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Chronique de la quinzaine - 14 mars 1846

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Chronique n° 334
14 mars 1846


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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14 mars 1846.


Une seule pensée a absorbé depuis quinze jours l’attention publique, l’insurrection de Cracovie. Les tentatives faites dans le grand-duché de Posen, les exécutions sanglantes de la Gallicie, la fermentation chaque jour croissante en Hongrie et en Bohème, ont ramené l’attention de l’Europe sur le plus sérieux des problèmes, celui de sa propre constitution. Sans attribuer aux évènemens actuels de la Pologne des conséquences immédiates, sans croire à l’imminence d’une crise, il est devenu impossible de ne pas réfléchir aux périls de l’avenir en présence de tant de besoins non satisfaits et de tant de principes ouvertement méconnus. Il est manifeste que l’Europe a été constituée, par les traités de Vienne, sur des bases provisoires, et que si, par un concours inoui de circonstances et d’intérêts, la paix générale a été maintenue trente ans, la longue durée de cette paix, loin d’avoir infirmé les vices d’une organisation artificielle, en a rendu les défauts plus sensibles. La principale préoccupation des souverains réunis en 1815, pour reconstituer le monde, fut de prendre des gages contre l’ambition de la France, et de rendre à jamais impossible le rétablissement d’une suprématie dont les peuples avaient long-temps souffert. Pour atteindre ce but, on créa le royaume des Pays-Bas sans tenir compte de l’antagonisme religieux, et on donna la rive gauche du Rhin à la Prusse. D’ailleurs, pour organiser la grande coalition qui mit fin à la domination impériale, aux jours orageux de 1813, il avait fallu faire beaucoup de promesses, et s’engager, d’une part, avec les cabinets auxquels on assura des agrandissemens territoriaux, de l’autre avec les peuples auxquels on promit des institutions politiques. Il fallut solder ce double compte, car chacun se présentait, son mémoire à la main, réclamant un certain nombre d’ames et de milles carrés à prendre n’importe où, des bords de la Vistule à ceux de la Moselle. Le congrès de Vienne eut une liquidation à opérer beaucoup plus qu’un système à fonder. Les alliés de la France, et, au premier rang de ceux-ci, la Saxe et le Danemark, furent décimés, et ses vainqueurs se partagèrent de riches dépouilles. La Russie fut la plus modérée, la Prusse la plus exigeante, et l’Autriche se consola, en pesant sur l’Italie, du sacrifice qu’elle était contrainte de faire en Allemagne et dans ses anciennes provinces belgiques. On ne consulta pas plus les sympathies que les répugnances des populations ; on ne tint pas plus de compte de leur religion que de leur nationalité, de leur passé que de leur avenir. Les attentats de 1772 et de 1794 contre la Pologne furent solennellement consacrés ; l’Allemagne resta divisée en une foule de souverainetés que la suppression de l’empire germanique laissait sans lien commun ; l’Italie, dominée par un pouvoir étranger, sans être en mesure, désormais, d’invoquer le contrepoids de l’alliance française, étouffa, pressée d’un côté par l’influence amortissante de l’Autriche, de l’autre par un gouvernement ecclésiastique étranger à tous les procédés administratifs des sociétés modernes. Enfin l’Angleterre se fit la part du lion, et s’assura la suprématie maritime en complétant la ligne du blocus immense dans lequel elle enserre le monde.

Quelque déplorables que fussent ces combinaisons, elles furent d’abord acceptées sans de trop vives résistances, car la paix était à cette époque le suprême besoin des peuples, et on en jouissait si vivement, qu’on était disposé à ne guère compter avec les gouvernemens qui venaient de l’assurer aux nations. Ce sentiment rendit également moins impérieuses les exigences des peuples relativement aux institutions représentatives qui leur avaient été promises avec tant de solennité par tous les souverains allemands. On s’en remit à leur parole, et l’on se confia à un prochain avenir, avenir qui, après trente années, semblerait moins avancé qu’au premier jour, si des élémens nouveaux ne paraissaient sur le point de se mêler à la question pour la résoudre.

La paix porta ses fruits naturels : la prospérité s’établit, les lumières se répandirent, et avec le bien-être matériel se développèrent des besoins d’une nature plus élevée. Le mouvement intellectuel qui travaille la Prusse depuis si long-temps, et auquel s’est associée la plus grande partie de l’Allemagne, n’a pu manquer d’exercer une grande influence sur l’ordre politique. En élevant, par l’accroissement de la richesse, le niveau des classes bourgeoises, en développant, par une administration intelligente, toutes les ressources financières, on a préparé les nations à des progrès nouveaux et à des exigences nouvelles, on a rendu celles-ci à la fois légitimes et inévitables. La guerre seule pouvait maintenir aux mains des vieilles aristocraties européennes le monopole du pouvoir politique ; un système de paix et d’industrie, appuyé sur un vaste développement du crédit public, avait pour conséquence obligée et a eu pour effet de préparer l’avènement des classes bourgeoises et lettrées à la vie publique et aux institutions parlementaires. C’est ce fait qui s’efforce de se produire dans toute l’Allemagne ; il y affecte quelquefois la forme politique, le plus souvent il revêt la forme religieuse, mais toujours et partout il agitera les esprits et troublera les gouvernemens jusqu’à ce qu’il ait atteint sa réalisation et conquis une sanction définitive.

Pendant que ce travail politique s’opérait des bords du Rhin à ceux de l’Oder, un mouvement bien autrement vaste, favorisé comme le premier par la longue paix dont jouit l’Europe, agitait les populations slaves depuis les côtes de la mer Noire jusqu’à l’extrémité de la Bohême. Dire ce qui sortira de ce mouvement serait peut-être une témérité, en contester l’existence serait une folie. Il y a là une immense inconnue à dégager, et le problème est à peine posé, qu’il agite le monde jusqu’en ses fondemens. Pour lutter contre ce réveil de la nationalité slave, l’Autriche est contrainte à des actes sans exemple. Depuis dix ans, elle a organisé une sorte de guerre civile permanente en Hongrie entre les Magyares et la population slave ; en Gallicie et en Bohême, elle a développé de plus en plus l’antagonisme d’intérêts qui sépare toujours les nobles des paysans, les bourgeois des prolétaires, et elle a pris son point d’appui dans les masses, pour être en mesure de résister aux classes élevées qui aspirent à une séparation politique. C’est en excitant les passions communistes qu’elle s’est efforcée de contenir l’esprit patriotique, système dont les dernières conséquences ont été les massacres de la Gallicie et les scènes atroces de Tarnow. La Russie s’est trouvée, pour contenir la nationalité polonaise, dans la nécessité de commettre des attentats plus affreux encore, et de suivre pendant dix années un système d’oppression dont il n’y avait pas eu jusqu’ici d’exemple chez un gouvernement chrétien. Elle a systématiquement organisé le meurtre politique d’une nation entière, et elle l’a frappée dans sa foi, parce que sa foi est le centre de sa vie. Après avoir arraché leur patrie, leur fortune et jusqu’à leur nom à des masses de Polonais, elle a, par un simple oukase, déclaré consommée l’apostasie d’un million d’hommes. Alors des résistances réputées impossibles se sont produites au sein de ce peuple, qu’on croyait dompté par le malheur, et un gouvernement policé, dirigé par un prince auquel personne ne refuse de grandes qualités, s’est trouvé conduit à ces extrémités du despotisme qui ont reçu leur juste châtiment dans une publicité éclatante. La conscience de l’Europe ne s’y est pas trompée : elle a admis les faits parce que ceux-ci sont la conséquence nécessaire d’un système appliqué par des agens aveugles, et le gouvernement russe a éprouvé la mortification de voir ces dénégations équivoques venir se briser contre l’énergie du sentiment public. Profiter d’une erreur de détail commise par un journal obscur pour contester un exposé solennel, confondre à dessein la ville de Kowno avec celle de Minsk, après avoir fait dénier par ses agens jusqu’à l’existence d’un couvent de basiliennes dans cette dernière ville, existence mise hors de doute depuis peu de jours par la déclaration formelle de religieuses aujourd’hui à Paris, c’est là une extrémité à laquelle il est pénible de voir descendre un pouvoir qui a besoin de l’estime du monde.

En Autriche, un pouvoir astucieux qui fomente les divisions sociales avec autant de soin qu’on en met ailleurs à les effacer, et s’efforce d’étouffer l’esprit politique sous le matérialisme des intérêts et des habitudes ; en Russie, un grand empire condamné à la tyrannie par la nécessité d’une œuvre impossible : voilà ce que les monarchies absolues opposent en ce moment aux passions révolutionnaires, voilà comment la vieille Europe entend se défendre contre l’esprit nouveau qui l’agite et la domine !

Dans les contrées méridionales, l’émotion n’est pas moins grande, et les difficultés ne sont pas moins sérieuses. Il n’est personne qui ne sache qu’un bataillon français franchissant les Alpes suffirait pour insurger l’Italie, il n’est pas un esprit sérieux qui ne tienne grand compte de ces émeutes passées en quelque sorte à l’état chronique et qui trahissent des souffrances véritables, lors même que les griefs légitimes sont exploités par de criminelles passions. L’état précaire et constamment menacé du gouvernement pontifical ne peut manquer d’appeler toute la sollicitude de l’Europe. Il y a là des intérêts de deux natures compromis par leur association même, et qui, pour leur propre avantage, tendent visiblement à se séparer. Si la puissance temporelle des papes était, au moyen-âge, la condition indispensable de leur indépendance spirituelle, dans l’état nouveau des sociétés européennes c’est évidemment en dehors de l’exercice du pouvoir politique que reposent les garanties de cette indépendance nécessaire, et quiconque voudrait, à cet égard, juger de l’avenir par le passé constaterait qu’il ne comprend pas les conditions d’une haute pensée destinée, dans son immutabilité même, à survivre aux transformations sociales.

Comment le gouvernement des états pontificaux répondrait-il aux besoins des générations nouvelles ? L’élection remise à un collége de vieillards porte toujours sur un vieillard que ses grands devoirs envers la chrétienté détournent et ne peuvent manquer de détourner presque toujours des soucis d’un gouvernement temporel ; le trône sur lequel il passe n’est que la première marche du somptueux mausolée qui l’attend. Demander à un octogénaire entouré de cardinaux dont la jeunesse s’est passée dans le silence des cloîtres ou dans les labeurs de la science ecclésiastique, demander à un souverain sans héritier, plus touché de sa mission spirituelle que de sa mission politique, de s’occuper d’administration et de réformes de nature à soulever contre lui des résistances incalculables, c’est le convier à une œuvre presque impossible. Dompter l’aristocratie famélique des monsignori romains, arracher à leur ignorante rapacité les belles provinces où ils paralysent tant d’élémens de vie et de progrès, cette tentative ne présupposerait guère moins d’audace et de génie que celle des plus hardis réformateurs, et, si le ciel a promis la perpétuité au sacerdoce catholique, il n’a pas promis de faire arriver des Pierre-le-Grand sur le trône pontifical,

Ainsi, au sud comme au nord de l’Europe, les questions se pressent, les problèmes abondent. Au travail des nationalités pour refaire la carte du monde, vient se joindre le double travail religieux et politique qui agite tous les peuples de la famille allemande, et rarement l’avenir parut plus incertain et plus troublé. Le même spectacle s’était produit une première fois en 1830, sous le contre-coup de la révolution de juillet ; mais ces agitations étaient peut-être alors plus extérieures et moins profondes : on pouvait les attribuer d’ailleurs à l’action exercée sur toutes les passions par le grand événement dont la France venait d’être le théâtre. Aujourd’hui le mouvement européen est natif et spontané, et la France n’intervient désormais ni pour l’exciter par son propre exemple, ni pour le contenir par l’appréhension qu’elle a pu donner, en d’autres temps, du réveil de sa propre ambition. Ce ne sont plus les idées françaises qui agitent le monde, c’est le sentiment des nationalités froissées qui se réveille, c’est la conscience humaine qui réclame ses droits imprescriptibles, ce sont les progrès de la richesse et de l’esprit public qui appellent leurs conséquences nécessaires ; c’est l’émancipation civile enfin qui rend inévitable l’émancipation politique. La Prusse est à l’avant-garde de ce mouvement pacifique encore, mais formidable ; elle est profondément humiliée de voir s’élever des tribunes à Dresde et à Munich, tandis qu’il n’y en a pas encore à Berlin. Les évènemens de Cracovie auront sur l’esprit public de ce pays une influence notable : le gouvernement prussien le devine, et s’efforce de la paralyser en manifestant pour les héroïques insurgés des dispositions compatissantes et presque sympathiques,. Le langage de ses journaux censurés a une signification qui ne saurait échapper à personne. L’horreur générale qu’inspire la conduite de l’Autriche dans la Gallicie ne peut qu’ajouter encore aux dispositions bienveillantes de la Prusse pour la malheureuse Pologne. C’est ainsi que cela a été compris à Cracovie, même pendant le fort de l’insurrection. Quand cette glorieuse témérité n’aurait eu pour résultat que de séparer plus profondément les deux grandes puissances allemandes et d’éveiller plus que jamais l’attention publique sur le sort de la Pologne, elle n’aurait peut-être pas été inutile à ce malheureux pays. Les esprits sont de plus en plus assiégés par la pensée de tout ce qu’il y a de provisoire et de précaire dans la situation générale de l’Europe. C’est là un symptôme grave, dont il est impossible de ne pas tenir un grand compte.

Il ne fallait pas moins que la légèreté confiante de M. de Larochejacquelein pour provoquer, contre l’avis de tous les esprits sérieux de la chambre, un débat prématuré sur les évènemens de Pologne. Aucune question ne peut encore être portée à la tribune, sauf peut-être celle du maintien de l’indépendance de Cracovie, indépendance garantie par les traités, et plus encore par la permanence des jalousies qui se sont manifestées au congrès de Vienne, relativement à la possession de cette ville. Il est trop clair que l’indépendance nominale de cet état ne sera pas menacée. Nous croyons que M. le ministre des affaires étrangères lui-même n’aurait éprouvé aucun embarras à s’expliquer sur ce point. La motion inopportune de M. de Larochejacquelein a fourni à M. Guizot l’occasion d’un discours qu’il ne tardera peut-être pas à regretter. Il pouvait paraître habile, sans doute, de venir défendre le gouvernement autrichien contre l’un des représentans du parti légitimiste : c’est une heureuse fortune pour un pouvoir sorti d’une révolution populaire que d’être aujourd’hui l’un des plus solides points d’appui de l’ordre social ébranlé par toute l’Europe ; mais ce n’est pas au moment des massacres de la Gallicie qu’une telle apologie de la monarchie autrichienne saurait être acceptée. Les suffrages conquis à la chancellerie de Vienne ne compensent pas l’irritation que l’on peut susciter à Paris. Notre gouvernement ne doit jamais sacrifier sa propre popularité au désir, si légitime qu’il soit, d’établir de bons rapports entre les cabinets étrangers et la France de 1830. Nous nous croyons les interprètes d’un grand nombre d’amis politiques de M. le ministre des affaires étrangères en affirmant que ses paroles n’ont pas répondu aux sentimens de la chambre et du parti conservateur lui-même. Il n’y a rien de paradoxal à dire que son talent et son habileté consommée ont été vaincus cette fois par le généreux entraînement de l’un des plus jeunes membres du parti ministériel. M. de Castellane a parlé en homme convaincu et au courant des faits ; ses paroles nettes et précises ont infirmé des assertions contre lesquelles avait protesté la froideur significative de la majorité elle-même.

Il est d’ailleurs une autre question que nous n’hésitons pas à soumettre à l’esprit éminent de M. le ministre des affaires étrangères. Qu’il décourageât les Polonais de toute tentative téméraire, on le comprend ; qu’il professât le respect le plus scrupuleux pour les traités qui règlent la constitution territoriale de l’Europe, c’était son devoir ; mais croit-il qu’il soit bon et politique de renoncer au bénéfice de toutes les éventualités, de montrer à la Pologne son malheur comme un malheur sans espérance, la condamnation contre laquelle elle proteste au nom de la conscience et du droit comme une condamnation irrévocable ? M. Guizot regarde-t-il l’état territorial de l’Europe comme fixé à jamais ? N’admettrait-il pas au moins la possibilité d’une crise que chacun pressent ? Ne croit-il pas qu’il suffira quelque jour de la seule question orientale pour bouleverser tous les intérêts, et donner ouverture aux perspectives les plus nouvelles ? Est-il habile d’enchaîner l’avenir et de limiter les évènemens, lorsqu’on s’adresse à la fois et à la Pologne et à la France, c’est-à-dire à la plus malheureuse des nations et au plus entreprenant des peuples ? M. le ministre des affaires étrangères a trop étudié l’histoire pour ne pas croire à la justice, même à travers les siècles, et il touche de trop près aux réalités contemporaines pour ne pas sentir les craquemens d’un édifice que la France serait coupable, assurément, de précipiter vers sa ruine, mais qu’elle n’a pas reçu mission de protéger contre l’action du temps. Respecter les traités de 1815 tant que la Providence ne les aura pas déchirés, c’est l’obligation de la France ; préparer d’autres perspectives aux peuples qui se confient à son désintéressement et à sa justice, c’est son droit, et peut-être aussi son devoir. Tromper le malheur est un tort sans doute, comme le dit avec raison M. le ministre des affaires étrangères, mais le désespérer ne serait pas un tort moins grave, et quel cœur n’aimerait mieux se sentir coupable de la première faute que de la dernière ?

L’importance des questions extérieures a rendu le pays moins attentif aux débats des chambres législatives. C’est au milieu de l’inoccupation presque générale que 80 millions ont été consacrés à notre système de navigation intérieure, dépense fructueuse dont l’utilité a été mise en évidence par un long débat contradictoire. La discussion ouverte sur la proposition de M. de Saint-Priest a saisi davantage l’attention publique. Si une question est arrivée à son terme, c’est certainement celle de l’abaissement de l’intérêt de la dette publique ; s’il y eut jamais une situation déplorable, c’est celle qui est faite depuis dix ans à la rente 5 pour 100, et par suite aux autres fonds publics, dont l’essor naturel est contenu par la présence d’un fonds menacé chaque année de réduction ; s’il y eut jamais une époque opportune pour effectuer une opération semblable, c’est celle dont on célèbre chaque jour la prospérité croissante ; s’il y eut jamais succès facile et assuré, c’est celui d’une conversion en 4 1/2, qui maintiendrait à plus de 111 fr. aux mains des rentiers une valeur nominale de 100 fr., et dont l’effet serait d’élever rapidement au taux actuel des rentes 5 pour 100 les nouvelles rentes créées pour opérer la conversion. La chambre n’ignorait rien de tout cela ; elle a compris de plus que son honneur était engagé dans l’une des rares questions sur lesquelles elle n’a pas transigé depuis douze ans, et, au moment de comparaître devant le pays, elle n’a pas voulu se donner un démenti à elle-même ; elle a pris en considération la proposition de M. de Saint-Priest, malgré les efforts de M. le ministre des finances. C’est un acte honorable dont on doit lui savoir gré.

La seule question qui occupe aujourd’hui le parlement est la proposition de M. de Rémusat sur les incompatibilités. À lundi le débat, pour lequel bon nombre de députés inclineraient volontiers à demander le huis-clos ; à lundi cette longue revue des faiblesses de tous les pouvoirs assiégés par toutes les ambitions et toutes les cupidités. Une foule de révélations sur les fonctionnaires en titre et les fonctionnaires in petto peuvent donner à ce débat une physionomie fort originale, mais aussi fort regrettable. En ce moment, les paris sont ouverts pour savoir si M. Liadières parlera cette année : c’est le grand événement de la salle des conférences. Au quai d’Orsay, on s’occupe aussi beaucoup de l’avenir administratif de l’auteur de Frédéric et Conradin.

Le sort de la grande mesure qui agite l’Angleterre depuis six semaines est enfin fixé. Une majorité de 97 voix contre l’ajournement proposé par M. Miles constate que le bill traversera toutes les épreuves, et le vote confirmatif de la pairie paraît beaucoup moins douteux qu’il y a quinze jours. On dit que le duc de Wellington a déployé, pour vaincre la résistance de l’aristocratie, une activité et une énergie qui n’étonneront personne. Le vieux duc a porté au parti protectioniste des coups plus sensibles que sir Robert Peel lui-même. Les réélections partielles avaient un moment ranimé l’espérance au cœur de l’aristocratie territoriale, et c’est avec bonheur que ses organes se complaisaient à adresser au premier ministre d’ironiques condoléances sur le triple vide qui se fait remarquer au banc des conseillers de la couronne. Les organes les plus violens du torysme provoquaient les électeurs trahis par leurs représentans, — et ces défectionnaires du protectionisme sont au nombre de 112, — à se réunir pour exiger la démission des mandataires infidèles ; un moment, on a cru que de tels conseils pourraient être suivis, et il ne serait pas impossible que, si, par suite de ces incitations, la dissolution était prononcée, le parti protectioniste n’eût dans la nouvelle chambre des communes une faible majorité. Mais comment gouverner en ayant contre soi toutes les grandes villes de l’Angleterre, et la réprobation compacte du Yorkshire, du Lancashire, du Chestshire ? Comment ne pas reconnaître, avec M. Cobden, que les représentans des bourgs pourris ne tiendraient pas une semaine contre ce grand courant de l’opinion publique ? Et quel serait le ministère Polignac de l’aristocratie britannique, séparée de sir Robert Peel et abandonnée du duc de Wellington ? Une telle perspective a fait ouvrir les yeux aux plus aveugles, et, quoique le parti protectioniste ait encore la majorité dans le corps électoral et dans la chambre des lords, il recule devant une lutte qui commencerait à Westminster pour finir sur la place publique.

Le succès des grandes mesures économiques de sir Robert Peel est donc assuré désormais. En ce qui concerne son avenir politique, nous continuons à croire qu’il sera court, et que le premier ministre de la Grande-Bretagne a épuisé son courage et ses forces dans cette lutte acharnée contre son propre parti. 231 tories restent séparés de lui par un vote solennel, 112 seulement lui sont demeurés fidèles ; c’est donc dans le parti whig, dans le parti radical et dans les 60 représentans irlandais, que sir Robert Peel est désormais contraint d’aller chercher une majorité pour laquelle ses propres amis ne forment qu’un appoint. Nous persistons à douter qu’une telle situation soit long-temps tenable.

Les nouvelles de l’Inde exercent depuis quelques jours, et sur l’opinion et sur le crédit public, une assez vive influence. La guerre du Penjaub paraît être l’une des plus sérieuses que l’Angleterre ait engagées dans ces vastes régions. À la date du 2 février, on savait qu’une autre grande bataille avait été livrée sur le territoire de la compagnie ; mais le résultat, qui pourrait bien n’être pas inconnu du gouvernement, reste encore pour le public enveloppé de mystère. De grands préparatifs se font dans la marine et dans l’armée, et les arrivages des paquebots de l’Inde ne sont pas attendus dans la Cité avec moins d’anxiété que ceux des paquebots de New-York. De ce côté, la situation ne s’est pas sensiblement modifiée. La communication de la correspondance diplomatique faite par M. Polk est plutôt un procédé inconvenant qu’une complication sérieuse. La dénonciation de la convention de 1827 n’a pu étonner personne, et l’autorisation spontanément donnée au président de continuer les négociations au-delà du terme assigné par cette convention elle-même à l’occupation commune prouve que les Américains, malgré leur infatuation, n’entendent pas renoncer aux chances de paix et d’arrangement qui existent encore entre les deux cabinets. Nous persistons donc à croire à une solution pacifique du différend spécial relatif à l’Orégon, ou plutôt nous pensons que cette question pourra bien se traîner des années, comme celle des frontières du Maine, sans solution définitive ; mais vienne une nouvelle crise présidentielle, vienne une nécessité d’amorcer encore les passions démocratiques et la vanité nationale, portée dans l’ouest à un degré d’exaltation qui touche à la folie, et l’on pourra tout craindre pour la paix du monde

Pour résumer notre opinion sur les complications anglo-américaines, nous dirons que nous appréhendons beaucoup moins les difficultés internationales elles-mêmes que les engagemens pris sur ces difficultés par les aspirans au pouvoir. La prochaine élection du président sera le moment décisif dans la destinée de l’Amérique.

Les évènemens du Mexique se lient chaque jour d’une manière plus étroite d’une part à la politique de l’Union, de l’autre à celle de l’Angleterre. Paredes a détrôné sans coup férir le faible président Herrera et invité le pays à nommer une convention nationale qui règle pour l’avenir la forme du gouvernement, et tranche les questions pendantes de la politique extérieure. Une chose est à remarquer dans cette révolution, ce sont les motifs que Paredes a fait valoir pour appuyer son nouveau pronunciamiento, motifs tout-à-fait contraires à ceux qu’il alléguait il y a un an, lorsqu’il renversait le dictateur Santa-Anna. Les divisions provinciales marchaient alors sur Mexico au cri de : Plus de guerre contre les Texiens ! et Santa-Anna reprochait, en tombant, à ceux qui lui ravissaient le pouvoir, de vouloir la honte et le démembrement de la république. Aujourd’hui l’opinion de Paredes a changé. Ce n’est plus l’abolition des taxes de guerre qui écrasaient le Mexique, ce n’est plus la paix avec les États-Unis, qu’il demande ; il accuse Herrera de faire précisément ce que le pays exigeait en 1844, c’est-à-dire de traiter avec l’Union de la cession des droits de Mexico sur le Texas. Comment Paredes et la nation ont-ils pu changer si promptement de pensée ? comment sont-ils revenus au système qu’ils désapprouvaient à la fin de 1844 ? La révolution elle-même va nous répondre. Des lettres arrivées de Vera-Cruz annoncent que la flotte a proclamé la déchéance d’Herrera en arborant le pavillon anglais et le pavillon espagnol. Sans donner ce fait comme certain, cette rumeur seule suffit pour constater quelle opinion on entretient au Mexique sur la révolution nouvelle. Que la politique espagnole ait joué un rôle important dans ce bouleversement, c’est ce qui est douteux : l’Espagne a autre chose à faire qu’à s’occuper de remettre de l’ordre dans son ancienne colonie. Ce qui est plus facile à admettre, c’est l’influence que l’Angleterre a exercée à Mexico. Depuis long-temps, le Times nous avertissait qu’il se tramait à Londres quelque chose de nouveau relativement au Mexique. Quelques mots d’une royauté européenne de l’autre côté de l’Atlantique avaient été jetés en avant, et l’on prétend même que des ouvertures avaient été faites à la France pour la réalisation en commun de ce rêve favori du gouvernement britannique. Bien plus, s’il fallait en croire la presse de Madrid, les choses seraient très avancées. Le Tiempo, le Castellano, la Estrella, parlent déjà de la levée des bataillons destinés à installer cette jeune royauté, et désignent le prince et la princesse qui devraient occuper conjointement le trône. La révolution actuelle semble justifier ces bruits.

Cette révolution n’est qu’une phase nouvelle de la rivalité de l’Angleterre et des États-Unis en Amérique. En 1844, le cabinet anglais atteignit presque au but de ses desseins constans : Santa-Anna, sa créature, lui promettait la vente de la Californie ; le traité prêt, il n’y manquait que les signatures. Paredes brisa ces espérances en se faisant, sans le savoir, l’instrument de la politique des États-Unis : la révolution accomplie par lui en 1845 donna gain de cause à l’Union en détruisant les illusions dont l’Angleterre s’était bercée au sujet de la Californie ; mais le cabinet de Saint-James n’abandonne pas si facilement ses prétentions. Reste à savoir si sa politique prévaudra, reste à savoir si la royauté pourra jamais s’établir au Mexique. Dans tous les cas, à supposer que le principe monarchique jetât dans l’avenir de profondes racines sur le sol américain, l’intégrité du territoire en serait-elle mieux garantie pour le présent ? On ne peut certainement pas le supposer. Quel que soit le gouvernement qui naisse de cette révolution, il se trouve placé, comme le gouvernement de Santa-Anna, comme celui d’Herrera, entre la guerre et la paix, entre la signature du traité proposé par M. Slidell et une invasion qui ferait tomber au pouvoir de l’Union toutes les provinces septentrionales du Mexique.

L’Angleterre espère-t-elle que six millions d’hommes sans énergie, sans patriotisme, sans ressources, puissent résister à vingt-cinq millions de citoyens animés de la même ambition ? Croit-elle qu’une nation en décadence ; lors même qu’elle serait soutenue par son influence et ses encouragemens secrets, puisse tenir un mois seulement ses frontières fermées à un peuple enivré par l’orgueil d’un accroissement tel que l’histoire n’en a jamais constaté de semblable ? Non, telles ne sont pas les espérances de la Grande-Bretagne : on sait à Londres, mieux encore qu’à Paris, ce qu’est le Mexique ; on y connaît mieux que chez nous l’impossibilité dans laquelle se trouve ce pays de soutenir une lutte avec l’union du Nord. Aussi la Grande-Bretagne prend-elle d’avance ses précautions. En fomentant une guerre entre le Mexique et les États-Unis, elle presse peut-être, il est vrai, la marche des évènemens, elle accélère l’adjonction des provinces septentrionales de la république aux états de l’Union ; mais cette fusion doit avoir lieu tôt ou tard, et, par l’établissement d’un gouvernement de son fait, la Grande-Bretagne se donne le droit d’exiger une rémunération quelconque, par exemple, une hypothèque qui la mette en état de trancher plus tard la question pour son propre compte, d’endiguer le torrent que le Mexique n’aurait pu arrêter. On avait d’abord désigné le Yucatan comme devant garantir la dette anglaise ; mais, prévenue en temps opportun, cette presqu’île s’est mise à l’abri sous le bouclier de l’indépendance. Les États-Unis ne s’endormiront pas plus que l’Angleterre ; ils savent opposer l’intrigue à l’intrigue, les révolutions aux révolutions. Malheureusement pour le cabinet de Saint-James, il ne peut persister dans ses vues sur le Yucatan sans courir le risque de causer une nouvelle annexion, comme celle du Texas ; il se dédommagera en demandant Chiapas et Tabasco. Il lui faut à toute force une garantie ; on la lui promet, mais qu’il se hâte de la prendre : l’indépendance et l’annexion sont au fond de toutes les questions qui s’agitent dans ce malheureux pays. Quelque prématurée que soit la nouvelle de la cession de deux provinces à la Grande-Bretagne en hypothèque d’un nouveau prêt fait au Mexique, nous ne pouvons nous empêcher de l’accepter comme la seule explication possible de la révolution mexicaine et de l’enthousiasme subit de Paredes pour l’Angleterre. L’avenir ne tardera pas à montrer si nous devinons juste, oit si nous nous laissons égarer par de faux renseignemens. Quoi qu’il en soit, la France se trouve sans ministre, et par conséquent sans influence au Mexique. Fut-il jamais plus urgent de choisir un agent intelligent et actif ?

Les convulsions qui agitent Haïti ramènent l’attention publique sur une question secondaire sans doute auprès de celles où est engagé le sort des peuples, mais qui n’en a pas moins une importance véritable pour la France. Pendant que d’un côté le président qui exerce un pouvoir éphémère au Port-au-Prince s’efforce de ramener sous la domination des noirs la partie espagnole de l’île, il interrompt toute relation officielle avec la France. L’expulsion d’un sujet français a été l’occasion ou le prétexte de cette situation nouvelle, sur laquelle il est difficile de se prononcer encore. Quoi qu’il en soit, le gouvernement français ne saurait oublier quels graves et respectables intérêts sont engagés dans cette affaire de Saint-Domingue. Après avoir aliéné son droit de souveraineté sous la condition formelle qu’une indemnité de 150 millions serait payée aux anciens propriétaires, la France a consenti, par le traité du 12 février 1838, à réduire cette indemnité à 75 millions de francs payables en trente années. Elle avait pleinement le droit d’agir ainsi, et ne doit aucune garantie à ses concitoyens pour une transaction dans laquelle elle n’est intervenue que pour protéger leurs intérêts privés. Ainsi l’ont formellement reconnu les deux chambres ; niais, en même temps qu’elles repoussaient la garantie en droit, elles déclaraient que c’était une obligation impérieuse pour la France de peser de toute sa force morale et au besoin de toute sa puissance militaire sur la république haïtienne pour la contraindre à tenir ses engagemens. Aujourd’hui cette république est plongée dans une anarchie qui fait pressentir d’une part l’impossibilité d’acquitter une dette sacrée, et laisse redouter, de l’autre, des entreprises tentées par certaines puissances maritimes. Un ouvrage distingué, publié par M. Le Pelletier de Saint-Remy [1], va rappeler l’attention sur les intérêts généraux et particuliers engagés dans cette île magnifique. Ce livre est écrit au point de vue des colons et tend à engager le gouvernement dans une solidarité que nous contestons en principe, mais il met sous les yeux du public une foule de documens peu connus, et il invite la France à se rattacher son ancienne colonie par une sorte de médiatisation commerciale au moyen d’un entrepôt français qui serait formé à Samana. Cette idée peut soulever beaucoup d’objections, mais il n’en faut pas moins savoir gré à M. Le Pelletier de Saint-Remy d’avoir remis à l’étude et presque à l’ordre du jour plusieurs questions qui ne touchent pas moins au développement commercial qu’à la grandeur maritime de la France.


De toutes les tragédies de M. Soumet, Jeanne d’Arc n’est pas la meilleure. Nous ne saurions discuter la valeur de cette œuvre non plus qu’examiner à quelle école elle appartient ; cela revient de droit à cette grande école qui ne périra pas, toujours jeune, toujours florissante, l’école de la médiocrité. Mme de Staël regrettait que l’une des plus belles époques de notre histoire n’eût point encore été célébrée par un écrivain digne d’effacer le souvenir du poème de Voltaire, et qu’un étranger se fût chargé du soin de relever la gloire d’une héroïne française. Nous sommes bien obligé de reconnaître que la Jeanne d’Arc de M. Soumet n’aurait rien changé à l’expression de ces regrets. Quand on se représente cette poétique figure et cette merveilleuse épopée, où la légende chevauche à côté de l’histoire, quand on part à la suite de la jeune inspirée pour aller de Vaucouleurs à Rouen après Bourges, Orléans et Reims pour étapes, on ne peut se défendre d’un profond sentiment de tristesse en découvrant ce que tout cela est devenu entre les mains de M. Soumet, qui n’y a vu que les quatre murs d’un cachot et l’occasion de mettre un bûcher sur la scène. Il est triste, en effet, de voir la poésie au-dessous de la réalité et la muse coupant comme à plaisir les ailes de l’histoire ; c’est prendre la muse et la poésie à l’envers. Il y aurait donc tout lieu de s’étonner de la reprise de Jeanne d’Arc, si Mlle Rachel n’en avait été le prétexte.

« Il faut se représenter, dit Mme de Staël en parlant de la Jeanne d’Arc de Schiller, qui n’a rien de commun avec la Jeanne d’Arc du poète français, il faut se représenter une jeune fille de seize ans, d’une taille majestueuse, mais avec des traits encore enfantins, un extérieur délicat, et n’ayant d’autre force que celle qui lui vient d’en haut, inspirée par la religion, poète dans ses actions, poète aussi dans ses paroles, quand l’esprit divin l’anime ; montrant dans ses discours tantôt un génie admirable, tantôt l’ignorance absolue de tout ce que le ciel ne lui a pas révélé. » C’est ainsi que Schiller a conçu le rôle de Jeanne d’Arc ; c’est ainsi que Mlle Rachel l’a rendu. L’histoire raconte que cette jeune fille, à ses derniers instans, réunit le courage le plus inébranlable à la douleur la plus touchante ; elle pleurait comme une femme, mais elle se conduisait comme un héros. Sa mort ne fut ni celle d’un guerrier ni celle d’un martyr ; mais, à travers la douceur et la timidité de son sexe, elle montra une force d’inspiration presque aussi étonnante que celle qui l’avait fait accuser de sorcellerie. Telle nous est apparue Mlle Rachel dans ce drame, qui n’est, à proprement parler, qu’une longue agonie. Dans son attitude, dans ses gestes, dans son langage, l’illustre tragédienne nous a tour à tour offert la grace d’un enfant, la faiblesse d’une femme, l’énergie d’un héros. Quand Jeanne d’Arc, dans la tragédie romantique de Schiller, prophétise le triomphe de la France et la défaite de ses ennemis, un paysan, esprit fort, lui dit qu’il n’y a plus de miracles en ce monde. — Il y en aura encore un, s’écrie-t-elle ; une blanche colombe va paraître, et, avec la hardiesse d’un aigle, elle combattra les vautours qui déchirent la patrie. Le Seigneur, le dieu des combats, sera toujours avec la colombe. Il daignera choisir une créature tremblante et triomphera par une faible fille, car il est le Tout-Puissant. — Il semble que Mlle Rachel se soit inspirée de ces quelques lignes ; et à quel magnifique spectacle ne nous eût-elle pas fait assister, si, au lieu de l’œuvre étouffée de M. Soumet, elle avait eu, pour se développer, l’air, l’espace, les larges horizons de la tragédie du poète allemand ! Qu’elle eût été belle et touchante dans ses adieux au hameau natal qu’elle va quitter pour toujours ! — Adieu, contrées qui me fûtes si chères, vous, montagnes, vous, tranquilles et fidèles vallées, adieu ! Jeanne d’Arc ne viendra plus parcourir vos riantes prairies. Vous, fleurs que j’ai plantées, prospérez loin de moi. Vous, l’asile de toutes mes innocentes joies, je vous laisse pour jamais. Que mes agneaux se dispersent dans les bruyères, un autre troupeau me réclame ; l’Esprit saint m’appelle à la carrière sanglante du péril. — Et qu’elle eût été noble et fière sur les champs de bataille, à côté de Dunois, les yeux étincelant du feu de la victoire ! Hélas ! au lieu de tout cela, il faut que sans plus tarder la jeune héroïne descende dans le cachot où l’enferme M. Soumet ; l’action commence à peine qu’il faut déjà mourir. M. Soumet a du même coup escamoté la poésie et l’histoire ; de tout ce beau poème, il n’a gardé qu’une prison et un bûcher. Quoi qu’il en soit, Mlle Rachel a trouvé le moyen d’animer de son souffle cette froide création ; elle a repétri de son sang et de sa chair cette pâle figure depuis long-temps couchée au tombeau ; elle a su réchauffer de sa flamme cette poésie terne et inanimée. Si, lorsque Mlle Rachel a parlé pour la première fois de donner sa vie à la Jeanne d’Arc de M. Soumet, un esprit fort était venu lui dire, comme à la vierge de Domrémy, qu’il n’y a plus de miracles en ce monde : — Il y en aura encore un, aurait-elle pu répondre à son tour.



PERTAUB-SING.




Procès du Raja de Sattara en Angleterre

A plusieurs reprises il a été question, dans cette Revue, des lointaines et brillantes contrées où l’Angleterre a su fonder un prestigieux empire. On y a parlé de ces Mahrattes turbulens, toujours redoutables, qui, placés au cœur même de la presqu’île indienne, tiennent en éveil la vigilance des dominateurs ; c’est encore d’eux qu’il s’agit dans un procès important qui occupe depuis plusieurs années l’attention de l’Inde anglaise, et dont on suivra peut-être avec quelque intérêt le développement. Dans une si grave circonstance, je ne veux pas seulement étudier un fait historique, essayer la réhabilitation d’un individu obscur, poursuivi, opprimé durant de longues années, comme coupable d’un crime qui n’a jamais été prouvé ; mon but n’est pas non plus de flétrir stérilement, sans profit pour celui qui en a souffert, les intrigues d’une politique honteuse. La révision du procès dont je veux parler peut avoir des résultats plus efficaces : elle tend à amener la réintégration de l’accusé dans ses biens dont on l’a privé, dans l’exercice de ses droits dont on l’a dépouillé, enfin à le replacer sur le trône dont on l’a fait descendre, car ce prétendu criminel est un roi de l’Inde condamné pour haute trahison par la cour toute puissante qui décide du sort des peuples et des monarques d’une partie de l’Asie.

Au printemps de l’année 1817, Bajee-.Rao, qui régnait à Poonah, capitale des Mahrattes de l’ouest, conçut le projet de secouer le joug du gouvernement de la compagnie ; les hostilités éclatèrent dans l’automne de la même année. La guerre dura plus de six mois ; quatre fois vaincu, dépouillé successivement de toutes ses citadelles, qui n’étaient plus imprenables comme dans les temps anciens, Bajee-Rao se rendit à sir John Malcolm. Aux termes de la capitulation, on lui laissa la vie, on lui accorda une somme annuelle assez considérable, et il put se retirer à Benarès, y passer ses jours dans cette médiocrité dorée qui serait le comble du bonheur et de la fortune pour quiconque ne regretterait pas un trône. Cependant, comme la compagnie laissait aux Mahrattes vaincus une ombre d’indépendance, elle voulut leur donner un fantôme de roi. Bajee-Rao n’était, à vrai dire, qu’un usurpateur ; il succédait à cette série de pechwas ou maires du palais, de race brahmanique, qui, s’emparant de l’autorité héréditaire, avaient relégué les princes légitimes à Sattara. Un de ces derniers vivait encore dans cette espèce d’exil, un descendant du célèbre Sivajee, fondateur de l’empire mahratte au XVIIe siècle. Ce fut sur lui que tomba le choix de la compagnie ; seulement, au lieu de l’installer à Poonah, ville fatale, où les conspirations se renouaient sans cesse, on fixa sa résidence à Sattara même. Le territoire borné qui fut mis sous sa dépendance renfermait à peine un million et demi d’habitans ; à Poonah, c’était la compagnie qui régnait par ses casernes, par son parc d’artillerie, par l’ascendant d’une puissance victorieuse.

Le nouveau souverain de Sattara se nommait Pertaub-Sing ; il se trouva qu’au lieu d’avoir mis sur ce trône un fantôme de roi, la compagnie avait appelé au pouvoir un homme distingué, capable de gouverner de plus vastes états, intelligent et juste, ce qui est rare parmi les princes de l’Inde. Le général Briggs et le général Robertson, accrédités près de lui à titre de résidens, ont fait de vive voix et dans leur correspondance l’éloge de sa conduite ; ils déclarent « l’avoir toujours vu disposé à respecter les engagemens qu’il avait pris envers la compagnie, toujours reconnaissant de ce que ce gouvernement avait fait pour lui. » Son administration était citée par ces mêmes résidens « comme un modèle à proposer à tous les souverains hindous. » Il savait borner les dépenses de sa maison, surveiller toutes les affaires de ses états sans le secours d’aucun ministre ; par ses soins, un collége s’était élevé à Sattara, dans lequel on enseignait aux jeunes Mahrattes, outre l’idiome national, les langues persane et anglaise, l’art de lever des plans et l’arithmétique. Dans les documens recueillis à cette première époque de son règne, la cour des directeurs reconnaît qu’on doit au raja un témoignage de satisfaction « pour sa belle conduite et pour l’excellence de son administration. » Elle engage le gouvernement de Bombay à lui rendre cette éclatante justice, et remet au prince une épée d’honneur comme une marque de son estime et de sa haute considération, as a tolsen of their high esteem and regard. Voilà, certes, bien des certificats de bonne conduite gratuitement délivrés à Pertaub-Sing par la cour des directeurs, sur les notes favorables envoyées par le gouvernement de Bombay, qui lui-même recevait ses impressions des résidens, c’est-à-dire des personnes placées le plus près possible du raja pour surveiller ses actions.

Ces bonnes relations durèrent jusqu’en 1835 ; l’épée d’honneur fut annoncée au raja par une lettre datée du 29 décembre de cette même année. En 1836, ce raja, sur le compte de qui la cour des directeurs se formait un jugement si avantageux, est accusé, par deux officiers natifs du 23e régiment d’infanterie de Bombay, d’avoir essayé de les séduire en les détournant du service de la compagnie. Deux témoins, un brahmane et un serviteur du prince, affirment avoir assisté à l’entrevue. Une commission est nommée par le gouverneur de Bombay pour rechercher la vérité de ces accusations ; le raja, sommé de comparaître devant ses juges, entend lire les actes qui le condamnent sans les comprendre entièrement. Ces actes étaient écrits en hindoustani ; Pertaub-Sing demande qu’on les traduise en mahratte, dans sa langue natale ; on lui promet de faire droit à sa réclamation, et il se retire en attendant avec confiance qu’on lui remette ces pièces de conviction, qui tiennent la vengeance de la compagnie suspendue sur sa tête. Le temps se passe, les copies n’arrivent point, et le raja est déclaré « condamné par son silence ; » en d’autres termes, la commission annonce au gouvernement de Bombay que le raja « a été incapable de prouver la fausseté des accusations dirigées contre lui. » En 1837, Pertaub-Sing insiste près du lieutenant-colonel Ovans, nouveau résident à la cour de Sattara, et l’un des membres de la commission, afin que remise lui soit faite de ces copies ; pour toute réponse, le lieutenant-colonel Ovans répond que « l’enquête a été secrète, le résultat des témoignages tenu secret aussi, et que, par conséquent, les pièces ne peuvent être remises à l’accusé ! »

En 1838, deux nouvelles accusations monstrueuses et grotesques pèsent sur ce raja, qu’on avait naguère proposé pour modèle à tous les princes de l’Inde. 1° Il avait conspiré avec don Manoel de Castro, gouverneur de Goa, qui devait lui amener de Portugal trente mille hommes (et où les aurait-il pris ?), pour l’aider à chasser les Anglais de leurs possessions. 2° Il s’était entendu avec Moodhojee-Bhonsleh, souverain de Nagpore, royaume des Mahrattes du nord, pour engager la Turquie à laisser passer sur son territoire une armée russe qui eût envahi l’Inde. Il a même été dit quelque part que quinze mille soldats français et un nombre effrayant d’élèves de l’École Polytechnique devaient voler au secours de ce raja, dont on ne soupçonnait guère l’existence à Paris ! Les autorités britanniques accueillirent avec une incroyable niaiserie ou plutôt avec une perfidie inqualifiable ces absurdes rumeurs. Non-seulement on ne produisait aucune preuve de ces deux conspirations dérisoires, mais encore le raja n’a jamais été informé de l’existence de ces deux nouveaux chefs d’accusation.

La perte de ce malheureux prince était arrêtée, ou du moins consommée. En 1839, il reçut l’ordre de se présenter devant sir James Rivett Carnac, alors gouverneur de Bombay, à Sattara même, et là on lui remit, non pas les copies demandées avec tant d’instance, mais un papier par lequel il était requis de se reconnaître coupable d’avoir entretenu des relations hostiles au gouvernement britannique. Cet aveu lui eût conservé son trône, on le lui promettait du moins. Pertaub-Sing se contenta de répondre avec indignation : « Le gouvernement britannique m’a donné le territoire sur lequel je règne, il peut me l’ôter ; mais il y a deux choses que je ne ferai jamais à sa requête : renoncer à ma religion et confesser que j’ai violé mes engagemens envers lui. » Là-dessus, Pertaub-Sing fut détrôné et dépouillé de ses propriétés particulières.

Certes, voilà un acte de justice tout-à-fait oriental ; aussi fut-il assez mal accueilli en Angleterre, dans l’Inde même. Lord Auckland et sir Robert Grant, l’un gouverneur-général, et l’autre gouverneur de Bombay au temps de cette catastrophe, se sont exprimés sur les détails de cette affaire, à plusieurs reprises, d’une façon non équivoque ; ils ont déclaré qu’il était impossible de savoir si le raja était véritablement coupable tant qu’on ne lui aurait pas remis entre les mains les pièces de l’accusation, tant qu’on n’aurait pas reçu de lui des réponses écrites sur les diverses charges accumulées contre lui. N’est-ce pas avouer, en d’autres termes, qu’on a condamné Pertaub-Sing sans l’entendre, sans même l’instruire suffisamment des premières dépositions qui l’accusaient, sans lui communiquer celles qui aggravèrent plus tard sa cause, déjà si compromise ?

Aujourd’hui ce ; n’est plus devant le gouvernement de l’Inde, c’est en pleine Europe que la cause est portée. Las d’implorer vainement la révision d’un jugement entaché d’illégalité, le raja en a appelé au parlement [2]. Depuis deux ans, il demande à plaider devant une cour moins prévenue, pour obtenir d’être jugé comme le dernier des sujets de sa majesté britannique ; là se bornent ses réclamations : est-ce trop exiger ? Un agent (wakeel) envoyé par lui, un fondé de pouvoir établi en Angleterre pour conduire ce procès, le Mahratte Rungo-Bapojee, présente au parlement, à la reine elle-même, les pétitions de son maître. Ce beau rôle d’ambassadeur d’un roi exilé, il le remplit avec zèle et courage. Une très petite partie de la presse anglaise a osé lui prêter son appui, car on assure que les journaux de Londres sont en général trop bien traités par la cour des directeurs pour ne pas se montrer reconnaissans.

Maintenant recherchons les causes qui ont pu déterminer la commission à agir avec tant de précipitation et, pour ainsi dire, de violence, et abordons l’affaire sous ses divers points de vue. Quiconque sait comment les choses se passent dans l’Inde aura été porté à croire, d’après un rapide examen des faits, que le raja a véritablement conspiré contre le gouvernement britannique, et qu’une politique prudente a pu tenir secrets les détails d’intrigues qu’il est toujours dangereux de divulguer. Il est si naturel que les souverains tenus en charte privée dans le palais de leurs ancêtres s’ennuient de la tutelle des dominateurs et prêtent l’oreille aux aventuriers qui leur parlent d’indépendance ! Tout en reprochant à la commission d’avoir brusqué la marche ordinaire des lois, on a dû admettre que la justice avait été sommairement rendue, et qu’à cela près des formes ouvertement violées, le jugement ne troublait guère la conscience de ceux qui l’ont porté. Cependant voilà que de toutes parts des documens arrivent ; de terribles accusations sont formulées contre ceux qui ont dirigé cette procédure étrange, et des voix généreuses s’élèvent, qui parlent hautement de témoins subornés, d’une correspondance supposée, d’un sceau contrefait ! Alors on s’explique cette obstination des juges à ne pas revenir sur ce honteux passé et cette persévérance de l’accusé à demander justice.

Jusqu’en 1837, nous l’avons vu, Pertaub-Sing, placé sur le trône par les autorités britanniques depuis dix-neuf ans, ne cessa de recevoir, de la part du gouverneur de Bombay d’abord, puis de la cour des directeurs, d’honorables témoignages de satisfaction et même d’estime. Cependant, en 1832, le raja avait réclamé à Bombay la possession de certaines parties de territoire qui lui étaient dues, d’après l’interprétation naturelle des traités. Trois résidens qui avaient successivement passé à Sattara, et la cour des directeurs elle-même, appuyèrent les justes prétentions du raja. Après une résistance opiniâtre, le gouverneur de Bombay, qui semblait vouloir ne plus tenir ses propres engagemens, fut contraint d’obéir aux injonctions venues de Londres. Inde irae. En 1835, six petits fiefs ou Jagheers de ses états se trouvant sans maîtres, Pertaub-Sing en demanda l’investiture ; le gouvernement de Bombay promit d’en écrire à Londres. Une année s’écoula sans qu’on répondît aux questions réitérées du prince indien autrement que par des promesses mensongères : on n’avait point adressé à Londres ses réclamations. Dans son impatience, il eut la pensée téméraire d’envoyer lui-même un émissaire à la cour des directeurs. Le gouvernement local s’émut de tant d’audace : si les princes de l’Inde se permettent d’accréditer ainsi des agens près de la cour suprême et d’exposer leurs griefs en pleine Europe ; si les affaires de la compagnie se débattent au grand jour, et que les secrets de cette administration mystérieuse se divulguent bruyamment, il pourrait se faire que mainte fois la politique de l’empire d’Orient fût désavouée par l’empire d’Occident. On n’a pas toujours, à Londres, la conscience aussi large qu’à Bombay, à Madras et à Calcutta. On a, en Europe, un rôle de modération, de justice, de civilisation et même de piété à soutenir ; les raisons d’état parlent moins haut, quand on a des témoins de toutes ses actions. Le raja avait fait une imprudence : cet homme tant prôné pour sa belle conduite, pour sa fidélité à garder sa parole, devint tout à coup un conspirateur, un brouillon qui appelait aux armes le Portugal et la Russie !

Cette première faute était grave ; Pertaub-Sing en commit une seconde : ce fut de se mettre en hostilité avec les brahmanes à propos de certaines cérémonies ; peut-être aussi s’attira-t-il leur haine, parce qu’il donnait aux jeunes gens de ses états une éducation un peu trop européenne. Les brahmanes sont plus que la caste sacerdotale, ils sont l’aristocratie véritable des pays de l’Inde. Le raja les avait blessés ; ils résolurent de se venger. De ces deux haines soufflant de deux points opposés se forma l’orage qui renversa le prince de Sattara. Dans la première des deux attaques dirigées contre lui, un brahmane s’était porté accusateur. Bientôt un système complet d’espionnage ou plutôt d’inquisition politique fut établi à Sattara ; des ennemis publics du raja figuraient parmi ceux à qui on promettait des récompenses et des indemnités, s’ils pouvaient fournir des preuves quelconques de ses prétendus desseins. Les témoins affirmaient avoir été appelés par le raja, qui cherchait à les entraîner dans une conspiration en les dégageant de leur serment de fidélité envers les autorités britanniques. Où s’était passée la conférence ? Au rez-de-chaussée, disait l’un ; dans la salle d’en haut, affirmait l’autre ; celui-ci déclarait que Pertaub-Sing était nu jusqu’à la ceinture ; celui-là, qu’il portait un vêtement de cour sur ses épaules. Tout l’ensemble de l’interrogatoire présentait de pareils désaccords ; c’était une comédie mal jouée par des traîtres qui ne savaient pas leurs rôles, et cette triste comédie, on affectait de la prendre au sérieux ! Il y a plus : on sait aujourd’hui ce que coûtèrent ces faux témoignages : à un voleur de grand chemin on offrit cent cinquante roupies comptant et de belles espérances pour l’avenir, s’il voulait déposer contre son maître. A ce propos, M. George Thompson [3] s’écria en pleine assemblée, avec une véritable éloquence : « C’était proclamer dans le pays que quiconque voudrait causer la ruine de son roi n’avait qu’à paraître et à tendre la main ; il serait accueilli à bras ouverts par le résident, et recevrait une riche récompense pour sa trahison ! » Ce résident, c’était le lieutenant-colonel Ovans.

Le même agent politique intercepta toute la correspondance du raja ; aucune lettre ne parvint à celui-ci sans avoir été lue par le lieutenant-colonel Ovans. De cette lecture assidue des papiers les plus intimes de l’accusé est-il au moins résulté quelque preuve qui autorisât ces soupçons accueillis avec tant de facilité, qui corroborât ces témoignages préparés d’avance, mais peut-être vrais sur quelque point ? Rien sans doute, car avec ces lettres écrites de sa propre main on eût confondu le coupable, et au contraire on s’obstina à ne pas lui communiquer les pièces du procès.

Mais on ne devait pas s’en tenir là, on en vint jusqu’à acheter d’un chef de brigands de faux papiers et un sceau dont il se trouvait détenteur. Voici le fait. Pendant de longues années, le raja de Sattara avait, disait-on, entretenu, près du gouverneur de Goa, un agent qui allait, et venait assez régulièrement de la capitale du prince mahratte au chef-lieu des établissemens portugais, et transmettait à Pertaub-Sing des lettres de don Manoel. A son départ de l’Inde, don Manoel avait reçu, ajoutaient les dénonciateurs, une assez forte somme du raja sous forme de présent d’adieu, et, l’agent mystérieux étant mort quelque temps après, les papiers et le sceau de son maître (assez imprévoyant pour ne pas les retirer !) avaient passé entre les mains d’un certain Balboka-Kelkur [4]. Quel était cet homme devenu dépositaire des secrets du raja, ou au moins recéleur de la pièce la plus importante du procès ? Un chef de brigands qui rassemblait des gens de son espèce pour enlever à main armée des trésors déposés dans les forts de Vingorla, Malwan et Ranee. Cinq personnes, arrêtées pour cette affaire, déclarèrent que le prétendu agent du raja près du gouverneur portugais avait le premier préparé ce coup de main ; qu’à la mort de l’agent, Balboka s’était mis à la tête de la bande, et que, voyant ses complices arrêtés, il s’était caché dans les montagnes. Que fit-on alors ? On ne poursuivit pas Balboka, on ouvrit des négociations avec lui, on lui promit sa grace, s’il livrait les papiers et le sceau ; le marché fut conclu au prix d’une somme de 1,000 francs (400 roupies). Encore une fois, pourquoi le raja ne chercha-t-il point à rentrer en possession de ces lettres qui le trahissaient et le condamnaient plus que toutes les vagues dépositions des témoins ? pourquoi, au contraire, le résident voulait-il à tout prix les arracher à celui qui en était le détenteur ? Croyait-il réellement à la culpabilité du raja, et espérait-il mettre enfin la main sur ces preuves qui le fuyaient sans cesse ? Je ne sais, mais il est notoire que les lettres étaient supposées, et que cette machination fut conduite par un espion et par un agent secret du résident lui-même. Ces papiers ne furent jamais communiqués au raja ; le résident ne voulut pas s’en servir, il est vrai, mais il n’avertit point son gouvernement qu’une troupe de sujets de Pertaub-Sing, résolus à le perdre, conspiraient de leur mieux, et exploitaient, par toute sorte de moyens, le mauvais vouloir des autorités britanniques. Il arrêta la poursuite de ces traîtres, de ces faussaires, et devint leur complice par son silence. Dans une cause simple, naturellement et légalement jugée, se rencontrerait-il de pareils incidens ?

On voit quelle double inimitié menaçait incessamment Pertaub-Sing. Le résident eût-il été de bonne foi dans sa conviction que le raja conspirait, de semblables découvertes devaient suffire à éveiller des doutes dans son esprit ; mais cette persuasion, on peut croire qu’il ne l’avait pas, qu’il ne l’a jamais eue comme preuve, nous citerons une particularité caractéristique de ce procès. Un personnage de haut rang, nommé Govind-Rao, jouissait de la confiance du raja ; il fut immédiatement compris dans l’accusation portée en 1836 par les officiers natifs du 23e régiment d’infanterie. Lui aussi, disaient-ils, il avait cherché à tourner les cipayes contre les Anglais. On l’arrêta à l’instant, on l’enferma dans un cachot, ou plutôt dans une tombe, in a living tomb ; là, on le tint au secret le plus absolu, puis on le transféra à Poonah, et, en dernier lieu, à Ahmed-Nugger, sous bonne escorte. Défense était faite de le laisser communiquer avec qui que ce fût ; des ordres étaient donnés pour qu’on interceptât sa correspondance, qui devait être remise au gouvernement. Pendant que Govind-Rao subissait ainsi les rigueurs du carcere duro, le parti qui complotait la ruine du raja fit parvenir au gouvernement anglais une pétition qu’on disait écrite par la mère de Govind-Rao, dans laquelle, tout en déclarant son fils coupable des crimes qui lui étaient imputés, elle demandait sa grace. Cette pétition fut reconnue fausse d’un bout à l’autre, et, en lisant les lettres du lieutenant-colonel Ovans, qui prétend voir dans ce document apocryphe « la confession véritable de Govind-Rao, » on se demande si cet agent, aveuglé par ses préventions ou troublé par la complication des intrigues dont il s’était fait le centre, a bien pu être dupe de pareilles manœuvres Toujours est-il qu’il ajouta foi à la pétition. Cependant il fallait que Govind-Rao lui-même consentît à se reconnaître complice des conspirations supposées. La prison pouvait avoir agi sur lui, il était temps d’essayer de nouveaux moyens. Voilà que tout à coup les portes du cachot, si rigoureusement fermées, s’ouvrent pour en livrer l’entrée à un émissaire secret, oncle du captif à la vérité, mais partisan d’Appa-Sahib, frère du raja, à qui l’on avait promis le trône dès qu’il serait vacant. Pendant plus de quinze jours, cet agent fut librement admis près de Govind-Rao, puis il le quitta pour remettre au gouvernement un papier qui contenait, comme on le devine, la confession sincère, l’aveu complet de toutes les fautes reprochées au prisonnier d’état. On le mit en liberté, sur cette déclaration, dix jours après que Pertaub-Sing avait été détrôné ; mais, quand on l’interrogea sur cette conspiration dont il pouvait désormais parler sans rien craindre ni pour lui, ni pour le prince expulsé, il éclata de rire. Chose singulière, il avait gardé le silence dans sa prison de Sattara et dans celle de Poonah ; c’est dans le donjon d’Ahmed-Nugger, où il n’était plus seul, qu’il avait écrit cette confession, dont il riait lui-même une fois délivré. Ce n’est pas tout. En juillet 1845, Govind-Rao a adressé à la cour des directeurs une pétition, signée de sa propre main, par laquelle il nie avoir jamais écrit la première ; de cette conspiration, jamais il n’en a entendu parler, et il déclare que l’idée fixe du gouvernement de Bombay a été « de causer la ruine de son maître à tout prix, determined on the ruin of my master, at all events.

Il y aurait peut-être encore un moyen de justifier la conduite des autorités britanniques. Si de faux témoins s’étaient levés effrontément pour calomnier le raja Pertaub-Sing, le lieutenant-colonel Ovans et le gouvernement de Bombay avec lui pouvaient se laisser tromper par des rapports mensongers. Cette supposition une fois admise, au lieu d’avoir tenu une conduite inqualifiable, le résident eût joué simplement le rôle d’une dupe malveillante. Mais pourquoi celui-ci a-t-il emprisonné des serviteurs du raja sans l’en avertir ? pourquoi n’a-t-on pas admis la défense de l’accusé ? pourquoi lui a-t-on toujours refusé la communication des pièces du procès ? pourquoi l’a-t-on lui-même tenu au secret dans son palais, sans lui donner avis des conspirations ourdies contre sa personne, à mesure qu’on découvrait quelque trame de cette mystérieuse intrigue ? pourquoi M. Ovans, pleinement convaincu de la fausseté de la pétition attribuée à Govind-Rao, a-t-il attendu onze mois pour dénoncer cette intrigue à son gouvernement ? N’est-ce pas d’ailleurs sur ces dénonciations frauduleuses qu’il a obtenu des autorités supérieures de pleins pouvoirs pour incarcérer les personnes accusées ? Qui donc régnait véritablement à Sattara, du roi, confiné dans son palais, entouré d’espions, de parjures, privé de ses amis, menacé par le procès formidable dans lequel on recevait des dénonciations de toutes mains, ou du résident, qui communiquait seul avec le gouvernement de Bombay, écoutait les délations, et s’interposait avec une autorité absolue entre l’accusation et la défense ?

On connaît maintenant les charges qui s’élèvent contre le résident Ovans ; le parlement n’a pas employé moins de quatre volumes in-folio au complet développement de cette affaire. Quant aux intrigues que le raja est censé avoir entretenues avec le gouverneur de Goa, don Manoel, celui-ci a affirmé n’en rien connaître. Un membre du parlement, M. Joseph Humes, lui ayant demandé des explications sur ce sujet, a reçu une lettre catégorique dans laquelle on lit ces mots - « Au nom de la justice et pour mon honneur, je me fais un devoir de déclarer que, durant tout le temps que j’ai gouverné les possessions portugaises dans l’Inde, je n’ai jamais entretenu de correspondance sur aucun sujet politique avec le raja de Sattara, et tous les documens qui ont été produits à l’appui de cette assertion sont faux [5]. » On prétend que le lieutenant-colonel Ovans n’a voulu voir, dans la parole du fidalgo portugais, autre chose que le témoignage douteux d’un complice, et cependant il veut qu’on le croie sur sa propre parole, lui, qu’on accuse d’avoir trompé son gouvernement dans mainte occasion, et cela, non pour sauver un innocent, mais pour faire tomber de son trône un pauvre raja !

De tels débats ne se poursuivent point sans que les partis se livrent des combats acharnés ; la lutte est ouverte entre ceux qui veulent jeter un voile sur le passé et ceux qui croient plus sage, plus juste, plus généreux, de la part d’un grand peuple, de rechercher la vérité en dehors de toute autre considération. En 1841, devant la cour des propriétaires réunis à l’East-India-House, M. George Thompson prononça un discours plein de mouvemens oratoire et d’allusions historiques, qui mirent la cause à sa véritable hauteur ; il fit voir qu’il y a solidarité complète entre le gouvernement de l’Inde et celui de Londres. Il terminait son speech en demandant à la cour d’émettre l’opinion que « l’ex-raja de Sattara était innocent des accusations portées contre lui… et qu’en conséquence, d’après les principes de la loi anglaise, fondée sur l’immuable justice, et les droits inaliénables de tout sujet britannique, prince ou paysan, il était digne d’être réintégré dans tous ses droits et réhabilité pour tous les torts qu’on avait eus envers lui [6]. » Une année après, à la demande de neuf propriétaires, cette motion fut formulée : « La cour est-elle d’avis que le raja de Sattara a été privé de ses propriétés et exilé sans avoir été entendu, et que de pareils actes sont aussi répugnans aux principes de la justice que nuisibles aux intérêts anglais dans l’Inde ? » Sous prétexte que la cour avait résolu de ne plus se mêler d’une affaire trop souvent évoquée, la majorité refusa de prendre cette demande en considération. Là-dessus une discussion s’éleva, et, d’accord avec M. Thompson, qui s’est fait l’avocat officieux et désintéressé de Pertaub-Sing, M. Norris, honorablement connu à Bombay, où il a rempli de hautes fonctions, revint à la charge, discuta tous les points de cette procédure illégale, et troubla dans leur somnolence les adversaires de sa motion [7]. Le parti des mécontens se grossissait peu à peu, et le temps, sur qui on comptait pour endormir l’affaire, déjouait les prévisions de tous ceux qui disaient : Justice est faite !

Cette même année, le raja adressa à la reine une pétition signée, non de son sceau, mais de sa main [8]. Cette humble adresse d’un prince fier par caractère et par naissance est curieuse à étudier ; on y trouve des traces profondes de cette mélancolie qu’inspire le malheur présent comparé avec la gloire et la grandeur passées. « Celui qui fait cette pétition, dit-il tout d’abord, est de race royale ; il ne désire point être traité avec faveur, il demande seulement à être jugé sans partialité, afin que, comme le dernier sujet de votre majesté accusé d’un crime, il puisse être tenu pour innocent tant qu’il n’y a pas de preuves de son délit. » Et plus loin il ajoute : « Comme les autres princes de l’Inde dont les états ont été écourtés (curtailed), le pouvoir amoindri, et qui ont été réduits à se courber sous l’ascendant britannique, celui qui fait cette pétition doit tout son territoire, tout le pouvoir dont il a jamais joui, toute la dignité dont il a jamais été entouré, au gouvernement de la Grande-Bretagne. » -Mieux qu’aucun de ses défenseurs, le raja fait ressortir la part qu’ont prise les brahmanes dans les attaques dirigées contre lui, et il prouve que son trône devait s’appuyer sur le concours des autorités britanniques, tandis que le seul fait de son élévation le mettait en hostilité directe avec la caste la plus influente de l’Inde, et lui ôtait tous les moyens dont il pouvait se servir pour soulever ses peuples contre la domination anglaise. C’est au nom de l’histoire qu’il parle ; les Pechwas, qui avaient usurpé le trône, appartenant à la caste brahmanique, l’installation d’un prince d’une autre caste diminuait l’autorité de cette puissante aristocratie, et la jetait dans une opposition systématique. De là sont partis les coups que, loin de détourner, on semble avoir pris à tâche de diriger contre le raja. Il expose en peu de mots les difficultés de sa situation, et sourit tristement à cette folle idée qu’on lui prête, d’avoir voulu tenter une attaque contre une puissance formidable avec ses propres forces, montant à quinze cents hommes, soutenus par les troupes des Portugais, dont l’effectif ne va pas au-delà de trois cents fantassins ! Il s’étonne que son prétendu complice ait été à peine interrogé sur une matière aussi grave, et nous nous étonnons avec lui qu’une pareille hostilité, même soupçonnée, de la part du gouverneur de Goa, n’ait pas amené entre les cabinets de Londres et de Lisbonne une explication quelconque. Il y a long-temps cependant que l’Angleterre n’a plus peur du Portugal.

En 1843, l’agent de Pertaub-Sing, Rungo-Bapojee, prononça un discours en mahratte à l’East-India-House. Il demanda pourquoi les papiers relatifs à la cause avaient été cachés, pourquoi on s’obstinait à ne pas les montrer publiquement, quand des défenseurs généreux osaient, avec tant de hardiesse et de désintéressement, dévoiler la conduite des persécuteurs de son maître. Envoyé par l’ex-raja, qui, comme tous les princes de l’Inde, s’était accoutumé à l’idée qu’on obtenait justice en Angleterre, il espérait qu’une enquête serait enfin ordonnée. Une lettre lui apprenait que le raja actuel, privé de postérité, se trouvant dangereusement malade, voulait adopter un fils ; pouvait-il le faire tant que Pertaub-Sing n’aurait pas été admis à prouver son innocence ? Un gouverneur de Bombay avait donné à entendre qu’au décès du présent roi, mort sans successeur légitime, le royaume de Sattara retournerait à la compagnie, selon la loi ; la maladie de ce dernier prince d’une dynastie sans postérité réveillerait-elle la cupidité des directeurs ? Telles étaient les questions qu’il proposait à l’assemblée ; dans cette même séance du 8 février 1843, M. Sullivan prit la parole pour soutenir une motion ainsi conçue : « Après un mûr et attentif examen de toutes les circonstances de l’affaire du raja de Sattara, cette cour est d’avis que la justice, non moins que le caractère du gouvernement britannique dans l’Inde, requiert, ou que le susdit raja soit replacé sur le trône, ou qu’une complète et impartiale enquête soit faite sur toute la marche de ce procès [9].

L’opinion de M. Sullivan avait un grand poids : membre du conseil de Madras vers cette époque, il savait qu’une conspiration avait été ourdie contre le gouvernement britannique par plusieurs rajas, et, quand le nom de Pertaub-Sing fut prononcé avec celui des princes rebelles, il ne douta pas un instant que le chef mahratte n’eût trempé dans ce complot. Telle fut la première impression de M. Sullivan, jusqu’à ce que les dénonciations faites devant la cour des propriétaires lui eussent ouvert les yeux. Il n’hésita pas à changer d’idée, à revenir sur des préventions assez fondées, et, après avoir été accusateur tacite de l’ex-raja, il se fit hautement son défenseur.

Vous le voyez, de ces documens il résulte qu’il y a eu illégalité flagrante dans la procédure, et que la commission se refuse obstinément à réviser l’affaire, c’est-à-dire à se disculper de la terrible accusation qui pèse sur elle. Les divers plaidoyers en faveur de Pertaub-Sing montrent clairement le côté faible de la question. Les accusateurs de M. Ovans ne peuvent avoir aucun intérêt à diffamer un de leurs concitoyens, à prendre en mains le parti d’un petit prince détrôné ; mais ils s’obstinent d’autant plus dans leurs attaques parfois très violentes, que le mauvais vouloir de la cour des propriétaires se manifeste plus sensiblement. Ainsi, à la séance trimestrielle du mois de septembre, la cour des directeurs tenta d’interdire l’entrée de la salle aux étrangers, et de repousser de son sein les petits actionnaires de la compagnie. Il s’éleva de si énergiques réclamations contre cette mesure aristocratique, qu’on revint sur la première décision, et, dans cette même séance, M. Thompson put élever la voix, au sujet du raja, devant un auditoire moins intéressé à repousser sa motion. Dans une réunion spéciale de directeurs, où il s’agissait de délibérer sur cette question toujours pendante, il y eut usurpation de fauteuil par un des membres, dispute entre le président et celui qui occupait sa place par surprise, enfin désordre complet, si bien que la chose fit du bruit, et la noble cour, déjà accusée d’une partialité évidente, compromit sa dignité. Mais un fait plus grave pour l’honneur de cette cour, c’est que, sur quarante-six votans, quinze seulement, le tiers à peine, ont soutenu la cause du raja ; vingt-et-un membres ont déclaré qu’il n’y avait pas lieu à s’occuper davantage de cette affaire, qui entraînait avec elle de graves inconvéniens ! Il y a sans doute aussi quelques graves inconvéniens pour l’accusé à subir une condamnation que sept directeurs [10] eux-mêmes ne regardent pas comme justement méritée.

Dans ce rapide aperçu d’un important débat, j’ai cru devoir omettre des détails mesquins, scandaleux, qui donneraient plus de force encore à l’accusation portée contre les autorités britanniques ; il m’a paru préférable de maintenir la question à la hauteur d’un grand procès politique, et d’étudier les faits dans leur ensemble, en les dégageant de tout ce que l’histoire oubliera. Le public, l’Europe entière, en savent assez aujourd’hui pour comprendre ce qui a porté les membres de la cour à rejeter avec dégoût, à une grande majorité, la révision de cette cause fastidieuse, disent-ils, et suffisamment étudiée. Cependant il y a un précédent à l’affaire du raja de Sattara, et cette seule circonstance devrait soulever des scrupules dans l’esprit des juges. En 1787, le fils adoptif d’un raja de Tanjore, légitimement admis à succéder à son père, d’après la loi hindoue, et confié à la garde du missionnaire Swartz, fut déposé presque immédiatement, à la demande de son oncle, à peu près comme Pertaub-Sing l’a été par suite des intrigues auxquelles son frère, Appa-Sahib, n’est pas resté étranger. Cette sentence, le gouvernement de Madras l’adopta, la cour des directeurs la confirma ; elle ne tarda pas à être sanctionnée par le gouvernement suprême. Malgré cela, une minorité bien faible persista à soutenir que cette sentence avait été achetée, au moyen de grosses sommes d’argent, par de faux témoignages, par ces ténébreuses machinations dont l’Asie a gardé le secret. Pendant sept années, ceux qui demandaient justice implorèrent vainement l’attention du gouvernement de l’Inde. A la fin, leur obstination triompha de l’indifférence des autorités britanniques ; on révisa la cause, on découvrit des menées frauduleuses que personne ne supposait, pas même le missionnaire Swartz, défenseur naturel, tuteur légal du jeune prince. Le raja, convaincu d’avoir trompé la justice, fut déposé à son tour, et le fils adoptif du roi précédent remonta sur le trône de son père douze ans après qu’un complot habilement ourdi l’en avait fait descendre [11]. Dans cette affaire déjà ancienne, on n’avait aucune raison de soupçonner que la bonne foi des juges eût été surprise ; dans celle-ci, on fait plus que soupçonner une illégalité, on la voit se reproduire sous toutes les formes à chaque nouvelle phase du procès. Mais il n’y a que sept ans à peine que le raja crie du fond de son exil ; encore quelque temps, et il se peut qu’il meure : alors, sans doute, on considérera sa cause comme doublement jugée, et une grande iniquité aura été commise à la face du monde par le gouvernement de l’Inde. Plaise à Dieu que ce soit la dernière !


Théodore Pavie.

DU COMMERCE DES PEUPLES DE L’AFRIQUE SEPTENTRIONALE DANS L’ANTIQUITÉ, LE MOYEN-AGE ET LES TEMPS MODERNES, PAR M. MAUROY [12]. — Le commerce des peuples de l’Afrique septentrionale a traversé des phases bien diverses depuis l’antiquité jusqu’à nos jours. L’histoire de ce commerce n’est pas seulement curieuse, elle est pleine d’enseignemens pour la France, et c’est à ce titre que le livre de M. Mauroy mérite notre attention. — On sait que, vers le Ve siècle avant Jésus-Christ, les Carthaginois entreprirent deux expéditions maritimes, dont l’une, commandée par Himilcon, qui se dirigea vers le nord de l’Europe en longeant le littoral de l’Espagne et de la Gaule, a été à peine mentionnée par les anciens. Quant à la seconde, son chef, Hannon, en écrivit une relation qu’il déposa à Carthage, dans le temple de Saturne, et qui plus tard, traduite du phénicien en grec, a été conservée jusqu’à nous. D’après ce document précieux, rédigé dans les termes d’un journal de bord, on voit que l’expédition, composée de soixante navires portant trente mille personnes, tant hommes que femmes, franchit les colonnes d’Hercule, fonda sur le littoral de l’Afrique un certain nombre de colonies, et, arrêtée par le manque de vivres, n’alla pas, suivant les uns, au-delà du cap Bojador, et poussa, suivant les autres, jusqu’à la Sénégambie. Cette dernière opinion a été adoptée par M. Mauroy, qui a fait ressortir la coïncidence de diverses parties du récit d’Hannon avec les descriptions des voyageurs modernes.

Quoi qu’il en soit, il n’en est pas moins certain que Carthage, dont toute la politique, comme l’a si bien dit Heeren, consistait à rechercher et à cacher les pays fertiles en métaux, entretint de nombreuses relations avec les pays du centre de l’Afrique ; on a même à peu près retrouvé, au moyen d’Hérodote, la route suivie par les caravanes qui arrivaient dans cette ville du fond de l’Arabie. Lorsque la puissance carthaginoise eut été détruite, on peut affirmer, bien que l’on possède à cet égard fort peu de renseignemens, que le commerce de ces contrées ne perdit rien de son importance sous les Romains, qui pénétrèrent peut-être jusqu’aux frontières du Bournou. Quant aux Vandales, leurs successeurs, nous croyons, que M. Mauroy s’est trompé en les représentant comme des trafiquans actifs, « allant chercher l’ambre jusqu’aux limites de la Germanie. » Ces peuples, dont la domination subsista à peine un siècle, et que le pillage de Rome et des îles de la Méditerranée avait gorgés de richesses, ne songèrent guère à se livrer au commerce, pour lequel, comme tous les barbares qui envahirent l’empire, ils devaient avoir le plus profond mépris. Ajoutons que le passage de Procope auquel renvoie M. Mauroy ne renferme pas un mot qui justifie cette assertion.

Au VIIe siècle, les provinces de l’Afrique septentrionale, qui formèrent plus tard les régences de Tripoli, de Tunis, d’Alger et de Maroc, furent conquises par les Arabes, et désignées par eux sous le nom de Maghreb ou Couchant. Les gouverneurs envoyés par les califes ne tardèrent pas à se déclarer indépendans, et leur révolte rendit, pendant plusieurs siècles, ce pays le théâtre de guerres longues et sanglantes. — Toutefois, lorsque la paix eut commencé à renaître, et que les villes du littoral qui, comme Bone, étaient tombées au pouvoir de Roger, roi de Sicile, eurent été reconquises, les princes du Maghreb cherchèrent à nouer des relations avec les peuples chrétiens et surtout avec l’Italie. Ce furent les Pisans qui obtinrent les premiers le droit de s’établir dans leurs états pour se livrer au commerce d’importation et d’exportation, et, d’après des documens conservés en original dans les archives de Florence, on les voit, dès le milieu du XIIe siècle, habitant en corps de nation dans les territoires de Tunis et de Bougie, qui servaient alors d’entrepôt au commerce de l’Europe et de l’intérieur de l’Afrique. Les Génois ne tardèrent pas à devenir les rivaux des Pisans, avec lesquels ils en vinrent souvent aux mains dans ces parages, et qu’en 1200 ils battirent dans le port même de Tunis. Aux Génois se joignirent ensuite les Catalans et les Vénitiens. La conduite tolérante tenue à cette époque par les princes musulmans présente un singulier contraste avec le fanatisme qui anime aujourd’hui les populations de cette partie de l’Afrique. Les chrétiens pouvaient construire des églises et des monastères, se livrer publiquement à l’exercice de leur culte, et ils avaient fondé quelques colonies. Une grande bonne foi présidait aux rapports internationaux, et il y eut même des croisières mixtes, c’est-à-dire des croisières composées de musulmans et de chrétiens, destinées à protéger les navires marchands menacés sans cesse par les pirates de l’Europe et de l’Afrique. Ces relations commerciales, activées par le développement que prenait chaque jour la marine européenne, durèrent jusqu’à l’invasion turque dans ces contrées, invasion qui leur porta un coup fatal Depuis cette époque jusqu’à la conquête d’Alger, l’histoire des rapports de l’Europe et surtout de la France avec les états barbaresques ne présente plus qu’une longue suite de pirateries et de brigandages souvent châtiés, mais sans cesse renaissans.

Pour la partie relative au moyen-âge, M. Mauroy a pu s’appuyer sur un excellent travail de M. de Mas-Latrie, inséré dans une des publications officielles du ministère de la guerre. Les derniers chapitres, consacrés au commerce de l’Afrique septentrionale et centrale pendant les temps modernes, n’ajoutent aucun fait nouveau à ceux qu’avaient déjà recueillis les historiens. Parmi les notes qui forment à peu près les deux tiers du volume, et dont une partie aurait pu être sans inconvénient intercalée dans le corps même du livre, nous avons remarqué des détails curieux sur les touareg ou voleurs du désert, détails extraits d’un mémoire du lieutenant-colonel Daumas. On doit regretter que M. Mauroy n’ait pas consulté plus souvent les sources originales, après avoir annoncé dans sa préface « qu’il avait recueilli dans tous les anciens et dans presque tous les modernes ce qui regardait le commerce de l’Afrique septentrionale. » Il cherche trop volontiers ses autorités dans des ouvrages récens. La composition du livre, où se glissent des digressions trop fréquentes, laisse aussi à désirer. Toutefois ces défauts sont rachetés par des qualités sérieuses, par des recherches intéressantes, et c’en est assez pour que le livre de M. Mauroy soit favorablement accueilli.

— Les belles études de M. Vitet sur la peinture, la musique, l’architecture, l’archéologie et la littérature viennent d’être réunies et publiées en deux volumes dans la Bibliothèque-Charpentier. L’unité du livre est dans le sentiment élevé de l’art qui en anime toutes les parties, et dont l’important travail sur Eustache Lesueur, publié autrefois dans cette Revue, nous offre la plus haute, la plus sévère expression. L’ouvrage de M. Vitet paraît sous : ce titre : Études sur les Beaux-Arts et sur la Littérature.




  1. Étude et solution nouvelle de la question haïtienne. 2 vol. in-8°, chez Arthus Bertrand, rue Hautefeuille, 23.
  2. Dans son ouvrage sur l’Inde, M. Fontanier avait dit quelques mots de cette affaire ; mais, ayant quitté Bombay en 1840, il n’a pu s’étendre sur les détails qu’une enquête postérieure a dévoilés.
  3. Discours à l’East-India-House, octobre 1845.
  4. Official papers appertaining to the case of the detroned raja of Sattara, with a brief statement o f the case, pag. 2 et 3. — A Statement of the case of the deposed raja of Sattara, taken from the official papers printed by parliament and by the court of directors, etc., by W. Nicholson ; esq. N. A. ; London, 1845, pag. 81-82.
  5. Statement of the case of the dethroned raja of Sattara, etc, W.-N. Nicholson, 1845.
  6. Speech delivered in the court of proprietors as the East-India-House, july 15, 1841, by George Thompson, esq.
  7. Case of the raja of Sattara, speech of the late Charles Norris, esq., 1842.
  8. The deposed raja o f Sattara. Statement of his case by his Highness, 1842.
  9. Speech of M. John Sullivan, in the court of proprietors at the East-India-House, on the 8 of february 1843.
  10. Les directeurs sont au nombre de vingt-quatre ; tous n’étaient pas présens à la séance.
  11. Speech of M. John Sullivan, etc., pag. 3 et 4.
  12. Comptoir des Imprimeurs-Unis, 1843, in-8°.