Chronique de la quinzaine - 14 février 1906

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Chronique n° 1772
14 février 1906


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 février.


Dans quelques années, dans quelques mois peut-être, on sera étonné, nous en sommes convaincus, de l’émotion, de la surexcitation et des violences provoquées par les inventaires des biens des églises. Comment les expliquer ? Certes, des atteintes autrement graves ont été portées depuis quelque temps à la liberté des consciences, et si elles ont causé aux catholiques des angoisses très vives, elles n’ont pas suscité de leur part de résistances matérielles. Pourquoi cette révolte s’est-elle produite précisément à propos des inventaires ? La vérité est sans doute qu’ils n’ont été qu’une occasion, et que l’explosion qui s’est produite est le résultat d’une longue série de vexations de toutes sortes, et même de persécutions, dont les catholiques ont été les victimes. Il y a dans leurs cœurs tout un arriéré d’amertumes, toute une accumulation de griefs très légitimes qui, subitement, ont renversé la digue devenue impuissante à les contenir, et c’est l’explication psychologique des manifestations de ces derniers jours. Mais expliquer n’est pas justifier. Il y a eu, autour des églises et dans les églises mêmes, de véritables émeutes. Des rixes se sont produites, des coups ont été échangés, un préfet a été à moitié assommé, les pharmacies voisines ont été remplies de blessés, dont aucun par bonheur ne l’a été gravement. Tout cela pour les inventaires ! Tout cela par le fait des catholiques, singulièrement oublieux des paroles divines prononcées au Jardin des Oliviers, lorsque Pierre ayant tiré l’épée, Jésus lui ordonna de la remettre au fourreau en disant : Quiconque frappera de l’épée périra par l’épée !

A-t-on bien songé à ce qu’est un inventaire ? Si on l’avait fait, on n’aurait pas parlé de spoliation au sujet d’une opération administrative qui a simplement pour objet de constater l’état d’une propriété à un certain moment. Sans doute, l’inventaire pourrait entraîner des taquineries dans l’exécution, mais rien ne les faisait prévoir, et le gouvernement actuel ne se les était pas proposées. Sans doute, il pourrait servir plus tard à rendre la spoliation plus facile, mais est-il sage de susciter un mal immédiat pour échapper à un mal éventuel, hypothétique et lointain ? Si on en venait jamais à une persécution véritable, accompagnée de confiscation, ce n’est pas l’absence d’inventaires qui empêcherait les excès de cette détestable politique. Pour le moment, il ne s’agit de rien de pareil. Mais, dit-on, l’inventaire est en soi un acte de suspicion, et nous avons entendu demander si un simple citoyen, ayant le sentiment de sa liberté et de sa dignité, supporterait qu’on vînt en faire un chez lui. Il faudrait bien qu’il le supportât, ou plutôt il faut bien qu’il le supporte dans un très grand nombre de cas où l’inventaire est rigoureusement prescrit par nos lois civiles. Qui a jamais songé à y faire obstacle ? Qui a surtout jamais songé à y voir un acte arbitraire et vexatoire ? Peut-être n’était-il pas indispensable dans le cas actuel. M. Briand a rappelé à la Chambre que la loi de séparation ne l’avait pas prévu dans sa rédaction première : il y a été introduit à la demande d’un membre de la minorité, sans que personne se doutât que cette outre d’Éole renfermait tant d’orages futurs. Il a paru conforme à l’intérêt général qu’une transmission de propriété ne s’opérât pas en dehors de cette garantie. Or les biens des églises, par le fait de la loi de séparation, vont changer de mains. Ils appartiennent aux fidèles, nul ne le conteste ; mais ils étaient administrés jusqu’ici par les fabriques et ils le seront désormais par les associations cultuelles. C’est la justification de l’inventaire. Il est en lui-même très innocent : les circonstances seules en ont fait le bouc émissaire sur lequel on s’est si violemment acharné. Les malheureux agens des domaines qui venaient y procéder se présentaient à la porte des églises sans arrogance et sans mauvais dessein. Il fallait une imagination vraiment exaltée pour voir en eux autant d’Héliodores prêts à piller les trésors du temple. Les instructions qu’ils avaient reçues étaient très conciliantes. On en avait eu l’assurance publique et la preuve au sujet des tabernacles qui renferment les vases sacrés. A la pensée qu’ils pourraient être violés, que les serrures pourraient en être forcées, les consciences catholiques s’étaient révoltées. M. Grousseau, M. l’abbé Gayraud avaient déposé des interpellations ; mais ils n’ont pas eu besoin de les développer et ils les ont retirées, le Gouvernement ayant tout de suite dissipé leurs craintes. On a pu se rendre compte, à ce moment, de l’esprit dans lequel les inventaires seraient faits. Néanmoins les évêques et les curés ont cru devoir les accompagner d’une protestation formelle, ce qui était leur droit. Ils ne savaient pas encore quelle serait leur attitude définitive envers la loi de séparation, et l’inventaire était incontestablement le premier pas dans l’application de cette loi. L’imprudence a été de donner à la protestation une solennité trop grande en y associant les fidèles. Il aurait fallu être sûr qu’ils ne dépasseraient pas la mesure exacte où le clergé avait l’intention de se tenir lui-même. On ne l’était pas, et, si on a cru l’être, on s’est trompé.

Tout le monde a commis des fautes et a eu des torts dans cette affaire. Le premier tort appartient au gouvernement. Il savait fort bien que si la loi de séparation cause de vives appréhensions aux catholiques, ces appréhensions sont encore augmentées par l’incertitude où on est encore de ce que sera le règlement d’administration publique dont l’élaboration a été confiée à une commission mi-partie politique et mi-partie administrative. Que sortira-t-il de là ? Les règlemens d’administration publique, sous prétexte d’assurer l’application de la loi, en ont quelquefois dénaturé le caractère et aggravé les dispositions. Nous espérons qu’il n’en sera pas ainsi dans le cas actuel ; mais, au total, nous n’en savons rien ; personne n’en sait davantage, et les catholiques se sont retranchés dans l’expectative. Cette attitude n’a pas été seulement celle des fidèles, des curés et des évêques ; c’est encore celle du Souverain Pontife, et nous aurons dans un moment à en parler. Revenons au gouvernement. La situation étant ce qu’elle est, la plus simple prévoyance devait lui conseiller de ne procéder aux inventaires que lorsque le règlement, ou les règlemens d’administration publique seraient terminés et publiés. Les catholiques auraient su alors à quoi s’en tenir sur l’ensemble du régime qu’on avait l’intention de leur appliquer : ils auraient pris leurs résolutions en conséquence. On dira peut-être que le gouvernement est souverain en France, et qu’il n’a pas à attendre le consentement de Rome pour y appliquer une loi de l’État. Soit ; nous n’y contredisons pas ; cette opinion est la nôtre ; mais il y a des affaires complexes qui touchent à tant d’intérêts et de droits divers qu’on ne saurait les traiter, ni surtout les régler sans ménagemens. Rien ne dispense le gouvernement d’apporter un certain doigté, même dans l’exécution de la loi. C’est la partie supérieure de l’art de gouverner : si elle n’existait pas, il suffirait de mettre au pouvoir un commissaire de police doublé d’un gendarme. On se serait épargné bien des difficultés en retardant les inventaires ou en hâtant le règlement. Mais, dit-on encore, la loi est formelle : elle prescrit l’inventaire dès sa promulgation, tandis que, pour faire le règlement, elle donne trois mois. A quoi nous répondrons que le gouvernement n’a pas pris ces prescriptions au pied de la lettre, puisqu’il a laissé s’écouler près d’un mois avant de procéder aux inventaires. N’aurait-il pas pu attendre quelques jours de plus ? Personne ne le lui aurait reproché. Il a trois mois pour le règlement d’administration publique, nous le voulons bien ; c’est la limite qu’il ne peut pas dépasser ; mais rien ne l’oblige à l’épuiser, et cependant tout porte à croire qu’il est décidé à le faire. Ces retards étonnent et inquiètent. Quoi de plus naturel ? Le Saint-Père, avons-nous dit, attend tout le premier que la Commission ait fait son règlement et que le Journal Officiel l’ait publié pour se prononcer sur la loi de séparation. On comprend cette réserve, mais cela n’empêche pas d’en regretter les effets. L’Église catholique est une hiérarchie fortement constituée, où toute l’autorité est en haut et descend jusqu’en bas par une série d’organes dépendant les uns des autres. Tel est le principe : seulement ce principe n’a de valeur pratique que s’il est sans cesse en action, nous allions dire s’il est toujours vivant. L’autorité suprême cesse-t-elle de s’exercer un seul jour, les organes de transmission n’ont-ils rien à transmettre, les conséquences de cette immobilité et de cette stérilité sont beaucoup plus graves dans l’Église catholique que dans toute autre. Il en résulte inévitablement une certaine anarchie. Les fidèles, qui n’ont pas l’habitude de la liberté qu’on leur laisse, sont enclins à en abuser. Quand le Pape aura parlé, disent-ils, nous obéirons ; mais, jusque-là, nous n’en ferons qu’à notre tête. Et chacun en fait à la sienne, ceux-ci dans un sens et ceux-là dans l’autre. Nous n’étions pas sans avoir quelque peu prévu ces désordres lorsque nous exprimions le désir, aussitôt après la loi de séparation, que les évêques de France se réunissent sans plus de retard pour constituer une autorité intermédiaire entre les fidèles et le Pape, ou entre le Pape et les fidèles. Il nous semblait que l’Église de France, abandonnée à elle-même après sa rupture avec le gouvernement, avait besoin plus que jamais d’une direction ferme, et nous cherchions d’où elle pourrait lui venir. Mais, pour des motifs respectables sans nul doute, les évêques ne se sont pas réunis et le Pape s’est tu. Alors, plus de direction d’aucune sorte. Les fidèles s’en sont allés à la débandade, et on les a vus dans beaucoup d’églises échapper à l’autorité trop faible des curés pour leur imposer la leur. On se serait cru en plein protestantisme, où l’autorité est partout et remonte volontiers de bas en haut. Les curés eux-mêmes et les évêques se sont divisés. Il y en a eu, hélas ! qui ont approuvé les désordres : ils y ont vu une belle manifestation de foi catholique, un renouvellement de l’ardeur des vieux âges, un précieux gage d’avenir. Erreur dangereuse ! A quoi peut aboutir la résistance qui s’est produite ? Elle n’empêchera pas un seul inventaire. Il y a quelque chose d’un peu puéril dans ce grand effort fait à propos de rien, pour aboutir à rien. Parmi nos évêques, le plus grand nombre ont reconnu le péril, et, puisque le maximum de désordre s’est produit à Paris, c’est du côté de l’archevêché de Paris que nous nous tournons surtout. Les intentions de Mgr Richard ont toujours été excellentes, les instructions qu’il a données ont été pleines de mesure, mais il n’a pas été maître du mouvement, et il n’a pu qu’en déplorer les écarts. Il l’a fait, non sans fermeté. On sait qu’il a refusé d’accepter la démission des curés de Saint-Sulpice et de Sainte-Clotilde, dont le premier avait été l’objet de vives attaques pour avoir voulu maintenir l’ordre dans son église, et dont le second n’y a pas réussi dans la sienne : son autorité y a été méconnue et presque bafouée. C’est sans doute à cet épisode que fait allusion la Semaine religieuse de Paris, dans une note dont Mgr Richard a toutefois décliné la paternité directe, lorsque, après avoir déploré les actes d’indiscipline qui se sont produits, quelquefois « avec une violence des plus regrettables, » elle parle d’un curé auquel les « fidèles » ont dit : « Vous n’êtes ici que notre gérant ! » Et la Semaine religieuse ajoute : « Plaise à Dieu maintenant que l’horizon, si chargé de nuages, ne tarde pas à s’éclaircir ! Le peuple catholique se lasse d’être traîné depuis des mois et des mois dans le dédale de savantes persécutions où il a peine à garder la pleine conscience de lui-même. Comme les armées en déroute qui abandonnent les unes après les autres les terres aimées de la patrie, il serait presque sur le point de ne plus croire à ses chefs et de crier : Trahison ! Une pareille attitude serait lamentable. A qui, cependant, faudrait-il en faire remonter toute la responsabilité ? »

La responsabilité n’en appartient tout entière à personne : elle se divise, ce qui peut-être la diminue. Mais, si le présent est trouble, l’avenir est in qui étant. A peine la loi de séparation est-elle promulguée, avant même qu’elle soit appliquée, on peut déjà se rendre compte du danger auquel elle expose une Église dont nous avons défini plus haut le caractère organique. La Semaine religieuse l’avoue sans ambages : 1e mot de trahison résonne déjà à l’oreille des pasteurs ; et pourquoi ? parce qu’ils n’obéissent pas suffisamment aux injonctions des fidèles qui cherchent à les entraîner avec eux dans des manifestations, moitié religieuses sans doute, mais aussi moitié politiques. Comment ceux qui s’intéressent à l’Église catholique en France n’en seraient-ils pas inquiets ? On nous permettra de parler franchement, crûment même : i le Concordat, s’il rendait le clergé un peu trop] dépendant du gouvernement, le rendait du moins indépendant des fidèles, et si cette situation n’était pas sans inconvéniens, elle n’était pas non plus sans avantages. Ces avantages, dont l’Église avait le sentiment secret et profond, étaient peut-être le principal motif qui l’attachait au Concordat. Aujourd’hui tout est retourné, Le clergé est indépendant de l’État, mais il tombe dans une certaine mesure sous la dépendance des fidèles, et on a pu voir tout de suite que ce joug menaçait de n’être pas plus léger que l’autre. Il sera peut-être moins tracassier ; encore n’est-ce pas bien sûr ; mais il sera plus violent. A voir ce qui vient de se passer, on se demande ce que seront dans quelques années les associations cultuelles, de quel esprit elles seront animées, de quelles passions elles seront enflammées. Nous souhaitons de tout notre cœur que ce péril soit conjuré : la paix des consciences et celle de l’État lui-même sont à ce prix. On en a vu apparaître un autre à la Madeleine. La foule amassée devant l’église y a fait subitement irruption pour répondre à la manifestation par une contre-manifestation. On s’est battu, heurté, quelque peu écharpé, et le curé a dû lui-même demander à la hâte main-forte à la police. Qu’arriverait-il si ces mouvemens en sens contraires, qui précipitent des citoyens les uns contre les autres, se répétaient et se généralisaient ? Ce seraient les premiers symptômes de la guerre civile, et nous ne voulons pas examiner quelles en seraient les victimes les plus probables. Il faut repousser ces pensées avec horreur.

Nous ne serions pas tout à fait complet si nous ne disions que, dans toutes ces affaires, la magistrature a montré un zèle qui a paru généralement excessif. Le zèle n’est pas toujours une belle chose ! Ce n’est pas toujours une preuve de courage, ni d’indépendance ! A côté de chaque échauffourée, il y a eu un tribunal en permanence, où pleuvaient les mois et les années de prison pour des faits qui, accomplis par d’autres, trouvent habituellement plus d’indulgence. La prison n’a pas suffi toujours, et on a vu certains magistrats l’assaisonner d’admonestations dont la rudesse a paru déplacée. Nos tribunaux feraient bien de se rappeler le vieil axiome : Ne quid nimis, rien de trop ! Mais ce n’est là qu’une observation de détail, et non pas la plus grave, dans un ensemble de faits sur lesquels il y aurait encore bien des choses à dire. Tout porte à croire que l’occasion ne nous en fera pas défaut.

Les dernières nouvelles d’Algésiras ne sont pas bonnes : on commence à se demander si la Conférence aboutira. C’est un point sur lequel nous avons toujours eu des doutes, et nous les avons à plusieurs reprises discrètement exprimés. Fallait-il aller à la Conférence ? Le gouvernement de la République a dû éprouver de vives perplexités lorsque la question s’est posée à lui pour la première fois. Il y avait là, en effet, du pour et du contré. Le gouvernement a pris quelques précautions, mais elles ont été incomplètes ; il a demandé quelques garanties, mais elles ont été insuffisantes. M. Rouvier est trop intelligent pour ne s’en être pas rendu compte ; mais il a senti, d’une part, qu’il n’obtiendrait pas de meilleures conditions préalables, de l’autre, qu’un refus formel d’aller à la Conférence serait interprété par l’Allemagne comme un acte de mauvais vouloir, et par d’autres puissances comme un acte de défiance. Après avoir envisagé tous les côtés du problème, il l’a résolu dans le sens le plus conciliant. Le langage tenu à Berlin paraissait l’être aussi. Il consistait à répéter que, si nous acceptions la Conférence, on nous en saurait gré et qu’on nous le témoignerait par la suite. Là-dessus nous avons dit oui, et nous sommes allés à Algésiras. Nous avions toujours déclaré que nous pousserions les concessions jusqu’au point où nos intérêts vitaux seraient compromis. Or, l’acceptation de la Conférence n’était pas préjudiciable ù nos intérêts vitaux. Nous restions parfaitement libres de les défendre devant elle, et, si nous n’obtenions pas qu’ils fussent respectés, de refuser notre consentement à des propositions qui ne pouvaient devenir valables que si toutes les puissances y adhéraient.

Notre confiance dans les résultats de la Conférence était limitée ; elle existait cependant. Ce n’est pas nous qui avons provoqué la réunion de la Conférence ; c’est l’Allemagne, et, devant les témoignages de bonne volonté dont elle nous prodiguait l’assurance, nous étions fondés à croire qu’elle s’était rendu compte des difficultés à surmonter et qu’elle en avait trouvé les moyens. Pourquoi ne les aurait-elle pas trouvés ? Il dépendait d’elle, en somme, et d’elle seule, de pousser à son tour la conciliation jusqu’au point où l’accord avec nous deviendrait possible : pourquoi aurions-nous décidé d’avance qu’elle ne le ferait pas ? Elle serait en droit aujourd’hui de nous adresser un reproche si nous avions, qu’on nous passe le mot, caché notre jeu et si nous nous étions rendus à Algésiras sans avoir rien dit à personne de nos intentions : mais nous n’avons, au contraire, négligé aucun moyen de publicité pour les faire connaître au monde entier. Le Livre Jaune en est plein, et M. Rouvier, quelques jours avant le départ des plénipotentiaires pour Algésiras, les a précisées à la tribune avec la plus éclatante loyauté. Aussi nous sentons-nous parfaitement en règle avec tout le monde, car tout le monde a su ce que nous voulions, et encore plus ce que nous ne voulions pas.

Nous ne sommes pas, à l’égard du Maroc, dans la même situation que les autres puissances. Aucune d’elles n’a avec lui une longue frontière commune ; aucune, par conséquent, n’a le même intérêt que nous, non seulement à ce que l’ordre y soit maintenu ou rétabli, mais à ce qu’il le soit dans certaines conditions. L’Espagne seule a, comme nous, quelques points de contact avec le Maroc : aussi lui reconnaissons-nous volontiers des intérêts et par conséquent des droits qui ne sont pas sans analogie avec les nôtres, quoiqu’ils soient moins étendus. Mais les autres puissances sont dans un cas différent. Ce qui se passe au Maroc n’importe pas à la sécurité et à la solidité de leur domaine, ou de ce qu’on appelle aujourd’hui leur empire colonial, et c’est pourquoi il y a quelque chose à la fois d’illogique et d’inadmissible à nous mettre sur le même pied qu’elles. Notre droit vient de l’immense effort que nous avons fait en Afrique depuis soixante-quinze ans. Tout le monde en a profité, car nous avons purgé la Méditerranée des pirates qui l’infestaient, et notre œuvre civilisatrice a été si complète que les souvenirs auxquels nous faisons allusion ont déjà disparu des mémoires : ils ne sont vieux que de trois quarts de siècle et ont l’air de l’être de plusieurs. La cause que nous plaidons en ce moment est celle de notre domaine algérien. Nous ne pouvons pas prêter bénévolement la main à ce que d’autres grandes puissances s’établissent politiquement et militairement à côté de lui ; et c’est ce que l’Allemagne réclame sous couvert d’internationalisation. Il y a internationalisation et internationalisation ; il y a l’internationalisation économique et l’internationalisation politique : nous acceptons la première et nous repoussons la seconde. Quand l’Allemagne demande que la porte douanière du Maroc soit également ouverte à toutes les puissances et qu’il n’y ait pour aucune, ni préférence, ni monopole, c’est là une revendication hardie et qui, si on la pousse à l’extrême, n’est pas sans porter atteinte à la souveraineté du Sultan : nous n’y faisons néanmoins pas d’objection. Que toutes les puissances se fassent une libre concurrence au Maroc, qu’elles y introduisent dans des conditions égales leurs marchandises et leurs capitaux, qu’elles y développent leur richesse commerciale sans se heurter à aucun privilège, c’est le programme que nous avons admis et auquel nous resterons fidèles. Mais quand on en vient à l’organisation de la police, c’est-à-dire à la manière d’assurer l’ordre intérieur, la question devient politique au premier chef, et l’internationalisation qui transporterait toute l’Europe au Maroc, sur le flanc occidental de l’Algérie, nous apparaîtrait comme un danger qu’on ne nous fera jamais accepter de plein gré. Dans cette politique, qui a été de tout temps la nôtre, il n’y a rien que de très avouable ; toutes les nations du monde l’adopteraient à notre place. Elle se résume en un mot : le marché du Maroc ouvert à tous ; l’organisation et la surveillance de sa police confiée à ses voisins immédiats. Nous l’avons dit très haut avant d’aller à la Conférence : est-ce qu’on ne nous a pas entendus ? est-ce qu’on ne nous a pas compris ? Il est bien vrai qu’on ne nous a pas répondu. La presse allemande a beaucoup parlé, mais le gouvernement impérial est resté hermétiquement muet. Il l’est resté jusqu’à ces derniers jours. Tout ce qu’on aperçoit à travers les notes officieuses de ses journaux et l’attitude de ses représentans à Algésiras, c’est qu’il n’accepte pas notre thèse. Eli bien ! qu’il produise la sienne. Nous avons hâte de connaître son point de vue, comme il connaît depuis longtemps le nôtre. Il lit dans notre jeu : qu’il abatte le sien.

Les journaux allemands se livrent, sur le ton qui leur est propre à des polémiques dans lesquelles nous nous garderons bien d’entrer : elles ne peuvent qu’aggraver les difficultés au lieu de les atténuer. Si la Conférence échoue, ce ne sera pas notre faute. Nous y sommes allés de bonne foi, avec le très sincère désir de mettre nos intérêts d’accord avec ceux des autres puissances ; mais la première condition pour cela est qu’elles reconnaissent le caractère spécial de nos intérêts et ne nous demandent pas de les sacrifier. La presse allemande commence à envisager comme possible l’échec de la Conférence, et elle déclare en prendre son parti. Nous n’en prendrons pas aussi facilement le nôtre, mais enfin nous le prendrons s’il le faut. Il sera très regrettable que l’Europe et l’Amérique aient été convoquées avec tant de solennité pour donner au monde un spectacle de division et d’impuissance. La presse allemande assure que, si on ne s’entend pas, ce dissentiment n’amènera pas la guerre, et, certes, si le gouvernement impérial ne la déclare pas, ce n’est pas nous qui la ferons pour le Maroc. Nous craindrons seulement, pourquoi ne pas l’avouer ? qu’il ne reste au fond des cœurs des sentimens d’aigreur dont il aurait mieux valu que les germes funestes fussent étouffés à Algésiras. Voilà pourquoi l’échec de la Conférence ne nous laissera pas indifférens. Mais si cet échec doit avoir pour conséquence le maintien du statu quo, soit : nous préférons le statu quo à l’internationalisation politique et militaire du Maroc. Chacun usera sur le Maghzen de ses moyens, qui pourront être faibles et le seront certainement après l’éclatant succès de l’inertie marocaine sur les combinaisons contrariées de la diplomatie européenne. Quels que puissent être les moyens d’action de l’Allemagne, nous n’aurons pas du moins à nous faire le reproche de les avoir décuplés en leur donnant la force d’une internationalisation apparente qui, en réalité, ne profiterait qu’à elle, et ne menacerait que nous.

Lorsque nous annoncions, il y a quelques semaines, la transformation qui venait de se produire dans le ministère Fortis, c’était, on s’en souvient, sans beaucoup d’illusions dans le résultat de l’opération. Elle n’avait pas, en effet, corrigé le principal défaut du ministère, qui était d’être composé de pièces et de morceaux très disparates et d’élémens, nous allions dire d’échantillons, pris dans tous les groupes de la Chambre depuis la droite jusqu’à la gauche. La difficulté était grande, d’ailleurs, non seulement pour M. Fortis, mais pour tout ministre italien : comment faire un cabinet homogène avec une majorité qui ne l’est pas ? Dès que la Chambre a été réunie, M. Fortis a eu à soutenir un violent assaut auquel il n’a pas eu la force de résister. En vain a-t-il été défendu par M. Giolitti ; M. Giolitti a été battu avec lui, et le seul effet du courageux appui qu’il a donné à son successeur et ami a été de se rendre lui-même impossible ; il a été mis du même coup hors de combat. Restait M. Sonnino qui avait pris la part principale à l’attaque contre M. Fortis. Que lui reprochait-il ? Ce que nous avons dit plus haut, à savoir que son ministère était trop hétérogène pour gouverner d’une manière active et féconde, car il n’y a pas, il ne peut pas y avoir de gouvernement véritable sans unité. Rien n’est plus vrai en théorie. Aussi M. Sonnino, homme de la droite, a-t-il brillamment renversé M. Fortis… avec l’appui de la gauche. Il s’est déclaré partisan du suffrage universel, qu’il ajourne d’ailleurs au moment où l’instruction sera plus répandue dans le peuple : cela a suffi pour lui assurer le concours d’une partie de la gauche, et même de la plus accentuée. La victoire qu’il venait de remporter le désignait au Roi pour former un nouveau cabinet.

Il l’a formé en effet, et il y a fait entrer dans une proportion savante des membres de la droite et des membres de la gauche, donnant ainsi une revanche morale à M. Fortis, qui pourra, quand il le voudra, retourner ses argumens contre lui et le mettre au défi, soit de faire avec ses collègues un programme commun, soit de gouverner fortement. Mais cela ne veut pas dire que ces mêmes argumens, qui ont si bien réussi hier à. M. Sonnino contre M. Fortis, réussiront dès aujourd’hui à M. Fortis contre M. Sonnino. La durée est pour beaucoup dans l’usure des ministères ; celui de M. Sonnino ne fait encore que commencer ; on lui ouvrira sans doute le crédit habituel, et peut-être même sera-t-il plus long pour lui que pour d’autres. M. Sonnino a eu l’habileté de faire entrer dans son cabinet quelques hommes de beaucoup de mérite, un surtout qui a une grande notoriété européenne, M. Luzzalti. De plus, M. Sonnino, qui a été longtemps hors du pouvoir, après y avoir eu autrefois un rôle très distingué, mais de second plan, a suscité chez les uns beaucoup d’espérances, et chez les autres beaucoup de défiances, sans laisser personne indifférent. Tout le monde s’accorde à lui attribuer de hautes capacités : il ne lui reste qu’à les montrer et sans doute on lui en laissera le temps. Les souvenirs qu’on a de lui ne sont pas tout à fait d’accord avec la situation actuelle. Il a été un des plus fervens disciples de M. Crispi, et la politique de M. Crispi paraît bien loin aujourd’hui ! Mais qui est-ce qui n’a pas été un peu crispinien en Italie ? Qui est-ce qui n’a pas évolué avec les événemens ? Qui est-ce qui n’accepte pas les nécessités nouvelles ? Le passé de M. Sonnino lui a valu la confiance des autres membres de la Triple-Alliance qui ont bien accueilli son avènement au pouvoir. Son intelligence du présent et de l’avenir doit lui valoir une confiance plus large encore, et c’est le sentiment que nous éprouvons pour lui. Aucun homme d’État italien ne peut avoir l’idée de modifier d’une manière sensible les données générales de la politique de son pays, politique qu’on peut définir en ces termes : fidélité à la Triple-Alliance, amitié avec l’Angleterre et avec la France.

Tout au plus pouvons-nous regretter le départ de M. le marquis di San Giuliano. L’Italie a vu en deux mois trois ministres des Affaires étrangères : M. Tittoni qui est parti sans qu’on ait bien su pourquoi, M. di San Giuliano qui n’a fait que passer aux affaires, mais non pas inutilement puisqu’il a choisi M. de Visconti-Venosta comme plénipotentiaire à Algésiras, et M. Guicciardini avec lequel l’Europe ne demande qu’à faire connaissance. On explique, il est vrai, le changement de M. di San Giuliano par des motifs tout personnels entre M. Sonnino et lui. M. Sonnino ne lui aurait pas pardonné d’avoir accepté prématurément des mains de M. Fortis un portefeuille qu’il lui réservait quand il serait devenu lui-même président du Conseil. Il fallait savoir attendre. Mais nous n’avons pas à nous arrêter à ces détails. Le ministère Sonnino est constitué : nous le verrons à l’œuvre.

Nous avons appris trop tard, il y a quinze jours, la mort subite du roi de Danemark pour parler de lui comme nous l’aurions voulu. Christian IX a été aimé de ses sujets comme peu de souverains l’ont été, et le monde entier a entouré sa vieillesse de la vénération que méritaient sa simplicité, sa bonté, son bon sens, son dévouement absolu à son pays et sa fidélité à ses devoirs de roi. Le gouvernement de la République, en chargeant M. le baron de Courcel de représenter la France à ses obsèques, a tenu à donner à la mémoire du roi Christian une haute marque de sympathie et de respect.

Les débuts de son règne ont été tragiques. Depuis, il parait avoir eu une pensée unique, mettre le Danemark à l’abri de nouveaux malheurs. Les grandes alliances de famille qu’il a contractées n’étaient pas sans lui donner à cet égard quelque garantie ; mais il en a cherché d’autres dans l’affermissement de la force militaire d’un pays, petit, il est vrai, mais énergique et vaillant. Dans la poursuite de ces vues, le long conflit qu’il a eu avec le Parlement n’a pas fait de lui le modèle du souverain constitutionnel ; mais, au plus fort de ces difficultés, le Danemark n’a pas cessé de respecter le noble sentiment auquel il obéissait, et les dernières années du règne se sont écoulées dans l’apaisement intérieur et la sécurité extérieure. Sa mort a produit en Danemark une émotion exempte d’ailleurs de toute inquiétude. L’âge, l’expérience et le caractère du nouveau roi donnent à tous la confiance que le changement de règne ne sera pas un changement de politique, et que le pays continuera de suivre les destinées que la sagesse de Christian IX lui a assurées.


FRANCIS CHARMES.

Le Directeur-Gérant, F. BRUNETIERE.

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