Chronique d’une ancienne ville royale Dourdan/11

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CHAPITRE XI

DOURDAN SOUS LOUIS XIII ET ANNE D’AUTRICHE
1611-1672


Depuis soixante et un ans, le domaine de Dourdan, aliéné par Henri II, était séparé de la couronne. Avant d’en être définitivement détaché pour servir d’apanage à la branche cadette de France, il eut pendant vingt ans la bonne fortune de jouir encore une fois de la faveur royale, et reçut des premières années du xviie siècle une heureuse impulsion. Louis XIII avait dix ans et était à peine roi, quand il signait l’acte de rachat qui, moyennant 150,000 livres, faisait rentrer la terre de Dourdan des mains de Sully[1] dans le domaine du trône (1611). L’année suivante, par lettres patentes, il la donnait, comme partie de l’assignation de ses dot et douaire, à sa mère, la reine régente Marie de Médicis.

Si nous ne trouvions la chose extrêmement fastidieuse, nous pourrions transcrire ici des pages qui nous dispenseraient d’une partie du récit pour le règne où nous entrons. Nous n’aurions qu’à citer textuellement le chapitre tout lyrique que l’historien de Lescornay a écrit à la louange de son maître Louis XIII, et auquel il a consacré un bon tiers de son opuscule. Mais le lecteur, je crois, nous saura bon gré de lui faire grâce des plates et emphatiques tirades du trop flatteur écrivain. Certains extraits, pourtant, ne seront point inutiles pour faire connaître quelques-uns des faits noyés dans ces flots d’hyperboles.

Il est convenu que Louis XIII est le soleil de justice qui ne se montre pas de prime abord pour ne pas éblouir Dourdan. Toute une aurore avant-courrière le précède dans cette ville fortunée. Ceci admis, « toutes choses luy semblent venir à souhait. Le sieur du Marais luy est donné pour gouuerneur, mais plustost pour père et protecteur, car il s’intéresse dans sa fortune et s’y monstre si passionné, qu’en toutes occasions il contribuë de sa part à l’augmenter. Je ne rapporteray en particulier les tesmoignages qu’il en a rendus ; seulement diray-je que pendant les mouuements de l’année 1616, encore qu’il fist profession de la Religion prétenduë réformée, si est-ce qu’il ne voulut pas que le iour de Noël les chefs de la ville feussent diuertis des prières et de la messe de my-nuict pour faire leurs rondes ordinaires, luy-mesmes en prit le soin et quitta son chasteau pour passer toute la nuict dans les corps de gardes et le long des courtines de la ville : après quoy il ne faut plus demander de preuues de sa bonté et de son affection enuers ce peuple. Au milieu de ces rauissements, Dourdan ressentit vn grand reuers de fortune par la mort de ce bon gouuerneur, et luy eust esté ce mal beaucoup plus cuisant, s’il n’eust esté adoucy par le genre de ceste mort pleine de gloire et de trophées acquis par sa valeur, et bien-heureuse par l’abjuration qu’il feit de l’erreur de sa Religion, et incontinent après du tout osté par la venuë de Monsieur de Buy, son successeur, lequel d’autant plus affectionné à ceste ville, qu’il y avoit esté nourry jeune et que son père l’auoit aussi autresfois gouuernée[2], y apporta tout ce que sa qualité et sa naturelle bonté en pouuoient faire espérer. Mais la Royne, en voulant prendre vn soin plus particulier, elle le donna à gouuerner à Monsieur de Montbazon, son cheualier d’honneur, afin qu’estant tousiours près de sa personne, il descouurist plus aisément ses intentions, apprist les inclinations qu’elle auoit pour l’aduancement de ce lieu, et que de sa part il apportast tout ce qu’il jugeroit nécessaire pour l’accomplissement de ce dessein : c’est ce qu’il a fait depuis et auec tant de diligence, qu’il l’a rendu beaucoup plus heureux qu’il n’auoit esté longtemps auparauant[3]. »

En 1621, Marie de Médicis, se rendant, vers la fin d’octobre, à Chartres pour faire ses dévotions le jour de la Toussaint, passa par Saint-Arnoult. Le corps de ville de Dourdan, prévenu d’avance, se porta à la rencontre et eut l’honneur de saluer sa dame et maîtresse, et de lui offrir un présent de fruits. Dourdan vit dans l’accueil bienveillant de la reine-mère un bon présage pour son avenir, « et de là en auant, assure de Lescornay, il n’auoit plus de pensée ny d’entretien qui n’eust pour but la venuë de son roy. »

En août 1623, Louis XIII, fuyant la peste qui désolait Paris, se retira au château de Saint-Germain, et, s’y ennuyant quelque peu, étendit ses promenades dans toutes la contrée voisine. Il vint jusqu’à Rochefort pour visiter les bâtiments récemment construits par le prince de Rohan-Montbazon, et jouir de la chasse du pays, qu’on lui avait beaucoup vantée. Le lendemain de son arrivée, les veneurs firent leur rapport d’un cerf qu’ils avaient détourné dans un petit bois situé en pleine Beauce, à une demi-lieue de la forêt de Dourdan. On projette de le chasser et d’aller dîner à l’abbaye de Louye, où l’on fixe le rendez-vous. Le bruit en parvient à Dourdan ; la ville se met en fête et improvise une réception. Le roi, quittant Rochefort dès le matin, arrive à Dourdan, où les acclamations publiques et les harangues officielles lui témoignent combien sa venue est attendue et combien la ville est affectionnée au nom royal. Le jeune monarque écoute bénignement, admire la réjouissance commune, remarque la ville, passe outre, considère le pays et se rend à Louye, où il est reçu par le prieur commendataire, le sieur Jacques du Lac.

On fait au roi les honneurs du vieux monastère. Jacques du Lac[4], qui, depuis son entrée en jouissance, en 1608, s’est occupé d’améliorer son bénéfice avec un soin tout particulier, et a obtenu, dès 1609, du roi Henri IV des lettres patentes confirmant le prieuré de Louye dans tous ses droits, ne manque pas cette bonne occasion d’intéresser le roi à son prieuré. Fondé par Louis le Pieux, rétabli par Louis le Saint, il attend de Louis le Juste de nouveaux bienfaits. Le roi, touché par l’exemple de ses prédécesseurs, répond qu’il veut être le protecteur, et le bienfaiteur de Louye. Considérant les grandes réparations faites par le prieur, il lui accorde six mille livres à prendre sur les hauts bois qui dépendent du prieuré, pour être employées tant à l’achèvement d’un bâtiment déjà commencé qu’à la construction d’un étang destiné à retenir l’eau, qui manque absolument dans ce lieu[5].

Après le dîner, on lance le cerf. Au lieu de rentrer en forêt, l’animal gagne la plaine et va se faire prendre dans un village. Le roi est charmé de cette chasse facile et qu’on ne perd jamais de vue ; il retourne à Rochefort, et déclare qu’il est si enchanté de sa journée qu’il reviendra le lendemain même coucher à Dourdan.

Louis fut fidèle à sa promesse, et, pendant trois jours, le château retrouva une joyeuse animation et des fêtes depuis longtemps oubliées. Le matin, le roi allait à la messe, de là il se rendait dans un champ aux portes de la ville et faisait faire l’exercice à ses mousquetaires, et chacun admirait la bonne grâce et la tenue martiale du jeune monarque de vingt-deux ans, qui avait déjà donné sur les champs de bataille plus d’une preuve de sa valeur. Après le diner, c’est-à-dire après-midi, il se livrait à deux ou trois sortes de chasse, principalement à celle au faucon, où il excellait, et quand il rentrait d’assez bonne heure il employait la fin du jour à jouer à la longue paume. Il y jouait dans la rue de Chartres, vis-à-vis les fossés du château. Le propriétaire de la maison contiguë au puits de la Souche, en face la grosse tour, fut contraint de laisser mettre un toit pour recevoir les balles, et les habitants de la rue de Chartres durent treillager leurs fenêtres pour en préserver les vitres. Le soir, tout le voisinage retentissait des aboiements des meutes et des bruyantes fanfares des trompes, car, sous les yeux de la cour, on faisait faire aux chiens la curée de ce qui avait été pris pendant le jour.

Pour tous ces exercices, Louis XIII trouva le pays fort commode et parfaitement disposé ; il n’eut garde d’oublier le plaisir qu’il y avait goûté et revint à plusieurs reprises s’installer au château. Le nouveau et puissant ministre récemment fait cardinal, Richelieu, y poussait le jeune roi. Lui-même avait, pendant cette année 1623, acheté près de Dourdan la terre de Limours et se plaisait à l’embellir avec un luxe fastueux. La reine-mère, depuis peu réconciliée avec son fils, après les sanglantes brouilles de la régence, le voyait avec satisfaction s’amuser à Dourdan et oublier la politique. Dourdan était un des domaines de son douaire, elle y fit quelques dépenses qui plaisaient au jeune prince. C’est ainsi qu’elle contribua de ses deniers à la création d’un corps de garde[6], que Louis fit construire à la porte du château pour loger ses mousquetaires. C’est à cette époque aussi qu’il faut rapporter la restauration des deux tourelles qui flanquent l’entrée.

Le roi aimait beaucoup M. de Bautru, l’un de ses maîtres d’hôtel et meilleurs conseillers. Marie de Médicis, dès 1624, trouva bon que M. de Montbazon cédât à cet officier, en en réservant toutefois la survivance pour son fils, les fonctions et le titre de gouverneur et bailli de Dourdan.

Cette même année 1624 est la date que portent les Mémoires de la ville de Dourdan, par Jacques de Lescornay. Fils cadet de Jehan de Lescornay, que nos lecteurs connaissent bien, Jacques, sieur du Mont, était depuis 1612 en possession de la charge d’avocat du roi à Dourdan. Pour s’acquitter plus dignement de ses fonctions, comme il le dit dans sa préface au roi, il entreprit une exacte recherche de l’ancienne consistance du domaine et « mérita, prétend-il, l’agréable fécondité de laquelle Dieu récompence le plus souuent ceux qui tendent à bonne fin, c’est-à-dire une grande lumière dans l’antiquité du païs. » Cette première ouverture lui ayant donné l’envie et l’adresse de passer outre et lui ayant fait connaître que Dourdan pouvait entrer en parallèle avec les lieux les plus renommés de la France, comme ayant toujours été possédé, chéri et fréquenté des rois et princes du sang, « ceste cognoissance luy estoit un thrésor caché qu’il n’osoit découvrir, craignant d’être accusé d’imposture. » Mais la venue du jeune monarque en ces lieux, le désir surtout que paraît avoir eu la reine mère de l’y retenir ont fait prendre l’essor à l’historien ; « il a pensé devoir seconder ces pieuses intentions en montrant à Sa Majesté, par les exemples de ses devanciers, que ce païs luy estoit naturellement dédié, et qu’elle ne le pouuoit mespriser sans se priuer d’une infinité de plaisirs et de très agréables passe-temps[7]. »

Nous avons dit la valeur historique qu’il faut attacher aux Mémoires de de Lescornay ; nous ne nous occupons ici que de la partie consacrée à Louis XIII, et nous lui empruntons encore quelques détails, en laissant de côté les éloges, dans le goût du temps, donnés à chacune des vertus du prince, prises l’une après l’autre et mises en parallèle avec les vertus correspondantes de saint Louis ; les rapprochements avec l’ancien Testament et l’antiquité païenne ; les ingénieux pronostics que l’auteur tire du passé pour l’heureux avenir du souverain et de la ville, etc.

Louis trouva, à ce qu’il paraît, à Dourdan, plusieurs occasions de faire preuve du bon sens et de l’équité qui devaient lui mériter le surnom de Juste. Un matin, une pauvre femme plus qu’octogénaire, accompagnée de six enfants, l’attendait, exténuée de fatigue, à l’issue de la messe et se jetait à ses pieds en lui remettant un placet. Elle était venue durant la nuit de Châtres (Arpajon), où sa malheureuse fille, Louise Crestot, veuve Cochet, venait d’être amenée pour être torturée et pendue le même jour. Son crime était d’avoir coupé les cordes et favorisé l’évasion de son neveu, Jacques Poirier, condamné à être étranglé à Châtres, par arrêt de la cour et déclaré innocent par le curé au moment de l’exécution. Louis XIII se fait lire par messire du Lac, le prieur de Louye, qui l’accompagne, le placet dont de Lescornay revendique la rédaction.

Tous les courtisans rassemblés accablent le roi de charitables sollicitations, et implorent l’envoi immédiat d’une lettre de grâce. Louis ne veut pas prendre sur lui de casser ainsi un arrêt de la cour et désire être dûment informé. Comme le temps presse, un exempt monte à cheval et le roi commande au prieur de Louye de l’accompagner. M. de Bautru, qui a très-bon cœur et craint qu’il ne soit pas fait suffisante diligence, prête un de ses meilleurs chevaux au président de l’élection, Jehan de Lescornay[8], et celui-ci, en personne, franchit « les quatre grandes lieues qui séparent Dourdan d’Arpajon. » Il trouve le gibet déjà planté et la pauvre femme entre les mains de l’exécuteur, au moment d’être mise à la question. Sur le commandement du roi, les officiers de la cour viennent à Dourdan ; le roi leur ordonne de ramener cette femme à la conciergerie et de dire à la cour de différer l’exécution, puis demande des informations pour pouvoir en délibérer dans son conseil. La cour ne tient pas grand compte du message royal, car on apprend deux jours après qu’elle veut faire procéder à l’exécution le lendemain matin. Le roi s’enquiert des moyens qu’il peut avoir de sauver la condamnée. Il est sept heures du soir, le temps est pluvieux, les chemins sont mauvais ; mais M. de Bautru s’entête dans sa bonne œuvre et après avoir soupé en toute hâte, monte à cheval et court de nuit jusqu’à Saint-Germain, où se trouve M. le chancelier, pour prendre de lui des lettres et les porter au matin à la cour qui sera bien forcée de différer. La pauvre misérable est ainsi sauvée, et, après plusieurs délibérations du conseil, obtient des lettres de grâce, depuis entérinées à la cour.

« Presque en mesme temps, le roy estant à la chasse, un pauure homme s’adresse à luy, se plaint de quelque mauuais traitement que luy auoit fait un sergent qui saisissoit ses biens, représente les outrages et violences et demande justice ; tout à l’heure, le roy enuoye quelques-uns de sa suite pour s’enquérir de la vérité de sa plainte, prendre le sergent et les records et les luy amener à Dourdan, pour les mettre entre les mains de la justice et les faire chastier selon leurs démérites. »

Nous ne parlerons pas d’un intrigant qui cherche en vain à exploiter la débonnaireté du roi aux dépens de son créancier, ni de la cabale montée pour perdre un des principaux officiers de Dourdan, trop impartial au gré de certaines gens, et amené au souper du roi, par M. de Bautru, pour présenter lui-même sa justification.

L’enthousiasme de Lescornay ne trouve que dans la Bible des exemples capables de soutenir la comparaison avec ces actes de simple justice du bon roi Louis XIII. Un renseignement plus positif, et qui fait regretter tous ceux qu’aurait si bien pu donner le trop superficiel écrivain, nous intéresse davantage. « J’eus un iour l’honneur, dit-il, d’entretenir fort longtemps monsieur de Bautru de la trop véritable pauureté du païs et de la somme excessiue à laquelle la ville de Dourdan estoit taxée par le conseil pour la taille, à cause de quoy elle se dépeuploit de iour à autre et demeureroit en fin déserte. Et sur la difficulté qu’il faisoit de croire ce que ie luy disois, à cause du grand peuple qu’il y voyoit, ie luy monstrai par les roolles des tailles que de 800 qui y estoient compris, il y en avoit 450 si misérables, qu’ils n’estoient taxez chacun qu’à un double, un sol, deux sols, et ainsi en montant jusques à vingt sols, et que toutes leurs taxes ensemble ne reuenoient qu’à huict vingts liures, qui faisoit que la ville n’en estoit guères soulagée, et qu’en effect toute la taille n’estoit payée que par un petit nombre qui ne pouuoit plus subsister… Il en parla le soir mesme au roy et receut commandement de me laisser 200 liures, tant pour déliurer au collecteur de la taille en l’acquit de ces pauures gens, que pour faire des aumosnes à ceux que ie trouuerois en auoir le plus de nécessité[9]. » Suit le panégyrique de M. de Bautru, l’éloge de son esprit enjoué, de sa pieuse déférence pour les gens d’Église, de sa bravoure admirée au siége de Montpellier, et surtout de son humeur charitable, qui lui a fait décerner par la ville de Dourdan le surnom d’aduocat des pauures[10].

Au milieu de ses joies et de ses espérances, Dourdan devait connaître encore de mauvais jours. La peste, que fuyait le roi en 1623, envahit la Beauce en 1626, et Dourdan fut tout d’abord une des villes les plus maltraitées, sans doute à cause de la misère qui y régnait après tant de malheurs. Dès le mois de juillet le fléau apparut, et au mois de septembre il était dans toute sa force, car nous trouvons dans les registres des échevins de Chartres défense aux hôteliers de Chartres, à cause de l’épidémie, de recevoir les gens de Dourdan, sous peine de 20 livres d’amende[11]. La famine, une cruelle épizootie, des bandes de voleurs qui jetaient l’épouvante dans les campagnes, achevèrent de faire de cette année 1626 une année calamiteuse pour la contrée.

Une des plus mémorables journées du règne de Louis XIII, ou si l’on veut de son illustre et puissant ministre, le cardinal de Richelieu, c’est la prise de la Rochelle, ce dernier retranchement des calvinistes en France (30 octobre 1628). Louis, après avoir fait son entrée triomphale dans la ville et reçu tous les honneurs de la victoire, résolut de rentrer à Paris, où l’appelait l’enthousiasme public. Il franchit rapidement l’ouest de la France, salué par les acclamations des populations, et l’histoire rapporte que Dourdan est la première ville où il s’arrêta[12]. Le lundi 27 novembre, tous les habitants se portèrent au devant du monarque, et les modestes fêtes qu’ils lui offrirent furent les prémices des réjouissances splendides que préparait la capitale. Toute la noblesse de la contrée s’empressa de venir déposer aux pieds du prince ses félicitations et ses hommages, et l’église ouvrit ses portes à la royale assemblée pour le chant d’un Te Deum solennel. Louis XIII séjourna à Dourdan, s’y reposa des fatigues du siége au milieu des habitants qu’il aimait, et y attendit que les apprêts de la réception magnifique que Paris voulait lui faire fussent terminés. Ce n’est que le 15 décembre qu’il regagna sa capitale, par Versailles et Saint-Germain, laissant à Dourdan, comme souvenir de son passage, un nouveau bienfait : la remise générale de l’arriéré de l’impôt, en considération de la misère du temps.

Louis XIII ne manqua jamais de s’arrêter à Dourdan quand le cours de ses voyages le ramenait dans cette direction. C’était pour lui une étape favorite. C’est ainsi que, revenant de Montauban, en novembre 1632, il couche, le 19, à Dourdan, et arrive à Versailles le lendemain, à deux heures de l’après-midi ; qu’en 1633, venant exprès de Versailles et passant par Rochefort, il couche le 3 janvier à Dourdan, pour ne rentrer à Versailles que le 10 ; qu’en 1637, parti d’Orléans, il arrive à Dourdan le 9 février et y reste jusqu’au 13. Louis se rappela le bon air et le salubre climat de Dourdan ; il se souvint peut-être aussi de l’exemple de Marie d’Espagne, femme de Charles d’Étampes, que de Lescornay lui citait dans sa préface, quand il envoya sa femme, la reine Anne d’Autriche, se remettre à Dourdan, après la naissance de Philippe d’Orléans, frère unique de Louis XIV (1640). C’est à l’église Saint-Germain de Dourdan que la reine vint faire ses relevailles. Elle donna à cette occasion, à la fabrique, un très-bel ornement complet et une bannière de velours cramoisi brodé d’or. Louis XIII voulut être parrain d’une des cloches.

La vieille reine mère, Marie de Médicis, l’usufruitière de Dourdan, vivait encore et continuait à toucher les revenus des domaine et châtellenie. Sur ces revenus, dont elle ne bénéficiait guère, et qui étaient déjà presque tous consacrés à l’acquit des charges, elle avait constitué deux rentes pieuses. Elle avait donné aux doyen et chanoines de l’église Notre-Dame de Chartres 360 livres, à prendre chaque année sur Dourdan, pour « l’entretenement du luminaire nuict et jour dans une lampe d’or estant dans le cœur de ladicte esglise[13]. » Elle avait, en outre, concédé « aux religieuses bénédictines du premier ordre du Calvaire, fondé au faubourg Saint-Germain-dez-Prez-lez-Paris, la somme de 1,000 livres, à prendre chacun an, pour partie de leur dotation, sur la recette de Dourdan, suivant contracts de juin 1627 et janvier 1630, confirmés par lettres patentes du roy. »

En 1642, Marie de Médicis meurt, et quelques mois après, en mai 1643, son fils, le roi Louis XIII, la suit dans le tombeau. Louis XIV, enfant, devenu roi, engage Dourdan à la nouvelle reine mère, Anne d’Autriche, par déclaration du 12 octobre 1643, pour assiette et assignat de ses deniers dotaux[14].

L’aurore du grand siècle fut pleine de troubles et d’orages, et les guerres de la Fronde, où des princes turbulents tentaient leur dernière lutte contre un pouvoir bientôt absolu, ramenèrent dans Dourdan les calamités et les misères qu’un demi-siècle de paix lui avait presque fait oublier. La campagne de 1652, en plaçant le siége des hostilités à la porte de Dourdan, entraîna pour toute la contrée de funestes et douloureuses conséquences. L’armée des Princes, comme on l’appelait, qui disputait au monarque mineur l’entrée de sa capitale, et que dans une aberration de génie commandait le grand Condé, vint, au mois d’avril, se jeter à demi morte de faim dans Étampes. Toute la région voisine fut infestée de ses fourrageurs et de ceux des bandes espagnoles qui l’accompagnaient, et le pays, déjà tant de fois ruiné en sa qualité de grenier d’abondance, fut durement mis à réquisition. Dourdan et son territoire se trouvèrent presque chaque jour visités et rançonnés par les pourvoyeurs de la garnison d’Étampes. « Le 25 avril, Corbreuse fut pillé, écrivait sur un vieux registre Gilles Lenormand alors curé de cette paroisse, et tout un chacun prit la fuite à Sainte-Mesme, où Monseigneur Anne-Alexandre, comte dudit lieu, nous reçus deux mois durant. » Ce n’était encore que la moitié du mal. Une armée en appelle une autre, et les troupes royales, sous les ordres de Turenne et d’Hocquincourt, quittant subitement Châtres-sous-Montlhéry, investirent Étampes, et, pendant un long siége, durent à leur tour vivre sur le pays. Le printemps de cette année 1652 fut pour Dourdan plein d’angoisses et de pénibles charges : passages et logements de soldats, levées de vivres, alertes continuelles. Bien que l’armée du roi fût dès le principe victorieuse, les hasards d’une retraite, la possibilité d’un coup de main sur Dourdan, qui fournissait une grande partie des vivres, furent prévus par Turenne, qui fit envoyer de Corbeil au château de Dourdan une provision de poudre et de munitions, qu’on rangea dans les salles basses des tours.

Quand les deux armées rivales, rappelées ailleurs par leurs chefs, quittèrent presque ensemble la contrée, les traces laissées par leur passage étaient celles d’un orage dans un champ. Tous les titres du temps en font foi. Les comptes de la fabrique de Saint-Germain, pour l’année 1652, nous apprennent que l’adjudicataire du droit de mesurage des grains appartenant à l’Église obtint, par jugement du bailliage, diminution de son terme de juillet, « à cause de la guerre d’Estampes, » et de son terme d’octobre, « à cause de la stérilité. » Il y eut même un retard assez long dans la nouvelle adjudication, « à cause de l’incommodité laissée par les guerres, » et les marguilliers se plaignent que presque toutes les rentes de l’église sont réduites, celles de 90 livres à 30, celles de 67 à 22, etc., « à cause de la diminution faicte par estimation et rapport d’expers en justice pour les ruynes causées par la guerre d’Estampes. » Jusqu’à l’herbe du cimetière, dont le loyer tomba de 7 livres à 3, « à cause du dégast faict par les gens de guerre. » Les débiteurs échappaient aux poursuites, car la justice se rendait difficilement ; d’ailleurs, il n’y avait rien à prendre, et, comme disaient les marguilliers, « c’eust esté mauvais mesnage de faire des fraiz. » (Archives de l’Église.)

Les archives du Loiret ont conservé un procès-verbal par devant Me Léonard Dentart, notaire royal au village voisin des Granges-le-Roy, en date du 20 juillet 1653, duquel il résulte que la plupart des terres des Granges-le-Roy et des environs n’ont été ni cultivées, ni ensemencées pendant les années 1652-1653, à cause de la guerre, du séjour et du passage des troupes sur ces terres, et des dégâts faits par la garnison d’Étampes. Plusieurs terres sont en friche, et il est décédé dans ladite année plus de la moitié des habitants de ladite paroisse des Granges[15]. C’est que, comme une fatale conséquence de la misère, la peste avait envahi toute la région. L’histoire de la peste d’Étampes est une des tristes pages de ce siècle, et la contagion, gagnant de village en village, s’était étendue jusqu’à Dourdan et au delà.

Un homme existait alors, grâce au ciel, né pour être l’apôtre de la charité et de la paix dans ce siècle de grand éclat et de grande pauvreté, Vincent de Paul, ce saint des derniers jours qui eut la passion du bien et le génie de la pitié. Accourant à la nouvelle du désastre, il vint s’établir à Étampes, commença par faire enterrer les morts restés sans sépulture, puis s’attaquant à la racine du mal, organisa des secours, et avec son admirable expérience, prit d’efficaces mesures pour le soulagement des malades et l’alimentation des paysans ruinés. Versant d’une main les riches aumônes qu’il recueillait de l’autre, il s’attacha à relever tour à tour chaque village, à réveiller la charité chez les puissants et le courage chez le pauvre peuple abattu. On le vit d’Étampes passer à Dourdan, où, avec ses faibles ressources, l’Hôtel-Dieu se voyait débordé par la misère[16]. Les trois sœurs de Saint-Lazare que, depuis quatre ans, la reine mère avait obtenues de Monsieur Vincent pour le service des pauvres malades, étaient impuissantes à recueillir tous ceux que le fléau atteignait, plus impuissantes encore à donner du pain aux malheureux habitants des campagnes qui mouraient de faim. Saint Vincent de Paul créa à Saint-Arnould, à Villeconin, ce qu’on appelait des marmites, pour des distributions de soupe et de vivres aux indigents, et la tradition d’un grand dévouement s’est perpétuée dans la contrée à côté du souvenir des grandes douleurs de la Fronde.

  1. « Sa Majesté, dit Sully dans ses Mémoires, me fit rembourser cent cinquante mille livres pour la terre de Dourdan. Je destinois cette somme (avec les cent cinquante mille livres de la terre de Villebon) pour la dot de ma jeune Elle, plus difficile à placer que son aînée, et qui avoit besoin d’un peu d’avantage pour trouver un parti sortable, à cause de quelques incommodités. » Mémoires, t. VIII, p. 276. — Louise de Béthune épousa, 29 mai 1620, Alexandre de Lévis, marquis de Mirepoix, et paya bien mal la tendresse paternelle.
  2. Pierre de Mornay, seigneur de Buhy, frère de Duplessis-Mornay.
  3. De Lescornay, p. 179-181.
  4. Vénérable et discrète personne messire Jacques du Lac, conseiller du roi, aumônier ordinaire de Sa Majesté, prieur du monastère de Notre-Dame de Louye, avaitété, le 30 juillet 1614, député par le bailliage de Dourdan comme représentant ecclésiastique aux États généraux de Paris, avec le bailli Anne de l’Hospital Sainte-Mesme, député par la noblesse, et l’avocat Pierre Boudet, député par le tiers.
  5. Depuis longtemps, et surtout depuis les troubles des calvinistes, il n’y avait point eu de religieux à Louye. En 1614 ou environ, dom Bigal de Lavaur, abbé de Grandmont et général de l’ordre, intenta un procès devant la cour des requêtes du palais à Jacques du Lac, pour le rétablissement de la régularité des religieux dans la maison de Louye. Ce procès venait d’être terminé en 1621 par une transaction, au moyen de laquelle deux religieux avaient été envoyés à Louye pour y célébrer le service divin, avec une pension de 200 livres chacun.

    En 1650, dom Georges Barny, abbé de Grandmont, obtint des lettres de rescision de cette transaction contre Jacques du Lac et Louis du Lac, son successeur, qui, depuis plus de quarante ans, touchaient tous les revenus et ne payaient qu’une rente de 400 livres. Il fut ordonné que le revenu de Louye serait divisé en trois lots : le premier affecté au prieur commendataire, le second aux religieux, et le troisième aux charges. Sur ce, intervint une longue procédure terminée par une transaction de 1657, portant partage des biens de Louye entre le prieur Gabriel Bailli et les religieux. — Inventaire des titres de Louye en 1696.

  6. Ce corps-de-garde, bâtiment d’un seul étage adossé aux fossés, occupait sur la place, à main gauche en entrant au château, l’emplacement sur lequel s’élève aujourd’hui, par suite d’une malheureuse concession, une haute maison qui produit un déplorable effet.
  7. On conserve à la réserve de la Bibliothèque Impériale l’exemplaire de dédicace du petit volume de de Lescornay, relié en maroquin rouge semé de fleurs de lys, et au chiffre de Louis XIII. — C’est par erreur que le P. Lelong, dans sa Bibliothèque historique de la France, cite deux éditions des Mémoires de de Lescornay, une de 1608, et une de 1624.
  8. Frère ainé de l’historien ; il avait remplacé son père, le vieux royaliste.
  9. De Lescornay, p. 210.
  10. Tué plus tard au passage du Rhin, Nicolas de Bautru, comte de Nogent, était un brave soldat, frère du joyeux compère devenu académicien pour ses bons mots.
  11. Registres des échevins de Chartres, 5 septembre 1626.
  12. Invent. de Jean de Serres, t. II, p. 542, in-fol. — Itinéraire des Rois de France, à la suite des pièces justificatives pour servir à l’histoire de France, t. Ier.
  13. Cette magnifique lampe d’or fin ciselé, pesant 23 marcs, avec dôme enrichi de peintures et de dorures, offerte en 1620 par Marie de Médicis, et dont Dourdan payait l’huile, fut volée dans la nuit du 25 juillet 1690 par un mauvais sujet de Chartres, nommé Duhan, tenant à une famille de haute bourgeoisie. Ce vol, qui excita une profonde indignation dans la ville, donna lieu à un procès criminel dont tous les incidents ont été rapportés dans le Magasin pittoresque, année 1853, p. 142, 161, 170.
  14. Quoique engagé à Anne d’Autriche, le domaine de Dourdan est néanmoins affermé, au compte du roi, à Denis Favier, pour six années consécutives, de la Saint-Jean 1646 à la Saint-Jean 1652, moyennant 5,600 livres par an. — Compte rendu par Jacques de La Loy, receveur du domaine pour le roy au bailliage de Dourdan, pour l’année courante, de la Saint-Martin d’hiver 1646 à celle de 1647. — Archives de l’Empire. Q. 1514. Nous empruntons à ce compte et nous donnons à la pièce justificative XV, la liste des noms et des gages des officiers royaux de Dourdan à cette époque.
  15. Archives départementales du Loiret. — Comté de Dourdan — Invent. de Vassal, A. 1384.
  16. Voir, sur l’hospice de Dourdan, le chapitre que nous lui consacrons.