Chronique d’une ancienne ville royale Dourdan/23

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CHAPITRE XXIII

LE MARCHÉ AUX GRAINS


Du jour où un centre de population se forma à la place qu’occupe Dourdan, c’est-à-dire au seuil d’un immense territoire spécialement préparé par la nature pour la culture des céréales, à proximité de la capitale, et comme sur les confins de la production et de la consommation, cette ville dut être évidemment un des rendez-vous des laboureurs, un des entrepôts de leurs produits. La première vallée qui se creusait au-dessous de la vaste plaine était un silo tout ouvert aux flots de grains qui s’amassaient sur les plateaux. De là, le moindre chemin le long du moindre cours d’eau les conduisait de vallée en vallée jusqu’à Paris, la grande ville toujours affamée. C’est ce qui devait arriver pour la vallée de l’Orge, et pour Dourdan qui la commande, assis sur le mince ruisseau dont le nom est emprunté au grain même qu’on lui fait moudre.

Ce rôle de magasin à blé et de grenier d’abondance que Dourdan partageait avec Étampes et Chartres revient souvent, comme on a pu le voir, dans la suite de cette histoire. C’est le secret de l’importance qui s’attache à Dourdan à presque toutes les époques, c’est aussi celui de presque tous ses malheurs. Chaque fois que des factions rivales se disputèrent la possession de la capitale ou de ses abords, leur premier intérêt, comme leur premier soin, fut d’assurer ou d’enlever à Paris le pain qui le faisait vivre, aux troupes en campagne la ration qui leur permettait de combattre. Que ce soient Bourguignons ou Armagnacs, Anglais ou Français, royalistes ou ligueurs, armées du roi ou de la Fronde, Dourdan ne manque jamais d’être pris et repris comme entrepôt agricole, comme « pierre au laict de la capitale, » comme centre d’approvisionnement « d’où les Parisiens ont de tout temps soulé tirer une partie de leur nourriture. »

À l’époque où nous sommes parvenus, c’est-à-dire à celle qui prépare le régime moderne et qu’il est intéressant d’étudier dans ses détails, le marché de Dourdan nous apparaît plein de mouvement et de vie, mais sous le coup de terribles menaces de perturbation et de décadence. Des vices locaux dans l’entretien des communications, des concurrences occasionnées par de nouveaux marchés, une suite de disettes dues aux rigueurs du ciel ou aux fautes des hommes, des troubles apportés par l’esprit nouveau et de nouvelles lois dans les antiques traditions de la routine et du monopole, des orages nés des premiers souffles d’une envahissante liberté, donnent une physionomie agitée, souvent douloureuse, à des transactions qui, malgré leur caractère pacifique, ont, de tout temps, emprunté quelque chose d’inquiet aux exigences de l’appétit humain et aux impatiences de la faim.

Si nous consultons les documents laissés par l’intendance, cette administration tout à la fois centrale et locale, et nous ne parlons pas seulement ici des mémoires généraux des intendants, mais de la correspondance quotidienne et permanente de la subdélégation de Dourdan avec les intendants d’Orléans, nous voyons que le marché de Dourdan est toujours, à la fin du xviie siècle, avec Saint-Arnoult et Rochefort, le seul marché d’une élection qui embrassait soixante-sept paroisses presque toutes uniquement agricoles. Bien qu’il faille tenir compte de l’intérêt qu’un certain nombre de ces paroisses situées aux limites de la circonscription avaient à fréquenter les marchés d’Étampes et de Janville pour des raisons de voisinage, ou même celui d’Orléans pour quelques avantages de circonstance et de spéculation, c’est à Dourdan, chef-lieu de l’élection, centre fiscal et judiciaire, siége de l’administration et de la police, plus tard de la gabelle, que les cultivateurs et laboureurs, en même temps que les marchands et commissionnaires, trouvaient à la fois le plus d’avantage, d’occasion, de garantie et de commodité à se rendre. C’est donc à Dourdan que la plus grande partie des grains produits par l’élection aboutissait pour se répartir suivant les besoins de la région ou trouver un débouché extérieur.

Nous avons recherché quelle pouvait être durant la période que nous étudions la moyenne de la production, de la consommation et de l’exportation de cette élection, et voici les renseignements que nous avons trouvés à ce sujet :

Blé. — L’élection contient environ 100,000 arpents de terres labourables, dont un tiers chaque année se repose, un tiers est ensemencé en grains mars et un tiers en blé, soit, pour le blé 33,333 arpents qui produisent, année commune, chacun 5 septiers mesure de Dourdan (ou 7 hectol. 50, pesant environ 1,150 livres), ce qui fait 166,665 septiers (249,998 hectol.).

Il faut prélever sur ces 166,665 septiers :

1o La semence : 3 minots par arpent ; soit, à 4 minots par septier, 25,000 septiers (37,500 hectol.).

2o La nourriture de 24,000 personnes environ. Cette nourriture peut être évaluée pour une année à 3 septiers par individu, donnant, à raison de 180 livres de pain par septier, 540 livres, ou une livre et demie par jour. Mais ces 3 septiers par individu ne doivent être portés qu’à 2 ½ en blé, l’orge entrant en général pour 1 ½ dans la fabrication du pain. Soit, pour 24,000 personnes, 60,000 septiers (90,000 hectol.).

Si nous réunissons à ces 60,000 septiers les 25,000 septiers de semence, nous obtenons une consommation de 85,000 septiers (127,500 hect.) à prélever sur la production totale de 166,665. Le reste, c’est-à-dire 81,665 septiers (122,497 hect.), forme l’excédant qui doit trouver sur les marchés un débouché extérieur.

Comme nous venons de le dire, une bonne partie de ce blé passe par le marché de Dourdan.

Avoine. — Ce qu’on appelle dans le pays la « charrue » équivaut à 90 arpents ; pour faire valoir une charrue, on compte en moyenne 3 chevaux, soit pour les 1,111 charrues que contient l’élection 3,333 chevaux. Les 180 minots (67 hectol. ½) auxquels d’ordinaire on évalue la nourriture annuelle de chaque cheval donnent un total de 599,940 minots ou 149,985 septiers (224,977 hect. ½). Chaque année, 30,000 arpents environ sont ensemencés en avoine, et comme le produit de chaque arpent est en moyenne de 20 minots (5 septiers ou 7 hectol. ½), la production totale ne dépasse pas 600,000 minots (150,000 septiers ou 225,000 hect.), c’est-à-dire, équivaut juste à la consommation. Il n’y a donc pas lieu d’exporter de l’avoine en dehors de l’élection, et s’il s’en trouve sur les marchés, elle provient des petits cultivateurs ou des personnes ecclésiastiques qui perçoivent en grains les dîmes ou champarts tant du pays que des environs.

Fixé de temps immémorial au samedi, le marché aux grains de Dourdan se tenait chaque semaine entre la halle et le château, devant l’église, exactement comme aujourd’hui.

La mesure employée sur ce marché, connue sous le nom de mesure de Dourdan, différait plus ou moins de la mesure adoptée soit à Paris, soit aux environs.

C’était d’abord le muids, composé de 12 septiers.

Le septier (1 hectol. ½), composé de 2 mines ou de 4 minots et pesant environ 230 livres en bon froment.

Le minot, mesure usuelle, formé de 3 boisseaux.

Le boisseau, qui se trouvait être ¹⁄₁₂ du septier[1].

Les 100 minots qui formaient le muids de Paris faisaient 2 muids 4 minots de Dourdan.

La même mesure était usitée pour le blé et pour l’avoine.

Tous les blés se mesuraient à Dourdan au minot, coupé au rouleau grain sur bords. Le septier ou 12 boisseaux de Dourdan ne remplissait que 11 boisseaux ½ de Paris. Le septier d’avoine de Paris était le double de celui de Dourdan.

La mesure de Saint-Arnoult et de Rochefort, comparée à celle de Dourdan, était moindre de ¹⁄₂₄ pour le blé et l’avoine.

Celle d’Étampes, pour le blé seulement, était de ⅛ plus forte ; on y nommait le septier sac.

À Janville tous les grains se vendaient par sac, mines et minots. Le sac faisait 3 mines ; les 12 sacs un muids de Dourdan, plus un minot ou ¹⁄₄₈[2].

La question du mesurage a toujours joué sur les marchés un rôle important. À Dourdan, plus que partout ailleurs peut-être, elle a eu ses péripéties et son histoire, et elle peut, si on l’étudie dans ses détails, fournir des documents intéressants pour la connaissance du mouvement général du marché de notre ville.

L’antique et proverbiale bonne foi de nos pères n’empêchait pas, paraît-il, dès les xve et xvie siècles, des abus de confiance très-graves dans la vente des grains. Ajoutons que la royauté à court d’argent, voyant un moyen de battre monnaie, saisit l’occasion de créer les offices de mesureurs, dans un édit daté de janvier 1569.

Charles IX rappelle que, par différentes ordonnances, l’intégrité du mesurage des grains a été quelque temps sauvegardée, mais il ajoute : « Depuis que les troubles et guerres civilles qui ont eu cours et pulullé en ce dit royaume et qui n’ont apporté avec soi que tous changemens, la justice étant anéantie et méprisée entre les marchands tant forains qu’étrangers, fréquentans les foires et marchés de notre dit royaume et au lieu de ce beau titre et honneur de fidélité qui reluisoit entre eux, étant possédez d’une avarice et ambition, ne tâchant qu’à tromper et decevoir notre pauvre peuple, vendant leur bled à fausses mesures contre et au préjudice desdites ordonnances, pour à quoi pourvoir et couper chemin auxdits abus et malversations, sçavoir faisons…, avons créé et créons…[3]. »

Un nouvel arrêt fiscal de 1620, portant attribution d’hérédité de l’office de mesureur, vint en compléter le monopole. L’office de mesureur héréditaire fut adjugé à Dourdan, par les commissaires généraux, à Daniel Debats, moyennant 682 livres, avec droit de percevoir 2 sols par septier de froment et 1 sol par septier d’autres grains. Mais ici un conflit s’éleva. La fabrique de l’église Saint-Germain possédait déjà de temps immémorial, comme on sait, un droit d’un sol par septier. C’était son revenu le plus net ; les marguilliers s’émurent, et finalement rachetèrent pour 1000 livres, du sieur Debats, son office et ses droits. Louis XIII, par lettres patentes datées de Fontainebleau, mai 1634, confirma l’ancien droit de l’église et y unit et incorpora le nouveau. C’était donc 2 sols par septier de froment, méteil et seigle, 1 sol par septier d’orge et d’avoine que le vendeur devait payer pour le mesurage. Ajoutons-y 1 sol par septier pour le plaçage qui revenait au duc d’Orléans, seigneur de Dourdan, et qui se percevait en général par la même personne.

Les minots, ou mesures, dont le nombre primitif de 4 fut porté à 13 en 1687, et plus tard à 14, étaient soigneusement jaugés et on se rappelle que l’étalon en cuivre rouge était déposé sous clef, dans l’armoire de la sacristie, avec les objets précieux.

La possession du droit de mesurage fut plus d’une fois pour l’église la cause de contestations et de procédures. Nous avons vu ailleurs l’effroi causé aux fabriciens par les prétentions du sieur Félix, fermier du domaine en 1731, la panique des habitants assemblés, les sentences du bailliage, les adjudications entravées, les requêtes au duc d’Orléans, voyages à Paris, arrêts contradictoires du conseil, et finalement la justice rendue à la paroisse[4].

La perception de ce droit s’adjugeait aux enchères pour deux années, et pour six à partir de 1764. Après sentence d’autorisation, rendue au bailliage, la publication se faisait le jour du marché par un huissier à cheval, assisté du trompette, dans toutes les rues et carrefours, puis était affichée à la porte de l’auditoire et au poteau servant de pilori sur le marché à l’avoine. Huit jours d’avance, les curés des paroisses Saint-Germain et Saint-Pierre, et des paroisses voisines, la lisaient au prône de la messe paroissiale. L’adjudication se faisait le samedi, à l’issue de l’audience du bailliage, en l’auditoire royal, après lecture et affichage du cahier des charges en dedans et au dehors, au plus offrant et dernier enchérisseur, à l’extinction de trois feux. Moyennant ce bail, l’adjudicataire avait, de par le roi, le droit, qui nous semble aujourd’hui exorbitant et antiéconomique, de percevoir la taxe du mesurage « sur tous les grains et farines vendus soit au marché, soit sur montrés, dans les rues ou maisons de la ville, faubourg et banlieue, sans que sous aucun prétexte les marchands, laboureurs et fermiers, puissent se refuser à l’acquit desdits droits. »

Les charges imposées à l’adjudicataire étaient nombreuses, beaucoup avaient trait à l’entretien du culte, de l’église et de ses abords, et nous en avons parlé ailleurs. Il devait, en outre, tenir décemment le cimetière, payer comptant, avec le prix de son bail, 40 livres à l’Hôtel-Dieu et 200 livres par an pour le pavage devant l’église ou dans le marché (convention de nov. 1748). Une obligation qui, de tout temps, lui avait été imposée et qui avait été, de tout temps aussi, une source de procès avec les marguilliers, était l’entretien « des chemins et avenues de la ville et marché de Dourdan. » Si le lecteur, que ce genre d’études intéresserait, voulait se donner la peine de jeter un coup d’œil sur le tableau suivant des principaux prix d’adjudication du droit de mesurage que nous avons patiemment extrait d’une liasse de baux, faits pendant deux siècles par l’église, il aurait une assez juste idée du mouvement de notre marché :

Années
1595 (1 sol par septier) 181 écus.
1600 56  écus, 30 sols tournois.
1610  612  liv. t.
1620 650
1645 (2 s. par septier) 1,363
1655 1,512
1660 1,925
1662 1,513
1665 2,000
1671 2,290
1685 2,940
1689 3,566
1695 4,680
1699 5,268
1701 5,120
1705 4,000
1707 3,154
1709 2,500
1713 2,600
1715 3,604
1717 3,756
1721 3,840
1723 4,012
1727 3,568
1729 2,780
1732 2,820
1734 3,570
1736 3,350
1738 2,800
1741 2,400
1750 2,125
1764 3,520
1770 3,750
1776 3,560
1782 2,620

À première vue, on est frappé de la progression continue et de l’immense développement qui s’opère pendant tout le xviie siècle et s’arrête juste au xviiie. Très-faible au commencement du règne de Henri IV, après tous les malheurs de la Ligue, presque stationnaire sous Louis XIII, le mouvement s’est décuplé à la fin de la première partie du règne de Louis XIV. C’est l’apogée du marché de Dourdan.

En prenant pour base seulement le nombre de septiers représenté par le prix payé par l’adjudicataire, évidemment beaucoup trop bas puisqu’il faudrait pouvoir tenir compte de son bénéfice, de l’exemption pour les grains des privilégiés, de la différence de taxe pour les menus grains, etc., c’est une somme tout à fait minima de 52,680 septiers (ou 79,025 hectol.) qui, à raison de la taxe maximum de deux sols le septier, passait par les minots des mesureurs de Dourdan dans une seule année, en 1699. On sent là le résultat des réformes commerciales de Colbert, de la création des routes, et surtout de l’accroissement effrayant de la consommation de Paris dont Dourdan n’est pas loin.

Peu à peu Dourdan perd son avantage. La facilité des communications tourne à son détriment. Les grains affluent de toutes parts et de très-loin vers la capitale, et Dourdan commence à s’apercevoir pour la première fois qu’il n’est pas sur une grande route, quand les cultivateurs, las de ses mauvais chemins, se détournent et vont ailleurs. Pour la fabrique de Saint-Germain qui s’endormait dans la quiétude d’un revenu toujours croissant, pour la ville tout entière qui se laissait bercer par le rêve d’une prospérité indéfiniment progressive, le réveil fut terrible ; de grands sacrifices furent tentés ; mais il était trop tard. Toute la France demandait à partager le bénéfice. Les beaux jours de privilége et comme de monopole des marchés voisins du centre étaient passés. Les efforts que fit alors Dourdan n’en sont pas moins intéressants à étudier, car ils sont une preuve de plus qu’à l’initiative née d’un intérêt particulier sont dus presque tous les perfectionnements et les progrès.

Dès 1705, voyant tomber de 1,200 livres le bail du mesurage, l’église réclame de son fermier l’entretien du chemin des Granges et des issues de la ville. En 1708, les habitants assemblés, consternés de voir le chiffre baisser de 2,300 livres, s’interrogent l’un l’autre et s’avouent que le mauvais état de leurs chemins engage chaque jour les cultivateurs à prendre la direction d’Étampes, de Rambouillet et de Montlhéry. D’une commune voix ils votent l’entreprise directe par la fabrique de la réparation des routes, avec une taxe sur le fermier, et décident immédiatement de paver en pierrotis les chemins, avenues et entrées de la ville les plus mauvais, notamment le chemin qui vient de Beauce en passant par la Villeneuve[5]. Aussi, de 1713 à 1723, le taux du fermage remonte et le marché de Dourdan retrouve, bien qu’incomplétement, son ancienne vogue.

La vigilance se ralentit en raison de la prospérité, et en 1729 un déficit égal au premier reparaît. Cette fois le duc d’Orléans, seigneur de Dourdan, propriétaire du droit de placage et d’une foule de redevances du commerce, s’en inquiète pour son compte et contribue, en 1732, d’une somme de 500 livres, à l’édification d’un pont de pierre à la porte d’Étampes, au nivellement et au repavage du faubourg. — C’est d’après son désir qu’on entreprit, en avril 1734, la construction du grand chemin réunissant Dourdan à Saint-Chéron, dans la direction de Paris. Ce travail se faisait par corvée. Les habitants de Dourdan et des environs donnaient deux jours par semaine. Les laboureurs et ceux qui avaient des chevaux étaient chargés des arrivages de sable, de pavés et de terre. Vers 1739, le roi libéra les habitants de leurs corvées à cause de la misère des temps, et l’entrepreneur fut obligé de prendre des gens de journée, pour achever le chemin, qui s’arrêta à Roinville en 1741 Ce ne fut qu’en 1755 qu’on le termina jusqu’à Dourdan, encore n’était-ce qu’en pierrotis et non en pavé.

De septembre 1750 à 1753, toute la corvée se porta sur le chemin des Granges. C’était le point décisif. Du village des Granges, où se croisaient le chemin d’Étampes et celui de la Beauce, le trajet jusqu’à Dourdan était devenu littéralement impraticable. Au sortir de Dourdan, la route, passant au pied de la chapelle Saint-Laurent, suivait le long des bois une pente abrupte, vulgairement appelée la Testée des Granges, et rejoignait le haut du village. Profondément raviné par les eaux qui descendaient de la plaine et charriaient les sables, le chemin était devenu comme le lit d’un torrent et des précipices s’y étaient creusés au point d’engloutir hommes et chevaux, comme le malheureux Jérémie Michau, dont on parlait alors avec pitié, qui, en revenant de Dourdan à la brune, avait été brisé avec tout son attelage. La direction de la route fut totalement changée ; côtoyant le bas de la butte des Jalots, elle s’éleva doucement à mi-côte et atteignit les Granges à l’autre extrémité, c’est-à-dire à la sortie du village, au point de jonction de la route d’Étampes[6]. Comme précisément, à la même époque, celle-ci avait été améliorée et raccourcie par les soins du seigneur de la Forêt, qui avait fait adoucir la montagne de la Forêt-le-Roy, et comme en même temps la route d’Authon au-dessus des Granges avait été refaite par corvée, les abords de Dourdan se trouvaient libres dans toutes les directions et les arrivages parfaitement facilités. C’est à M. Védye, lieutenant général et subdélégué, à son intelligent et actif dévouement, à son influence auprès de l’intendance, que la ville dut ces importantes améliorations.

La place même du marché fut aussi l’objet d’une restauration complète, car on ne voulait rien négliger pour attirer les chalands. Cette place n’avait jamais été pavée et son nivellement laissait beaucoup à désirer. En juin 1747, on entreprit, en face du portail de l’église et le long des fossés du château, des terrassements qui baissèrent le sol et amenèrent la découverte d’un cimetière et d’anciennes substructions. Par ordonnance du 12 avril, l’intendant avait commandé à tous les habitants et journaliers sujets à corvée de voiturer les grès et le sable nécessaires pour établir une bande pavée de la rue de Chartres au portail de l’église. C’est devant ce portail qu’on fit descendre le marché à l’avoine, tenu jusque-là au coin des halles et embarrassant pour la circulation. Arrêtés faute d’argent, les travaux continuèrent en 1751, et la place, qu’on appelait la place d’Armes ou le Martroy, fut pavée dans toute son étendue.

Nous le répétons, il était trop tard. En dépit des efforts tentés, le marché de Dourdan ne put regagner alors ce qu’il avait perdu. En 1750, il était tombé plus bas que jamais. Par suite d’oscillations, il remonta un peu vers l’année 1770, mais pour peu de temps. Il dut se contenter d’une moyenne qui lui assurait encore une place importante parmi les marchés de la Beauce, mais qui valait à peine la moitié de celle qu’il avait connue. Aux causes locales étaient venues se joindre des causes générales de perturbation. Parmi celles-ci, nous signalerons le manque de sécurité pour le commerce pendant une série d’années calamiteuses, et surtout la transition douloureuse et violente qui s’opérait entre des siècles de privilége et de protection et l’ère nouvelle de la liberté des échanges.

Les paniques, les craintes d’accaparement, de spéculations, et, comme on disait alors, de « manœuvres, » remplissent toute la première moitié d’un siècle où des guerres malheureuses, une politique coupable et des années rigoureuses font de la famine comme un vivant et menaçant fantôme. Les populations sont disposées à croire volontiers à des menées occultes. Dès 1709, année de stérilité complète[7], et 1710, année d’affreuse cherté, des plaintes s’élèvent à Dourdan sur ce que les officiers, ecclésiastiques, nobles, exempts du droit de mesurage, se partagent presque tous les grains des environs et les vendent à leur fantaisie, soit en plein marché, soit sur montre simple.

En 1739 et 1740, la disette sévit et la mortalité double à Dourdan. Les murmures et les défiances grandissent de toutes parts et l’administration supérieure s’en montre extrêmement préoccupée. Le subdélégué de Dourdan est obligé d’adresser tous les quinze jours un état au contrôleur général. Il reçoit de l’intendance lettres sur lettres. Le blé est à peine levé qu’il doit fournir un mémoire détaillé sur l’apparence des récoltes. Les prix viennent-ils à hausser un samedi, un long questionnaire lui est envoyé sur les pratiques illicites des marchands de l’endroit. « Il y a quelques marchands de blé dans l’élection, répond-il, mais trop peu riches pour faire des magasins importants. Leur talent est d’acheter dans des marchés pour revendre dans de plus prochains de Paris[8]. » — « Et les enarrhements faits par les marchands chez les laboureurs de la campagne ? » demande l’intendance en septembre 1751. Sur quoi le subdélégué affirme que cela se pratique très-peu par les marchands de Dourdan, mais en même temps il signale l’abus des commissionnaires d’Orléans qui courent la province et prêtent à gros intérêts des semences et de l’argent aux cultivateurs.

En 1752, des esprits inquiets crient au scandale contre certaines facilités données par le marché d’Auneau qui, se tenant le vendredi, fausse, dit-on, tous les cours de celui de Dourdan. Des achats un peu plus considérables par des laboureurs « sans commission déterminée, » des ventes sur montre dans quelques auberges causent l’indignation et l’effroi ; ce qui n’empêche pas le marché de Dourdan de faire cette année-là une année passable à cause du concours de différents marchands et fariniers de Paris, Versailles, Saint-Germain, mis en campagne par suite de la cherté, et de l’apport inaccoutumé de grains par des laboureurs qui ne venaient pas d’ordinaire.

Ce ne sont là que les préludes d’une crise terrible. Les principes de liberté, essayés par des esprits convaincus mais des mains incertaines, sont sur ces entrefaites à la fois inaugurés et contredits ; et durant ce passage indécis et laborieux de l’ancien système au système nouveau, le malaise est à son comble dans les centres commerciaux. Il faut voir à Dourdan l’opposition que trouve la réforme non-seulement auprès de la population, mais chez les magistrats éclairés. L’homme le plus intelligent en même temps que le plus gouvernemental de la ville ne craint pas de déplorer amèrement chacune des lois favorables à la liberté. Il s’élève avec énergie, même en haut lieu, contre « leur multiplicité versatile. » La déclaration du roi du 25 mai 1763, l’édit de juillet 1764 sont autant de mesures qui bouleversent l’âme « sensible » du subdélégué et lieutenant général de police de Dourdan, et lui arrachent des plaintes « de ce que son ministère passif le réduit à gémir dans le secret de son cœur sur les inconvénients qui résultent d’une liberté trop effrenée dans la vente et achat d’une denrée de première nécessité. » La « sagesse du ministère, » qui obtient du roi, en septembre 1770, un arrêt du conseil proscrivant les abus de la libre circulation des grains, donne quelque consolation au représentant de Dourdan, mais il ne tarde pas à gémir encore sur ce que l’exécution de l’arrêt n’est pas générale. On le suit à Dourdan, on le méconnaît à Auneau. Il y a d’ailleurs, dans la loi, des contradictions et des lacunes qui achèvent de bouleverser l’entendement du plus dévoué des administrateurs. En vertu de l’article 6, les grains et farines ne doivent être vendus que sur les halles et marchés, mais on a oublié la sanction ; en vertu de l’article 9, le roi défend à tout officier de justice de mettre opposition à la libre circulation des grains sous quelque prétexte que ce soit. À côté de cela, il y a encore des règles spéciales pour l’approvisionnement de la capitale. Ce sont, conclut le subdélégué, « autant d’obstacles que notre faible intelligence ne nous permet pas de surmonter. »

Viennent l’arrêt du conseil du 13 septembre et les lettres patentes du 2 novembre 1774, proclamant et encourageant le libre commerce des grains : la crise éclate. Au lieu d’user de la liberté, tout le monde en a peur, si bien que le samedi 6 mai 1775, le marché de Dourdan est presque vide. Midi est sonné, et il n’y a sur la place que 144 septiers de grains. Le peuple des campagnes, auquel il faut du pain pour la semaine, mécontent d’un si faible approvisionnement, se jette avec violence sur les sacs et les emporte malgré la maréchaussée. La mutinerie croît avec le désordre ; les paysans se portent dans plusieurs maisons de la ville servant de serres à grains à quelques propriétaires et laboureurs, et pillent sans payer ou en ne payant que 15 livres le sac.

Jusqu’à neuf heures du soir, l’émeute se prolonge.

Les principaux habitants, réunis au château, se consultent avec anxiété. On a vu, tout le jour, un petit homme habillé de rouge, que nul ne connaît, allant et venant, soufflant la discorde, se disant porteur d’ordres du roi, proclamant le pain à bon marché et menaçant d’arrêter les sergents. Il a disparu sur le soir. Toute la nuit on demeure sur pied, et, faute de mieux, les gardes de la forêt sont astreints à relever, pour les patrouilles, les gendarmes harassés.

Le lendemain, les esprits sont calmés, mais abattus. Les boulangers viennent en corps au bailliage déclarer qu’ils ne peuvent pas cuire faute de farine. Les marguilliers de Saint-Germain sont consternés : le marché est perdu ; la confiance manquant, les laboureurs n’y viendront plus. Courriers sur courriers sont expédiés à Orléans, au siége de la généralité ; on réclame des troupes permanentes, on demande de taxer le prix du grain, de faire approvisionner de force le marché, etc. M. de Cypierre, l’intendant, arrive. On apprend de sa bouche qu’il a sur les bras tous les marchés de son département. Les troupes sont occupées aux émeutes d’Arpajon et de Malesherbes. Il promet néanmoins des soldats, fait une enquête rapide et court ailleurs.

Le 11, on reçoit l’avis que deux compagnies de carabiniers, l’une d’Arpajon, l’autre d’Étampes, feront jonction à Dourdan le samedi suivant, mais ne pourront rester.

Le 13 mai, jour du marché, au matin, quarante-huit carabiniers se rencontrent sur la place. On tremble pour la journée ; mais la tranquillité règne, bien qu’il y ait en vente moitié moins de grains que l’année précédente à pareille époque. Trente carabiniers couchent cette nuit-là dans la ville. Des troupes permanentes, c’est le rêve et l’espoir des habitants de Dourdan, et l’autorité supérieure est sollicitée pour cela à grands cris. Le samedi 20 mai, la place est calme. Il y a 526 septiers sur le marché. Néanmoins, le blé renchérit de 30 à 40 sols. Le 29, dans la matinée, arrive enfin la garnison permanente, composée de six officiers, gentilshommes du plus haut rang, de deux fourriers, deux maréchaux des logis et trente et un dragons du régiment de Lorraine, détachés pour surveiller les marchés de Dourdan et de Saint-Arnoult, et les moulins de la vallée. On les caserne dans deux maisons vides, les officiers s’installent chez les principaux habitants, et Dourdan s’aperçoit que la sécurité s’achète par des dépenses et des ennuis.

Nous nous sommes un peu étendu sur ce récit parce qu’il nous semble bien caractériser une période dont l’étude offre un réel intérêt. Le marché de Dourdan ne connut plus, Dieu merci, d’aussi mauvais jours jusqu’en avril 1789, époque où la rébellion trouva dans la misère et dans la fermentation générale une nouvelle occasion de se produire[9]. Quoi qu’il en soit, une révolution immense était commencée. Pratiquement, il faut le dire, le gouvernement était encore effrayé de sa propre audace et vacillait dans l’application de ses principes, en face des malaises bien réels nés d’une transition évidemment douloureuse. C’est ainsi que les mutins et les pillards de Dourdan, sauf quelques condamnations de la cour prévôtale, furent peu inquiétés ou facilement admis à l’amnistie. C’est ainsi encore que des fermiers et des laboureurs ayant refusé au nom des édits de payer les droits de mesurage dans les greniers particuliers, se virent poursuivis à la requête du duc d’Orléans et condamnés, après un long procès, par un arrêt du conseil d’État du 17 juin 1781 ordonnant la perception des droits à Dourdan tout comme avant les lettres patentes de 1774.

Pour les contemporains, la révolution était complète parce qu’ils en avaient subi le choc. Les conséquences se traduisaient pour eux par cette conclusion assez triste que notre subdélégué adressait avec une certaine hardiesse au gouvernement : « La liberté indéfinie du commerce des grains et l’exportation étrangère illimitée ont tellement rompu l’équilibre, qu’à production égale le prix a augmenté d’abord de plus d’un tiers et par suite plus que doublé »[10].

Cette question des prix, soulevée ici par le représentant de Dourdan, nous a semblé intéressante à plus d’un titre, et nous avons cherché à la préciser à l’aide de documents locaux. Cette étude était aussi longue que fastidieuse. Nous ne regretterons pas de l’avoir faite si le résultat peut paraître instructif à quelqu’un de nos lecteurs.

Jusque vers la moitié du xvie siècle, c’étaient les boulangers qui, d’après les cours des marchés, établissaient eux-mêmes les mercuriales et la taxe du pain. L’ordonnance du roi de 1539, article 102, leur enleva ce droit et commanda qu’un rapport officiel du prix des grains fût fait chaque semaine au greffe du bailliage pour servir de base à la taxe. Depuis cette époque, à Dourdan, tous les samedis, à l’issue du marché, l’estimation du prix des grains se faisait chez le lieutenant général de police par le fermier du mesurage et deux appréciateurs, l’un marchand, l’autre laboureur, renouvelés tous les deux ans et assermentés. Un registre paraphé était tenu par le greffier. L’estimation portait sur deux qualités de froment, trois qualités de méteil, le seigle, l’orge et l’avoine. Voici un tableau qui embrasse plus de deux siècles et donne, pour les périodes caractéristiques de hausse ou de baisse, le prix moyen du moyen froment par septier ou sac d’un hectolitre et demi :

ANNÉES.
1542, 2 livres tournois.
1551, 4 l. 10 sols.
1558, 2 l. 12 s.
1566, 5 .
1567, 7 .
1568, 3 .
 1571, 5 l. 10 s.
1373, 11 l. 10 s.
1575-6 4 l. à 6 l.
1666[11], 8 — 15.
1668, 6 .
1671, 8 .
1673, 6 .
1675, 11 .
1676, 7 .
1679, 14 .
1688,  6 .
1693, 15 — 36.
1694,  46 — 14.
1696, 6 — 13.
1698, 22
1707, 5 .
1709[12], stérilité complète.
1716, 6 .
1725, 28 .
1728, 9 .
1731, 18 .
1732, 7 .
1739, 21 .
1740, 34 .
1744. 7 .
1751, 25 .
1755, 10 .
1757, 21 .
1763, 11 .
1768, 31 .
1772, 22 .
1774, 24 .
1775, 26 — 33 — 25.
1779, 17 .
1784, 23 .
1786, 17 .
1788, 27 .
1789, 35 — 50 — 25.

Nous pourrions assurément trouver matière à des réflexions économiques en face de ce tableau, dans cette succession presque périodique des années de rareté et d’abondance, dans ces écarts violents des prix, cause de trouble et de perplexité pour l’ancienne culture, dans cette moyenne plus élevée mais plus stable qui apparaît vers la moitié du xviiie siècle avec le système nouveau ; mais ce serait sortir de notre sujet, et nous tenons essentiellement à y rester. Nous avons seulement voulu offrir à ceux qui généralisent un élément de comparaison de plus.

Maintenant, si le lecteur veut le permettre, nous jetterons un rapide coup d’œil sur les conditions actuelles du marché de Dourdan. L’étude du passé, quand on la sépare complétement de celle du présent, risque trop, suivant nous, de demeurer théorique, c’est-à-dire stérile et oiseuse.

Le marché aux grains de Dourdan se tient aujourd’hui, comme jadis, entre la halle et le château, chaque samedi de l’année, et, à dire vrai, les choses n’ont guère changé. On ne compte plus par mesure de Dourdan : l’hectolitre et toutes ses fractions ont uniformément remplacé mines et minots ; mais, en somme, le sac d’un hectolitre et demi ou de trois mesures de 50 litres équivaut à l’ancien septier, et permet, entre les opérations d’aujourd’hui et celles d’autrefois, une comparaison facile[13]. Le pesage facultatif des grains est toutefois un élément nouveau.

Ce n’est plus au profit de l’église ni du duc d’Orléans que se prélèvent actuellement les droits de placage et de mesurage. Ils n’en existent pas moins sous une autre forme, et c’est la ville qui y trouve la recette la plus nette de son budget.

Le plaçage d’un sac de grains est toujours d’un sol, ou 0,05 c.
Le pesage, jusqu’à 100 kil., vaut 0,15
Le mesurage 0,07 c. 5
Le survidage[14] 0,05 c.

Ajoutons un ancien droit que l’usage perpétue presque en dépit de la loi, celui de 0,07 c. 5 pour le déchargement, et 0,05 c. pour le chargement des sacs par les portefaix. — Dernier vestige des corporations d’autrefois, l’office des portefaix est encore une de ces charges privilégiées, une de ces industries fermées que nos enfants ne connaîtront pas sans doute, et qui disparaîtront tôt ou tard comme une entrave aux libres allures du commerce moderne. Quoi qu’il en soit, routine ou intérêt ont jusqu’à présent maintenu le monopole, et, bien que l’État ne reconnaisse plus de privilége, on a vu à Dourdan, il y a quatre ans, alors qu’il était bien convenu que chacun pouvait se passer de portefaix, quelques rares individus seulement faire un court essai de leur faculté, et le public profiter de l’occasion pour consacrer, par une convention devant l’autorité locale, l’accord tacite qui règne entre le vendeur et l’acheteur[15].

C’est encore à des chiffres que nous demanderons la notion du mouvement de notre marché moderne :

Le droit de plaçage des grains sur la place, ajouté en 1819[16] aux droits de place sous la halle, de pesage, mesurage, etc., fut alors adjugé pour la somme de 2,405 fr.
produisant, avec les autres, un total de 4,305
Une nouvelle adjudication, en 1822, donnait 4,525
En 1829 (premier cahier des charges en trois lots) 5,960
En 1849 8,260
En 1854 7,630
En 1859 7,460
En 1863 5,860
En 1868 6,310 [17]

D’autre part, le nombre de sacs de tous grains annuellement apportés sur le marché est tombé, pendant les dix dernières années, de 42,000 a environ 25,000.

À considérer ces chiffres, on est tenté, au premier abord, de proclamer la tendance décroissante du marché de Dourdan, mais un examen réfléchi permet de mieux juger le présent et de mieux augurer de l’avenir. Il fait reconnaître, dans une apparente diminution, une perturbation née d’une cause locale et une transformation due à une cause générale.

La cause locale, c’est l’ouverture, en 1865 du chemin de fer de Paris à Tours par Vendôme, passant à Dourdan. La crainte d’une autre direction donnée aux grains par cette voie a pesé comme une menace sur le marché de Dourdan depuis plusieurs années. Cette appréhension a causé la baisse si sensible du taux d’adjudication du placage en 1863, et une hésitation transitoire de la culture a pu contribuer à la décroissance notable de l’apport en 1866.

La cause générale, c’est le développement du procédé de vente sur montre qui devait nécessairement s’opérer dans le commerce des grains, par suite de l’accroissement de la consommation et de la facilité des communications et des échanges. Sans doute, dans cette transaction invisible et rapide pour laquelle suffisent une poignée de grains dans une bourse, la feuille déchirée d’un carnet ou la parole d’un homme, la tenue d’un marché perd quelque chose de sa richesse extérieure et de cette prospérité qui se traduit par de luxuriants amas de grains sans doute, il y a quelques profits matériels de moins auxquels les particuliers, voire même les administrations municipales, sont très-sensibles ; mais est-ce à dire pour cela qu’un marché est déchu ? Tout compte fait, n’est-il pas évident, au contraire, que celui de Dourdan n’a jamais servi de centre à autant d’opérations ?

Nous en appelons à cette foule compacte et affairée de producteurs, de courtiers, de meuniers venus des abords mêmes de la capitale, qui se presse pendant plusieurs heures, au point d’interrompre la circulation, au dedans et au dehors de plusieurs de nos cafés, devenus comme des bourses improvisées. Nous en appelons à ces immenses convois de farine, sortis des usines perfectionnées de la vallée de l’Orge, broyant, sous leurs meules mues par la vapeur, d’énormes quantités de grains qui la plupart se sont vendus au marché de Dourdan, et qui moralement, commercialement, y ont passé[18]. Cette vente insaisissable ne nous effraie plus comme elle effrayait nos pères. Ce n’est plus pour nous une manœuvre séditieuse, c’est la marche pacifique d’un rouage nouveau, et ce changement de forme dans le mouvement ne saurait compromettre ni l’influence, ni la renommée d’un marché.

Dourdan, plus qu’aucune autre ville, par sa position relativement à la capitale et aux centres de culture, a et aura toujours une place marquée et privilégiée. Sans cesser d’y vendre en nature, on y vendra de plus en plus sur montre, parce que l’on veut vivre vite, parce ce que l’on produit, parce que l’on négocie, parce que l’on consomme chaque jour davantage. Si nous avons la prétention d’être bon prophète, c’est que la foi que nous avons dans l’avenir de notre pays égale l’amour que nous lui portons.

  1. Il y avait une espèce de boisseau de convention à 15 au septier, employé par les aubergistes pour faire des bénéfices sur la pratique.
  2. Ajoutons que la livre était de 16 onces comme à Paris, et que le poinçon, mesure des liquides, qui contenait à Paris 240 pintes, n’en contenait que 160 à Dourdan.
  3. Archives de l’Église.
  4. Chapitre XVI.
  5. Déjà, en janvier 1694, il avait été procédé devant le bailli de Dourdan à l’adjudication de la réfection du chemin de Beauce vers la Villeneuve, sur 524 toises carrées, à la charge d’ôter les boues, remplir les trous, faire un lit de pierres et caillotage d’une épaisseur d’un pied et demi, entre deux bordures, formant une chaussée élevée de 6 pouces, recouverte d’une tomberée de sable par toise. La route avait 2 toises de large, et le travail revenait à 37 sols la toise carrée. — Archives de l’église.

    Bien que les droits de péage ne fussent pas très-multipliés dans les environs, il y en avait encore plusieurs à la fin du xviie siècle, pour arriver à Dourdan du côté de Chartres et de la haute Beauce : péage aux ponts de bois de Saint-Martin et de Sainte-Mesme, dû au comte de Sainte-Mesme ; — passage à Ablis, dû à Mme Poncet (4 den. par cheval chargé de marchandises, et 10 den. par charge de grains et de vin) ; — à Boinville, au sieur de Villeneuve ; — Attainville, au sieur Le Boistel ; — à Authon, au duc de Vendôme ; — à Garantières, au comte de Sainte-Mesme. — Mémoires de l’Intendance, 1698.

  6. C’est ce qu’on appelle aujourd’hui l’ancien chemin des Granges, encore usité pour le service des terres et passant au-dessus du cimetière des Granges.
  7. Cette année-là la foire Saint-Laurent fut nulle à Dourdan. L’hospice ne put adjuger ses droits sur le plaçage, essayage, etc., des grains et bestiaux. Un honnête ménage fut chargé de faire la perception. L’homme et la femme, à eux deux, rapportèrent 6 livres. — Archives de l’hospice.
  8. Mémoire à l’Intendance, du 24 septembre 1740.
  9. Nous citons la lettre que l’intendant écrivait alors au subdélégué de Dourdan, d’Orléans le 20 avril 1789 :

    « Je viens d’être informé, Monsieur, des mouvemens qu’il y a eu à Dourdan au marché de samedy dernier, et des inquiétudes très-graves que donnoient pour le marché de samedy prochain la pénurie de la denrée, la disposition des esprits et l’exemple de ce qui s’est passé à Montlhéry. Je viens d’écrire à Angerville, pour savoir s’il ne seroit pas possible de faire passer des grains à votre marché ; si les ressources manquent, je vous ferai expédier des farines d’Orléans. Le prévôt général se rendra samedy à Dourdan avec 24 hommes de sa troupe, et comme cette main-forte pourroit n’être pas suffisante et être exposée, comme à Montlhéry, à des dangers et même à des accidents, elle sera protégée par 50 hommes du régiment Colonel-Général-Dragons, qui arriveront à Dourdan vendredy. Ce qui s’est passé en 1775 doit nous rendre attentifs et précautionneux. Je suis avec attachement, Monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur. De Chevilly. »

    Nous croyons savoir que les dragons, campés à Liphard, n’eurent pas besoin de descendre dans la ville.

    On voit combien, même alors, en dépit de Turgot et de Louis XVI, la liberté était mal assise et avait besoin d’auxiliaires factices.

  10. Lettre du 15 juin 1778.
  11. N’ayant trouvé dans les archives de la mairie aucun registre d’appréciation antérieur à 1666, nous avons tiré les chiffres qui précèdent de documents faisant partie des archives de l’hospice, pièces d’un procès intenté au xvie siècle pour une redevance en avoine. — B. 1.
  12. Il y a, dans les documents conservés, une lacune précisément pour cette année et les trois suivantes.
  13. Le sac d’avoine contient 2 hectolitres.
  14. Tarifs arrêtés par le conseil municipal dans ses séances des 11 novembre 1852, 4 janvier et 17 février 1853, et approuvés par la préfecture de Seine-et-Oise le 14 mars.
  15. Le nombre des portefaix, qui était autrefois de douze, est aujourd’hui de quinze à Dourdan. — Un syndicat a été créé le 20 avril 1856. — La valeur d’une charge de portefaix est d’environ 200 fr., après avoir atteint jusqu’à 500 fr. Un usage, aboli aujourd’hui, rappelait naguère encore les statuts des anciennes corporations : le nouveau récipiendaire devait payer à ses confrères un repas taxé à 90 fr., plus 15 litres de vin.
  16. On ne perçut d’abord, après la Révolution, que les droits de place sous la halle, qui produisirent :
    De l’an V à l’an IX 750 fr. »
    En l’an IX 998 25
    De l’an X à 1807 1,738
    De 1807 à 1813 1,505
    De 1813 à 1818 (pesage et mesurage compris) 1,900
  17. Se décomposant ainsi :
    Places et marché 6,000 fr.
    Mesurage et pesage 310
  18. Une appréciation en chiffres de la vente sur montre est, on le conçoit, très-difficile à faire, et supposerait la connaissance exacte de toutes les transactions des meuniers, grainetiers, etc. Toutefois, si nous nous en rapportons aux renseignements que nous avons recueillis, elle pourrait être évaluée à une moyenne de plus de 6,000 sacs de tous grains par marché. Que l’on multiplie ce chiffre par celui des 52 marchés de l’année.