Charles Guérin, roman de mœurs canadiennes/Partie 1/Chapitre 3

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III.

UN COUP DE NORD-EST.



C’EST pour le district de Québec un véritable fléau que le vent de nord-est. C’est lui qui, pendant des semaines entières, promène d’un bout à l’autre du pays les brumes du golfe. C’est lui qui, au milieu des journées les plus chaudes et les plus sèches de l’été, vous enveloppe d’un linceul humide et froid, et dépose dans chaque poitrine le germe des catarrhes et de la pulmonie. C’est lui qui interrompt par des pluies de neuf ou dix jours, tous les travaux de l’agriculture, toutes les promenades des touristes, toutes les jouissances de la vie champêtre. C’est lui qui, durant l’hiver, soulève ces formidables tempêtes de neige qui interrompent toutes les communications et bloquent chaque habitant dans sa demeure. C’est lui, enfin, qui chaque automne préside à ces fatales bourrasques, causes de tant de naufrages et de désolations, à ces ouragans répétés et prolongés qui à cette saison rendent si dangereuse la navigation du golfe et du fleuve Saint Laurent.

Dès qu’il commence à souffler, tout ce qui, dans le paysage, était gai, brillant, animé, velouté, gazouillant, devient terne, froid, morne, silencieux, renfrogné. Un ennui, un malaise décourageant pénètre tout ce qui vous touche et vous environne. Bientôt des brumes légères, aux formes fantastiques, rasent en bondissant, la surface du fleuve. Ce n’est que l’avant garde de bataillons beaucoup plus formidables, qui ne tardent pas à paraître. Alors vous chercheriez en vain un rayon de soleil, un petit coin de ce beau ciel bleu, si limpide, qui vous plaisait tant. Sur un fond de nuages d’un gris sale, passent rapides comme des flèches, ces mêmes brumes, qui se succèdent avec une émulation, une opiniâtreté désolante. On dirait tantôt la blanche fumée du canon, tantôt la fumée noire d’un bateau-à-vapeur. Tantôt elles dansent comme des fées capricieuses, aux vêtemens d’écume, sur la crête des vagues, tantôt elles passent dans l’air d’un vol assuré, comme d’immenses oiseaux de proie. Quelquefois leur vitesse semble se ralentir, elles paraissent moins nombreuses ; déjà vous croyez entrevoir en quelques endroits une lumière vive, comme celle du soleil, vous appercevez même à la dérobée quelque chose de bleuâtre qui ressemble au firmament, vous vous dites que les brumes s’épuisent, que vous allez bientôt en voir la fin : vous vous trompez, elles passeront toujours. Le golfe en contient un inépuisable réservoir.

Une journée maussade, quelquefois deux, s’écoulent ainsi. Puis vient une pluie froide et fine, qui va toujours en augmentant, jusqu’à ce qu’elle se transforme en véritables torrens, poussée qu’elle est par un vent impétueux. Tout le jour et toute la nuit, et souvent plusieurs jours et plusieurs nuits, ce n’est qu’un même orage, uniforme, continu, persévérant. Pendant tout ce temps la pluie tombe comme dans les plus grandes averses, la fureur du vent se maintient à l’égal des ouragans les plus terribles. Il semble que le désordre est devenu permanent, que le calme ne pourra jamais se rétablir. Cependant cela cesse ; mais alors recommence l’ennuyeuse petite pluie froide, plus désagréable et plus malsaine que tout le reste. Enfin, un bon jour, sur le soir, éclate une épouvantable tempête : ce n’est plus le vent de nord-est seul ; tous les enfans d’Éole sont conviés à cette fête assourdissante. C’est ce que l’on nomme le coup du revers. Cela termine et complète la neuvaine de mauvais temps……

Huit jours après celui où nous avons vu partir les deux jeunes Guérin, les habitans de la côte du sud avaient éprouvé tout ce que nous venons de décrire. Ils en étaient rendus à cette dernière bourrasque, qui, si elle n’est pas charmante par elle-même, a toujours cela d’aimable : d’être la dernière.

C’était le soir. Madame Guérin et la jeune Louise étaient assises près d’une table, dans la grande salle, qui formait avec deux petits cabinets et la cuisine ou salle des gens, la seule partie habitée de la maison. Le reste comprenait deux salons bien meublés, et quatre autres petits cabinets ou chambres à coucher. Ces appartemens situés à la suite des autres et sur le même niveau étaient fermés à la clef, et ne s’ouvraient que dans les grandes occasions.

Dans la salle des gens un feu bien nourri remplissait l’âtre, et illuminait de clartés inégales et intermittentes, cette chambre, la plus grande de la maison. Autour du foyer étaient rassemblés tous les serviteurs de la ferme et quelques-uns de leurs amis. On fesait rôtir des blés d’Inde (épis de maïs) et vieillards, jeunes garçons et jeunes filles, avec une gaieté qui semblait narguer la tempête, se livraient à cette occupation favorite des soirées d’automne. La porte qui faisait communiquer les deux appartemens était ouverte, et de sa place, madame Guérin pouvait surveiller tout ce qui se passait dans la petite réunion où se trouvaient plusieurs cavaliers et plusieurs blondes. Louise faisait une lecture à sa mère. Le livre dans lequel elle lisait était du petit nombre de ceux qui avaient échappé à l’auto-da-fé, fait par l’avis du curé de la paroisse, de presque toute la bibliothèque de M. Guérin.

C’était l’Histoire Générale des Voyages, Tandis que la jeune fille lisait d’une voix douce et émue, la bonne maman enchaînait avec une merveilleuse rapidité les mailles d’un tricotage, qu’elle destinait à l’un de ses fils.

— Mon Dieu ! dit-elle, que ce pauvre Pierre est heureux de ne pas être sur une île déserte comme ce jeune matelot anglais ! Lui, qui use tant de paires de bas et de hardes de toute espèce !

— Tant qu’à cela, dit Louise, il n’y aurait pas eu assez de feuilles de palmier pour lui, ni assez de peaux de bêtes. Savez-vous que Charles est un vrai bijou auprès de lui ?

— C’est vrai, mais ce pauvre enfant, il ne faut pas lui en vouloir. Il se donne tant de peine. J’ai dans l’idée que ça sera lui qui relèvera la famille… mais continue ta lecture.

— Je ne sais pas, maman, cette lecture commence à me déplaire et à me faire peur. Entendez-vous le vent ? S’il allait se passer pour tout de bon des choses comme celles que nous lisons ! Que ça doit être effrayant un naufrage !

— Lis toujours, ma chère. Avant de nous coucher, nous dirons un memorare pour ceux qui sont dans le danger, et un de profundis pour les défunts.

Et la docile jeune fille reprit sa lecture.

Les bruits que l’on entendait du dehors n’avaient en effet rien de bien rassurant. À travers les éclats de la tourmente on distinguait comme une basse continue le lugubre vent de nord-est. Le choc des vagues qui ressemblait à un glas funèbre et lointain, le froissement du feuillage et le craquement des branches du gros orme près de la maison, les sifflemens du vent dans la cheminée, aigus et stridens comme les miaulemens de plusieurs chats en colère ; tout cela fesait une bien triste diversion, aux rires bruyans que l’on entendait dans l’autre salle. Louise, impressionnable comme on l’est toujours à son âge, ressentait une vague terreur que ne partageait pas sa mère.

D’une grande expérience, d’un esprit élevé, d’une volonté opiniâtre, cette digne femme croyait dans ce moment toucher à la fin d’une lutte qui avait duré plusieurs années. Cette pensée était seule au fond de son âme : la lecture qu’elle se faisait faire, la gaieté qu’elle voyait tout près d’elle, la tempête qu’elle entendait mugir, n’effleuraient que la surface de son esprit.

M. Guérin était mort jeune et presque soudainement ; laissant une succession encombrée, des affaires difficiles, qu’il aurait pu mener lui-même à bien, mais qu’il était impossible à tout autre de terminer. Il avait contracté quelques dettes assez considérables pour étendre son commerce et construire la belle maison qu’il habita seulement quelques années ; abandonnant la demeure paternelle à ses frères, l’un marié et à la tête d’une nombreuse famille, et l’autre célibataire ; c’était l’oncle Charlot, dont parlaient nos deux jeunes gens au commencement de notre récit. Sans une circonstance bien étrange, madame Guérin aurait pu, sinon continuer le négoce de son mari, du moins, liquider avec le temps, les dettes qu’il lui avait léguées, et conserver une position très-indépendante. La seule personne qui eût une forte réclamation contre la succession de M. Guérin, était le brave Déchêne, riche cultivateur, homme honnête et généreux, qui ne pouvait inspirer aucune inquiétude. Les autres dettes avaient été contractées envers différentes maisons de commerce de Québec ; la créance la plus forte parmi celles-là, ne s’élevait pas à plus de cent louis. Tous les créanciers semblaient être dans les dispositions les plus favorables ; plusieurs avaient même offert une remise de la moitié, accordant, pour le reste, les termes les plus faciles. Madame Guérin se croyait donc parfaitement sûre ; lorsqu’un jour il se présenta chez elle un petit épicier Jersais, à qui elle croyait devoir tout au plus quarante ou cinquante louis. Comme ce monsieur lui parlait avec beaucoup d’assurance, et assez peu de politesse, elle lui offrit de régler immédiatement ses comples. Quelle ne fut pas sa surprise, lorsque le petit homme tira de son portefeuille des créances au montant de sept cents louis, dont il était devenu l’acquéreur, et dont il montrait les titres en bonne forme ?

M. Wagnaër (c’était lui) voyant qu’il ne recevait que peu de chose de sa petite obligation, l’une des plus récentes, avait eu recours à cet expédient peu risqué d’ailleurs, vû les biens considérables de la succession Guérin. Il avait même réalisé par cette transaction ce qu’il appelait un honnête profit. Plusieurs personnes qui n’auraient pas voulu exercer elles-mêmes des poursuites contre une famille respectable, tombée tout-à-coup dans le malheur, s’étaient contentées d’une moindre somme que celle qui leur était due ; car la générosité et la délicatesse de bien des gens sont ainsi faites qu’elles s’escomptent d’après un certain tarif, et que l’on est tout fier de soi-même, lorsqu’on s’est déchargé sur quelque homme bas et mercenaire, d’une besogne qui nous paraît odieuse.

Le premier moment de stupeur passé, Madame Guérin s’était vue forcée de compter avec les exigences du nouveau venu. Au bout de quelques jours, M. Wagnaër se trouva possesseur de tout le fond de magasin, de la belle maison, et de ses magnifiques dépendances ; pour obtenir ce résultat, l’épicier avait ajouté quatre cent louis payés comptant, à la quittance de toutes les obligations dont il était porteur. Cette somme fut employée à payer les autres dettes, une seule exceptée, comme ou l’a vu, et à remettre sur un bon pied la ferme que les frères de M. Guérin avaient un peu négligée.

Ce ne fut pas pour la pauvre veuve une médiocre humiliation que de retourner habiter la maison, qu’elle et son mari avaient quittée quelques années auparavant pour une demeure plus élégante, plus agréable, disons-le aussi, plus prétentieuse, et dont la construction avait excité dans l’endroit beaucoup de petites jalousies. Ce qui rendait ce déménagement plus pénible encore, c’était l’inévitable expulsion des parens de son mari. L’oncle Charlot demeura seul à la tête de la ferme. Sa présence était non seulement utile, mais même indispensable.

Malgré tous les inconvéniens qui semblaient contrarier sa résolution, malgré les sentiments pénibles qui devaient empoisonner son séjour prolongé dans une paroisse où elle s’était vue riche, puissante, honorée, madame Guérin refusa avec persistance l’offre très mesquine d’abord, puis rapidement portée à une somme raisonnable, que M. Wagnaër lui proposa pour ce qu’il lui restait de propriétés. Elle préféra vivre avec la plus stricte économie, s’imposer les plus dures privations, elle préféra même retrancher à sa jeune famille toutes les jouissances auxquelles elle était habituée que de déshériter ses enfans du patrimoine de leurs aïeux. D’autres motifs plus puissans que ce poétique attachement pour deux terres et une maison, avaient rendu d’ailleurs sa détermination inébranlable. C’est qu’en femme habile et prévoyante, elle avait parfaitement compris toute l’importance de la petite Rivière aux Écrevisses ; c’est qu’elle savait bien que la valeur de ses propriétés ne pouvait qu’augmenter avec le temps ; c’est qu’enfin elle nourrissait une antipathie bien légitime contre celui qui avait fondu sur elle et ses enfans à l’improviste, pour les dépouiller.

Aussi lorsqu’à l’expiration des deux années de deuil, guidé par sa cupidité, et par une passion brutale que la beauté de la veuve justifiait, l’effronté spéculateur voulut parler de mariage, il fut éconduit avec la plus vive indignation et le mépris le plus écrasant.

Ajoutons à la louange de madame Guérin que le culte presque fanatique qu’elle portait à la mémoire de son mari, et sa fierté naturelle étaient entrés pour beaucoup dans son refus. Depuis ce temps une lutte opiniâtre s’était engagée entre le voisin et la voisine. Celle-ci avait eu jusque-là l’avantage, mais elle ne voyait pas sans une joie mêlée d’angoisses le moment où ses deux fils, qu’elle avait fait instruire au moyen d’efforts et de sacrifices inouïs, allaient la remplacer dans le combat.

Mille pensées se présentaient alors en foule à son esprit : c’était son passé et son avenir qui défilaient dans son imagination. Du souvenir des jours de bonheur qu’elle avait vécus durant son mariage, elle cherchait à construire de nouveaux plans de félicité, uniquement appuyés sur celle de ses enfans. Livrée tout entière à sa préoccupation, elle avait laissé tomber le modeste tissu auquel elle travaillait ; elle s’était penchée vers sa fille, elle semblait dévorer des yeux le seul des objets de son amour qu’elle eût auprès d’elle. Elle était belle ainsi ; âgée seulement de quarante ans, malgré les soucis et les chagrins qui avaient sillonné son âme, il y avait dans ses traits tant d’énergie et d’intelligence, dans ses grands yeux noirs tant de charmes, dans son teint brun tant de vie et de chaleur, dans sa taille élancée et imposante tant de dignité, dans toute sa personne tant de grâce, qu’on ne lui aurait pas donné plus d’une trentaine d’années. On sait qu’à cet âge, beaucoup de personnes sont plus séduisantes que dans la première jeunesse.

Quoique cette bonne mère de famille fût loin de consacrer beaucoup de temps à la toilette, et qu’elle évitât même de se montrer, dans la paroisse, mise d’une manière trop recherchée, il y avait chez elle une sorte de respect d’elle-même, comme un noble et pieux souvenir de l’élégance que M. Guérin avait lui-même voulue et encouragée, qui fesait qu’elle ne négligeait jamais son extérieur. Ce soir-là par exemple, où elle n’attendait certainement aucune visite, elle n’en portait pas moins une robe noire très simple, mais d’une forme gracieuse, et une coiffure élégante, quoique modeste. Debout, dans ce moment, derrière la chaise de sa fille sur laquelle elle s’appuyait, on aurait dit qu’elle voulait faire contraster son genre de beauté, régulier, sévère et un peu sombre, avec la blonde et suave figure de l’aimable petite Louise. Tout à coup les deux femmes tressaillirent…… Qu’est-ce que cela ? s’écrièrent-elles ensemble.

Elles venaient d’entendre le bruit d’une voiture, qui dans sa course précipitée se heurtait à toutes sortes d’obstacles, les hennissemens d’un cheval joyeux d’arriver, et les cris impuissans d’une voix juvénile, qui gourmandait la pauvre bête, et cherchait à la conduire dans une autre direction.

— C’est Charles !…… C’est lui, j’en suis certain…… ouvrez vitement…… Qu’est-ce qui peut le ramener si promptement, et par un temps semblable ?……

Comme elle disait cela, la pauvre mère qui tremblait de tous ses membres, s’élancait vers la porte, suivie de tout ce qu’il y avait d’hommes et de femmes dans la maison.

Dès qu’il vit ouvrir la porte de la maison, Charles, car c’était bien lui, abandonna le projet qu’il avait de passer outre, et se laissa tranquillement conduire au bas du perron, ce qui fut l’affaire d’un instant. Avant que le jeune homme eût mis le pied à terre, il était déjà accablé de questions.

— Où est Pierre ? Pourquoi es-tu revenu aussi vite ? Qu’y a-t-il de nouveau à la ville ?…

À tout cela, Charles répondit par une autre question : — Pensez-vous, maman, que je pourrais voir le curé à présent ?… j’ai quelque chose… une lettre à lui donner, et je voulais me rendre chez lui tout droit ; mais le cheval s’est arrêté ici malgré tout ce que j’ai pu faire.

— Dis-tu cela pour tout de bon ? Tu sais bien que monsieur le curé est couché il y a longtemps. Je suis sûre qu’il est près de dix heures,… si je n’avais pas permis aux engagés d’avoir ce soir quelques uns de leurs amis ; tu n’aurais pas trouvé une seule personne debout dans la maison.

— Cela ne fait rien ; il faut absolument que je voie monsieur le curé ce soir, il faut que j’aille chez lui tout de suite… Ces instances de son fils furent comme un trait de lumière pour madame Guérin. Elle remarqua que la figure de Charles était dans un aussi grand désordre que ses vêtemens ; que, si ses hardes ruisselaient l’eau et étaient toutes souillées de boue, son visage était pâle, ses lèvres contractées, ses yeux hagards, et que toute sa personne, en un mot, trahissait le plus grand embarras, la plus vive agitation.

— Alors, vous me trompez, dit-elle d’un air sévère ; puis adoucissant sa voix : mon Dieu ! Charles, tu viens nous apprendre quelque malheur ; et tu voulais nous faire prévenir par le curé. Voyons, cette lettre est pour moi, n’est-ce pas ?

Le jeune homme ne répondait rien.

— Monsieur, je vous ordonne de me remettre cette lettre… Je suis votre mère, je crois, et vous avez coutume de m’obéir.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Pendant ce temps l’oncle Charlot s’était emparé du cheval et de la voiture, et les avait conduits à l’écurie. L’écolier tout tremblant, était entré dans la maison presque sans s’en appercevoir ; on avait refermé la porte sur lui. Il se trouvait debout près d’une table ; en face de sa mère et de sa sœur. Il vit alors sur le visage de ces deux femmes tant d’anxiété et de souffrance qu’il fit son sacrifice, tira silencieusement la lettre d’une des poches de son capot, et la donna à Louise, des mains de laquelle madame Guérin l’arracha si brusquement que la pauvre enfant resta toute confuse.

— Ah ! c’est l’écriture de Pierre ; c’est tout ce qu’il me faut… Mais à peine eût-elle fait sauter le cachet et lu les premières lignes qu’elle pâlit et se laissa tomber sur une chaise. Charles gardait l’attitude d’un criminel qui attend sa sentence. Louise, Louise ! s’écria tout-à-coup la pauvre mère, Louise… Charles… je vais mourir. Il est parti ! de l’eau, vite, vite, de l’eau… je vais mourir… Mon Dieu !…

Et elle s’évanouit.

Louise et toutes les autres personnes couraient de tous côtés et ne trouvaient pas d’eau, quoiqu’il y en eût un grand pot sur la table tout près d’elles.

Charles aidé d’une servante, porta sa mère sur un lit, et avec quelques soins, elle revint par degrés.

— Est-ce bien vrai ? Comment as-tu donc fait ?…

— Maman je sais que vous allez beaucoup me gronder : mais c’est qu’il m’avait ensuite promis qu’il ne partirait pas ?…

— Malheureux tu savais tout !…

Ces mots restèrent comme une malédiction sur les lèvres entr’ouvertes de madame Guérin ; plus pâle que jamais elle perdit de nouveau connaissance. Puis, bientôt son visage se colora, ses yeux s’animèrent, elle s’assit sur le lit, les poings fermés convulsivement et les dents serrées. Le délire s’emparait d’elle.

— Caïn, cria-t-elle d’une voix sourde et brève, Caïn, qu’as-tu fait de ton frère ?

— Maman, maman… ayez donc pitié de ce pauvre Charles, voyez, il-est à moitié mort, il est à genoux, il sanglotte. Nous allons tous mourir !

La mère n’entendait pas.

— Ramez donc, dit-elle, vous ne ramez pas vous autres… le vaisseau fuit si vite.

Les deux enfans prirent chacun une de ses mains dans leurs mains, leurs yeux se rencontrèrent, un doute terrible s’échangea dans leurs regards. Un nouveau malheur pire que le premier venait-il les écraser ? L’aliénation mentale, cette hideuse fosse, dans laquelle la douleur fait si souvent trébucher la raison humaine, venait-elle de s’ouvrir et de se refermer sur une nouvelle victime ? N’osant se dire ce qu’ils pensaient, ils appuyèrent la tête de la malade sur son oreiller, ils restèrent longtemps à l’observer, immobiles. Elle ne parlait plus, elle semblait dormir ; le sang se portait rapidement et comme visiblement au cerveau ; les yeux étaient fixes, les pieds et les mains froids, la peau du visage sèche et brûlante.

Plus d’un quart d’heure s’écoula ainsi. L’oncle Charlot entra dans le petit cabinet, où s’était passée une partie de cette scène, et il obtint, non sans peine, des deux enfans, la permission de rester seul auprès de madame Guérin. Allez lire la lettre de Pierre, leur dit-il, cela vous fera pleurer comme moi, et ça vous fera du bien ; j’ai envoyé chercher le docteur, et j’aurai bien soin de votre maman.

Voici ce que contenait la lettre, dont Charles fit la lecture à sa sœur et à tous les domestiques rassemblés :

« Ma chère maman,

« Tu vas bien pleurer quand tu liras cette lettre. Mais j’espère au moins que vous ne me maudirez pas. Si tu savais combien cela me coûte de faire ce que je vais faire ! J’ai bien versé des larmes avant de m’y décider ; et il me semble, malgré que ce soit déjà fait, que je n’y suis pas encore décidé. Il me semble que j’agis contre ma volonté, comme si une main bien méchante me poussait à tout hasard. Quand tu auras reçu cette lettre, tu n’auras plus qu’un de tes fils auprès de toi ; l’autre t’aura abandonnée, toi, digne et bonne mère qui te sacrifie, pour nous, il t’aura abandonnée comme un lâche ! Croyez-vous cela, ô ma mère, le croyez-vous que je fuis comme un déserteur pour ne pas porter ma part du fardeau de la famille ? Oh ! j’en suis certain, quand je vous aurai conté tout ce que j’ai souffert, tout ce qui me décide, vous ne croirez pas cela ? Vous me pardonnerez, n’est-ce pas ?… Et puis, vous êtes si bonne ! Vous me gronderiez bien, moi présent, vous me parleriez bien sévèrement ; mais, absent, vous ne trouverez que des larmes et des prières pour votre fils aîné. Il n’y a que cette pensée qui me tourmente : vous allez croire peut-être que la perspective d’être obligé par la suite de vous faire vivre, vous et toute la famille, m’aura effrayé, m’aura poussé à courir seul après la fortune. Ah ! si vous saviez avec quelle joie je ferais n’importe quel ouvrage, je me livrerais à n’importe quelle profession pour vous aider, vous et ma bonne petite Louise. Ce n’est que lorsque j’ai vu que je n’étais bon à rien ici, que je ne pouvais que vous être à charge, que j’ai pris tout-à-fait mon parti. Il y avait longtemps que ce projet combattait en moi, combattait contre mon amour pour vous, contre mon amour pour ma sœur, contre l’amour que j’éprouve pour la belle campagne de mon enfance, ce qui est encore, je crois, de l’amour pour vous et pour ma sœur ; car jamais une ligne, une couleur de ces beaux paysages ne se présentera à mon esprit sans que je songe à vous.

« Je vous assure qu’hier et aujourd’hui j’ai eu bien de la peine à me cacher de ce pauvre frère. Il s’opposait tant à mon départ, il me faisait tant de remontrances, qu’à la fin j’ai dû le tromper. C’est un des plus grands chagrins que j’emporte avec moi, et j’en ai, sois en sûr, mon bon Charles, j’en ai plus que de la honte. Mais il me menaçait de tout vous dire, moi qui ne lui avais tout dit qu’avec la promesse du plus grand secret. Cela m’a bien coûté, je lui ai fait croire depuis que nous sommes partis d’avec vous, que j’allais prendre la place qu’il voudrait et faire ce qu’il voudrait, je me suis prêté à tout ce qu’il a voulu pendant les quatre premiers jours que nous avons été à Québec ; mais je vois bien que toutes mes démarches sont inutiles, je pars demain.

« Le vaisseau à bord duquel je me suis engagé ( non pas absolument comme matelot ; mais je pense bien que ça ne vaudra pas beaucoup mieux,) lève l’ancre à six heures du matin. Je vais donner cette lettre à un garçon d’auberge à la basse-ville. Il m’a promis pour une piastre (une des trois piastres que j’avais emportées) de faire tout son possible pour trouver mon frère et la lui remettre. Il ne doit pas la lui donner avant demain au soir. Je ne veux pas qu’il y ait aucune possibilité de me rejoindre, car on pourrait bien le tenter. D’ailleurs comme cette lettre vous est adressée, Charles vous la portera tout droit, j’en suis sûr. Il ira bien vite ; mais je suis certain qu’il n’en lira pas une ligne avant de vous l’avoir remise.

« Le vent de nord-est qu’il a fait tous ces jours-ci souffle bien moins fort ce soir. Il fera justement une bonne petite brise demain pour louvoyer, à ce que dit le capitaine. Je suis bien aise qu’il fasse mauvais. Je souffrirais trop en passant devant la maison paternelle, s’il fesait un beau soleil, et si je voyais toute la côte avec sa belle toilette d’automne. J’espère bien que les brumes cacheront toute la campagne.

« Charles m’a conduit d’abord chez M. Wilby, et, quelque préjugé que j’aie contre lui, je dois vous dire qu’il a fait son possible pour me procurer une situation. Il n’y en avait pas de vacante dans son bureau ; mais il a pressé et sollicité presque tous les marchands en gros de sa connaissance, et cela inutilement. Les uns n’avaient pas de place à donner, les autres attendent des neveux, et des cousins, et des petits cousins, et des cousins de leurs amis, ou de leurs correspondants en Angleterre ou en Écosse ; enfin je n’ai pu trouver de place nulle part. Quand j’ai vu cela, j’ai été sur le point d’écouter Charles, qui voulait bon gré mal gré me faire passer un brevet chez M. Dumont, ce vieil avocat, ami de notre père, à qui vous nous aviez recommandés ; mais je me suis convaincu de plus en plus que ce n’était pas mon état. Mon état à moi, ce n’est pas de sécher sur des livres, de végéter au milieu d’un tas de paperasses ; c’est une vie active, créatrice, une vie qui ne fasse pas vivre qu’un seul homme, une vie qui fasse vivre beaucoup de monde, par l’industrie, et les talens d’un seul. C’est à peu près l’inverse de la vie officielle, où l’industrie et les travaux de beaucoup de gens font vivre un seul homme à ne rien faire. Je voudrais du commerce et de l’industrie ; non pas du commerce et de l’industrie, par exemple, à la façon de notre voisin, M. Wagnaër. Dévorer comme un vampire toutes les ressources d’une population, déboiser des forêts avec rage et sans aucune espèce de prévoyance de l’avenir, donner à des bras, que l’on enlève à l’agriculture en échange des plus durs travaux, de mauvaises passions et de mauvaises habitudes ; ne pas voler ouvertement, mais voler par réticence, et en détail, en surfesant à des gens qui dépendent uniquement de vous, ce qu’ils pourraient avoir à meilleure composition partout ailleurs ; reprendre sous toutes les formes imaginables aux ouvriers que l’on emploie le salaire qu’on leur donne ; engager les habitans à s’endetter envers vous, les y forcer même de plus en plus une fois qu’on les tient dans ses filets, jusqu’à ce qu’on puisse les exproprier forcément et acheter leurs terres à vil prix : voilà ce que certaines gens appellent du commerce et de l’industrie, moi j’appelle cela autrement. Je voudrais, je vous l’avoue, faire toute autre chose. Je voudrais être dans ma localité le chef du progrès. Je voudrais établir quelque manufacture nouvelle, arracher pour de pauvres gens, un peu de l’argent que l’on exporte tous les ans en échange des produits démoralisateurs de l’étranger. Mais lorsque j’ai voulu parler de quelque chose de semblable aux personnes âgées et influentes que j’ai rencontrées, elles ont levé les épaules, elles ont ri de moi, elles ont rendu justice à la bonté de mes intentions, mais elles m’ont paru ajouter en elles-mêmes : c’est bien dommage que ce jeune homme là n’ait pas un peu de sens commun. Je vois que c’est l’idée dominante. Il faut faire ce que les autres ont toujours fait, et il n’y a pas que les habitans qui tiennent à la routine. Les gens riches et instruits sont tout aussi routiniers. Je n’aurais trouvé qu’à grand’peine quelqu’un qui m’aurait prêté un peu d’argent pour mes projets. Et puis il m’aurait fallu une place pour quelque temps dans une maison de commerce, pour me mettre au fait du négoce ; il m’aurait fallu aussi passer quelque temps à visiter les manufactures dans les États-Unis. Je n’ai pas l’argent qu’il faudrait, pour aller faire cette espèce d’apprentissage ; je n’ai pas pu trouver de situation. Ainsi que voulez-vous que je fasse ? je vous le répète ; je ne veux être ni prêtre, je n’en aurais pas le courage, et c’est assez de Charles, qui se dévoue à cet état ; ni médecin, cela m’irrite les nerfs rien que d’y penser ; ni avocat, ce n’est plus un honneur ; ni notaire, c’est par trop bête. Aucune de ces professions ne convient à mon caractère et à mes goûts.

« Une autre chose, c’est le dédain profond que paraissent éprouver tous les jeunes gens, pour tout ce qui n’appartient pas à l’une des quatre inévitables professions. J’avais l’idée de m’engager dans un des chantiers où l’on construit les vaisseaux à St. Roch ; j’en ai parlé à un de mes compagnons de classe, dont le père est lui-même un pauvre journalier, qui travaille dans ces chantiers ; eh ! bien, il m’a presque fait rougir de mon projet. Il me semble pourtant que ce serait une belle carrière. Il y a de ces constructeurs de vaisseaux qui sont plus riches que tous les hommes de profession que je connais ; et la société anglaise, qui est pourtant assez grimacière de sa nature, ne leur fait pas trop la grimace. Mais quand j’ai vu mon ami, qui ne sort pas de la cuisse de Jupiter, croire déroger, s’il fesait autre chose qu’étudier le droit ; je me suis demandé ce que diraient à plus forte raison ceux qui ont des parents comme les miens…

« C’est bien triste pour le pays qu’on ait de semblables préjugés. Cela nous mène tous ensemble à la misère. Le gouvernement nous ferme la porte de tous ses bureaux, le commerce anglais nous exclue de ses comptoirs, et nous nous fermons la seule porte qui nous reste ouverte, une honnête et intelligente industrie. Tandis qu’il faudrait toute une population de gens hardis jusqu’à la témérité, actifs jusqu’à la frénésie, vous rencontrez à chaque pas des imbéciles, qui rient de tout, qui se croient des gens très supérieurs, lorsqu’ils ont répété un tas de sornettes sur l’incapacité, sur l’ignorance, sur la jalousie, sur l’inertie, sur la malchance (il y a de ces gens-là qui croient au destin comme des Mahométans), sur la fatalité, qui empêchent leurs compatriotes de réussir, ce qui est en effet un excellent moyen de tout décourager et de tout empêcher. Si ce n’était que de ces gens-là, qui se font passer pour des oracles, je crois que les choses iraient aussi bien ici qu’ailleurs. Je ne vois pas du tout pourquoi elles iraient moins bien. L’énergie de toute une population bien employée et constamment employée finirait par user à la longue la chaîne du despotisme colonial… Mais, je m’apperçois, ma chère maman, que je me laisse aller aux grands mots ; et ce n’est pourtant pas le temps de faire une amplification. J’ai voulu vous dire toutes les raisons de mon départ, afin de n’être point taxé d’ingratitude. Je compte bien que les choses iront mieux dans ce pays d’ici à quelques années. Mais je n’ai pas le temps d’attendre, et je m’en vais. Si je fais fortune ailleurs, ce qui est fort douteux, (après tout, ce qui n’est pas impossible), je reviendrai vous consoler dans votre vieillesse et je dépenserai ce que j’aurai gagné dans un autre pays, au milieu de mes compatriotes. C’est tout juste : puisqu’il y a des étrangers qui viennent s’enrichir à nos dépens et s’en retournent vivre ailleurs de nos dépouilles !

« Je ne vous dis pas le nom du vaisseau à bord duquel je m’embarque. Il y en a plusieurs qui partent en même temps. Je ne veux pas que vous puissiez me suivre de vue, je préfère de beaucoup que vous me comptiez pour mort dès à présent : l’espérance, l’anxiété de chaque jour vous rendraient trop malheureuse. Je vous préviens que vous n’aurez de mes nouvelles que par moi-même, si je reviens ; mais je ne vous écrirai point. Il y aurait trop de lacunes, trop d’irrégularités dans ma correspondance ; ce serait un nouveau chagrin, une nouvelle douleur chaque fois. Par une circonstance ou par une autre, par ma mort peut-être, cette correspondance pourrait cesser tout-à-coup ; ce serait un désespoir comme celui que vous allez éprouver en lisant cette lettre. Il vaut mieux n’avoir de ces émotions-là qu’une fois dans sa vie. C’est bien assez. Je sais combien je suis coupable de vous causer, une fois, cette douleur atroce ; je serais beaucoup plus coupable, si je m’y prenais de manière à ce qu’elle pût se renouveler. Je ne sais pas, si ce n’est pas une bien grande cruauté, ajoutée à toutes les autres, que de vous dire cela ; mais je me suis imaginé qu’à la longue votre chagrin s’effacerait, que ce bon Charles et cette charmante Louise viendraient à vous consoler ; qu’ils vous feraient oublier un ingrat dont il vous serait impossible de suivre les traces. Mon Dieu ! Ceux qui sont morts on les oublie bien ! Est-ce que ceux qui partent pour ne jamais revenir, ne sont pas absolument comme s’ils étaient morts ? Vous viendrez à vous dire cela, et le bon Dieu que vous priez si bien permettra que vous fassiez pour moi comme on fait pour les morts. Si, au contraire, vous connaissiez quel pays je parcourre, si vous aviez des lettres de moi, que d’angoisses ! Chaque fois qu’elles retarderaient, ou chaque fois que vous pourriez me croire en danger, ce serait pour vous la même chose que si je venais de mourir à vos yeux. Et puis, si après m’avoir compté pour perdu pendant bien des années, Dieu permettait qu’un jour, au moment où vous termineriez une prière plus fervente qu’à l’ordinaire, je me jetasse dans vos bras, grandi, vieilli, méconnaissable, mais votre fils cependant, mais vous parlant d’une voix connue dès mon berceau, d’une voix acquise, formée, exercée près de vous et par vous, quel bonheur, quel moment d’ivresse céleste, n’est-ce pas ?… Ainsi, vous le voyez, il est bien mieux pour vous de me compter pour mort, et de laisser à la providence le soin de me ressusciter un jour à venir, si cela lui plait. Et je vous promets que cela arrivera un jour ; ou au moins c’est que ça n’aura pas dépendu de moi. Je vous aime, j’aime Louise et Charles, j’aime mon pays, et si j’y puis revenir, pour être utile à tout ce que j’aime au lieu de leur être à charge, je le ferai.

« Avant de finir, comme je pars, vous me permettrez, de même qu’on le permet aux mourans, quelque soit leur âge ou leur condition, vous me permettrez de vous donner quelques conseils. D’abord je vous prie en grâces de ne jamais envoyer Louise à Québec, et de ne pas la lancer sans protection dans ce qu’on appelle le beau monde. Je n’ai pas la moindre envie qu’elle figure parmi cet essaim de jeunes évaporées, qui papillonnent autour des officiers de la garnison. Je vous demande pardon, ma bonne maman, de vous dire de pareilles choses, mais je dois mettre votre orgueil de mère en garde contre la tentation que vous éprouverez peut-être bientôt, de faire briller votre fille.

« Quant à Charles, vous ne le contredirez pas, je vous en prie. Il veut être prêtre, et il doit l’être, puisque Dieu l’appelle à cet état. Je sais bien que moi parti, et Charles dans les ordres, il ne reste plus personne pour relever le nom de mon père, pour soutenir la famille ; mais enfin, les familles doivent avoir une fin, comme les hommes et les peuples, et il ne faudrait pas pour des raisons semblables, faire le malheur de Charles. Je vous avoue cependant que j’ai eu mes doutes sur la vocation de mon frère. C’est à lui d’y penser, et très probablement que mon départ l’engagera à réfléchir sérieusement. Je lui ai déjà dit en riant ce que j’en pensais ; il se peut bien que je me trompe : dans tous les cas, il ne fera pas mal de se rappeler ce que je lui ai dit.

« Encore un mot. Ne vous obstinez pas, ni vous, ni Charles, à lutter contre M. Wagnaër. Cet homme est plus puissant que vous ; il vous broierait dans un instant. S’il vous offre un prix raisonnable pour la terre, vendez-la. C’est le dernier article de mon testament.

« J’ai passé la plus grande partie de la nuit à écrire, j’entends siffler le vent dans les cordages du vaisseau près du quai. Je suis dans une petite auberge à la basse-ville ; et si je veux me réveiller avant six heures, l’heure à laquelle je devrai être à bord, il est temps que je prenne un peu de sommeil. Voilà plusieurs nuits que je ne dors pas, et, chose singulière, dans ce moment-ci qui est le plus critique, le sommeil vient à bout de moi et prend sa revanche. Votre bénédiction, ma mère, dans quelques heures je serai parti !

« Adieu, ma mère, adieu, et pardonnez-moi.

« Pierre Guérin. »

Il y avait dans cette lettre beaucoup de vérité et de bon sens, à côté de beaucoup d’exagération et d’originalité. Elle donnait une idée assez exacte du travail qui s’était opéré dans l’esprit de cet étrange jeune homme ; elle montrait l’influence funeste, sur cette âme généreuse et fière, de l’état de société anomale dans lequel elle se sentait placée et quelle fuyait, n’osant le combattre seule.

Louise et Charles venaient d’achever cette lecture, entrecoupée souvent par leurs larmes, lorsque le médecin qu’on avait envoyé chercher pour leur mère se présenta. Il trouva l’état de madame Guérin fort alarmant, et fit différentes prescriptions qui furent soigneusement exécutées par la jeune fille. Comme il allait repartir, la tempête redoubla tout-à-coup de fureur. Les vents qui se déchaînaient et grondaient chacun à leur tour, semblèrent se réunir pour un commun et décisif effort. Après un moment de silence, presque de calme, un bruit épouvantable se fit entendre. C’était le gros orme près de la maison qui, cédant à cet assaut combiné, tomba tout d’un morceau. Il y eut dans le déchirement, dans le froissement, dans les mille craquemens, qui accompagnèrent la chûte lourde et retentissante du tronc de l’arbre, quelque chose qui allait jusqu’au cœur pour y remuer cette fibre délicate et inexplicable de la superstition, qui vibre toujours à notre insçu au dedans de nous-mêmes dans de semblables instans.

— Encore un malheur, s’écria Louise, l’orme de la famille qui tombe ! C’est bien bon que maman dorme aussi profondément.

Comme la jeune fille parlait, une détonation très-forte se fit entendre.

Qu’est-ce que cela, encore, dit-elle ? Ce n’est pas un autre arbre qui tombe. Il n’y en a pas d’autre aussi près de nous.

Une minute ne s’écoula pas sans qu’une seconde détonation, plus distincte et plus rapprochée, n’ajoutât au soupçon qu’avait fait naître la première, la certitude d’un naufrage imminent pour quelque pauvre vaisseau balloté par la tempête. En effet, de la grève où Charles n’hésita pas à se rendre, malgré les torrens de pluie et un tourbillon à ne pas se tenir debout, on appercevait entre le ciel noir et l’eau noire une masse blanchâtre emportée avec rapidité par le vent. Cette masse s’arrêta tout à coup. Un éclair qui brilla, un troisième coup de canon qui retentit, un nuage de fumée rougeâtre, qui se dissipa bien vite, un craquement épouvantable, furent les seuls adieux du navire qui, par la maladresse du pilote, avait frappé sur un rescif à l’une des extrémités de la petite île, et sombra de suite. Il était alors une heure après minuit.

Lorsque le jour parut, quelques débris seulement furent apportés par les flots sur le rivage, mais on ne recueillit aucun cadavre ; on présuma que les courans les avaient entraînés à une grande distance en descendant le fleuve.

Le soir de ce jour (et ce fut une journée belle et brillante, pleine de lumière et de gaieté ; un de ces jours purs et sereins ; que la providence fait lever après les jours de tempête et de désolation, afin que l’on se souvienne bien que c’est elle, et non pas le génie du mal qui gouverne le monde) le soir de ce jour, près d’une grande croix noire, au bord du chemin, à une demi-lieue à peu près de la demeure de madame Guérin, un jeune homme et une jeune fille étaient à genoux et priaient.

Une légère voiture, qui contenait deux jeunes filles élégamment vêtues et dont l’une tenait les rènes sans trop d’embarras, passait lentement près de cet endroit.

— Vois donc, Clorinde, dit l’une, est-ce le jeune Guérin, dont ton père nous parlait l’autre jour, qui fait si dévotement sa prière au pied de la croix de la mission ?

— Non, ma chère, ce n’est pas celui dont papa nous parlait. Nous avons appris aujourd’hui, qu’il s’était embarqué à bord d’un vaisseau comme matelot. Celui-ci, c’est Charles, qui va prendre la soutane dans quelques jours.

— Tiens ! mais sais-tu que c’est un très joli garçon ? Vois donc quel air de distinction il y a dans toute sa personne. Sa sœur est aussi bien gentille.

— Oh ! oui, répliqua mademoiselle Wagnaër, ces jeunes Guérin étaient destinés à être des hommes très brillans ; celui-ci surtout. C’est bien dommage, qu’il se fasse prêtre !