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Chronique de la quinzaine - 14 août 1898

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Chronique n° 1592
14 août 1898


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 août.


Le prince de Bismarck est mort le 30 juillet dernier. Depuis lors, les journaux du monde entier sont pleins de lui et il y occupe autant de place qu’à l’époque la plus florissante de sa vie. Nous arrivons un peu tard pour dire quelque chose d’inédit sur sa personne ou sur sa politique. Quoique le sujet soit abondant et vaste, il est un peu épuisé ; mais tout porte à croire qu’il se renouvellera, et que nous n’en avons pas fini avec les confidences du redoutable et vindicatif chancelier. Il n’était pas encore enseveli dans son cercueil que sa lettre de démission à l’empereur était publiée par un journal, et causait dans toute l’Allemagne une très vive émotion. Elle ne disait pourtant rien de bien imprévu, rien qui ne fût connu ou n’eût été deviné ; mais elle précisait, avec la force que M. de Bismarck mettait dans tout ce qui sortait de sa plume, les points sur lesquels des dissidences s’étaient produites entre l’empereur et lui. Quelques-uns étaient très graves. À défaut de ceux-là, d’autres seraient venus, un peu plus tôt ou un peu plus tard, mettre la brouille entre deux hommes qui ne pouvaient pas vivre longtemps ensemble. On a dit avec raison qu’il n’y avait pas place pour deux autocrates dans un même pays. L’un ou l’autre devait disparaître.

L’empereur était le plus fort, il était le maitre, il a congédié sans beaucoup de formes l’illustre homme d’État qui, plus que personne, avait contribué à la création de l’unité allemande et à l’établissement de l’empire. L’événement s’est accompli avec une facilité dont le monde a été surpris. L’Allemagne a sans doute été émue, mais elle a contenu et caché son émotion, et le prince de Bismarck a été mis à la retraite comme un fonctionnaire qui a atteint la limite d’âge. La terre n’a pas tremblé ; les choses ont continué d’aller, au moins on apparence, comme auparavant ; l’empereur, qui avait pris hardiment en main les rénes du gouvernement, les a tenues d’une main ferme, et n’a donné depuis aucun signe d’hésitation ou d’embarras. Le prince de Bismarck a constaté de son vivant qu’on pouvait se passer de lui, constatation qui lui a été pénible et amère. Il est mort sans avoir pardonné. En vain l’empereur avait-il tenté un rapprochement impossible ; le prince de Bismarck recevait son maître avec toute la déférence exigée par le protocole, mais ses sentimens restaient irréductibles. Si Guillaume a espéré que la réconciliation qui n’avait pas pu se faire de son "sivant s’opérerait du moins sur son cercueil, il s’est trompé. Il offrait au fondateur de l’Empire l’hospitalité du tombeau des rois et des empereurs. Il aurait voulu conduire lui-même, au nom de l’Allemagne, le deuil de son grand chancelier. Il avait rêvé une imposante cérémonie, où il apparaîtrait lui-même comme le représentant de tout un ensemble de gloires rajeunies dans sa personne. Mais M. de Bismarck avait pris ses précautions pour que les choses ne se passassent point ainsi. Ingrat empereur, tu n’auras pas mes os ! Il a exprimé la volonté d’être enterré à Friedrichsruhe, par les soins de sa famille et de ses amis, d’éloigner de sa dépouille les pompes officielles, dont U connaissait mieux que personne la vanité et le mensonge, afin de rester seul dans la mort comme on l’avait laissé seul pendant les huit dernières années de sa vie. Dans la fierté de sa conscience, il savait que sa gloire se suffisait à elle-même, et il n’a pas voulu en prêter les rayons à d’autres. S’éloignant autant qu’il le pouvait des choses présentes, il a ordonné qu’on inscrivît pour toute mention sur sa tombe : « Un fidèle serviteur de l’Empereur Guillaume I*^ » Il n’a associé son nom qu’à celui de son vieux maître, et U a laissé à la reconnaissance de l’Allemagne le soin de venir le chercher dans la retraite où il a langui tristement, où il est mort dans l’abandon, et où il dormira son éternel sommeil.

Nous ne parlerons pas aujourd’hui de son œuvre : le cadre d’une chronique ne suffirait pas pour la contenir. C’est l’homme qui nous intéresse. On a beaucoup répété qu’U était un homme du passé égaré dans notre fin de siècle, et que tout en lui portait le caractère d’une autre époque. Comme on l’a appelé le chancefier de fer, l’imagination contemporaine se l’est volontiers représenté sous les traits d’un chevalier du moyen âge, couvert de son armure, et cachant sous l’épais métal les pensées, les sentimens, les aspirations d’un autre âge. Il y a beaucoup de banalité dans cette appréciation portée sur un homme qui aurait voulu, comme il disait, faire de la pofitique en caleçon de bains. Nous regrettons d’avoir à la contredh-e puisqu’elle paraît satisfaire beaucoup d’esprits ; mais, à parler franchement, M. de Bismarck ressemble à tous les grands personnages historiques qui ont rempli une tâche analogue à la sienne. On ne crée pas un empire sans faire intervenir le fer et le feu : il s’en est rendu compte dès le premier jour, et, comme il ne reculait jamais devant l’expression de sa pensée, iln’apas hésité à le dire. En le faisant, il n’a été ni ancien, ni moderne ; il a été de tous les temps. Mais il s’est montré extrêmement moderne dans tous ses autres procédés. Rarement esprit a été plus exempt de préjugés et plus vraiment libre et original que le sien. Les moyens lui importaient peu, pourvu qu’ils aboutissent : aussi les a-t-il tous employés avec une parfaite indifférence, les variant à l’infini et passant de l’un à l’autre suivant les circonstances et les occasions. Un de ses grands mérites est de n’avoir jamais mis d’amour-propre à persévérer dans une voie lorsqu’il s’apercevait qu’elle était sans issue, ou que l’issue en était dangereuse. Il savait se retourner, revenir sur ses pas, prendre une autre direction. Lorsqu’il a inauguré le Culturkampf et qu’il a si fièrement proclamé qu’U n’irait jamais à Canossa, on a pu le croire un adversaire forcené du catholicisme, presque un sectaire, et il faisait partout l’admiration des adoptes de la libre pensée. Quelques années plus tard, il a eu besoin des cathohques au Reichstag et du pape pour agir sur eux : subitement l’ère des lois de mai s’est trouvée terminée, et l’intraitable chancelier n’a pas eu d’attentions assez délicates et assez fines pour Léon XIll. Il a manié avec une maîtrise sans égale tous les instrumens que les dernières inventions du progrès mettaient au service de sa volonté, et nul par exemple n’a su mieux que lui se servir et jouer des journaux. Peut-être dira-t-on que si ce ne sont pas ses procédés qui sont d’un autre temps, c’est son œuvre elle-même qui porte une empreinte peu moderne ; mais son œuvre, c’est l’Allemagne, et l’Allemagne échappe, semble-t-il, à ce reproche. Avec un tel homme, il ne faut pas se payer de mots, car il ne l’a jamais fait lui-même. Il a été notre ennemi, il nous a fait beaucoup de mal ; nous trouvant sur son chemin, il nous a durement broyés pour continuer sa route ; il l’a fait sans pitié, peut-être sans haine, imiquement parce que nous étions pour lui un obstacle. La seule conclusion à en tirer c’est qu’il est très regrettable pour la France qu’il soit né de l’autre côté de la frontière au lieu de celui-ci. Pourquoi ne pas avoir le courage de dire que nous aurions été heureux d’avoir son pareil ? Ce bonheur nous esc arrivé quelquefois dans notre histoire, et nous a manqué dans ces derniers temps.

Il a eu très froidement, très résolument, les intentions de tout ce qu’U a fait, et sa volonté a toujours suivi sa pensée avec une exactitude implacable. 11 n’y a probablement plus au monde que M. Crispi pour croire que c’est la Krance qui a voulu la guerre de 1870-1871, et que l’Allemagne ne l’a faite que contrainte et forcée. L’incorrigible conspirateur a émis de nouveau cette assertion le lendemain même de la mort de M. de Bismarck. Peut-être ne l’aurait-il pas fait aussi librement la veille, car il aurait pu s’attirer un démenti. Au surplus, il l’avait reçu par avance. Tout le monde connaît aujourd’hui, d’après sa propre relation, la manière dont M. de Bismarck a tronqué et dénaturé la fameuse dépêche d’Ems dans un déjeuner avec MM. de Moltke et de Roon, après quoi, raconte-t-il complaisamment, il se remit à table avec ses convives, et ils mangèrent tous les trois d’un bien meilleur appétit. Il espérait que la France se sentirait provoquée parle ton qu’il avait su donner à la dépêche, et malheureusement il ne Js’est pas trompé. Puisqu’il a revendiqué la responsabilité de la guerre, pourquoi ne pas la lui laisser ? C’est une question à régler, comme il l’a dit un jour, entre lui et son créateur : à l’égard des hommes, elle est éclaircie depuis longtemps. Gardons à M. de Bismarck sa grandeur tragique. La guerre, nous l’avons dit, était entrée dès l’origine dans le plan qu’il avait formé. Il l’a voulue contre l’infortuné Danemark, et il y a entraîné l’Autriche. En agissant ainsi, il savait fort bien qu’il aurait ensuite à se tourner contre l’Autriche, et c’est encore ce qu’il voulait. Il n’ignorait pas davantage que le jour viendrait où il aurait à rendre compte à la France d’une politique où celle-ci s’était laissé duper. Il a lui-même choisi le jour. Rien, en tout cela, n’était imprévu pour lui. Il n’était pas homme à reculer devant trois guerres, et il en aurait provoqué tout aussi imperturbablement une quatrième, s’il l’avait jugée nécessaire, ou seulement utile. Il n’a pas cru qu’elle le fût, et il s’est arrêté. 11 a su se borner. Il n’a eu d’autre préoccupation, dans la seconde partie de sa carrière, que de consolider par la paix ce qu’il avait fondé par la guerre, et d’entretenir pour cela entre les puissances de l’Europe, petites et grandes, un équilibre aussi parfait que possible. L’œmTe de conservation qu’il a maintenue pendant vingt’ans n’est pas celle qui dans l’histoire lui fera le moins d’honneur. C’est alors surtout qu’il s’est montré génial, parce qu’il s’est contenu dans la prospérité. Ajoutons, pour être complet, qu’il a su merveilleusement didser les autres autour de lui, et que l’équilibre général qu’il a établi se composait surtout des hostilités latentes qu’il avait su faire naître et qu’il entretenait avec une complaisance discrète. Mais si nous lui rendons la justice qu’il a voulu la paix dans cette seconde période, cela nous permet de dire avec plus d’assurance qu’il a voulu la guerre dans la première, et qu’il l’a faite de propos délibéré. Il s’est mis lui-même, avec une audace sans pareille, au-dessus des panégyristes qui ont essayé depuis et qui essaient encore aujourd’hui, très maladroitement, de contester cette vérité. Il s’est montré à l’histoire tel qu’il était, et les élémens pour le juger ne feront pas défaut. Nous ^n avons déjà un nombre presque suffisant : ses Mémoires nous en apporteront sans doute un contingent nouveau et qui sera le bienvenu. Rien ne remplace sa propre parole. Lorsqu’elle est sincère, — ce qui, bien entendu, n’arrive pas toujours, — elle atteint les dernières limites de la franchise, et elle a par surcroit quelque chose de pittoresque, d’incisif, de corrosif qu’il est impossible d’imiter. Elle grave à l’eau-forte et d’un trait ineffaçable. Si vraiment M. de Bismarck, qui s’est tant prodigué en conversations pendant sa vie, a encore quelque chose à nous dire, nous l’attendons avec un intérêt bien naturel. Indépendamment du rôle qu’il a joué, peu d’hommes ont été plus intéressans. Mais d’autres, très intéressans aussi de leur vivant, ont si étrangement trompé la postérité avec leurs confidences posthumes, qu’il convient d’attendre avant de se prononcer.

Tournons-nous, en attendant, d’un côté où nous n’avons que des sympathies à éprouver et à exprimer : nous voulons parler de la Hollande. Elle est à la veille de célébrer de grandes fêtes, où tous les souvenirs de son histoire se presseront dans les esprits. La jeune reine Wilhelmine atteint en ce moment sa majorité politique, fixée à dix-huit ans par la constitution. Elle est la dernière héritière d’une grande race. On sait que le dernier roi des Pays-Bas, Guillaume III, a vu mourir successivement les trois fils qu’il avait eus d’un premier mariage. La situation devenait, sinon critique, au moins obscure et incertaine. Le roi contracta un nouveau mariage avec la princesse Emma de Waldeclc-Pyrmont, et de ce mariage naquit, le 31 août 1880, la reine Wilhelmine. Un dernier rejeton venait à naître du vieil arbre historique, rejeton encore bien frôle alors, autour duquel se groupaient les espérances du pays. Un enfant du sexe féminin représentait l’antique maison d’Orange-Nassau, remontant au comte Olhon de Nassau qui vivait en 1290, et dont les membres les plus illustres furent le Grand Taciturne, l’adversaire de Philippe II d’Espagne, les princes Maurice et Frédéric-Henri, les valeureux chefs d’armée et stalhouders des Provinces-Unies, et Guillaume, stalhouder do Hollande et de Zélandc et roi d’Angleterre. Il était difficile de réunir plus de gloire autour d’un berceau. Le roi (uiillaiime III vérul encore dix ans : il est mort en novembre 1890, après un règne qui a été heureux pour la Hollande et lui a laissé des souvenirs reconnaissans. On assure qu’il n’avait rien dans son caractère d’un roi constitutionnel ; il était naturellement autoritaire et iolent, brusque et emporté, avec des retours où Ton retrouvait de la bonté ; mais il a eu assez de force sur lui-même pour maîtriser ses défauts, et son peuple n’a jamais eu à en souffrir. H a été, en somme, un roi très correct. Sous son règne l’accord entre la Hollande et la maison d’Orange-Nassau n’a fait que se resserrer ; mais on pouvait se demander ce qu’il en addendrait après lui.

La tutelle de la jeune reine a été exercée par sa mère et par un conseil composé de quelques hauts personnages et fonctionnaires de l’État. La reine Emma est Allemande ; on ne saurait trop louer le soin qu’elle a pris pour se faire adopter par sa nouvelle patrie. Elle est devenue vraiment Néerlandaise, s’inspirant toujours des intérêts du pays, "ivant de ses mœurs, et mettant ra[)plication la plus intelligente à favoriser le développement de ses institutions. Nous dirons dans un moment les progrès que la Hollande a faits sous la Régence. Lorsqu’on regarde aujourd’hui les trônes de l’Europe, U faut bien avouer que ceux cjui sont occupés par des femmes ne le sont pas le moins bien, et cela est vrai même de cette malheureuse Espagne, qui serait plus malheureuse encore, — parce qu’elle aurait été plus troublée à l’intérieur, — si elle n’avait pas la reine Christine. La reine Emma n’a pas eu à traverser des crises aussi terribles. Son gouvernement a été régulier, normal et tranquille ; mais elle s’est acquittée de ses devoirs avec un tact auquel les partis les plus opposés rendent hommage, et qui pourrait servir d’exemple à tous les souverains constitutionnels. H servira, en tout cas, de modèle à sa fille. La reine a remph son rôle de mère comme son rôle de régente, avec quelque chose de plus touchant. On s’accorde à reconnaître que grâce à l’éducation qu’elle a donnée à sa fille, celle-ci, bien que si jeune encore, est déjà douée des connaissances multiples, tant pohtiques que littéraires et artistiques, qui font une femme distinguée. Rien n’a été négligé pour lui permettre de remplir dignement la tâche qui lui incombe. On ne peut que s’en réjouir pour cette honnête et vaillante nation néerlandaise qui, bien qu’exiguë si on regarde seulement le territoire qu’elle occupe en Europe, est si grande dans l’histoire, et si digne aujourd’hui même par son esprit de conduite d’attirer et de retenir l’attention.

C’est le 6 septembre qu’aura heu officiellement la prise de possession du pouvoir par la reine Wilhelmine. Une cérémonie solennelle aura heu à cette occasion dans la grande église d’Amsterdam, où son père et son grand-père ont également inauguré leurs règnes. Celte cérémonie, bien ■ qu’elle doive avoir lieu dans le principal temple protestant de la ville, n’aura aucun caractère confessionnel. Le territoire néerlandais est l’asile de la tolérance ; il l’a d’ailleurs été presque toujours, sauf dans quelques momens de l’histoire, momens lointains heureusement, où les passions confessionnelles se sont déchaînées et heurtées partout. Aujourd’hui, la liberté de con- science est absolue. Au milieu d’une majorité protestante calviniste, les catholiques représentent les deux cinquièmes de la population, avec un appoint d’Israélites. Cette population, très religieuse dans ses différentes confessions, a toujours témoigné un grand attache- ment à la dynastie protestante dont les rois, de leur côté, ont pris l’habitude de traiter tous leurs sujets avec une parfaite impartia- hté. La cérémonie da 6 septembre conservera donc un caractère tout’ politique. La reine prêtera serment à la Constitution en présence des hauts fonctionnaires ci^dls et militaires, des représentans des puis- sances étrangères et des membres des États Généraux. Ces derniers prononceront à leur tour, dans la forme consacrée, le serment de fidélité à la nouvelle souveraine. Puis, il y aura de grandes réjouissances. Le programme comprend un banquet et une représentation de gala à Ams- terdam, une entrée solennelle à la Haye, des revues de la flotte et de l’armée, enfin tout ce qui peut relever l’éclat de ces sortes de représen- tations. Plusieurs sultans et princes indiens, vassaux du gouvernement des Indes, enverront des représentans qui rappelleront à la Néerlande ses possessions éloignées. Enfin, pendant plusieurs jours, le pays sera en liesse, et une fois de plus, son vieil attachement à la maison d’Orange-Nassau se manifestera pas des démonstrations qui auront le mérite d’être sincères. Puis la Hollande reprendra sa \ie ordinaire, qui est tranquille et heureuse, — ce qui ne veut pas dire qu’elle soit exempte, tant s’en faut ! de passions politiques. Il y en a là comme partout ail- leurs, et les partis y sont même devenus si nombreux qu’il est presque difficile d’en faire le compte. On en voit constamment naitre de nou- veaux.

n n’y en avait que deux autrefois, le parti libéral et le parti con- servateur, et leurs dénominations disaient assez exactement ce qu’ils étaient. Le parti libéral était libéral. Les catholiques qui sont, nous l’avons dit, en minorité dans le pays, se rattachaient assez naturelle- ment à lui, et obtenaierit, gri\ce à sou concours, soit dans l’ordre sco- laire, soit dans l’ordre religieux, tles satisfactions précieuses. Le parti conservateur était aristocrate et protestant. Autour de ces partis fon- damentaux, on en voyait déjà se dessiner deux autres destinés à se développer plus tard : le parti catholique qui ne devait pas faire longtemps bon ménage avec les libéraux, et le parti anti-révolutionnaire. Ce dernier, profondément calviniste, et qui combattait en les chargeant de tous les péchés du monde les principes de la Révolution, a eu d’abord pour chef M. Groen van Prinsterer, et ensuite M. Kuyper ; puis, peut-être parce qu’il a poussé trop loin en matière de discipline religieuse l’exagération de ses propres principes, il s’est partagé en plusieurs sections, l’une restant sous la direction de M. Kuyper, tandis que l’autre passait sous celle de M. Lohman. Les catholiques ne se sont pas toujours montrés plus unis. D’abord groupés sous la direction de M. Schaepman, ils n’ont pas tardé à se didser à leur tour. Les libéraux n’ont pas mieux échappé au sort commun : les uns s’appellent aujourd’hui modérés, les autres progressistes, et ce sont ces derniers qui sont au pouvoir. Enfin, deux groupes nouveaux, celui des socialistes et celui des chrétiens historiques, sont venus compliquer encore la situation. Les socialistes ne sont pour le moment ni très nombreux, ni très influens, mais qui sait ce que l’avenir leur réserve ? Quant aux chrétiens historiques, ils se sont détachés des anti-révolutionnaires de M. Kuyper, comme Ta fait aussi M. Lohman, et ils obéissent tant bien que mal à M. Bronsveld. Ce sont des protestans très particularistes, qui n’ont pas pu se plier aux tendances conciliantes de M. Kuyper envers les catholiques, et qui préfèrent se rapprocher des libéraux. Cette nomenclature sommaire des partis néerlandais ne paraîtra peut-être pas bien claire, mais cela tient pour beaucoup à la situation elle-même. Elle présente, dans son évolution, une assez grande mobilité. Toutes les fois qu’une des questions agitées depuis un demi-siècle, question scolaire, question militaire, question électorale, ^^.ent à se poser, — ce qui arrive presque constamment, tantôt à l’une et tantôt à l’autre, — on voit les partis politiques subir une décomposition et adopter une classification nouvelle, sans qu’il soit d’ailleurs facile de pressentir d’avance comment chacun d’eux votera, ni même quelquefois de comprendre après coup pourquoi il a voté comme il l’a fait. Mais cela n’empêche pas le progrès de s’accomplir : il a été très sensible en Hollande depuis quelques années.

En matière scolaire, par exemple, les catholiques ont commencé par obtenir le droit d’ouvrir des écoles sans autorisation préalable. Ils se sont engagés ensuite dans une campagne qui n’a pas été très heureuse contre les écoles publiques : ils les accusaient d’être irréligieuses parce que le principe de la neutralité de l’enseignement y était étroitement observé. On a livré à ce sujet de grandes batailles ; le gouvernernent a toujours maintenu la neutralité de l’école, et il a triomphé jusqu’ici. On aurait voulu l’obliger, au lieu des écoles mixtes qu’il dirige actuellement, d’avoir des écoles particulières pour chaque confession, ce qui était pratiquement d’une exécution difficile. On lui a même contesté parfois le droit d’enseigner, ce qui est une question toute différente de la première. Les catholiques, voyant qu’ils n’aboutissaient à rien sur ce terrain, en ont très habilement adopté un autre : ils ont réclamé pour leurs écoles une quote-part des subsides accordés très abondamment à celles de l’État. Ils voyaient dans cette répartition des libéralités budgétaires une application plus respectueuse et plus vraie de ce principe de neutralité et d’impartialité dont le gouvernement se réclamait sans cesse. Chose curieuse, — on assure à la vérité que c’est pour se débarrasser d’une question qui encombrait l’arène politique et qui dénaturait toutes les combinaisons des politiciens, — une partie de la gauche a voté cette réforme qui est aujourd’hui passée dans la loi. Loi de pacification, a-t-ondit ; mais elle ne mérite encore qu’imparfaitement ce titre. Une disproportion considérable a été maintenue entre les subsides réservés aux écoles pubhques et ceux qui sont attribués aux écoles libres ; et les catholiques continuent de protester contre cette inégalité qu’il sera sans doute difficile de maintenir longtemps, après avoir admis le principe de la répartition commune. Quoi qu’U en soit, les catholiques ont obtenu déjà la réalisation d’une partie importante de leur programme. xMliés tantôt avec les uns, tantôt avec les autres, ils ne perdent jamais de vue le. but qu’ils poursuivent, et leur persévérance leur assurera sans doute de nouveaux succès.

En matière électorale, la législation néerlandaise a été profondément modifiée depuis peu d’années. Il serait trop long de raconter toutes les luttes qui ont eu lieu à ce sujet, et de faire l’histoire de tous les projets qui se sont succédé. On est parti du cens, et d’un cens assez élevé, puisque, d’après la constitution de ISiS, il ne devait être ni inférieur à 20 florins, ni supérieur à 160 : il était en fait beaucoup plus rapproché du premier cliiffre que du second, et il variait d’ailleurs suivant les provinces. Le florin vaut "1 fr. 10. Ce système donna lieu à des critiques nombreuses. Une commission fut nommée en 1883 pour « examiner les dispositions de la loi fondamentale qu’il serait utile et actuellement opportun de modifier. » L’examen de la commission dura quatre années, et il en sortit finalement, en 1887, au moment de la révision de la Constitution, un texte qui paraissait beaucoup plus propre à laisser la question ouverte qu’à la clore. Lo voici, en e(Tet : « Les membres de la seconde Chambre sont élus directement par les régnicoles mâles, en même temps Néerlandais, qui possèdent les conditions d’aptitude et de bien-être social à déterminer par la loi électorale, et qui ont atteint l’âge à fixer par cette loi, lequel ne pourra être inférieur à vingt-trois ans. » C’était renvoyer toute la dilticulté à une loi ultérieure. Les conditions d’aptitude pouvaient être réduites à savoir signer son nom, et les conditions de bien-être social à ne pas être inscrit au bureau de bienfaisance : au fond, c’est le projet qu’a présenté bientôt après M. Tak van Poortvliet. Les mêmes conditions pouvaient, au contraire, être rendues très rigoureuses et difficiles à réurdr, et c’est bien ce que voulaient les conservateurs, qui invoquaient l’esprit plutôt que le texte du projet de la commission.

En attendant que fût résolue cette difficulté, peut-être insoluble dans les conditions où elle était posée, on s’est arrêté à un règlement provisoire, d’après lequel était électeur tout Néerlandais de vingt-trois ans qui justifierait, soit d’une taxe personnelle en raison de la valeur locative de la maison ou de la partie de maison qu’il habitait, taxe dont le montant variait suivant la population de la commune, soit d’une taxe foncière de 10 florins. C’était déjà un abaissement très notable du cens primitif. Le projet de M. Tak, ministre de l’intérieur du cabinet libéral formé par M. van Tienhoven, allait beaucoup plus loin, nous lavons dit, et sa tendance manifeste était de supprimer tout rapport entre le droit électoral et le payement d’un impôt ; mais il n’a pas été voté, et il a même été retiré par son auteur après les débats les plus orageux qui se soient produits au parlement néerlandais. Désavoué par M. van Tienhoven lui-même, il n’a eu d’autre résultat que d’augmenter la didsion parmi les libéraux. Enfin, après les élections de 189i, M. Roëll, chargé de former un nouveau cabinet, y a fait entrer des élémens assez variés, sans doute dans un espoir de conciUation, et cet espoir n’a pas été complètement déçu. Le général Schneider, catholique, y figurait à côté de M. van Houten, libéral et anticlérical très accentué. M. van Houten, autrefois l’ami poUtique de M. Tak, devenu depuis son adversaire, a eu le mérite de réussir où l’autre avait échoué. Il est l’auteur de la loi électorale de 1896, qui régit aujourd’hui la Néerlande et sous le régime de laquelle se sont faites les élections de 1897. Cette loi accorde le droit de vote àtous les régnicoles âgés de plus de vingt-cinq ans, qui payent un impôt foncier d’au moins 2 francs ; ou qui jouissent d’un revenu minimum fixé par la loi d’après l’importance des communes, d’une inscription au grand livre d’au moins 200 francs, ou d’un livret de caisse d’épargne de francs ; ou encore qui exercent une profession libérale, ou qui ont passé avec succès les examens pour une fonction publique. En’vertu de cette loi, le nombre des électeurs s’est élevé d’environ 400 000, ce qui est un pas très considérable dans le sens de l’extension du droit de suffrage. Une telle loi suffirait pour illustrer la régence de la reine Emma.

Nous avons aussi fait allusion à la loi militaire. La question pendante depuis plusieurs années, et agitée avec passion entre les partis, était celle de la suppression du remplacement. Elle vient d’être tranchée. La Hollande aura désormais le service personnel, avec des exemptions pour les séminaristes et les membres du clergé des différentes communautés religieuses. C’est au ministère progressiste de M. Pierson, qui a succédé au ministère Roëll après les élections dernières, qu’est due cette réforme si longtemps disputée. Le programme du cabinet actuel comprend encore une revision de la loi scolaire dans le sens de l’instruction obligatoire, mais le projet n’a pas encore été mis en discussion. D’autres se rapportent à l’amélioration des habitations ouvrières, aux conditions du travail, à l’assistance, à la protection de l’enfant et de la femme, à l’assurance obligatoire contre les accidens dans certaines professions ouvrières. Nous ne voulons pas dire que tout soit à approuver dans ces projets dont quelques-uns ont une tendance socialiste assez prononcée. On ne saurait non plus louer sans réserves la loi récente qui a établi un impôt général sur la fortune. Mais on voit par ces quelques indications à quel point les idées, les projets, les réformes fermentent en quelque sorte dans la Néerlande. La ie politique y a atteint, depuis quelques années, une activité d’autant plus remarquable qu’elle est féconde, et qu’elle aboutit à des résultats parfaitement tangibles, ce qui n’arrive pas partout. C’est ce que nous avons voulu indiquer au début de ce nouveau règne qui, commenrant avec une reine de dix-huit ans, sera long sans doute et que nous souhaitons heureux et prospère. Il s’ouvre sous les meilleurs auspices. Les Hollandais sont sages et prudens ; ils ont acquis par l’exercice même de libertés dont ils n’ont jamais abusé l’expérience de la vie publique ; ils ont la continuité dans l’offort et la patience à en attendre les fruits. Les progrès qu’ils ont déjà faits depuis quelque temps, et dont nous avons énuméré les principaux, doivent leur inspirer confiance dans les méthodes auxquelles ils les doivent, et auxquelles ils resteront (idèles.

Une bonne nouvelle est venue de Madrid : le gouvernement espagnol accepte en principe les conditions de paix imposées par le goii960 REVUE DES DEUX MONDES,

vernement américain. M. Sagasta n’a pas voulu garder la responsabilité pour le gouvernement seul dans des circonstances aussi graves : il a consulté les chefs de partis, les hommes politiques imporlans, et presque tous ont reconnu que la paix était nécessaire. Les républicains et les carlistes ont refusé de se prononcer. M. Romero Ilobledo et le général Weyler ont demandé la guerre à outrance ; mais ils ont été seuls de leur avis. On peut donc regarder, dès aujourd’hui, la paix comme certaine. Ses bases seront les suivantes : indépendance de Cuba, cession de Porto-Rico et d’une île du groupe des Ladrones, évacuation immédiate des Antilles, institution d’une commission hispano-américaine qui déterminera le régime ultérieur des PhiUppines. La question des Philippines sera la plus diflicile et la plus longue à régler, et celle aussi qui pourrait, en dehors de l’Espagne et des États-Unis, amener des complications d’un ordre plus général. Il convient de surveiller attentivement les autres puissances qui ont, ou qui croient avoir, ou qui désireraient se créer des intérêts dans le vaste archipel de l’Extrômc-Orient, et auxquelles l’initiative des fils de Monroë, débordant si loin de l’Amérique et sur les chemins de nouveaux continens, pourrait bien servir d’aiguillon. Mais nous n’avons pas à devancer les négociations; elles n’en sont qu’à leur premier pas. Le gouvernement de Madrid demande un armistice ; on ne saurait plus le refuser, puisque la paix est assurée par le consentement de tous les partis constitutionnels en Espagne, et que la prolongation de la guerre, n’ayant plus d’objet, serait une inutile effusion de sang. Francis Cuarmes.

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