Chronique de Guillaume de Nangis/Année 1308

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Règne de Philippe IV le Bel (1285-1314)

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[1308]


Le roi de France Philippe, sur le point de se rendre, pour l’affaire des Templiers, principalement, à Poitiers, où résidait encore le pape et la cour ecclésiastique, convoqua à cet effet à Pâques, dans la ville de Tours, un grand nombre de gens de presque toutes les villes ou châteaux du royaume, et mena avec lui à Poitiers une nombreuse troupe de nobles et d’hommes du commun. Après que le roi et le pape eurent traité de différentes affaires, par l’ordre du pape on amena le grand-maître de l’ordre des Templiers avec quelques-uns qu’il avait faits les premiers de son ordre à cause de la supériorité de leur rang et de leur mérite. Il fut délibéré en leur présence et réglé d’un commun accord que le roi, à compter de ce moment et désormais, garderait au nom de l’Église et en la main du Siège apostolique tous les frères de cet ordre, dans quelques prisons qu’ils eussent été renfermés, et ne procéderait pas à leur procès, jugement ou punition, sans un ordre et commandement du Siège apostolique, et que le roi leur fournirait de la manière convenable les choses nécessaires à la vie sur leurs biens, dont l’administration ou la garde lui serait laissée, sous la charge de les administrer fidèlement jusqu’au concile général qui devait être célébré bientôt après.

Le pape Clément étant à Poitiers ordonna le Ier octobre, par le conseil des cardinaux, qu’un concile général serait tenu à Vienne, deux ans après, le Ier du même mois d’octobre, pour procurer des secours à la Terre-Sainte, pour la réformation de l’état de l’Église universelle, et surtout pour l’affaire qui s’était élevée au sujet de l’ordre et des frères du Temple, dont le pape déclara, en présence du roi et des cardinaux, que soixante environ avaient reconnu la vérité des accusations dont on les chargeait. Le pape manda donc partout par ses lettres aux archevêques et évêques, et surtout à ceux du royaume de France, et ordonna aux inquisiteurs de la perversité hérétique qu’Ils s’appliquassent soigneusement à l’affaire des Templiers, et qu’autant qu’ils en pourraient prendre ils se hâtassent de les juger d’après leurs mérites, et de conduire par le conseil des doctes leur affaire à bonne fin. Le grand-maître et un petit nombre d’autres des principaux de cet ordre furent pour un temps et par une sentence positive du Siège apostolique, réservés à l’excommunication ou au supplice.

Vers le même temps vinrent en France quelques hommes de Flandre, d’un extérieur simple, mais imposteurs, comme l’événement le prouva. Par l’effet de leurs astucieux artifices, il se répandit aussitôt parmi le peuplé le bruit frivole, mais général,que le seigneur Geoffroi de Brabant, comte d’Eu, Jean de Brabant, son fils, le seigneur de Vierzon, et un grand nombre d’autres tués depuis long-temps à la bataille de Courtrai avec Robert, comte d’Artois, s’étaient comme par miracle échappés vivans, et, à cause du bienfait de leur délivrance, avaient entrepris et juré entre eux de mendier par le royaume de France sous l’humble habit de pauvreté, et de se tenir cachés au milieu des leurs pendant sept ans, et qu’au bout de ce terme ils devaient paraître ensemble le même jour en un certain lieu, à savoir à Boulogne-sur-Mer, et révéler publiquement qui ils étaient. Il arriva qu’à quelques légers signes observés sur les Flamands, plusieurs gens des deux sexes les accueillirent avec empressement et s’infatuèrent d’eux, en sorte que les prenant pour lesdit seigneurs, ils les reçurent avec honneur, tandis que les imposteurs, parlant à peine et rarement, affirmaient, par un artifice sûr de son effet, qu’ils n’étaient pas ceux dont on rapportait communément ces bruits frivoles. Quelques nobles matrones admirent plusieurs d’entre eux en qualité d’époux à la couche conjugale, ce qui leur attira ensuite des moqueries de la part des autres, surtout à la principale d’entre elles.

Charles, comte de Valois, prit en troisièmes noces la fille de Gui comte de Saint-Paul. Robert, fils de Philippe d’Artois, prit pour femme Blanche, une des filles du feu duc de Bourgogne. La même année Gui, fils aîné du feu comte de Blois, prit en mariage la fille de Charles de Valois et de sa femme Catherine, d’un âge encore tendre. Le samedi après l’Ascension du Seigneur, vers le soir, il y eut dans le diocèse de Paris un terrible orage dans lequel il tomba une neige abondante et très-dangereuse, dont la violence était augmentée tant par de grandes et grosses pierres qui tombèrent en même temps, que par le souffle du vent. Les moissons périrent avec les grains, et les vignes avec les grappes ; plusieurs arbres furent arrachés de leurs racines, et la force du vent fit tomber ce jour-là une cloche de l’église paroissiale de Chevreuse. Après les chaleurs de l’été, le pape et tous les cardinaux, rompant les réunions de la cour ecclésiastique, quittèrent pour un temps la ville de Poitiers. Le pape se rendit, vers sa terre natale, ne gardant avec lui qu’un petit nombre de cardinaux, et y résida ensuite, dit-on, après avoir donné congé pour un temps aux autres cardinaux, et les avoir laissés aller chacun de son côté : Guichard, évêque de Troyes, était grandement soupçonné d’avoir fait périr, par sortiléges ou poisons, feu Jeanne, reine de France et de Navarre ; c’est pourquoi, après la déposition sur ce sujet de quelques faux témoins, comme il fut prouvé dans la suite, quoique long-temps après, il fut pris et renfermé sous une étroite garde, le souverain pontife y ayant consenti, surtout lorsque la déposition des témoins fut parvenue à sa connaissance. Une dissension s’étant élevée entre les nobles et puissans jeunes hommes Everard de Saint-Veran et Oudard de Montaigu, bourguignon de nation, beaucoup de nobles des deux partis se rassemblèrent le jour de la fête de saint Denis, dans le comté de Nevers, pour combattre comme on était convenu mutuellement, à savoir du parti dudit Everard, Dreux de Meulant, comte de Sancerre ; le seigneur Milon de Noiries, et beaucoup d’autres : du parti dudit Oudard, Dauphin, seigneur, d’Auvergne ; Beraud de Marcueil, fils du comte de Boulogne ; trois frères appellés communément de Vienne, et beaucoup d’autres. Il se livra, bientôt entre eux un combat fort animé. Everard remporta une victoire éclatante ; Beraud de Marcueil et beaucoup d’autres du parti d’Oudard furent pris. C’est pourquoi Oudard se rendit au comte de Sancerre ; ensuite cependant le roi de France fit prendre et renfermer dans différentes prisons ledit Everard et plusieurs autres. Albert, roi des Romains, fut tué, dit-on, par le fils de sa soeur. Henri, comte de Luxembourg, chevalier valeureux, sage et fidèle, lui succéda au trône.

Vers la Purification de la sainte Vierge, mourut et fut ensevelie à Paris, la fille de Robert comte de Clermont, femme de Jean de Namur. Un an après, Jean épousa la fille de la dame Blanche de Bretagne. On publia dans le royaume de France une indulgence plénière accordée l’année précédente par le pape Clément, pendant son séjour à Poitiers, à ceux qui s’embarqueraient ou fourniraient de l’argent pour secourir la Terre -Sainte, et dont il avait confié la recette et l’emploi au grand-maître de l’Hôpital. II arriva que dans l’église de Sainte-Marie à Paris et dans presque toutes les autres églises du royaume, on établit des trésors pour mettre l’argent que la dévotion du peuple y porta tant que dura l’indulgence, c’est-à-dire pendant cinq ans. Au commencement de la publication surtout, on dit qu’un grand nombre y mirent beaucoup d’argent.

Un nommé Etienne de Verberie, du diocèse de Soissons, accusé devant l’inquisiteur de la perversité hérétique d’avoir proféré des paroles blasphématoires, surtout au sujet du corps de Jésus-Christ, avoua qu’il les avait dites, mais qu’alors il ne jouissait pas de sa raison parce qu’il avait trop bu dans une taverne, et qu’il ne les avait pas proférées pour outrager ni mépriser le Créateur, mais sans songer à ce qu’il faisait. Il assura qu’il se repentait, et demanda qu’on le traitât avec une miséricordieuse indulgence, ce que l’on fit aussi, d’après le conseil dès doctes, lui ordonnant cependant auparavant une salutaire pénitence.