Chronique de la quinzaine - 14 juillet 1865

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Chronique n° 798
14 juillet 1865


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.



14 juillet 1865.

Nous entrons dans la saison riante et poétique de la France ; la politique fait place à la villégiature ; nous avons devant nous quelques mois d’idylle. Nous ne savons pourquoi la saison d’été en France nous ramène toujours aux couleurs et aux senteurs du XVIIIe siècle. La littérature française de ce temps-là n’a guère été pourtant bucolique, et il faut arriver à Rousseau pour trouver le goût et le sentiment de la nature ; mais la peinture et l’art du XVIIIe siècle ont été des interprètes plus fidèles des gaîtés champêtres de notre pays. Quelques beaux esprits, quelques poètes étrangers semblent aussi avoir mieux compris que nos pères la naturelle harmonie qui unit les grâces riantes de la belle saison française à la bonne humeur nationale. La poésie alors, même dans les pays romantiques, était un peu abstraite et généralisatrice. Cependant chaque été, quand finissent chez nous les tracasseries et les soucis de la saison politique, et quand les champs resplendissent, nous ne pouvons nous rappeler sans charme les beaux vers du bon Goldsmith dans son Traveller :

Gay sprightly land of mirth and social ease,
Pleased with thyseif, whom all the world can please,
How often I led thy sportive choir,
With tuneless pipe, beside the murmuring Loire.

· · · · · · · · · · · · · · ·
· · · · · · · · · · · · · · ·
So bless’d a life those thoughtless realms display ;

Thus idly busy rolls their world away…

« Terre gaie et brillante de la joie et du bien-être social, — qui te plais à toi-même et à qui peut plaire tout le monde, — combien de fois j’ai conduit tes danses enjouées — avec ma flûte qui détonnait au bord de la Loire murmurante !………… Telle est la vie bénie que mènent ces insoucians royaumes ; — ainsi roule ce monde dans son oisiveté active. »

Un peu plus tard, c’est dans ce moqueur sentimental que notre ami Montégut étudiait récemment ici avec tant de finesse, c’est dans Sterne que nous surprenons un rayon miroitant du bonheur d’autrefois, qui est le bonheur d’aujourd’hui. « Quel spectacle pour un voyageur, dit Yorick, quand il traverse la Touraine dans le temps des vendanges ! Que ces coteaux si rians et si agréables de la Loire sont différons de ces campagnes sombres que nous traversons en Angleterre ! quel ravissement pour mon cœur quand je faisais ce voyage ! La musique à chaque pas battait la mesure au travail, et les enfans portaient leurs grappes en dansant au pressoir… Mes sensations n’ont jamais été si vives. Les aventures naissaient à toutes les postes où je m’arrêtais. » Quelques années après, un agriculteur savant, Arthur Young, était très éloigné de cet enthousiasme, et se gardait bien d’adresser d’aussi délicieux complimens aux campagnes françaises ; mais qui avait raison, de l’économiste étudiant nos ressources agricoles ou des poètes qui venaient saisir les impressions que la nature pouvait donner aux Français dans les momens d’oubli, de repos et de bonheur ? Assurément les poètes. L’élégant Yorick, dans sa fantaisie rustique, nous fait deviner peut-être quelque chose du plaisir gracieux que dut éprouver Marie-Antoinette en arrangeant Trianon. Goldsmith, le vagabond naïf, se promenant la flûte à la main parmi nos paysans, avait le cœur ému des mêmes sympathies qui faisaient palpiter Manon Phlipon, lorsque, ignorant les sanglans mystères de l’avenir, elle s’embarquait au Pont-Neuf, joyeusement endimanchée, les beaux matins des jours de fête, pour aller sentir vivre dans les bois de Meudon sa fraîche et douce jeunesse.

Il est bien d’autres choses que l’été qui font en ce temps-ci penser au XVIIIe siècle. Nous avons traversé une époque de béate léthargie qui n’est point sans analogie avec l’assoupissement dont la France fut prise durant certaines périodes du règne de Louis XV, par exemple des environs de 1750 aux environs de 1760. La comparaison pourrait s’appuyer sur plus d’un trait philosophique, politique, social ou moral. Pourquoi chercherions-nous les symptômes de ressemblance quand ils se présentent d’eux-mêmes ? N’est-ce point un symptôme de ce genre qui se trahissait l’autre jour dans une bizarre question portée au sénat, que le sénat n’a point dédaigné de discuter, mais dont il a eu l’idée de prévenir par la formule réglementaire du comité secret le retentissement fâcheux ? On a soumis au sénat une question qui jusqu’à présent avait été du ressort exclusif de la comédie hardie, la question du demi-monde. Le rapporteur de la pétition et M. Dupin sont parvenus à rompre la consigne du huis clos et ont publié leurs discours. M. Dupin surtout, ce gaillard octogénaire, a traité cette cause grasse avec une verve réjouissante. Ses considérations, exprimées en paroles énergiques et brèves, ont réuni l’éloge de la tolérance de saint Louis à la réprobation des crinolines et a une éloquente imprécation contre les débordemens du luxe ; mais à quoi peut aboutir cette honnête colère oratoire ? Le mal existe, c’est constant ; il va même s’aggravant depuis plusieurs années, c’est vous qui le confessez, et l’on n’a nul motif de vous contredire ; mais d’où vient cette corruption des mœurs dont vous vous affligez, et comment y porter remède ? Ceci n’est point affaire de législation : on ne réglemente point les désordres moraux ; il n’y a point aujourd’hui d’esprits assez rétrogrades pour songer à prévenir ou à réprimer les effets d’un luxe corrupteur par des lois somptuaires. Faut-il donc se contenter de gémir et de grommeler comme des vieillards impuissans, et n’est-il pas possible, en comparant les effets aux causes, de tirer de ces révélations affligeantes un enseignement pratique ? Le luxe excessif allié de si près à la corruption des mœurs n’est point seulement un mal moral, il est aussi un mal économique. Le luxe est aussi sévèrement condamné par l’économie politique que par la morale. L’économie politique, en nous apprenant quelle est la fonction des capitaux dans le développement de la richesse, nous enseigne que le luxe appauvrit les nations comme les individus. Le luxe est en effet une destruction de capitaux. Le prodigue, pour satisfaire sa fantaisie ou sa passion personnelle, consomme improductivement, et par conséquent anéantit les capitaux qu’il dépense. Il diminue ainsi pour son plaisir propre le capital général, c’est-à-dire la réserve des produits au moyen desquels doivent s’accroître la force productive du travail et la richesse commune. S’il y a en économie politique une notion claire et certaine, c’est celle-là. Voilà la loi que la nature humaine, dans sa liberté, peut méconnaître, mais dont elle ne peut vaincre la force impérieuse. Il n’est pas douteux qu’un grand nombre d’hommes, en tous temps et en tous lieux, méconnaîtront cette loi. Les sermons sur le luxe ne convertiront pas plus aujourd’hui le spéculateur enrichi à la hâte, le fils de famille prodigue, l’homme qui trouve la fortune à l’improviste dans le succès d’une révolution politique, l’étranger opulent, avide d’épuiser toutes les jouissances qu’offre une métropole de plaisirs, qu’ils n’ont converti autrefois les fermiers-généraux de notre pays, les vieux nababs d’Angleterre, les favoris des despotes. Le shoddy américain de nos jours, enrichi d’hier par l’exploitation d’un puits de pétrole, semblable au nègre affranchi, qui regarde l’oisiveté comme le premier attribut de la liberté, prend le luxe pour l’expression la plus vraie de la richesse, et ira acheter un diamant de vingt mille dollars avant de songer à s’habiller comme les honnêtes gens. Vous n’extirperez donc pas la passion du luxe du cœur des individus, et vous ne supprimerez point par de simples prédications l’étalage cynique des vices qu’elle provoque et qui l’excitent elle-même. M. Dupin doit se résigner à voir toujours autant surchargées de parures que de péchés ces petites femmes que le vaillant saint Paul appelait mulierculas oneratas peccalis. Cependant l’émotion du sénat, le désir, les vœux vagues d’amélioration morale exprimés par cette auguste assemblée, répondaient à un intérêt réel. On ne peut espérer de purger la société de ses vices apparens et secrets ; mais le sens moral souffre, s’effraie, proteste à bon droit, quand il voit une certaine nature de corruption se révéler, s’afficher avec insolence comme la tendance dominante et entraînante d’une époque. L’influence d’un dérèglement moral sur le caractère d’une société et d’un temps ; voilà le mal dont on se sent humilié, et contre lequel il n’est point impossible de réagir. Ce mal, on ne peut le combattre qu’en donnant l’impulsion et l’exemple de très haut. Il y a évidemment des inspirations supérieures de la vie sociale qui sont capables de lutter contre le désordre moral, ou du moins de lui enlever son ostentation et sa gloriosité. Cette tonique élevée de la vie sociale, on ne peut la demander qu’à la politique et à l’éducation que donne à un pays l’exercice franc, complet, viril des libertés publiques. Qu’un peuple soit vraiment libre, l’émulation dominante s’y portera sur les services et les honneurs de la vie publique, le prestige y appartiendra à l’éclat du talent et à la générosité du caractère, et toutes les vanités du luxe immoral seront rejetées dans l’ombre, et ne porteront plus de dommage à la renommée d’une société et d’un temps. Si la corruption morale a fait un si mauvais renom au règne de Louis XV, ce n’est peut-être pas qu’il y eût plus de vices dans cette société que dans une autre : c’est que, la liberté politique étant absente, ce fut le vice élégant, brillant, somptueux qui donna le ton. Que ceux qui s’effarouchent de certains aspects de la France présente cherchent donc le remède où il est : ce qui a laissé le champ libre de nos jours au succès et à la manifestation insolente des vanités corruptrices, ce sont les éclipses de la liberté politique, ce sont les pertes qu’ont faites chez nous la dignité et la virilité sociale privées de l’excitation et du contrôle de la liberté : Les laideurs morales qui troublent M. Dupin dans la gaîté de sa vieillesse ne peuvent être combattues et remises à leur place que par le réveil de la vie politique. Il faut que la société française prenne de nouveau à cœur la noble ambition de se gouverner elle-même et de secouer les fragiles entraves par lesquelles ses libertés ont été momentanément paralysées. Voilà le refrain consolant que tout nous chante aujourd’hui. Le bon goût et les bonnes mœurs sont décidément parlementaires, et la morale, quoi qu’en puisse penser M. de Persigny, conclut comme les anciens partis.

On s’est mis ainsi, comme la session finissait, à traiter des matières à la fois graves et légères du l’on enjoué que prennent naturellement des Français allant en vacances. Le sénat, dont l’attention est amenée sur tous les sujets par les rapports des pétitions, s’est égayé à propos de la médecine homœopathique. M. Dumas, M. Bonjean et M. Dupin, déjà nommé, ont lutté de facéties en dignes enfans de Molière. De la comédie médicale, le sénat est passé à la musique, et ce fut son dernier exercice. Une commission du sénat, dont les idées ont été exprimées avec une spirituelle précision par M. Mérimée, a proposé le rejet d’une loi votée par le corps législatif, sous prétexte que cette loi portait atteinte aux droits de la propriété, dont le sénat est le gardien constitutionnel. La loi en question, proposée par le gouvernement, adoptée par la chambre après un débat assez animé, autorise la reproduction de morceaux lyriques par les boîtes à musique, les serinettes, les orgues de Barbarie et les pianos mécaniques. On réserve à ces instrumens le privilège de vulgariser les compositions musicales sans payer des droits d’auteur. Certaines personnes, et, comme M. Marie l’a rappelé, la magistrature française par des arrêts antérieurs, voient là une sérieuse question de propriété intellectuelle. Pour notre compte, nous trouvons que l’on exagère beaucoup trop en ce temps-ci les droits et les appétits de la propriété littéraire et musicale. En matière de littérature et d’art, nous ne craindrions point d’être un peu communistes, et il nous semble que c’est à ce communisme que l’Europe a dû en grande partie la culture littéraire qui l’a élevée depuis plusieurs siècles. Nous permettrions volontiers aux écrivains et aux artistes, à ces riches par droit de nature, le luxe un peu bohème qui prodigue sans compter les œuvres de l’imagination et de l’esprit. Il n’est pas bien certain que tous les règlemens de propriété littéraire doivent profiter aux auteurs, et nous craignons qu’ils ne servent plutôt, sans grand bénéfice pour les écrivains et les artistes, et au détriment du public, aux commerçans qui exploitent leurs œuvres. Nous ne serions pas surpris qu’un homme d’un véritable génie, comme Rossini, eût la générosité et la fierté de donner carte blanche pour ce qui le concerne aux fabricans de tabatières à musique, petites ou grandes. L’incident du sénat n’en est pas moins curieux. Dans une affaire qui touche au droit de propriété, voilà une commission du sénat qui met en échec le gouvernement et le corps législatif. Voilà le sénat, si accoutumé à ne pas s’opposer, qui s’oppose, ou du moins montre la velléité de s’opposer. La bonne chance de cet innocent conflit est, nous le répétons, de nous avoir valu le piquant morceau de M. Mérimée.

L’Algérie est-elle aussi pour nous une question d’été ? On le dirait. L’Algérie a été le motif récent d’excursions intéressantes. Hier c’était l’empereur qui revenait d’Afrique ; aujourd’hui c’est Abd-el-Kader qui arrive en France. Que vient-il faire chez nous, le grand homme de la nationalité arabe, lui, comme l’a dit le poète :

Lui, le sultan né sous les palmes,
Le compagnon des lions roux,
Le hadji farouche aux yeux calmes,
L’émir pensif, féroce et doux ?

Malheureusement notre corps législatif ne songeait qu’à s’envoler lorsque la question algérienne lui est arrivée sous la forme de la grande société avec laquelle l’état a traité pour le développement des travaux publics et du crédit dans notre colonie. Le sénat a bien eu une délibération curieuse, où il a été fort question de polygamie à propos du sénatus-consulte algérien ; M. Buffet a bien prononcé au corps législatif sur la colonisation un discours plus instructif et plus remarquable que tout ce qui a été dit au sénat. Une harangue aussi forte que celle de M. Buffet n’est plus de saison au commencement de juillet. M. Buffet a soutenu que nulle part et jamais on n’a colonisé dans les conditions où nous sommes et où nous voulons rester en Algérie. Il a eu en cela parfaitement raison ; mais si la saison permettait d’entamer un si sérieux débat, on aurait le droit de lui faire observer que l’Algérie est vis-à-vis de nous non une colonie, mais une contrée et une race conquises. Entre une colonie et une conquête, grande est la différence. Si l’on peut chercher des termes de comparaison pour l’Algérie, il ne faut point parler des colonies anglaises nées spontanément pour ainsi dire, vigoureusement produites par une émigration capitaliste. Les exemples des États-Unis, de l’Australie, n’ont rien à faire ici. C’est plutôt de l’Inde qu’il faudrait parler. L’embarras pour nous en Algérie est d’être en face d’une population en même temps très guerrière et très pauvre, fermée par l’opiniâtreté de sa religion à la force d’assimilation et d’absorption que nous pourrions exercer sur une population chrétienne, comme nous l’avons fait par exemple depuis un siècle sur la Corse. Puisque la volonté de la France s’est attachée à l’Algérie, nous avons à résoudre très lentement et à grands frais un problème très complexe. Dans les circonstances présentes, il eût été fort intéressant pour le public d’être mis à même d’apprécier les solutions auxquelles l’empereur s’est arrêté durant son voyage, Nous regrettons, quant à nous, que la presse française ait été invitée à s’abstenir de reproduire et de discuter le mémoire où l’empereur a résumé ses idées sur l’Algérie. Nous croyons que la publicité donnée à ce mémoire, tout en provoquant des contradictions qui eussent été utiles au gouvernement, eût fait honneur à l’empereur. L’affaire algérienne ne peut être en notre temps un secret d’état, un arcanum imperii. Elle ne peut réussir que par la coopération constante de l’opinion du pays éclairé par des communications et une discussion incessantes sur les chances et les conditions de l’entreprise. L’Algérie est un sujet sur lequel l’opinion publique et l’empereur lui-même peuvent se prononcer avec plus de compétence et d’utilité qu’ils ne le sauraient faire sur l’histoire de Jules César. Nous regrettons que l’empereur, qui n’a point hésité à confier au public le fruit de ses études sur l’histoire ancienne, nous laisse ignorer le résultat bien plus important et bien plus utile des recherches et des réflexions qu’il a consacrées à l’Algérie. La presse étrangère est plus à l’aise à cet égard que la presse française. Elle a publié des analyses et des fragmens du mémoire impérial ; mais nous n’osons nous fier à des révélations qui, étant interdites chez nous, doivent nous paraître suspectes quand elles nous arrivent sous un passeport étranger. Cependant, s’il était permis d’ajouter foi à des traductions étrangères, il n’y aurait point d’indécision dans la pensée de l’empereur, et le chef de l’état se promettrait des résultats décisifs, si les mesures combinées par lui étaient réalisées. Le mémoire, d’après le Times, se terminerait ainsi : « Les mesures que je propose doivent être discutées une à une par les ministres et le gouverneur-général de l’Algérie. Lorsqu’elles seront adoptées, elles formeront un système complet d’administration qui sera suivi en Algérie par l’apaisement des passions et la satisfaction des intérêts. L’Algérie sera alors pour nous, non plus, comme je l’ai dit en commençant, un fardeau, mais un nouvel élément de force. Les Arabes, contenus dans de justes limites et satisfaits, nous donneront ce qu’ils peuvent nous donner de mieux, c’est-à-dire des soldats, et la colonie, devenue prospère par le développement de sa richesse territoriale, créera un mouvement commercial éminemment favorable à la métropole. » Une pareille conclusion est bien faite pour exciter notre curiosité et nous faire dresser l’oreille. L’empereur ne pense-t-il point que, parmi les nombreuses questions qu’il embrasse, il en est, et des plus graves, sur lesquelles l’opinion publique serait en état de l’éclairer mieux que les plus éminens ministres ? Cette idée par exemple de recruter des régimens parmi les Arabes mériterait à elle seule un public examen et de publiques explications. S’il ne s’agit d’employer les troupes indigènes dont on veut accroître le nombre qu’en Algérie, à la bonne heure ; mais s’il était question d’avoir en France des garnisons arabes, si l’on voulait que dans ses guerres avec les nations chrétiennes la France eût, comme la Russie, ses Cosaques et ses Kirghiz, ce serait une autre affaire, et il y aurait lieu de prendre en prompte et sérieuse considération les observations très opportunes présentées par M. Lanjuinais dans la dernière session sur les garanties légales qui doivent entourer l’emploi des troupes musulmanes en Europe.

Les élections municipales qui vont avoir lieu confirmeront, nous n’en doutons point, les symptômes du réveil de l’esprit public que l’on constate partout depuis quelque temps. Les populations urbaines feront triompher les tendances libérales qui se manifestent chez elles. De récentes élections particulières de conseillers-généraux ont montré que le mouvement libéral se poursuit sur la surface du pays avec une fermeté soutenue. L’essentiel dans cette circonstance est que les communes, et les plus considérables surtout, manifestent la volonté de reconquérir leur spontanéité, leur initiative, de donner issue aux forces vives locales, et de s’affranchir de la tutelle de l’administration. L’administration, en ayant la prétention de diriger, quelquefois par une pression directe, le système électoral, a placé la pratique de nos institutions représentatives dans un cercle vicieux. L’objet des institutions représentatives, c’est le contrôle de l’administration. Pour que cet objet soit atteint, il faut que les électeurs gardent dans tous les degrés de la hiérarchie électorale l’indépendance de leur initiative ; mais, quand celui qui doit subir le contrôle pèse sur celui qui doit l’exercer, le jeu des institutions représentatives est faussé. Les instructions très modérées données publiquement par le ministre de l’intérieur aux préfets à propos des prochaines élections municipales montrent que le gouvernement commence à comprendre cette vérité, dont le public s’est d’ailleurs préoccupé avant lui. Nous verrons si l’action des préfets répondra au ton de la circulaire. En tout cas, il est évident que les électeurs commencent à se sentir hors de page ; l’expérience des élections municipales qui vont avoir lieu sera un exercice et une école qui profiteront infailliblement à l’éducation publique et aux progrès d’indépendance que mettront en lumière les élections générales quand le moment d’y recourir sera venu.

La session anglaise s’est terminée au commencement du mois ; la clôture a été suivie immédiatement de la dissolution de la chambre des communes, arrivée au terme de son mandat, et des élections. Un triste et dramatique épisode a marqué les derniers jours de la session. Nous voulons parler du vote indirect de censure de la chambre des communes qui a obligé le chancelier, lord Westbury, à se démettre de ses fonctions. Ce vote, les débats qui l’ont précédé, les faits qui l’ont motivé, forment une page instructive de l’histoire des mœurs politiques de l’Angleterre, Le chancelier a été blâmé pour l’emploi qu’il a fait de son patronage. On sait qu’en Angleterre les fonctions publiques qui sont à la nomination des ministres sont relativement peu nombreuses, dotées en général de salaires importans, et qu’une grande latitude est laissée au pouvoir ministériel pour la fixation de l’époque des mises à la retraite et des pensions. Le membre du cabinet qui a le plus grand patronage, c’est-à-dire qui a le plus grand nombre de places à sa nomination, est le lord-chancelier ; le patronage du lord chancelier s’étend sur une certaine quantité de bénéfices ecclésiastiques et sur les fonctions de l’ordre judiciaire. Autrefois on trouvait tout naturel en Angleterre que les lords-chanceliers fissent tourner à l’avantage de l’établissement de leurs propres familles le grand patronage dont ils disposaient. Les chanceliers sont la classe d’hommes qui recrutent de parvenus l’aristocratie anglaise. Le chancelier est sorti du barreau, il s’est élevé par son talent et son travail au premier rang de sa profession ; il a été solicitor-general, attorney-general, et en prenant les sceaux il entre dans la chambre des lords et fonde une nouvelle maison patricienne. Autrefois, pour doter ses fils cadets et ses parens, entraînés à sa suite dans l’orbite aristocratique, le chancelier avait comme un apanage de sinécures à titres gothiques. Lord Brougham, en arrivant au pouvoir après l’acte de réforme, supprima ces sinécures fantastiques, patrimoine abusif des familles de chanceliers, et qui rapportaient des émolumens dont le total s’élevait à 20,000 livres sterling par an. Il a existé aussi en Angleterre de singulières pratiques dans la manutention des deniers publics. Jusqu’à la fin du XVIIIe par exemple, les trésoriers de la guerre et de la marine avaient le maniement direct des fonds de leurs départemens, et trouvaient dans la façon dont ils les faisaient valoir une source de bénéfices énormes. On voyait alors des hommes politiques d’une grande influence préférer le poste de paymaster general aux premières places du cabinet. La fortune de quelques-unes des grandes familles du peerage anglais, n’a pas une autre origine. Ces vieux abus traditionnels, qui offenseraient justement aujourd’hui la conscience anglaise, ont peu à peu disparu sous l’influence de l’esprit honnête et réformateur de notre siècle. Il en est resté quelques vestiges à l’insu de tout le monde. Ainsi, dans l’affaire de l’Edmund’s scandal, on vient de voir qu’un agent comptable, sous la dépendance des lords-chanceliers, a pu, durant plusieurs années, garder par devers lui et détourner des sommes qui appartenaient à l’état. Le malheur de lord Westbury, c’est que la révélation d’une partie de ces malversations qui dataient de plus loin se soit faite sous son administration, et que, par un laisser-aller regrettable, mais qui n’était peut-être pas sans précédens, tout en imposant leur démission aux coupables, il les ait laissés partir avec des pensions de retraite. Son grand malheur surtout est que le nom de l’aîné de ses fils, ruiné par des paris de course, ait été mêlé à ces tristes intrigues de places retirées aux uns pour être données à d’autres. Personne n’a cru que lord Westbury ait eu connaissance du rôle joué par son fils dans ce marchandage de fonctions publiques ; cependant le spectacle de la tragédie domestique qui se passait dans la famille du lord-chancelier n’a point désarmé les hostilités politiques et l’honnête susceptibilité de l’opinion publique ; on n’a point épargné le magistrat dans le père soumis à la plus douloureuses des épreuves. Le scandale avait éclaté d’une façon retentissante ; il fallait pour le réparer le sacrifice de celui qui l’avait laissé commettre par omission ou négligence. Lord Palmerston a soutenu le chancelier avec cette vaillance opiniâtre qu’il a toujours déployée dans la défense de ses amis ; le secours de l’homme le plus populaire d’Angleterre n’a pu néanmoins sauver lord Westbury. Cette catastrophe d’une grande carrière mettra fin sans doute à des abus qui avaient échappé jusqu’à présent aux investigations de l’esprit de réforme ; mais, plutôt que de laisser ainsi exposées à des responsabilités cruelles la conscience et la réputation de personnages si considérables, les Anglais ne feraient-ils pas mieux de régler et de contrôler l’exercice du patronage ? C’est un des points sur lesquels ils pourraient demander à la France d’utiles exemples. Pourquoi, comme nous, ne mettraient-ils pas, suivant les circonstances, certaines conditions à l’investiture des fonctions ? Pourquoi n’imposeraient-ils pas des règles générales à l’avancement et à la détermination des pensions de retraite ?

La chute de lord Westbury a donc attristé la fin de la session anglaise ; mais les Anglais ne sont pas tendres. Voilà un homme à la mer ; on n’y songe plus dans l’excitation joyeuse du mouvement électoral. On peut dire que lord Palmerston, dans son adresse aux électeurs et dans les familiarités enjouées dont il a régalé, avec sa verve infatigable, les ladies et les gentlemen de Tiverton, a exprimé d’une façon très juste le sentiment au milieu duquel s’accomplissent les élections anglaises. Ce sentiment est celui d’une satisfaction générale. Les Anglais sont très heureux de leur sort, et ne cessent point de le proclamer et de se le répéter à eux-mêmes. Ils sont heureux d’avoir conservé la paix ; ils sont satisfaits d’avoir pratiqué avec un courage inébranlable la politique de non-intervention ; ils sont fiers d’avoir diminué leurs taxes et d’avoir devant eux la perspective de nouvelles réductions d’impôt ; ils sont glorieux d’avoir réalisé la liberté du commerce et d’avoir propagé en Europe la doctrine du libre échange. Ils ont en outre le sentiment de la vertu bienfaisante de la libre discussion ; ils ont la conviction que chez eux la libre opinion publique restera toujours maîtresse du gouvernement, et obtiendra toutes les réformes et tous les progrès, quand elle-même elle en aura sonné l’heure. Les idées libérales y jouissent avec une sécurité complète de leurs succès passés, et y goûtent d’avance les succès certains que l’avenir leur réserve. Certes, en Europe, durant ces six dernières années, on a, en mainte occasion, porté sur les Anglais des jugemens bien différens ; on les a trouvés à la fois très révolutionnaires et très prudemment égoïstes dans les affaires d’Italie ; on les a accusés de manquer de chevalerie dans la question polonaise ; ils ont paru assez médiocres dans l’affaire danoise ; on leur en a voulu comme à des alliés qui faussaient compagnie dans l’aventure du Mexique ; on a cru qu’ils n’osaient pas soutenir la politique de leurs opinions et de leurs intérêts dans la guerre civile des États-Unis ; on les dénonçait comme énervés par les vieux ministres septuagénaires et octogénaires qu’ils conservent à leur tête comme des momies embaumées. La campagne de six années d’une législature finie, c’est d’une tout autre façon qu’ils dressent eux-mêmes leur bilan. Ils rappellent que depuis 1860 ils ont opéré sur leurs taxes des réductions qui se montent à 400 millions de francs, et qu’ils possèdent un revenu annuel supérieur à celui avec lequel ils ont commencé cette œuvre prodigieuse de dégrèvement. Ils disent que pendant la même période ils ont réduit de 300 millions le capital de leur dette publique. Lord Stanley annonçait l’autre jour à ses électeurs qu’il était possible avant peu de diminuer encore la taxation du pays de 5 millions sterling par an. Certes, quand on voit l’usage que les Anglais savent faire de la paix, il est difficile de contredire les éloges qu’ils se décernent et de ne pas regretter que ces exemples aient si peu d’imitateurs parmi les gouvernemens de notre continent.

Dans un pays qui se sent bien gouverné, gouverné dans le courant de ses idées et de ses intérêts, les chances de l’opposition sont petites. Aussi l’opposition est-elle peu bruyante aux hustings. Le parti tory maintiendra à peu près ses forces parlementaires, grâce aux influences locales sur lesquelles il s’appuie, influences protégées elles-mêmes par le système électoral en vigueur ; il perdra cependant quelques voix, et il aura surtout contre lui les imposantes démonstrations des votes des grandes villes. Londres s’est vraiment conduit dans cette occasion comme la métropole intellectuelle d’un empire. Les tories n’avaient essayé la lutte que dans deux districts électoraux de Londres, dans la Cité et à Westminster. Leurs deux candidats ont échoué dans la Cité, et ils ont été battus à Westminster. Westminster a élu John Stuart Mill ; nous nous étions trompé quand nous avions redouté qu’il n’y eût rivalité dans cette importante constituency entre la candidature patricienne, mais libérale, du capitaine Grosvenor et celle de M. Mill. Les deux comités libéraux, qui étaient peut-être un peu en défiance l’un de l’autre dans le principe, se sont mis d’accord dans l’action, et le véritable adversaire de M. Mill a été le candidat tory, M. Smith, un honnête et opulent négociant qui, au poll, est resté bien loin en arrière. La nomination de M. Mill par un district comme Westminster réjouira et réconfortera tout ce qu’il y a d’esprits libéraux en Europe. M. Mill a tenu à faire triompher avec lui un principe destiné à purifier les élections anglaises, le principe que les électeurs dans le choix de leurs représentans ne doivent être dirigés que par des considérations d’intérêt public et non par des vues d’intérêt local. C’est l’homme public et les idées générales dont il est la personnification que les électeurs, suivant M. Mill, doivent rechercher dans leur député. Le succès d’un tel principe suppose une éducation politique élevée chez les électeurs, et c’est en ce sens surtout qu’il fait honneur à ceux de Westminster. M. Mill a encore eu le mérite de ne vouloir contribuer en rien aux frais matériels de l’élection ; ce sont les électeurs eux-mêmes qui ont fait les fonds indispensables et qui ont assuré par leurs efforts personnels le triomphe de leur représentant. La victoire à ce point de vue est encore très remarquable ; on assure en effet que le candidat tory qui combattait M. Mill n’a pas dépensé moins de 200 ou 250,000 francs. Aussi, après le vote, les processions des partisans de M. Mill ont parcouru les rues de Westminster avec des drapeaux portant cette inscription : « l’idée a vaincu l’argent. » D’autres districts métropolitains se sont mis à l’unisson de Westminster en nommant des hommes d’opinions éprouvées et de talens distingués tels que M. Torrens et M. Hughes, le spirituel auteur d’un livre que la Revue a fait connaître à ses lecteurs, Tom Brown’s School Days. Il n’est pas possible assurément de tirer dès à présent l’horoscope de la chambre des communes qui va sortir des élections. La prétention aux prophéties serait d’autant plus téméraire que rarement dans des élections anglaises l’esprit de controverse politique a été plus contenu et plus réservé qu’il ne l’a été dans celles-ci. Pourtant sur deux points et dans des sens opposés a été poussé le cri de guerre au bruit duquel les partis sont destinés à se livrer de prochaines batailles. M. Bright, à Birmingham, a relevé la question de la réforme électorale dans un ample et mâle discours ; à Caine au contraire, M. Lowe, un libéral qui n’est pas réformiste et qui sera le plus vigoureux adversaire de M. Bright, a repris la thèse qu’il a soutenue, il y a quelques mois, à la chambre des communes contre une prétendue réforme qui ne ferait que soumettre l’intelligence indépendante a la brutale tyrannie du nombre. Un autre orateur éloquent, libéral aussi, mais comme M. Lowe opposé à une nouvelle extension du droit du suffrage, M. Horsman, vient d’être réélu. Pris en masse, le parti libéral dans la nouvelle chambre se sera accru en nombre ; mais aussi sur certaines questions les scissions éclateront avec moins de ménagement entre les fractions dont il se compose. Il ne faudrait pas une trop grande victoire numérique du parti libéral pour que le ministère pût maintenir l’équilibre artificiel d’opinion et de conduite qui l’a fait vivre depuis six ans.

Ce n’est point de cette prospère exubérance de vie que l’Autriche nous présente l’image. Cependant les derniers incidens politiques qui ont eu lieu à Vienne, et que nous avions pressentis, sont loin d’être dépourvus d’intérêt. L’empereur d’Autriche a pris courageusement un grand parti : il veut essayer de se réconcilier politiquement avec la Hongrie. Le système unitaire et centralisateur de M. de Schmerling est abandonné ; l’opinion qui veut tenir plus de compte des aspirations originales des nationalités qui composent l’empire prévaut avec M. de Mensdorf-Pouilly et le comte Belcredi. La politique de M. de Schmerling, à en juger par les résultats, n’avait réussi à rien. M. de Schmerling a eu sans doute le mérite d’aider à l’établissement du régime constitutionnel en Autriche, la droiture et la loyauté de ses intentions doivent être reconnues ; mais il n’a rien fait de sensible pour la réorganisation de l’empire autrichien. Il n’obtenait rien des grandes nationalités dissidentes, et, les choses restant de ce côté dans un état précaire, on ne réduisait pas les armemens, on ne pouvait parvenir à rétablir les finances. Le statu quo devenait périlleux et inquiétant. Nous ne sommes point surpris de cet échec. Il eût fallu, pour qu’elle réussit, que l’œuvre d’unification et de centralisation politique au moyen des institutions représentatives eût été tentée depuis un siècle. Voyez l’Angleterre : il y a un siècle et demi qu’elle s’est uni l’Ecosse, il y a plus de soixante ans qu’elle s’est uni l’Irlande, et de ces deux unions il n’y en a qu’une qui ait complètement réussi jusqu’à ce jour. Nous ne sommes pas d’ailleurs à une époque où le travail de fusion entre des nationalités qui ont conservé leur originalité persistante se puisse accomplir. Il faut donc que l’Autriche, si elle veut tenter quelque chose de pratique, s’efforce de vivre par un système de concessions intelligentes et de compromis avec les élémens variés dont elle est formée. La réconciliation de la Hongrie doit être la base de cette politique aussi humaine que raisonnable. Quand la cour de Vienne est mal avec la Hongrie, à un malaise intérieur s’ajoute pour elle un véritable affaiblissement vis-à-vis de l’étranger. Il est difficile à l’Autriche d’avoir au dehors une politique décidée lorsqu’elle se sent intérieurement déchirée. Aussi a-t-on vu dans ces derniers temps la politique de M. de Schmerling, trop allemande à l’intérieur, manquer de force pour être assez allemande vis-à-vis de la Prusse et protéger suffisamment dans l’affaire des duchés la cause des états moyens contre les envahissemens de la Prusse. Par contre, il est permis d’espérer que le jour où elle se sera entendue avec la Hongrie, la cour de Vienne se sentira plus capable de reprendre avec autorité son rôle naturel dans les affaires de la confédération germanique.

Il est une autre réconciliation que nous aurions plus à cœur encore, c’est celle de l’Italie et de la cour de Rome dans le domaine du spirituel. Malheureusement les documens publics ne nous apportent que l’annonce d’un premier échec dans les négociations qui ont été récemment essayées entre le pape et le roi Victor-Emmanuel. Nous nous croyons cependant autorisés à ne pas désespérer du succès final de ces tentatives quand nous voyons le ton de modération et de bonne foi qui règne dans le rapport du général La Marmora. La raison de l’intérêt que nous portons aux négociations entamées entre Rome et l’Italie est bien simple ; nous voyons dans le succès de ces négociations la garantie de la réalisation paisible de la convention du 15 septembre. Quand la cour de Rome et l’Italie auront montré qu’elles peuvent s’entendre sur les délicates questions du spirituel, que l’Italie ne veut point opprimer les intérêts catholiques, et que le pape sait accepter avec une résignation pieuse, en vue des intérêts religieux qui lui sont confiés, les faits accomplis qui ont pu froisser ses intérêts temporels, la France sera délivrée des responsabilités que lui impose son intervention, et l’exécution de la convention du 15 septembre ne pourra plus inquiéter les consciences. Nous demeurons convaincus que ni à Rome ni à Florence la pensée des négociations n’est abandonnée. Peut-être, par une tactique diplomatique usuelle, feint-on aujourd’hui à Rome et à Florence, après la suspension des négociations, plus de raideur dans certaines prétentions qu’on n’est disposé à en montrer jusqu’à la fin. Il ne nous appartient point d’indiquer les concessions mutuelles que devraient se faire les parties contractantes ; il nous semble que l’Italie, qui marche à la réalisation du principe de l’église libre dans l’état libre, pourrait être sans danger assez coulante. Quoi qu’il en soit, nous nous refusons à croire qu’on doive renoncer à la perspective que Pie IX a ouverte au monde en conviant lui-même Victor-Emmanuel à la pacification religieuse par une démarche aussi intelligente que généreuse.

Si l’on voulait un exemple du chemin moral que la cause italienne a fait dans le monde, l’Espagne nous le fournirait. Un ministère aujourd’hui, en Espagne, acquiert de la force et donne un signe de vitalité en annonçant qu’il est disposé à reconnaître le royaume d’Italie. On supposait que le duc de Valence avait une intention semblable quand il forma son dernier cabinet ; si cette hypothèse était exacte, l’ajournement de son dessein n’a point porté bonheur au général Narvaez. Espérons que le maréchal O’Donnell montrera plus de décision et de fermeté. Le ministère espagnol vient de renvoyer les cortès, qui ne sont jamais en Espagne la difficulté des cabinets. Nous n’avons point la prétention de donner au maréchal O’Donnell des avis sur la politique intérieure de la péninsule, soumise à des combinaisons dont la subtilité capricieuse nous échappe la plupart du temps ; mais nous ne pouvons nous empêcher de l’inviter à porter son attention sur les finances de son pays. La crise financière dont souffre l’Espagne a un douloureux retentissement sur les intérêts français ; toutes les valeurs espagnoles sont frappées de discrédit, et malheureusement les capitalistes français qui ont avec tant de confiance commandité la construction des chemins de fer espagnols subissent, par l’effet de ce discrédit, des pertes énormes. Il eût été facile au maréchal O’Donnell de conjurer ce désastre, dans son précédent ministère, en accordant de justes et intelligentes réparations aux créanciers lésés de l’Espagne. Le mal s’est bien aggravé depuis ce temps-là ; mais, si le cabinet actuel s’efforçait d’y porter remède, le maréchal O’Donnell gagnerait à cette politique une grande considération en Europe et surtout en France.

E. FORCADE


REVUE LITTÉRAIRE.

POLÉMIQUES HISTORIQUES ET LIVRES NOUVEAUX.


Ce n’est point certes l’activité, ce n’est pas du moins l’apparence de l’activité qui manque dans le champ des lettres contemporaines, dans ce vaste champ qui semble prendre tous les jours une extension nouvelle, où fleurissent histoires et romans, poésies et découvertes d’érudition, œuvres originales et traductions, livres sérieux et livres frivoles. Ce qui manquerait bien plutôt, ce serait ce temps de repos où les esprits se recueillent et se renouvellent comme les forces de la nature se réparent et se retrempent dans des sommeils apparens. Pour l’esprit, il n’y a ni halte, ni saisons, ni sommeil d’hiver, ni repos d’été. La production intellectuelle est de tous les instans ; humble ou riche, la moisson retombe incessamment sur l’aire. Tous les jours des milliers de mains rédigent leur éternel placet pour cet être éternellement fuyant et insaisissable qui s’appelle la postérité et qui ne reçoit pas tout ce qu’on met à son adresse. Des multitudes d’intelligences connues ou inconnues sont obstinément à l’œuvre. Les uns fouillent l’histoire dans tous les sens et en font revivre les spectacles, les personnages, qu’ils éclairent de lumières nouvelles ; les autres se jouent dans l’invention, au risque de recommencer plus d’une fois les mêmes récits. Ceux-ci étudient la poésie et les arts dans leurs lois essentielles, dans la variété de leurs manifestations ; ceux-là observent et décrivent les mœurs, la vie sociale. Il en est qui mettent toute leur imagination et leur habileté à gonfler laborieusement des bulles de savon qui s’évanouissent presque aussitôt dans l’air. Tous sont à l’œuvre ; bien peu sans aucun doute atteignent victorieusement le but, et, tout compte fait, le domaine des lettres s’enrichit ou s’encombre de cet effort multiple, de cette production infatigable, des livres nouveaux qui se succèdent, sans parler des vieux livres qu’on remet au jour, des mémoires, des correspondances, des relations qu’on tire de l’oubli et qui s’accumulent de plus en plus. Il faut en convenir en effet, nous sommes d’un temps qui a particulièrement ce goût des exhumations et des restaurations où se mêlent un zèle singulier d’exactitude et une curiosité souvent indiscrète ou futile. L’inédit a pour nous une saveur irrésistible. Nous avons la passion des détails familiers sur les hommes et sur les choses, des secrets qui dorment dans la poussière des archives privées ou publiques, et cette émulation de découvertes ne laisse pas quelquefois de faire naître d’étranges épisodes entre érudits qui se disputent une même époque pu un même personnage.

Toujours est-il que ce goût du nouveau et de l’inconnu, ce goût du document intime, qui a sans contredit ses bizarreries et ses puérilités, a aussi ses résultats sérieux et devient un des traits les plus caractéristiques du moment présent. Il se forme en vérité depuis quelque temps toute une littérature de révélations et de rectifications historiques. Des mémoires qu’on croyait connaître, et qui étaient plus ou moins altérés, sont rendus à leur intégrité première ; des témoignages nouveaux se multiplient sur le XVIIIe siècle comme sur la révolution ; des correspondances inattendues se produisent, et c’est ainsi que tout récemment encore, on le sait, la reine Marie-Antoinette elle-même, entre tant d’autres personnages de l’époque révolutionnaire, devenait l’héroïne d’une de ces révélations ou de ces restaurations qui, sans modifier essentiellement l’histoire, lui impriment du moins un cachet plus précis, plus familier et plus vivant. On disait bien qu’il y avait des lettres de la reine, et de temps à autre quelques-unes de ces lettres se glissaient dans des livres sur la révolution ou dans des recueils de documens historiques. Des éditeurs sont venus qui ont rassemblé tous ces fragmens épars, ceux qu’on connaissait avec d’autres qu’on ne connaissait point encore, et il en est résulté les curieuses, les attachantes publications de M. d’Hunolstein et de M. Feuillet de Conches. Ces lettres, recueillies un peu partout, dans des archives de famille et dans des archives publiques, ont frappé et devaient frapper l’attention ; elles mettaient de nouveau en lumière et la reine et le roi Louis XVI, et tout ce règne qui ressemble à un honnête et impuissant prologue de la révolution. Ce n’était là cependant encore que le commencement d’un épisode qui tend aujourd’hui à devenir singulier. Après les collections françaises en effet est survenue une autre publication faite à Vienne par le directeur des archives, M. le chevalier d’Arneth, et qui contient une correspondance toute nouvelle, toute différente, entre Marie-Antoinette et sa mère l’impératrice Marie-Thérèse [1]. Cette correspondance va de 1770 à 1780, c’est-à-dire de l’époque du mariage de la reine à la mort de l’impératrice. Elle se déroule à travers les mêmes événemens, les mêmes préoccupations, sans se rencontrer avec les lettres mises au jour en France. Il n’y a qu’une seule lettre commune aux collections françaises et à la collection de Vienne. Le livre de M. d’Arneth a donc un intérêt propre et distinct, qu’il tire non-seulement de la correspondance de Marie-Antoinette, mais encore et surtout de celle de l’impératrice, et sous ce rapport il se relie aux travaux dont la grande Marie-Thérèse est aujourd’hui l’objet en Allemagne.

En réalité, c’est un document de plus, un document de la plus sérieuse valeur, où apparaissent ces deux figures de femmes, l’une, toute jeune encore, faisant gaîment, légèrement, son apprentissage de future reine de France, l’autre grave, un peu grondeuse parfois, ayant quelque peine à comprendre cette vie française au sein de laquelle elle voit sa fille emportée, mêlant la politique à la tendresse, l’austérité à une prévoyance affectueuse. Il n’est point douteux que ces lettres nouvelles font pénétrer plus intimement dans un certain ordre de sentimens de Marie-Antoinette et dans ses rapports avec sa mère ; elles montrent surtout d’une façon plus sensible le retentissement qu’avaient à Vienne jusque dans la famille impériale et dans l’âme même de Marie-Thérèse tous ces bruits malveillans, envenimés, qui formaient autour de la reine à Versailles la plus dangereuse atmosphère. L’impératrice, on peut le voir, s’en inquiétait gravement. Elle voulait que la reine vécût avec le roi, qu’elle fît un dauphin, qu’elle tînt ferme pour l’alliance dont elle était l’image. Marie-Thérèse ne badine pas sur ces choses-là et sur tout ce qui trouble son haut sentiment royal ou sa simplicité allemande. Il y a des momens où elle ne tarit pas sur les légèretés de Marie-Antoinette, sur ses promenades à cheval, sur ses toilettes, sur ses familiarités compromettantes, et rien ne serait plus facile que de tirer parti contre la fille des paroles de la mère, de chercher dans les lettres de Marie-Thérèse la confirmation de tous ces bruits dont elles ne sont pourtant qu’un écho. Sous ce rapport, la publication faite à Vienne, en mettant en scène de tels personnages, en précisant certains points, en dévoilant un peu plus certaines particularités intimes, ne ferait, ce semble, qu’ajouter à l’intérêt des autres publications en les complétant ; mais voici bien une autre affaire : autour de cette mémoire douloureuse de la plus aimable des femmes vient de s’engager un de ces combats d’érudits, une de ces contestations bizarres dont je parlais. Le livre de M. d’Arneth a été le prétexte, et, cette collection de Vienne à la main, un des principaux publicistes d’Allemagne, un professeur de l’université de Bonn, M. de Sybel, a ouvert à grand renfort de preuves et d’argumentations toute une campagne pour battre en brèche l’authenticité des collections françaises. Ainsi toutes ces lettres que nous avons lues, où nous avons cru voir l’esprit, le caractère, la perplexité de la brillante et malheureuse reine, ne seraient plus qu’un ramassis de documens apocryphes ! C’est aller, si je ne me trompe, un peu rudement en besogne. Il y a une question de fait sur laquelle les éditeurs français voudront s’expliquer, sans doute ; mais il y a aussi une question morale d’appréciation qui appartient à tout le monde, et dès ce moment il ne me paraît pas absolument nécessaire, je l’avoue, pour que les lettres de M. d’Arneth gardent tout leur intérêt, que les lettres publiées en France soient reléguées parmi les plus audacieuses mystifications.

Certes l’érudition allemande est justement renommée pour sa sagacité investigatrice, pour la précision de ses méthodes, et M. de Sybel notamment est un écrivain estimé, quoique très passionné. D’un autre côté, c’est incontestablement le droit, c’est le devoir d’une véritable critique de ne pas laisser s’introduire d’une façon subreptice dans l’histoire des documens de fantaisie. Il faudrait faire attention cependant et ne pas réduire la science à une sorte de procédure méticuleuse, finissant par se perdre dans ses propres minuties, laissant échapper la vérité vraie et frappante pour courir après des détails subalternes et de petits faits compendieusement rapprochés et mis en contradiction. Il y a longtemps qu’on a dit qu’avec trois lignes d’écriture on pouvait faire pendre un homme. Qu’est-ce donc lorsqu’on a toute une correspondance, et qu’il ne s’agit après tout que de demander à cette correspondance des preuves contre elle-même, contre sa propre authenticité ? Il est vrai, rien ne serait plus aisé que de découvrir et de noter dans les lettres de Marie-Antoinette publiées en France des erreurs de date, des variantes de texte qui arrêtent au premier moment, des lacunes, des contradictions. A travers tout, une certaine vérité se fait jour, et au demeurant les démonstrations tentées en Allemagne ne me semblent nullement concluantes. On a voulu trop prouver, et on ne prouve rien ; on amasse simplement de petits nuages d’interprétations ; or il faudrait vraiment arriver un peu mieux muni de preuves, un peu mieux armé, pour dire à des gens sensés : Vous êtes les complices ou les dupes d’une falsification hardie ! Quoi donc ! parce qu’à l’époque de la mort du roi Louis XV l’impératrice, à la date du 30 mai 1774, écrit et se plaint de n’avoir point de nouvelles depuis le 10, qui est le jour du fatal événement, il s’ensuit nécessairement que Marie-Antoinette n’a rien écrit dans cet intervalle, qu’il ne peut exister de lettres, ou que ces lettres que M. d’Arneth n’a point retrouvées, et que publient d’autres collections, sont radicalement fausses ! L’invraisemblance morale serait assurément là, dans cette supposition que la reine n’eût rien écrit dans un pareil moment. Il serait au moins aussi simple de croire tout bonnement qu’à l’heure où elle se plaignait, Marie-Thérèse n’avait effectivement rien reçu, qu’elle a pu avoir des nouvelles plus tard, et que ces lettres ont pu, avec le temps, se trouver ailleurs qu’à Vienne. — Quoi donc encore ! parce que dans les archives de l’archiduchesse Marie-Christine, duchesse de Saxe-Teschen, il ne s’est rencontré aucune correspondance de la reine, il faut en conclure absolument que les lettres de Marie-Antoinette à sa sœur ne peuvent pas, ne doivent pas exister ! Je n’en sais rien ; ce qui est certain, c’est que la correspondance même de Marie-Thérèse fait plus d’une fois allusion aux rapports habituels, intimes, de la reine avec ses sœurs, et que dès lors il n’est certainement pas impossible qu’il en subsiste des témoignages. On pourrait citer bien des confusions semblables. Certes, si un événement devait toucher Marie-Antoinette, c’était la disgrâce du duc de Choiseul, le négociateur de son mariage, l’homme de l’alliance autrichienne : ouvrez cependant la collection d’Arneth, il n’y a qu’une lettre de Marie-Thérèse ; de la jeune dauphine, rien. Les autres publications au contraire contiennent une lettre de Marie-Antoinette sur la disgrâce de Choiseul. Cette lettre serait-elle réputée fausse uniquement parce qu’elle ne se sera point trouvée à Vienne, ou parce qu’il y a une erreur de date dans la collection de M. d’Hunolstein ?

Il y a du reste un fait à remarquer, c’est que dans la collection de M. d’Arneth elle-même il y a d’évidentes lacunes, que Marie-Antoinette écrivait cependant beaucoup, et qu’il faut bien que tout ce qu’elle écrivait se soit rencontré quelque part. On a mis en avant, il est vrai, comme un sérieux motif de soupçon, une différence sensible de ton et d’esprit entre les lettres publiées à Vienne et les lettres publiées à Paris. D’abord qu’y aurait-il d’étonnant que Marie-Antoinette, qui craignait un peu sa mère, qui avait pour elle une sorte de culte, mît dans ses rapports avec l’impératrice une certaine réserve, qu’elle prît le ton de celle à laquelle elle écrivait, qu’elle se fît en ces momens-là un peu plus allemande ? Mais en outre la différence est-elle réellement aussi sensible qu’on le dit ? C’est là justement ce qui ne me frappe pas du tout. Ce sont les mêmes habitudes de penser et de sentir, les mêmes tours d’esprit, les mêmes impressions sur les choses et sur les hommes, et quand on compare toutes ces lettres, quelquefois rapprochées de dates, on trouve en fin de compte qu’il n’y a entre elles aucune discordance, qu’elles se suivent même assez bien, qu’elles sont écrites sous les mêmes préoccupations, et font allusion aux mêmes circonstances intimes. Où donc est la raison de considérer les unes comme parfaitement authentiques, les autres comme une œuvre de spécieux mystificateurs qui n’ont eu qu’à puiser dans les mémoires de Mme Campan ou de Weber ? Si c’est parce que lettres et mémoires parlent des mêmes choses, on oublie en vérité que Mme Campan était femme de chambre de la reine, initiée à son intimité, en position de tout savoir, peut-être de lire ses lettres, et qu’elle a fort bien pu s’en souvenir, d’autant mieux qu’elle tenait note de tout. A se lancer dans cette voie d’ailleurs, on peut aller loin, et le livre même de M. d’Arneth courrait des risques. Vous souvenez-vous par exemple de cette petite aventure où Marie-Antoinette rabroue si vivement M. de La Vauguyon, le précepteur du dauphin, qui a la prétention de se mêler un peu trop des affaires intimes du jeune couple ? Vous avez pu lire cette histoire dans tous les récits du temps. Or l’honorable directeur des archives de Vienne a recueilli une lettre où la dauphine elle-même raconte cette scène. On pourra donc dire aussi, d’après ce système, que cette lettre est faite avec les mémoires du temps, puisqu’elle raconte les mêmes choses presque dans les mêmes termes. Voilà où l’on peut arriver ! Au fond, je le crains bien, il n’y a dans tout cela, si l’on me passe le mot, qu’une véritable querelle d’Allemand. La pauvre reine n’eut jamais de chance : autrefois, en France, on l’accusa d’être trop autrichienne, aujourd’hui les Allemands la trouvent trop française, pas assez autrichienne, dans ces lettres qui ont tout au moins pour elles la vérité morale, — et c’est peut-être le mobile le plus clair de cette campagne à coups de textes. Puis viennent ceux qui se laissent un peu trop aller à croire du premier mouvement que tout ce qui se dit en Allemagne est un article de foi, que nous sommes des enfans en critique, que nous sommes tout à fait inaptes à discerner le vrai caractère d’un document français ; puis arrivent ceux qui se sentent secrètement froissés de tout ce qui relève une reine, qui croient bonnement la révolution intéressée à laisser se perpétuer de vieilles accusations, comme si la révolution avait besoin pour se grandir de ces immolations de renommées. Au-dessus de ces nuages cependant, Marie-Antoinette apparaît dans sa séduisante et douloureuse majesté, suppliciée durant sa vie, objet de contestation après sa mort, et résumant dans sa personne les perplexités d’une époque, les grâces de la femme et les fiertés de la reine.

Je ne veux point dire, on le comprend, qu’il faille se montrer facile pour toutes les exhumations et ouvrir complaisamment les portes de l’histoire à l’invasion des documens apocryphes ; mais, en fin de compte, quelle est la correspondance, si authentique qu’elle soit, qui résisterait à ce système d’étroite et rigoureuse procédure, allant chercher partout, dans une variante, dans une apparente contradiction, dans une nuance de langage, un texte de condamnation pour faux témoignage ? Tenez, voici cette autre copieuse correspondance de Mme Du Deffand, qui n’est point nouvelle, mais qui reparaît aujourd’hui, rajeunie, rassemblée, coordonnée et commentée par un écrivain fort zélé dans ces matières, M. de Lescure [2] ; ouvrez une lettre du président Hénault à Mme Du Deffand qui est alors aux eaux de Forges : il vous dira que c’est incompréhensible, surnaturel, que depuis six jours il n’a rien reçu, — d’où on pourrait conclure, tout aussi péremptoirement que pour Marie-Antoinette, que les lettres écrites dans l’intervalle par Mme Du Deffand et reproduites aujourd’hui, quoique le président se plaignît de ne les avoir pas reçues, sont évidemment supposées, — qu’en somme un violent soupçon doit peser sur toute cette correspondance. Et cependant elles sont bien vraies, les lettres de cet anodin et précieux président, et elles sont vraies aussi les lettres de cette femme spirituelle, mordante, agitée et dégoûtée, curieux phénomène moral dans un siècle qui fut lui-même un étonnant phénomène de licence et de grandeur. M. de Lescure a eu l’heureuse pensée de réunir ce qui était dispersé et de replacer Mme Du Deffand dans son siècle, dans son monde, au milieu de ses amis. Complète, cette correspondance ne l’est pas tout à fait malgré son titre, puisqu’elle ne contient pas les lettres à la duchesse de Choiseul, qui appartiennent à une autre collection ; elle embrasse du moins les plus saillans épisodes de l’existence de Mme Du Deffand, sa liaison avec le président Hénault, sa passion tardive pour Horace Walpole, ses rapports avec Voltaire, Montesquieu, d’Alembert. On peut la suivre ainsi d’un coup d’œil dans cette longue carrière qui va de la fin du XVIIe siècle jusqu’au règne de Louis XVI, à travers ce courant de vie mondaine, de conversations, de soupers et d’esprit.

Elle apparaît bien là tout entière, cette étrange femme, la première des épistolières après celle qu’Horace Walpole appelait Notre-Dame de Livry, Oh ! sans doute Mme Du Deffand n’a pas la grâce souriante et colorée, l’éblouissant bon sens, la saine et franche gaîté, l’imagination féconde de Mme de Sévigné ; elle est de son temps, elle a son originalité à elle dans le tourbillon des licences, l’originalité d’une femme tourmentée d’ennui, qui ne peut vivre avec elle-même et à qui le monde ne suffit pas, qui a goûté à tout et tout épuisé sans connaître la puissance d’un sentiment vrai, et qui finit dans sa vieillesse par s’éprendre d’une passion bizarre pour un Anglais sceptique tout occupé à se tenir en garde contre le ridicule de la tendresse et des démonstrations d’une septuagénaire. Nature étrange assurément qui se dévoile avec une sorte d’ingénuité dans cette longue correspondance, où il y a plus de mouvement et de liberté que de chaleur, où l’accent du dégoût revient sans cesse, où, à travers l’émotion d’un moment, se laissent entrevoir une imagination active et une âme prématurément desséchée ! Avec un esprit fait pour tout comprendre, Mme Du Deffand a le malheur de n’avoir aucune illusion ; elle cherche obstinément à s’intéresser à quelque chose, elle n’y parvient pas ; elle se crée une agitation factice qu’elle porte jusqu’à quatre-vingts ans. Ses lettres ne sont pas seulement l’expression de son esprit, elles sont l’histoire légère d’un temps, d’une société, et c’est ce qui en fait une œuvre à la fois morale et littéraire, une de ces œuvres dont la restitution est dans le goût du jour et reprend un intérêt nouveau.

On aime à revenir vers ce passé qui ne reviendra plus, qui est séparé de nous par une révolution ; on aime à le revoir non-seulement dans ses contours extérieurs, dans ses grandes lignes, mais dans le menu de tous les jours pour ainsi dire, dans la familiarité des mœurs et des choses. De là l’attrait de cette correspondance d’une femme du monde d’un esprit terriblement clairvoyant, et, dans un autre genre, de ces curieux et libres mémoires du marquis d’Argenson dont M. Rathery met au jour le septième volume, des journaux du bourgeois Matthieu Marais, du bonhomme Buvat sur la régence. Ce sont les chroniques secrètes du temps, les récits à la Procope d’un monde qui a rendu ses comptes devant la souveraine justice et qui les rend encore chaque jour devant l’histoire. Ces publications se multiplient décidément aujourd’hui ; on les édite, on les commente, on les annote avec soin, on les exagère aussi quelquefois. Elles forment une littérature qui, sans avoir la valeur originale des conceptions spontanées et sans y suppléer, amuse et instruit encore. A la condition qu’on ne s’y absorbe pas, c’est un moyen de s’étendre, de se renouveler, de même que l’étude des littératures étrangères est un moyen de s’étendre dans un autre sens, de se fortifier par une connaissance plus intime de toutes les formes de la pensée, de toutes les nuances de civilisation morale et intellectuelle. Reproductions de livres anciens inédits ou incomplètement connus et traductions de livres étrangers marchent de pair.

Autrefois on s’en tenait, en fait de traductions, aux grandes œuvres, aux œuvres consacrées et aux grands noms, à Shakspeare, à Milton, à Dante, à Tasse. Aujourd’hui on va plus loin ; la curiosité contemporaine est au travail, fouillant dans le présent comme dans le passé, ne se contentant plus des noms environnés de l’auréole ou des plus grandes œuvres des plus grands poètes, et c’est ainsi que M. Guardia, avec un zèle patient et intelligent, fait passer en français un des écrits les moins connus, les moins lus de Cervantes, le Voyage au Parnasse, — que M. Alphonse Royer, esprit fin et habile, met tous ses soins à traduire, non plus Calderon ou Lope de Vega, mais le poète espagnol Alarcon, et mieux encore les folles, les spirituelles féeries de l’aimable humoriste italien Carlo Gozzi [3]. M. Guardia s’est laissé séduire par le charme secret qu’il y a dans tout génie d’une nature puissante et sympathique, et il a cru, non sans raison certainement, que les moindres œuvres de l’auteur de Don Quichotte avaient toujours quelque chose de la forte sève de l’imagination qui les créa. Il a joint à la traduction du Voyage au Parnasse une biographie complète, nourrie, substantielle, à laquelle il ne manquerait qu’un peu de lumière et d’ordre. Il ne faut pas s’y tromper cependant, c’est toujours par Don Quichotte et les Nouvelles que Cervantes est ce qu’il est ; c’est là qu’il a mis le sel de son esprit, la grâce supérieure de son bon sens, la finesse de son observation, tous les élans de son âme héroïque et opprimée. Le Voyage au Parnasse n’est qu’une bluette satirique qu’il était difficile de traduire, et que M. Guardia a fait passer habilement dans notre langue : spirituelle boutade, représaille sans fiel d’une imagination puissante et enjouée contre ses contemporains. Cervantes, sous une forme ingénieuse et animée, passe en revue tous les poètes de son temps, criblant les mauvais de ses railleries, honorant les bons et se montrant lui-même le plus pauvre et le plus malheureux, ayant bien assez de génie pour écrire Don Quichotte, qui est « une ressource contre le chagrin et la mélancolie en toute saison, » et les Nouvelles, qui « ont ouvert un chemin à la langue castillane, » mais fort embarrassé quand le dieu des vers l’invite à plier son manteau et à s’asseoir dessus : il n’y a qu’un malheur, il n’a pas de manteau. « J’ai, dit-il, j’ai et j’aurai mon esprit, grâce au ciel, qui me guide vers le bien, affranchi et libre de toute adulation. Mes pieds ne suivent jamais la voie du mensonge, de la fraude et de la fourberie, ennemis mortels de la vertu sainte. Je ne m’emporte point contre ma mauvaise fortune, et pourtant, en me voyant debout en un tel lieu, je sens encore plus vivement ma misère. Si grands que soient mes désirs, je me contente de peu… » Il y aura toujours profit à les voir passer comme dans un nuage, ces génies fiers et indulgens, ces héroïques maladroits, ces vaillans infortunés qui portent leur misère avec une mélancolie souriante, à côté des raffinés, des mondains et des habiles, qui le plus souvent sont aussi les heureux.

C’était peut-être bien aussi un homme à la mode de Cervantes, quoique avec bien moins de génie, ce poète dont M. Alphonse Royer s’est fait le traducteur, cet Alarcon qui arrivait du Mexique, son lieu natal, et débarquait en Espagne vers la fin du XVIe siècle, au moment où tous les désespérés d’Europe partaient au contraire pour l’Amérique. Cervantes le fait figurer tout jeune encore, sans doute peu après son arrivée du Nouveau-Monde, dans le récit burlesque d’une fête de San Juan d’Alfarache à Séville. Quelle fut la vie d’Alarcon ? On ne le sait guère. Il n’avait pas certes la beauté en partage. Il était laid, de maigre apparence, bossu, et il eut surtout à lutter contre la mauvaise fortune, même contre le déchaînement des poètes ses contemporains, qui l’assaillirent de brocards. Il avait fini par obtenir un emploi, et vers 1739 on trouve cette note : « Est mort don Juan d’Alarcon, poète renommé par ses comédies et par ses bosses, et rapporteur au conseil royal des Indes. » Alarcon est en effet ce « poète renommé, » le vrai créateur de la comédie de caractère en Espagne. On connaît ses œuvres au moins de nom, la Vérité suspecte, premier modèle du Menteur de Corneille, le Tisserand de Ségovie, Acquérir des Amis, Changer pour trouver mieux. M. Alphonse Royer n’a pas eu seulement l’idée de les traduire, il a eu la patience d’en traduire au moins une en vers octosyllabiques. Je conçois bien que la traduction d’Alarcon ait été pour M. Alphonse Royer un travail sérieux ; mais ce qui est certain, c’est que la traduction de Carlo Gozzi a dû être un amusement autant qu’un travail. Assurément rien ne diffère plus du poète espagnol que le poète vénitien. Ici, on est en pleine vie indolente sous le ciel de Venise, en pleine féerie au théâtre San-Samuel, en pleine guerre aussi contre la comédie larmoyante de Goldoni. Cet humoriste est un autochthone, un défenseur du vieux langage, des vieilles mœurs, des vieux amusemens nationaux. Gozzi a le mérite d’être un original dans l’exiguïté de son génie. C’est de la féerie, direz-vous, c’est un jeu d’esprit bizarre et puéril : c’est possible ; mais, comme le remarque avec une spirituelle ironie M. Royer, il faut pardonner au poète vénitien de ne pas prêcher sur son théâtre, de ne faire courir dans ses fables « aucune mère après son enfant perdu, aucun héritier dépossédé après les papiers qui doivent lui rendre son nom et sa fortune au bout de cinq actes de gymnastique dramatique. » Ces puissantes machines n’étaient pas connues du temps de Carlo Gozzi. Fermez les yeux un instant, vous verrez passer, comme dans un rêve bizarre, toutes ces pièces ! l’Amour des trois oranges, Turandot, le Roi cerf, la Femme serpent, l’Oiselet vert, et ces personnages populaires, Truffaldin, Tartaglia, Pantalon, Brighella. Tout ce qu’il y a de grâce folle et de caprice se joue dans ces inventions dont la gaîté pétille au bruit monotone et indistinct de la décadence vénitienne, car enfin, s’il est vrai que les œuvres de l’esprit reproduisent une époque, elles la peignent quelquefois par contraste. Il y a des bergeries sous la terreur. La reine de l’Adriatique marche à la ruine au milieu des plaisirs, des voluptés faciles et des lazzis de Truffaldin ; elle marche vers la mort, mais pour renaître, pour se relever, rajeunie, retrempée par le malheur, par la sève d’un sentiment national qui prépare son avènement à une vie nouvelle. Et voilà comment un simple humoriste, un faiseur de Contes de fées, ramène, d’un peu loin il est vrai, et par des chemins un peu détournés, aux grandes contentions et aux obscurs problèmes d’un temps que n’entrevoyait guère l’auteur de l’Amour des trois oranges.

L’art, dans sa plus haute acception, dans sa plus intime essence, a cela de merveilleux et de caractéristique, qu’il prend toutes les formes, la plus légère aussi bien que la plus sérieuse, la plus fantasque aussi bien que la plus sévère. Il va plus loin, il ne se renferme pas dans un seul mode d’expression du monde intérieur ; il se sert de tout, de la langue parlée, des sons harmonieusement coordonnés ou de la couleur : poésie, musique ou peinture, c’est toujours l’art, c’est-à-dire l’expression, sous des formes diverses et par des procédés différens, des mêmes sentimens, du même idéal, des mêmes passions de l’âme. L’auteur de Meyerbeer et son temps, M. Henri Blaze de Bury, est bien de ceux, on le sait, qui saisissent, qui sentent ce lien des choses, cette parenté intime de tous les arts [4]. Il éclaire la poésie par la musique, la musique par la poésie, sans oublier la peinture, sans oublier le reste, le mot fin, l’anecdote, le sens philosophique. De là la bonne grâce, l’agrément et la vie de sa critique. De là aussi l’intérêt varié et charmant de cette étude dont le héros est ce génie contemporain de la musique, qui est arrivé entre tous à élever son art par un prodigieux mélange d’inspiration et de réflexion, à l’agrandir, à lui faire exprimer ce, qu’il y a de plus profond dans le sentiment religieux, ce qu’il y a de plus large et de plus poignant dans la passion humaine. Le génie musical de Meyerbeer, son caractère, ses habitudes, ses manières d’être et de procéder, c’est là ce que reproduit ingénieusement M. Henri Blaze dans ce livre où les souvenirs se mêlent aux analyses pénétrantes, aux histoires faciles, et où dans l’abandon perce toujours un fin sentiment de l’art. D’autres feront de l’exégèse ; M. Henri Blaze a fait un livre agréable, couronne, de critique et d’ami posée sur le front de Meyerbeer au lendemain de l’Africaine et à la veille de la Jeunesse de Goethe.


CH. DE MAZADE.

ESSAIS ET NOTICES.

SELF-HELP, par SAMUEL SMILES [5].


Au sud de la bruyère de Blackheath (Blackhealh Common) s’élève une villa anglaise, blanche, commode, élégante, entourée de jardins et de feuillages. Cette maison, tout récemment construite, a été bâtie avec un livre. Sur la pierre de fondation, il est dit que Samuel Smiles a fait ériger la présente résidence avec les produits de Self-Help. C’est ce livre, si populaire chez nos voisins, que vient de traduire M. Alfred Talandier, professeur au Collège militaire de Sandhurst.

Le succès de l’ouvrage, qui s’est répandu comme par enchantement dans les mains de la jeunesse, dans les bibliothèques des villes et des villages, dans les cottages des ouvriers, est un remarquable indice des tendances du génie anglo-saxon. Le titre à lui seul est à peu près intraduisible : Self-Help (aide-toi toi-même). L’auteur est de ceux qui croient que ni les lois, ni les institutions de l’état, ni les écoles, ni les livres, ne peuvent élever le niveau d’une société sans le concours libre et persévérant des individus. Les gouvernemens n’ont à ses yeux qu’une valeur négative et restrictive ; c’est à l’homme de penser et d’agir par lui-même. Quel pouvoir extérieur changera jamais le paresseux en un ouvrier utile ? Ceux qui tournent leurs regards vers l’état pour lui demander le bien-être, la lumière morale, et en quelque sorte le chemin de l’avenir, invoquent avec une stupide idolâtrie une force qui reçoit au contraire l’impulsion de la souveraineté individuelle. La providence des nations ne réside point dans ceux qui les gouvernent : elle est dans la volonté de chacun. — Ces principes, si justes qu’ils puissent être à un certain point de vue, offrent pourtant un danger : ne conduisent-ils point à l’indifférence en matière politique ? « La manière dont un homme est gouverné, ajoute l’auteur lui-même, peut ne pas avoir une immense importance. » Il se peut aussi qu’elle en ait une très grande. Ce que les penseurs de tous les temps par exemple ont le plus reproché au despotisme, c’est l’abaissement des caractères. Certaines institutions politiques impuissantes à créer ont le triste privilège de détruire, et ce qu’elles détruisent chez l’homme, ce sont précisément ces forces de l’âme, ces ressorts énergiques du moi, ces viriles initiatives du sentiment personnel, que M. Smiles considère avec raison comme les seuls véritables élémens du progrès.

On avait cru jusqu’ici que le génie était un don de la nature, et que le succès dans les beaux-arts, dans la science, dans la littérature, tenait à une disposition innée. M. Smiles aime au contraire à en trouver la source dans les efforts héroïques des individus et dans la puissance du travail. Chaque homme porte en lui-même son étoile, dont il dirige l’influence secrète par les artifices de la patience. Le feu sacré appartient à ceux qui savent rallumer. Cette thèse est soutenue avec vigueur et avec habileté. M. Smiles invoque le témoignage des artistes eux-mêmes, raconte leurs pénibles débuts, les suit pas à pas de l’atelier sur le théâtre de la vie publique, et arrache aux faits cette triomphante vérité : le génie est une création de la volonté. On peut bien faire à une telle théorie quelques objections : n’est-ce point au contraire une faculté très forte incarnée dans certains hommes qui développe chez eux les ressources du caractère, tend les nerfs de la vigueur morale et les arme d’une résolution bien trempée qui résiste à tous les obstacles ? Quoi qu’il en soit, il est bon de rappeler aux artistes que sans cette application, qui est à la fois la conscience et la dignité du talent, les plus heureux dons de la nature avortent dans la fleur. Le succès appartient aux forts ; mais, suivant M. Smiles, la force morale est elle-même une faculté acquise qui s’accroît par l’exercice. Virgile n’a point cueilli sans peine le rameau d’or. Même dans le domaine de la poésie, les rêves et les chimères ne profitent qu’à ceux qui savent les dompter. La morale de ce livre est sévère ; à tout jeune homme qui se plaint de la destinée, des injustices du hasard, du goût blasé de son siècle, l’auteur répond : « Travaille, lutte, persiste, ne compte que sur toi-même ; il te faut passer par des sentiers étroits où d’autres se sont déchirés aux broussailles, mais pour en sortir meurtris et vainqueurs. »

A plus forte raison en est-il ainsi dans l’industrie et le commerce. M. Smiles croit d’ailleurs que les lois de l’intelligence sont les mêmes, pour toutes les professions. Peu importe l’objet auquel l’homme s’applique, pourvu qu’il s’y dévoue avec toutes les mâles énergies de son caractère. Selon lui, « c’est une double erreur, qui de tout temps a été chère aux niais, que les hommes de génie sont impropres aux affaires, et que le maniement des affaires rend les hommes impropres aux travaux qui exigent du génie. » A l’appui de son opinion, il invoque des noms et des exemples célèbres. Milton, qui commença par être maître d’école, fut élevé sous la république au poste de secrétaire du conseil d’état, et le livre des ordres du jour du conseil, qui existe encore, fait le plus grand honneur à son exactitude d’esprit. Shakspeare avait géré avec habileté les affaires de son théâtre et réalisé une somme assez ronde lorsqu’il se retira pour vivre de ses rentes dans sa ville natale de Stratford-sur-Avon. Walter Scott commença par être copiste dans une étude d’avoué où il gagnait six sous par page, et à cette discipline sévère il attribuait plus tard l’habitude du travail et de l’application, source de ses plus heureux succès littéraires. Plus tard il eut à remplir les fonctions de greffier de la cour des sessions à Edimbourg. John Stuart Mill, un des plus grands esprits de l’Angleterre, était il y a peu de temps encore membre du conseil de la compagnie des Indes orientales, et avait établi une excellente organisation dans ses bureaux. M. Samuel Smiles lui-même est secrétaire de la compagnie du chemin de fer connu sous le nom de South-Eastern, et à cette position il doit la connaissance pratique des faits, les renseignemens minutieux et les réflexions solides qui distinguent sa Vie des Ingénieurs.

Self-Help vous enseigne a chaque page la philosophie des petites choses, les avantages de l’économie et la valeur du temps. Time is money, disent nos voisins ; mais pour M. Smiles le temps est bien plus que cela c’est la culture, l’amélioration de soi-même, la formation du caractère. Pour les hommes d’état, le temps c’est le pouvoir. Lord Palmerston, lord Russell, M. Gladstone, disputent aux heures fugitives de la vie tout ce que peuvent leur arracher une résolution vigoureuse et un travail opiniâtre. Là est le secret de leur influence. Lord Brougham est surtout, malgré son grand, âge, un des représentans les plus illustres de cette activité anglo-saxonne qui ne fléchit jamais. Sir Samuel Romilly, auquel on demandait un travail qu’il ne pouvait entreprendre, répondit un jour : « Adressez-vous à lord Brougham ; celui-là trouve du temps pour tout. » Quelqu’un disait encore : « Tel, est son désir d’exceller en tout que si le sort l’avait fait naître décrotteur, il ne se fût point donné de repos qu’il ne fût devenu le meilleur décrotteur de Londres. » Sans mépriser la fortune, M. Smiles ne la considère point comme le but de l’activité humaine. Il rappelle ce beau mot de Swift : « Il faut avoir l’argent dans la tête et non dans le cœur. » La fortune n’a de mérite que quand elle sert de véhicule à une idée et à de nobles sentimens. « Pour nous, ajoute-t-il, nous ne croyons pas qu’il y ait de plus grave affaire dans la vie que de se faire un caractère viril et d’arriver au plus haut développement possible du corps, de l’intelligence et de la conscience ; c’est là le but, et on ne devrait voir dans tout le reste que des moyens. »

L’auteur de Self-Help attache une grande importance à la biographie des inventeurs. L’homme qui invente ne rend pas seulement par sa découverte un service à l’humanité : il laisse un exemple. Ce sont ces exemples que M. Smiles recueille avec un soin pieux, et qu’il propose aux générations nouvelles comme un encouragement ou un reproche. Parmi ses esquisses biographiques des grands hommes fils de leurs œuvres, il est plus d’une anecdote connue, trop connue peut-être ; mais un intérêt véritable s’attache à l’histoire de quelques savans modernes dont le public n’admirait jusqu’ici que les travaux. Qui savait, par exemple, que M. Michael Faraday, un des grands philosophes de la science, est le fils d’un pauvre forgeron, et qu’il avait été apprenti jusqu’à l’âge de vingt-deux ans chez un relieur ? Sir Roderick Murchison découvrit un jour à Thurso, dans le nord de l’Ecosse, un boulanger, nommé Robert Dick, qui était à la fois un profond géologue et un botaniste éminent. « Je reconnus à ma grande humiliation, dit le directeur-général de la société géographique de Londres, que ce boulanger en savait plus que moi, oui, dix fois plus que moi en botanique. » On pense bien que M. Smiles n’oublie point non plus Hugh Miller, ouvrier dans une carrière de l’Ecosse, qui, le marteau à la main, ouvrit des perspectives nouvelles dans les champs pétrifiés des anciens mondes. La vie est une. école : c’est à l’enseignement austère des faits, au frottement des hommes les uns contre les autres, aux dures leçons de l’adversité, bien plus encore qu’à la lecture des meilleurs ouvrages et à l’éducation des écoles, que l’auteur de Self-Help attribue l’essor du génie individuel. Nul ne peut aider celui qui ne s’aide point lui-même. Pour quiconque au contraire se cherche et s’appuie sur ses propres forces, la moindre circonstance peut faire jaillir l’étincelle qui est la révélation du talent. « Un baiser de ma mère fit de moi un peintre, » disait West.

Une grande sagesse qu’on pourrait appeler la splendeur du bon sens, comme Platon définissait le beau la splendeur du vrai, tel est le caractère qui distingue surtout Self-Help. Ce livre, si populaire chez nos voisins, répond admirablement aux idées de la famille anglo-saxonne. Recevra-t-il chez nous le même accueil ? Je l’espère, mais il aura aussi, je le crains, plus d’un vieux préjugé à combattre. En France, n’a-t-on point trop compté sur les institutions politiques malgré la durée éphémère des gouvernemens ? L’état peut faire du premier venu un ministre : il ne saurait en faire un grand homme, ni même un fonctionnaire intègre et capable. Il est donc bon de chercher à d’autres sources ces énergies morales qui développent et régénèrent les sociétés. La traduction de M. Talandier est à la fois fidèle, nerveuse et élégante ; elle contribuera, je n’en doute point, à propager en France les saines idées de M. Smiles.


ALPHONSE ESQUIROS.



HOLBERG CONSIDÉRÉ COMME IMITATEUR DE MOLIÈRE.


Le nom du poète Holberg [6], qui créa au XVIIIe siècle le théâtre national danois, n’a guère été prononcé en France que depuis la révolution. Quant aux pièces de son répertoire, nul n’a songé jusqu’ici à les faire passer dans notre langue. Si l’on excepte une ingénieuse étude de M. Ampère [7], on ne trouve plus chez nous que de rapides notices et de courts fragmens de traductions, quand on veut se faire quelque idée d’un écrivain qui règne encore sur toutes les scènes, non-seulement des pays de langue danoise, mais d’un bout à l’autre de l’Allemagne, de Hambourg à Vienne. C’est là un exemple et aussi un fâcheux effet de cette indifférence avec laquelle le Français, dédaigneux des œuvres des autres peuples, a vécu longtemps enfermé dans sa propre littérature. Aujourd’hui même sommes-nous sûrs d’avoir bien secoué cet égoïsme et cet isolement littéraires ? Ce courant intellectuel qui, au XVIIe et au XVIIIe siècle, a filtré de la France sur les divers pays de l’Europe, savons-nous ce qu’il a produit autour de nous, et quels sédimens il a déposés sur sa route ? Que l’on suive par exemple le génie comique de Molière dans son rôle et son influence à l’étranger. Quelle suite glorieuse de conquêtes et d’envahissemens ! A peine émigré en Angleterre, il détrône un moment Shakspeare : cent auteurs, Dryden, Wicherley, Shadwell, Fielding, d’autres encore, se l’approprient en le dénaturant, et s’efforcent de l’accommoder au goût anglais contemporain. Dans les contrées d’outre-Rhin, à Amsterdam, à Leipzig, à Torgau, à Nuremberg, les pièces de Molière sont jouées presque autant qu’en France ; elles forment, elles inspirent des écrivains tels que Gottsched, Krueger, Lessing, Elias Schlegel. La péninsule italienne traduit, refond ces mêmes pièces jusque dans ses patois et dans ses dialectes populaires. Goldoni, dont le théâtre comique est encore à présent le plus goûté en Italie, procède directement du poète français. Molière transforme de même la comédie espagnole et lui donne entre autres Moratin et Yriarte. En Danemark enfin, son esprit et ses œuvres enfantent Holberg.

Les rares écrivains qui ont essayé chez nous d’appeler l’attention sur Holberg n’ont pas bien vu l’étroite parenté qui le rattache à l’auteur de Tartufe. C’est le mérite et l’attrait d’un travail que M. Legrelle vient de publier sur le poète du Nord [8] de montrer clairement cette filiation intéressante. Le génie de Molière s’est greffé sans peine sur la souche de l’esprit danois. Dès l’an 1669, il y avait à Copenhague une scène sur laquelle une troupe d’acteurs français jouaient dans leur langue les pièces de Molière, et après même qu’Holberg eut écrit et fait adopter son théâtre populaire, on continua de représenter les comédies du poète étranger en danois avec celles de l’auteur national. Plus que Plaute encore, Molière fut l’initiateur et le guide d’Holberg, qui, non content d’avoir pu l’étudier à l’aise dans son pays, vint séjourner deux ans à Paris en 1715 et 1716. Le livre de M. Legrelle, très clair et très méthodique, perce à jour l’esprit et les procédés d’imitation de l’écrivain danois. Comme Molière, Holberg est le peintre de la vie bourgeoise et des intérieurs de famille. L’hypocrisie, ce vice que Molière flagelle tour à tour sur la joue de Tartufe, d’Arnolphe, de Trissotin et d’Arsinoé, est aussi celui que l’auteur danois fouette avec le plus de plaisir et d’ardeur. Il n’y a pas à s’y tromper : si Molière met en scène la classe bourgeoise élevée, tandis qu’Holberg se prend surtout à cette partie de la classe moyenne qui en Danemark confine au peuple, les personnages des deux côtés sont les mêmes, si ce n’est que la teinte du ciel danois estompe naturellement les tableaux d’Holberg, et que la couleur historique et locale marque ses pièces. Ces valets de ville étourdis et rieurs, mais honnêtes et dévoués au fond, de la comédie danoise, on les reconnaît pour les avoir vus dans Molière. Ces domestiques campagnards, à la fois balourds et madrés, naïfs et retors, espèce de boucs émissaires sur qui retombent invariablement tous les coups, on les reconnaît également : ce sont ces colons de la maison des champs que Plaute amène si souvent à la ville, ce sont les Alain, les Jeannot, les Lucas, les Lubin de Molière. Ces pères égoïstes et intéressés, mais qui demeurent néanmoins honorables et honorés, et qui ne compromettent plus, comme les pères du théâtre antique et italien, la dignité de leurs cheveux blancs dans des aventures libertines, c’est Molière qui les a rendus ainsi réhabilités à la scène moderne. Et cette épouse à l’humeur acariâtre et despotique, qui impose silence d’une voix si haute à un mari faible d’esprit et de caractère, et le conduit en quelque façon par l’oreille, d’où vient-elle ? De la scène française en droite ligne : c’est Beline du Malade imaginaire, c’est Philaminte des Femmes savantes. Quant à ce type de jeune fille qui n’offre pas seulement le charme de la primevère gracieuse, mais qui montre encore l’habitude de la réflexion et un tempérament moral et intellectuel solidement affermi, il est impossible de s’y méprendre : il est, comme celui de cette suivante pleine d’entrain et de gaîté que le théâtre français doit transformer plus tard en soubrette, la fille légitime de Molière. Voilà pour les profils comiques et pour la peinture générale des caractères. Qu’on saisisse maintenant au hasard un individu parmi cette foule de personnages burlesques, de gens atteints de monomanie ou d’une espèce de sottise incurable qui s’agitent dans les pièces d’Holberg, on aura Vadius, Purgon, M. de Pourceaugnac, et tous ces types empreints à dessein d’un peu de fantaisie et d’invraisemblance, afin de porter au comble chez le spectateur le délire de l’hilarité. Le précepteur pédant de la Chambre de Noël, le magister Rosiflengius de l’Heureux naufrage, les philosophes comiques du Voyage de Sganarelle au pays de la philosophie, on en trouve sans peine les modèles chez le poète français. Et la manie judiciaire des gens de loi et des médecins, dont toute la science et le prestige résident dans la robe noire et le bonnet pointu, c’est encore un emprunt fait à Molière. Deux pièces, le Onze juin et le petit Paysan en gage, ne sont, d’après M. Legrelle, que la reproduction des mésaventures de M. de Pourceaugnac.

Non-seulement les personnages sont communs aux deux auteurs, mais le plan et l’ordonnance du drame présentent aussi d’étroites ressemblances. Chez l’un et chez l’autre, le héros comique est le centre vers lequel tout converge, et l’attention du spectateur se trouve concentrée sur le développement d’un vice, d’un travers ou d’un ridicule. Qu’est-ce que le Ferblantier politique, la première pièce par laquelle Holberg inaugura en 1722 le théâtre national du Danemark ? C’est une satire, exagérée peut-être, de la manie de faire de la politique sans rime ni raison. Qu’est-ce que la Poudre arabique ? La peinture amusante d’un mari dont toutes les ressources s’en vont en vaine fumée. Le type du soldat fanfaron de Plaute se retrouve dans Jacob de Tyboe et dans Diderich la Terreur de l’humanité. Dans la Sorcellerie et dans le Spectre de la maison, le poète danois bat en brèche la superstition. Dans Don Ranudo de Colibrados, il drape l’orgueil nobiliaire, comme il se moque ailleurs du ridicule de la rusticité.

A côté de ces pièces de caractère, Holberg en a écrit d’autres, qui sont de pures comédies d’intrigue offrant l’attrait de l’à-propos, et où il saisit les ridicules à la mode et les engouemens du jour, car si cet écrivain procède de Molière dans les principaux sillons de sa veine dramatique et dans la peinture des caractères, il a puisé à d’autres sources secondaires, chez Destouches, Dancourt, Gresset, Dufresny, l’art de démêler adroitement les imbroglios compliqués et l’habitude de faire apparaître le chevalier d’industrie, en diminuant au profit de l’intrigue l’intérêt psychologique du drame et en répandant sur le tout une nuance de comique anodin et un peu convenu. Ulysse d’Ithaque, une de ces pièces d’actualité, est une parodie littéraire où le poète met en relief dans un curieux pêle-mêle tout le pédantisme grotesque des déclamations allemandes, éternel sujet de rire pour l’esprit net et précis des peuples Scandinaves. Une autre, la Chambre de l’accouchée, est la critique de l’usage absurde qui en Danemark force la femme en couches de subir de son lit le défilé interminable des visiteurs et des visiteuses qui viennent causer et bruire à son chevet.

Avec un peu plus d’exagération et une pointe sensible de trivialité toute danoise, Holberg a également pris à Molière son art de la perspective et du grossissement théâtral ; il lui a ravi le secret de ce dialogue fécond en surprises et en évolutions inattendues, cette symétrie, ce parallélisme de langage et d’argumens, au moyen desquels le poète français sait épuiser les situations comiques ou bien les rompre et les renverser brusquement. M. Legrelle, dont la plume, un peu dénuée de vivacité et d’entrain, trace cependant plus d’un aperçu ingénieux et fin, indique trois procédés qui ont été transportés par Holberg du théâtre de Molière sur la scène danoise : ce sont d’abord les querelles, puis les visites à domicile, qui répondent à ces rencontres des comédies antiques, dont l’action se passait généralement dans la rue ou sur la place publique, enfin les quiproquos, qui sont restés l’une des ressources principales de la comédie moderne. Le chapitre consacré par M. Legrelle à l’étude comparée des menus ressorts du style dans Holberg et. dans Molière est curieux, instructif, fort substantiel, et le livre tout entier, malgré les négligences de la forme, fait bien comprendre la nature du talent et des œuvres du poète danois.

Quelles que soient les traces d’imitation que révèlent les pièces d’Holberg, cet écrivain n’en a pas moins en propre une verve puissante et une originalité Scandinave incontestable. Holberg laisse percer, comme Molière, un fonds de misanthropie ; mais il raconte lui-même dans l’histoire de sa vie qu’il se guérissait de ses accès de colère contre le genre humain en avalant deux pilules : ce remède n’eût suffi, à coup sûr, ni à l’amant bourru de Célimène, ni à l’époux malheureux d’Armande Béjart. Ce qui distingue surtout Holberg de Molière, c’est qu’il n’a pas, comme le rénovateur de notre comédie, l’art de fouiller dans tous ses recoins le cœur de la femme. Il n’a pas non plus, comme celui-ci, cette fleur de distinction exquise et de délicatesse morale. On devinerait, rien qu’à lire ses pièces, qu’avant d’être un poète il avait été un savant. S’il a moins que l’auteur des Femmes savantes cette expérience que donne la vie, il a une plus grande érudition, et la philosophie acquise montre même parfois le bout de l’oreille dans ses comédies ; mais que de questions il a remuées ! Il n’a pas agi seulement sur le goût, il a exercé une grande influence sur les mœurs de son pays, en déracinant par le rire bien des préjugés et de sottes pratiques. Si l’éclat momentané que lui a dû le théâtre de Copenhague s’est vite éteint, le répertoire d’Holberg reste et fait de lui le représentant le plus illustre de la littérature dramatique danoise. Ses comédies ont noué une solidarité étroite entre l’esprit français et l’esprit danois, à tel point qu’aujourd’hui encore notre influence littéraire est toute vive en Danemark, non plus, il est vrai, par l’imitation de chefs-d’œuvre tels que ceux de Molière, mais par l’importation de l’amusant vaudeville moderne.


JULES GOURDAULT.


V. DE MARS.

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  1. Marie-Thérèse et Marie-Antoinette, par M. Alfred Ritter vori Arneth ; 1 vol. in-8°. Vienne et Paris, chez Ed. Jung-Treuttel, 19, rue de Lille, 1865.
  2. Correspondance complète de la marquise Du Deffand avec ses amis, classée dans l’ordre chronologique et augmentée de lettres inédites au chevalier de l’Isle, précédée d’une histoire de sa vie, de son salon, de ses amis, par M. de Lescure ; 2 forts vol. in-8°. Pion, 1865.
  3. Le Voyage au Parnasse de Michel Cervantes, traduit en français pour la première fois, avec une notice biographique, par M. J.-M. Guardia ; 1 vol. in-18, Jules Gay, éditeur, 1865. — Alarcon, théâtre, traduit pour la première fois par M. Alphonse Royer ; 1 vol. in-18. Michel Lévy. — Carlo Gozzi, théâtre fiabesque, traduit pour ta première fois par M. Alphonse Royer, 1 vol. in-18. Michel Lévy, 1865.
  4. Meyerbeer et son temps, par M. H. Blaze de Bury, 1 vol. in-18, Michel Lévy, 1865.
  5. Traduit en français par Alfred Talandier. Paria, Henri Pion, rue Garancière, 8.
  6. Né à Bergen, en Norvège, en 1684, mort à Copenhague en 1754.
  7. Voyez la Revue du 1er juillet 1832.
  8. Holberg considéré comme imitateur de Molière, 1 vol. in-8. Hachette.