Chronique de la quinzaine - 14 août 1879

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Chronique n° 1136
14 août 1879


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 août 1879.

Il y a en politique une qualité qui est en apparence bien modeste, qui ne supplée pas à d’autres qualités essentielles, sans doute, mais dont on ne se passe pas impunément, c’est la justesse ou si l’on veut la mesure dans les actions comme dans les idées. La justesse en politique, c’est le bon sens appliqué aux affaires d’un pays, c’est l’à-propos dans le maniement des grands intérêts publics ; c’est l’art de gouverner avec fermeté quand il le faut et toujours avec modération, sans violenter les sentimens et les mœurs, sans rechercher les questions inutiles et les conflits irritans, sans livrer surtout un régime nouveau aux inspirations exclusives et passionnées de l’esprit de parti. Qu’est devenue cette précieuse justesse qui est peut-être à certains momens la première condition de succès ? Elle semble malheureusement assez oubliée, elle est mise en suspicion comme une qualité surannée et compromettante pour ceux qui la gardent encore. Elle disparaît réellement un peu trop dans ce tourbillon de démonstrations, de discours, de lettres, d’excentricités qui se succèdent depuis quelques semaines. Entre la session parlementaire qui vient de finir et la session des conseils généraux qui va commencer il y a eu quelques jours remplis de manifestations de toute sorte, — distributions de prix, inaugurations de statues, célébrations d’anniversaires, — où le sentiment vrai des choses, il faut l’avouer, n’est pas ce qui a brillé le plus. Qu’on le veuille ou qu’on ne le veuille pas, il faut bien se soumettre aux souveraines nécessités ; la France reste dans une situation exceptionnelle, dans des conditions extérieures et intérieures particulières, où elle est toujours obligée, dans l’intérêt de sa dignité, dans l’intérêt même de ses institutions nouvelles, de se défendre des faux mouvemens, de mesurer sans cesse ses actes et son langage. La France a beau avoir multiplié depuis huit ans les plus énergiques efforts, elle sent bien qu’elle n’est pas au bout de son œuvre, et tout ce qui ne peut que la détourner de son but, soit en la flattant, soit en la divisant, en la jetant dans de bruyans et importuns conflits, tout cela n’est plus dans le ton juste et vrai ; ce n’est plus la politique d’une nation éprouvée qui a son avenir à refaire.

Certes s’il y avait une occasion naturelle et légitime de tout oublier dans une fête publique, c’était cette inauguration de la statue élevée à M. Thiers sur une place de Nancy, la ville lorraine devenue une des sentinelles avancées de la France au revers des Vosges. Rien n’a été négligé pour donner à un hommage si mérité l’éclat d’une solennité exceptionnelle. M. le maire de Nancy, en maître des cérémonies expérimenté, n’a ménagé ni les invitations à ses amis, ni les illuminations, ni les concerts. Ministres, sénateurs et députés se sont rendus à l’appel comme ils le devaient. Des discours ont été prononcés par M. le président du sénat, par M. le ministre de l’intérieur, par M. Jules Simon ; des toasts ont été portés au banquet. La fête a été complète, elle a duré plusieurs jours. Qu’on nous permette de le dire en toute sincérité assurément la pensée d’honorer celui qui garde justement le nom de « libérateur du territoire, » cette pensée d’une commémoration durable n’a rien que de simple et de touchant. M. Thiers a eu, entre ses contemporains, le glorieux, le fatal privilège d’avoir prévu des malheurs qu’il n’a pas pu empêcher et de s’être trouvé là pour les réparer autant qu’ils pouvaient être désormais réparés. Pendant deux ans il s’est dévoué à cette œuvre de poignante revendication nationale ; il y a prodigué son activité, sa patience, son énergie, sa fertilité ingénieuse, et c’est lui-même, c’est ce héros d’une des heures les plus sombres de notre histoire, qui a dit un jour ou qui a laissé entrevoir devant l’assemblée nationale toutes les difficultés avec lesquelles il avait à se mesurer pour reconquérir pied à pied la paix, la dignité, l’indépendance, le sol du pays. Oui, sans doute, tout ce que pouvaient le patriotisme et le dévoûment, M. Thiers l’a fait, et c’est parce qu’il l’a fait avec un si pathétique courage qu’il apparaît aujourd’hui comme une sorte d’image historique de la France vaincue et délivrée ; mais enfin, il faut tout dire, jusque dans ces honneurs rendus à une populaire mémoire, il y avait une certaine mesure à garder, et M. Thiers lui-même, lorsqu’il parlait de la dignité reconquise, ne manquait pas d’ajouter qu’il ne parlait que d’une « dignité souffrante. » Ces traités de 1871, rançon inexorable de la défaite, n’apparaissaient pas comme une victoire à celui qui avait eu la douloureuse fortune de les signer après avoir plus d’une fois porté à la tribune le ressentiment patriotique des traités de 1815. Disons le mot : on a un peu oublié, on n’a pas senti assez ce qu’il y avait d’étrange dans cet éclat des réjouissances à quelques pas d’une frontière mutilée.

Ce qu’on est allé honorer à Nancy, c’est le libérateur du territoire, sans doute, mais c’est aussi, c’est surtout peut-être le fondateur de la république, et c’est là justement un des dangers de ces fêtes, de prendre le caractère d’une œuvre de parti, de devenir le prétexte de manifestations de parti. Après tout, M. Thiers a été l’homme du pays, il n’a pas été l’homme d’un parti, et il s’agit de savoir si on prétend simplement se parer d’une grande mémoire, se servir de la popularité d’un grand nom ou si on reconnaît l’autorité des enseignemens et des exemples dont le libérateur du territoire a légué l’héritage. Oui assurément, après une longue carrière consacrée aux idées et aux principes de la monarchie constitutionnelle, après les échecs de toutes les tentatives, au milieu des divisions multipliées et aggravées par les révolutions successives, M. Thiers en est arrivé à voir dans la république le seul régime possible. Il l’a pensé, et, avec le courage d’esprit qui ne lui manquait jamais, il l’a dit résolument, sans hésitation. Il a mieux fait, il a mis tout son art, sa prudence, son habileté à préparer les institutions qui seules désormais lui paraissaient adaptées à la situation morale et politique de la France. Il a le premier mis la main à l’organisation constitutionnelle qui a fini par prévaloir, et sous ce rapport on a bien raison de saluer en lui le fondateur de la république nouvelle ; mais en même temps il n’a cessé de répéter, il a dit sous toutes les formes à quelles conditions cette république était possible. Il a assigné en quelque sorte au régime nouveau son programme nécessaire de prudence et de modération. M. le ministre de l’intérieur lui-même, dans son discours de Nancy, a pris le soin de rappeler le programme de M. Thiers. « C’est lui, a-t-il dit, qui nous a enseigné le prix de la patience et de la modération en disant que la France ne se donnerait qu’au plus sage… c’est lui qui, par son bon sens, son courage intellectuel, son initiative hardie, a fait de la république le symbole de force, de liberté, d’union dans la paix, qui doit rallier tous les Français. » Cette république conservatrice, respectueuse de toutes les libertés, protectrice de tous les intérêts légitimes, c’est celle de M. Thiers, et M. le ministre de l’intérieur n’a point hésité à déclarer que c’était aussi celle du gouvernement. Il n’est pas moins vrai que de jour en jour, dans les chambres et hors des chambres, on s’éloigne singulièrement de cet idéal qui commence à devenir légendaire, et qu’en saluant pour la forme l’image de M. Thiers, on met sous sa protection d’étranges entreprises, des idées politiques, des procédés de gouvernement que ce grand et lumineux esprit eût désavoués avec vivacité.

Si l’on veut mesurer le chemin qu’ont fait certains républicains, on n’a qu’à observer les manifestations qui se sont produites à l’inauguration de la statue de Nancy, et l’accueil qu’a reçu M. Jules Simon lui-même, un ancien ministre du premier président de la république, un homme qui ne peut être suspect, que nous sachions, pour la fidélité de ses opinions républicaines. En vérité, la participation, pourtant si naturelle, de l’ancien ministre aux fêtes lorraines a été presque un événement ; pendant huit jours on en a parlé, on a discuté à perte de vue sur cette éventualité grosse d’orages. M. Jules Simon irait-il à Nancy et parlerait-il ? N’était-il pas tenu de s’abstenir ? Il a été assailli de sommations et de défis, menacé d’être excommunié et banni de la république. Qu’a-t-il donc fait pour être ainsi traité ? Il a eu le courage de rester fidèle à ses vieilles idées libérales, de se prononcer dans la commission du sénat, dans ses conversations, contre quelques parties des lois proposées par M. Jules Ferry. Il a eu la hardiesse de répudier cet article 7 si merveilleusement imaginé pour raviver toutes les passions. Grand et impardonnable crime après lequel il n’avait plus qu’à garder un prudent silence, sous peine de rencontrer sur son chemin toutes les animadversions des républicains purs ! M. Jules Simon, il est vrai, ne s’est point arrêté devant ces menaces ; il a bravé avec un calme nonchalant les cris de quelques énergumènes. Il a fait son discours, et même en évitant, ce qu’on redoutait peut-être, quelque programme politique, il a été assez habile pour dire ce qu’il y avait d’essentiel, tout ce qu’il voulait dire. Il a su montrer M. Thiers acceptant courageusement parfois l’impopularité et inscrire la liberté d’enseigner parmi les libertés nécessaires dont le premier président de la république a légué l’héritage. Il a tout dit ; mais enfin, il faut bien en convenir, il n’a pu parler qu’à la faveur des « circonstances atténuantes » dont M. le maire de Nancy s’est plu généreusement à réclamer pour lui le bénéfice auprès d’un auditoire échauffé. M. Jules Simon obligé d’accepter caution de M. le maire de Nancy pour parler de la liberté d’enseigner devant l’image d’un des auteurs de la loi de 1850, voilà qui est parfait ! Si M. de Marcère avait voulu dire dans un discours ce qu’il a écrit dans une lettre où il remet heureusement en lumière les vraies traditions de l’ancien président de la république, il aurait probablement trouvé le même accueil. Si les plus vieux amis de M. Thiers, fidèles à un passé commun, avaient voulu porter leur témoignage devant la statue de Nancy, revendiquer une part de la carrière si diverse et si lumineuse de leur ancien compagnon des luttes publiques, ils auraient été peut-être bafoués ; ils auraient été pour le moins traités comme des revenans ou des importuns dont on n’avait que faire. L’orthodoxie aurait protesté comme elle a protesté au nom de l’article 7, et c’est ainsi qu’â cette cérémonie qui aurait dû être consacrée tout entière à des souvenirs de piété nationale, de modération supérieure et de libéralisme, s’est mêlé l’esprit de parti avec ses puérilités, ses faiblesses, ses vaines bravades et ses bruyantes dissonances.

Non vraiment, la justesse, cette précieuse justesse qui était l’essence de la politique de M. Thiers, qui a si souvent inspiré le premier président de la république et qui était une des raisons de ses succès, cette justesse ne s’est pas toujours montrée dans les détails de ces fêtes. Elle avait été un peu oubliée dans le programme de M. le maire de Nancy, et à coup sûr elle n’était pas non plus l’autre jour avec M. Jules Ferry à la Sorbonne, à cette distribution des prix qui rassemble tous les ans la vive et impatiente jeunesse des collèges. M. le ministre de l’instruction publique n’était point à Nancy avec ses collègues ; mais il a pris sa revanche à la Sorbonne, où il a pu donner libre carrière à son éloquence et soumettre au haut aréopage des jeunes lycéens ses idées réformatrices, ses projets d’émancipation laïque résumés dans l’article 7. M. Jules Ferry était-il dans une réunion universitaire, en pleine fête de famille ? Ne se croyait-il pas encore au contraire à Versailles, dans la chambre des députés ? Ce qui est certain, c’est que l’allocution qu’il a cru devoir prononcer ressemble étrangement à une continuation de ses discours parlementaires, à une défense prolongée, et cette fois sans contradicteurs, de ces projets auxquels il a attaché son nom, qui sont provisoirement arrêtés au seuil du sénat. M. Jules Ferry, parce qu’il a obtenu le vote de la chambre des députés, croit pouvoir assurer qu’il est « plus qu’à mi-chemin de la victoire. » C’est une question qui reste à résoudre ; il faudra voir ! M. le ministre de l’instruction publique n’est peut-être pas aussi sûr de la victoire qu’il le dit, et il montrerait une singulière frivolité d’esprit ou un singulier aveuglement s’il ne voyait pas dès aujourd’hui toutes les difficultés qu’il accumule devant lui, qu’il crée au gouvernement, à la république elle-même. Dans tous les cas, on en conviendra bien, la Sorbonne n’est pas une succursale des chambres législatives, et des déclamations ardentes jetées à de jeunes esprits peuvent sembler assez déplacées de toute façon.

Que M. le ministre de l’instruction publique, grand maître de l’Université, parle des réformes qu’il médite dans les méthodes d’enseignement, de l’esprit qui doit inspirer ces réformes, rien n’est plus naturel. II aurait pu seulement en parler avec plus de clarté. A dire toute la vérité, M. Jules Ferry a une façon d’aborder ces questions délicates, une manière de les trancher peu faite pour rassurer les hommes de réflexion et d’expérience qui ne sont pas disposés à se contenter de mots et d’illusions. Il a des définitions magistrales qui ne laisseraient pas d’avoir besoin d’être éclaircies. « Consacrer moins de temps à l’étude du latin pour le mieux savoir et en tirer meilleur profit, » — voilà qui est expéditif et qui comprend tout. Le problème est net, il ne reste plus qu’à le résoudre ! Ne plus s’occuper d’apprendre à parler et à écrire les langues anciennes et n’étudier ces langues que pour « en pénétrer le génie, pour conquérir la clé des pensées antiques, pour contempler face à face et sans intermédiaire ce qu’il y a d’exquis et de robuste dans l’esthétique des époques jeunes, » c’est encore, à ce qu’il paraît, très simple, et ce n’est peut-être pas d’une application bien facile. Il est à présumer que, lorsque ces questions seront soumises à des maîtres exercés, elles s’éclairciront, et il est surtout à désirer que dans cette réforme des vieilles méthodes qui peut être nécessaire rien ne vienne altérer ou amoindrir cette belle culture littéraire qui fait les hommes, qui prépare les esprits à toutes les recherches de la pensée et de la science. M. le ministre de l’instruction publique, pour son début de grand maître dans les concours universitaires, a voulu à son tour reprendre ces questions qui existaient avant lui et qui lui survivront. Il était dans son droit et dans son rôle ; mais il ne s’en est pas tenu là, et la partie la plus importante, la plus significative du discours de la Sorbonne est évidemment celle qui reflète les préoccupations du moment, qui a la prétention de résumer ce qu’on pourrait appeler la politique de l’enseignement.

Où était la nécessité d’introduire la politique, une politique militante et agressive, dans une réunion universitaire, dans ce paisible domaine des études où le bien n’est jamais plus efficace que lorsqu’il s’accomplit sans bruit et sans fracas ? Malheureusement M. Jules Ferry ressemble à tous ceux qui sont sous l’obsession d’une idée fixe et qui, voyant les résistances se multiplier autour d’eux, ne laissent échapper aucune occasion d’entrer en guerre, M. le ministre de l’instruction publique tient à paraître armé en guerre jusque dans la vieille Sorbonne. Il est le déplorable jouet d’une préoccupation obstinée, et pour s’être engagé plus qu’il ne le fallait pour la paix des esprits, il se croit obligé d’aller jusqu’au bout, au risque de mettre dans ses discours beaucoup de déclamations à la place des bonnes raisons. Sa mission spéciale, à ce qu’il paraît, est de tout sauver, à commencer par « l’âme de la France » qu’il est chargé de disputer à M. Chesnelong pour la conduire dans la voie de l’émancipation laïque. Sans lui tout est en péril, les principes de 1789 l’ordre civil, l’indépendance de la société française. Les exemples de Philippe le Bel et d’Henri IV lui crient du fond du passé de résister aux envahissemens ultramontains, de renier des idoles devant lesquelles la vieille France elle-même a toujours refusé de se prosterner ! C’est une idée fixe, — et tout cela pour arriver à motiver, trente ans après la proclamation de la liberté de l’enseignement, un article de lui qui exclut arbitrairement du droit commun un certain nombre de citoyens revêtus de la robe religieuse ! Tout cela pour expliquer cet article 7 qui, à dire vrai, est l’unique ou la plus grosse difficulté des lois sur l’enseignement ! M. Jules Ferry a la naïveté ou l’infatuation de croire que dans cette lutte témérairement engagée il représente le droit de l’état et que ce qu’on s’efforce de combattre en lui c’est ce droit de l’état. Il est la dupe d’une singulière illusion. S’il ne s’agissait que de restituer à l’état ses prérogatives légitimes, personne ne le contredirait sérieusement ou du moins il trouverait sans difficulté une immense majorité pour consacrer avec lui cette restitution ; la question perdrait de sa gravité ou cesserait dans tous les cas d’avoir le caractère irritant qu’elle a pris. Ce qu’on défend justement contre lui, c’est le droit commun, qu’il n’est pas plus permis de suspendre au détriment de ses adversaires qu’au détriment de ses amis. Ce qu’on a mille fois raison de combattre, c’est cette pensée qui, sous le voile de ce qu’on appelle des « revendications nécessaires, » tend à l’abrogation des garanties et des libertés conquises, à la reconstitution d’un monopole épuisé, aboli depuis trente ans. Si M. Jules Ferry croit rallier l’Université à sa cause en la flattant de la promesse d’une prépondérance nouvelle, en parlant à son orgueil, à ses ambitions, à ses intérêts de corporation, il se trompe encore. L’Université n’est plus évidemment aujourd’hui ce qu’elle a été autrefois, ce qu’elle est restée longtemps. Elle s’est façonnée à la liberté, elle en accepte les conditions, les émulations viriles, les généreux aiguillons. L’Université nouvelle est libérale comme M. Jules Simon est libéral. Elle n’éprouve pas le besoin d’être protégée dans son indépendance, dans son autorité par des dispositions comme celle de l’article 7. Elle comprend le progrès comme une extension de la liberté pour tous. Le réactionnaire, le rétrograde, c’est M. le ministre de l’instruction publique cherchant à rétablir, d’une manière plus ou moins déguisée, un monopole qui n’a plus de raison d’être, et c’est ce qui fait que cet article 7 reste une œuvre factice qui ne répond plus à la vérité des choses, qui n’a d’autre résultat que d’entretenir sans nécessité une agitation stérile. Le dernier discours de la Sorbonne n’est qu’une manifestation de plus d’une politique bruyante qui a oublié de consulter tout d’abord la situation réelle de la France et même les intérêts bien entendus de la république.

L’été, sauf les circonstances extraordinaires où il y a de grandes questions européennes, des guerres engagées et prolongées en dépit des saisons, l’été est un temps de repos pour la diplomatie comme pour les parlemens. C’est le moment des voyages de santé, des excursions de plaisir pour les souverains, pour les chefs de chancelleries. Le fait est que pour cette année les signes sont assez rassurans, les politiques peuvent se disperser, il n’y a aucune apparence de crise, aucun gros nuage à l’horizon, rien qui soit sérieusement de nature à affecter l’état général de l’Europe et à donner de l’occupation aux cabinets.

Ce n’est point assurément que chaque pays n’ait ses embarras particuliers, ses difficultés intérieures. La Russie, à peine sortie de la guerre, reste en face des agitations persistantes, presque insaisissables des sectes révolutionnaires qui déjouent les répressions et irritent le gouvernement du tsar. L’Allemagne est engagée dans une évolution réactionnaire dont M. de Bismarck a seul le secret. L’Autriche vient d’avoir des élections qui peuvent modifier sensiblement l’équilibre de l’empire austro-hongrois, et qui commencent par nécessiter une modification de ministère ; l’Autriche est même peut-être à la veille d’une épreuve plus grave, s’il est vrai que le chef de la politique autrichienne dans les dernières années, le comte Andrassy, soit sur le point de quitter son poste de chancelier. L’Italie est au lendemain d’un changement de cabinet, elle est entrée dans une phase nouvelle du règne de la gauche et elle ne semble pas trouver des gages bien évidens de sécurité dans le nouveau ministère Cairoli qui vient de naître à Rome ; elle n’est peut-être à l’abri de l’instabilité ministérielle que pour quelques mois, à la faveur des vacances parlementaires. Tous les pays, même les plus puissans, ont certainement leurs complications, leurs épreuves, leurs troubles intérieurs ; ils ont leurs crises politiques, sociales ou religieuses, sans parler des crises économiques, commerciales et industrielles, communes à la plupart des nations. Chaque peuple du continent européen a sa vie plus ou moins laborieuse, ses affaires plus ou moins embarrassées. A un point de vue général, dans l’ordre diplomatique, et c’est là le signe caractéristique, l’heureux phénomène du moment, il n’y a rien de grave, rien qui laisse présager de nouveaux et prochains conflits. Tout se réduit à cette éternelle et incohérente question d’Orient qui se survit à elle-même par les mille détails de l’exécution du traité de Berlin, sur laquelle, avant les vacances de la saison, M. Je ministre des affaires étrangères de France et lord Beaconsfield en Angleterre ont jeté encore une fois quelques lumières par leurs récens discours.

Avant que les chambres françaises aient quitté Versailles, à propos du budget de son ministère, M. Waddington s’est fait un devoir de dire où en est aujourd’hui cette question orientale, la seule qui reste pour le moment la préoccupation de l’Europe ; il a tenu à fixer quelques-uns des points principaux, à retracer la lente et progressive application de la paix de Berlin en faisant la part de la diplomatie de la France dans ces laborieuses négociations. Lord Beaconsfield, de son côté, a saisi l’occasion que lui a offerte un banquet du lord-maire pour reprendre l’exposé de la participation de l’Angleterre à la pacification de l’Orient, à la transformation ou à l’amputation salutaire de l’empire ottoman. Les deux discours, celui de M. le président du conseil de France et celui du chef du cabinet anglais, ont été prononcés à peu de jours d’intervalle, et ils ne se ressemblent point assurément. Ils ne se ressemblent ni par le ton ni par la couleur, et ils ne pouvaient pas se ressembler.

Lord Beaconsfield a parlé sans doute de bien d’autres choses qui intéressent l’Angleterre, de la guerre de l’Afghanistan, qui est à peu près finie, de la guerre de l’Afrique centrale, qui a eu déjà ses incidens douloureux, de la crise agricole et industrielle ; il a parlé avant tout de l’Orient, de la paix de Berlin, et avec son imagination puissante, lord Beaconsfield, on le sait, a la faculté de tout voir, de tout représenter selon ses désirs ou ses illusions. A ses yeux, tout marche le mieux du monde. Ce qu’on croyait d’une exécution impossible, tout au moins fort difficile et invraisemblable, est entièrement exécuté. Il n’y a plus un soldat russe sur le territoire ottoman. L’empereur de Russie a tenu ses engagemens d’une manière aussi digne qu’honorable, et en ce moment il unit cordialement ses efforts à ceux de l’Angleterre et des autres puissances pour maintenir la paix générale. Si le sultan n’a pu encore remplir toutes ses obligations, il faut lui tenir compte d’une situation difficile. Le traité de Berlin doit suffire à tout, à l’avenir comme au présent, et si de nouveaux dangers devaient naître, « il serait trouvé à la hauteur de n’importe quelle éventualité ! » L’Angleterre n’a qu’à se féliciter de son œuvre, elle peut se complaire dans le sentiment de sa prévoyance, de son habileté, d’autant mieux que, si elle n’a pas réussi à préserver l’empire ottoman et si elle n’est sûre de rien, elle a du moins gagné pour elle la possession de Chypre ! C’est la compensation de bien des mécomptes ; lord Beaconsfield ne le dit pas, mais il le pense. M. Waddington, quant à lui, a sûrement le ton plus modeste, moins triomphal ; il a parlé en ministre sérieux d’un pays obligé à mesurer son langage comme ses actes. M. le président du conseil s’est plu à retracer le rôle de la France, sans l’exagérer et sans le diminuer, sans déguiser l’intérêt que la diplomatie française porte à certaines questions et les difficultés qu’elle rencontre. De ces deux discours ministériels rapprochés, remis l’un et l’autre en face de la réalité des choses, il résulte à peu près que, si les puissances ont le bon esprit de chercher à s’entendre, de mettre la paix générale au-dessus de tout, l’accord ne laisse pas quelquefois d’être laborieux, que, si le traité de Berlin s’exécute dans son ensemble, il y a encore bon nombre de points obscurs et incertains, aux frontières grecques, en Roumanie, dans la Roumélie, dans l’empire ottoman tout entier. La question égyptienne reste à part.

Ce qu’il y a de certain, c’est que cette affaire des frontières de la Grèce, sur laquelle M. le président du conseil a tenu à donner des explications particulières et plus étendues, est loin d’être réglée. Elle déjà passé depuis un an par toute sorte de phases ; elle n’est pas facile à résoudre, puisqu’elle met en présence les prétentions de la Grèce et les résistances de la Porte, peu disposée à céder des territoires que la guerre ne lui a point enlevés. Il y a eu une première fois des commissaires ottomans et helléniques qui se sont réunis à Prevésa, qui ont négocié, qui ont eu tout au moins l’air de négocier, et ne sont arrivés à rien. Il y a eu plus récemment, toujours en exécution du traité de Berlin, une offre de médiation faite par les puissances, acceptée avec empressement à Athènes, probablement aussi acceptée désormais à Constantinople. La question en est encore là : elle a été contrariée jusqu’ici par une série de crises obscures dans les conseils du sultan et par la difficulté de rallier toutes les puissances à une action précise, à l’intervention diplomatique prévue par le traité de Berlin. Le rôle de la France, tel que l’a dépeint M. Waddington, paraît être justement de lever cette dernière difficulté. La France n’agit pas sans doute isolément, elle est l’initiatrice, la promotrice de l’action collective de l’Europe. Elle aide utilement, sans vulgaire arrière-pensée, à la solution la plus favorable, et si on a parfois l’air de s’étonner de l’intérêt que notre diplomatie porte à la Grèce, la raison est pourtant évidente, elle ne peut être confondue avec un simple raffinement de philhellénisme. La raison politique, c’est qu’en vérité, si après les récens ébranlemens de l’Orient cette question grecque demeure indécise, si elle reste livrée aux antagonismes locaux, à l’ardeur des passions nationales, aux hasards de la force, elle peut devenir à chaque instant le principe de conflagrations nouvelles, fatales à l’empire ottoman lui-même ; c’est que la Grèce est une des plus vieilles clientes de la France, un des élémens nécessaires de la civilisation dans ce bassin de la Méditerranée, où l’influence française doit rester présente par des manifestations directes, par des alliances naturelles. Le problème est de concilier ce qui peut désintéresser la Grèce et ce que la Porte peut accorder sans trop s’affaiblir. Qu’en sera-t-il maintenant de la médiation européenne évidemment engagée sous cette inspiration ? Il y a peut-être quelques chances favorables de plus depuis l’avènement au pouvoir de Savfet-Pacha, qui était récemment ambassadeur à Paris et qui paraît être un de ces Turcs disposés à tirer prudemment le seul parti possible des conditions nouvelles créées à la Porte-Ottomane par la guerre. La Porte n’a certainement aucun intérêt à entretenir à ses frontières des foyers d’incandescence. Elle est bien plutôt intéressée, ainsi que l’a dit M. Waddington, à en finir avec tous les conflits irritans pour se dégager et se consacrer à des améliorations intérieures, pour essayer de raffermir et de sauver ce qui reste de l’empire des Osmanlis.

Quant à la question égyptienne, elle est nécessairement ce qu’elle peut être au lendemain d’une crise qui était devenue inévitable à la suite des excès du dernier vice-roi et qui, on ne peut se le dissimuler, a été pour le gouvernement turc une occasion de reprendre quelques-unes de ses prérogatives souveraines à Alexandrie. Le firman accordé au nouveau khédive, Tevfik-Pacha, porte visiblement la marque de cette reprise de possession des droits de la souveraineté au nom du sultan. La Porte a même paru un moment vouloir pousser plus loin ses revendications en annulant les firmans de 1866 et de 1873 ; elle ne s’est arrêtée que devant les représentations de l’Angleterre et de la France qui ont sans doute jugé nécessaire la déposition d’Ismaïl-Pacha, mais qui se sont montrées résolument opposées à tout ce qui pourrait atteindre l’existence particulière de l’Égypte, notamment à l’abolition de l’hérédité directe dans la famille du vice-roi. Tout dépend maintenant de ce que fera le nouveau khédive dans les conditions où le laisse le firman qui modifie et limite jusqu’à un certain point son pouvoir. La France et l’Angleterre l’aideront assurément à réaliser la seule chose qu’elles désirent, qui garantisse leurs intérêts, une administration régulière et honnête. Elles sont d’accord pour cela. S’il y a eu quelques nuages entre ces deux puissances, ces nuages semblent maintenant dissipés : M. Waddington l’a dit, et le chancelier de l’échiquier, sir Stafford Northcote, dans les explications qu’il vient de donner ces jours derniers devant la chambre des communes. C’est ce qu’il peut y avoir de plus heureux pour les intérêts des deux pays, pour la bonne administration de l’Égypte et pour la sûreté de l’Orient tout entier.

Qu’il s’agisse d’ailleurs de l’Égypte ou des frontières de la Grèce, ou de la Roumélie, ou de la Roumanie, c’est désormais l’affaire de l’Europe tout entière. C’est aux puissances signataires du traité de Berlin de surveiller, de suivre d’un commun accord les conséquences de l’œuvre qu’elles ont accomplie. On ne songe probablement à rien de plus, et pour cette année les entrevues personnelles des souverains ne semblent pas avoir l’importance qu’elles ont eue dans d’autres temps. Autrefois sans doute les entrevues de Gastein, de Stuttgart, de Salzbourg, d’Ischl, étaient presque toujours des événemens, elles préludaient par des rapprochemens intimes à des combinaisons particulières. Aujourd’hui le vieil empereur d’Allemagne et l’empereur d’Autriche viennent de se rencontrer encore une fois à Gastein : ils n’ont songé selon toute apparence qu’à se donner un témoignage de cordialité, et il est douteux que cette entrevue nouvelle ait une place dans les fastes de la diplomatie. Le moment des grandes rencontres de souverains est passé, il n’est pas revenu, et, en attendant, la seule grave affaire de l’Europe, l’exécution du traité de Berlin, reste remise à l’action régulière des chancelleries.

Si les entrevues des rois ont parfois leur rôle dans la diplomatie, les deuils des princes ont aussi leur place dans la politique, surtout lorsqu’ils prennent, comme au delà des Pyrénées, un caractère particulièrement saisissant. Il n’y a que peu de jours, les cortès étaient encore réunies à Madrid. La politique de l’Espagne était l’objet des discussions les plus sérieuses et les plus vives. A ces débats pleins d’éloquence prenaient part les orateurs les plus éminens, M. Canovas del Castillo, M. Emilio Castelar, M. Martos, M. Romero Robledo, les ministres eux-mêmes. On parlait plus ou moins discrètement à Madrid de l’éventualité, considérée comme prochaine, d’un second mariage du roi avec une archiduchesse d’Autriche. Quelques jours s’écoulaient à peine, Alphonse XII était encore une fois frappé à l’improviste dans ses affections par la mort foudroyante d’une de ses jeunes et brillantes sœurs. L’infante Maria del Pilar a été enlevée en quelques heures dans les provinces basques où elle était allée prendre les eaux. Le roi n’a pas eu même le temps d’arriver pour assister aux derniers momens de l’infortunée princesse. Depuis peu de temps, c’est la quatrième fois que la mort visite la famille royale espagnole. La reine-mère Marie-Christine, qui a été frappée la première, était du moins arrivée à un âge qui pouvait laisser présager une fin prochaine. Après elle, la jeune reine Mercedes a continué le funèbre défilé ; puis c’est sa sœur, une autre fille du duc de Montpensier, qui a succombé prématurément. Aujourd’hui c’est la sœur du roi, cette infante Maria del Pilar, qui est emportée dans la grâce de ses dix-huit ans. Le roi Alphonse n’est point heureux, et ses malheurs deviennent au delà des Pyrénées l’objet d’une sorte d’attendrissement public. Jeune encore il connaît les rigueurs de la destinée, et sa maturité précoce se forme dans le deuil aux sévérités du rôle de prince constitutionnel.


CH. DE MAZADE.