Chefs-d’œuvre poétiques des dames françaises/Mesdames d’Ussé et de Simiane

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MESDAMES D’USSÉ ET DE SIMIANE.


Pauline-Adhémar de Monteil de Grignan, marquise de Simiane, petite-fille de la marquise de Sévigné. Née à Paris en 1674, morte en 1737.


LETTRE
de madame d’ussé à madame de simiane,
en li envoyant du tabac.


Je n’ai point oublié que vous m’avez choisie
Pour satisfaire un de vos sens ;
C’est un des plus indifférents
Pour les plaisirs de cette vie.
Aussi, malgré les bruits que de vous on publie,
Si vous eussiez formé l’envie
De les rendre tous bien contents,
Je crois que votre cœur, dans cette fantaisie,

Eût, sans balancer plus long-tems,
Envisagé d’autres talents
Que ceux d’une chétive amie ;
Mais vous n’avez que de petits besoins ,
Et le seul odorat est chez vous en souffrance.
Vous imagineriez-vous que mes yeux souffrent moins
Éloignés de votre présence ?
Je ne puis cependant vous voir en pénitence.
Je vais vous soulager. Pour toute récompense
De mon tabac et de mes soins,
J’exigerai de vous, trop aimable Corinne,
Que votre belle main quelquefois se destine
À me marquer de tendres sentiments,
Tous vos plaisirs, tous vos amusements
Dussai-je y voir dépeints Satan et sa malice :
Car dans l’oisiveté des champs
Il faut permettre un peu de vice


réponse de madame de simiane.


Donner de bon tabac, et faire encore entendre
Les doux accents de votre voix,
N’est-ce pas là vouloir surprendre
Deux de mes sens tout à la fois ?
Et quand je me souviens combien votre présence
A souvent enchanté mes yeux,
Je vois que de cinq sens je n’en ai plus que deux
Qui soient hors de votre puissance.
Je les emporte donc aux champs,
Sans en vouloir faire d’usage ;
Car j’ai résolu d’être sage.

Ne suis-je pas bientôt en âge
De faire de pareils serments ?
Mais de tous ceux que je puis faire,
J’en atteste aujourd’hui les dieux,
Celui de vous aimer, et celui de vous plaire,
Ce seront ceux, Iris, que je tiendrai le mieux.


Madame de Simiane, héritière de la maison de Grignan, ayant eu à soutenir au parlement d’Aix de longs procès contre les nombreux créanciers de son père, adressa dans le cours de la procédure à l’un de ses juges les vers suivants :

Lorsque j’étois cette jeune Pauline,
J’écrivois, dit-on, joliment ;
Et, sans me piquer d’être une beauté divine,
Je ne manquois pas d’agrément.
Mais depuis que les destinées
M’ont transformée en pilier de palais,
Que le cours de plusieurs années
A fait insulte à mes attraits,
C’en est fait, à peine je pense ;
Et quand, par un heureux succès,
Je gagnerois tout en Provence,
J’ai toujours perdu mon procès