Charles Guérin, roman de mœurs canadiennes/Partie 2/Chapitre 5

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
◄  II-IV.
II-VI.  ►

V.

LE PREMIER JOUR DE MAI.

.


QUELQUES jours après son retour à Québec, Charles répondit à la lettre de Louise, et lui annonça qu’il irait passer à la maison paternelle les premières semaines du mois de mai. Il obtint aisément de M. Dumont ce nouveau congé, par forme de compensation au voyage que ce bon patron lui avait fait faire sans le consentement de madame Guérin. Le brave suppôt de Thémis se contenta de penser en lui-même que, de vacances en vacances, son élève ne prenait pas le chemin de devenir pour lui on rival bien dangereux, et qu’il n’avait pas à craindre pour son propre compte ce qui arrivait déjà au ci-devant patron de M. Henri Voisin.

Cependant l’intervalle d’un mois, qui s’écoula entre les deux excursions de l’étudiant, fut sagement employé. On se rappelle qu’au sujet de Clorinde Wagnaër, dont il avait été amoureux en imagination pendant près de quinze jours, notre héros avait entrepris de sérieuses études que la maladie funeste du caprice, aidée, développée chez lui par un ami perfide et intéressé à son malheur, lui avait fait bientôt abandonner. L’amour réel qu’il éprouvait pour Marie et les pressantes recommandations de la jeune fille, qui retentissaient constamment dans sa mémoire, eurent un résultat plus positif. Au bout de quelque tems il sut assez de droit pour pouvoir en montrer aux autres clercs de l’étude. Il avait lu et médité d’un bout à l’autre le Traité des Obligations, cet excellent livre qui met les patrons si à leur aise, lorsqu’ils l’ont une fois placé entre les mains de leurs élèves, en leur disant pour tout commentaire : Lisez Pothier, monsieur, et quand vous l’aurez lu, relisez-le. Cette phrase laconique et superbe, accompagnée d’un geste plein de majesté, par lequel on indique au jeune homme quelle vénération on doit avoir pour le volume qui contient ainsi toute la loi et les prophètes, tient lieu ordinairement des leçons et des cours publics, que suivent les aspirans au barreau dans les autres pays.

Suivant sa promesse, le premier jour de mai, Charles était de retour au milieu de sa famille. Bien qu’arrivé tard la veille, et quelque peu moulu des fatigues du voyage, il s’était levé de bonne heure. C’était une journée décisive pour lui, qui allait commencer : à peu près ce qu’est pour un général d’armée (qu’on nous pardonne la comparaison) le jour d’une grande bataille. Ne devait-il pas en effet attaquer une position importante ? N’allait-il pas combattre contre un adversaire beaucoup plus expérimenté que lui ? N’avait-il pas disposé pendant la nuit les batteries qu’il devait faire jouer le jour ? N’avait-il pas fait une marche forcée pour arriver sur le champ de bataille ? Enfin pour couper court et faire grâce à nos lecteurs de toute autre métaphore, n’avait-il pas résolu d’avouer à sa mère tout ce qui s’était passé, de braver son mécontentement, d’opposer une raison meilleure à chaque bonne raison qu’elle placerait en travers de ses projets ? de mettre en jeu tous les ressorts qui peuvent agir sur l’esprit d’une femme et le cœur d’une mère ? en un mot de combattre et de vaincre par tous les moyens possibles ? Il avait même, dans ses appréhensions, surexcité son courage au point d’imaginer un moyen odieux, du moins à notre goût. C’était de menacer sa mère d’une incartade semblable à celle de son frère aîné, et de laisser le pays plutôt que de renoncer à celle qu’il aimait.

Une insomnie fiévreuse l’avait chassé de son lit, et à cinq heures, comme sonnait l’angélus, il se promenait sur la grève depuis longtemps, et avait déjà parcouru plusieurs fois cette partie de l’anse qui se trouve entre la Rivière aux Écrevisses, et la route qui descend à l’église.

La journée qui, dans les prévisions de notre héros, devait être si importante, s’annonçait pour une des plus belles du printemps. Les flots de lumière, que répandait le soleil levant, éclairaient avec magnificence l’admirable paysage qu’aucun objet sur l’eau ni sur la terre ne troublait dans sa majestueuse immobilité. Une neige éblouissante tranchait sur le sommet des hautes montagnes de l’autre côté du fleuve, avec l’azur du firmament. De larges taches blanches, que l’hiver semblait avoir oubliées au flanc des côteaux, et d’espace en espace dans les champs, contrastaient avec les noirs sapins, et l’herbe nouvelle qui déjà recouvrait la terre comme une mousse épaisse ; de petits ruisseaux formés par la fonte des neiges, emprisonnés sous la glace de la nuit, commençaient à retrouver leur chemin avec un roucoulement semblable à celui des oiseaux. Des nuées d’alouettes, seuls êtres vivans qui paraissaient éveillés dans cet endroit solitaire, s’élevaient en tourbillonnant au-dessus de la petite île et des deux pointes de l’anse, saluant de leurs joyeuses chansons le lever de l’astre du jour.

À part de ces quelques légers changemens de décorations, tout, dans le tableau que nous avons fait une première fois, était resté dans le même état ; pas une maison de plus, pas une clôture, pas un arbre de plus ; ce qui nous fait souvenir cependant, qu’il y avait un arbre de moins, le vieil orme abattu par la tempête. Ce lieu et ce moment étaient donc bien propres à rappeler en foule, à la pensée du jeune homme, tout ce qui lui était arrivé depuis la dernière fois qu’il avait contemplé avec son frère les beautés de leur endroit natal.

Il fut bien vite détourné de ses réflexions par un brait qu’il entendit du côté de la maison de M. Wagnaër. C’étaient plusieurs groupes d’habitans armés de fusils qui s’avançaient dans cette direction. Charles crut d’abord que l’on avait fait quelque prisonnier, arrêté quelque voleur ou quelque meurtrier pour les conduire de capitaine en capitaine jusqu’à la ville. Mais à l’air de gaieté, à la toilette rayonnante de ces braves gens, tous plus ou moins endimanchés, il reconnut bien vite qu’il s’agissait d’une fête, et non pas des sinistres préparatifs d’une instruction criminelle. En effet, il put distinguer l’instant d’après, portée sur les épaules de plusieurs habitants, une longue pièce de bois, semblable au grand mât d’un navire, entourée de branches de sapins, de rubans et de banderoles de toutes les couleurs. Ce n’était rien moins qu’un Mai, que l’on venait planter devant la maison de M. Wagnaër, récemment promu au grade de major dans la milice provinciale.

Deux hommes à cheval paraissaient chargés du commandement. L’un était le plus ancien capitaine de la paroisse : un large ruban rouge-feu entourait son chapeau, et une ceinture de même couleur suspendait à son côté un vieux sabre, dont le fourreau peu solide était ficelé sur tous les sens. Il était difficile d’ailleurs, avec cet accoutrement militaire, d’être plus content de soi que l’était le capitaine Martin, à la tête de l’élite des deux compagnies de la paroisse. L’autre cavalier était Guillot le commis, qui, sans avoir le moindre grade dans la milice, n’en paraissait pas moins l’ordonnateur de la fête.

— Arrêtez donc, vous autres ! cria le capitaine à ses miliciens, lorsqu’ils furent près de chez M. Wagnaër. Qu’est-ce que vous faites donc ? Vous avez l’air d’une bande de moutons, et vous jasez comme des femmes ! Puis, prenant le langage technique qui convenait à la situation : Halte, miliciens ! Silence dans les rangs ! Deux de front… fusil a l’épaule… en avant, marche !

Les cinquante ou soixante hommes défilèrent en assez bon ordre devant la maison, et formèrent la ligné sur deux de hauteur, le dos tourné à la grève.

— À c’te heure, mes amis, dit le capitaine, il faut réveiller not’major. C’est prouvable qu’il doit dormir encore ; comme c’est un gros Messieu….. Voyons, chargez vos fusils… Attention ! bon… c’est bien… Feu !… Une fusillade très vive, quoiqu’un peu irrégulière, épouvanta les allouettes de la grève et fut répercutée au loin par les échos.

À ce signal, la porte de la maison s’ouvrit, et le major parut sur le seuil, en robe de chambre, et dans un négligé qui paraissait vouloir dire : quelle suprise vous me faites ! En même temps, Mlle Clorinde ouvrait une persienne, et se montrait à la fenêtre dans une toilette assez étudiée pour démentir l’étonnement que simulait le digne auteur de ses jours.

Le capitaine Martin, qui se piquait de parler dans les termes, ôta son chapeau (ce qui, sans contredit était beaucoup plus civil que militaire) et dans un discours amphigourique, parsemé de grands mots empruntés partie aux prédicateurs, partie aux avocats, qu’il avait entendus dans le cours de sa pieuse et processive existence, parvint à exprimer à M. Wagnaër, assez difficilement, tout le contraire de ce qu’il voulait lui dire. Heureusement celui-ci n’était pas difficile sur la qualité de l’encens que l’on brûlait en son honneur, et il prit en bonne part les pompeuses injures qui lui étaient adressées. Il prononça à son tour une harangue qui fut trouvée admirable, grâces à l’accent étranger de l’orateur, et grâces bien davantage à l’excellente conclusion qu’il eut soin d’y mettre. Il invita en effet tous les assistans à se rendre à l’auberge du village, où on leur verserait généreusement du meilleur rhum de la Jamaïque, dont il venait de recevoir les quatre plus belles tonnes qui fussent jamais entrées dans la paroisse. Cette péroraison éloquente prouvait au reste ce fait consolant, que l’éclat des grandeurs n’éblouissait point trop l’habile parvenu, et que chez lui le major savait dans l’occasion ne pas oublier le marchand.

Un second feu roulant, plus énergique et mieux nourri que le premier, succéda aux deux discours, et le Mai s’éleva comme en triomphe au milieu des cris de joie d’une foule de femmes et d’enfans accourus de tous côtés, et aux sons du God save the King, que Guillot le commis exécuta tant bien que mal, sur un vieux cor de chasse emprunté pour la circonstance [1].

Cette musique étrange, les naïves acclamations des spectateurs, la vive fusillade, les costumes pittoresques des habitans, les bonnets rouges et bleus qu’on agitait en l’air, les banderolles du Mai qui flottaient au vent frais et léger du matin, la gaîté et la bonhommie des nombreux acteurs de cette scène, le sérieux grotesque de M. Wagnaër et du capitaine, formaient un tableau de genre des plus charmans, encadré dans le plus magnifique paysage et éclairé par les plus beaux rayons d’un soleil de printemps.

Mais si quelque chose contribuait surtout à embellir ce spectacle ; à coup sûr, c’était la personne de Clorinde. Debout sur une chaise dans la fenêtre, de manière à ce que sa taille élancée parût dans toute sa grâce, elle semblait la reine ou plutôt la déesse à qui tous ces honneurs étaient rendus. Aussi prenait-elle le plus vif intérêt à ce qui se passait. Ses beaux yeux noirs humides d’émotion étincelaient en même temps de plaisir ; elle semblait rire et pleurer tout ensemble, son teint brun était animé par les plus vives couleurs, et rayonnante à la fois de grâce, de beauté, d’amour filial, de vanité satisfaite, (sentiment qui ne contribue pas médiocrement à embellir une femme) elle semblait respirer avec volupté, comme un délicieux parfum, l’odeur de la poudre mêlée aux âcres exhalaisons du varec, et des autres plantes marines que les vagues du grand fleuve rejetaient sur le rivage. Du geste et de la voix, elle remerciait et encourageait les miliciens, et les plus jeunes d’entr’eux enthousiasmés, comme on peut bien le croire, épuisèrent tout ce que leurs poumons pouvaient leur fournir de cris de joie, et tout ce qu’on leur avait donné de munitions.

Charles, surpris et étourdi de tout ce tapage, auquel se mêlaient les hurlemens des chiens, et les cris de tous les animaux des habitations voisines, n’avait pas encore eu le temps de s’expliquer bien clairement ce que tout cela voulait dire, lorsqu’il aperçut Louise qui sortait de la maison, en rajustant de son mieux la modeste toilette qu’elle venait de se faire bien à la hâte. Il courut à elle.

— Bon, te voilà, Charles, fit la jeune fille. Je suis bien contente, tu vas venir avec moi ?

— Et où vas-tu de ce pas ?

— Chez Clorinde sûrement, lui faire mon compliment de tous les honneurs qu’on vient de leur rendre.

— Ah ! tu sais donc ce que ça veut dire ?

— C’est bien certain. Est-ce que tu ne vois pas le Mai qui est planté près de la maison ? M. Wagnaër a été fait major, et ils sont venus à l’improviste lui donner cette fête-là. Crois-tu, quelle surprise !

— Une surprise ! Ça doit en être une bonne en effet. Et où diable les gens de la paroisse ont-ils été pêcher tout cet amour-là pour M. Wagnaër, que personne ne pouvait souffrir ?

— Ne dis donc pas cela. Nous avons eu des préjugés contre lui, mais je t’assure que maman en est bien revenue. Clorinde est si bonne, et tout le monde l’aime tant.

— Passe pour ta Clorinde. Elle est assez jolie fille, ma foi ! Et c’est seulement bien dommage qu’elle paraisse si fière de toutes ces singeries… Mais dis donc, ma petite soeur, comment se peut-il qu’elle soit si richement mise ?.. Si c’est là sa toilette, quand on la surprend, qu’est-ce donc, quand elle veut surprendre son monde ?

— Tiens, tu es un méchant. Mais il faut absolument que tu viennes avec moi. Voyons, ne fais pas l’ours. C’est bien assez que tu sois resté sur la grève, comme si tu avais eu peur des coups de fusil.

— Laisse donc, je me tenais à une distance respectueuse pour tout voir. Je serais curieux de savoir ce qu’ils se sont dit le capitaine et le major. J’ai entendu par-ci par-là des mots longs comme d’ici à demain…

— Voyons, mon bon Charles, pour ne pas me faire de peine, viens avec moi.

— Mais tu es folle ? Une visite, à cette heure-ci, chez des gens que je connais à peine !

— En voilà des cérémonies ! N’as-tu pas dit toi-même que Clorinde était en grande toilette ? viens donc ! Et en disant cela, Louise prenait son frère par le bras et l’entrainait sans trop de résistance de sa part ; car on pouvait les voir de chez M. Wagnaër, et il n’aimait pas à paraître trop sauvage.

La plupart des miliciens, profitant de l’invitation de leur major, s’étaient rendus à l’auberge voisine, et il ne restait plus que le capitaine Martin, et quelques uns des plus anciens et des plus respectables habitans qui causaient avec M. Wagnaër. Clorinde vint au devant de Louise et l’embrassa, et sans attendre qu’elle lui présentât son frère, elle échangea avec lui une cordiale poignée de main. M. Wagnaër de son côté fit un accueil charmant à son jeune voisin, et l’invita de suite à un déjeuner magnifiquement servi, qui se trouvait sans doute préparé par un effet de la surprise, comme tout le reste. M.

Wagnaër retint aussi à déjeuner les habitans qui causaient avec lui.

Après le déjeuner qui se prolongea assez tard dans la matinée, Louise et Clorinde firent de la musique pendant quelque temps ; puis Charles obtint un congé d’une heure seulement, pour aller faire une toilette plus convenable, car il était invité à dîner. Les autres convives étaient le curé, Jules de Lamilletière, fils aîné du seigneur, et le notaire de la paroisse. Le repas fut des plus gais et arrosé d’excellent vin de Champagne fabriqué à Jersey par un des compatriotes et correspondans du major. Après le dîner, Louise et Clorinde exigèrent que Charles les accomapagnât dans une excursion à cheval ; le jeune de Lamilletière fut aussi de la partie. Enfin après le thé, il fut question d’aller à un bal qui se donnait aux frais de M. Wagnaër, à l’auberge. Charles se défendit de son mieux de ce dernier divertissement qu’on lui imposait, mais il n’y eut pas moyen. Ce bal devait être si drôle, si amusant, disaient les jeunes filles ; et puis Louise fut sur le point de pleurer ; ainsi, malgré qu’il eût bien hâte d’avoir avec sa mère l’explication qu’il méditait depuis si longtemps, notre héros fut obligé de céder.

Le bal fut en effet des plus divertissans. Jules de Lamilletière dansa avec Louise et Charles avec Clorinde. Les amours de Guillot le commis avec la fille vieille et laide d’un riche cultivateur, égayèrent surtout les deux jeunes couples. Ce ne fut qu’assez tard dans la nuit que Charles et Louise rentrèrent à la maison.

Madame Guérin avait veillé pour les attendre, et après s’être fait conter tout ce qui s’était passé, et comme quoi Clorinde n’avait pas voulu permettre à Louise de s’absenter, et avait pris soin de sa toilette, qu’il lui avait fallu faire à plusieurs reprises, elle dit à Charles : « Mon pauvre enfant, il est bien tard et tu dois avoir un grand besoin de repos. Après un voyage comme celui que tu as fait, avoir passé une journée pareille ! J’avais pourtant des choses bien sérieuses à te dire : je voulais avoir une longue conversation avec toi ; mais ça sera pour demain. Il faut, mon pauvre enfant, que tu t’occupes d’affaires importantes, car, vois-tu maintenant, il n’y a plus que sur toi que nous comptions. Tu es l’espoir de la famille. Ainsi, après t’être bien amusé aujourd’hui, demain matin, tu viendras entendre la messe avec moi et ensuite nous parlerons d’affaires. »

Charles pâlit à ce discours. Sa mère avait-elle su d’avance ce qu’il avait à lui dire ? Quelles étaient ces grandes affaires dont elle voulait l’entretenir ? Il était pour le moins bien étrange qu’elle lui offrit ainsi l’occasion d’une explication qu’il désirait si fort. Toutefois, comme il la redoutait presqu’autant qu’il la désirait, il ne fut pas fâché de la voir ajournée au jour suivant, et las des fatigues de la veille, et des plaisirs du jour, il s’en fut dormir, la tête pleine de projets, de craintes et d’espérances pour le lendemain.

  1. Voyez la note B à la fin du volume.