Charles Guérin, roman de mœurs canadiennes/Partie 2/Chapitre 1

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SECONDE PARTIE.


I.

MARICHETTE



JACQUES LEBRUN, depuis la mort de sa femme, s’était imposé les plus grands sacrifices pour donner à sa fille unique ce que l’on appelle une bonne éducation ; c’est-à-dire qu’il l’avait renfermée pendant trois ans dans un couvent où, grâce au progrès qu’ont faits ces maisons d’éducation, elle avait appris une foule de choses, qui contrastaient singulièrement avec sa position. Ainsi Mademoiselle Marie Lebrun était de première force sur le piano, et elle n’avait à sa disposition d’autre instrument de musique que la chaudière de ferblanc dont elle se servait pour traire elle-même les vaches de la ferme. Elle s’était donné beaucoup de peines pour apprendre l’anglais, et il ne se trouvait pas autour d’elle une seule personne qui comprît un mot de cette langue. Elle savait broder et peindre, et le jour même de son retour à la maison paternelle, il lui avait fallu se mettre au métier à tisser de la grosse étoffe. Enfin, au couvent, elle avait déclamé Athalie, et au village on l’appelait Marichette.

Fort heureusement pour la jeune fille, le couvent ne l’avait pas dégoûté du village. Elle y rapportait un esprit exempt de tout orgueil déplacé, de tout dédain sot et ingrat ; et elle reprit sa place auprès de son père avec autant de candeur, de respect, et d’amour, que si elle ne l’eût jamais laissée. Elle sut dissimuler à merveille les premières répugnances qu’elle éprouva involontairement pour les humbles et rudes travaux de la campagne ; elle prit même à tâche d’effacer tout ce qui causait entr’elle et ceux qui l’entouraient une disparité choquante, et cela au grand désappointement de son père, qui trouvait fort mal, que sa fille ne sût pas mieux faire la grosse demoiselle. Ce mécompte était d’ailleurs amplement compensé par le bonheur qu’elle lui procurait. Marichette ne se démentait pas un seul instant : les attentions les plus délicates, la plus naïve soumission, les plus tendres caresses trompaient l’ennui du bon cultivateur, qui se décida à vivre uniquement pour sa fille. Il sortait rarement, et passait les soirées à écouter, bouche béante, les lectures qu’elle lui fesait. Son voyage de Québec créa même quelque étonnement : une aussi longue absence était tellement en dehors de ses habitudes qu’elle intrigua vivement toutes les commères de la paroisse. Quant à la pauvre enfant, le départ de son père était pour elle un véritable chagrin, le premier qu’elle éprouvait depuis sa sortie du couvent. Les sept grandes journées qui s’étaient déjà écoulées, et qu’elle avait passées seule avec une vieille voisine, lui avaient paru sept grands mois. Le soir du huitième jour, plus long et plus ennuyeux encore que ceux qui l’avaient précédé, était arrivé, sans ramener celui qu’elle attendait avec une impatience qui devenait de l’inquiétude, car six ou sept jours au plus était le temps convenu d’avance pour ce voyage.

On était alors dans le carême ; c’est-à-dire au milieu de mars, époque de l’année sur laquelle les prières et les offices lugubres de l’église, jointes à l’impression qui résulte du premier réveil de la nature, lorsque le printemps, qui dans notre climat est si long, commence à poindre lentement, jettent un certain reflet de tristesse, que beaucoup de personnes, nous en sommes certains, ont observé ayant nous. Assise près de la fenêtre du pignon de la maison, d’où elle pouvait voir de plus loin sur le grand chemin, Marichette profitait des dernières lueurs du crépuscule pour achever une pieuse lecture, qu’elle avait commencée à l’église. Si dévote qu’elle fût, on croira sans peine que le moindre bruit attirait son attention. Chaque fois que le tintement grèle et lointain des grelots d’une voiture arrivait jusqu’à elle, la jeune fille appuyait son front sur les vitres et restait-là, immobile, jusqu’à ce que le cheval et le traineau qui s’étaient ainsi annoncés, fussent passés près de la maison. Plusieurs voitures passèrent ainsi, les unes après les autres, fesant naître d’abord une espérance qu’elles emportaient, en s’éloignant avec cet air froid et insolent, qu’on trouve toujours aux choses qui nous contrarient. Lorsqu’il fit tout-à-fait noir, elle mit son livre de côté, et s’agenouillant sur la tablette de la croisée, elle se prit à regarder fixement au dehors, comme si elle eût voulu percer l’obscurité avec ses regards ; mais elle ne vit rien, que de larges flocons de neige qui tombaient, éclairés de distance en distance par la lumière que projetaient les fenêtres des quelques maisons qui bordaient la route. Nul bruit ne se fesait entendre, si ce n’est de temps à autre, l’aboiement d’un chien, on le bruit parfois triste et cadencé, parfois rapide et joyeux des sonnettes des traîneaux, qui passaient toujours, quoiqu’à de plus longs intervalles.

Dans toute autre circonstance, cette scène peu récréative aurait été bien propre à attrister la jeune fille ; mais si l’on songe que, prédisposée comme elle l’était d’ailleurs, si l’on excepte la vieille voisine, qui marmotait son chapelet, et le chien de la maison qui ronflait, roulé sur lui-même près du foyer, elle était seule avec son ennui et son inquiétude croissante, on trouvera bien naturel de la voir donner un libre cours à ses larmes ; ce qui ne dérangea pas le moins du monde ni le chien dans son sommeil, ni la vieille voisine dans sa prière.

Il y avait longtemps que la pauvre Marichette pleurait, lorsque tout à coup, Castor (c’était le nom du chien) fit entendre une sorte de grognement joyeux et courut vivement vers la porte. Il n’en fallut pas davantage. Marichette s’élança à sa suite, et dans un clin-d’œil, sans tenir compte de l’obscurité et de la neige, elle se trouva sans autres vêtemens que son mantelet et sa jupe, à courir sur la grande route en compagnie de Castor, qui tantôt la précédait et tantôt la suivait. Au bout de quelques arpens, elle s’arrêta, et jeta à son compagnon un regard de reproche, que celui-ci comprit à merveille, car il s’arrêta aussi lui, et après avoir flairé un instant, il recommença à courir, se retournant de temps à autre pour inviter sa maîtresse à le suivre.

Comme pour rendre justice à l’instinct de la bête, un bruit de sonnettes à peine perceptible parvint alors à l’oreille attentive de la jeune fille : elle se remit en chemin, pleine d’espérance, hâtant le pas à mesure que le bruit devenait plus distinct. Jugez de son désappointement, lorsqu’à un détour de la route elle apperçut deux personnes au lieu d’une dans la voiture si impatiemment attendue ! Par bonheur, ce dernier contretemps ne fut pas de longue durée.

— Marichette ! Marichette ! Quand on pense que c’est Marichette ! s’écria une voix bien connue…

Sans prendre garde à l’étranger, qui accompagnait son père, la pauvre enfant tremblante de joie sauta dans le traineau, et Castor non moins joyeux qu’elle en fit autant de son côté.

— Allons ! allons ! nous allons être une fameuse cariolée, bêtes et gens… par chance qu’il n’y a pas loin. Tiens, c’est vrai ! Excusez ma petite Marichette, Monsieur Guérin. Elle a été joliment poussée aux études pour une créature[1], mais elle est sans gêne : elle ne connaît pas les façons du grand monde.

Il ne fallait pas moins que cette apologie en forme, pour faire sentir à la jeune fille, la présence du tiers malencontreux que son père venait de nommer. Elle se retourna vivement pour voir qui était ce M. Guérin, à qui on la présentait d’une manière si peu avantageuse ; mais l’étudiant était tellement enveloppé dans une épaisse robe de buffle, dont le capuchon lui recouvrait entièrement la figure, qu’il était tout-à-fait impossible de se faire une idée de ce personnage. Cependant pour la première fois de sa vie, elle eut honte de s’entendre appeler Marichette ; ce nom lui parut avec raison un sobriquet peu élégant. L’étranger ne répondit pas un mot aux paroles que Jacques Lebrun lui avait adressées, et cela pour la meilleure raison du monde. La fatigue du voyage, l’obscurité, le bruit monotone de la voiture, et le peu d’intérêt qu’il trouvait à la conversation de son compagnon, avaient endormi notre héros si profondément, qu’il n’avait eu aucune connaissance de ce qui venait de se passer. Marichette put donc gronder son père tout à son aise sur la longueur prolongée de son absence ; et celui-ci put donner à sa fille toutes les explications possibles, qui cependant ne le justifièrent pas tout-à-fait.

À la porte de la ferme il fallut réveiller, non sans quelque difficulté, le monsieur de la ville, et presque le tirer du traîneau, où le retenaient ses fourrures appesanties par la neige. Une fois dans la maison, Jacques Lebrun crut devoir réitérer à peu près dans les mêmes termes la présentation de sa fille. L’étudiant, tout en se frottant les yeux, répondit à peine par un salut nonchalant et distrait aux très belles et très savantes révérences que s’empressa de lui faire la petite habitante. Sur un ordre de son papa, Marichette, avec la meilleure grâce possible, aida l’étranger à se débarrasser de son lourd capot, service pour lequel elle n’obtint pas un seul mot de remercîment. Voilà, pensa-t-elle, un monsieur qui, avec ou sans sa peau de bête, a joliment l’air d’un ours mal léché. Si ça doit continuer, papa aurait aussi bien fait de le laisser où il était

Comme pour justifier ce premier jugement porté sur son compte, la conduite de Charles pendant le repas qu’on lui fit prendre, et jusqu’au moment où il jugea à propos de se retirer dans la petite chambre qui fut préparée pour lui, fut non seulement exempte de toute galanterie, mais même très blessante pour la fille de son hôte, dont il parût ne pas faire plus de cas que si elle eût été la servante de la maison. Bien loin cependant de se montrer maussade, il lui aurait fallu au contraire déployer beaucoup d’amabilité pour se faire pardonner sa présence, dans un moment où le père et la fille se revoyaient après ce qu’ils croyaient naïvement une longue absence, et où ils avaient tant de choses à se dire.

Jacques Lebrun, très fatigué lui-même, mit l’impolitesse du jeune homme sur le compte de la fatigue et du sommeil qui l’accablaient. En cela il se montrait bien indulgent, car il y avait, outre ces deux causes, un peu de mauvaise volonté chez notre héros. Charles était parti pour la campagne avec l’intention bien arrêtée d’y changer tout-à-fait de régime, au moral comme au physique. Il voulait substituer pendant quelque temps le travail du corps à celui de l’âme, se donner beaucoup d’exercice, et faire le moins de frais possible en fait d’imagination et de sentiment. C’était là son dernier caprice du moment, et il y tenait plus qu’à tous ceux qui avaient précédé. Il n’avait emporté avec lui que quelques livres de science bien arides, quoiqu’ils n’eussent point trait à la jurisprudence, et il se proposait de les feuilleter, lorsqu’il ne pourrait pas aller bûcher dans la forêt. Il avait laissé à la ville, à dessein, toute sa bibliothèque de romans ; et il fut horriblement choqué de trouver toute rendue au terme de son voyage, ce qui ressemblait beaucoup à une héroïne en chair et en os, une petite paysanne à prétentions, qu’on lui disait instruite, et que pour comble de malheur, il ne put s’empêcher de trouver jolie. Il jugea de suite que le seul moyen de tenir à son projet, c’était d’éviter tout rapport avec cette jeune personne, qu’il considérait d’ailleurs comme bien au dessous de lui.

On sait combien les familles riches et distinguées, établies dans les campagnes, se pensent supérieures aux habitans qui les entourent. Le père de Charles n’était point sorti, comme on dit, de la cuisse de Jupiter ; cependant la position que l’honnête marchand s’était faite, et l’éducation qu’il avait eue, l’avaient mis en droit de tenir ses voisins à une respectueuse distance. Depuis sa mort, loin de s’affaiblir, l’orgueil de sa famille s’était accru. Madame Guérin avait pour son propre compte, quelques prétentions à la noblesse, et la décadence de sa fortune, par une réaction bien légitime, exagérait chez elle le sentiment de sa dignité. Ses enfans, qu’elle ne voulait pas voir complètement déchus, avaient été élevés dans des idées presque aristocratiques. Cela explique comment notre héros, campagnard lui-même, aurait cru déroger en portant des attentions à la fille d’un habitant, si bien élevée et si gentille qu’elle fut.

De son côté, Marichette n’ignorait point ce qu’elle valait. Toute bonne princesse qu’elle se montrât dans son village, elle appréciait parfaitement la grande distance qu’il y avait entr’elle et ceux qui l’entouraient. Elle avait refusé, sous un honnête prétexte, la main d’un jeune homme qui passait pour un des meilleurs partis de la paroisse. Ses prétentions n’allaient pas jusqu’à vouloir exclusivement d’un monsieur de la ville ; mais elle aimait à croire à la possibilité d’un mariage, où le chef de la communauté n’aurait pas été de beaucoup inférieur à son associée. Le peu de cas que fesait d’elle le premier jeune homme instruit qu’elle rencontrait, l’humiliait donc cruellement. C’était prendre au fonds de son âme une illusion qu’elle y cachait, qu’elle n’osait s’avouer à elle-même et le détruire à ses yeux avec un froid mépris.

Rentrée dans sa chambre, la pauvre petite oublia presque la joie que lui avait fait éprouver le retour de son père, pour se livrer à sa mauvaise humeur. La dissonance qui existait entre une moitié d’elle-même et l’autre moitié, entre l’acteur et la scène, entre le tableau et le cadre, entre la culture de son intelligence, et les manières pour bien dire incultes, qu’elle avait substituées de bonne grâce à celles qu’on lui avait enseignées, se présenta plus vivement que jamais à son esprit. La rusticité de ses vêtemens, de sa demeure, de son nom, de son langage, qu’elle avait altérés à dessein, lui parurent un odieux travestissement ; elle eut honte d’elle-même, et faut-il le dire, encore un : peu, et elle allait avoir honte de son père. Heureusement cette pensée lui parut si monstrueuse, quoiqu’elle ne fit que l’entrevoir à peine, que son cœur et son esprit, engagés dans une mauvaise voie, rebroussèrent chemin tout-à-coup. Sa vanité avait déjà pris des proportions si gigantesques qu’elle en eut peur. Elle essuya quelques larmes qui avaient commencé à couler le long de ses joues, et se promit de rendre au nouveau venu mépris pour mépris, et comme elle le disait tout bas avec un petit air mutin, que nous voudrions pouvoir peindre : gestes pour gestes, grimace pour grimace. Il y avait réaction de l’orgueil sur la vanité, et la dignité féminine qui se compose de l’équilibre de ces deux ingrédiens, s’en retirait saine et sauve, pour le quart d’heure.

Le lendemain, Marichette ne fit pas autrement que s’il n’y avait pas eu le moindre étranger à la maison. Charles qui, par parenthèse, se leva vers midi, put, tout en faisant sa toilette, voir la demoiselle Lebrun, dans le costume le moins recherché, courir de la maison à la grange, de la grange à l’étable, de l’étable à la laiterie, de la laiterie à la demeure peu élégante du plus prosaïque de tous les quadrupèdes, et cela avec une alacrité et une gaîté qui ne trahissaient certainement pas le moindre dégoût.

Voilà, pensa-t-il, une petite fille qui a bien du mérite. Au moins, puisque je ne veux pas me compromettre avec elle, il faudra que je tâche d’être convenable à son égard. Cette concession faite, en lui-même, l’étudiant sortit de sa chambre, aussi beau, aussi frais, que les instrumens de toilette à sa disposition lui avaient permis de se faire, et daigna porter ses pas vers la première pièce de la maison, qui servait de cuisine et de salle d’entrée, et bien souvent de salle à dîner, comme c’est le cas partout dans nos campagnes.

Marichette venait de rentrer. Elle avait perdu le moins de temps possible, et déjà elle était assise sur une ehaise avec une autre chaise devant elle, occupée à couper par petites tranches un gros pain, qui devait faire partie de la soupe aux pois de rigueur. L’attitude qu’elle avait, était tellement dépourvue de toute grâce et de toute coquetterie, que, pour la conserver en présence du jeune homme, il lui fallait un courage que nos lectrices apprécieront, nous en sommes certains.

Charles avec un air tout à fait bienveillant, lui adressa quelques phrases banales sur le trouble qu’elle se donnait, complimens auxquels elle répondit en s’informant poliment de sa santé, sans toutefois lever à peine les yeux de sur le panier de bois dans lequel elle faisait tomber les petites tranches de pain, une à une.

La vieille voisine avait été retenue à la ferme par une prudence bien louable de la part du maître de la maison. Cette duègue d’une nouvelle espèce, crut faire plaisir à la jeune fille en lui offrant de se charger de toute sa besogne, pour qu’elle pût jaser plus à son aise avec le beau monsieur, qui voulait lui faire la cour. Cette proposition faite à voix basse, fut accueillie par un froncement de sourcil et une petite moue très significative.

Charles essaya plusieurs sujets de causerie. Il reçut à chacune de ses phrases une réponse parfaitement convenable ; mais pas un mot, qui tendît à prolonger ou à ranimer la conversation. — Après un petit quart d’heure, il abandonna la partie et se retira dans une fenêtre, où il se mit à battre la mesure sur les vitres, en même temps qu’il fredonnait quelques couplets entre ses dents. De fenêtre en fenêtre, il fit ainsi le tour de la maison. Il en était rendu à la dernière fenêtre et à son dernier couplet, lorsque la vieille femme vint lui dire que le dîner était servi. Il se retourna et fut tout surpris de voir dans la principale chambre où il était, une table très proprement mise, mais avec un seul couvert.

— Où est M. Lebrun, demanda-t-il ?

— Il est allé au bois.

— Il m’avait promis de m’emmener.

— Ah ben oui, c’était ben aisé aussi de vous emmener. Il aurait donc fallu emporter vot’lit. J’avons été cinq ou six fois pour vous réveiller, et vous nous avez parlé de toutes sortes de choses ous’que j’avons pas compris un mot, ni une parole.

— C’est bon… mais la demoiselle, est-ce qu’elle ne dîne Pas ?

— Mam’zelle Manchette ? Sûrement qu’elle dînera avec nous autres. Seigneur de Dieu que c’est pas fière c’te créature-là ! Ça pourtant été induqué comme c’est rare. Ça chante comme un rossignol, ça coud, épi ça brode, épi ça file, épi ça tricotte comme une invention. Ça lit dans les plas gros livres, ça sait son catéchisme mieux que d’aucuns curés… épi ça jase, épi ça prêche, épi…

— C’est superbe, la vieille, mais ça doit manger aussi. Pourquoi ne dîne-t-elle pas avec moi ?

— C’est c’que j’y avons dit… mais c’est si peu fier, vous voyez ben… j’cré qu’elle estime mieux manger avé moé et les deux engagés, comme j’avons coutume.

— Où est-elle donc ?

— Elle est sortie pour aller joliment loin d’ousqu’elle reviendra pas avant une heure. Vot’soupe va frédir. Ça s’rait ben dommage. Mam’zelle Marichette arrange si ben l’ordinaire. C’est pas comme ces p’tites fillettes qu’ça fait les fières, épi qu’ça s’marie qu’ça sait tant seulement pas faire la soupe : comme par exemple la fille à…

— Mais c’est qu’elle doit avoir des prétendans en nombre, dites donc la bonne ?

— Jour du ciel ! que’qu’vous dites là ? Si elle voulait s’amuser aux garçons, la maison viderait pas. Elle a refusé Louison Martin, l’fils du meunier, et le garçon au bonhomme Richard… qu’c’est ben nommé richard ; car ça vous a des piastres à plein coffre… si c’était pas si crasseux, sauf vot’respect, ça roulerait-il un peu ces gens-là ?… J’avons encore refusé le petit Jean … le elerc notaire, et jusqu’au bedeau, qu’est veuf avé trois enfans, qu’est ben venu faire la grand’demande… parceque j’avons tant ri… j’avons tant ri !

— C’est qu’elle n’aime pas les garçons apparemment ?

— Ah que’qu’vous dites là, mon bon monsieur ? mais c’est dévot comme un ange c’t enfant là ! Par exemple quand elle aura dîné, elle prendra son beau livre de prières, épi elle ira passer l’après-dinée dans l’église… mais pourtant… vous comprenez ben… qu’c’est pas à dire que Mam’zelle Marichette s’marierait pas. Dame si ça s’adonnait… queuqu’un qui serait ben genti, épi qu’aurait ben d’l’inducation, épi un bon comportement… je dis pas qu’y aurait pas un’chance… mais c’est pas les jeunesses de par icite qu’auront c’te chance là.

La vieille et loquace voisine continua ainsi à chanter les louanges de Mam’zelle Marichette, jusqu’à l’épuisement de ses facultés oratoires, et bien longtemps après qu’elle eut lassé l’attention de son auditeur.

Tout en savourant le potage, qui soutint à merveille la réputation qu’on venait de lui faire, Charles apprenait ainsi bien des choses qu’il aimait à savoir, sans compter toutes celles dont il ne s’inquiétait guères. Le programme tracé par la voisine s’accomplit du reste à la lettre. Marichette ne rentra qu’une heure après, dîna bien à la hâte et fut passer l’après-midi toute entière à l’église. Cela était aussi peu compromettant que notre héros pouvait le désirer ; en même temps c’était peut-être un peu plus ennuyeux qu’il ne l’aurait voulu. Il se décida à sortir, mais la couche de neige trop molle, qui venait de tomber, ne lui permit pas de faire une bien longue excursion. L’après midi passa lentement, Jacques Lebrun revint du bois très tard et il fut obligé de promettre à son hôte de l’emmener avec lui, le lendemain, dût-il l’enlever endormi, et le conduire dans son traîneau.

On est toujours porté à s’en prendre aux autres des mécomptes qui nous arrivent ; Charles était presque fâché contre la jeune fille pour l’ennui qu’elle lui avait laissé éprouver. Il oublia qu’elle ne fesait que tenir la conduite qu’il s’était prescrite à lui-même. Il pensait qu’il devait être après tout bien peu aimable, puisqu’il avait fait si peu d’impression sur cette petite habitante ; il s’étonnait de voir qu’elle ne fit point plus d’attention à lui qu’aux jeunes gens sans instruction, qui lui avaient fait la cour ; son amour-propre en souffrait, et il était assez injuste pour ne pas songer qu’il l’avait dédaignée le premier, et que Marichette n’était pas autre à son égard qu’il ne l’avait souhaité en la voyant.

  1. D’où provient cette manière de désigner les femmes chez nos habitans ! Les sermons de nos curés sur les dangers de s’attacher aux créatures n’en formeraient-ils pas l’étymologie.