Charles Guérin, roman de mœurs canadiennes/Partie 4/Chapitre 3

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
◄  IV-II.
IV-IV.  ►


III.

L’HÔPITAL DES ÉMIGRÉS.



LE choléra sévissait à Québec avec une rage inouïe. Bien loin d’avoir été préservée, comme on l’espérait, cette ville souffrait de l’épidémie dans des proportions bien plus grandes que toutes les autres villes de l’Amérique. Le fléau, dans sa terrible bizarrerie, semblait, pour détruire les préjugés que l’on entretenait à son égard, s’attaquer de préférence aux quartiers les plus salubres, aux familles les plus considérées, aux santés les plus robustes. De cent à cent cinquante victimes succombaient chaque jour. Prêtres et médecins ne pouvaient suffire à remplir leur ministère. Les émigrés et les pauvres gens tombaient frappés dans les rues, et on les conduisait aux hôpitaux entassés dans des charrettes, où ils se débattaient dans des convulsions effrayantes. Les corbillards ne suffisaient plus pour conduire les morts à leur dernière demeure. De longues files de charrettes chargées chacune d’elles de plusieurs cercueils se croisaient dans toutes les directions. Les décès des gens riches et considérables étaient devenus si fréquens, que les glas funèbres tintaient continuellement à toutes les églises. L’autorité défendit de sonner les cloches, et leur silence, plus éloquent que leurs sons lugubres, augmenta la terreur au lieu de la diminuer.

Toutes les affaires étaient interrompues, les rues et les places publiques étaient vides de tout ce qui avait coutume de les animer, presque toutes les boutiques étaient fermées : la mort seule semblait avoir droit de bourgeoisie dans la cité maudite ; on ne rencontrait partout que des gens portant la livrée de cet horrible tyran.

L’autorité épuisait dans son impuissance tous les caprices de son imagination. Un jour vous sentiez partout l’odeur âcre et nauséabonde du chlorure de chaux, le lendemain on fesait brûler du goudron dans toutes les rues. De petites casseroles posées de distances en distances sur des réchauds, le long des trottoirs, laissaient échapper une flamme rouge et une fumée épaisse. Le soir tous ces petits feux avaient une apparence sinistre et presque infernale. Quelques officiers qui avaient été dans l’Inde, s’avisèrent de raconter qu’après une grande bataille le fléau avait cessé, et que l’on attribuait sa disparition aux commotions que les décharges d’artillerie avaient fait éprouver à l’atmosphère. De suite on traîna dans les rues des canons, et toute la journée on entendit retentir les lourdes volées d’artillerie, comme s’il se fut agi de dompter une insurrection.

Et avec toutes ces précautions le mal redoublait d’intensité, et emportait dans la tombe des familles entières ; il y eut même des rues où il resta à peine un seul être vivant. Les médecins, comme l’autorité, avaient épuisé toutes leurs ressources, et fait manger au monstre toute leur pharmacie, qui n’avait fait qu’aiguiser sa faim dévorante. Toutes les théories et tous les systèmes recevaient chaque jour de l’expérience un cruel démenti : le remède qui triomphait un jour était sûr d’éprouver le lendemain une éclatante défaite ; les seules cures qui s’opéraient ne pouvaient guère s’attribuer qu’à la nature, ou à l’intervention directe de la providence ; elles avaient lieu le plus souvent, lorsque le malade rendu à la dernière extrémité était abandonné des médecins.

On avait érigé des hôpitaux temporaires, et l’on avait élevé au centre du faubourg St. Jean, sur un terrain vacant, une immense barraque en bois que l’on baptisa du nom d’Hôpital des Émigrés. C’était là que le fléau tenait sa cour plénière et régnait en maître absolu. Ce n’étaient pas des malades, c’était plutôt des mourans qui allaient se faire enrégistrer dans cet hôpital, avant de prendre le chemin du cimetière. Tous les lits étaient pleins, et une foule de patiens étaient étendus par terre, faute de place : rien de plus hideusement saisissant que cette salle, où il fallait souvent déplacer un cadavre pour parvenir à un malade. On avait été obligé d’établir tout près de là une boutique de cercueils et le bruit de ce sinistre travail parvenait distinctement à l’oreille des mourans.

C’était la nuit. Il faisait une chaleur suffoquante. Epuisés de sueurs, de fatigue, de dégoût et de découragement, trois médecins et un élève étaient assis ou plutôt couchés sur des chaises dans une petite chambre étroite et basse, qui servait d'apothicairerie, derrière la salle des malades.

Ces trois hommes, distingués tous trois parmi leurs confrères, offraient chacun d’eux un des types de la profession médicale. Le plus savant et le plus célèbre des trois, était un petit homme maigre, au front chauve, au visage pâle, aux yeux enfoncés dans leur orbite, à la contenance raide et automatique. Il était curieux à voir dans le désordre de ses vêtemens et l’agitation nerveuse qu’il éprouvait. On reconnaissait aisément qu’il ne s’était point ménagé, et qu’il avait lutté sans trop de précautions contre le fléau. C’était un de ces hommes qui, par amour de la science et de l'humanité, se dévouent corps et âme à leur profession ; qui portent dans leur traitement des maladies une obstination acharnée et pour bien-dire héroïque ; qui s’occupent peu de l’argent, de la renommée, de toutes les jouissances de la vie, et font abstraction de tout ce qui n’est point l’art lui-même. En un mot, c’était le médecin-philosophe, un héritier en ligne directe de ces hommes célèbres dans l’art de guérir leurs semblables, à qui l’antiquité avait, à bon droit, érigé des autels.

Autant il paraissait inquiet et contrarié, autant le plus âgé de ses deux confrères semblait résigné et presque apathique. Celui-ci était un gros homme, à tempérament sanguin, dont l’embonpoint et les fraîches couleurs étaient une cruelle ironie à l’adresse de ses patiens. Il était renommé pour sa science, surtout pour son sang-froid et sa dextérité dans les opérations chirurgicales. Ses confrères ajoutaient que nul ne savait rédiger un mémoire comme lui, ni se faire payer avec plus de succès. C’était le médecin homme d’affaires.

Le troisième était un jeune homme élégamment vêtu, qui venait de jeter de côté une défroque toute spéciale, dont il se servait à l’hôpital seulement. Il fumait négligemment un cigare pur havane, et exhalait en outre l’odeur de plusieurs parfums savamment et délicatement combinés. Il était arrivé depuis deux ans de Paris où il avait complété ses études. Il méritait sous bien des rapports la grande réputation dont il jouissait, mais il avait su aider habilement lui-même à ses succès. Il était plus préoccupé de lui-même que de son art dont il se servait comme d’un instrument, pour se faire une position brillante. C’était un homme de vogue et de représentation ; en un mot, c’était le médecin homme du monde.

Quant à l’élève qui, par une faveur toute spéciale, était admis dans l’intimité de ces trois oracles de la science, il n’était autre que notre ami Jean Guilbault.

— Il y a de quoi brûler tous ses livres et casser toutes ses fioles, disait le petit homme chauve. Aucun traitement n’a réussi jusqu’à présent ; et j’ai vu dans les cas qui se sont présentés aujourd’hui des symptômes plus terribles que jamais. Je ne suis pas surpris, si les irlandais de la rue Champlain s’imaginent qu’on les empoisonne, et obligent le coronaire à tenir un post mortem sur chaque personne qui meurt. J’aurais juré moi-même aujourd’hui que mes patiens avaient pris du poison, tout médecin que je suis. L’état de l’atmosphère contribue beaucoup à alimenter la rage du fléau. Cela va changer, j’espère. Nous aurons un orage bien vite. J’ai toujours remarqué qu’après le beau temps, il fesait mauvais.

— Et n’avez-vous pas aussi remarqué quelque chose après le mauvais temps, demanda le jeune homme d’un air narquois, en secouant la cendre de son cigare ?

Sans un brutal éclat de rire de son gros confrère, le docteur n’aurait point senti le trait qui lui était lancé, tant il était distrait et préoccupé.

— Vraiment, reprit-il, après un moment de réflexion, il faut bien aimer les plaisanteries pour s’en permettre dans un temps comme celui-ci. Il est vrai que notre parisien a rapporté de son voyage tout un arsenal de pointes et de bons mots. Il est fâcheux seulement, confrère, que les remèdes que vous nous avez apportés ne soient pas d’aussi bon aloi. Car, enfin, votre traitement du choléra ne fait point fortune, vos moxas, vos sinapismes, vos frictions de toute espèce, vos bains d’eau chaude, et surtout vos passes magnétiques n’ont pas encore opéré de merveilles.

— C’est vraiment une cruauté de faire souffrir ainsi ces pauvres diables, observa le second médecin, comme pour réparer ce qu’il y avait eu d’irrévérencieux dans son éclat de rire.

— Je commence à le croire, fit le jeune homme, en se mordant les lèvres : et m’est avis après tout que le traitement anglais que vous avez adopté est bien préférable. Une forte dose de laudanum épargne bien des douleurs. Je vous conseillerais cependant une légère modification. Comme la nature pourrait bien s’aviser de ramener à la vie quelques-uns de vos patiens, il faudrait ne pas les laisser enterrer si promptement.

— Hum ! fit le gros confrère, en enfonçant ses mains dans ses poches, le petit parisien sera toujours méchant !

— Et dire que je n’en ai réchappé qu’un seul depuis deux jours, dit le vieux médecin, comme se parlant à lui-même ! Avoir étudié toute sa vie et être obligé d’avouer son ignorance complète ! Oh, il y a du surnaturel dans ce terrible fléau ! Ils meurent bien tous du choléra, mais chacun d’une manière différente. Les uns, c’est la faiblesse, la prostration qui les emporte, toutes leurs forces vitales se sont écoulées. Les autres meurent d’une congestion au cerveau : ceux-ci ont des convulsions effrayantes, ceux-là meurent dans très peu de temps, sans présenter autre chose que la diarrhée, et des symptômes ordinaires. Nous avons épuisé les toniques et les astringens les plus forts sans succès ; nous avons essayé des révulsifs les plus énergiques : rien ! Quelques-uns à qui j’avais laissé boire de l’eau froide en désespoir de cause sont revenus à la vie : tous ceux à qui j’ai voulu ensuite prescrire ce traitement hydropatique sont morts à l’envi les uns des autres.

— C’est comme moi, imaginez-vous que j’ai soigné deux malades avec un traitement tout différent dans chaque cas : l’un est mort et l’autre s’est réchappé… eh bien ! un peu plus tard, j’ai répété la même expérience ; j’ai obtenu le même résultat, mais en sens inverse. Le remède qui a tué dans le premier cas a guéri dans le second ; celui qui avait réussi dans le premier cas a vu mourir le second malade.

— Et cependant, observa le plus jeune des trois Esculapes, cependant il faudra bien que l’on finisse par trouver un spécifique. On en a trouvé à la longue pour toutes les maladies.

— Oh ! oui, un spécifique ! Quelle gloire, quelle réputation mieux méritée, quel nom pour la postérité, quelle consolation pour lui-même ! quel trésor inappréciable aura gagné le savant qui fera la découverte de ce spécifique !

— Vous avez bien dit un trésor, confrère, car il ferait sa fortune en très peu de temps.

— Oui, il aurait une assez jolie passe dans le monde, ce monsieur.

— Et cependant pour cela il faudrait remonter à la cause et nous en sommes loin encore : tout ce que nous avons pris jusqu’à présent pour le principe de la maladie n’est que symptômes. Je ne trouve rien de raisonnable dans tout ce qu’on a dit sur ce sujet, et j’avoue néanmoins que mon imagination ne me présente rien de nouveau. La chimie moderne qui se perfectionne si rapidement trouvera peut-être dans l’atmosphère la cause du mal. Il est vrai pourtant, que l’analyse de l’air atmosphérique n’a encore rien présenté de bien remarquable. Si j’étais fataliste, je comparerais ce fléau aux plaies d’Égypte, ou aux signes terribles de l’apocalypse, et j’en concilierais qu’il n’y a rien à faire que de lui laisser accomplir sa mission providentielle.

— Que dites-vous de ma théorie électrique, demanda timidement Jean Guilbault ?

— Eh ! bien, elle n’est pas plus improbable que toutes les autres, mais elle ne m’est pas plus démontrée.

— Allons, docteur, si vous pensez que l’électricité peut avoir quelque chose à démêler avec le choléra vous ne devez pas rire de mes passes magnétiques. Le magnétisme animal, dont l’existence ne peut se nier, doit se rattacher au magnétisme terrestre ; le magnétisme terrestre s’identifie de plus en plus avec l’électricité…

— Oui, et voilà pourquoi votre fille est muettte, s’écria avec emphase le gros médecin, tout fier de prendre sa revanche contre le parisien.

En ce moment on frappa légèrement et discrètement à la porte extérieure de l’apothicairerie.

— Entrez ! répondit-on.

— Pourrait-on voir M. Jean Guilbault un instant ? fit une voix qui trahissait une vive émotion.

— Mon dieu ! est-ce toi Charles ? cria le jeune homme. Entre vite. Qu’y a-t-il chez vous ?

— Je crains bien que ce ne soit le choléra. Ma pauvre mère est malade depuis quelques heures.

— Docteur, voulez-vous venir avec moi ? Vous m’avez tellement découragé, que je n'oserais administrer le moindre remède.

— Allons ! Encore un nouveau cas. Qu’allons-nous en faire ? Toujours le même problème à résoudre… et point de solution ! Autant vaudrait rouler le rocher de Tysiphe ou combler le tonneau des Danaïdes !

Malgré la fatigue dont il se plaignait, le docteur se rendit à la demeure de Madame Guérin presqu’aussi vite que les deux jeunes gens, qui avaient les meilleures jambes et toutes les raisons du monde pour ne pas languir en chemin. C’est que la science exerçait une puissante attraction sur cet homme dévoué. Il cherchait un spécifique contre le choléra avec le même acharnement que mettaient les alchimistes à la recherche de la pierre philosophale. Quelque fût son découragement, il pensait trouver dans chaque nouveau cas, une meilleure chance, et il risquait de nouveau l’enjeu de sa vie avec l’ardeur concentrée qui anime les joueurs frénétiques autour d’un tapis vert. Jean Guilbault partageait ordinairement avec son patron cet enthousiasme professionnel ; mais dans ce moment, il tremblait de toutes ses forces… l’épreuve qui allait se faire était bien pour lui tout le contraire de ce que les médecins appellent une expérience in animâ vili. Il s’agissait d’existences que l’amitié lui rendait plus chères que la sienne propre.

Au pied de l’escalier qui conduisait à la petite galerie extérieure de la maison, ces trois personnes en rencontrèrent deux autres, animées d’un égal empressement. C’est qu’en même temps que Charles courait au médecin, son oncle avait couru chercher le prêtre.

— Après vous, Monsieur le curé, après vous, fit le docteur avec un triste sourire. De ce temps-ci vos soins sont infiniment plus urgens que les nôtres et plus efficaces aussi, il faut l’espérer…

Une demi-heure ne s’était pas écoulée, et le prêtre et le médecin redescendaient ensemble les marches de cet escalier, échangeant d’un air morne deux mots bien significatifs pour eux : au revoir !