Charles Guérin, roman de mœurs canadiennes/Partie 4/Chapitre 9

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IX.

LE NEVEU DE MON ONCLE.



LE jour même de l’enterrement de M. Dumont, Charles écrivit à sa co-légataire la lettre suivante :

« Mademoiselle,

« Ce n’est qu’en tremblant que j’ose vous écrire. J’ai la conviction de mes torts envers vous. Je ne chercherai point à les pallier. Connaissant vos sentimens élevés, je sais trop bien que tout ce que je pourrais dire aurait l’effet de me rendre plus odieux encore.

« Il est bien probable que ma conduite m’a valu votre complète indifférence, et c’est avec cette idée, que je me décide à vous écrire, comme je le ferais à toute autre personne, pour une affaire qui l’exige impérieusement.

« M. Duhamel, notaire, a déjà dû vous transmettre une copie authentique du testament olographe de feu votre oncle M. Dumont, lequel a été dûment prouvé par devant les juges de la Cour du Banc du Roi.

« Vous n’avez pas été peu surprise, je suppose, de me voir associé pour un tiers au legs qui vous est fait. Vous aurez pu être tentée de croire qu’une intrigue m’a valu cette part d’une fortune qui devait vous revenir toute entière, et je vous permettrais d’avoir une bien triste opinion de moi si, après ce qui s’est passé, je consentais à accepter un seul des deniers qui vous étaient destinés.

« Vous trouverez sous ce pli une renonciation en bonne forme aux avantages que m’a faits M. Dumont. Pour mettre votre conscience en repos, je dois vous dire que les graves torts et négligences dont il parle n’ont jamais existé que dans son imagination.

« Je vous prie de me pardonner ma conduite à votre égard, dont je n’ai été que trop puni, et d’accepter les souhaits bien sincères que je fais pour votre bonheur.»

Cette lettre fut écrite franchement et sans arrière-pensée, elle le fut aussi sans hésitation. Louise, Pierre, et l’ami Jean Guilbault à qui Charles la montra, trouvèrent cette conduite si simple, si naturelle, qu’ils n’eûrent pas même la pensée de le complimenter sur son désintéressement.

Pour toute réponse, Mlle. Lebrun renvoya sous enveloppe et la lettre et la renonciation.

Ce fut pour Charles un véritable coup de foudre. Qu’y avait-il dans sa lettre qui pût lui attirer un acte de mépris aussi écrasant ! Comment la nièce de M. Dumont pouvait-elle s’offenser d’une conduite que l’honneur seul avait dictée ? Que faire, pour la contraindre à garder un bien dont Charles rougissait de la priver ?

Les choses ne pouvaient certainement point rester ainsi. Le petit conseil de famille se tourmenta à chercher les motifs de cette conduite. Jean Guilbault crut les avoir trouvés en disant que probablement Marie était sur le point de se marier, et que son épouseur ne voulait rien devoir à la libéralité d’un premier amoureux. Jean Guilbaut en eut fait autant.

Charles, suivant cette idée, prit ce qu’il considérait un parti extrême ; il se décida à porter lui-même en cadeau de noces ce legs dont tant d’autres, dans sa position, se seraient fort bien accommodés. Après s’être muni de phrases et d’argumens pour se débarrasser de son héritage, il partit la tête haute et le cœur léger, comme un homme qui va faire une bonne action.

Tout le temps qu’avait duré avec quelque chance de succès son amour pour Clorinde, Charles était venu à bout de se persuader qu’il n’avait jamais aimé Marichette sérieusement. Ses conversations avec Louise avaient failli ressusciter ses premiers sentimens.

Mais tout au contraire de l’effet qu’aurait produit sur tout autre l’héritage que venait de faire la jeune fille, dès qu’il eût pris connaissance du testament de M. Dumont, il ne regarda plus comme possible un mariage où l’amour n’aurait joué qu’un rôle secondaire et équivoque. Il se mit en route, se sentant supérieur à Marie de toute son infortune, et sans redouter le moins du monde des charmes qui lui semblèrent plus problématiques que jamais.

Il ne s’était pas écoulé deux ans depuis la première résidence que notre héros avait faite chez Jacques Lebrun. À mesure que cheminait par une belle journée d’automne, la modeste calèche de charretier qu’il avait louée aux Trois-Rivières, bien que la saison donnât au paysage une apparence bien différente, il reconnaissait, non sans une certaine émotion, les rivières, les côtes, les ravines, les maisons, les sapins qu’il avait déjà vus. Son cœur se mit à battre fortement, lorsqu’il passa sur le petit pont au-dessus du précipice où Marichette et lui avaient été si près de tomber.

Un peu plus loin, il rencontra un vieillard qui s’avançait en fumant sa pipe avec un air de joyeuse indépendance. Il reconnut le père Morelle, et lui tira son chapeau. Le père Morelle ota poliment son bonnet rouge, mais il était trop préoccupé de quelque bonne idée à lui, pour dévisager[1] comme il aurait dit, l’étranger qui le saluait, comme font au reste dans notre pays tous les voyageurs qui savent leur monde.

Quelques instans après un gros chien aboya à la voiture, puis se mit à la suivre en donnant des marques non équivoques de contentement.

Une vieille femme, qui filait sur le seuil de sa porte, leva vers la voiture, son énorme nez chargé d’une énorme paire de lunettes, et s’écria en joignant les mains : Jésus, Marie du bon Dieu !.. Je l’avions toujours dit !

À la maison voisine, Charles ordonna à son cocher d’arrêter, et il entra chez Jacques Lebrun, précédé de Castor qui fesait mille gambades, et suivi de la mère Paquette accourue sur ses talons.

Une servante assez proprement habillée dit au Monsieur que Mademoiselle Marie était dans la grande chambre, et le conduisit à cet appartement. La grande chambre était un joli salon avec une tapisserie tout autour, quelques gravures bien encadrées, un joli tapis sur le plancher, quelques meubles assez convenables, des pots de fleurs dans toutes les fenêtres, un piano, une petite bibliothèque, et une table couverte de beaux livres.

Il n’y avait plus à se reconnaître chez Jacques Lebrun, tant on y avait pris un air de ville.

La dame de céans eut le bon esprit de ne pas s’évanouir, quelle que fut sa surprise. Elle se contenta d’une légère rougeur qui anima un peu sa physionomie empreinte de tristesse et de souffrance. La toilette de la jeune fille ne déparait point son joli salon. Elle était simple et élégante.

Charles stupéfait balbutia gauchement quelques cérémonieux bouts de phrases.

— Tout ce que vous voyez ici vous étonne, lui dit Mlle. Lebrun, avec un fin sourire. Que voulez-vous ? Mon père n’a pas voulu me laisser mourir et il m’a forcé d’accepter tout ce luxe……

— Qui sera loin d’être déplacé en regard des deux tiers de la fortune de feu votre oncle, et de l’autre tiers que je viens vous contraindre d’accepter.

— Me contraindre, s’écria la jeune fille avec un accent légèrement moqueur ? Vous n’aurez peut-être point affaire à moi seule.

— Je m’y attends bien et je désire que vous me fassiez connaître au plus vite l’autre partie intéressée. Il lui faudra beaucoup de fierté et même de dureté, si je ne parviens pas à lui faire accepter ce cadeau de noces.

— Une autre partie intéressée ! Un cadeau de noces !… Je voulais parler de mon père. Vous avez donc cru que j’avais pu faire comme vous ?

Ces paroles furent dites d’une voix très émue. Marie était vraiment belle dans ce moment : toute sa personne était séduisante de grâce et de distinction naturelle. Charles ne douta point de deux choses, la première qu’il ne l’eût aimée constamment et plus que chose au monde, la seconde qu’elle ne l’aimât à la folie, ce qui était évident.

Au théâtre, c’eût été le moment pour notre héros de se précipiter à genoux et de fondre en larmes.

Dans la vie réelle entre gens un peu civilisés, on prend un fauteuil, on s’y installe pour continuer l’explication plus à son aise. C’est ce que fit Charles sur un signe de Mlle. Lebrun.

— Je n’ai pas pu comprendre autrement le renvoi dédaigneux de ma lettre et de l’acte de renonciation.

— Votre lettre, est-ce qu’elle valait la peine d’être conservée ? Que disait-elle donc de si touchant cette grande lettre d’affaires ? Pour ce qui est de l’acte… je n’aime pas les renonciations. Tenez, je conçois bien que vous ayez eu quelque délicatesse vis-à-vis d’une héritière comme moi ; mais après tout, je ne pouvais point comprendre ce que vous ne disiez pas, et je ne pouvais point non plus vous écrire de venir. Nous avons fait l’un et l’autre ce que nous devions faire.

Évidemment Marie interprétait à sa manière la visite de Charles ; mais elle prenait la chose du bon côté, et celui-ci ne fut nullement blessé, quoiqu’un peu surpris. Chaque seconde qui s’écoulait donnait raison à la jeune fille.

Il y a certains moments dans la vie où toutes vos irrésolutions et vos doutes tombent comme par enchantement, où l’on voit clairement ce que l’on doit faire, où la volonté est aussi rapide que la pensée. Charles eut un de ces momens.

Il n’eut point de grands efforts à faire, pour qu’on lui pardonnât son inconstance. Marie savait, à peu de chose près, ce qui s’était passé ; son amie de la ville l’avait tenue au courant, elle avait eu le temps de faire ses réflexions. D’ailleurs elle lui pardonna beaucoup parcequ’il avait beaucoup aimé, et qu’il semblait disposé à aimer encore davantage.

Les choses vont vite, lorsqu’elles se font avec un bon vouloir réciproque. Charles et Marie eurent bientôt convenu du temps où devait se faire un mariage qui réglerait toutes les difficultés du testament de M. Dumont, empêcherait ses biens de sortir de famille et rendrait plus indivis que jamais les trois tiers de sa succession.

Jacques Lebrun entra sur ces entrefaites. Il ne se remit pas au premier coup d’œil la figure de Charles ; cependant il n’avait pas oublié sa première visite et tout le chagrin qu’elle avait causé à sa fille bien aimée, car, il s’écria d’un air bourru : Quel est donc encore ce beau monsieur ?

— Souffrez, mon père, lui dit Marie, que je vous présente le neveu de mon défunt oncle.

  1. Pour envisager. Voyez la note F à la fin du volume.