Chefs-d’œuvre poétiques des dames françaises/Mesdemoiselles de Scudéry et de la Vigne

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MESDEMOISELLES

DE SCUDÉRY et DE LA VIGNE.


Mademoiselle de Scudéry naquit au Hàvre-de-Grâce en 1607. Elle était d’une maison noble et ancienne, originaire du royaume de Naples et établie en Provence depuis plusieurs siècles. Son père avait servi avec distinction sur terre et sur mer, et obtenu, sous l’amiral de Villars, le commandement du Hàvre-de-Gràce ; sa mère était de la maison de Goustiménil-Martel.

Mademoiselle de Scudéry, célèbre par son esprit, par son amabilité et par ses ouvrages, a composé les romans suivants : l’Illustre Bassa, Cyrus et Clélie. Elle a aussi donné Célinte, Mathilde et la Promenade de Versailles, nouvelles qui ont toutes la beauté des grands romans sans en avoir la longueur. On doit encore à cette demoiselle les Harangues des femmes illustres, et un ouvrage intitulé les Nouvelles conversations. Elle fit, en 1671, cet admirable discours De la Louange et de la Gloire qui remporta le premier prix d’éloquence proposé par l’Académie française. Le cardinal Mazarin lui laissa une pension par son testament ; elle en avait une sur le sceau, et le roi, en 1683, lui en donna une autre de 2,000 livres sur sa cassette. L’Académie des Ricrovrati de Padoue l’admit parmi ses membres. Elle mourut en 1701, à l’âge de quatre-vingt-quatorze ans.

La beauté des vers de mademoiselle de Scudéry lui avait mérité le nom de Sapho ; mais elle ne ressemblait à celle de la Grèce que par l’esprit, et n’avait pas moins de vertu que de science.

Anne de la Vigne est née en 1634 à Vernon, en Normandie. Elle était fille d’un médecin du roi, et l’une des personnes les plus belles et les plus spirituelles de son temps. Son extrême application au travail, pour la culture des sciences et de la poésie, lui occasionna la pierre, dont elle mourut, à Paris, en 1684 ; c’est pourquoi Vigneul-Marville lui fit l’épitaphe suivante :

MUNIMENTA SAXORUM SUBLIMITAS EJUS.

Cette demoiselle était de l’Académie des Ricovrati de Padoue. On distingue parmi ses poésies sa réponse à l’ombre de Descartes, qui lui avait parlé en vers[1] ; une autre réponse à une lettre qu’on feignait de lui écrire des Champs-Elysées, et une ode à mademoiselle de Scudéry, pour la féliciter de ce quelle avait remporté le premier prix d’éloquence à l’Académie française. Mesdemoiselles de la Vigne et de Scudéry, dès qu’elles se connurent, s’admirèrent réciproquement et se lièrent d’une étroite amitié. Mademoiselle de la Vigne fit la pièce de vers suivante, qui fut adressée à Louis XIV.


REQUÊTE DES AMANTS

CONTRE LES FILOUS


Prince, le plus aimable et le plus grand des rois,
Nous venons implorer le secours de vos lois ;
Tout l’État amoureux vous adresse ses plaintes.
Vous seul pouvez calmer nos soucis et nos craintes,
Vous seul pouvez nous faire un sort qui soit plus doux,
L’Amour même ne peut nous rendre heureux sans vous
La nuit, si favorable aux âmes généreuses,
A beau nous préparer les odeurs précieuses :
Sans respecter ce dieu, les voleurs indiscrets
Troublent impunément ses mystérieux secrets ;
Chaque jour leur audace éclate davantage,
On ne va plus la nuit sans souffrir quelque outrage :
On trompe d’un jaloux les regards curieux.
Mais d’un filou caché l’on ne suit point les yeux.
Comme on n’ose marcher sans avoir une escorte,
On ne peut se glisser par une fausse porte
La nuit, dont le retour ramenoit les délices,
Ces paisibles momens à l’amour si propices,
Destinés seulement à de tendres plaisirs,
Ne sont plus employés qu’à de fâcheux soupirs.
Les maris rassurés, les mères sans allarmes,
Dans un si grand désordre ont sçu trouver des charmes.
La nuit n’est plus à craindre à leur esprit jaloux,
Ils dorment en repos sur la foi des filoux :

Ils aiment le danger qui nous tient en contrainte,
Et la frayeur publique a dissipé leurs craintes.
O vous, qui dans la paix faites couler nos jours,
Conservez dans la nuit le repos des amours ;
Que du guet surveillant la nombreuse cohorte
Nous serve à l’avenir d’une fidelle escorte ;
Qu’ils sauvent des voleurs tous les amans heureux,
Et souffrent seulement les larcins amoureux ;
Qu’ils nous ôtent la crainte, et qu’en toute assurance
Nous goûtions les plaisirs de l’ombre et du silence.
En faveur de l’Amour finissez notre ennui ;
Vous n’avez pas sujet de vous plaindre de lui :
Ce dieu, dont le pouvoir domine tous les autres,
En vous donnant ses lois semble avoir pris les vostres ;
Il garde pour vous seul ce qu’il a de plus doux :
Il commande partout et n’obéit qu’à vous ;
Il sépare de vous l’éclat de la couronne,
Et fait qu’on aime en vous vostre seule personne,
Plaisir que rarement les rois peuvent goûter,
Et duquel toutefois vous ne pouvez douter.
Ainsi puisse le ciel, pour vous faire justice,
Au moindre de vos vœux estre toujours propice,
Et remplir votre cœur de joie et de plaisir ;
Mais comme il n’en est point hors l’amoureux empire,
Et qu’un roi ne peut estre heureux s’il ne soupire,
Puissiez-vous, de l’Amour secrètement charmé,
Toujours fort amoureux, estre toujours aimé ;
Et, sans vous désirer de nouvelles conquestes,
Puissiez-vous demeurer dans l’état où vous estes.

Voici la protestation que mademoiselle de Scudéry fit, au nom des filous, contre la requête des amants.


Prince, dont le nom seul fait trembler tous les rois,
Suspendez un moment la rigueur de vos lois ;
Souffrez que les voleurs vous demandent justice
Contre de faux amans tous remplis d’artifice :
A les entendre, ils sont fort maltraités,
Nous nous opposons seuls à leurs félicités,
Nous troublons leurs plaisirs ; les nuits les plus obscures
N’ont plus pour leur amour de douces aventures ;
Où sont-ils les amans que nous avons volés ?
Commandez qu’on les nomme, et qu’ils soient enrôlés
Hélas ! depuis dix ans que nous courons sans cesse,
Nous n’avons pu trouver ni galant ni maîtresse ;
Et, pour notre malheur, nous n’avons jamais pris
Ni portraits précieux, ni bracelets de prix :
En vain, sans respecter plumes, soutanes, crosses,
Nous avons arrêté et chaises et carrosses ;
Nous ne trouvons jamais, où s’adressent nos pas,
Que plaideurs, que joueurs, que chercheurs de repas,
Que courtisans chagrins, que chercheurs de fortune,
Dont la foule, grand roi, souvent nous importune,
Mais de tendres amans, vrais esclaves d’amour,
On en trouve la nuit aussi peu que le jour
C’estoit au temps jadis que les amans fidelles,
Pour tromper les Argus, montoient par les échelles ;
Qu’on les voloit sans peine au premier point du jour,
Et qui cachoient leur perte autant que leur amour
Sous votre grand ayeul, d’amoureuse mémoire,
Les filoux nos aveux, célèbres dans l’histoire,
Ne passoient pas de nuit sans prendre à des amans
Des portraits enrichis d’or et de diamans ;

Et chacun sans placet, sans tant de doléance,
Rachetoit son portrait et payoit le silence.
C’est ainsi qu’on aimoit en ce siècle si doux,
Sous un prince charmant qu’on voit revivre en vous.
Mais aujourd’hui qu’Amour daigne suivre la mode,
Que le moindre respect passe pour incommode,
Nous trouvons tout au plus quelques pauvres coquets
Qui n’ont jamais sur eux que des madrigalets ;
Ils courent nuit et jour, se tourmentent sans cesse,
Sans jamais enrichir ni voleur ni maîtresse ;
Qu’ils marchent hardiment, ils font peu de jaloux,
Et n’ont à redouter ni maris ni filoux.
Pour tous leurs rendez-vous, ils peuvent prendre escorte,
Sans besoin de la nuit ni de la fausse porte ;
Mais la licence règne avecque tant d’excès,
Qu’ils osent bien se plaindre et donner des placets ;
Ne les écoutez pas, ils sont pleins d’artifice,
Prononcez cet arrest tout rempli de justice :

Un amant qui craint les voleurs,
Ne mérite point de faveurs.




Vers envoyés a mademoiselle de Scudéry, sous le voile de l’anonyme, par mademoiselle de la Vigne, pour accompagner une corbeille pleine de bijoux, dont les filous lui faisaient présent pour ses étrennes.

Ces hommes redoutés, que l’on nomme filoux,
Dont vous avez pris la défense,
Sont de leur gloire trop jaloux
Pour demeurer dans le silence.

Ils parlent, mais bien foiblement,
N’ayant aujourd’hui la puissance
De marquer leur reconnoissance
Que par des souhaits seulement.

Si la fortune favorable
Jettoit un doux regard sur eux,
Et que, devenant plus traitable.
Elle favorisât leurs vœux ;
Quand du butin ils feroient le partage.
Le plus riche seroit pour vous en faire hommage.

Tous les jours, en faisant leurs courses,
Ils rapportent assez de bourses
Dont l’espoir les va devançant ;
Car, pipés de leur bonne mine,
Quand au fond on les examine,
On n’y rencontre que du vent.

Telle est celle que dans ce jour
Nous vous présentons pour étreine,
Nous en avons fait choix sur plus d’une douzaine
Prises en ville ou dans la cour ;
Car, la nuit, nous ne sçavons pas
Où le hasard guide nos pas.

Nous prîmes, la même journée,
Le bracelet plein de petits bijoux
Qu’une dame peu fortunée
Venoit de recevoir avec un billet doux.
La belle, croyant nous toucher.
Nous en conta toute l’histoire,
Que sans peine elle nous fit croire ;
Mais nos cœurs furent de rocher.

Si nous vous sommes nécessaires,
Sans vous faire tant de discours,
Nous quitterons en tout tems nos affaires
Pour vous offrir notre secours.
Dans le besoin, sonnez fort votre cloche ;
Soudain le Balafré, la Roche,
Bras de Fer et Roland sans Peur
Vous serviront avec ardeur,
Car ce sont des gens sans reproche.




Réponse de mademoiselle de Scudéry à mademoiseile de la Vigne, qu’elle soupçonnoit de lui avoir fait cette galanterie.


Votre injustice est sans égale
De faire parler des filoux,
Lorsque d’une main libérale
Vous donnez d’aimables bijoux.

Croyez-moi, chaimante Célie,
Vous ne sçauriez vous déguiser ;
Et votre muse est trop polie,
En vain elle veut m’abuser.

Je connois sa délicatesse,
Son air charmant et ses appas,
Et je ne sçai quelle tendresse
Que les autres muses n’ont pas.

En vain le Balafré, la Roche
Entrepieudroient de me duper,
Et je vous fais un doux reproche
De me vouloir toujours tromper

Vous sçavez pourtant trop bien feindre,
Et mon cœur vous feroit pitié
S’il commençoit un jour à craindre
D’estre surprise en amitié.

Reprenez-vous, chère Célie,
Et promettez-vous, désormais ;
Que, soit sérieux, soit folie,
Vous ne me tromperez jamais.




Voici encore trois pièces de vers des mêmes muses ; celle qui suit est de mademoiselle de la Vigne, les deux autres sont de mademoiselle de Scudéry.


LA PASSION VAINCUE.

SONNET.


La bergère Liris, sur le bord de la Seine,
Se plaignoit l’autre jour d’un volage berger.
Après tant de sermens, peux-tu rompre ta chaîne ;
Perfide, disoit-elle, oses-tu bien changer ?

Puisqu’au mépris des dieux tu peux te dégager,
Que ta flamme est éteinte et ma honte certaine ;
Sur moi-même, de toi je sçaurai me venger,
Et ces flots uniront mon amour et ma peine.

A ces mots, résolue à se précipiter,
Elle hâta ses pas, et, sans plus consulter,
Elle alloit satisfaire une fatale envie ;

Mais bientôt, s’effrayant des horreurs de la mort
Je suis folle, dit-elle, en s’éloignant du bord
Il est tant de bergers, et je n’ai qu’une vie !


COMPARAISON

DE LA BEAUTÉ, DE L’ESPRIT ET DE LA VERTU.


La fleur que vous avez vu naître,
Et qui va bientôt disparoître.
C’est la beauté qu’on vante tant ;
L’une brille quelques journées,
L’autre dure quelques années,
Et diminue à chaque instant.

L’esprit dure un peu davantage,
Mais à la fin il s’affoiblit ;
Et s’il se forme d’âge en âge,
Il brille moins plus il vieillit.

La vertu, seul bien véritable,
Nous suit au delà du trépas ;
Mais ce bien solide et durable,
Héla ! on ne le cherche pas.


MADRIGAL.


Tircis vous apprend des chansons
Où le cœur s’intéresse ;
On dit qu’il y joint des leçons
Qui parlent de tendresse :
Fuyez ce charme séducteur,
C’est un plaisir funeste ;
L’oreille est le chemin du cœur,
Et le coeur l’est du reste.


Quelque temps après que le prix d’éloquence eut été décerné (en 1671), par l’Académie française, à mademoiselle de Scudéry, pour son discours sur la louange et la gloire, un inconnu remit à sa porte un petit paquet qui lui était adressé et qu’il dit être venu par le courrier de Provence. Elle l’ouvrit et y trouva une jolie boite qui contenait l’ode suivante, attachée, avec des rubans de diverses couleurs, à une petite guirlande de laurier d’or, émaillé de vert ; ne pouvant deviner qui lui avait fait cette galanterie, elle fit la réponse qui suit l’ode ; mais elle découvrit ensuite que c’était mademoiselle de la Vigne, dont la modestie l’avait empêchée de mettre son nom à cet agréable ouvrage.


LES DAMES,

A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY.


ODE.


Pour le triomphe on s’apprête,
J’entends retentir les airs ;
Mêlons nos voix aux concerts
Qui célèbrent cette fête.
Au prix qu’on donne en ce jour,
Essayons, à notre tour,
D’ajouter une couronne.
Je sais que c’est trop oser,
Et que pour Sapho personne
Ne sait l’art d’en composer.

Mais pour vaincre cet obstacle,
Faisons quelque effort au moins ;
Le ciel peut-être à nos soins
A réservé ce miracle.
Le désir juste et pressant
D’un sexe reconnoissant
Pourroit-il être inutile ?
Rien ne nous doit rebuter ;
Moins l’entreprise est facile,
Plus elle est belle à tenter.

Venez, filles de mémoire ;
C’est pour Sapho, doctes sœurs ;

Venez nous fournir des fleurs
Pour honorer sa victoire.
Et vous que l’on voit charmer,
Grâces, venez lui former
Une couronne immortelle.
Les muses n’ont-elles pas
Beaucoup moins de savoir qu’elle,
Et vous beaucoup moins d’appas ?

Pleins d’une vaine espérance,
Mille orateurs estimés,
Par le beau prix animés,
Étaloient leur éloquence.
Qui jamais se fût douté
Qu’aucune l’eût disputé
D’entre toutes que nous sommes :
Mais chacun se mécompta ;
Ce que disputoient tant d’hommes,
Une fille l’emporta.

Ainsi, l’on voit avec joie,
A des chasseurs emportés,
Qu’un vain espoir a flattés,
Souvent échapper la proie ;
Après que de leurs efforts
Des chiens et du son des cors
La biche a su se défendre,
Le juste sort la conduit
A tel qui joint, pour la prendre,
Plus d’adresse à moins de bruit.

Vous, dont les doctes ouvrages,
A cent autres préférés,

De tant d’esprits éclairés
Suspendirent les suffrages,
Rien ne vous peut consoler,
Que dans l’art de bien parler
Une fille vous surmonte.
Mais pourquoi vous plaindre ainsi ?
Quel homme peut avoir honte
De céder à celle-ci ?

Comment, à la seule vue
De son éloquent discours,
Tous ces Argus de nos jours
Ne l’ont-ils point reconnue ?
Sous quels charmes décevans.
Pour tromper tant d’yeux savans,
S’étoit-elle déguisée ?
Ceux qui lui donnoient le prix
Eurent toujours en pensée
Quelqu’un de nos beaux esprits

Telle en ces lieux où Bellone
Fit assembler tant de rois,
Ilion vit autrefois
Une célèbre amazone ;
De tant de Grecs valeureux,
Qui dans ces champs malheureux
Finirent leur destinée,
Quiconque sentit ses coups,
Pensa d’Hector ou d’Énée
Avoir senti le courroux.

D’un succès si mémorable
Conservons le souvenir ;

Quel autre, dans l’avenir,
Nous sera plus honorable ?
Que notre sexe à jamais
Voue à Sapho désormais
Son encens et ses services ;
Qu’il l’aime éternellement,
Et qu’elle en soit les délices,
Comme elle en est l’ornement.

Mais ta couronne achevée
T’invite à la recevoir.
Nymphe, qu’un rare savoir
A sur toute autre élevée ;
Vois ces lauriers enlacés.
Qui, sous tes pas ramassés,
Forment ici ta guirlande ;
Moins verts les ont nos guerriers ;
Et mépriser cette offrande,
C’est mépriser les lauriers.


RÉPONSE

A L’ILLUSTRE SECRÉTAIRE DES DAMES,

QUEL QU’IL PUISSE ÊTRE.


D’où viennent ces lauriers si verts, si précieux ?
Sortent-ils de la terre, on tombent-ils des cieux ?
Et d’où partent ces vers pleins d’esprit et de grâce,
Dont le tour délicat tous les autres efface.
Généreux inconnu, pourquoi vous cachez-vous ?
Le plaisir d’obliger est un plaisir si doux !

Je vous cherche partout et ne vous puis connoître ;
Ètes-vous mon ami, ne le pouvez-vous être ?
Vous contenterez-vous de n’être qu’estimé ?
Car, ne se montrant pas, on ne peut être aimé.
Soyez du moins jaloux de votre propre ouvrage,
Nos plus rares esprits viennent lui rendre hommage ;
Il n’a qu’un seul défaut qui se corrigera ;
Mettez-y votre nom, rien ne lui manquera.




  1. Voir l’article de mademoiselle Descartes.