Chronique d’une ancienne ville royale Dourdan/9

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CHAPITRE IX

DOURDAN SOUS LES GUISES
1559-1588.


Le duc de Guise choisit Dourdan pour un des quartiers généraux de sa maison, et c’est là qu’il fit établir ses écuries. Elles furent installées dans le château[1]. Le souvenir d’un des officiers de cette écurie a été longtemps en grand honneur à Dourdan, à cause d’un fait insignifiant en apparence, qui a été le point de départ d’une industrie précieuse pour la ville et toute la contrée. Cet officier, s’amusant à voir travailler un jeune garçon qui fabriquait des bonnets de laine, suivant l’usage très-répandu dans le pays, fut frappé de son adresse et lui suggéra l’idée de faire un bas. Comme modèle, il lui donna un de ses vieux bas de soie, et ne fut pas médiocrement surpris quand le jeune homme lui rendit un bas d’estame fait en perfection. L’apprenti devint l’instituteur de ses compagnons, et tous les ouvriers de la ville se mirent à faire des bas. Les villages voisins, dont le tricot de laine était la principale occupation, ne tardèrent pas à suivre leur exemple, et cette fabrication se répandit en Beauce à dix lieues à la ronde. Quelques années après, les ouvriers de Dourdan, plus habiles que ceux de la campagne, laissèrent à ceux-ci le tricot de laine et s’adonnèrent presque exclusivement aux bas de soie, dont le produit fut pour eux, pendant plus de deux siècles, une véritable fortune.

La mort du roi Henri II accrut démesurément la puissance du duc de Guise. La couronne retombait sur la tête de trois enfants. C’était un orage de près d’un demi-siècle qui commençait pour la France. Catherine de Médicis, femme aux passions violentes, régente aux intrigues ténébreuses, tenait les rênes du gouvernement. Elle les confia aux Guises, qui, déjouant les complots de la faction rivale, devinrent bientôt eux-mêmes d’inquiétants prétendants. Nous ferons, en passant, une mention spéciale des fameux États-généraux de 1560, où la ville de Dourdan eut à se faire représenter comme les autres. Le 12 novembre 1560, par une lettre datée d’Orléans, le jeune roi François II fait savoir à son amé et féal le bailli de Dourdan que, changeant la résolution qu’il lui avait fait antérieurement connaître, de rassembler, le 10 décembre, les États-généraux à Meaux, il venait de décider que ces États se rassembleraient à Orléans, ville plus commode et mieux approvisionnée pour ce grand concours. Dourdan possède la lettre originale de cette convocation[2], qui porte la longue et mince signature du pauvre roi de seize ans. Ce n’est pas lui qui devait présider les orageux débats auxquels il invitait. Vingt-cinq jours plus tard, le 5 décembre, il mourait après quelques mois de règne, et on voyait paraître aux États d’Orléans, tenus du 13 décembre au 31 janvier, Charles IX, son frère, un roi de dix ans. Or, à Dourdan, le 5 décembre, à l’heure même où expirait François, se réunissaient, en vertu de la missive royale, les trois états du bailliage. Comme représentants étaient élus : pour l’état d’Église, discrète personne messire Robert Donde, vicaire de la paroisse Saint-Germain ; pour l’état de noblesse, Ollivier Dugueregnard ; et pour le tiers-état, noble personne Michel de Lescornay, sommelier-bouche de la reine-mère et bourgeois de Dourdan, tous trois chargés de présenter au roi les doléances dudit bailliage.

Nous avons été frappé en lisant, dans le manuscrit conservé par la famille de l’auteur, le cahier des doléances du tiers-état de Dourdan, du ton énergique, indépendant, et quelquefois acerbe, qui règne dans les réclamations et les remontrances adressées à la couronne. Le lecteur trouvera à la fin de ce livre plusieurs extraits que nous en avons faits[3]. On sent, on entend, dans les plaintes contre le clergé, un souffle et un écho de la réforme, et dans l’exposé des griefs contre les nobles, les gens de guerre et de justice, dans ce soupir douloureux d’un peuple las d’être foulé, comme le bruit avant-coureur des doléances terribles des États de 1789.

La guerre civile et religieuse avait éclaté, et ses fureurs ensanglantaient Paris et les environs. Pour contenir les calvinistes rebelles et conserver la capitale sous l’obéissance du roi, tout notre pays, transformé en place de guerre, en arsenal, en grenier de réserve, fut regardé comme une sorte de boulevard contre les ennemis. En novembre 1562, cependant, les reîtres de d’Andelot, cavaliers mercenaires à la solde des calvinistes, devenus maîtres, par un coup de main, de la ville d’Étampes et de la nôtre, séjournèrent six semaines dans nos parages et commirent toutes sortes d’excès et de profanations ; mais le duc de Guise, après la mémorable bataille de Dreux, revenant avec une armée victorieuse, dispersa devant lui cette horde étrangère.

Quelques mois après (1563), l’infatigable champion des catholiques périssait de la main d’un assassin, et sa veuve, Anne d’Este, duchesse de Guise, héritait de ses droits sur Dourdan. A la faveur de la paix d’Amboise, la noble usufruitière put jouir tranquillement de son domaine pendant cinq années. Dès le 3 mai 1563, elle obtint du roi des lettres patentes[4] qui renouvelaient en sa faveur l’autorisation, octroyée jadis à son époux, de nommer aux offices de la châtellenie de Dourdan, et le nom de Dame de Dourdan lui est donné dans tous les titres de cette époque.

Avec l’année 1567, les hostilités recommençaient. Dourdan, place importante, paraît avoir été, dès les premiers mois, l’objet de l’attention et des préoccupations du roi. Il existe aux archives[5] une curieuse lettre de Charles IX, du 17 juin, par laquelle il notifie au parlement son désir de retirer la terre et seigneurie de Dourdan et ses appartenances, engagées, dit-il, au duc de Guise pour 22,000 livres, avec les impositions et aides de tous le siége de Dourdan, Rochefort et Authon, vendus pour 27,300 livres. Il avoue qu’il n’a pas, pour ce retrait, l’argent nécessaire dans ses finances et ordonne qu’une vente de bois soit faite dans sa forêt de Dourdan, jusqu’à concurrence de 50,000 livres. Mais ses adversaires le cernaient de trop près ; le prince de Condé et l’amiral de Châtillon marchaient sur Paris. Avant de racheter la ville, on songea à la défendre. Un brave général et un des seigneurs de nos voisins, Claude de la Mothe Bonnelle, chargé par le roi du commandement du pays et spécialement de la forteresse d’Etampes, ne manqua pas de donner des ordres pour la fortification et l’approvisionnement du château et de la place de Dourdan.

A Dourdan, comme à Étampes, ses efforts devaient être inutiles et un même désastre devait bouleverser les deux malheureuses cités (oct. 1567). Écoutons un instant le langage naïvement philosophique de notre vieil historien de Lescornay :

« Dourdan jusqu’en l’an 1567 s’estoit peu dire heureux, tant pour l’honneur qu’il auoit eu de tout temps d’estre fréquenté et aymé des rois, princes et autres grands seigneurs, que pour l’augmentation qu’il en auoit receu, si la prise du chasteau que feirent les sieurs de Montgommery et visdame de Chartres, chefs de ceux de la religion prétendue réformée, ne l’eussent difformé et mis à sac : l’insolence de ces Religionaires ne se contenta pas de piller et ruyner la ville, mais encores porta leurs mains sacrilèges jusques dans l’Église d’où ils rauirent les précieux ornements qui y estoient en grande quantité, avec l’or et l’argent et autres richesses esquelles estoient enchassez plusieurs os saincts et reliques qui furent impieusement jettez à l’abandon : ils n’oublièrent pas mesme l’estoffe des Orgues qui y estoient aussi belles qu’en aucun autre lieu de France. En ceste rencontre Dourdan experimenta à ses despens que les choses du monde ne sont gouuernées que par vicissitudes, et que les plus grandes prosperitez ne seruent que de but aux malheurs qui les abattent à la fin les reduisant comme au premier poinct de leur naissance : car en bien peu de iours il se veit despouillé de tout ce que les siècles passez et la libéralité de ses seigneurs y auoient apporté de richesse et d’ornement[6]. »

Montgommery, fils du seigneur de Lorges, autrefois usufruitier de Dourdan sous François Ier, ne ménagea pas la ville que son père avait possédée. Brave mais cruel, poussé par une sorte de fatalité qui s’attachait à sa famille, meurtrier involontaire de Henri II dans un tournois, poursuivi par la haine de Catherine, malheureux puis coupable, renégat et rebelle, il devait payer sur l’échafaud le sang qu’il avait versé.

La ville, ruinée pendant le siége opiniâtre qu’elle soutint, le fut plus encore peut-être après le siége. Rendue à discrétion au vidame de Chartres par Jean de l’Hospital, comte de Choisy, qui y commandait et qui depuis suivit le parti des huguenots, elle dut subir les horreurs du pillage.

Comme toutes les guerres de religion, la guerre de 1567 eut à Dourdan un caractère de violence féroce et de persécution fanatique. Le sac des églises, la profanation des reliques étaient œuvres pies pour ces farouches et zélés calvinistes, et Montgommery passait pour l’un des plus ardents[7]. La paroisse Saint-Germain possédait depuis longtemps, comme un précieux trésor, plusieurs ossements de la tête de saint Étienne martyr, renfermés dans un chef de vermeil. Les soldats s’emparèrent du riche reliquaire et jetèrent les reliques dans les fossés du château. Une pieuse femme, comme au temps des premiers siècles de l’Église, prit soin de les recueillir, les emporta dans sa maison et, paraît-il, s’en servit plusieurs fois pour obtenir à de pauvres malades soulagement et guérison, jusqu’au jour où l’autorité ecclésiastique, comme nous le verrons par la suite, revendiqua et réintégra à Saint-Germain les ossements du martyr. Une tradition qui s’est perpétuée à travers le dix-septième siècle et le dix-huitième (lequel n’est pas précisément le siècle des légendes), attribue aux fossés du château où furent jetées les reliques un singulier privilége, quand on songe à la profondeur de ces fossés : tous ceux qui y tombent par accident sont préservés dans leur chute de mort et de blessure. Nous avons sous les yeux des attestations écrites de nos pères, et bien des personnes de la ville en connaissent et en citent volontiers des exemples.

Dourdan perdit, dans le sac de son château, de ses églises, de ses établissements publics, de son couvent de Louye, toutes les archives de son histoire et tous les titres de son passé ; perte irréparable pour elle, qui a rebuté tous les narrateurs et qui rend si difficile aujourd’hui à son modeste chroniqueur la tâche qu’il s’est imposée !

Les religionnaires laissèrent à Dourdan, en garnison, une partie de leurs troupes[8], mais l’occupation dura peu ; l’armée du roi, commandée par le connétable de France, après la brillante victoire de Saint-Denis (nov. 1567), balaya les environs de la capitale et vint, à son tour, mettre garnison et faire des travaux de défense dans la ville, prise et reprise quatre fois en cinq ans par les deux partis rivaux.

Grâce à une courte trêve entre les adversaires, puis à l’éloignement du théâtre de la guerre, Dourdan put avoir quelques années de tranquillité relative avant ses nouveaux malheurs.

Pendant ce temps, la Dame de Dourdan était toujours la veuve de François de Lorraine, duc de Guise, Anne d’Este, remariée depuis 1566 à Jacques de Savoie, duc de Genevois, et de Nemours. Pour bailli et pour gouverneur, Dourdan avait le brave général de 1567, M. de Bonnelle. Nous avons trouvé une lettre fort amicale que lui adressait Anne d’Este, le 6 mars 1570, pour affaire d’administration : « Je veux vous avertir, lui dit-elle, que j’ai permis à Jehan de Lescornay, officier de la reine-mère, de faire paistre quatre vaches dans la forest de Dourdan, aux allées des gardes de ladite forest, pour le désir que j’ai de luy faire plaisir en aultre plus grande chose que cela, et je vous prie de tenir la main que, sous ombre de cette permission, il ne soit fait par d’aultres aucuns dégâts en icelle forest, laquelle je vous recommande ; et pour l’assurance que j’ai que nos affaires vous sont en si bonne souvenance, il me semble n’êstre besoing de vous en faire plus ample persuasion. Votre meilleure amie, Anne d’Este[9]. »

Quelques mots, si le lecteur le veut bien, sur les de Lescornay, qui paraissent, à cette époque, jouir à Dourdan de beaucoup de considération et d’influence. Dans une histoire locale, le souvenir des familles importantes du pays trouve naturellement sa place.

Noble homme Toussaincts de Lescornay, marié à noble femme Jehanne de Malicorne, figure au nombre des écuyers et des officiers de la reine Anne de Bretagne. Leur fils, Michel de Lescornay, attaché comme écuyer et sommelier de panneterie bouche, à mesdames la Dauphine et Marguerite de France, est qualifié natif et demeurant à Dourdan, dans son contrat de mariage avec Pasquette Léomont, fille d’honorable homme Mathurin Léomont, sieur du Mont (paroisse d’Aunay) et bourgeois d’Orléans. A ce contrat (13 juin 1538) sont assistants et consentants, du côté du mari, son cousin honorable et sage personne maître Giles Lucas, procureur du roi en tous les siéges royaux de Dourdan ; du côté de la femme, ses frères, maître Guy Léomont, avocat, licencié ès-lois, et Laurent Léomont, marchand, tous deux demeurant à Dourdan, avec son beau-frère, maître Jehan Triffouillet, procureur fiscal audit lieu, dont une rue de Dourdan porte encore aujourd’hui le nom.

Par lettres du 9 août 1543, Michel de Lescornay est exempté de tout subside pour la clôture et fortification de Dourdan, et tout ce qui avait été exigé de lui à cet égard lui est restitué. Nommé sommelier de panneterie de la reine Catherine de Médicis en 1558, c’est Michel que nous avons vu élire pour représenter le tiers-état de Dourdan aux États de 1560. C’est certainement à sa plume intelligente et hardie qu’on doit le cahier des doléances.

Son fils Jehan de Lescornay, sieur du Mont, président en l’élection de Dourdan, reprend, dès 1557, la survivance de l’office de sommelier ordinaire de panneterie de la reine Catherine, et nous avons eu entre les mains bon nombre de certificats revêtus de la masculine signature de l’altière régente, nécessités sans doute par les exigences et les défiances des partis dans ces temps de factions, et attestant que le porteur fait partie des « officiers domestiques et commensaux de la reine, actuellement servant aux gages de 60 écus par an. » C’est lui qui obtient de la duchesse de Nemours la faveur qu’on vient de voir ; nous le retrouverons bientôt à deux époques mémorables de nos annales.

Dourdan reçut alors pour bailli et gouverneur un très-vaillant gentilhomme dont la famille tenait un des premiers rangs dans la contrée, Louis Hurault, chevalier de l’ordre, sieur de Ville-Luysant ou Vauluisant, neveu par sa mère Marie Hurault, et cousin par son père Jacques Hurault, sieur de Saint-Denis, du fameux chancelier Philippe Hurault, comte de Cheverny, lieutenant général de la province[10]. Gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, capitaine de l’une des anciennes compagnies italiennes pour le service de Sa Majesté, il devait aider Joyeuse à battre Henri IV au commencement de l’année 1587, et plein d’une ardeur toute chevaleresque, mettre pied à terre, prendre une pique et enlever de sa personne une barricade au combat de la Motte Saint-Esloy. Victime d’un attentat mystérieux, il succombait à la fleur de l’âge, en 1589, assassiné dans une église au pays du Maine, laissant une jeune femme et deux petits enfants.

Le gouvernement de Dourdan fut encore confié par le roi à un membre de la famille de l’Hospital. L’aîné, Jean, comte de Choisy, gouverneur en 1567, avait alors rendu la ville aux huguenots. Cette fois, ce fut le tour du représentant de la plus jeune branche, Louis Gallucio de l’Hospital, marquis de Vitry, fils de François de l’Hospital Vitry. Il avait été gentilhomme du duc d’Alençon, et sous le règne suivant il devait jouer un rôle important par ses fidèles services et sa haute faveur.

Marchons avec les événements, et d’abord cherchons, en quelques lignes, à préciser la situation.

François de Guise, en mourant, avait laissé un fils encore plus ambitieux que lui, Henri, le Balafré ; Charles IX, en succombant à ses débauches et à ses remords, avait légué à Henri III, son frère, la France plus déchirée que jamais par la guerre civile et religieuse. Henri de Guise crut faire un coup d’Etat en suscitant, contre le prétendant calviniste Henri de Navarre, la ligue des catholiques dont il espérait devenir le roi ; Henri III crut faire un coup d’adresse en se déclarant le chef de la ligue, pour ôter la première place au duc de Guise. Tous deux se trompèrent.

De 1575 à 1587, il se passa à peine une année sans qu’il y eût une guerre ou un traité. En 1587, chaque parti fit un effort énergique, car le dénoûment approchait. La santé du roi était mauvaise, le duc voulut se servir des derniers jours de royauté qui restaient à Henri III pour accabler le futur Henri IV. La ligue redoubla de fureurs ; les protestants d’Allemagne envoyèrent une puissante armée au secours de leurs frères de France. Le roi chargea le duc de Guise d’arrêter l’étranger avec quelques soldats, et Joyeuse, son favori, d’arrêter Henri de Navarre. Il comptait que les Allemands le débarrasseraient du Guise, et Joyeuse du Béarnais. Le contraire arriva : Joyeuse fut vaincu et tué à Coutras, et Guise dispersa les reîtres à Auneau. Le roi était deux fois battu.

Voilà le drame, voilà la scène ; voyons le rôle qu’y joua Dourdan : son nom est inséparable de celui d’Auneau dans les récits de la fameuse défaite des reîtres[11].

Les reîtres, forts d’environ six mille chevaux et quatre mille hommes de pied, s’étaient jetés sur la Beauce, pays plat favorable à leurs chevauchées, contrée fertile qui leur fournissait des vivres en abondance.

L’armée du roi, le roi lui-même, étaient venus camper non loin d’eux à Étampes, dès le mois de septembre 1587 ; mais le duc de Guise les serrait encore de plus près, et choisit Dourdan pour centre de ses opérations. Dourdan était d’ailleurs une place dévouée à sa famille, la seigneurie de sa mère, et les habitants, dès le principe, s’étaient déclarés pour la ligue et signés de la croix de Lorraine. Le jeudi 19 novembre, le sieur de La Chastre[12], ayant battu le pays et reconnu que les ennemis étaient divisés par colonnes, vint le premier, laissant le duc de Guise à Étampes, s’installer à Dourdan avec trois cents lances et six cents arquebusiers à cheval. En arrivant, il apprit que les reîtres se rendaient à Auneau avec leur chef, le baron d’Othna, quittant Authon où ils avaient logé, et laissant à Orsonville, à deux lieues de Dourdan, sept cornettes des leurs pour les couvrir. Le sieur de La Chastre trouva Dourdan un lieu « très-hasardeux pour en estre les forces ennemies fort proches et resserrées en pays ouvert et large, » mais en même temps il reconnut que « la ville estoit couverte du costé d’Aulneau de quelques bois taillis qui approchent iusques au prez de la ville, et y passe un petit ruisseau que l’on peult saulter, qui coule le long d’une vallée fort plantée de peupliers, aulnes, saules et autres arbres désirans les marests, qui se rendent iusques vers d’Olinville et Chastres[13] sous Montlhéry, » ressource commode pour la retraite des fantassins en cas de besoin. Prenant ses quartiers dans le château et dans la ville, il fit poster dès le soir même, sous les ordres du sieur de Vins, la cavalerie légère et les arquebusiers à cheval, à une lieue et demie en avant sur le chemin d’Auneau. Une première rencontre avec les reîtres décida ceux-ci à déloger d’Orsonville vers minuit.

Cependant, le baron d’Othna s’était présenté devant Auneau, gros bourg, mal clos de murailles, mais défendu par un assez fort château que protége un long étang. Un gascon, le capitaine Chollard, y commandait pour le roi. Les reîtres, reçus à coups d’arquebuse, ne tentèrent rien contre le château, mais se campèrent dans le bourg. Sur ces entrefaites et dans cette même nuit du jeudi 19, le sr de La Chastre dépêcha de Dourdan à Chollard le capitaine Saint-Étienne pour l’admonester de faire bon service au roi et de donner entrée dans sa place à M. de Guise et à l’armée. En même temps il expédiait à Étampes un gentilhomme vers M. de Guise pour lui donner avis de cette situation hasardeuse et l’engager à venir, le lendemain matin vendredi, d’Étampes à Dourdan avec ses troupes, lui promettant pour l’heure de midi la réponse de Saint-Étienne, et lui faisant entrevoir la possibilité d’une marche immédiate sur l’ennemi. Le lendemain, à l’heure dite, le duc de Guise faisait son entrée à Dourdan, entouré de ses officiers, avec deux mille cinq cents arquebusiers, cinq cents corselets et mille à douze cents chevaux, sans aucun bagage, pas même le sien. Saint-Étienne n’était pas arrivé. Le duc de Guise prit son repas, les soldats restèrent sous les armes jusqu’à une heure. Prévoyant un plus long retard, on s’occupa de loger les troupes ; la cavalerie fut envoyée dans les fermes et villages les plus proches, l’infanterie installée dans les maisons des faubourgs. Saint-Étienne n’arriva qu’à huit heures du soir, ayant eu grand’ peine à traverser les lignes des reîtres. Il répondait de Chollard : mais la soirée était trop avancée pour rien tenter ce jour-là. On fit partir sur-le-champ deux gentilshommes du pays, MM. de Buc et le Bays, pour annoncer à Chollard la marche du lendemain.

Le samedi soir le rendez-vous était donné à toutes les compagnies, cavaliers et fantassins, à une ferme ou cense à mi-chemin de Dourdan à Auneau, appelée la cense de Villère, au-dessus de Corbreuse, au milieu de la plaine, devant un orme qui portait encore en 1624 le nom d’Orme du rendez-vous. Chacun s’y trouva à point et « délibéra de bien faire. » L’infanterie, quoiqu’il fit très-froid, se dépouilla ; les piquiers mirent leurs chemises sur leurs corselets et les arquebusiers sur leurs pourpoints. Une mauvaise nouvelle dérangea tout. Un paysan vint dire que son compagnon, porteur d’une lettre pour Chollard, avait été arrêté et que les reîtres avertis montaient à cheval.

Le duc de Guise, contrarié, renvoya l’infanterie à Dourdan, et disposant sa cavalerie en trois embuscades[14], dépêcha en avant le sieur de Vins, avec soixante chevaux, pour reconnaître le chemin d’Auneau. Celui-ci se trouva face à face au point du jour avec quatre cents reîtres et, se repliant, les entraîna dans une des embuscades. L’ennemi perdit dans cette rencontre une compagnie de ses hommes d’élite et ses plus nobles officiers.

On était au dimanche, les soldats étaient las et les chevaux harassés. On laissa les reîtres enterrer leurs morts, et tout le monde revint se reposer à Dourdan. Le duc de Guise assista aux offices et le reste du jour se passa en conseil de guerre. Le château de Dourdan vit ce soir-là réunie dans ses murs une noble et brillante assemblée, la fleur de la jeunesse française et toute cette cour de gentilshommes catholiques serrés autour du duc de Guise comme autour d’un drapeau. Nous savons leurs noms et nous pouvons d’ici décrire les groupes animés qu’ils formaient autour du chef illustre dont ils partageaient ou combattaient alors les audacieux projets.

Nous reconnaissons d’abord aux côtés du duc de Guise, qui ne cesse de l’interroger, notre concitoyen Jehan de Lescornay. Le duc l’a vu souvent chez la reine-mère et est fort heureux de le retrouver ici pour prendre sur la topographie du pays les renseignements d’un habitant intelligent de la contrée. De Lescornay connaît les environs d’Auneau aussi bien que ceux de Dourdan, puisqu’il a sa maison du Mont dans la paroisse d’Aunay. Avec eux est Claude de la Chastre maréchal général de camp, et l’alter ego du duc.

Parmi les plus ardents sont les jeunes officiers de la cavalerie légère, ces coureurs toujours les premiers à l’action : M. de Vins, leur commandant, réputé le plus avisé des capitaines ; le comte de Chaligny, le chevalier d’Aumale, et le seigneur de Conflans, messieurs de Randan et de Boisdaulphin, chefs de deux compagnies d’élite, et le sieur de Fontenilles, qui vient de sa garnison de Cambrai ; monseigneur d’Elbeuf, qui mène l’avant-garde ; M. de Tieuges commandant la compagnie de monseigneur de Mayenne ; M. du Monestier, commandant celle de monseigneur de Nemours ; et Henry Monsieur, fils aîné de monseigneur de Mayenne ; qui tous trois suivent la cornette de monseigneur d’Elbœuf.

Autour du marquis de Chaussin et du prince de Joinville, qui ont l’honneur de défendre la cornette blanche, se serrent bon nombre de capitaines et gentilshommes volontaires, qui tous font paraître un extrême et singulier désir de se bien employer en cette occasion : M. le baron de Senessey, qui marche au centre avec les gendarmes de monseigneur de Guise, et les comtes de Servy et de Montenay.

Plus prudents paraissent messieurs de Luxembourg et de Brissac, auxquels on confie l’arrière-garde ; messieurs de Montcoquier, de Villiers, de Villebouche et de Tholome, gentilshommes expérimentés qui ont la surveillance des marches et des manœuvres. Quant aux officiers d’infanterie, le seigneur de Saint-Paul, le sieur de Ponsenac qui conduit le régiment de Sacromore, messieurs de Birague, de Joannes, de Buc et de Gié, ils sont, malgré leur bravoure personnelle, préoccupés de leurs hommes qu’il s’agit d’exposer à découvert, avec quatre grandes lieues de retraite à faire à pied en cas d’insuccès. Ils remontrent vivement au duc la témérité de l’entreprise contre un ennemi prévenu et sur ses gardes. Mais le duc croit à son étoile, il a des raisons politiques d’en finir, il impose sa volonté. Toute la journée du lendemain sera consacrée aux préparatifs ; l’affaire sera pour la nuit du lundi au mardi. Sur ce, on annonce Chollard, qui arrive d’Auneau pour s’entendre de vive voix. Le duc s’enferme avec lui, et Chollard, quand il se retire, paraît fort content d’un beau présent qu’il vient de recevoir.

Dourdan offrait, le lundi 23 novembre, le spectacle animé d’un camp la veille d’une bataille. Les soldats préparaient tout l’attirail, Dourdan prêtait des munitions, et trois milliers de poudre, de cordes, de balles et de mèches étaient disposés pour mettre au milieu des corselets et des piques. Les femmes pétrissaient de la pâte dans toutes les maisons, et vingt-cinq mille pains étaient prêts pour munir au besoin le bourg d’Auneau. On s’assurait de guides fidèles, on requérait des échelles, et on fabriquait des pétards pour lancer contre les portes. La nuit arrivait vite dans cette saison avancée ; les compagnies se formaient dans les faubourgs, et l’une après l’autre sortaient de la ville pour gagner le rendez-vous. Il était fixé à la sortie des bois de Dourdan, dans la plaine de Corbreuse, et le bruit avait été semé à dessein que l’armée se repliait sur Étampes à cause de la fatigue des troupes et de la difficulté de garder ce logis périlleux. M. de La Chastre était là d’avance qui assignait à chacun son rang.

Cependant, sortant du château avec son état-major de princes, seigneurs et capitaines, le duc de Guise s’en vint à l’église de Saint-Germain, où tout le clergé et le peuple étaient agenouillés. « Il ouït les Vespres fort dévotement, faisant veuz et supplications à Dieu, recognoissant que les victoires sont en sa main, et qu’il est le Dieu des batailles ; puis il fit descendre le Corpus Domini, et tous les assistans adorèrent le sacré et précieux corps de Nostre Seigneur Jésus-Christ, eslevé sur l’autel dedans un paradis. Il laissa son aulmosnier, pour continuer les prières toute la nuict avec le clergé et le peuple dudict lieu de Dourdan, et ordonna que l’on dist trois Messes à minuict comme le jour de Noël[15]. » Les chevaux attendaient à la porte de l’église ; le duc monta en selle avant sept heures, et partit avec son escorte. « Il s’en alla, dit de Lescornay, assisté de tous ceux de Dourdan capables de porter les armes, lesquels naturellement affectionnez à leur seigneur, ne pouvoient permettre qu’il s’engageast à une si haute entreprise sans estre de la partie et le seconder de leurs armes, pendant que les autres, trop vieux ou trop jeunes, avec les femmes, luy prépareroient la victoire par leurs vœux et prières[16] ».

Il faisait nuit noire dans la grande plaine, car on était « au deffault de la lune. » Il tombait une pluie froide, et le départ s’organisa avec des peines infinies. Le duc de Guise était inquiet et agité, les officiers d’ordonnance portaient « de grandes marques blanches pour estre recogneus parmy l’obscurité de la nuict. » Les files se perdaient, les guides eux-mêmes s’égaraient, et « pourtant, dit de La Chastre écrivant à la reine d’Angleterre, jamais ne vis mieulx marcher, ny faire plus grande advance. »

Nous n’accompagnerons pas cette célèbre expédition au delà du territoire de Dourdan, les détails de la bataille d’Auneau ne rentrant point dans le cadre que nous nous sommes tracé. Nous dirons seulement que les fantassins du duc de Guise, se glissant jusque dans le château par la chaussée de l’étang, tombèrent au point du jour sur les reîtres, au moment où sonnait le boute-selle, et, les traquant de toutes parts, en firent un affreux carnage. Le baron d’Othna et une vingtaine de cavaliers réussirent seuls à se sauver à la faveur du brouillard. Tout le reste fut fait prisonnier.

Cependant, à Dourdan, l’anxiété était grande ; grande fut la joie, quand, sur le soir du mardi, arriva, comme messager de la victoire, le sieur Jehan de Lescornay, qui s’était tenu, pendant l’action, aux côtés du duc de Guise, et qui venait de sa part, en toute hâte, pour faire chanter un Te Deum. L’allégresse éclata partout. Durant deux jours, on attendit impatiemment les combattants, fort occupés à charger sur des chariots tout le bagage des reîtres et à fouiller les maisons du bourg. On vit alors la plus bizarre des cavalcades et des processions. Grotesquement équipés des dépouilles des étrangers, de fantassins devenus cavaliers, les soldats ligueurs se mirent à retraverser la plaine. Une partie descendit dans la vallée de Dourdan, l’autre partie gagna directement Étampes, où le duc de Guise, après s’être reposé à Dourdan, alla les rejoindre, et termina son brillant fait d’armes en exigeant des Suisses, rassemblés en bataille dans la plaine de Chalô-Saint-Mard, le serment de retourner dans leur pays[17].

Une année s’écoula. C’est avec enthousiasme que les habitants du bailliage de Dourdan jurèrent solennellement l’édit de Chartres, qui donnait tant de puissance aux Guises et à la Ligue ; et c’est avec une profonde stupeur qu’ils apprirent de la bouche de Claude le Camus, leur député du tiers-état, les détails de la mort violente de leur trop puissant et trop ambitieux seigneur le duc de Guise, assassiné aux États-généraux de Blois par les ordres du monarque jaloux et menacé.

  1. Il en existait encore une partie, en 1597, au rez-de-chaussée du bâtiment de droite qui avait vue sur la rue de Chartres et aboutissait à la grosse tour : « Au dessoubz des chambres haultes sont les écuries garniz de leurs posteaulx, rastelliers et mangeoires, en longueur de trois espasses, estans lesdicts posteaulx espassiez de cinq piedz loing l’ung de l’aultre, partie carrelées de pavé de dix-huit piedz de long et de six piedz de large, et l’aultre partie de sollives couchées estre terre où marchent les chevaulx ; estans lesdictes escuries de vingt-deux piedz de longueur. » (Archives de l’Empire Q. 1514. — Procès-verbal de visitation fait pour M. de Sancy.)
  2. Elle fait partie des papiers provenant du don récent de la famille de M. Roger d’Étampes.
  3. Pièce justificative XIV. — Ce manuscrit sur parchemin, expédition du temps signée par le greffier Rousselet, est également la propriété de la ville. Il avait été conservé par la famille Roger, qui était alliée aux de Lescornay.
  4. Archives de l’Empire X1a, 8625, fo 39.
  5. Archives de l’Empire X1a, 1621, fo 387.
  6. De Lescornay, p. 162.
  7. La nouvelle de la profanation des reliques de Dourdan retentit jusqu’à Paris, et Jehan de La Fosse, ce curé ligueur que nous a fait connaître M. Ed. de Barthélemy, l’inscrivait sur son journal. — Journal d’un curé ligueur, 1865, in-18, p. 86.
  8. P. Bas. Fleureau, p. 240.
  9. Nous avons vu aussi un certificat de cette permission du 13 février 1573. Ces pièces font aujourd’hui partie du fonds Roger.
  10. Mémoires de Cheverny. — Collection Michaud, 1re série, t. X, p. 484-497.
  11. Nous avertissons le lecteur que tout ce qui suit est une scrupuleuse analyse des documents contemporains et des narrations des témoins oculaires. — Voir, sur ce sujet, les opuscule divers classés à la page 316 du premier volume du catalogue de l’histoire de France de la Bibl. Impér. Lb 34, nos 385 et suivants, et particulièrement le « Discours ample et très véritable contenant les plus mémorables faitz avenuz en l’année mil cinq cens quatre vingt et sept, tant en l’armée commandée par Monsieur le duc de Guyse, qu’en celle des huguenotz, conduite par le duc de Bouillon, envoyé par un gentil homme François à la Royne d’Angleterre. » (In-8o de 150 p. Biblioth. Impér. Lb 34, no 416.) Ce gentilhomme français n’est autre que Cl. de la Chastre, un des héros de la campagne.
  12. Claude de La Chastre, gouverneur du Berry, était maréchal de camp dans l’armée du duc de Guise. Il était de l’ancienne famille d’Esbe, baron de La Chastre, qui, jadis, fut pris dans une croisade par les infidèles avec son fils, et fut obligé, pour payer sa rançon, de vendre sa baronnie, ce qui appauvrit toute sa race.
  13. Arpajon.
  14. M. de La Chastre avec trois cents lances dans la ferme, le duc de Guise avec six cents au Bréau-Sans-Nappe, et M. d’Elbœuf avec deux cents chevaux à mille pas de là.
  15. De La Chastre.
  16. De Lescornay, p. 165.
  17. Morin, dans son Histoire du Hurepoix, fait mention d’un officier nommé Anthoine de Carmeneau, marquis de Quaquain, tué à une rencontre près d’Auneau, en compagnie de M. de Vitry, et enterré à Dourdan. Faut-il le regarder comme une victime de cette campagne de 1587 ?