Chronique d’une ancienne ville royale Dourdan/6

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CHAPITRE VI

DOURDAN SOUS LES DUCS DE BERRY ET DE BOURGOGNE.
1400-1478.


Le duc de Berry, prince fastueux et ami du plaisir, une fois seul maître de Dourdan, ne tarda pas un instant à entrer en jouissance. Des lettres patentes, datées de Dourdan, furent données par lui, la même année, en faveur du prieur de Saint-Germain, et, deux ans après, il confirmait les droits des chanoines dans la forêt. L’inventaire des titres de Saint-Chéron, que de Lescornay lui-même a vu, nous a conservé le souvenir de ces faveurs, ainsi que la mention de deux testaments faits par ce prince à Dourdan, l’un du 2 juillet 1408, passé pardevant Simon Bonnet, tabellion à Dourdan, par lequel il nommait pour son exécuteur testamentaire le prieur de Saint-Germain, et lui donnait le jardin qui est devant le château, c’est-à-dire une partie de la place actuelle ; — l’autre, du 17 janvier 1412, passé par-devant Louis le Ricordeau, aussi tabellion à Dourdan, par lequel il donnait au même prieur un jardin sur les remparts. Guillaume Beaumaistre, évêque de Conserant, et Jean David, chancelier du duc d’Orléans et bailli de Dourdan, servaient d’exécuteurs testamentaires.

Le duc de Berry dut bien certainement embellir, ou tout au moins soigneusement entretenir le château. A cet effet, d’ailleurs, il recevait sur les lieux d’importants subsides. « En récompensacion de ses bons services, dit Charles VI dans un acte du 2 octobre 1402, pour ses dépenses, comme pour la garde et réparacion de ses chasteaulx, villes et forteresses, avons donné et donnons toutes les aides qui eurent cours pour ledit fait de la guerre ès pays comtés d’Estampes et de Gien, ville de chastallenie de Dourdan, ressors et appartenances d’iceulx, avec le prouffit des gabelles de sel et toutes amendes, exploits et fortraictures (sic) qui pourront revenir à cause des diz aides et gabelles, en cette présente année, pareillement que par nostre don et octroy il les a eues et prinses les années passées[1]. »

C’est au duc de Berry qu’on doit attribuer les fortifications de Dourdan. L’emploi du canon, qui se généralisait, nécessitait un système de défense nouveau. Dourdan fut entouré d’une solide muraille flanquée de tours, dont la distance était calculée sur la portée des pièces alors usitées. Ces tours, comme on peut le voir, sont percées de meurtrières rondes taillées dans de grosses pierres qui tranchent sur l’ensemble de l’appareil et tournées en général dans trois directions. Sur certains points, la muraille est aussi garnie de meurtrières. Au pied des murailles était un fossé, aujourd’hui comblé, remplacé dans la partie inférieure de la ville par l’ancien cours de l’Orge. Quatre portes principales, flanquées de tourelles, et quelques fausses portes, comme celles du Petit-Huis et du faubourg Grousteau, donnaient seules accès dans la ville.

Nous en demandons pardon à nos lecteurs ; mais nous ne sommes pas au bout dés transactions, donations, substitutions, qui firent passer Dourdan en bien des mains différentes dans l’espace d’un siècle ; et c’est une pénible époque que celle où les villes et les peuples changeaient à toute heure de maître, suivant les caprices, les arrangements de famille ou les embarras de fortune de leurs seigneurs.

Même avant de s’y établir ; bien mieux, même avant d’avoir vu mourir le comte Louis, donateur usufruitier, le duc de Berry avait déjà disposé deux fois des seigneuries d’Étampes et de Dourdan. Il avait fait à son neveu, le roi Charles VI, remise générale, après lui, de tous ses biens[2], à la charge que le roi donnerait cent mille livres à sa fille Bonne et soixante mille à sa fille Marie ; et comme le roi Charles VI avait daigné, malgré ce contrat, lui permettre de disposer à son gré d’Étampes, Gien et Dourdan, il les avait une seconde fois aliénés, et cette fois en faveur de son propre frère, Philippe le Hardi, duc de Bourgogne, et de ses enfants[3]. Cette donation, du 28 janvier 1387, n’était, à proprement parler, qu’une substitution avec rétention d’usufruit au profit du duc de Berry. Mais Philippe le Hardi étant mort en 1404, avant le duc de Berry, la propriété d’Étampes et de Dourdan passa à son fils aîné, Jean de Bourgogne, dit Jean-sans-Peur, qui ne devait également en prendre possession qu’après le duc de Berry. On va voir comment il s’en saisit, les armes à la main, avant le terme fixé par la donation.

C’était le temps des grandes et fratricides discordes entre les princes du sang, qui se disputaient le gouvernement de la France, pendant la fatale démence de Charles VI. Jean-sans-Peur, à l’heure même où l’on croyait à la paix, avait fait assassiner son rival, le duc d’Orléans, et le crime de la rue Barbette jetait le royaume dans l’épouvante (1407). Le duc de Berry, justement irrité, se déclarait l’ennemi du meurtrier, et, révoquant la donation d’Étampes et de Dourdan, embrassait le parti du fils de la victime, le jeune duc d’Orléans, et se jetait dans la ligue des Armagnacs. Mettant dès lors à la disposition de son parti ses châteaux de Dourdan et d’Étampes, il fit ouvrir leurs portes aux garnisons du duc d’Orléans. Tristes temps pour la ville de Dourdan ! Désolées par l’indiscipline et la licence effrénée des bandes factieuses, villes et campagnes étaient soumises à toutes les exactions de la guerre, et les chroniqueurs contemporains finissent par se lasser de décrire toutes « les roberies et pilleries » des partisans rivaux[4]. Cantonnés dans la fertile région de Beauce, dont ils accaparaient et gâtaient les récoltes ; affamant les Parisiens-Bourguignons, les Armagnacs se répandaient dans toute la banlieue de Paris, « faisant tout le pis qu’ils povaient, comme eussent fait Sarrazins, » et s’avançaient hardiment jusqu’aux portes de la capitale, où ils tenaient le roi en échec dans de quotidiennes et sanglantes escarmouches. Les populations, ruinées par les soldats des garnisons de Dourdan et d’Étampes, firent arriver jusqu’au trône le cri de leur détresse. On était en hiver (nov. 1411), et, bien que les princes eussent résolu de ne se mettre en campagne qu’au printemps, ils se décidèrent à châtier sur l’heure les audacieux assaillants[5]. Les Armagnacs étaient campés au village de Saint-Cloud ; Paris se leva en masse. Bourgeois fanatiques arborant le chaperon vert et la croix de Saint André, compagnons armés de haches, terrible cohorte des bouchers, une armée tout entière suivit le duc de Bourgogne, quand il se mit en marche, secondé « de la grand-compagnée de gens de guerre et de traict » du comte d’Arondel, ces alliés anglais auxquels le traître et impudent duc rouvrait les portes de la France. Culbutés au pont de Saint-Cloud, les Armagnacs se replièrent « en faisant maux innumérables ; » et c’est alors que, s’attachant à leurs pas, la puissante armée bourguignonne se lança dans toutes les directions pour envahir à son tour, et confisquer et « mettre en la main du roi » les terres des princes armagnacs. Groupés autour du roi et du dauphin, duc de Guyenne, auquel on faisait faire ses premières armes, le duc de Bourgogne, les comtes de Nevers, de la Marche, de Penthièvre, de Vaudemont, le maréchal de Boucicaut, une foule de chevaliers et de gens de Paris conduits par l’un des fils du boucher Thomas le Gois, marchant à grant puissance, avec engins et machines, s’arrêtèrent sous les murs d’Étampes, où les retint quelque temps l’héroïque défense du lieutenant du duc de Berry, le chevaleresque et infortuné Louis de Bosredon ; puis, s’avançant dans la Beauce, ils arrivèrent devant Dourdan.

« Dourdan, dit la chronique du Religieux de Saint-Denis, était une place de difficile accès, où le duc de Berry, oncle du roi, avait mis bonne garnison (ad Dordanum, utique municipium accessu difficile, ubi dux Biturie, regis patruus, multos strenuissimos constituerat deffensores). C’étaient tous de vaillants hommes ; mais, instruits par le malheur de leurs voisins et désirant éviter un siége, ils envoyèrent au-devant du duc de Guienne Jean de Gaucourt et Louis Bourdon pour lui offrir de mettre à sa disposition leurs personnes et leurs biens, et lui demander une suspension d’armes de huit jours. Ils espéraient fermement que, dans l’intervalle, on leur enverrait des secours qui obligeraient leurs ennemis à lever le siége[6]. L’affaire fut mise en délibération, et pendant ce temps le duc mandait un renfort de Paris. Les assiégeants, pour ne pas encourir le reproche de peur ou de lâcheté, souscrivirent à la demande qui leur était faite ; mais, au jour fixé, le secours attendu par les assiégés n’arriva pas et la ville se rendit sans coup férir (oppidum sine violencia receperunt)[7]. »

Bien que remis au roi, Dourdan appartenait encore au duc de Berry en 1415 : car Monstrelet nous apprend qu’en avril « les seigneurs du sang royal, prenant congié à la royne, se séparèrent l’un de l’autre. Et alèrent le duc de Berry à Dourdan, dans sa conté d’Estampes, et le duc d’Orléans à Orléans (III, 69). »

Six ans après (1417), les rôles étaient changés : les Bourguignons, devenus ennemis déclarés du trône, reparaissaient devant Dourdan, et Jean en personne, seigneur félon, s’en emparait encore, tandis que ses lieutenants prenaient Rochefort, Étampes et Auneau. Si courageuse qu’elle pût être, la résistance fut impossible[8]. Les assiégeants marchaient en vainqueurs, « conquestant villes, cités, chasteaulx, » et Jean « avoit de grans engins getans dedens la ville et contre les portes et murailles. » A peine entré, le duc de Bourgogne, pour gagner le peuple, « fit cheoir les aydes et ne payait-on aucuns subsides. » Officiers royaux et fermiers étaient ruinés ; « les gens riches pillez et desrobez, et aucuns exécutez, et les autres s’absentoient et abandonnoient tout. C’estoit grande et excessive pitié des villes où tels cas advenoient. » Hélion de Jacqueville était laissé comme gouverneur des villes prises. Le quartier général du duc fut longtemps à Chartres ; toute la contrée fut ravagée, « et vivoient ses gens sur les champs, et en fut le païs fort chargié[9]. »

Heureusement, quelques mois après, grâce à l’énergie de Barbazan et du fameux Tanneguy du Châtel, les Bourguignons se voyaient délogés et Dourdan rouvrait encore une fois ses portes aux troupes royales.

Le duc de Berry était mort. Jean mourait assassiné à son tour (1419), et son fils Philippe le Hardi, duc de Bourgogne, continuait après lui à trahir la France et à maintenir le joug odieux de l’étranger. A cette heure des grandes hontes et des grandes misères de notre patrie, le roi d’Angleterre se disait roi de France, et il l’était. Chartres était une de ses capitales et la vieille monarchie, à demi-vaincue, s’était réfugiée dans l’Orléanais, comme dans un dernier asile. C’est alors que Thomas Montagu, comte de Salisbury, récemment créé comte du Perche par le roi d’Angleterre, reçut l’ordre de marcher contre Orléans et de prendre sur son passage toutes les places qui tenaient pour le roi de France[10]. L’automne de 1428 est pour Dourdan une date néfaste. Les étrangers, vainqueurs impitoyables, se ruant tour à tour sur Bretancourt, Rochefort et toutes les villes voisines dont ils égorgeaient les habitants, arrivèrent un jour devant Dourdan au nombre de dix mille. Emportée d’assaut, la malheureuse cité fut mise à sac ; femmes et enfants furent passés au fil de l’épée et les hommes de la garnison pendus. L’église Saint-Germain, voisine du château, perdit dans la lutte ses deux tours et une partie de ses murs et de ses voûtes s’effondra. Ce qu’il y eut de plus cruel pour Dourdan, le vieux domaine des rois de France, ce fut de voir flotter plusieurs années sur ses tours l’étendard étranger à côté de la bannière déshonorée de la Bourgogne. C’est un de ces faux et renégats Français, dont parlent les mémoires[11], Jean des Mazis, l’ancien échanson du duc de Bourgogne, qui reçut tous pouvoirs dans le pays comme bailli, gouverneur et capitaine.

On ne peut se faire une idée de l’état lamentable de nos campagnes et de leurs habitants. Cette guerre, après tant d’autres, avait tout ravagé. Dans les champs incultes, les ronces et les broussailles avaient remplacé les moissons. « C’est par les Anglais que les bois sont venus en France, » répétèrent depuis les légendes.

« Les laboureurs, cessant de labourer, allaient comme désespérés et laissaient femmes et enfants, en disant l’un à l’autre : Mettons tout en la main du diable ; ne nous chault (peu nous importe) que nous devenions… Mieux nous vaudrait servir les Sarrasins que les chrétiens, faisons du pis que nous pourrons ; aussi bien ne nous peut-on que tuer ou pendre… Par le faux gouvernement des traîtres gouverneurs, nous faut renier femmes et enfants et fuir aux bois comme bêtes égarées, non pas depuis un an, ni deux, mais il y a jà quatorze ou quinze ans que cette danse douloureuse commença[12]. »

La terre ne rapportant plus rien, propriétaires et tenanciers étaient ruinés, et c’est pitié de lire, comme nous l’avons fait, dans un grand nombre d’actes de vente, cessions, baux passés à Dourdan ou aux environs dans la seconde moitié du xve siècle, cette mention qui revient à chaque instant comme une triste et monotone complainte : « … champ ou vigne qui est demeuré en frische à cause des guerres qui ont été au pays ; — cens ou rente qui de présent est de petite ou nulle value pour le fait des guerres, » etc.

Comme si le ciel avait voulu ajouter ses fléaux à ceux des hommes, les saisons parurent dérangées dans ces années calamiteuses, et les chroniques contemporaines ne manquent pas d’enregistrer, presque à chaque page, les froids destructeurs, les chaleurs excessives, les merveilleux tonnerres, les nuées d’insectes, les maladies nouvelles et bizarres, les piteuses mortalités et toutes sortes de pestilences regardées comme des châtiments d’en haut.

La pauvre abbaye de Louye, bouleversée par les soldats, était comme un troupeau sans pasteur. Resté fidèle à la cause de son roi légitime, le prieur Michel Pourrat avait quitté son prieuré désolé et ruiné. C’est alors que par un de ces jeux dérisoires de la fortune, Henri VI, roi de France et d’Angleterre, protecteur et gardien des églises de son royaume de France, pour remédier à l’absence de ce prieur passé ès pays à lui contraires, donna au prieuré de Louye, pour administrateur intérimaire, Pierre Galle, le prieur des Moulineaux[13].

Le jour où Jeanne d’Arc, après avoir sauvé la France, tombait entre les mains des Anglais (1430), un preux chevalier, son compagnon d’armes, le sire Etienne de Vignolles, plus connu dans les camps sous le nom de La Hire, s’avançant jusqu’aux portes de Rouen pour délivrer la vaillante Pucelle, était pris par les soldats anglais et bourguignons, et l’histoire nous apprend que l’auteur de cette capture était Jean des Mazis, le bailli de Dourdan. « Il fut mis au chastel de Dourdan, » dit le Journal de Paris[14], et les longs ennuis de l’indomptable captif intéressèrent alors la France entière. Impatient de retrouver ses compagnons et ses habitudes de farouche indépendance, La Hire avait recours aux bonnes villes du royaume pour payer sa rançon, sans doute fort considérable. Le 27 janvier 1432, il écrivait de sa prison « à ses très-chiers et grands amis les gens d’esglise, bourgeois, manans et habitans de la cité de Lyon, » les engageant « à le secourir de la plus grande somme que possible leur seret. » Le 12 mars suivant, la fidèle ville de Tours votait, de son côté, un subside de trois cents livres tournois pour payer sa rançon aux Bourguignons, « auxquels il a esté longuement prisonnier[15]. »

En avril 1433, un de ses compagnons de captivité, Robin Boutin, transféré de Dourdan à Chartres, eut vent des menées sournoises de Laubespine, qui cherchait à rendre la place aux Anglais. De retour à Dourdan, il en informa La Hire, qui n’eut plus de cesse jusqu’à ce qu’il eût échappé à ses geôliers[16]. Il est certain qu’au mois de septembre de la même année il était libre, rejoignait son ami Xaintrailles et reprenait sa vie errante et ses courses aventureuses.

C’est sur ces entrefaites (1434) que Philippe le Hardi, sans doute dégoûté d’une seigneurie ruinée, donna Dourdan avec Étampes à son cousin Jean de Bourgogne, comte de Nevers, et dans le fameux traité d’Arras (21 sept. 1435) un article spécial reconnait cette possession de la châtellenie de Dourdan à Jean de Nevers à la condition qu’il produira en bonne forme l’ancienne donation du duc de Berry[17]. Au milieu de ces pénibles discordes entre les princes du sang, tous les droits, intervertis et faussés, étaient devenus autant de problèmes, et nos lecteurs sont peut-être déjà las de nous suivre dans le récit, aussi rapide pourtant et aussi clair que nous avons pu le faire, des passages successifs de notre ville en tant de mains rivales.

Jean de Nevers eut-il à Dourdan une résidence habituelle, nous l’ignorons. Nous savons seulement, par d’anciens comptes du domaine, qu’à cette époque une grande quantité de paons étaient entretenus à Dourdan, sans doute pour les délices du seigneur.

Jean des Mazis, l’ancien Français renié, revenu à de meilleurs sentiments, continuait pour le roi, jusqu’en 1463, à être tout à la fois bailli, gouverneur et capitaine de Dourdan. Le registre des échevins de Chartres fait mention qu’en décembre 1437 le bruit se répandit que les Anglais devaient diriger une nouvelle expédition contre Dourdan. On dépêcha sur-le-champ le poursuivant d’armes du bailli de Chartres au sire des Mazis. Toutes les mesures furent prises, mais l’ennemi pour cette fois passa ! Toujours menaçante, l’armée anglaise ne quittait pas le territoire et il fallait le lui disputer pied à pied. En 1442, peu de jours après la reprise de Gallardon par les Français, la trahison livra à l’ennemi le capitaine de Dourdan, Jehan de Gapaumes « prins, dit Monstrelet, par aulcuns de ses gens qui le trahirent et le livrèrent aux dessusdiz Anglois, auxquelz pour sa rançon il paia depuis moult grant finance[18]. »

Les bourgeois de Dourdan cherchaient à reprendre peu à peu l’administration de la ville pacifiée. En tête des habitants rassemblés, en 1446, pour « la curacion et le gouvernement de l’Hostel-Dieu de Dourdan, » figurent Robert Galloppin, premier lieutenant ; Guillaume Honoré, procureur, commis par le roi audit lieu ; Guillaume Champeau, receveur commis pour iceluy fisc. Ce sont eux qui composent « la plus saine partie » des habitants dudit lieu avec Jacob Rollo, Jehan Marchant, Jehan La Rose, Jehan Péchot, Guillaume Inbaut, Michau Thiboust, Gilles Boudet, Jehan Yvon, Symon Fortesépaulles, Gilles Trompette, Jehan Orry, Benoist Poussin, Jehan Jehan, Jehan Ducastel, etc.[19].

Dourdan cependant touchait à la phase la plus critique de son histoire. Pour avoir eu tant de maîtres, cette ville, malheureuse entre toutes, se trouvait n’en plus avoir de légitimes, et comme une de ces terres en déshérence, convoitées par des plaideurs de mauvaise foi, sur lesquelles l’autorité étend la main, elle attendait dans un triste séquestre la fin du débat, jusqu’au jour où elle était soustraite enfin aux prétentions rivales par le droit souverain de ses premiers, de ses seuls vrais seigneurs, les rois de France. Cherchons à retracer en quelques lignes l’histoire de cette période lamentable.

Dès 1421, confisquant en droit les terres du duc de Bourgogne, son sujet rebelle, le dauphin Charles avait disposé de Dourdan et d’Étampes en faveur de Richard, duc de Bretagne ; dans la suite, étant roi, il avait confirmé cette donation (1425). Quand, après la mort de Richard, sa veuve Marguerite d’Orléans fit valoir les droits de François son jeune fils, Charles VII les confirma une seconde fois (1442). C’est ce nouvel acte de la munificence royale qui précipita tout.

Marguerite ayant demandé à la cour entérinement de cette dernière donation, deux oppositions puissantes s’élevèrent à la fois ; deux hommes réclamèrent Dourdan : l’un, le duc de Bourgogne, comme garant de son cousin Jean de Nevers, allégua les droits de ses pères et les siens en vertu de la succession du duc de Berry ; l’autre, le procureur général du parlement, remontant plus haut, soutint que, Dourdan avec Étampes n’ayant été donné autrefois par Philippe le Bel à Louis d’Évreux que pour sa postérité directe bientôt éteinte, ses descendants n’avaient pu en disposer pour des collatéraux, et que Dourdan en conséquence avait dû et devait de plein droit revenir à la couronne.

C’était un procès en forme ; les parties furent appelées à produire leurs titres ; en attendant Dourdan était saisi au nom du roi. C’était l’année 1446 : la saisie dura trente ans. On se figure aisément ce que cet état de choses anormal dut amener de souffrances et d’inquiétudes pour la ville, d’embarras dans son administration. Une pièce curieuse, transcrite aux comptes du domaine pour l’année 1450, nous initie à tous ces malaises. C’est une requête présentée au parlement par « le commis à la recepte ordinaire de la ville et chastellenie de Dourdan, Denis Basclac. » Le suppliant expose son embarras pour la reddition de ses comptes, la distribution des deniers de sa recette, le paiement des frais de justice, des gages des officiers, « les réparations nécessaires à faire tant au chastel seigneurial dudit lieu de Dourdan, comme aux assignez entre les fiefs et aumônes d’iceluy lieu. » Il demande humblement qu’on commette quelqu’un pour apurer ses comptes « afin qu’il scache comment il se aura à gouverner pour le temps à venir. » — Le parlement fait droit à sa requête, et on le renvoie aux deux commissaires déjà chargés de l’administration du domaine d’Étampes : car au bas de la requête est écrit : « Committuntur commissarii alias dati in comitatu Stampensi. Actum in parlamento 23 septemb. 1453. Signé Chourteau[20]. »

Ce sont ces commissaires qui, en l’année 1471, réduisent la rente de quatre muids de blé froment qu’avait droit de prendre à Dourdan pour ses lépreux le prieur du Grand-Beaulieu de Chartres, à deux muids seulement, qu’ils évaluent à raison de quatre sols huit deniers parisis le septier[21].

Le château, sans maître, serait demeuré solitaire et désert si la chasse, plus facile que jamais, n’eût attiré dans ses murs de fréquentes visites. Pendant cette longue suspension de tous les droits, chacun des prétendants ne se fit pas faute de venir à son tour ; et c’est ainsi que, successivement, le château ouvrit ses portes au roi, au duc de Bourgogne, au comte de Nevers et au duc de Bretagne[22], sans compter une foule de seigneurs, grands chasseurs, qui se donnaient rendez-vous dans la giboyeuse forêt et dans le château vide.

A ce propos, l’histoire, par une confusion aujourd’hui dévoilée, a voulu faire des environs de Dourdan le théâtre d’un drame sinistre (31 mai 1477). Il s’agit du meurtre de Charlotte de France, fille naturelle de Charles VII et de la belle Agnès, surprise en adultère et poignardée sur le lit de ses enfants par son mari, le sénéchal de Normandie Jacques de Brézé, au château des Ramiers ou Romiers-lès-Dourdan. La Chronique de Jean de Troyes, ou Chronique scandaleuse, Philippe de Comines et le P. Anselme, sans s’accorder sur la date, ont répété cette version. Un long et consciencieux travail du savant M. Douët d’Arcq, rédigé d’après les pièces de ce procès célèbre, a prouvé qu’il y avait eu erreurde nom, et que c’est à Rouvres, près d’Anet, à deux lieues de Houdan, que les faits s’étaient passés, et non pas à Dourdan, où il n’a jamais été question de château des Romiers[23].

La guerre presque aux portes de la ville, les sanglants démêlés du roi Louis XI avec ses grands vassaux, la bataille voisine de Montlhéry, amenèrent plus d’une fois la violation du territoire de Dourdan et accrurent, s’il était possible, ses infortunes.

Heureusement Louis XI n’était pas homme à laisser indéfiniment durer un état de choses aussi irrégulier que les sequestres d’Étampes et de Dourdan ; il obtint du parlement un arrêt qui rendait définitivement à la couronne cette partie du domaine (1477 ou 1478). Dourdan revenait à ses anciens maîtres. Nous verrons qu’ils en avaient déjà disposé en faveur d’un fidèle serviteur.

  1. Publicat. de la Société d’histoire de France, 1863, tom. I, p. 244.
  2. Anciens mémoriaux de la chambre des Comptes, livre E, feuillet 77. — B. Fleureau, p. 168.
  3. Arch. de l’Empire, J. 382, 11.
  4. Jean Juvénal des Ursins. Collection Michaut, 1re série, tom. II, p. 470 et suiv. — Pierre de Fenin, ib., 579. — Chronique du Religieux de Saint-Denis, liv. XXXI, ch. xxiii : « Le 8 nov. 1410, les ducs, accompagnés des malédictions du peuple, se retirèrent, le duc de Berry à Dourdan, celui de Bourgogne à Meaux, pour se trouver l’un et l’autre à égale distance de Paris. »
  5. « Or est vérité que durant les tribulacions dessus dictes, le Roy et ses princes estans à Paris, eurent plusieurs complaintes des maulx et violences que faisoient par le pays ceulx de la parnison d’Estampes et de Dourdan, et que pour ce nonobstant qu’il eut esté pieça conclud que le Roy ne le duc d’Aquitaine ne se mectroient poinct sus à puissance devant ce que l’iver seroit passé ; néantmoins, pour résister aux entreprinses des dessusdiz, fut ce propos rompu, et le XXIIIe jour de novembre ledit duc d’Aquitaine, acompaigné, etc… se parti de Paris en l’intencion de mectre en l’obéissance du Roy les dessus dictes places d’Estampes et de Dourdan… marchant à tout grant foison d’abillemens de guerre, tant bombardes comme autre artillerie. » (Chron. d’Enguerrand de Monstrelet, édit. Douët-d’Arcq, in-8o, 1859, tom. II, p. 222.)
  6. C’est pendant cette trêve que le comte de La Marche, cherchant aventure, fut fait prisonnier par les gens du parti d’Orléans.
  7. Chronique du Religieux de Saint-Denis, liv. XXXII, ch. xxxviii, publiée dans la collection de documents inédits sur l’histoire de France. — Jean Juvénal des Ursins, p. 473, dit la même chose.
  8. La garnison de Dourdan avait attiré par son audacieuse attitude ces terribles représailles, pendant que les Bourguignons, campés dans le voisinage, occupaient Chartres et les environs : « Saillirent une nuit les Armignas estans en garnison à Dourdan et à Dreux sur le point du jour, effondrèrent en ung village nommé Sours, à deux lieues près dudit lieu de Chartres, auquel village estoit logié le bastard de Thian, gouverneur de l’estandart du seigneur d’Incy… Lesquels Armignas firent moult de maux audit village et y prirent moult de gens en leurs lis, et en demoura pau que tous ne fussent pris. Et tout ce qu’en y trouva de leurs chevaulx, harnas et aultres choses, que riens n’y laisserent. Et prirent l’estandart dudit seigneur d’Incy et l’emportèrent avec eulx. » (Chronique anonyme pour le règne de Charles VI. — Monstrelet, édition Douët-d’Arcq, VI, 243.)
  9. Juvénal des Ursins, tome cité, p. 537. — Pierre de Fenin, p. 591. — Journal d’un Bourgeois de Paris, p. 648.
  10. Vély, Montfaucon, Duchesne, Histoire de Chartres, etc.
  11. Mémoires concernant la Pucelle d’Orléans, coll. Michaud, p. 85.
  12. Journal d’un Bourgeois de Paris.
  13. A. Moutié, introduction au Recueil de pièces relatives au prieuré des Moulineaux, p. 14.
  14. Collection Michaud, p. 141.
  15. Archives de Tours. — Comptes.
  16. De Lépinois. — Histoire de Chartres.
  17. B. Fleureau, p. 179. — Coquille, Hist. du Nivernais. — De Lescornay, p. 141.
  18. Monstrelet, VI, p. 59.
  19. Archives de l’hospice, B. 1. 1.
  20. De Lescornay, p. 144.
  21. Comptes du domaine de l’année 1535.
  22. Fleureau, p. 182. — Argentré, Histoire de Bretagne.
  23. Bibl. de l’Ecole des Chartes, IIe série, tom. V, p. 211 et suiv.