez-vous connu Jeanne Duval ? — Oui, j’ai connu Jeanne. Elle venait au logis du quai de Béthune, se casait dans un fauteuil bas, près de la cheminée. Elle me faisait l’effet d’une fille très passive. Je la traitais avec beaucoup d’égards, et j’étais, me disait Baudelaire, le seul de ses amis qu’elle pût souffrir… Voici, dans mes souvenirs, le portrait de Jeanne : mulâtresse, pas très noire, pas très belle, cheveux noirs peu crépus, poitrine assez plate, de taille assez grande, marchant mal. Baudelaire lui dictait quelquefois ses vers. » (Notes de M. Prarond.)

— « Elle avait les pommettes saillantes, le teint jaune et mat, les lèvres rouges et les cheveux abondants et ondulés jusqu’à la frontière du crépu. Je retrouve son type dans une tète qui revient souvent dans les eaux-fortes du Tîépolo. » (Notes de M. Buisson.) 11 est à noter que, bien qu’il ai ! chanté la beauté de sa maîtresse dans maintes pièces des Fleursda mal, Baudelaire, dans les nombreux sins qu’il fit d’elle, n’en donne qu’une idée assez peu flatteuse. Quant à l’estime où il tenait l’esprit de sa com Pourtant, ce fut la maîtresse favorite de Baudelaire qui, bien que trompé par elle de toutes les façons (i), lui resta toujours attaché, d’une profonde affection.

pagne, lisez dans Mon cœur mis à nu (XXXIV) : « De la haine du peuple contre la beauté. Des exemples : Jeanne… »

On n’a guère de renseignements certains sur l’origine de Jeanne — car ce point d’histoire… littéraire a été l’objet de recherches, lui aussi, l’Ile Maurice ayant revéndiqué la Vénus noire. Je crois avoir établi cependant qu’elle naquit à Saint Domingue (Lettre ouverte à Léon Deschamps, La Plume, i5 avril 1898). V. aussi, même revue, Baudelaire et Jeanne Duval, M u Daruty de Grandpré, I er et i5 août 1893.

(1) « Je ne lui ai jamais entendu parler d’aucune autre femme que de sa Jeanne Duval, que je ne connaissais pas encore, quand un jour nous la rencontrâmes au carrefour de la Croix-Rouge. Baudelaire s’élança vers elle, presque sur elle, l’œil étincelant et l’air furieux, et il lui parla très haut et avec beaucoup de colère. Je m’étais tenu à distance par discrétion. De retour vers moi, il me raconta que deux ou trois jours avant, il l’avait prise en flagrant délit avec son coiffeur à lui, en ajoutant qu’avec tout autre, la chose ne lui aurait rien fait ou lui aurait fait beaucoup moins, mais qu’il ne pouvait lui pardonner de Tavoir trompé avec un homme pareil. Elle n’avait pas eu l’air d’être bien vivement affectée de ses reproches. » (Notes de M. Charles Toubin.)

M. Le Vavasseur note, d’autre part :

«… Baudelaire et moi étions singulièrement préoccupés de Deburau, comme de simples Jules Janin. Nous hantions volontiers les Funambules. Habitué du lieu, avec quelques excentriques, j’étais presque un abonné, et on nous abandonnait, presque sans contrôle, une petite baignoire d’avant-scène de gauche. Un soir, la baignoire En dépit de ses fantaisies qui ne chômaient pas, — le Carnet amoureux, nombreux en adresses, et les noies de bouquetières qu’on a trouvés dans ses papiers le prouvent assez (i), il revenait toujours à elle. On trouvera, dans la correspondance du poète avec Poulet-Malassis, de très curieux passages qui se rapportent à un caractéristique épisode de ses relations avec cette étrange maîtresse (2). Jeanne, qui avait, comme beaucoup de femmes de sa race, la passion des liqueurs fortes, s’y était livrée, dès sa jeunesse, avec tant d’em était occupée. Nous arrivons Baudelaire et moi et nous nous casons en face. Baudelaire avait l’œil du chat, le nez du chien et l’ouïe du sauvage. Lança-t-il un rayon, un éclair en même temps qu’un coup d’œil sur la petite loge, je ne sais, mais nous entendîmes ou plutôt il entendit le petit coup sec d’une porte qui se ferme, et, leste comme un tigre, bondit en m’entraînant à sa suite. Nous arrivâmes trop tard dans le couloir du rez-de-chaussée. Baudelaire se contint et avec une politesse exquise obtint de l’ouvreuse qui nous connaissait l’ouverture de la loge. « Ses narines frémissaient», comme eût dit La Monnaye. — Jeanne était là ! s’écria-t il avec un vrai accent de douloureuse jalousie. Je dis vrai. Pourquoi aurait-il joué la comédie’. 1 nous étions seuls, mais nous étions deux et si idelaire a quelquefois posé devant lui-même, cela ne lui est jamais arrivé devant moi. »

(1) V. le très intéressant article de M. Féli Gautier, la amoureuse de Baudelaire [Mercure de France, jan\in 1903). M. Féli Gautier, qui, depuis de longues années déjà, s’est voué tout entier à l’étude des questions baudelairiennes, a tenté, ici coin un* ailleurs, de montrer la profonde unité de la vie et de l’œuvre chez son poète. Il y a parfaitement réussi.

(•2 / Lettres des ag avril, \ et 8 mai 1809. portement qu’elle fut, jeune encore, frappée de paralysie. Baudelaire la fit entrer, à ses frais, à l’hospice Dubois (i) et se trouva, comme toujours, victime des mensonges et des ruses, dont cette malheureuse fille se servait pour lui soutirer de l’argent. Sans se laisser rebuter par l’ingratitude et la perversité de sa maîtresse, il n’en continua pas moins de subvenir à ses besoins, et lorsque, prenant en horreur la maison de santé, dont le régime entravait ses habitudes d’intempérance, elle voulut en sortir avant la guérison, Je poète, loin de l’abandonner, vint habiter avec elle.

Cette vie d’intimité complète ne pouvait lui être que douloureuse. Il faut lire, dans ses lettres à PouletMalassis, quelle étrange complication vint encore aggraver, pour lui, les ennuis de ce faux mena, gâter le seul plaisir qu’il en espérait, celui de « causer a>ec une femme vieille et infirme (2) ».

Après cette dernière déception, qui mit lin, pour toujours, à l’existence commune, les relations qu’il garda, jusqu’à la fin de sa vie, avec Jeanne, n’ont pas laissé de traces dans la correspondance du poète ; niais on doit croire qu’il ne cessa de lui venir en aide, même après qu’il eut fixé sa résidence en Belgique, malgré

(1) Elle y entra le 5 avril et en sortit le 19 mai 1809.

(2) Lettre du 16 janvier 1861.

Non contente de soutirer à son malheureux amant toutes les maigres sommes qu’il parvenait à se procurer, elle lui faisait nourrir sou frère : « À travers beaucoup de pleurs, j’ai obtenu de la créature l’aveu que, depuis un an, son frère vivait chez elle, mais qu’il lui avait prêté 200 francs ! » l’extrême gène à laquelle il était lui-même réduit. Il y avait là, pour lui, une sorte de point d’honneur, auquel il ne faillit certainement pas.

Mon cœur mis à nu atteste à quel point le sort de son ancienne maîtresse le souciait : « Ma mère et Jeanne. — Ma santé par charité, par devoir ! — Maladies de Jeanne. Infirmité, solitude de ma mère. » (LXXYIII), u Jeanne ooo, ma mère 200, moi 3oo. » (LXXIX), etc.. En arrivant à Bruxelles, auprès de son fils hrusquement frappé de paralysie, M mc Aupick trouvera une lettre où Jeanne sollicite un envoi d’argent (1).

(1 j V. à l’Appendice, vi, la lettre de M me Aupick à Assclincau, du 24 mars 1868. — Dans une autre lettre écrite à M. Ancelle et que son texle nous permet de dater de 18G8, — car M me Aupick y parle de la préface que vient, d’écrire Théophile Gautier pour les OLuvres complètes, — nous lisons :

« J’ai reconnu, dans la femme au serpent, cette Maryx aux belles attitudes, Jeanne, celte vilaine Jeanne qui l’a torturé de toutes manières. J’ai un monceau prodigieux de lettres d’elle à Charles, tant trouvées ici que rapportées de Bruxelles. Dans toutes, je vois des demandes inces-,.n les d’argent. Jamais un mot de tendresse, pas même de remerciements. C’est toujours de l’argent qu’il lui faut, et de suite. J’en vois une, la dernière, datée d’avril 18GG, lorsque mon pauvre enfant était sur son lit de douleur, paralysé, et que j’étais au moment de partir pour aller le trouver. Et dans cette lettre comme dans les précédentes, elle le tiraillait, le persécutait pour de l’argent (ju’il fallait lui envoyer immédiatement. »

(Féli Gautier, Documents sur Baudelaire, Mercure de France, i c ’ février J<jo5.) Que devint la malheureuse, quand elle eut perdu l’ami dont le dévouement était sans doute sa meilleure ressource ? Sur ce point, tout renseignement précis fait défaut. Yiclimc de son intempérance, elle serait tombée, m’a-t-on dit, dans la plus noire misère et serait rentrée à l’hôpital pour y mourir quelques années après le décès du poète (i).

Il faut retenir de ce texte les tristes confidences sur Jeanne. Mais M ,ne Aupick y a commis une étrange confusion. Maryx et la femme au serpent — M me Sabaticr, v. plus loin, chapitre vu, — dont Gautier a tracé de si séduisants portraits dans sa préface des Q&uvres complètes, p. 8, sont deux personnes fort distinctes, et Jeanne en est une troisième.

Pour le « monceau de lettres » de Jeanne, dont parle M me Aupick, il fut, nous a-t-on affirmé, détruit par ses soins.

(i) On ne sait, en somme, presque rien de certain sur Jeanne Duval qui, si j’en crois M. Féli Gautier (Voy. son Charles Baudelaire, Ed. Deman, éd., Bruxelles), aurait fini sous le nom de Jeanne-Prosper, dans un petit loge ment des Batignolles, et qui, vers 18U5, se faisait appeler Jeanne Lemer. J’ai découvert ce dernier détail dans un bien curieux document que son possesseur, qui tient à n’être pas autrement désigné, — a bien voulu me communiquer, sans toutefois me permettre d’en recopier que deux courts passages : c’est à savoir une lettre, datée du 3o juin i845, une façon de testament, où Baudelaire annonce à un intime son imminent suicide, et lui recommande son amie, Jeanne Lemer.

Voici les deux passages :

« Je me tue parce que je suis inutile aux autres et dangereux à moi-même. — Je me tue parce que je me crois immortel et que j’espère… »
Jeanne Duval


JEANNE DUVAL
(Communiqué par M. Jean-René Aubert)



Cette femme est la seule maîtresse en titre que ses amis aient connue à Baudelaire, qui fut toujours, même avec ses intimes, d’une extrême réserve sur ces


«… Montrez-lui (à Jeanne) mon épouvantable exemple, et comment le désordre d’esprit et de vie mène à un désespoir sombre et à un anéantissement complet. — Raison et utilité, je vous en supplie. »

Sans trahir l’engagement pris envers le détenteur de celte fameuse lettre, je puis dire que son ton est grave, de la première ligne à la dernière, voire solennel, et qu’on n’a point le sentiment, à la lire, qu’on assiste au premier acte d’un mélodrame habilement composé. Cependant, à en croire M. Charles Cousin, qui n’en supprima le récit, dans ses notes du Charles Baudelaire (Pincebourde, 1872), que, sur la prière de Poulet-Malassis, la tentative désespérée du poète n’aurait constitué qu’une habile mise en scène destinée à impressionner le général Aupick, et à lui faire payer les dettes criardes de son beau-fils.

Voici, d’ailleurs, en quels termes, Baudelaire, à peine ri, — il s’était blessé à la poitrine avec un couteau, — et sans doute revenu à des idées plus humoristiques, aurait conté son suicide à Louis Ménard :

« J’ai été rue de Iiichclieu dans un cabaret avec cette fille que tu connais ; j’ai enfoncé le couteau, mais je ne sentais rien ; puis j’ai été réveillé par un ronronnement : j’étais chez le commissaire de police qui me disait : « Vous avez commis une mauvaise action ; vous vous devez à votre patrie, à votre quartier, à votre rue, à votre commissaire de police. » Et Jeanne le calmait en criant : « x — ’ torl de lui dire cela ; s’il vous entend, je

nous préviens qu’il est dès brutal. » On m’a porté dans famille : maman copiait mes vers ; mais cela ne pouv.iit durer : on ne boit chez «’lie que du bordeaux et je

f me que h— bourgogne. Je —’ti— parti ; pour le moment, uis sans domicile ; quand vient la nuit, je m’étends 4 côtes secrets de sa vie. Elle eut, sans nul doute, une influence funeste sur la vie de son amant, par les soucis constants et de toute sorte qu’elle lui donna, par les empêchements incessants qu’elle mit à son travail régulier, dans un temps où il était en pleine veine de production (i).

sur un banc. » (Philippe Bertiielot, Louis Ménard, Revue de Paris, I er juin 1901.)

À conférer des documents aussi contradictoires, et où Baudelaire est opposé à lui-même, le lecteur se souviendra de la note pénétrante où M. Le Vavasseur peint si si bien, dès i838-3(), le caractère de son ami : Baudelaire u se tourmentait l’esprit pour se moquer de son cœur ».

(1) Le prince Alexandre Ourousof, dans ses Commentaires des Fleurs du mal (Le tombeau de Charles Baude laire, Bibliothèque artistique et littéraire, 1896), a tenté de grouper les Fleurs en Cycles de Jeanne Duval, de Mariette, de la femme aux yeux verts.

Le Cycle de Jeanne Duval comprendrait : Les Bijoux (V. les Epaves), Parfum exotique, La Chevelure, Je t’adore à Vécjal de la voûte nocturne, Tu mettrais V univers entier dans ta ruelle, Sed non satiata, Avec ses vêtements ondoyants et nacrés, Le serpent qui danse, Le Vampire, le Léthé (V. les Epaves), Remords Posthume, Le Chat (XXV), le Balcon, Je te donne ces vers afin si mon nom, Duellum, Un fantôme, Chanson d’après-midi.

Bien qu’aucun document ne l’autorise en toute certitude, ce groupement me paraît parfaitement justifié. Mais pour ma part je rangerais encore, parmi les pièces écrites pour Jeanne ou sous son influence : Une nuit que fêtais près d’une affreuse juive (auprès de Sarah, Baudelaire pense à Jeanne qui, fort coquette et aimant ailleurs, se fait désirer) ; Le beau navire (M. Ourousof écarte cette pièce parce qu’il y est question d’une « gorge triomphante », tandis que, dans Les Bijoux, Jeanne a le buste d’un imberbe.

Toutefois cette influence fut moins désastreuse qu’elle ne l’eût été sur un cœur plus vulnérable aux douleurs de l’amour et aux déceptions de la vie.

Au fond de son âme, Baudelaire méprisait les femmes. Comme dandy, il les abominait, nous l’avons dit. Comme catholique, il voyait en elles une des « formes séduisantes du diable ». Aussi s’étonnait-il I qu’on les admît dans les églises (i).

Ayant fort peu vu le vrai monde, et renoncé, sans les avoir fréquentés, aux salons de la bonne compagnie où la franchise d’un langage audacieux jusqu’au cynisme l’avait fait mal accueillir (2), il n’avait plus vécu que dans des sociétés qui devaient lui donner une idée très imparfaite et très fausse des qualités et des vertus des femmes.

Cejju/il appelle quelque part «_l eur éternelle niai— j seriej) l’indignait profondément. La frivolité d’esprit, l’ignorance, les bavardages des maîtresses de ses amis le faisaient fuir, et il étendait à tout leur sexe ses aveugles et inflexibles préventions ’).

L’objection ne me semble pas tenir contre tant d’autres arguments résultant des images qu’y emploie le poète et avec lesquelles il nous a déjà peint sa maîtresse) ; l’Invitation au voyage, et, peut-être, La Béatrice.

(1) Mon cœur mis à nu, XXXIX.

(2) Y. Souvenirs littéraires de Maxime du Camp, t. II, p. 61.

(3) u II condamnait les maîtresses de ses amis au régime du vin et du tabac, afin d’assoupir leur langue et il ne pouvait supporter les propos des femmes qui viennent se jeter à travers les conversations d’artistes. » (Champvlevry, Les Aventures de Mademoiselle Mariette. Portrait de De parti pris, il n’a voulu voir chez les femmes qu’il a aimées, fût-ce un seul jour, que leur grâce et leur beauté, sans souci de leur intelligence, ni même de leur moralité. C’est ce qui explique ces vers célèbres des Fleurs du mal :

Maudit soit à jamais le rêveur inutile Qui voulut le premier, dans sa stupidité, S’éprenant d’un problème insoluble et stérile, Aux choses de l’amour mêler l’honnêteté (i) !

C’est encore en vertu de cette indifférence morale, dont il s’était fait une règle de conduite, que, dans le poème intitulé Madrigal triste, il dit à une maîtresse :

Que m’importe que tu sois sage ? Sois belle et sois triste (2) !…

Il faut voir une véritable profession de foi dans ces vers d’une si réelle et si étrange poésie :

Que tu viennes du ciel ou de l’enfer, qu’importe, Beauté ! monstre énorme, effrayant, ingénu ! Si ton œil, ton souris, ton pied m’ouvrent la porte D’un Infini que j’aime et n’ai jamais connu ?

Gérard, un des personnages du roman, pour lequel Baudelaire a certainement posé, dans l’intention de l’auteur.) « Il prisait peu la causerie féminine, et à un de ses amis récemment marié, qu’il visitait quelquefois le soir, il disait, vers neuf heures : Il est tard, envoyez donc coucher votre petite femme ; on ne peut causer avec ces gentils petits oiseaux là. » [Le Gaulois, 3o septembre 1886, article signé Ange Bénigne. (M me P. de Molènes.)

(1) Les Fleurs du mal, première édition, p. 194 (Femmes damnées).

(2) Fleurs du mal, éd. des Œuvres complètes, p. 220. De Satan ou de Dieu, qu’importe ? Ange ou Sirène, Qu’importe, si tu rends, — fée aux yeux de velours, / Rythme, parfum, lueur, ô mon unique reine I

L’univers moins hideux et les instants moins lourds (i) ?

Il s’était habitué à ne chercher dans l’amour que des joies fugitives et des suggestions poétiques. Peu lui importait de ne les devoir qu’à des illusions.

Son goût des jouissances rares et des condiments de la passion devait entraîner le poète à des fantaisies étranges, que ceux qui l’ont connu, dans l’intimité, ont pu noter (a).

(i) Fleurs du mat, p. 117.

(2) « Ses amours ont eu pour objet des femmes phénomènes. Il passait de la naine à la géante, et reprochait à la Providence de refuser souvent la santé à ces êtres privilégiés. Il avait perdu quelques géantes de la phtisie et deux naines de la gastrite. Il soupirait, en le racontant, tombait dans de profonds silences et terminait par : « Une des naines avait soixante— douze centimètres seulement. On ne peut tout avoir en ce monde, murmurait-il alors, philosophiquement. » [Le Gaulois, article cité, page précédente.) Je ne cite ce propos de Baudelaire que comme un exemple typique des mystifications à outrance dont il aimait à se divertir.

Parfois, même, il affectait de mêler à ses caprices erotiques une pointe de fantaisie sadique :

« Un soir, nous nous trouvions dans je ne sais plus quelle brasserie, et le poète des Fleurs du mal racontait je ne sais quoi… d’énorme. Une femme blonde, assise à notre table, écoutait tout cela, les yeux écarquillés et la bouche ouverte. Tout à couple narrateur, s’interrompant, lui dit : « Mademoiselle, vous que les épis d’or couronnent et qui, si superbement blonde, m’écoutez avec de si Jolies dents, je voudrais mordre dans vous, et, si vous dai La raison principale qui rendait le commerce des femmes douloureux pour Baudelaire, c’était son opinion bien arrêtée sur l’impossibilité où sont deux créatures humaines de confondre leurs pensées et leurs sentiments, même dans la communion de l’amour (i).

Une seule chose compensa son pessimisme et l’empêcha d’être malheureux dans ses liaisons galantes, la puissance qu’a tout grand poète de se consoler de la réalité par la constante vision de l’idéal, et de tirer de

gnez me le permettre, je vais vous dire comment je désirerais vous aimer, Au reste, vous adorer autrement me semblerait, je vous l’avoue, assez banal. — Je voudrais vous lier les mains et vous pendre, par les poignets, au plafond de ma chambre : alors je me mettrais à genoux et je baiserais vos pied nus. » Frappée de terreur, la blonde s’enfuit.

« Le poète était très sincère. Il ne l’avait rêvée, pendant un moment, que pendue ; il nous en parla jusqu’à minuit.

« — Petite sotte, dit-il en s’en allant, cela, m’eût été fort agréable ! » (Le Figaro, article du i5 août 1880, signé du pseudonyme : Pierre Quiroul. (M. Poupart-Davyl.) L’auteur a connu Baudelaire dans l’intimité.)

M. Gustave Le Yavasseur note, lui aussi :

(( … Je ne sais absolument rien des rapports de Baudelaire avec Delatouche. Il devait avoir été attiré vers l’auteur de Fragoleita par le côté lesbien de l’ouvrage comme vers Gautier par Mademoiselle de Maupin, comme vers Balzac par La Fille aux cheveux d’or. Malheureusement notre pauvre ami avait de ces curiosités malsaines, et, plus malheureusement encore, il les prenait au sérieux. »

(1) Voir dans Mon cœur mis à nu le paragraphe XLIV, et le Poème en prose XXVI : Les Yeux des pauvres (Œuvres complètes, t. IV, p. —5). ses plus tristes expériences la matière de quelques-unes de ses plus belles œuvres (i).

(1) On trouve çà et là, dans les œuvres de Baudelaire, des noms de femmes ou des désignations de personnages féminins.

Sur plusieurs, nous n’avons aucune indication : telles J. G. F., à qui pourtant sont dédiés les Paradis Artificiels et YHeautontimorouménos, — Marguerite, Agathe, la belle aux cheveux d’or, la Géante, etc.

Par contre, nous savons que Sisina (Fleurs du mal. LX), était une amie de M me Sabatier (V. ch. vin), et s’appelait de son nom M me Niéri (lettre du 2 mai i858), et que la mendiante rousse (GXII), — nous l’avons dit déjà, — avait fourni l’occasion d’un portrait à Deroy et d’une ode à Banville. Quant à la Berthe à qui est dédiée la pièce XGVI des Fleurs (Les yeux de Berthe), faut-il y voir celle dont M. Féli Gautier a publié le portrait dessiné par le poète, avec cet envoi de sa main î « À une horrible petite fille, souvenir d’un grand fou qui cherchait une fille à adopter, et qui n’avait étudié ni le caractère de Berthe, ni la loi sur l’adoption ? » Nous n’oserions conclure à l’afiirmative absolue, car c’est vers la fin de sa vie, croyons— nous, que le poète rencontra la Berthe du portrait, tandis que c’est à l’année i8/j3 que M. Prarond rapporte Les yeux de mon enfant, titre primitif de la pièce XGVI. Reste cette hypothèse cependant : Baudelaire aurait dédié à Berthe des vers écrits depuis vingt ans. Elle trouve peut-être quelque vraisemblance dans le fait que cette pièce, si justement célèbre, parut pour la première fois en 1864 (Revue Nouvelle, I er mars).


  1. Des intimes du poète, M. Nadar et Louis Ménard notamment, plusieurs de ses fervents, le prince Ourousof, Léon Deschamps, M. Jean de Mitty ont soutenu ou admis que Baudelaire mourut vierge. J’ai dit ailleurs ce que je pensais de cette légende (V. Un amour de Charles Baudelaire Journal, 3 mars 1902). Je la mentionne néanmoins ici, vu l’autorité de ses adeptes et le capital intérêt qu’elle revêtirait… si elle ne restait une légende, d’ailleurs ingénieuse.
  2. V. plus haut. Voir aussi à l’Appendice, I, les pièces de vers de MM. Prarond et Dozon.