Chronique d’une ancienne ville royale Dourdan/22

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CHAPITRE XXII

LES PRISONS


Les monuments ont, comme les hommes, des revers de fortune et de mobiles destinées ; les vieilles forteresses éprouvent surtout d’étranges décadences. Solidement édifiées pour la défense, dans des siècles de lutte, elles cessent d’être utiles à l’âge du pouvoir absolu. On les détruit ; ou, si on les laisse debout, la justice répressive s’en empare et le château-fort devient prison. C’est le sort du château de Dourdan à partir de la fin du xviie siècle[1].

Les anciennes prisons de Dourdan étaient jadis dans la rue de l’Abreuvoir, appelée alors rue de la Geôle[2]. Les ducs d’Orléans, qui n’habitaient pas le château, trouvant que le donjon était la plus sûre des prisons et la plus facile à garder, le firent aménager en conséquence. La rue qu’on désignait encore, vers 1640, sous le nom de rue de la Geôle, ne fut donc plus vers 1690 que la rue de la Vieille-Geôle. La nouvelle geôle, c’était la grosse tour.

Isolé par les fossés, relié à l’extérieur par une simple passerelle du côté de la porte de Chartres, séparé de la cour du château par un mur et une barrière qui formaient une sorte de préau où s’élevait la demeure du geôlier, le donjon, avec ses deux étages et son faux plancher, offrait trois pièces superposées. Puissants barreaux de fer aux moindres ouvertures, épaisses et doubles portes de chêne avec guichets et formidables verrous, toutes les sûretés furent prises. L’escalier qui de la salle haute conduit à la plate-forme, le puits, construit avec la tour dans l’épaisseur du mur, furent soigneusement bouchés et murés. Le grand corps de cheminée qui règne du haut en bas, d’abord intercepté par deux gros barreaux, parut une communication dangereuse entre les divers étages et finit par être condamné. La terrible casemate munie d’un escalier de grès fut elle-même convertie en obscur cachot[3].

Voilà l’imposante et solide prison qu’avait en perspective le malfaiteur qui tombait sous la juridiction de Monsieur le lieutenant criminel au bailliage de Dourdan. L’auditoire royal où se prononçait la sentence avait été transporté dans le château même ; le trajet n’était pas long. Nous n’entretiendrons pas le lecteur d’une foule de pauvres diables qui firent connaissance avec le donjon de Dourdan, mais nous croirions omettre une page curieuse d’histoire locale, si nous ne rapportions pas, avec quelques détails, deux ou trois drames judiciaires qui eurent là leur dénouement et ont laissé dans le souvenir de la population des traces déjà légendaires : causes vraiment célèbres dans la contrée, qui surexcitèrent au dernier point l’intérêt de nos pères et dont les pièces originales ont été presque toutes entre nos mains.

Les sorciers de Dourdan[4]. — Vers 1740, il courait par la Beauce d’étranges bruits. Dans les marchés, dans les cabarets, on se répétait à l’oreille qu’il y avait à Dourdan des sorciers qui étaient en communication avec le diable et avaient le secret de lui faire donner ou découvrir des trésors.

Plus d’un paysan hochait la tête d’un air incrédule, mais rentrait chez lui fort préoccupé, et sans en rien dire à ses voisins, se décidait à faire le voyage de Dourdan, pour consulter Monsieur Jean-Baptiste Potin et ses deux ou trois acolytes. Ce n’était pas chose aisée d’obtenir de ces puissants personnages qu’ils se déterminassent à faire une évocation ou appel, et une femme de Chartres leur avait vainement offert 2,500 livres pour venir chez elle. Le rendez-vous était souvent fort loin : un nommé Henri Moutier, de Saint-Arnoult, avait dû aller jusque dans le parc de Versailles, conduisant sa charrette attelée de cinq chevaux et chargée de six poinçons vides destinés à rapporter le trésor. En général les appels se faisaient aux environs de Dourdan, à minuit, dans quelque lieu écarté. C’était dans un champ de fèves, derrière la chapelle Saint-Laurent ; c’était encore dans la « cave de Bistelle » ou bien dans une cave de Rochefort ou de Bullion, ou dans un cabinet de l’auberge du sieur Masseau, à Rambouillet, chez qui le diable avait élu domicile. Il ne fallait pas un mince courage pour assister aux évocations, car il s’y passait des choses effrayantes. À la clarté de six chandelles, et après avoir brûlé des parfums dont on était presque asphyxié, Potin faisait des cercles avec une baguette, puis il s’écriait par trois fois d’un ton de maître : « Astaroth, je te fais commandement de la part du grand Dieu vivant et de la main de gloire que tu aies à paraître devant moi ! » Et alors le diable se montrait sous la figure d’un ours, ou bien sous celle d’un homme vêtu de noir ou de blanc avec une mitre d’or, d’argent et de pierreries sur la tête, quelquefois seul, quelquefois accompagné d’une cinquantaine de diablotins. Astaroth était exigeant : il fallait faire un pacte de renonciation au baptême, se piquer le doigt avec une épingle et signer avec son sang. Le diable signait de son côté avec de l’encre sur un tapis brillant comme du feu. Alors il indiquait un jour pour livrer le trésor, se faisait payer son voyage, faisait sonner son argent dans des barils à harengs et disparaissait. Quelquefois Astaroth était méchant, mordait, égratignait et battait les assistants.

Il fallait aussi une patience éprouvée et une bourse déjà bien garnie pour tenter pareille aventure. Il était indispensable de se procurer un exemplaire du livre « des Quatre Princes, » paraphé du diable ; il fallait payer en attendant minuit le souper de la compagnie, payer les chandelles et les parfums, payer après minuit les quittances et les engagements, de Dourdan aller à Rochefort, de Rochefort à Rambouillet ou à Chartres, ou ailleurs, suivant le lieu indiqué pour la livraison du trésor. Le diable apportait une statue d’or, les assistants, ne pouvant la partager, demandaient de l’argent monnayé, et c’était à recommencer. Le plus difficile, dans certaines occasions, c’était de trouver un prêtre en habits sacerdotaux, qui voulût bien se charger des péchés de trente ans et saisir le diable avec une étole ou un cordon bénit pour lui faire rendre des engagements ou des papiers de succession perdus. On n’avait pas d’autre ressource alors que d’aller chez le curé de Bullion, le sieur d’Enfert, qui ne refusait pas son service, mais qui le faisait singulièrement attendre.

Or il arriva qu’au commencement de juin 1744, Martin Lorry, meunier à Sonchamp, fut un peu moins patient que les autres. Il s’agissait pour lui d’un trésor de vingt millions, caché dans un vieux château ; Astaroth le traînait de rendez-vous en rendez-vous, et l’appel définitif n’arrivait pas. Lorry en était déjà pour plus de mille livres de voyages du diable, de parfums, de régals à Potin et consorts chez Trouvé, Barré, Guérot, cabaretiers de Dourdan, et chez tous les aubergistes de la contrée. Il causa un peu et reçut des confidences inquiétantes : Moutier de Saint-Arnoult avait aussi déboursé mille livres ; son voisin Louis Coudron, le vigneron, avait payé tant de voyages qu’il en était réduit à coucher sur la paille, et Masseau l’aubergiste à se faire homme de peine ; Jaudon, l’arpenteur de Rambouillet, avait donné douze cents livres et de plus sa fille en mariage à un des sorciers pour le mettre dans ses intérêts ; Laroche, de Saint-Arnoult, avouait cent cinquante livres ; Lair, de Bullion, en avait déboursé six cents. — Personne n’avait rien reçu.

L’abbé Buchère, curé de Sonchamp, reçut quelques doléances de son paroissien, il écrivit à M. Védye, lieutenant général de Dourdan, et l’affaire prit une autre tournure. Les lieutenants généraux ne croient pas aux sorciers. Une enquête fut faite, Lorry servit d’espion, et la cabale fut découverte. Les sorciers de Dourdan n’étaient que des escrocs ou des fous. Potin avait passé sa vie à jeter des sorts et à prétendre guérir de la colique hommes et bêtes avec des herbes ; il avait déjà fait un bon séjour à Bicêtre. Clespe, jardinier, lui servait de compère ; plusieurs autres Dourdanais partageaient la recette comme complices. D’autres, d’abord dupes, étaient entrés dans la compagnie, et l’un d’eux s’était chargé de faire Astaroth. Un père Antonin, sous-prieur de l’abbaye de Clairefontaine, pauvre tête séduite par l’espérance du cardinalat, avait sacrifié pour cela son pécule de 700 livres et était devenu séducteur pour le regagner. Quant au sieur d’Enfert, c’était un vieux fou qui recevait chez lui une foule de bergers et de vauriens et était le scandale de sa paroisse et la désolation de ses supérieurs. — Les prétendus livres mystérieux montrés aux braves gens n’étaient simplement que des almanachs, et un grimoire à demi brûlé fut repêché dans la rivière par des laveuses. Quand la chose fut ébruitée, il se trouva dans la contrée plus de trois cents témoins à charge. Les sommes reçues par les sorciers atteignaient un chiffre considérable et l’on murmurait les noms de plus de vingt bourgeois des meilleures familles de Chartres qui attendaient encore des trésors.

Grande fut l’émotion de la population de Dourdan quand, sur un mandat d’amener de M. le lieutenant général, les sorciers, escortés par la maréchaussée, firent leur entrée dans la grosse tour, et quand on vit pendant de longues journées à la barre de l’auditoire, ces personnages redoutés répondre de leurs méfaits, tout comme des voleurs. C’est par des huées que Potin, Cléspe et compagnie furent salués le 22 août 1744 quand ils montèrent en charrette, pour faire le voyage de Bicêtre, avec le brigadier Carpentier, porteur des lettres de cachet paraphées du roi. — Ce qui n’empêcha pas plus d’une bonne âme de se signer en les voyant partir, et de saluer bien bas quand vint à passer nombre d’années après quelqu’un d’entre eux, sorti, à la prière d’une grande dame, de « l’hospital général de la bonne ville de Paris. »

Brunet le parricide. — Les monstres sont souvent célèbres comme les grands hommes. On parla pendant plus de cinquante ans à Dourdan de Brunet, le plus féroce des prisonniers de la grosse tour, qui avait assassiné à la fois, le 30 sept. 1755, sa mère, servante du prieur des Granges-le-Roy et le prieur lui même, chez qui il avait été élevé. En exécution de la sentence du lieutenant criminel de Dourdan, le misérable fut, le samedi 17 janvier 1756, jour de marché, au milieu d’une foule énorme, conduit avec un écriteau devant le portail de Saint-Germain pour y faire amende honorable et y avoir le poing droit coupé. Torturé sur la place, et prenant plaisir, dit-on, à son propre supplice, rompu vif, il expira sur la roue et ses cendres furent jetées au vent[5].

La bande de Renard[6]. — Vers 1760, une terreur indicible régnait dans Dourdan et dans tous les environs au sujet d’une bande de voleurs et d’assassins qui désolait le pays. Ils commettaient des crimes jusqu’aux portes de la ville ; presque en même temps on entendait parler de leurs méfaits aux extrémités de la Beauce ou du pays chartrain ; on les croyait loin, ils reparaissaient à l’improviste pour disparaître encore. Leur chef s’appelait Renard. On racontait des choses étranges de son audace et de son adresse à se déguiser. Véritable cauchemar des cavaliers de la maréchaussée de Dourdan, il leur avait joué des tours qui tenaient du prodige. À la porte du château, au cabaret devant l’église, il avait eu le front de venir boire avec eux, d’exciter leurs imprécations contre Renard, puis de se démasquer tout à coup, de sortir en les défiant, et de s’enfuir comme le vent sur son petit cheval volé au facteur de Vitry, tandis que les gendarmes culbutaient l’un après l’autre sur la selle de leurs chevaux dont Renard avait coupé les sangles avant d’entrer. Capitaine d’une véritable armée, Renard jouissait en souverain de son impunité, décidait à sa fantaisie les expéditions et donnait des saufs-conduits. Sa tête fut mise à prix, et il fallut les justices combinées de toute la contrée pour le saisir lui et sa troupe (19 janvier 1764).

Ils étaient trente-six, qui défilèrent chargés de chaînes dans la cour du château de Dourdan pour être incarcérés dans la grosse tour. De toutes parts on vint voir passer, comme des animaux malfaisants, ces êtres redoutés, aux sobriquets mystérieux et bizarres : Renard, encore terrible sous les fers, Tournetalon, le Lapin, le Parisien-Bancal, Soubriat, le Soldat, le Bâtard, Va-de-bon-Cœur, le Petit-Étienne, Dur-à-Cuire, etc. Il y avait aussi des femmes : la petite Chartraine, Suzanne, Marie-Anne, etc. Tous furent écroués dans les trois étages de la tour. Au rez-de chaussée, deux cachots séparés avaient été organisés pour les séquestres. Dans la salle haute, rangés en cercle le long des parois, attachés à d’énormes anneaux, Renard, Soubriat et les plus terribles vivaient côte à côte, enchaînés comme des bêtes, à peine éclairés par l’unique fenêtre trois fois grillée. Durant de longs mois, l’instruction se poursuivit, scrupuleusement conduite par M. Roger, le nouveau lieutenant général de Dourdan, assisté de M. Bajou, lieutenant particulier et assesseur criminel, et de M. Odile de Pommereuil, avocat et procureur du roi au bailliage. Chaque jour, à plusieurs reprises, dans la salle basse de l’auditoire, quelqu’un des prisonniers était amené chargé de fers devant ses juges. Audition de témoins, confrontations, interrogatoires, tout se passait avec la solennité impitoyable de l’ancienne justice. La question arrachait aux accusés des cris ou des blasphèmes, quelquefois des révélations ; les réponses sur la sellette, au premier, au second, au troisième coin ou sur le terrible matelas, étaient enregistrées par le greffier, et quand le prévenu, épuisé par des heures de torture chaque jour répétée, était réintégré dans sa prison, l’interrogatoire « derrière le barreau » ne lui permettait pas d’échapper au juge. L’ennui gagna Renard, la vermine le rongeait ; on le trouva nu et libre dans son cachot il avait brisé ses fers, il dit que ses chaînes le gênaient. On riva plus solidement ; il se fit un jeu de rompre son attache : un petit caillou, un éclat de brique lui suffisaient pour commencer une entaille, et sa force herculéenne faisait le reste. Cela se sut dans Dourdan et les habitants eurent peur. Le donjon était redouté comme la cage d’un dompteur de monstres. Des sentinelles veillaient et la garde bourgeoise faisait ronde la nuit sous les ordres du sieur Flabbée.

Le 6 juillet 1764, vers minuit, la patrouille cria à l’alerte. En passant devant la porte du château, elle avait vu courir dans l’ombre cinq prisonniers qui s’enfuyaient et gagnaient les rues tortueuses du bas de la ville. La grande porte du château était entr’ouverte ; le geôlier dormait. En un instant, les voisins furent debout. Les cinq accusés avaient forcé cadenas et barrières ; l’un d’eux, qui était parvenu à se cacher dans un tas de paille du préau à l’heure de la promenade, avait du dehors aidé les autres.

Le 21 du même mois, dans la nuit, le tocsin sonnait à la fois aux deux paroisses de la ville, et quand M. le lieutenant Roger parut sur la place, il trouva les habitants en armes qui cernaient le château et faisaient serment de ne laisser sortir personne. Il y avait révolte générale des prisonniers de la tour ; il ne restait plus qu’une seule porte à forcer. La foule envahit la cour et s’arrêta pleine de stupeur. Les trois étages du donjon ne faisaient plus qu’un ; toutes les chaînes, toutes les fermetures avaient été rompues, et les rebelles réunis montaient et descendaient du haut en bas. M. Roger fit enfoncer la porte que les assiégés avaient barricadée avec les portes dégondées des cachots, et il y eut dans l’escalier un vrai combat. Des pierres, arrachées aux murs et roulées d’un étage à l’autre, descendaient avec fracas sur les marches étroites et brisaient les pieds des intrépides gendarmes. Le maçon Pierre Daubroche, l’exempt et quatre cavaliers de Dourdan, le brigadier de Chartres, Paul-Henry Flabbée, commandant de la garde bourgeoise, plusieurs citoyens de la ville avaient dû se retirer l’un après l’autre, tout sanglants et les jambes blessées. De deux heures du matin jusqu’à neuf heures, la lutte dura. Tout à coup, l’on vit paraître sur la plate-forme de la tour, dont ils avaient trouvé l’escalier en perçant le mur, plusieurs prisonniers qui brandissaient et montraient une barre de fer qui leur avait servi à tout briser. Attaquant alors les puissantes assises du couronnement, ils firent tomber sur la foule d’énormes blocs et en lancèrent jusque sur les maisons de la rue de Chartres. Les habitants furieux montèrent dans le clocher de l’église et tirèrent de là des coups de fusil sur les rebelles qu’on parvint à dompter ainsi, à saisir, à faire sortir dans le préau où la population les garda jusqu’à la réparation des cachots.

Huit jours après, une idée vint à Renard : mettre le feu aux portes. Une lame de couteau cachée dans un livre de prières, un caillou, de la paille, et le feu prit ; mais la fumée donna l’éveil. Les habitants revinrent en masse ; tout fut étouffé. Une semaine plus tard, le 10 août, second incendie, seconde alerte. Renard, derrière ses murailles, savait encore troubler la ville.

Toute l’année 1764, l’hiver, le printemps 1765 se passèrent ainsi. Un conflit s’était élevé entre les juridictions de Dourdan, de Bâville, d’Orléans, à cause des territoires sur lesquels les crimes avaient été commis. Le roi, par lettres patentes du 13 oct. 1764, avait évoqué à son conseil les procédures commencées et les avait toutes renvoyées au bailliage de Dourdan, seul chargé de l’instruction et du jugement sauf appel. L’heure de la justice arriva. Le jour s’était fait en partie sur la mystérieuse vie des accusés, et une série de crimes avérés se déroulait devant le public : assassinat de cinq personnes dans la nuit du 26 au 27 septembre 1763, au hameau de la Villeneuve, paroisse de Sermaise sous Dourdan ; — assassinat de Pierre Meunier dit Pilon, à Corbreuse ; — meurtre à coups de coutre de charrue de plusieurs personnes au Plessis-Saint-Benoît, près d’Authon, — à Jouy, — à Cély, — près de la Ferté-Aleps, avec des détails dont nous dispenserons nos lecteurs ; — dix vols à coups de pistolets et de bâtons sur les grands chemins, — dix vols par effraction, — trente-deux vols de grains et de bestiaux dans des fermes, — tout autour de Dourdan, à Liphard, à Marchais, Corbreuse, Groslieu, Saint-Martin de Brétencourt, Houdebout, Ablis, Boinville, etc., — presque en même temps, dans des régions toutes différentes, aux environs de Rambouillet, de Houdan, de Pithiviers, de Jouy, de Gonnesse, de Meaux, etc.

Les trente-six accusés des prisons de Dourdan étaient tous plus ou moins coupables et ils n’étaient pas les seuls. Vingt-deux contumaces avaient échappé aux poursuites et leurs signalements étaient dans toutes les bouches, car parmi ces fugitifs il y avait encore d’illustres bandits comme la Blette, le Blond-Comtois, Sans-Regret, le Petit-Lorrain, le Gros-Auvergnat, le hideux Prince-de-Beauce, etc.

Le 22 août 1765 M. Roger rendit la première sentence contre les chefs. On comptait sur leurs derniers aveux. L’appel à la cour éloigna de Dourdan pour plusieurs mois les hôtes de la grosse tour, devenus ceux de la Conciergerie.

En mars 1766, l’odieuse cohorte était ramenée au complet. La sentence avait été de tout point confirmée par arrêt de la cour du 26 février. L’exécution appartenait à Dourdan. Dourdan vit un horrible spectacle. Un échafaud se dressa sur la place du Marché, et, pendant six jours, les 10, 11, 13, 14, 17 et 18 mars, au milieu des malédictions de la foule toujours renouvelée, sept hommes y montèrent l’un après l’autre : Renard, Soubriat, le Lapin, le Soldat, Tournetalon, le Breton et le Petit-Parisien. Chaque matin, durant une semaine, la cruelle opération se répéta. Torturé pendant de longues heures, le patient se laissait arracher quelques lambeaux de révélations que le greffier écrivait sous le nom de testament de mort. Puis, à coups de barres de fer, on lui rompait reins, cuisses, bras et jambes, et on l’étendait la face en l’air sur une roue pour y vivre « tant qu’il plairait à Dieu[7]. » Sur le soir, quand le dernier soupir était rendu, la populace ivre de vengeance et de sang suivait l’exécuteur des hautes œuvres qui, d’après la sentence, portait jusqu’à plusieurs lieues le corps mort, sur les grands chemins, là ou le crime avait été commis[8].

En juillet, sur la même place, le Bâtard fut pendu.

En septembre, le hideux spectacle du mois de mars recommença pendant trois jours, pour le Petit-Étienne, Va-de-bon-Cœur et Dur-à-Cuire, et cette fois la foule que la vue des tortures rendait cruelle, chantait pendant les heures du supplice une atroce complainte imprimée à Chartres et distribuée par un marchand de chansons, ignoble dialogue des trois malheureux avec leurs camarades morts, et avec Mandrin et Cartouche dans les enfers. Une immense risée se mêla à toutes ces horreurs quand le bourreau, en vertu de la sentence, attacha seize tableaux représentant seize prévenus absents, rompus et roués en effigie, sur seize potences plantées autour de la place.

Nouvelle instruction pendant l’hiver, nouvelles sentences, nouveaux voyages à Paris et retour à Dourdan du reste de la troupe, pour les procédures et les appels de la cour. En février 1768, Linas et le Parisien-Bancal, condamnés aux galères à perpétuité, faisaient le tour de la ville une corde au cou, fustigés nus à tous les carrefours et marqués d’un fer chaud sur les deux épaules. C’était le dernier acte de ce drame sanglant de trois années.

Les autres accusés, condamnés à diverses peines, furent dispersés. Confiscation avait été prononcée contre les victimes en faveur du duc d’Orléans « seigneur apanagiste de ladite ville de Dourdan. » La justice croyait avoir consciencieusement rempli sa tâche. M. Roger, épuisé de fatigue, était prié de donner sa note des frais de procédure, de voyages, d’instruction, etc. Son addition de trois pages se terminait par ce modeste total : « des lettres de noblesse. » La cour le remplaça par des chiffres et envoya de l’argent.

Si, malgré notre répugnance, nous avons insisté sur ce triste sujet, c’est que, possédant des détails authentiques, nous avons vu quelque intérêt à faire connaître un des derniers procès de l’ancienne justice, une des dernières applications d’un système pénal depuis longtemps odieux à la société française et peu de temps après modifié par l’abolition de la torture.

La bande d’Orgères. — C’est pour mémoire seulement que nous rappelons ici cette illustre société de bandits, qui n’est pas autre chose que celle de Renard continuée et reformée par ses successeurs, mais dont le rendez-vous n’est plus précisément Dourdan. Après le supplice de Renard, la bande émigra dans la forêt de Montargis en chantant : « Dedans Dourdan ils sont méchants… » Les crimes atroces recommencèrent, et le fameux Robillard, le nouveau chef, pris et condamné par jugement prévôtal de Montargis, paya sa dette envers la justice le 13 septembre 1783 avec soixante-dix de ses compagnons qui se partagèrent la roue, le gibet et les galères. La bande n’était pas détruite ; Fleur-d’Épine, issu de Renard, la reconstitua plus terrible que jamais. Ces parias du crime, avec leurs mœurs étranges, leur code barbare, leurs mariages sommaires, leurs rites immondes et leurs parodies sociales, s’étaient cantonnés dans les bois de Saint-Escobille et exploitaient les vastes espaces et les hameaux écartés de la Beauce. Connus et redoutés sous le nom de « chauffeurs, » parce qu’ils brûlaient lentement les pieds de leurs victimes pour obtenir des révélations de trésors, ils ne s’inquiétaient pas si la révolution avait changé les bases de la société, et, terroristes indépendants, ils suivaient la fortune du Rouge d’Auneau et de ses satellites. Le siècle, en commençant, finit leur histoire, et le 12 vendémiaire an IX (30 octobre 1800) la guillotine de Chartres dévora coup sur coup les vingt et une têtes des derniers chefs. Ces brigands du siècle passé sont déjà légendaires, et le roman s’est emparé de cette chronique sinistre dont Dourdan peut fournir le premier et le plus émouvant chapitre[9].

Prison départementale (1791). — Converti en maison de détention, le château de Dourdan garda cette triste destination pendant près de trente ans. La Révolution y envoya autant de suspects que de coupables. Le Directoire, l’Empire y firent enfermer les malfaiteurs du département. Cinq à six cents prisonniers occupaient à la fois les bâtiments conservés. À gauche, toute l’aile de M. de Sancy appartenait aux femmes dont l’infirmerie sortait sur la terrasse. À droite, l’ancien grenier à sel et la grosse tour étaient réservés aux hommes. Dans la cour, en face de la porte principale, une haute muraille séparait les deux quartiers. Adossés de chaque côté à cette muraille, de grands ateliers avaient été construits, et d’autres hangars, faisant face à l’entrée, régnaient de la tour du couchant à la grosse tour, pour le travail des prisonniers. Ce travail consistait à filer de la laine, à éplucher du coton, à tisser des toiles et des étoffes, à fabriquer des bas au métier. Un atelier spécial et important était destiné à la confection des bijoux de nacre, dont le produit atteignait chaque année un chiffre assez considérable.

Une compagnie de vétérans, casernée à la communauté, veillait au maintien de l’ordre et à la sûreté des prisons. Chaque matin, ils faisaient sur la place une petite parade, tandis qu’une bonne sœur de l’hospice, suivie d’une voiture à bras, apportait la soupe, que le père Léger, le géôlier, distribuait aux prisonniers. C’est le tableau que se sont amusés, de leurs fenêtres, à reproduire à la plume ou à l’aquarelle, avec des effets de perspective plus ou moins burlesques, plusieurs des pauvres captifs[10].

La Restauration amena quelques détenus politiques. Les dames de la ville se souviennent d’avoir vu avec compassion, à la fenêtre d’une tourelle, les fils de l’amiral Bruix, qui se distrayaient en regardant les fidèles se rendre à l’église.

Quand il s’agit, en 1818, de transporter à Poissy la prison de Dourdan, des réclamations s’élevèrent dans la ville. C’est qu’avec la prison, des fonctionnaires s’éloignaient, et c’est que les prisonniers eux-mêmes étaient un produit. Une prison même peut laisser des regrets. Nous croyons Dourdan aujourd’hui consolé ; mais, à cette heure encore, sur les lèvres de beaucoup de gens, l’ancien nom revient souvent, et le château, c’est la prison[11].

  1. Nous ne parlons pas ici des illustres captifs politiques, comme la reine Jeanne ou le sire de La Hire, qui furent détenus au château, et dont nous avons entretenu nos lecteurs.
  2. La rue de la Geôle actuelle, ainsi désignée depuis moins d’un siècle, en souvenir de sa voisine, qui avait perdu son nom, était la rue de la Motte-Gagnée.
  3. Voir le devis d’adjudication au rabais de réparations à faire aux prisons de Dourdan, 22 octobre 1710. — Archives de l’Empire. O. 20436.
  4. D’après la correspondance manuscrite de la Subdélégation de Dourdan avec l’Intendance d’Orléans et de l’Intendance avec le Ministère.
  5. Son supplice est rapporté par Denisart, comme exemple de la peine des parricides.
  6. D’après deux in-folio manuscrits contenant toutes les pièces du procès de Renard, que nous avons retrouvés dans les greniers de M. Roger, et qui seront déposés à la mairie.
  7. Un retentum accordait, comme une grâce, à quatre des malheureux d’être secrètement étranglés s’ils vivaient plus de six heures sur la roue.
  8. Les corps des cinq premiers furent portés sur le chemin de Sermaise, en face le hameau de la Villeneuve, — celui du Breton au-dessus du village des Granges, — celui du Petit Parisien au-delà de la forêt, sur la route de Saint-Arnoult, près d’un bois qui s’appelle encore le Bois Parisien.
  9. Hist. des brigands d’Orgères, par Leclair. Chartres, in-12, brumaire an VIII. — Hist. de la bande d’Orgères, par Coudray-Maunier. Chartres, 1858, in-16. — Roman d’Élie Berthet, etc.
  10. Quelques personnes à Dourdan possèdent de ces lavis qui se vendaient au profit des artistes. Le moins mauvais, signé d’un nommé Batton, au commencement du siècle, appartient à M. Michaut, qui l’a mis à notre disposition avec une grande obligeance. C’est ce dessin dont notre habile graveur, M. Gaucherel, a exécuté le fac-simile scrupuleusement exact que nous offrons au lecteur.
  11. La grosse tour a servi de prison communale ; elle a aussi servi de prison de passage jusqu’en 1852. La salle basse garde provisoirement sur son enduit une foule de noms, de croquis, de devises, de tirades en vers et en prose, et le fidèle signalement de soldats de toutes armes envoyés aux compagnies de discipline, toujours « bien à tort. »