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Chronique de la quinzaine - 31 janvier 1906

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Chronique n° 1771
31 janvier 1906


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 janvier


L’élection du Président de la République nous apparaît déjà dans le lointain : il nous serait difficile d’en rien dire qui n’ait été dit et redit par les journaux du monde entier. M. Fallières, président du Sénat, a été élu au premier tour de scrutin à une majorité de 7S voix. C’est une belle élection. Il la doit à la haute situation qu’il occupait déjà, puisque le président du Sénat est hiérarchiquement la seconde personne de l’Etat, et aussi à des qualités personnelles faites de modération dans les idées, de bienveillance et de courtoisie envers les personnes. Dès la veille du 17 janvier, son succès ne faisait plus de doute. Son nom était sorti le premier, et avec une avance considérable sur celui de M. Doumer, du scrutin préparatoire ouvert dans une réunion plénière des républicains. M. Doumer a été battu, mais il l’a été très honorablement. De bons républicains ont voté pour lui. Nous en avons dit les raisons sur lesquelles il n’y a pas à revenir aujourd’hui. M. Fallières n’est plus candidat ; il est Président de la République. Il ne reste plus qu’à s’incliner avec déférence devant la haute autorité dont l’a revêtu le vote de l’Assemblée nationale : il l’exercera avec le sentiment profond des intérêts qui lui sont confiés.

Cette élection n’a d’ailleurs pas été sans quelque équivoque. On a relevé, non sans ironie, l’interversion qui a fait de M. Fallières, modéré, le candidat des radicaux et des socialistes, et de M. Doumer, radical, celui des modérés et des libéraux. La politique a de ces surprises : mais, quelque habitué qu’on y soit, elles déroutent toujours un peu. Chaque parti a eu le sentiment qu’il ne vaincrait pas avec un candidat vraiment à lui, et il est allé en choisir un sur les confins du parti adverse. Nous n’avons pas à parler de M. Doumer, puisqu’il est maintenant hors de cause : tout le monde sait d’ailleurs que son passé est celui d’un radical, et les radicaux n’ont pu le renier qu’en l’accusant de les avoir trahis. On comprend qu’ils n’aient pas voté pour lui ; mais pourquoi ont-ils voté pour M. Fallières ? Pourquoi, puisqu’ils prétendent avoir la majorité, n’ont-ils pas choisi un président qui eût toujours partagé leurs idées, et toujours lutté pour l’application de leur programme ? Les hommes ne leur manquaient pas. Ils avaient M. Brisson, M. Bourgeois, M. Combes. Ils ont écarté tous ces bons et dignes radicaux pour aller emprunter un candidat au parti modéré. Ils l’ont démarqué à la hâte et l’ont poussé sur le pavois. Qu’est-ce que cela prouve, sinon que, quelque forts qu’ils soient ou qu’ils se disent, ils ne le sont pas assez pour triompher sous leurs propres couleurs ? Leur candidat ne pouvait être élu qu’à la condition de leur apporter un appoint personnel de voix modérées, et, à cet égard, le choix de M. Fallières était le meilleur possible. M. Fallières, en effet, a, dans les groupes auxquels il a autrefois appartenu, des sympathies qui lui sont restées fidèles. Il était difficile de le faire passer pour un radical dangereux. De là son succès qui, quoi qu’on en ait dit, n’est pas tout à fait un succès radical-socialiste. Qu’on ne nous accuse pas de dénaturer le sens de l’élection ; nous nous efforçons, au contraire, de le préciser ; et ce n’est pas disputer aux radicaux leur victoire que de montrer au moyen de quels procédés ils l’ont remportée.

Les élections anglaises sont toute une révolution. On savait bien que le parti conservateur serait vaincu, mais on se demandait dans quelle proportion il le serait, et l’opinion la plus générale était qu’il conserverait une minorité très respectable. En réalité, il a été écrasé, et on ne trouverait peut-être pas dans toute l’histoire électorale de l’Angleterre une défaite aussi complète que la sienne. Que reste-t-il aujourd’hui de l’importante majorité que les élections dernières avaient donnée aux conservateurs ? Il en reste 153 voix, tandis que les libéraux en ont 375, les Irlandais 84, le parti ouvrier 49. Il manque encore quelques résultats au moment où nous écrivons, mais leur nombre est insignifiant. Les libéraux ont gagné 193 sièges et les ouvriers 38. Quant aux Irlandais, leur contingent est resté à peu près le même. La question que tout le monde se posait avant les élections était de savoir si le cabinet libéral aurait la majorité sans eux : elle est aujourd’hui résolue en faveur du gouvernement dont la liberté et l’indépendance sont entières. On sait que les élections anglaises durent environ trois semaines. Ce système, qui n’est pas sans inconvéniens, tient à des causes diverses, dont une des principales est que, le droit de vote étant attaché à la propriété, certains électeurs peuvent voter dans plusieurs circonscriptions, parfois éloignées les unes des autres. Chez nous le vote est personnel et unique ; en Angleterre il est souvent plural. Le système anglais est favorable à la constitution de fortes majorités. En effet, quand le mouvement de l’opinion s’est dessiné dans un certain sens, tout le monde y court : il se forme un entraînement général vers la victoire. Cela est arrivé une fois de plus. Dès les premiers jours des opérations électorales, M. Balfour, le neveu et l’héritier politique de lord Salisbury, le chef du dernier Cabinet conservateur, a été battu. Un pareil fait est extrêmement rare, s’il n’est même pas sans précédent en Angleterre. On trouvera sans doute une autre circonscription à M. Balfour. Un conservateur plus heureux que lui, et plus sur de ses électeurs, lui cédera sa place. On ne voit pas la Chambre nouvelle privée de sa présence et de son concours. L’échec qu’il vient de subir pourra être réparé dans ses conséquences matérielles ; mais les conséquences morales en ont déjà été très lourdes pour le parti conservateur qui se relèvera difficilement et lentement d’une pareille chute. Il a été atteint à la tête : un événement aussi grave ne pouvait manquer d’influer sur la suite des élections. L’arbre le plus élevé de la forêt a écrasé, en tombant, beaucoup d’arbustes autour de lui. Les élections ont pris, de jour en jour, le caractère d’une débâcle. La plupart des ministres de l’ancien Cabinet ont été frappés comme leur chef. Dans le naufrage des unionistes, M. Joseph Chamberlain, le ministre démissionnaire des Colonies, et son fils, M. Austen Chamberlain, ont pourtant surnagé. Ils ont même eu de fortes majorités, ce qui montre, en somme, que les Anglais aiment l’audace, la hardiesse, l’énergie pour elles-mêmes, presque indépendamment de la cause qu’elles servent. Ils ont trouvé ces qualités de leur race dans M. Chamberlain, et ne les ont pas reconnues au même degré chez M. Balfour.

M. Balfour est, assurément, un des hommes les plus distingués, non seulement de son parti, mais de son pays, qui compte peu d’intelligences aussi cultivées, peu d’esprits aussi sagaces et aussi subtils, peu d’expériences parlementaires aussi consommées. Malheureusement il a une tendance à aborder les difficultés de biais et à les résoudre ou à essayer de le faire par l’adresse, au lieu de les heurter de front et de les emporter, qu’on nous passe le mot, à la force des poignets. C’est la grande différence entre M. Chamberlain et lui, et la cause secrète qui a maintenu la popularité du premier, tandis que celle de l’autre subissait une éclipse provisoire. M. Chamberlain s’est souvent trompé ; il a entraîné son pays dans des aventures ; que de déceptions au bout de sa politique ! Mais il a une franchise d’allures, une carrure, une combativité, une ténacité qui plaisent à nos voisins et les intéressent. Après la guerre du Transvaal, il a imaginé la réforme fiscale la plus opposée aux vieilles traditions et, nous en sommes convaincus, aux intérêts permanens de l’Angleterre. Malgré toute l’activité qu’il a déployée pour faire partager ses vues, il n’y a pas jusqu’à ce jour réussi : il est resté du moins très en deçà du but que s’était proposé son ardente propagande. Mais, si le système a été atteint, l’inventeur ne semble en avoir éprouvé aucun dommage personnel.

Il n’en a pas été de même de M. Balfour. Pourquoi ? C’est qu’il a rusé avec la difficulté au lieu de la prendre corps à corps. Tout le monde a compris ce que voulait M. Chamberlain : il a été beaucoup plus difficile de comprendre ce que voulait on ne voulait pas M. Balfour. M. Balfour a pris, entre le protectionnisme impérialiste de M. Chamberlain et le vieux libéralisme économique, une position intermédiaire qui ne satisfaisait personne. Il était pour le système de M. Chamberlain jusqu’à un certain point ; il n’en était plus au delà. On l’a accusé de se réfugier dans l’équivoque. Et puis, M. Chamberlain parlait à l’imagination du peuple anglais. S’il lui demandait des sacrifices, et des sacrifices très lourds puisqu’ils portaient quelquefois sur les objets d’alimentation de première nécessité, il faisait fortement résonner à ses oreilles ce mot d’Empire, qui a acquis tant de prestige dans ces dernières années. Il lui promettait de relier les membres de l’Empire britannique par un ciment qui donnerait à l’ensemble une consistance et une puissance sans égales : et il l’enchantait de ce rêve, sans l’amener pourtant à y croire. M. Balfour n’a rien fait de semblable ; il a plutôt fait le contraire. Il a proposé le protectionnisme pur et simple, sans le rattacher à cette idée d’Empire dont M. Chamberlain l’avait illuminé comme d’un feu de Bengale. Pour lui, le protectionnisme devait se traduire par une guerre de tarifs entre l’Angleterre et les pays d’où elle tire la matière première de son industrie et de son commerce. Cette conception terre à terre n’avait plus rien qui pût séduire. M. Balfour la défendait d’ailleurs avec tant de réticences qu’on se demandait jusqu’à quel point il en était partisan. Il est apparu comme l’homme des demi-mesures et des moyens termes, jouant timidement un jeu peut-être habile et certainement compliqué, avec peu de chaleur et peu d’entrain. Les choses ont duré ainsi jusqu’au moment où M. Chamberlain a perdu patience et a lancé contre le char ministériel, qu’il avait quitté en y laissant son fils, une ruade peu élégante, mais très efficace, puisque le char en a été renversé. M. Balfour a donné sa démission en laissant à un ministère libéral le soin de faire les élections devant lesquelles il avait, lui, toujours reculé. Il a cru, en changeant de position et en passant de la défensive à l’offensive, mettre ses adversaires dans un grand embarras. C’est peut-être ce qui serait arrivé un an ou dix-huit mois plus tôt ; lorsqu’il l’a fait, il était trop tard, l’opinion était acquise aux libéraux.

Il est surprenant que M. Balfour n’ait pas compris plus vite que le pays lui échappait, et qu’il lui échapperait de plus en plus à mesure que les élections seraient ajournées. Des indices certains l’avertissaient du danger. Toutes ou presque toutes les élections partielles tournaient contre les conservateurs : ils perdaient continuellement des sièges, qui étaient gagnés par les libéraux. Enfin, à la Chambre même, la majorité, cette majorité formidable du début de la législature, était tombée à rien et une fois même elle s’était changée en minorité. On pouvait croire, on a voulu le faire, qu’il n’y avait là qu’une simple surprise ; mais les surprises de ce genre n’arrivent qu’à un régime à bout de forces. La lassitude des uns, la défection des autres, la défiance de tous, car tous sentaient que le pays évoluait et leur échappait, ébranlaient le bloc et l’effritaient chaque jour davantage. Il aurait fallu en appeler au pays. Mais M. Balfour était l’homme de la temporisation. — Pourquoi faire la dissolution, demandait-il, puisque nous avons encore la majorité dans le parlement, majorité réduite sans doute, mais enfin subsistante ? — Ces raisonnemens, qui ont toujours quelque chose de plausible, perdent un parti en l’empêchant de profiter des dernières occasions et des dernières chances qui lui restent. Enfin on s’use au pouvoir, et tel était le cas du parti conservateur. Il était aux affaires depuis de longues années ; il y avait perdu quelque chose de son énergie première. M. Chamberlain avait essayé de le rajeunir par un empirisme audacieux, et n’y avait pas réussi. Il n’y aurait probablement pas réussi davantage, si M. Balfour avait accepté son remède intégral ; mais, en se séparant du gouvernement, il l’avait singulièrement affaibli. C’est à ce moment que M. Balfour avait dû faire les élections. Cela aurait mieux valu que d’attendre pour démissionner les sommations impérieuses de M. Chamberlain. Plusieurs personnes l’ont pensé : M. Balfour a été d’un autre avis, et il a fait vivre au jour le jour son ministère dans une situation médiocre et incertaine dont on vient de voir le triste dénouement.

Le succès des libéraux a plus que doublé leurs forces ; mais il est un autre parti qui, proportionnellement, a grandi encore davantage puisqu’il n’avait qu’une dizaine de voix dans la dernière Chambre et qu’il en aura quatre fois plus dans la nouvelle. C’est le parti ouvrier. Au point de vue parlementaire, il ne reste qu’un appoint dans la majorité, et un appoint qui n’y est pas plus indispensable que celui des Irlandais ; mais, au point de vue moral, comment ne pas en tenir compte ? Lorsque le ministère actuel s’est formé, sir Henry Campbell-Bannerman y a donné une place au parti ouvrier, innovation hardie qui ne devait pas tarder à produire ses conséquences. Le parti est désormais classé. Quelle sera sa politique ? Il serait peut-être téméraire de le dire et même prématuré de le rechercher. Tout porte à croire cependant qu’il ne s’embarrassera pas beaucoup des conceptions purement politiques et que, comme tous les partis d’appoint, comme le parti irlandais lui-même, il pratiquera le do ut des sans le moindre préjugé. Les ouvriers ont fait d’immenses progrès en Angleterre ; ils en feront encore davantage ; ils ont en main dès aujourd’hui l’instrument, nous allions dire l’arme qui leur permettra de les imposer. Le jour viendra, en effet, bien qu’il soit sans doute encore loin, où la majorité libérale diminuera comme l’a fait la majorité conservatrice, et alors les partis d’appoint pourront faire payer assez chèrement leur concours. Aujourd’hui, les libéraux triomphans n’ont besoin que de leurs propres forces, et la seule question est de savoir quel usage ils en feront.

Ce qui nous intéresse le plus, de ce côté-ci du détroit, c’est la politique extérieure du nouveau gouvernement. Il n’y a aucune raison de croire qu’elle soit changée : nous serions plutôt tenté de dire que l’étendue de la victoire libérale est une garantie du contraire. Plus le gouvernement sera libre de son action, mieux cela vaudra. Ses intentions nous sont connues. Les membres principaux du Cabinet, et surtout sir Henry Campbell-Bannerman et sir Edward Grey, les ont exprimées avec beaucoup de netteté et de force. Au milieu de la ruine de tout le reste, la politique extérieure de l’ancien cabinet subsiste tout entière, et le cabinet actuel pourra la poursuivre en toute indépendance. Nous nous en réjouissons, car nous n’avons pas cessé de tenir à l’entente cordiale avec l’Angleterre. Nous regretterions profondément qu’elle fût altérée en quoi que ce fût. Les événemens récens, au lieu de l’ébranler, ont montré qu’elle est en dehors et au-dessus des fluctuations de la politique intérieure, parce qu’elle correspond aux intérêts permanens du pays.

La conférence d’Algésiras s’est réunie le 16 janvier, et a débuté, comme il fallait s’y attendre, de la manière la plus heureuse. Ce n’est pas pour ses débuts que nous avons eu des appréhensions, mais pour ce qui viendra ensuite. On a commencé par les questions sur lesquelles l’entente était faite en principe et pouvait le plus facilement se réaliser dans les détails, en quoi on a bien fait. Nous ne savons pas si on prendra par là l’habitude d’être d’accord, ni si elle se maintiendra jusqu’au bout, mais il est toujours bon d’essayer. Les travaux de la Conférence marchent d’ailleurs lentement ; ils dureront peut-être plus qu’on ne l’avait cru. Les plénipotentiaires marocains en savent sans doute quelque chose, et l’un d’eux, Mohammed El-Mokri, l’a manifesté d’une manière qui a paru piquante. Les journaux du monde entier en ayant parlé, on ne commet aucune indiscrétion en disant qu’un jour de vacances, El-Mokri est parti pour Tanger. On a cru qu’il y allait pour des affaires graves, peut-être pour chercher des instructions confidentielles, peut-être pour apporter des renseignemens du même genre ; mais on a appris le lendemain que le but de son voyage était de faire venir son harem dont il ne pouvait pas se passer aussi longtemps que semblaient devoir se prolonger les travaux de la Conférence. Les plénipotentiaires marocains ont d’ailleurs un moyen très simple et très sûr de les faire durer : chaque fois qu’on prend une résolution, ils déclarent qu’avant de l’accepter ils doivent en référer au Sultan. Comme il faut près de huit jours pour aller à Fez, autant pour en revenir, et que le Sultan a peut-être la réflexion lente, on voit que cette obligation imposée aux plénipotentiaires du Maghzen est une raison suffisante pour que la Conférence ne finisse pas de sitôt.

Mais laissons ces bagatelles de la porte pour en venir aux choses vraiment sérieuses. Dès la première séance, après l’excellent discours de M. le duc d’Almodovar qui a précisé admirablement le programme modeste et limité que la Conférence doit remplir, M. Révoil a demandé la parole : « Je m’associe, a-t-il dit, aux sentimens exprimés par M. le duc d’Almodovar : je propose à la Conférence de donner son adhésion à la pensée qu’il vient de formuler si heureusement, et de prendre pour base des réformes projetées le triple principe de la souveraineté du Sultan, de l’intégrité de l’État du Maroc et de la porte ouverte en matière commerciale. A ces principes se rattachent ceux qui sont inscrits au programme en matière économique : ce sont l’adjudication de tou6 les travaux publics, aucune aliénation des services publics au profit d’intérêts particuliers. » Quand M. Révoil s’est rassis, M. de Radowitz s’est levé à son tour et s’est exprimé en ces termes : « Je m’associe aux sentimens énoncés par le président et par le premier représentant de la France, et j’exprime l’espoir que les travaux de la Conférence, sur laquelle le monde a les yeux fixés, donneront de féconds résultats. » Nous ne savons pas encore quels seront ces résultats : puissent-ils concorder avec les espérances de M. de Radowitz ! Mais il était bon que, dès le premier jour, de la première minute, les principes directeurs de la Conférence, principes sur lesquels la France et l’Allemagne s’étaient mises d’accord, fussent affirmés par les représentans de l’une et de l’autre. La déclaration de M. Révoil, confirmée par M. de Radowitz, était opportune et utile. Elle aura aussi pour conséquence de dissiper tout de suite les obscurités qui avaient été entretenues sur les intentions de la France. Combien de fois n’a-t-on pas dit qu’elle voulait supprimer ou réduire la souveraineté du Sultan, en le plaçant sous son protectorat ? Combien de fois n’a-t-on pas répété qu’elle ne voulait entrer au Maroc que pour en fermer la porte aux autres et s’y créer, à leur exclusion, une situation privilégiée ? Nous ne reviendrons pas, Dieu nous en garde ! sur les polémiques qui ont eu lieu à ce sujet. Nous avons dit, après la publication du Livre Blanc allemand, qu’elles appartenaient à une période close. Mais il fallait s’en dégager une fois pour toutes par une affirmation catégorique et c’est ce qu’a fait M. Révoil. On continuera peut-être ailleurs à nous accuser des mêmes projets d’accaparement et de monopole : ces bruits du dehors viendront s’éteindre au seuil de la Conférence, où on pourra dès lors travailler en toute confiance.

La première des réformes sur laquelle on a délibéré, — peut-on appeler cela une réforme ? — est la surveillance de la contrebande des armes. Il ne s’agit, bien entendu, que de la contrebande : le gouvernement marocain reste libre, dans certaines conditions, de se procurer au dehors toutes les armes qu’il voudra. Mais ce que fait le gouvernement, les particuliers n’ont pas le droit de le faire. Plusieurs dispositions antérieures le leur interdisent : ils n’en tiennent malheureusement aucun compte. Dans aucun autre pays au monde, les particuliers ne disposent d’autant d’armes et de munitions qu’au Maroc. Tout le monde en a ; les tribus en sont abondamment pourvues les unes contre les autres ; beaucoup s’en servent contrôle Sultan, dont la souveraineté n’est à leur égard qu’un vain mot ; le brigandage est l’industrie la plus florissante du pays, et la sécurité n’existe même pas dans l’enceinte des villes les plus européanisées. C’est à cet état de choses que la Conférence devait pourvoir en empochant la contrebande des armes. Nous avons quelques doutes sur l’efficacité des remèdes qu’elle y a apportés, mais nous n’en avons pas sur leur caractère un peu tardif. Le mal est fait aujourd’hui ; les armes sont dans toutes les mains, et la population marocaine en est munie pour longtemps. Toutefois, si le mal est fait, ce n’est pas une raison pour ne pas l’empêcher de se perpétuer : les inconvéniens du présent doivent faire songer à l’avenir. On a donc pris quelques précautions pour la surveillance de la contrebande dans les ports. Dans l’intérieur des terres, nous avons fait admettre pour nous, et pour l’Espagne conséquemment, le principe que chacun des deux pays surveillerait la contrebande dans les régions voisines de ses possessions : nous la surveillerons sur la frontière algérienne, et l’Espagne la surveillera sur la frontière du Sud-Ouest où ses possessions sont limitrophes du Maroc, et dans la région du Riff au Nord-Est. Cette disposition est précieuse pour elle : c’est la reconnaissance des droits séculaires qu’elle aime le mieux à invoquer. Les journaux allemands n’ont pas manqué de dire qu’elle la devait à leur gouvernement et que, sans son intervention dans les affaires marocaines, elle ne l’aurait jamais obtenue ; mais on sait à quoi s’en tenir à Madrid, et cela nous suffit. La vérité est que personne ne peut contester, ni même songer à contester à l’Espagne les points sur lesquels elle s’est entendue avec la France et l’Angleterre, et nous sommes heureux qu’elle ait pu constater par l’expérience l’efficacité de cet accord.

Nous ne nous étendrons pas davantage sur la surveillance de la contrebande des armes : à quoi bon entrer dans les détails d’un règlement qui ne nous intéresse qu’au point de vue politique général ? Cette question une fois vidée, la Conférence en a abordé une autre, la question fiscale, et là elle a eu quelques surprises. Ce sont les Marocains qui les lui ont causées. Ils s’étaient tus longtemps, ou ne s’étaient exprimés que par des gestes qui étaient généralement négatifs. Mais, s’ils n’avaient pas des idées bien arrêtées sur la contrebande des armes, ils en avaient, parait-il, sur les réformes financières et, dès qu’elles ont été à l’ordre du jour, ils ont commencé à parler. Ils ont donné lecture de deux documens, dont l’un était rédigé en arabe, — il a fallu le traduire, — et l’autre en français. Le premier, qui n’était d’ailleurs qu’une introduction au second, venait un peu tard. Les plénipotentiaires marocains éprouvaient le besoin de dire, après M. le duc d’Almodovar qui l’avait si bien fait, quelle était, dans la pensée de leur gouvernement, l’œuvre que la Conférence devait accomplir. Elle se compose de sept points, qu’ils ont énumérés : 1° la question de l’organisation des forces de police dans les principaux centres pour l’étendre ensuite graduellement au reste de l’Empire : on voit que les Marocains ont mis en tête ce que la Conférence a mis prudemment en queue ; 2° la question des armes ; 3° la question du cours de la monnaie ; 4° la question de la perception des impôts agricoles dus par les Marocains et par les protégés ; 5° la création de nouvelles ressources et d’une banque ; 6° la question de l’application de la convention de Madrid ; 7° enfin la question des améliorations à introduire dans les ports et ailleurs.

En lisant tout cela, il nous venait comme une réminiscence Je l’avoir déjà vu quelque part. Où donc ? Dans les instructions de M. Saint-René Taillandier. Chose étrange ! On nous avait dit que le Maghzen n’avait rien accepté du programme de M. Saint-René Taillandier ; qu’il l’avait même formellement repoussé, et voilà qu’il le reprend point par point, sans en rien omettre, pour déclarer à la Conférence que c’est bien là ce qu’il faut faire et ce à quoi elle doit l’aider. Le Sultan ne trouve pas que l’organisation de forces de police destinées à s’étendre progressivement à tout son Empire porte atteinte à sa souveraineté. Il parle des ressources à créer, et même de l’institution d’une banque qui lui avait causé tout d’abord de si vives préoccupations. Si la politique de la France avait besoin d’être justifiée, elle n’aurait pas pu l’être plus complètement. Le Maghzen veut les réformes que nous lui avons conseillées : il les réclame ; il ne peut plus s’en passer ; il les fera sans doute accepter par la Conférence. Reste la question de savoir comment on les accomplira, et c’est là que l’entente pourrait bien cesser. Mais, sur les réformes elles-mêmes, elle est complète entre le Maghzen et nous. Nous en prenons acte.

La première communication des plénipotentiaires marocains était donc pleine de bon sens : peut-on en dire autant de l’autre ? Elle se rapporte aux réformes fiscales à introduire au Maroc. Rien n’est plus simple : le gouvernement marocain parle bien de quelques changerions à faire dans les impôts intérieurs ; mais, comme il n’a qu’un médiocre espoir de les prélever régulièrement sur des contribuables qui ont des fusils comme lui, c’est plutôt aux taxes d’importation qu’il applique son effort réformateur. Il propose de les élever toutes dans des proportions telles que, si la Conférence y consentait, le principe de la porte ouverte pourrait bien être écrit sur le papier, mais qu’en fait, la porte du Maroc resterait fermée. Les taxes marocaines seraient prohibitives. Est-ce là ce que veut le Maghzen ? Non ; il demande plus pour avoir moins ; il serait très fâché d’arrêter complètement l’importation étrangère ; il veut seulement la frapper de droits supérieurs ; c’est là-dessus qu’il compte pour se procurer des ressources. L’Europe, l’Amérique, le monde entier les lui fourniraient. Il est facile de pressentir quelle sera la réponse de la Conférence. Il y a des traités de commerce entre le Maroc et les puissances : elle en demandera le maintien, et, en cela encore, elle se conformera à la politique française, qui s’engageait à les maintenir pour une très longue période. Nous ne voyons pourtant pas d’inconvéniens à un relèvement modéré de certains droits, surtout si le produit en est affecté à l’amélioration des ports. Quant aux autres impôts, aux impôts intérieurs, la Conférence les étudie avec un soin qui l’honore et nous ne doutons pas qu’elle ne finisse par proposer ou par recommander les plus conformes aux saines doctrines. Mais, en fait d’impôts, les meilleurs sont ceux qu’on perçoit, et tout le monde sait que le Sultan est mal avec les contribuables : c’est à peine s’il réussit à leur faire entendre raison dans un tiers, peut-être dans un quart de son Empire. Il en sera ainsi jusqu’à ce qu’il ait ces forces de police ou ces forces militaires dont il a mis l’organisation au premier plan de son programme. En effet, tout est là. Mais pas un mot n’en a encore été dit à la Conférence, et toutes les correspondances affirment que, sur ce point capital et décisif, les plénipotentiaires allemands se sont retranchés jusqu’ici dans le mutisme le plus impénétrable. Si ce n’est pas le seul point important, c’est celui dont tous les autres dépendent. On l’ajourne, on semble craindre d’en parler : il faudra pourtant bien le faire, et alors que se passera-t-il ? Peut-être pourrons-nous dire dans quinze jours ce qui se sera passé.

En attendant, si nous nous tournons du côté de l’Allemagne et si nous lisons ses journaux, il est difficile d’y trouver des symptômes de détente. C’était, ces jours derniers, l’anniversaire de l’Empereur : il semble avoir été fêté avec un éclat plus grand encore qu’à l’ordinaire, avec plus de solennité, avec plus de gravité aussi, et avec un accompagnement de mots à double entente dont on ne sait pas trop s’ils signifient la guerre ou la paix. On y perçoit des bruits de fer qui accompagnent des protestations conciliantes : nous sommes d’ailleurs aujourd’hui si bien habitués à cette littérature qu’elle ne fait plus d’effet, même sur nos nerfs. La politique allemande nous a rendu le service depuis une dizaine de mois de nous réveiller d’une torpeur dangereuse, de ranimer en nous le sentiment patriotique, de fortifier nos esprits et nos cœurs : qu’elle continue ! La Gazette de l’Allemagne du Nord, le seul journal que nous citerons, résume assez bien tous les autres. « L’Empereur, y lisons-nous, a démontré dans des occasions graves qu’il était prêt à défendre vigoureusement les intérêts et les droits de la nation. Il n’a pas hésité à mettre sa personne en jeu, lorsqu’il s’est agi de repousser des projets hostiles par une pression vigoureuse, et le peuple ne peut que lui en témoigner sa reconnaissance. L’Empereur veut la paix, mais la paix avec honneur. Il n’y a donc pas de contradiction, mais une preuve de logique à s’efforcer constamment de maintenir la progression des forces militaires en rapport avec l’importance croissante des intérêts allemands. Sous l’égide de l’épée toujours prête à frapper, l’Empereur a réussi à travailler au développement de son œuvre de paix, etc. » Telles sont les réflexions que les premiers travaux de la Conférence d’Algésiras, concordant avec l’anniversaire de l’Empereur, inspirent à la presse allemande. Et ce n’est pas seulement la presse qui s’exprime ainsi : M. de Ballestrem, le président du Reichstag, a prononcé un discours qui sort évidemment du même cru. Nous rendons à M. le prince Radolin la justice que lui du moins a prononcé des paroles d’apaisement ; mais il a été le seul à le faire. Depuis le premier jour du conflit jusqu’à celui où nous sommes, le langage du côté allemand a été dur, impérieux, menaçant. Aucune concession de notre part n’est parvenue à l’adoucir. En le constatant, nous en prenons notre parti. Non moins résolument que l’Allemagne, nous voulons la paix ; mais comme elle, nous la voulons avec honneur.


FRANCIS CHARMES.

Le Directeur-Gérant, F. BRUNETIERE.

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