Chefs-d’œuvre poétiques des dames françaises/La comtesse de La Suze

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LA COMTESSE DE LA SUZE.


Henriette de Coligny, fille de Gaspard de Coligny, maréchal de France et colonel général de l’infanterie, naquit à Paris en 1618. Elle fut mariée très-jeune au comte de Hadington, seigneur écossais, qui la laissa bientôt veuve, et épousa ensuite le comte de la Suze, dont elle fut obligée de se séparer à cause des mauvais traitements qu’il lui faisait éprouver. Cette dame abjura le calvinisme uniquement en haine de son mari, et mourut en 1673.

Les poésies de la comtesse de la Suze, disséminées dans plusieurs recueils imprimés tant à Lyon qu’à Paris, de 1745 à 1773, se composent de douze élégies et d’une trentaine de madrigaux et chansons qui offrent généralement peu d’intérêt ; on y remarque pourtant les deux morceaux suivants.


AUX FEMMES.


Aimez, mais d’un amour couvert,
Qui ne soit jamais sans mystère.
Ce n’est pas l’amour qui nous perd,
C’est la manière de le faire.



MADRIGAL.


Non, non, quoiqu’il ait quelques charmes,
Ce n’est point pour Lisis que je verse des larmes ;
L’auteur de mes ennuis n’est pas mal avec vous ;
Sans le nommer, je peux vous dire
Que vous avez grand tort de paroître jaloux
De celui pour qui je soupire.


Les trois élégies que nous allons rapporter sont de la même muse.


ÉLÉGIES.


I


Foible et fière raison, qui par de vains combats
Choques les passions et ne les détruis pas,
Ne me tourmente plus ; tes forces sont bornées,
Et l’on ne change point l’ordre des destinées.
Elles font à leur gré le tissu de nos jours,
Et forment dans le ciel les nœuds de nos amours.
Tu sais bien que mon cœur, pour se vaincre lui-même,
T’opposa mille fois au dieu qui veut que j’aime ;
Mais, quoi qu’on puisse dire au mépris de ses loix,
Aimer ou n’aimer pas n’est point en notre choix.
A son divin pouvoir il faut enfin se rendre :
Un mortel contre un dieu pourroit-il se défendre ?

Je l’avois combattu, ce dangereux pouvoir,
Par les plus grands efforts qu’exige le devoir.
L’esprit enfin lassé d’une si rude guerre,
Une nuit qui, voilant les beautés de la terre,
Sembloit n’avoir éteint la lumière du jour
Que pour favoriser le dessein de l’Amour,
Et qui, chassant du cœur les importunes craintes,
Mettoit en liberté les soupirs et les plaintes,
Je disois, près des bords d’un bois délicieux,
Qui m’ôtoit aux regards des astres envieux ;
Qu’un mal qu’on trouve doux met de trouble dans l’âme !
Et que d’un feu qui plaît aisément on s’enflamme !
Hélas ! que dans l’ardeur des plus pressans désirs
La pudeur à l’amour dérobe de plaisirs,
Tircis ! et que souvent, à tes désirs rebelle,
Secrettement mon cœur a murmuré contre elle !
Que tes charmans appas ont sur moi de pouvoir !
Et que, dans cet état, je craindrois de te voir !
Je croyois que les vents emportoient mes paroles ;
Mais, las ! je me flattois d’espérances frivoles.
Quelle fut ma surprise ! et que devins-je, ô dieux !
Lorsque soudain Tircis vint s’offrir à mes yeux !
Je le connus malgré les ombres infidelles,
Douces auparavant, en ce moment cruelles,
A sa divine taille, à cet air fier et doux,
Qui surprit tant de cœurs et fit tant de jaloux,
A ce charme secret qui fit naître ma flamme ;
Mais je le connus mieux au trouble de mon âme.



II


Belle et sage Daphné, merveille de nos jours,
Que toutes les vertus accompagnent toujours
Et qui connois si bien leurs grâces naturelles
Que tu n’as jamais pris leur fantôme pour elles ;
Illustre et chère amie, à qui dans mes malheurs
J’ai toujours découvert mes secrètes douleurs,
Qui sçais ce que l’on doit ou désirer ou craindre,
Et qui ne blâmes pas ce qu’on ne doit que plaindre
Écoute mes ennuis, soulages-en le faix ;
J’ai bien plus à te dire aujourd’hui que jamais,
Et tes prudens conseils, tant de fois salutaires,
Ne me sçauroient jamais être plus nécessaires.
Défens ma liberté, ma Daphné, je combats
Un dieu dont j’ai souvent méprisé les appas.
Qui, lassé de me voir insensible à ses larmes,
A pris pour m’asservir ses plus puissantes armes
Ah ! que je l’appréhende avecque tant d’attraits !
C’est le jeune Tircis qui lui fournit ses traits,
Tircis, de tous les cœurs le charme inévitable ;
Tircis, en qui reluit tout ce qui rend aimable,
Et dont le ciel, prodigue à verser ses trésors,
Ne forma que trop bien et l’esprit et le corps.
Pour tout autre que lui je serois invincible,
Jamais autre que lui ne me rendit sensible,
Et je ne croyois pas l’amour contagieux,
Lorsque, sans y penser, je le vis dans ses yeux.
Mon cœur par mille efforts a voulu se défendre ;
Mais je sens bien qu’enfin il est près de se rendre.
Et ma foible raison, dans ce mortel danger,

Le trahit elle-même et sert à l’engager.
Si mon repos, Daphné, si ma gloire t’est chère,
En l’état où je suis, dis-moi, que dois-je faire ?
Quand je croirai Tircis plus fort que mon devoir,
Me faudra-t-il résoudre à ne jamais le voir ?
Par un effort cruel, dont le penser me tue,
Priverai-je mes yeux d’une si chère vue ?
Les amours, diligens à servir ses désirs,
A toute heure, en tous lieux m’apportent ses soupirs,
M’expriment ses ennuis, ses transports et ses craintes,
Et d’un air languissant me redisent ses plaintes.
Enfin, il suit partout la trace de mes pas,
Et je le trouve même où je ne le vois pas.
Quand j’espérois encor le bannir de mon âme.
Souvent dans le désir de surmonter ma flamme,
J’évitois ses regards comme un charme fatal ;
Car je me doutois bien qu’aimer étoit un mal ;
Mais, aimable Daphné, j’avois beau me défendre,
Ces subtils enchanteurs savoient bien me surprendre ;
Et c’est ainsi qu’Amour, renversant mes projets.
Va réduire mon cœur au rang de ses sujets.
Dans un si triste état, de mon sort incertaine,
Ah ! que j’ai dit de fois, en rêvant à ma peine :
Désirable repos, aimable liberté,
Unique fondement de la félicité,
Sans qui l’on ne vit pas, pour qui chacun soupire,
Faut-il donc qu’un tyran usurpe votre empire,
Qu’il me fasse oublier vos charmes les plus doux,
Et que ses seuls tourmens me plaisent plus que vous ?
Vaines réflexions ! ma peine est sans remède ;
Mon cœur est trop charmé du mal qui le possède ;
Une douce langueur occupe mes esprits,
Et, perdant tout espoir, je sens que je t’écris,
Non pour chercher la fin de ma douleur extrême,

Mais plutôt, ma Daphné, pour t’apprendre que j’aime.
Si tu blâmes un mal où je vois tant d’appas,
Plains une malheureuse, et ne l’accuse pas.


III


Tristesse, ennui, chagrin, langueur, mélancolie,
Troublerez-vous toujours le repos de ma vie ?
À toute heure, en tous lieux, sentirai-je vos coups,
Et ne pourrai-je pas être un moment sans vous ?
Je viens dans ces déserts chercher la solitude,
Où, seule, loin du bruit et de la multitude,
Je puisse en liberté dire mes sentimens ;
Déserts, soyez témoins des peines que je sens.
L’esprit tout agité de nouvelles alarmes,
Je viens ici cacher mes soupirs et mes larmes ;
Comme aux seuls confidens de ma vive douleur,
Je viens vous découvrir les secrets de mon cœur.
Le chagrin me dévore, et mon âme abattue.
Sans force et sans secours, cède au coup qui la tue.
Je souffre sans savoir ce qui me fait souffrir ;
Je cherche, mais en vain, les moyens de guérir.
De mes yeux languissans un éloquent silence
En dépit de moi-même explique ma souffrance ;
Je n’ai point de repos, ni la nuit ni le jour :
Hélas ! d’où vient mon mal, n’est-ce point de l’amour ;
Je ne puis voir Tircis que je ne sois émue ;
Je rougis de paroître interdite à sa vue ;
En sa mine, en son air, en chacun de ses traits.
Je trouve des appas inconnus et secrets ;
Le feu de ses regards, par qui son cœur s’explique,
Étincelle de joie et me la communique ;

Quand je ne le vois plus, ô dieux ! quel changement !
Il étoit mon plaisir, il devient mon tourment.
Dans le trouble fâcheux que l’absence me cause,
Ma raison incertaine à soi-même s’oppose ;
L’objet que j’ai laissé ne me sçauroit laisser ;
Tous les autres objets ne le sçauroient chasser.
Je suis cette belle ombre, et je veux m’en défendre ;
Mais partout je la vois, partout je crois l’entendre.
Trop aimable Tircis, pourquoi mal à propos
Étaler tant d’appas et troubler mon repos ?
Veux-tu vaincre mon cœur autrefois invincible.
Veux-tu rendre mon cœur à tes larmes sensible ?
Mais, que dis-je ? peut-être en es-tu possesseur ;
Peut-être est-il vaincu, peut-être es-tu vainqueur !
Hélas ! je n’en sçai rien, j’ignore ma défaite ;
Peut-être en ce moment ta victoire est parfaite.
Vous vous êtes, mon cœur, révolté contre moi,
Et vous m’abandonnez pour suivre une autre loi !
Vous cédez aux ardeurs d’une flamme inconnue !
Rigoureuse fierté, qu’êtes-vous devenue ?
Que deviens-je moi-même, et quel est le pouvoir
Qui me force à sortir des règles du devoir ?
J’en rougis de dépit, ma vertu s’en offense ;
Cependant ma raison se trouve sans défense,
Et ma noble fierté s’est soumise à son tour !
Ah ! je veux ou mourir, ou surmonter l’amour.
Oui, je veux désormais combattre pour ma gloire,
Remporter sur moi-même une illustre victoire,
Étouffer cette ardeur dont mon cœur est épris.
Et, pour tout dire, enfin, résister à Tircis.