Chronique d’une ancienne ville royale Dourdan/21

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CHAPITRE XXI

LE CHATEAU DE REGNARD À GRILLON ET LA MAISON DU PARTERRE À DOURDAN.


I.

Grillon, nous l’avons dit, est à la porte de la ville. C’est encore Dourdan. Nous avons esquissé l’histoire de cet ancien fief[1], mais nous avons promis à nos lecteurs de les y ramener pour y faire une visite au célèbre personnage qui en était propriétaire durant les dix premières années du dernier siècle.

Il y avait, à cette époque extrême du siècle de Louis XIV, période pleine de convention, de lassitude et de contrainte, un homme qui savait égayer ses contemporains. Il les scandalisait bien un peu par la peinture de mœurs fort équivoques, mais ces mœurs avaient déjà cours à huis clos, et n’attendaient que la Régence pour s’étaler au grand jour. Facile dans ses écrits, il l’était lui-même dans sa vie. Il avait ri avant de faire rire. On riait, on rit encore avec lui. Né dans le même quartier que Molière, sous les piliers des halles, le 7 février 1655[2], d’un père bon bourgeois, riche marchand de salines, Jean-François Regnard, indépendant de position et de caractère, avait promené par le monde sa jeunesse aventureuse, dont le récit est un mystérieux roman. Intrigue galante, voyage sur mer, corsaire, esclavage en Turquie, liberté reconquise par des talents culinaires et des tours à la Gil-Blas, escapade au pôle à travers la Hollande, la Suède et la Laponie : c’était assez, si l’on ajoute quelques bouffonnes parades italiennes, quelques gais proverbes en prose et une risible escarmouche avec le vieux Boileau, pour être à quarante ans l’homme curieux et connu dont plus d’un prince allait savourer, rue de Richelieu, l’intarissable esprit et la bonne table. Avec le Joueur (1696) et le Distrait (1697), la grande comédie en vers avait commencé, et Regnard avait pris place à la suite de Molière.

Dans une partie de chasse faite en compagnie de ses nobles amis pendant un séjour à Bâville chez le président de Lamoignon, ou à l’occasion d’une visite à la famille de l’acteur et auteur Poisson, qui habitait Roinville[3], Regnard rencontra Dourdan. Un jour, durant un orage, sur un rocher de la Baltique, le jeune voyageur, un instant philosophe, « avait jeté la vue sur les agitations de sa vie passée… et conçu que tout cela était directement opposé à la société de la vie qui consiste uniquement dans le repos, et que cette tranquillité d’âme si heureuse se trouve dans une douce profession qui nous arrête, comme l’ancre fait un vaisseau retenu au milieu de la tempête[4]. » Dourdan, sa paisible vallée, apparurent-ils au poëte comme le port qu’il avait rêvé ? La charge de lieutenant des eaux et forêts et des chasses de Dourdan était à vendre, il l’acheta, et le 22 juillet 1699 il acquit la terre de Grillon de la veuve de maître Estienne le Large, contrôleur général de la maison de S. A. R. la duchesse d’Orléans.

Regnard acheta Grillon 18,000 livres. Il paya comptant 8,000 livres et, pour le reste, fit à la veuve une rente de 500 livres.

Gâcon, le poëte sans fard, a fait du château de Grillon une description que la magie des vers ne rend pas suspecte. Le lecteur en jugera :

Après avoir dormi la grasse matinée,
On y vient de Paris dans la même journée,
Et le soleil couchant, un galant pavillon
Annonce au voyageur la terre de Grillon.
Le bâtiment, construit d’une légère brique,
Se trouve en même temps commode et magnifique ;
Un salon le partage, et de chaque côté
Laisse voir un pays dont l’œil est enchanté :
Ici c’est un lointain où la simple nature,
Dans sa diversité se montrant toute pure,
Présente aux spectateurs des vallons, des coteaux
Et des bergers paissant d’innombrables troupeaux.
Sur la droite un parterre, au château faisant face,
Orne de maint arbuste une longue terrasse.

La rivière au-dessus, d’un cours toujours égal,
Remplit jusqu’au gazon les bords de son canal,
Et ses eaux, retombant au bout d’une esplanade,
Au-devant du perron forment une cascade…
Une haute futaie, une longue avenue
Augmentent les appas de cette aimable vue,
Dont le riant aspect et l’agréable plan
Se terminent enfin aux clochers de Dourdan[5].

Prose pour prose, l’acte de vente que nous avons découvert est au moins aussi instructif. On y voit : La maison de Grillon, bâtie nouvellement en 1676, consistant en un pavillon de briques, couvert d’ardoises, avec un perron à deux rampes ; une grande cour avec un autre petit pavillon couvert de tuiles servant de fournil. Jardin devant et derrière la maison, jardins de buis plantés en parterre, arbres fruitiers, arbrisseaux, carrés en potager. Vivier derrière et à côté du plus petit desdits jardins. Basse-cour, avec écurie, vacherie, bergeries, grande grange avec colombier ; le tout situé sur la rivière d’Orge. Des deux côtés de la maison, deux avenues plantées l’une de charmes, l’autre de saules. — Le moulin de Grillon situé sur la rivière au bout des aunaies de Grillon ; les terres, prés, bois et pâturages qui en dépendent : petite garenne de bois taillis, aunaies, chenevière ; pièce de 86 arpents devant la porte de la maison ; — le tout faisant environ 124 arpents[6].

Quant au paysage, on ne saurait en rêver en effet de plus calme : une longue vallée, un modeste cours d’eau, des moissons, des prés, des pentes cultivées, des coteaux couronnés d’un côté par la forêt de Dourdan, de l’autre par les bois de Louye. Au couchant, le détour de la vallée de Sainte-Mesme ; au levant, la ville de Dourdan, ses maisons étagées, sa vieille tour et ses grands clochers.

Regnard, seigneur féodal, avait des vassaux. Quelques braves paysans étaient ses censitaires ; mais lui-même relevait du seigneur du Marais, et dès le 1er décembre 1699 il rendit foi et hommage à Me Charles Hurault pour la seigneurie et le moulin de Grillon[7]. Pour une autre portion, il était sous la censive du prieur de la paroisse Saint-Pierre. Il y avait encore un demi-quartier de pré pour lequel revenaient à la fabrique Saint-Germain 9 sols parisis de rente foncière, le jour de la Saint-Remy ; et Regnard en passa solennellement une reconnaissance le 6 juillet 1700[8].

En règle avec ses voisins, Regnard s’occupa de conduire gaiement sa vie. Il avait quarante-quatre ans, plus de fortune que n’en ont d’ordinaire les poëtes, une philosophie de cynique mitigé qui lui permettait d’aimer à la fois le plaisir, l’étude, les copieux soupers, les délicats festins de l’esprit, les gaillards compagnons et la bonne société. Grillon devint, en peu de temps, le rendez-vous de la jeunesse spirituelle et élégante des environs. M. de Lamoignon y venait familièrement et amenait avec lui la foule toujours renouvelée des aimables et nobles invités de Bâville. Regnard avait plus d’un agrément à offrir à ses hôtes : comme lieutenant des eaux et forêts, il était le maître et le guide des belles chasses des environs. Le marquis d’Effiat, gouverneur de la ville et château de Dourdan, séjournait quelquefois jusqu’à quinze jours de suite à Grillon pour courre le cerf. En passant le soir sur le chemin de Sainte-Mesme on pouvait entendre, derrière les murs des communs, les aboiements des meutes se mêler aux joyeux rires et aux accords des violons. Car on faisait de la musique chez le poëte, et de la musique exquise. Deux demoiselles de ses amies, des plus belles, dit un contemporain, et des plus spirituelles, « qui ont fait longtemps l’ornement des spectacles et des promenades de Paris, » Mlles Loyson, musiciennes excellentes, passaient là les beaux jours et faisaient les honneurs du lieu. Regnard a peint la vie de Grillon dans Le Mariage de la Folie, où, sous le nom de Clitandre, il reçoit les compliments de son ami Éraste :

De tous les environs la brillante jeunesse
A te faire la cour donne tous ses loisirs :
Tu la reçois avec noblesse,
Grand’chère, vins délicieux,
Belle maison, liberté tout entière,
Bals, concerts, enfin tout ce qui peut satisfaire

Le goût, les oreilles, les yeux ;
Ici le moindre domestique
A du talent pour la musique.
… Les hôtes même, en entrant au château,
Semblent du maître épouser le génie.
Toujours société choisie ;
Et ce qui me paraît surprenant et nouveau,
Grand monde et bonne compagnie[9].

Si Regnard s’amusait à Grillon, il y travaillait beaucoup. Jetant, de sa retraite, un coup d’œil railleur sur le monde plus ou moins corrompu de son siècle, il continuait à en peindre les mœurs dans une suite d’œuvres comiques. Trop peu moral pour être moraliste, il ne s’avisait pas de donner des leçons, il ne flétrissait aucun travers. En ce sens, il restait bien au-dessous de Molière, son maître, dont le masque a un côté sérieux, tandis que celui de Regnard rit toujours et ne sait réellement faire que cela — si franchement, à la vérité, et de si bon cœur, qu’on a quelque peine à s’en formaliser. Du cabinet de Grillon, dont on cherche vainement la place aujourd’hui dans l’herbe des prés, et où Regnard avait pendu, dit-on, ses chaînes de captif qui lui rappelaient peut-être celles de la belle Elvire, sont sorties successivement les pièces que tout Paris applaudissait :

Démocrite — cinq actes, en vers, joué pour la première fois le 12 janvier 1700.

Le Retour imprévu — un acte, en prose — 11 février 1700.

Les Folies amoureuses — trois actes, en vers, précédés d’un prologue en vers libres et suivis d’un divertissement intitulé le Mariage de la Folie — 15 janv. 1704. — Le plus gai des morceaux du répertoire, celui qu’on reprend le plus volontiers encore aujourd’hui.

Les Ménechmes ou les Jumeaux — cinq actes, en vers, avec prologue en vers libres — 4 déc. 1705.

Le Légataire universel — cinq actes, en vers — janvier 1708. — Chef-d’œuvre d’entrain et d’esprit, mais d’une morale aussi peu scrupuleuse que possible.

La Critique du légataire — un acte, en prose — 19 fév. 1708. — Justification que l’auteur crut devoir faire de son œuvre auprès d’un public qui éprouvait quelques scrupules à goûter des personnages aussi effrontés.

C’est encore là que Regnard composa le récit des curieux voyages qu’il avait faits à l’âge de vingt-six ans, en compagnie de ses deux jeunes amis, MM. de Corberon et de Fercourt, en Hollande, en Suède et en Laponie. L’auteur, comme il le dit, « s’était frotté à l’essieu du pôle, » y laissant une inscription latine restée célèbre ; il était revenu par la Pologne et par l’Allemagne et, tout en badinant, avait fort bien vu, fort bien retenu toutes choses et mêlé à de sceptiques railleries des observations justes et souvent scientifiques.

Dix années s’écoulèrent ainsi. Regnard avait pris pied dans le pays. Il était devenu « capitaine » du château de Dourdan et le roi venait de le pourvoir de la charge de « bailli d’épée » au siége royal de Dourdan, en remplacement du comte de l’Hospital. Regnard avait dépassé la cinquantaine : si son esprit ne s’alourdissait pas, sa corpulence augmentait, et quand on le voyait sortir dans sa voiture, par une des belles avenues de Grillon, on se rappelait le valet du Joueur, disant dans son rêve de fortune :

J’aurais un bon carrosse à ressorts bien liants ;
De ma rotondité j’emplirais le dedans…

Il est vrai que Regnard aimait passionnément la chasse et prenait souvent un violent exercice en courant la forêt. Mais, non moins violemment altéré, il criait au retour comme Crispin :

Bonne chère, grand feu ! que la cave enfoncée
Me fournisse, à pleins brocs, une liqueur aisée !

Si la philosophie est une science hygiénique, ce n’est pas positivement celle de la secte d’Épicure. Regnard a beau y vanter son régime :

Je me suis fait une façon de vie
A qui les souverains pourraient porter envie ;
Faire tout ce qu’on veut, vivre exempt de chagrin,
Ne se rien refuser, voilà tout mon système,
Et de mes jours ainsi j’attraperai la fin.

Ce fut la mort qui l’attrapa. Il finit subitement le 4 septembre 1709. Voltaire prétend qu’il mourut de chagrin : il paraît que ce fut d’une indigestion. En digne héritier de Molière, il croyait peu aux médecins. Un jour, vers la fin de la belle saison, se sentant incommodé après un copieux repas, il demanda, dit-on, à un de ses paysans quelles drogues il employait pour purger ses chevaux, et les envoyant chercher à Dourdan, il les avala. Saisi de douleurs aiguës, il serait mort suffoqué dans les bras de ses valets. Suivant une version réputée plus croyable, il prit une médecine après laquelle il eut l’imprudence d’aller à la chasse, et de boire au retour, tout en sueur, un grand verre d’eau à la glace. Nous sommes témoin que, dans le pays, la tradition de la médecine de cheval a persisté. Ce serait, il faut en convenir, une dernière bouffonnerie.

Le jeudi 5 septembre eurent lieu à Dourdan les obsèques de Regnard, qui fut enterré au milieu de la chapelle de la Vierge de l’église Saint-Germain sa paroisse, en présence du curé, l’abbé Titon, qu’on avait envoyé chercher en toute hâte. Voici son acte d’inhumation tel qu’il a été conservé sur le registre des sépultures de Saint-Germain[10] :

« L’an de grâce mil sept cent neuf, le cinq septembre, a été inhumé, au milieu de la chapelle de la Vierge de cette église, le corps de maître Jean-François Regnard, après avoir reçu le dernier sacrement de l’Église : cy devant conseiller du roy, trésorier de France à Paris ; et depuis lieutenant des eaux et forêts en la maîtrise de Dourdan, capitaine du château dudit lieu et pourvu par le roy de la charge de bailli au siége roïal de Dourdan ; âgé de soixante et deux ans, — en présence de monsieur maître Charles Marcadé, conseiller du roy, maître ordinaire en sa chambre des comptes à Paris, neveu du défunt ; de monsieur Pierre Vedye, conseiller du roy, son lieutenant général civil, criminel et de police au siége roïal de Dourdan, et de monsieur Michau, conseiller du roy, lieutenant de la maîtrise au dit Dourdan, qui ont signé avec nous prieur-curé de Saint-Germain du dit Dourdan.

(Et ont signé :)
« Vedye, Marcadé, Michau, Titon. »

En marge du registre est écrit :

« Enterrement de M. Regnard, né à Paris en 1647. »

À la table on lit :

« Jean-François Regnard, garçon, fameux poëte. »

Voilà tout l’éloge biographique — il est assez piquant d’ailleurs — que Regnard a reçu jusqu’ici dans la localité. On chercherait en vain dans la chapelle de la Vierge de Saint-Germain une pierre ou un mausolée. Bien que Regnard ait été un très-médiocre paroissien, nous comptons réclamer et pensons obtenir, puisqu’on restaure l’église, une petite inscription reproduisant au moins l’acte de décès qu’on vient de lire.

Le château de Grillon fut vendu, et c’est encore à un acte de notaire que nous empruntons un dernier détail qui intéressera peut-être ceux qui se donnent tant de peine pour arriver à connaître la famille de Regnard.

Les héritiers, qui avaient accepté la succession « sous bénéfice d’inventaire, » se hâtèrent de céder (le 13 mars 1710) la maison, le moulin et les terres de Grillon pour 21,000 livres et le mobilier pour 2,000. Nous voyons figurer dans le contrat de vente :

La sœur de Regnard : dame Jeanne Regnard, veuve de Pierre Marcadé, conseiller, secrétaire du roi.

Ses neveux et nièces : Pierre Bellavoine, et Marthe Bellavoine, femme de Sr Clapisson d’Ullin, seigneur de Chartrettes, fils et fille d’Anne Regnard, femme de Pierre Bellavoine, juge des consuls de la ville de Paris. — Louis Marcadé, avocat au parlement, fils de Marthe Regnard, femme de Siméon Marcadé, bourgeois de Paris[11].

C’est le marquis de Magny, fils du célèbre antiquaire et administrateur M. Foucault, qui acheta Grillon. Si le lecteur veut tourner quelques feuillets de ce livre, il verra comment, par une bizarre destinée, la maison du poëte tomba entre les mains d’un autre personnage, poëte aussi à ses heures, et comment l’architrésorier, prince Lebrun, duc de Plaisance, traduisit l’Iliade et la Jérusalem délivrée dans le cabinet du comique Regnard.

II.

Vers 1725, Michel-Jacques Lévy, conseiller du roi, trésorier-payeur de la Chambre des Comptes, bailli des bailliage et comté de Dourdan, entreprit de se créer dans la ville une habitation digne de sa grande fortune. Il venait d’acheter en 1723, de messire Élie-Guillaume de l’Hospital, comte de Sainte-Mesme, la terre de Rouillon avec ses arrière-fiefs de Semont, Liphard, le Moulin-Grousteau, Cens-Boursier, les Jorias, etc., qui enveloppaient dans leur censive une grande partie de la ville, et principalement les quartiers de Saint-Pierre et d’Étampes et les champtiers situés au levant de Dourdan. M. Lévy était devenu, en fait, le véritable seigneur de Dourdan. Comme étendue et importance, sa censive et sa justice ne le cédaient en rien à celles du duc d’Orléans. Il tenait de sa famille des maisons et des terrains derrière l’église et la porte Saint-Pierre[12]. On ne pouvait souhaiter une plus agréable situation ni un plus bel horizon ; c’est là qu’il fit élever sa demeure.

La principale façade, tournée au levant et s’appuyant d’un bout à la sacristie de l’église Saint-Pierre, se composait, suivant le goût du temps, d’un pavillon central couvert d’ardoises et de deux avant-corps surmontés d’une terrasse à l’italienne, avec balustres de pierre. De beaux vases sculptés et garnis de fleurs décoraient ces balcons ; un grand salon à deux cheminées occupait le centre au rez-de-chaussée. Une aile en retour, faisant face au midi, se terminait par une des tourelles de la porte Saint-Pierre, dont le toit pointu et élevé faisait pendant au clocher de l’église qui semblait être la chapelle du château[13]. Une esplanade en terrasse régnait devant les bâtiments, soutenue par le mur de la ville, qui d’un bout à l’autre coupait la propriété et séparait l’habitation des jardins. C’était pour M. Lévy une très-fâcheuse servitude ; il sut trouver le moyen de s’en affranchir. Le siége de la justice de Rouillon, installé dans l’intérieur de la ville, offusquait le duc d’Orléans. Ce fut l’occasion d’un échange de bons procédés. M. Lévy transporta sa justice hors des murs, et le duc d’Orléans lui concéda, moyennant un sol de rente par toise, les cinquante-sept toises de mur qui le gênaient, avec le droit de faire un parapet à hauteur d’appui. En dehors du mur, régnait le fossé de la ville, de trois toises de large, dans lequel passait le chemin montant de la rue Grousteau à la porte Saint-Pierre. Concession en fut également faite à M. Lévy, et, comme c’était barrer le chemin qui menait aux fontaines Saint-Pierre et Grousteau, il s’engagea à donner au faubourg Saint-Pierre la jouissance du puits de sa basse-cour. Quant au rempart de neuf pieds de large qui courait à l’intérieur du mur, le duc d’Orléans le concédait avec le reste, à la condition de livrer passage au besoin pour faire la ronde. M. Lévy devenait ainsi seul maître sur son terrain, en enclavant une portion du périmètre de la ville et en interceptant la communication de deux quartiers.

Des héritages appartenant à la fabrique Saint-Pierre occupaient une partie de l’emplacement dont M. Lévy voulait faire son parc ; il les acheta[14]. La rue des Bordes, qui de la porte Saint-Pierre gagnait le carrefour de la Croix-Rouge, était un voisinage incommode ; elle fut acquise maison par maison, supprimée et remplacée par une belle avenue d’ormes. Exécuté, dit-on, d’après un dessin laissé par Lenôtre, le parc s’encadra tout naturellement dans le vaste et charmant paysage qui le domine de toutes parts. Au premier plan, de hauts pilastres de grès partageaient l’horizon. Un grand parterre formé de gazons bordés de plates-bandes de fleurs s’étendait au-dessous de la terrasse. Des ifs bizarement taillés, comme on le faisait alors, s’échelonnaient symétriquement jusqu’au rond-point central d’où partaient, en éventail, de nombreuses allées bordées de charmilles qui divisaient les taillis en une foule de compartiments. Au fond, était ce qu’on appelait le labyrinthe, entre-croisement d’allées ingénieusement tracées pour amuser en les égarant les pas du promeneur[15]. Une grande allée d’ormes, terminée par une salle de danse et une échappée sur la campagne, servait de perspective aux fenêtres du corps principal. À côté de la grille qui s’ouvrait près de la porte Saint-Pierre, une fausse façade à l’italienne avec grande porte et murs de briques donnait accès dans la basse-cour et dans les bâtiments élevés sur l’emplacement de dix maisons de la rue des Bordes, pour servir d’orangerie, de ménagerie, etc. À la suite, sur le chemin de Roinville, un taillis clos de treillages était peuplé de daims et de chevreuils. Au midi, séparé par la rue Grousteau, un vaste terrain, circonscrit par des canaux, servait d’annexe au parterre comme fleuriste et comme potager.

Cette belle résidence, où l’on reconnaît tout d’abord les goûts et la mode du temps, fut, à la mort de M. Lévy[16], vendue par sentence de licitation du Châtelet de Paris (3 décembre 1738) et acquise des héritiers par Mme Madeleine-Angélique de la Brousse, femme de M. Thibault de la Brousse, comte de Verteillac. M. de Verteillac, né en 1684, gouverneur et grand sénéchal du Périgord, pourvu du gouvernement de la ville et château de Dourdan, avait épousé en 1727 sa cousine germaine. Mme de Verteillac, plus jeune que son mari de trois ans, était une femme d’un esprit charmant. Un grand nombre de gens de lettres recherchaient sa société[17].

Une compagnie intelligente et distinguée se donna souvent rendez-vous au château du Parterre, devenu château de la Brousse, et de belles fêtes y furent offertes. Le 27 septembre 1744, jour du Te Deum à Dourdan pour le rétablissement de la santé du roi Louis XV, des illuminations, un grand souper et un bal de nuit réunirent au Parterre l’élite de la ville et des environs. Mme de Verteillac mourut à Dourdan le 21 octobre 1751, et, dans le Mercure de janvier 1752, une lettre de Lévesque de Burigny, de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, lui rendit un dernier et touchant hommage[18].

Le comte de Verteillac survécut à sa femme jusqu’en 1778 et mourut à Dourdan au mois de juillet.

Leur fils, César-Pierre de la Brousse, marquis de Verteillac, né en 1729, succéda à son père dans ses charges de Dourdan, comme dans celles du Périgord ; il avait passé par les divers grades de l’armée et était devenu maréchal des camps et armées du roi. En 1772, il avait acheté, avec son père, la terre de Sainte-Mesme de Gallucey de l’Hospital. Sa fille, mariée au prince de Broglie de Rével, le dernier des grands baillis d’épée de Dourdan, rappelait, par l’esprit et le bon sens, la comtesse sa grand’mère, et c’est dans son salon et sous son influence qu’eurent lieu, aux dernières heures de l’ancien régime, les conférences de plusieurs des représentants de la noblesse de Dourdan.

Le Parterre, bien qu’habité, s’ouvrait souvent aux Dourdanais à l’occasion de fêtes publiques, et toute la population s’y pressait. Nos grand’mères se souvenaient encore de s’y être promenées le soir, au milieu d’une foule nombreuse, et d’avoir vu la femme du lieutenant général au bailliage passer et repasser dans la grande allée, la queue de sa robe portée par des laquais. Les jardins étaient alors admirablement entretenus, à en juger par le dessin du marquis d’Argenson dont nous avons parlé[19]. L’aile du Parterre faisant face au midi avait été prolongée en 1768, sur l’emplacement d’une des tourelles de la porte Saint-Pierre, et les grands potagers qui s’étendaient de l’autre côté de la rue Grouteau avaient reçu et portaient naguère encore le nom de jardins de la Brousse.

Par suite de l’émigration du marquis de Verteillac, ses biens furent séquestrés en 1791 Le Parterre fut livré au public, les bâtiments furent convertis en caserne pour loger les réquisitionnaires, et, au milieu de l’aristocratique jardin, s’éleva pendant quelques années une éminence en terre et gazon servant aux fêtes de l’Être suprême et aux cérémonies patriotiques. Peu d’années après, le fils du marquis de Verteillac, qui n’avait pas quitté la France, rentrait en possession du Parterre, et le vieux marquis y mourait en 1805.

Francois-Gabriel-Thibault de Verteillac par contrat dressé devant Me Ganzère, le 27 janvier 1809, céda à la ville la propriété du Parterre moyennant 41,300 francs. La somme fut divisée en 45 actions, acquises par divers particuliers, et une société, dite du Parterre, fut chargée de gérer l’immeuble. La mairie et les services publics y furent installés, mais l’ancien propriétaire se réserva la jouissance d’une partie de l’habitation, et nous verrons M. de Verteillac, maire de Dourdan pendant les difficiles années de l’invasion étrangère, mériter la reconnaissance des Dourdanais par son énergique attitude[20].

Le Parterre était devenu le rendez-vous favori des habitants : sous l’Empire et la Restauration, il fut en grande vogue. Les jours de fête à la foire Saint-Félicien, pendant les beaux dimanches de l’été, des danses en plein air s’organisaient sous les grands ombrages, et la bourgeoisie ne dédaignait pas d’en prendre sa part. Quand la garde nationale fonctionna avec un entrain dont on se souvient encore, c’est au Parterre qu’eurent lieu les parades et les exercices, et le centre du jardin nivelé et gazonné devint le champ de Mars de Dourdan. C’est aujourd’hui le champ de foire. Au Parterre ont lieu toutes les réjouissances publiques. On y célèbre la Saint-Félicien, on y proclame la rosière, on y tire les feux d’artifice, et les vieillards viennent s’y promener avec les enfants.

Il y a six ans, la ville désira avoir la pleine propriété du Parterre. De généreux citoyens abandonnèrent alors gratuitement leurs actions, et la ville, autorisée par décret du 10 janvier 1863, ouvrit un emprunt, immédiatement couvert, de 16,000 fr. en 160 obligations 5 pour 100, remboursables en treize années, à partir du 1er avril 1863. Dourdan est assuré ainsi de conserver toujours, avec un large emplacement pour ses services publics, un parc magnifique ouvert à toute heure à ses habitants[21].

  1. Voir chapitre XIII, § 3, p. 141.
  2. Voir, sur l’époque controversée de la naissance de Regnard, la lettre du sagace commissaire de police Beffara. — Œuvres de Regnard, édit de Crapelet, 1822, in-8.
  3. Raymond Poisson, mort à Paris en 1690, et après lui son fils et ses petits-fils, à la fois auteurs et acteurs, divertirent le siècle par leur verve comique et leurs rôles de Crispins, où ils excellaient. François-Arnoul, petit-fils de Raymond, s’appelait Poisson de Roinville.
  4. Voyage en Laponie.
  5. Gacon, le poëte sans fard, épître xviii, à MM. de Clerville et Rongeault. 1701, p. 176.
  6. Archives du château du Marais.
  7. Archives du Marais.
  8. Archives de l’église Saint-Germain. — « Fut présent, par-devant François-Guillaume de l’Hospital, marquis de Sainte-Mesme, bailli des ville, bailliage et comté de Dourdan : Jean-François Regnard, ancien trésorier de France, conseiller du roy et de S. A. R. Monsieur, lieutenant en la maîtrise des eaux et forêts de Dourdan, demeurant à Paris, proche et hors la porte de Richelieu, estant de présent en son chasteau de Grillon, paroisse de S. Germain de Dourdan, lequel a reconnu et confessé estre tenant, détempteur, propriétaire et pocesseur d’un demy quartier de pré scize proche le moullin de Grillon, tenant des deux costez et des deux bouts à luy à cause dudict moullin de Grillon, comme ayant acquis ledict moullin avec le chasteau dudict lieu et deppendances, de damoiselle Marguerite de Bonnière, veuve de deffunt messire Estienne Lelarge de Rays, vivant conseiller du roy et de S. A. R., maistre des requestes du conseil de sadicte Altesse royalle, et sçayt de vray que l’œuvre de la fabrique de S. Germain dudict Dourdan a droict de prendre et percevoir, par chacun an, le jour de S. Remy, 9 sols parisis de rente fontière, qui font unze sols 3 deniers, au moyen du bail et adjudication dudict demy quartier de pré qui a esté faict en ce bailliage par les marguilliers de ladicte fabrique, en présence et du consentement des maire et échevins de la ville de Dourdan, et de M. le procureur du roy audict bailliage, à messire Guillaume Dugué, cy-devant propriétaire dudict moullin de Grillon, en date du 8 may 1565. Il s’oblige à payer la rente, dont la première année écherra la S. Rémy prochain 1700. — Faict au chasteau de Grillon, après midi, le 6 juillet 1700, en présence de maistre Denis Mallard, pratitien, et Fr. Roger, tailleur d’habits, demeurant à Dourdan, et ont signé avec eux Regnard et Rousseau, notaire. »
  9. Dufresny, le spirituel auteur, venait, dit-on, quelquefois. M. Febvé a fait jouer au Vaudeville, 13 février 1808, et imprimer la même année : Regnard et Dufresny à Grillon, ou la Satire contre les maris, vaudeville en un acte qualifié fait historique, mais plein d’anachronismes.
  10. Une copie de cet acte fut envoyée le 1er juin 1821, par M. Moulin, maire de Dourdan, à Beffara, qui l’avait demandée. Le patient investigateur a prouvé que Regnard était né non pas en 1647, mais le 8 février 1655, et que, par conséquent, il était mort non pas à 62 ans, mais à 54 ans 6 mois 27 jours.
  11. Archives du Marais.
  12. Déclarations de Jean-Baptiste Lévy du 31 octobre 1684, et de Jacques Chevallier et Mathurin Cordille du 16 octobre 1683.
  13. La façade du levant mesure 18 toises 2 pieds, celle du midi 13 toises.
  14. Moyennant 210 livres de rente annuelle et perpétuelle de bail d’héritage. 23 février 1729. Archives de l’église.
  15. Il existe à la Bibliothèque impériale une gravure qui représente un véritable dédale et qui porte cette légende : « 4o volume des Jardins. Labyrinthe exécuté à Dourdan, chez M. de Verteillac. » — Collection topographique : Seine-et-Oise, Rambouillet, IV, 5. — M. de Verteillac remplaça M. Lévy.
  16. M. Lévy fut enterré dans l’église Saint-Pierre.
  17. Mademoiselle L’Héritier lui avait dédié, en 1718, son ouvrage des Caprices du destin, et en 1732 sa traduction en vers des Épîtres héroïques d’Ovide.
  18. Mme de Verteillac écrivait avec autant de solidité que d’agrément, mais on n’a conservé de ses opuscules qu’une lettre « sur les beautés et les défauts du style, » adressée à Rémond de Saint-Mard, dans les œuvres duquel elle a été insérée en tête du tome III de l’édition de 1750.
  19. Conservé à la bibliothèque de l’Arsenal.
  20. Une heureuse circonstance a permis, l’an dernier, à la population de Dourdan, de fêter Mme la duchesse de La Rochefoucauld-Doudeauville, fille du marquis de Verteillac, le maire de Dourdan. Elle a bien voulu couronner la rosière. Accompagnée de son excellent frère, M. le marquis de Verteillac, elle a reçu dans le Parterre qui fut son berceau l’accueil le plus sympathique et le plus empressé.
  21. Outre les bâtiments où sont installés la mairie, la justice de paix, la caisse d’épargne et plusieurs fonctionnaires de la commune, un bel appartement est occupé par un locataire de la ville. Le nom de M. Pellenc, ancien préfet, est entouré à Dourdan de trop d’estime, et il y rappelle trop de bonnes œuvres pour que nous l’omettions ici.