Chefs-d’œuvre poétiques des dames françaises/Clotilde de Surville

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QUINZIÈME SIÈCLE.



NOTICE
SUR CLOTILDE DE SURVILLE.


Marguerite-Éléonore-Clotilde de Vallon-Chalys naquit en 1400 ou 1404, dans le Bas-Vivarais. Elle était fille de Louis-Ferdinand-Alphonse de Vallon-Chalys et de Pulchérie de Fay-Collan. Le talent poétique de Clotilde fut très-précoce, car à l’âge de onze ans elle traduisit parfaitement en vers une ode de Pétrarque. Elle épousa en 1421 Berenger de Surville, gentilhomme beau, bien fait et aimable, qu’elle aimait passionnément ; ce dont on peut juger par plusieurs de ses poésies. Ses principaux ouvrages sont :

Le Chastel d’amour, roman héroïque et pastoral entremêlé de vers.

La Nature de l’univers, poème.

La Phélippeïde, poème.

L’Ombre de Clotilde aux femmes poètes, épître.

Les Cinq plaids d’or, conte. Clotilde de Surville vécut presque centenaire et composa beaucoup d’autres poésies. Ses ouvrages se distinguent par l’esprit, par la naïveté, par la grâce, par l’élévation et la délicatesse des sentiments ; ils peignent surtout l’amour d’une manière aussi vive que pénétrante.


NOTE DE LA NOTICE.


Ce n’est qu’avec une extrême réserve que nous donnons quelques-unes des poésies attribuées à Clotilde de Surville dans des recueils publiés en 1823 et 1826. L’authenticité d’une partie au moins de ces poésies a été contestée assez récemment par un membre de l’Académie française. Clotilde parait réellement ne pas avoir été aussi féconde en œuvres poétiques que le prétendent ses éditeurs. Quelques-uns des morceaux qu’on lui attribue peuvent appartenir à des femmes-auteurs de son temps ; d’autres morceaux pourraient bien avoir été imités ; nous émettons cette dernière opinion, parce que nous avons remarqué une certaine disparité de style, de langage ou d’expressions entre plusieurs de ces poèmes.

Les œuvres de Clotilde de Surville, tant en vers qu’en prose, ont été publiées en 1823 par M. Ch. Vanderbourg, et en 1826 par MM. Ch. Nodier et de Roujoux.

Il faut voir d’ailleurs l’article intitulé Littérature de la Décade philosophique du 30 messidor an IX, où l’on démontre que les poésies attribuées à Clotilde de Surville sont, au moins en partie, l’ouvrage d’un de nos contemporains qui n’a pas eu le temps ou l’adresse d’entourer sa fiction d’une vraisemblance complète.


VERSELETS A MON PREMIER NÉ.


O cher enfantelet, vray pourtraict de ton père,
Dors sur le seyn que ta bouche a pressé !
Dors, petiot ! clos amy, sur le seyn de ta mère,
Tien doulx oeillet par le somme oppressé !

Bel amy, cher petiot, que ta pupille tendre
Gouste ung sommeil qui plus n’est faict pour moy !
Je veille pour te veoir, te nourrir, te défendre…
Ainz qu’il m’est doulx ne veiller que pour toy !

Dors, mien enfantelet, mon soulcy, mon idole !
Dors sur le seyn, le seyn qui t’a porté !
Ne m’esjouit encor le son de ta parole,
Bien ton soubriz cent fois m’aye enchanté.

Me soubriraz, amy, dez ton réveil peult-estre ;
Tu soubriraz à meiz regards joyeulx…
Jà prou m’a dict le tien que me savoiz cognestre,
Jà bien appriz te mirer dans meiz yeulx.

Quoi ! teiz blancs doigtelets abandonnent la mamme,
Où vingt puyzer ta bouschette à playzir !
Ah ! dusses la seschier, cher gage de ma flamme,
N’y puyzeroiz au gré de mon dézir !

Cher petiot, bel amy, tendre filz que j’adore !
Cher enfançon, mon soulcy, mon amour !

Te voy, toujours te voy, et veulx te veoir encore :
Pour ce trop brief me semblent nuict et jour.

Estend seiz brasselets ; s’espand sur luy le somme ;
Se clost son œil ; plus ne bouge… il s’endort…
N’estoit ce tayn floury deiz couleurs de la pommme,
Ne le diriez dans leiz bras de la mort ?

Arreste, cher enfant ! j’en fremy toute engtière !
Réveille-toy ! chasse ung fatal propoz !…
Mon filz… pour ung moment… ah ! revoy la lumière !
Au prilx du tien, rendz-moy tout mon repoz !

Doulce erreur ! il dormoit… c’est assez, je respire ;
Songes légiers, flattez son doulx sommeil !
Ah ! quand voyray cestuy pour qui mon cœur souspire,
Aux miens costez jouir de son réveil ?

Quand te voyra cestuy dont az receu la vie,
Mon jeune espoulx, le plus beau des humains ?
Oui desjà cuide veoir ta mère aux cieulx ravie,
Que tend vers lui teiz innocentes mains !

Comme ira se duysant à ta prime caresse !
Aux miens bayzezs comm’t’ira disputant !
Ainz ne compte, à toy seul, d’espuyser sa tendresse,
A sa Clotilde en garde bien autant…

Qu’aura playzir, en toy, de cerner son imaige,
Seiz grands yeulx vairs, vifs et pourtant si doulx !
Ce front noble et ce tour gracieulx d’un vizaige
Dont l’amour mesme eust fors été jaloux !

Pour moy deiz siens transports onc ne seray jalouse
Quand feroy moinz qu’avec toy les partir :

Faiz, amy, comme luy, l’heur d’une tendre espouse,
Ainz, tant que luy, ne la fasses languir !…

Te parle et ne m’entends… eh ! que dis-je, insensée !
Plus n’oyroit-il, quand fust moult éveillé ?…
Povre cher enfançon ! deiz filz de ta pensée
L’eschevelet n’est encor débroillé.

Tretouz avons esté, comme ez toy dans ceste heure ;
Triste rayzon que trop tost n’adviendra !
En la paiz dont jouis, s’est possible, ah ! demeure !
A teiz beaux jours mesme il m’en souviendra.


HYMNE POUR LA FÊTE DES INNOCENTS.


Quels sons plainctifs ! quels cris funèbres !
Rama, teiz échos font ouïr
Soict quand le jour viengt t’esblouir,
Ou qu’aille, au soir, dans leiz ténèbres
S’esvanouir ?

C’est ugne femme doulce et tendre
Qu’entour de fresles ossementz
Parmi l’horreur deiz monumentz
Gesmit, hélas !... et nul d’entendre
A seiz tormentz.

Mère sensible et désolée
Sur seiz lilz dans seiz bras tollus,
Rachel fond en plours superflus,
Et ne veult estre consolée.....
Ils ne sont plus.


Flours deiz martyrs, qu’à payne esclozes,
De l’ennemy d’ung diex naissant,
Meyssonna le glaive impuissant,
Comme de fraiz boutons de rozes,
Ung ject croissant.

De foy du Christ, primes colonnes,
Vegniez, en ceiz jours solemnels,
Vegniez, tendre essaim d’immortels,
Jouer à palmes et couronnes
Sur seiz autels.
 
Dez qu’apprend le tyran farousche
Qu’ores est né soubz d’humbles toits,
Pour à Sion donner des lois,
David, de ton auguste souche,
Ung roy deiz roys.
 
S’escrye en anxieuse rage :
« Le sceptre va donq m’eschapper !
Poignarts, ne cessez de frapper,
Sans tous berceaux dans le carnage
Envelopper. »
 
Diex ! à voz yeux, mères tremblantes,
De tant et foibles enfançons,
Voy, soubz d’impiteux stramaçons,
Tomber de voz mammes sanglantes
Les nourrissons !
 
Consolez-vous ! pour tant de crimes
N’est le tyran plus en repoz,
En vain l’autheur de voz sanglotz
Du sang de ceiz tendres victimes
Versa leiz flotz.



RONDEL A MIEN ESPOULX.


Sources d’amour ! comme avant prime aurore
D’ung tendre hymen qu’appella mainct souspir,
Quoy ! voz torrentz coulent à pleine amphore !
Arrestez-vous : layssez-donc s’assoupir,
Ung seul moment, brayzier qui me dévore.
 
Entre leiz bras du mortel que j’adore,
La volupté devance le dézir…
Jaillent, d’où soict, qu’ung bayzer nous colore,
Sources d’amour.

Por m’espargner, tant plus que vous implore,
Tant plus me sens et brusler et transir :
Ah ! se debvez, dez l’aube prez d’esclore,
Me replonger en tels flotz de playzir,
Viens, doulz sommeil ! teiz pavotz sont encore
Sources d’amour.


TRIOLETS DU ROMAN DU CHASTEL D’AMOUR.


Tant au loing du roy de mon cœur,
C’est trop, hélaz ! languir seulette !
N’ay plus ny parler ni couleur,
Tant au loing du roy de mon cœur !
N’ha donq pitié de ma langueur
Luy qui n’oyoit que sa poulette ?
Tant au loing du roy de mon cœur
C’est trop, hélaz ! rester seulette !


Du jour qu’ay veu mon roy partir,
Voyle des nuicts couvre le monde ;
Aisles du tamz croy s’allentir,
Du jour qu’ay veu mon roy partir ;
Ne peulx rester, ne peulx sortir,
Qu’entour de moy tout ne responde :
« Du jour qu’ha veu son roy partir,
Voyle des nuicts couvre le monde. »

Il me dizoit : « Je vy pour toy ;
Que la mors seule nous sépare ! »
Je respondoy : « Sy fais-je moy. »
Quand me dizoit : « Je vy pour toy. »
Ors, qu’est si loing, maugré sa foy,
Scay-je le sort qu’il me prépare ?
Luy que dizoit : « Je vy pour toi ;
Que la mors seule nous sépare ! »
 
N’est pour l’aymer que de le veoir ;
Qui le vist, onc ne fust volage ;
Dust-on l’adorer sanz espoir.
N’est pour l’aymer que de le veoir :
Tant fière qu’atteinct son povoir.
Se complaict en si doux servage :
N’est pour l’aymer que de le veoir ;
Qui le vist, onc ne fust volage.

Leiz flours esclozent soubz seiz pas :
Parfum de roze est sur sa bousche ;
Tout s’embellist des siens appas,
Leiz flours esclozent soubz seiz pas :
Est-il de graces qu’il n’ayt pas,
Ou qu’il ne preste à ce qu’il tousche ?
Leiz flours esclozent soubz seiz pas ;
Parfum de roze est sur sa bousche.



BALLADE QUI PRÉCÈDE LE ROMAN DU CHASTEL D’AMOUR.


Ans trop heureulx, où les chants du trouverre
Plains deiz haults faicts d’Ivain et de Tristan,
De pallaiz d’or, plus transparents que verre,
D’aislers coursiers plus vistes que l’Autan,
Frappoient d’oubly césars mesme et soudan ;
Que n’ay-je esclos lors, plutost que naguere,
Lorsqu’à Vénus, sy que fer à l’aymant,
Voloist s’ugnir l’honneur en tout roman !
Roman d’amour ne peult aller sanz guerre.

Non peigne un fol, dont poings et cimeterre
Brisent rochiers, comme a-t-on fait Roland ;
N’ung qu’à luy seul fasse trembler la terre,
Ny monts et tours aggrimpe d’ung élan ;
Veulx mon héroz, tendre, aymable et galant,
Qu’aymé du ciel n’en brave le tonnerre,
Qu’ayt force, esclat , poli du diamant ;
Maiz franc guerrier, sanz quoy plus de roman :
Roman d’amour ne peult aller sanz guerre.
 
Veulx soict d’aymer plus fier que de conquierre ;
Qu’ayt l’air françois, fust-il Angle ou Toscan,
Ayt soing d’amyz plus que de gloire acquierre,
Mesle en son cœur à flammes de volcan
Candeur deiz lys, bonté du pélican ;
Qu’affronte, un pair, roys, fortune et vulguerre,
Gryffon et faye, ogres et talisman ;
Puis qu’en vainqueur couronne le roman
Roman d’amour ne peult aller sanz guerre.