Charles Guérin, roman de mœurs canadiennes/Partie 3/Chapitre 6

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VI.

UN HOMME DE PAILLE ET UN HOMME DE FER.



MADAME Guérin ignorait complètement ce qui venait de se passer. Elle vivait, comme nous l’avons dit, très isolée, elle ne sortait que pour aller à l’église et surtout depuis le départ de son fils aîné, elle n’avait que peu de rapports avec les habitans, ses voisins. Louise ne voyait que Clorinde et celle-ci ne connaissait rien des affaires de son père. Le peu de personnes qu’elles avaient vues l’une et l’autre, et qui avaient eu connaissance de l’annonce de la vente, s’étaient abstenus de leur en parler, par un motif de délicatesse que l’on comprendra facilement.

Ce jour-là, la bonne mère, au retour de la messe à laquelle elle ne manquait jamais d’assister, s’occupait avec Louise à ces petits travaux domestiques qui, malgré leur trivialité, ne sont pas sans charme, lorsqu’on les accomplit à deux et qu’un amour réciproque joint à la pieuse pensée des devoirs maternels d’une part, et de la piété filiale de l’autre, les embellit ou pour mieux dire les sanctifie.

Elles allaient et venaient, la mère et la fille, à travers le ménage, rangeant d’un côté, dérangeant peut-être de l’autre, heureuses au chant des oiseaux, au murmure du feuillage naissant qu’agitait la brise du matin, et respirant par toutes les ouvertures de la maison l’air frais et légèrement imprégné des exhalaisons salines du grand fleuve.

Il eût été difficile de dire si elles travaillaient en causant, ou si elles causaient en travaillant, car leur conversation, sur un sujet étranger à leur petite besogne, était à chaque instant entrecoupée de phrases qui n’avaient rapport qu’à leurs occupations.

— Mais à la fin, sais-tu où est allé ton frère, que nous ne l’avons pas vu depuis le déjeûner ?

— Chez M. Wagnaër, bien sûr.

— Si matin ? Cela n’est pas possible. — Oui maman, je l’ai vu ensuite qui sortait avec M. Wagnaër et M. Voisin ; ils s’en allaient tous les deux vers la pointe, du côté de l’église.

— J’espère que ton frère n’allait pas mettre ses bancs, sans m’en avoir prévenu…

— Vous dites cela en riant ; mais je ne serais pas surprise s’il y avait quelque chose. Clorinde n’est pas la même depuis quelques jours : elle est d’un sérieux !…

— Sens-tu l’odeur de ces lilas ? Ils me rappellent le temps de ton pauvre père. Nous les avons plantés nous-mêmes l’année de notre mariage. Comme j’étais heureuse alors !

— Allons, petite maman ; vous n’êtes pas si malheureuse aujourd’hui. Est-ce que Charles et moi nous ne vous rendons pas heureuse ?…

— Enfant que tu es ; ce n’est pas un reproche que je veux te faire ; mais tu sais bien que rien ne me fera oublier ton père ? … et puis encore…

— Je gage que vous allez parler de Pierre… vous ne vous ôterez jamais cette idée !

— Et je puis si peu la supporter qu’il vaut mieux parler d’autre chose.

— Parlons de notre jardin. Comme il va être beau cet été !

Ces jolis rosiers-mousses, que nous avons plantés l’année dernière, vont-ils en avoir des roses !… et ces petites roses-thè qui ont une odeur si fine, si délicate vous savez bien, maman, ces petites fleurs des bois que Charles avait transplantées : le fonds du jardin, près des arbres, en est déjà tout couvert : la neige n’est pas encore toute disparue, et elles sont ouvertes déjà !

— Mon Dieu, Louise, que tu aimes les fleurs ! Tu tiens ce goût de ton pauvre père. C’est lui qui en avait fait un beau jardin. Celui que M. Wagnaër possède à présent.

— Eh bien : n’est-il pas pour revenir dans la famille ainsi que tout le reste M. Wagnaër n’a d’héritier que Clorinde.

— Ce mariage n’est pas encore fait, mon enfant.

— Si vous saviez comme moi, comme ils s’aiment Charles et Clorinde !… mais regardez donc sur l'eau : voilà déjà une petite goëlette qui monte. C’est la première voile que nous voyons cette année : cela me fait battre le cœur. C’est si beau lorsqu’on voit les gros bâtimens d’Europe avec leurs grandes voiles blanches ! Quelquefois, lorsqu’ils courent des bordées, ils viennent si près de l’anse, qu’il semble qu’on pourrait leur toucher. Ils retardent beaucoup cette année.

— Cela me fait souvenir quand vous étiez tout petits tous ensemble, vous alliez passer des matinées entières, au bout de la pointe, à regarder passer les vaisseaux. Pierre surtout restait plus longtemps que les autres. Il n’y avait pas à l’emmener. J’étais obligée quelquefois d’y aller moi-même. Il se levait sur la pointe des pieds et il criait aux vaisseaux : bâtiment ! bâtiment ! viens me chercher… le pauvre enfant, il avait un pressentiment de sa destinée.

— Toutes les campagnes ailleurs sont-elles aussi belles que celles-ci ? Je ne suis jamais allée au Nord du fleuve, excepté à Québec, mais partout, au sud, toutes les paroisses sont si belles, que c’est bien difficile de décider à laquelle donner la préférence. Il y a d’abord Kamouraska sur les côtes de Paincourt, où le fleuve est si large et si beau ; et les trois belles petites îles, si mignonnes et si près de terre, qu’on dirait qu’elles ont été placées là exprès pour une partie de plaisir !…

Puis il y a Ste. Anne avec ses petites montagnes taillées de toutes les façons, et ses jolis bocages ! Puis St. Roch d’où la vue s’étend si loin sur le fleuve, que l’on croirait que l’on pourrait voir jusqu’à la mer.. St. Jean Port-Joli qui est si bien nommé ; l’Islet avec son beau village bâti tout au bord de l’eau ; et puis ici enfin où tout me paraît encore plus charmant qu’ailleurs ! Dites, maman, les autres campagnes du pays sont-elles aussi belles ?

— Non ma chère, toutes les campagnes ne sont pas aussi belles, et je remercie le bon Dieu tous les jours de ce que ton frère s’est décidé à s’établir ici plutôt qu’ailleurs. Je me réjouis tous les jours, quand je pense que j’ai pu conserver quelques-unes de mes propriétés ici pour mes enfans. J’ai été élevée à la ville ; mais il m’en coûterait beaucoup d’y retourner : comme tu peux croire, j’ai fait plus de sacrifices pour donner l’éducation à tes frères, qu’il n’aurait été nécessaire à la ville. J’ai été si heureuse ici, si heureuse que ce souvenir, qui m’attriste parfois, me console en même temps…

Elles en étaient là de leur conversation, lorsque Charles entra et fut s’asseoir au fond de la chambre, le plus loin qu’il put de sa mère et de sa sœur.

Après quelques instans, Louise, qui avait remarqué son air chagrin et presque boudeur, s’approcha doucement de lui — Allons, dit-elle, comme ce Monsieur a l’air méchant aujourd’hui. Aurait-on quelque jalousie en tête par hasard ?

Charles ne répondit rien.

Madame Guérin qui était occupée leva la tête et fut frappée de l’expression qui régnait sur la figure du jeune homme.

En même temps, elle regarda dehors et vit plusieurs habitans arrêtés devant sa porte, qui parlaient entr’eux.

— Voilà des gens, dit-elle, qui regardent ma maison, comme s’ils ne l'avaient jamais vue. En voici d’autres qui viennent les rejoindre. Quelle espèce de conseil tiennent-ils et que nous veulent-ils ?

Charles trembla que sa mère n’interrogeât ces gens, et qu’ils ne lui apprissent brutalement le nouveau malheur qui venait de fondre sur elle. Il se décida de suite à tout lui dire. Quelque ménagement qu’il y mît, cette nouvelle était si imprévue ; elle renversait si brusquement tout l’édifice de bonheur que la pauvre mère avait élevé dans son imagination ; elle lui dérobait si cruellement le dénouement déplorable d’une lutte qu’elle croyait finie, et où elle venait de succomber précisément au moment où elle se voyait triomphante, que le coup porté à sa sensibilité fut plus grand encore qu’aucun de ceux qu’elle avait reçus.

Charles raconta tout ce qui s’était passé dans le plus grand détail, exonérant, de bonne foi, M. Wagnaër de toute mauvaise intention : et lui reprochant seulement de s’être laissé effrayer trop promptement par le montant qu’il lui aurait fallu débourser.

Madame Guérin jugea l’affaire tout autrement. À mesure que chaque circonstance se déroulait dans le récit naïf de Charles, elle y voyait de suite les anneaux d’une chaîne mystérieuse de faits, que le hasard seul n’avait pas rassemblés, mais qui résultaient bien d’un complot dont elle entre-voyait l’ensemble, quoiqu’elle ne pût pas en saisir toutes les ramifications. Le rôle odieux que jouait M. Wagnaër dans cette transaction, lui apparaissait clair comme le jour : elle ne pouvait point s’assurer au juste quelle part y avait prise Henri Voisin ; mais il lui était suspect à bon droit, et quant à Clorinde elle reculait devant l’idée de la croire complice volontaire d’une spoliation aussi honteuse.

Le tout ensemble était si évident : elle et son fils avaient été dupes à un tel point qu’elle avait honte d’elle-même. La pitié profonde qu’elle éprouvait pour le pauvre Charles qui, encore sous l’influence du charme, ne voyait pas le piège, même après y être tombé, ajoutait une douleur de plus à toutes les poignantes douleurs qu’elle éprouvait dans ce moment.

Il lui en coûtait de faire tomber le bandeau qu’il avait encore sur les yeux.

L’opération était aussi douloureuse que difficile. Aux premières paroles de soupçon que sa mère prononça, Charles s’indigna. Mettre en question l’amitié d’Henri Voisin, l’amour de Clorinde ! Quel blasphème !

Il était cependant trop intelligent pour ne pas saisir l’importance des rapprochemens qu’on lui indiquait. De même qu’avec la lumière naissante du jour, on distingue petit-à-petit une foule d’objets dont on ne soupçonnait pas l’existence, de même par degrés, il découvrit, à l’aide du soupçon qui se glissait malgré lui dans son âme, bien des choses qu’il n’avait pas jusqu’alors remarquées.

Les argumens d’ailleurs se pressaient trop serrés, trop logiques, trop irréfutables dans la bouche de Madame Guérin, pour que le doute ne se changeât pas bien vite en certitude. Pourquoi, si M. Wagnaër voulait réellement faire son gendre de Charles, aurait-il laissé vendre cette propriété qu’il lui était si important de posséder ? Etait-il croyable qu’il n’eût pas pu payer une somme aussi peu considérable ? Etait-ce bien par philantropie qu’il avait engagé deux jeunes hommes, à peine maîtres de leurs volontés, à se rendre responsables pour un homme qui leur était parfaitement étranger ? Lui-même s’était-il mis dans des affaires si mauvaises en apparence, de gaieté de cœur, avec l'expérience et l’habileté que tout le monde lui accordait ?

Henri Voisin, plus au fait de transactions semblables, avait-il pu ne pas en voir la portée ? Quel intérêt secret avait-il à duper Charles, tout en se dupant lui-même ? Enfin il y avait une chose claire : la propriété que M. Wagnaër avait toujours convoitée, échappait à la famille Guérin à la suite d’une transaction à laquelle le rusé marchand avait pris une part active.

Il est impossible de dire, la honte, le dépit, l’indignation, l’effroi, le dégoût, et l’amère douleur qui suivirent dans l’âme de Charles la conviction que, depuis un an, il était le jouet de deux ou trois intrigans, et que, par son étourderie, il avait complètement ruiné son avenir, perdu la fortune de sa famille, et porté la désolation dans le cœur de sa mère, que ce dernier malheur conduirait peut-être au tombeau.

Une comparaison pourrait peut-être donner une idée de ce qui se passait en lui.

Parmi les vieilles légendes du Nord de l’Europe, on trouve un récit du sort funeste d’une jeune fille noble que son père et sa mère avaient refusée aux plus beaux chevaliers du pays. Comme toutes les jeunes filles que l’on contrarie, elle devint éperdument amoureuse du premier aventurier qui se présenta.

L’aventurier était d’ailleurs un chevalier de la plus belle apparence, magnifiquement vêtu, au regard fier à la fois et caressant, aux beaux cheveux noirs bouclés et flottans sur ses épaules ; nul ne le surpassait en adresse, en courage, en beauté ; il chantait à ravir en s’accompagnant du luth ; il parlait d’amours et de combats mieux qu’homme du monde : bref il n’en fallait pas tant pour ensorceler une jeune fille que ses père et mère ne voulaient pas marier.

Le chevalier sachant qu’il n’obtiendrait pas la demoiselle de ses parens lui proposa de l’enlever. La barque qui l’avait jeté sur le rivage était encore là, seul il se fesait fort de la diriger à travers toutes les tempêtes de l’Océan. Là jeune fille hésita comme hésitent toujours les femmes en pareille occasion, puis elle accepta ; puis elle ne voulut plus ; puis enfin le chevalier ne s’embarqua pas seul.

Sur le rivage, il lui jura de l’aimer toujours, et il insista pour qu’elle lui dît : Je te donne mon âme. La jeune fille qui avait déjà donné son cœur, ne réfléchit pas que son âme n’appartenait qu’à Dieu, et elle répéta la formule amoureuse que son amant lui mit à la bouche.

La journée passée sur la mer fut des plus belles : le chevalier charmait avec son chant et son luth les poissons qui suivaient le vaisseau.

Vers le soir, la jeune fille crut tout-à-coup s’imaginer que son fiancé était plus grand qu’à l’ordinaire. Elle lui en fit ingénument la remarque. Il ne répondit rien. Effectivement quelques instans après, elle le vit grandir… grandir, et sa taille dépassa bien vite les limites de la stature humaine. La jeune fille tremblait et elle sentait comme du feu la main brûlante de son gigantesque et silencieux amant appuyée sur son épaule… Il grandissait toujours ; et bientôt sa tête s’éleva au-dessus du mât de la barque…

Le chevalier, c’était le diable. Il prit sans cérémonie l’âme que la jeune fille lui avait donnée inconsidérément, et il livra son corps aux abîmes de l’Océan qui ne le rendirent jamais au rivage.

Maintenant, ce que dût éprouver la malheureuse, lorsqu’elle vit ainsi grandir et se métamorphoser l’amant qui avait reçu sa foi, devait ressembler beaucoup aux sensations qu’éprouva notre héros, lorsqu’il vit se dérouler et grandir démesurément toutes les circonstances du complot dont il était la victime.

Il essaya cependant, comme font tous les naufragés, à se prendre à quelque chose. Il souleva, comme autant de planches de salut, toutes les suppositions qu’il put imaginer. Malheureusement, sa mère trouvait à toutes ses objections une réponse préremptoire.

— Enfin, dit-il, ce vieil avare de Jean Pierre n’a pas fait cette acquisition uniquement pour plaire à M. Wagnaër, et je ne vois pas le moyen qu’il y avait de l’en empêcher.

— Ne vois-tu pas que ton bonhomme Jean Pierre n’est pas autre chose qu’un homme de paille, que lui et l’autre s’entendent et que la terre ne sera pas longtemps sans appartenir au Jersais ?

— Eh bien, si c’est le cas, j’irai trouver M. Wagnaër, je lui dirai tout ce que je pense de lui. Je le menaçerai de dévoiler sa conduite, de le démasquer, de le poursuivre devant tous les tribunaux ; de le dénoncer à toutes les portes d’églises, de l’attaquer dans toutes les gazettes. Je lui parlerai, comme on ne lui a encore jamais parlé.

— Hélas, fit Madame Guérin, c’est une bien triste ressource. Si le bonhomme Jean Pierre est un homme de paille, M. Wagnaër, lui, c’est un homme de fer !