Chronique de la quinzaine - 14 novembre 1870

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Chronique n° 926
14 novembre 1870


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 novembre 1870.

Il faut bien s’y attendre, une situation comme celle de la France et de Paris est nécessairement à la merci de toutes les incertitudes, de toutes ces alternatives d’exaltation et de doute qui font osciller les esprits dans les périls suprêmes. Le drame terrible de la guerre a des péripéties qui retentissent dans toutes les âmes, qui deviennent une cause toujours nouvelle d’inévitables anxiétés. Qu’est-ce donc lorsque ce drame, commencé par des malheurs, continué par des désastres, se poursuit depuis deux mois dans des conditions particulièrement douloureuses, lorsque par un de ces miracles de mauvaise fortune qui se comptent dans les siècles, un grand pays se trouve tout à coup déchiré, scindé, atteint dans sa cohésion morale et dans son unité vivante, lorsque les forces nationales, disséminées et coupées, sont réduites à un effort gigantesque pour chercher à se rejoindre à travers les masses ennemies débordant de toutes parts ? Qu’est-ce encore lorsque les chances de la lutte par les armes ne sont que la moitié de la difficulté, lorsqu’aux complications militaires viennent s’ajouter les complications politiques, lorsqu’enfin la guerre est doublée d’une révolution nécessaire, inévitable sans doute, mais accomplie dans le feu du péril, au moment de l’interruption violente de tout rapport entre Paris et la France ? C’est là cependant ce qui est arrivé, c’est la situation qui se prolonge depuis deux mois, et dans cette série d’effroyables épreuves qui se sont abattues sur notre pays cette séparation est certainement ce qu’il y a de plus cruel, de plus redoutable, de plus propre à enfanter l’inquiétude, ne fût-ce qu’en ajoutant quelquefois le mal de l’imagination au mal déjà trop grand de la réalité.

Oui, sans doute, voilà notre mal le plus aigu et le plus dangereux ; c’est cette séparation qu’il serait certes bien injuste de reprocher au gouvernement de la défense nationale, puisque le gouvernement en a reçu l’héritage comme la fatalité de la situation faite à la France par des revers sans exemple, puisqu’il ne pouvait l’empêcher et qu’il a fait ce qu’il a pu pour l’atténuer ou pour l’abréger ; c’est cette séparation accomplie avec une effrayante sûreté et une audace méthodiquement implacable par le fer ennemi. Depuis deux mois, entre Paris et la province le lien intime est brisé, il n’y a plus que des relations de hasard, et la France est un grand corps à demi mutilé dont les organes ne fonctionnent plus d’intelligence. La province du moins, quant à elle, la province peut savoir quelque chose, elle a ses rapports ouverts avec l’Europe, avec le monde ; d’ici même elle reçoit tout ce qu’on peut lui envoyer à travers les airs, et quand il ne resterait rien de plus, elle aurait encore devant les yeux cet exemple, plein d’une muette éloquence, de Paris arrêtant malgré tout l’ennemi sous ses murs, opposant jusqu’ici une résistance inexpugnable. Quant à Paris, il ne sait à peu près rien, il ne sait que ce qui peut pénétrer par quelque fissure inconnue ou ce que l’ennemi veut bien peut-être laisser arriver jusqu’à lui, et le gouvernement lui-même est obligé d’avouer que ses communications avec les départemens sont tout ce qu’il y a de plus incertain et de plus précaire, qu’il passe des semaines sans rien recevoir de la délégation de Tours. Au premier instant, on ne s’est point trop aperçu de ce qu’il y avait de poignant et de redoutable dans cette suspension de la vie nationale, parce qu’on croyait peut-être que ce serait l’affaire de quelques jours. L’épreuve en se prolongeant fait visiblement sentir son aiguillon, et à mesure que le temps passe, le malaise, les anxiétés éclatent. D’un jour à l’autre, d’une heure à l’autre, les impressions changent et produisent une sorte de tourbillon. On se demande alors ce que deviennent ces armées de la province dont on parlait, ce que fait cette délégation de Tours aux directions flottantes ; on s’interroge sur des bruits sinistres venus de certaines villes telles que Lyon, Marseille, qui n’auraient pas réussi aussi bien que Paris à se défendre de ce misérable et fatal fléau de la guerre civile en présence de l’ennemi ; on commente les moindres nouvelles, et de ces rumeurs propagées dans le trouble, dénaturées souvent par la passion ou par la crédulité, le dernier mot se résume toujours dans ces questions multiples, confuses, qui se pressent sur toutes les lèvres : — où allons-nous ? quel sera le dénoûment ? quand viendra la délivrance de ce Paris assiégé où se concentrent depuis deux mois les plus ardentes palpitations de la patrie française ? Que veulent donc ces Prussiens qui semblent n’avoir pas assez de victoires et de sang versé après Reischofen et Forbach, après Sedan et Metz, qui pour le triomphe d’un froid orgueil s’acharnent encore dans une lutte sans issue ? Ainsi vont les esprits, se flattant un jour de la conclusion d’un armistice proposé par les puissances neutres et retombant le lendemain en face de la nécessité inexorable d’une défense désespérée, flottant sans cesse entre la paix et la guerre, et finissant par se réunir pour demander qu’on sorte de l’obscurité, qu’on appelle une assemblée nationale à une délibération suprême sur les destinées de la France. C’est là notre vie dans ces quinze jours, dans cette étape nouvelle du siège qui commençait le 31 octobre par cette échauffourée de l’Hôtel de Ville d’où le gouvernement de la défense nationale est sorti consacré, fortifié par un vote éclatant de Paris, et qui nous laisse en présence de cette nécessité de plus en plus évidente d’un appel à la France, de la convocation d’une assemblée souveraine chargée par la nation tout entière de trancher le grand et terrible nœud de nos tristes affaires.

Après tout, il ne faut pas trop s’étonner de ces agitations et de ces inquiétudes d’une population nerveuse, inquiétudes filles d’un isolement prolongé et d’incomparables malheurs publics. Il ne faut pas s’en étonner et il ne faut pas non plus évidemment leur laisser trop d’empire sur les résolutions qu’on peut avoir à prendre. Quoi qu’il arrive maintenant, qu’une suspension d’armes puisse être signée ou que la défense doive continuer sans trêve et sans repos, qu’une assemblée nationale puisse être élue à la faveur d’un armistice ou que le pays soit réduit à nommer ses représentans dans le feu des hostilités, sans interrompre le combat, en un mot que les négociations engagées réussissent ou qu’elles échouent pour le moment, de toute façon il faut bien se dire que le devoir reste le même pour tous, que la plus dangereuse des politiques serait de subir la tyrannie des impressions maladives ou des découragemens impatiens, et que le meilleur moyen de retrouver la paix, une paix digne et sûre, c’est encore de la conquérir par l’inébranlable vigueur de la résistance, par la virilité de l’attitude, par une fermeté d’âme prête à faire face également à toutes les extrémités. En définitive, au-dessus des confusions, des mobilités ou des défaillances qui peuvent se produire, il y a le patriotisme qui domine tout, qui décide tout, qui est l’inspiration souveraine, le fil conducteur en quelque sorte, et pour ce patriotisme simple, viril, sans faiblesse aussi bien que sans illusion, il n’y a que l’une de ces deux issues, ou une paix consentie dans des conditions d’équité et d’honneur, ou la lutte acceptée jusqu’au bout avec toutes ses chances, avec ses périls, qu’on n’ignore pas, mais qu’il vaut mieux affronter que de rendre volontairement les armes devant les excès de la force. Pour toute âme française, la situation est tragique, nous n’en disconvenons pas, et plus on va, plus cette situation se resserre, se précise dans ce qu’elle a d’extrême et de redoutable. Heureusement le devoir est simple comme la situation elle-même. Il ne s’agit plus de se comporter en hommes d’imagination et de fantaisie aux prises avec l’impossible, de se laisser emporter à tous les excès opposés de l’optimisme ou du pessimisme, de céder tantôt aux exaltations puériles de ceux qui se figurent qu’il n’y a qu’à sortir en masse pour faire reculer les Prussiens, tantôt à de véritables déchaînemens de défaillance ; il s’agit d’épuiser la résistance, de tenir tant qu’on pourra, tant qu’il restera un moyen de défense, ne fût-ce que pour laisser à la fortune jusqu’à la dernière minute, qui peut la réconcilier avec nous, et il s’agit surtout de ne point donner à l’ennemi qui nous regarde le droit de compter tour à tour sur nos impatiences, sur nos agitations et nos lassitudes. Tout ce qu’impose un patriotisme sans phrases, sans subtilités et sans illusions, il faut le faire sans arrière-pensée, en hommes préparés d’avance à la continuation de la lutte, si elle est nécessaire, aussi bien qu’à la paix, si elle est possible. Paris a eu jusqu’ici le privilège d’être un exemple pour la France, et il a réussi à inspirer sinon l’admiration qu’on lui a offerte, du moins le respect, justement parce qu’il a fait son devoir, parce que, même à travers les agitations inséparables d’une épreuve si dure et si prolongée, il a su résister à tous les entraînemens. Paris est toujours frondeur, cela n’est point douteux, il le sera plus ou moins dans toutes les situations ; il n’est pas moins vrai qu’il a su dominer les émotions les plus vives, rester maître de lui-même, se défendre de toutes les surprises, parce qu’il a compris que tout ce qui l’écartait de cette ligne simple et droite du patriotisme ne pouvait que le livrer au vainqueur, — et, qu’on ne s’y trompe pas, c’est la grande raison de l’éclatante défaite de cette échauffourée du 31 octobre qui, à la faveur des patriotiques tristesses du moment, a essayé, moitié par la force, moitié par la ruse, de planter sur l’Hôtel de Ville le drapeau d’une commune révolutionnaire.

Que Paris ne sentît pas précisément le besoin d’une commune dictatoriale et qu’il ne se fie guère à ceux qui voulaient s’imposer à lui comme dictateurs, c’est bien évident ; la population parisienne avait déjà manifesté ses dispositions, il y a six semaines, à la première apparition de cette commune révolutionnaire et de ceux qui l’ont inventée ; mais ce qui a du premier coup et plus que tout le reste ruiné cette coupable tentative, ce qui la condamnait d’avance, ce qui a rallié contre elle le peuple armé tout entier accouru à l’Hôtel de Ville au secours du gouvernement, c’est qu’elle était un affaiblissement devant l’ennemi, une sorte de désarmement de la résistance nationale, frappée au cœur à Paris même et sans doute atteinte plus irrémédiablement encore dans les provinces françaises. Pour cette malheureuse unité de la France qui passe par une si terrible crise, le coup pouvait être pour longtemps irréparable, il pouvait dans tous les cas conduire par le plus court chemin à une véritable dislocation de la défense nationale en creusant un abîme entre Paris et la province, en ajoutant à la séparation matérielle le divorce moral, qui eût éclaté aussitôt ; il n’a pas fait tout le mal qu’il pouvait faire, c’est vrai, le coup a échoué, et on en a été quitte pour quelques heures de confusion. Telle qu’elle a été, cette journée du 31 octobre, elle ne comptera pas moins dans ce siège extraordinaire que nous subissons, et en définitive elle a eu peut-être son effet plus qu’on ne le croit, non-seulement par l’épreuve à laquelle elle a soumis le gouvernement et par le rôle en quelque sorte diplomatique qu’elle a eu au moment où elle s’est produite, mais encore par l’ébranlement qu’elle a laissé dans l’esprit public.

Au fond, quand on y regarde de près, cette singulière et coupable journée du 31 octobre n’est qu’un épisode plus criant d’une histoire qui se déroule depuis le 4 septembre, surtout depuis l’investissement de Paris, et qui se résume dans un mot : la lutte intime, permanente, de l’esprit de patriotisme et de l’esprit de faction. Depuis deux mois, cela n’est pas douteux, l’esprit de patriotisme domine tout, il est la première et souveraine inspiration de l’immense majorité de la population parisienne ; à côté de lui, l’esprit de faction veille sans cesse, épiant toutes les occasions, comptant toujours sur une défaillance du gouvernement ou sur une surexcitation populaire. Vaincu dès qu’il déploie son drapeau, il s’efface un instant pour reparaître bientôt. C’est la campagne qu’il poursuit depuis deux mois sans se décourager. Le 31 octobre, il a cru l’heure venue, et le moment en vérité n’était pas si défavorable pour ses calculs. Ce jour-là, un jour gris et sombre, les malheurs et les surprises pleuvaient sur nous. La veille, nos troupes avaient éprouvé au Bourget un échec mal expliqué, et qui pesait sur l’opinion. D’un autre côté, la reddition de Metz, si souvent annoncée, si souvent démentie, devenait une triste réalité, et elle arrivait au public avec tout un cortège de mystères et de doutes enveloppant d’obscurité un événement aussi douloureux qu’inévitable. Enfin, au milieu de toutes ces amertumes, éclatait une nouvelle d’abord mal comprise et qui depuis a semblé bien meilleure, mais qui dans ce premier moment apparaissait comme le préliminaire ou le déguisement d’une reddition prochaine de Paris lui-même : c’était la nouvelle de la négociation d’un armistice dont l’objet était de laisser à la France le temps de se reconnaître, de se reconstituer par l’élection d’une assemblée nationale. Les puissances neutres proposaient l’armistice, le gouvernement de la défense nationale paraissait l’accepter avec des continuons qui ne préjugeaient rien ; M. Thiers, après un séjour de vingt-quatre heures à Paris, allait le négocier à Versailles avec les chefs de l’armée prussienne. Tout se réunissait à la fois pour exciter l’émotion publique. C’était bien le cas ou jamais de saisir l’occasion pour aller à l’Hôtel de Ville, pour ressusciter la commune révolutionnaire comme protestation contre les « infâmes trahisons » du gouvernement, contre l’échec du Bourget, contre la reddition de Metz, contre l’armistice ! Toujours est-il qu’il n’en fallait pas, plus pour que M. Gustave Flourens, général de ces sortes d’expéditions, se décidât à battre le rappel de son armée de Belleville et à se mettre en campagne. D’autres y entendaient assurément moins de malice, ils n’étaient poussés vers l’Hôtel de Ville que par cette inquiétude qui serre les âmes en certaines heures ou par cette curiosité fiévreuse qui agite les foules ; ils ne savaient trop ce qu’ils allaient demander, contre quoi ils allaient protester. M. Gustave Flourens, mieux avisé, savait probablement où il allait, ce qu’il voulait, et, en vrai général qui ne néglige rien, il commençait par laisser à ses hommes, comme il l’a dit, « le temps de manger et de se bien armer, afin de pouvoir marcher en bon ordre et agir sérieusement. » Bien entendu, avec sa sagacité de commandant en chef de l’expédition, il n’avait pas oublié de « distribuer des cartouches. » S’il n’était pas le premier à faire son entrée à l’Hôtel de Ville avec les « braves tirailleurs » qu’il traînait à sa suite, s’il avait été devancé par bien d’autres, dès son arrivée il n’était point à coup sûr le dernier à donner le signal de l’action et à dégager le vrai sens de cette manifestation pacifique, qui se traduisait par l’envahissement de l’Hôtel de Ville, par la séquestration momentanée du gouvernement et par la proclamation non moins momentanée de la commune au nom du peuple.

Qui pourrait dire ce qui se passait alors à l’Hôtel de Ville ? Les héros de cette étrange et déplorable aventure ont raconté eux-mêmes ce qu’ils ont fait, ce qu’ils ont vu ou ce qu’ils ont cru voir, et il est difficile en vérité de se reconnaître dans ce tourbillon d’anarchie. Ce qui est bien certain, c’est que dans ce grand palais, théâtre de tant de grandes révolutions, se déroulaient pendant quelques heures des scènes indescriptibles où tout pouvoir avait disparu, où l’on ne savait plus qui était le gouvernement, puisque tout le monde voulait l’être, puisque chacun se disait acclamé par le peuple. Quant au gouvernement du 4 septembre, au gouvernement déchu, comme on l’appelait déjà, celui-là était bel et bien séquestré. M. Gustave Flourens, prenant le commandement, comme il l’a dit avec fierté, et monté sur une table, gardait ce malheureux gouvernement à vue, faute de pouvoir l’envoyer sous bonne escorte dans une prison plus sûre. On n’en était pas encore là, on ne se sentait pas la force nécessaire, et on se tenait aux aguets pour savoir si l’on ne serait pas troublé dans cette glorieuse besogne. Pendant ce temps, le pouvoir nouveau, dont M. Flourens était pour le moment le général fort occupé, ce pouvoir essayait de se débrouiller de la confusion de toutes les listes qui se succédaient et qui variaient avec les groupes ! M. Blanqui, accouru l’un des premiers « au poste où l’appelait la volonté populaire, » M. Blanqui se mettait sérieusement à l’œuvre, libellant déjà des décrets, donnant l’ordre de fermer toutes les barrières de la ville et d’interdire les communications « qui pourraient informer l’ennemi des dissidences soulevées dans Paris. » M. Blanqui ne doutait vraiment pas de lui-même, et il aurait continué longtemps encore à rédiger ses ordres, si des gardes nationaux n’étaient venus le déranger. Ce qu’il y a de plus particulier, c’est que ces étranges conquérans qui s’instituaient sans façon dictateurs de Paris n’avaient pas même un prétexte quelconque dont ils pussent se servir pour déguiser leur usurpation. Ils prétendaient que les maires de Paris, rassemblés en ce moment à l’Hôtel de Ville, venaient de se prononcer pour l’élection immédiate de la commune, consentie d’un autre côté par le gouvernement, et dès lors à leurs yeux la commune était une chose acquise ou conquise qui leur donnait en quelque chose un droit d’intervention ; mais point, voilà un des maires les plus honorables les plus éclairés, M. Henri Martin, déclarant que dans la réunion qui avait lieu effectivement le nom même de la commune n’avait point été prononcé, qu’on ne s’était occupé que de l’élection des municipalités, ce qui est bien différent, qu’il n’avait été, ostensiblement du moins, dans l’intention de personne d’élever un pouvoir rival du gouvernement du 4 septembre, et que d’ailleurs les délibérations des maires avaient été interrompues par l’envahissement de l’Hôtel de Ville. N’importe, on voulait la commune, on la proclamait par toutes les fenêtres, M. Gustave Flourens la portait avec lui sur la table du haut de laquelle il dominait les événemens, et M. Blanqui, affublé de sa dictature, passait son temps à donner des ordres ou à chercher M, Flourens, qu’il ne trouvait jamais. C’est ainsi qu’on travaillait à fortifier Paris contre L’ennemi et à dédommager la France du désastre de Metz !

Et dire pourtant que ces scènes ont pu se prolonger jusque fort avant dans la nuit, qu’on a pu même croire un instant qu’une révolution venait de s’accomplir dans les ténèbres ! Comment cette audacieuse surprise se trouvait-elle déjouée avant que le jour n’eût reparu ? comment Paris se réveillait-il le 1er novembre délivré et rassuré, apprenant presque en même temps le péril qu’il avait couru et la fin de cette triste équipée ? Il n’est point douteux d’abord que la ferme et impassible attitude du gouvernement, représenté par le général Trochu, M. Jules Favre, M. Jules Simon et quelques autres de leurs collègues, déconcertait un peu les envahisseurs. Si les membres du gouvernement avaient eu la faiblesse de donner la démission qu’on voulait leur arracher, le tour était joué, le pouvoir du 4 septembre avait disparu, il ne restait plus que le gouvernement du 31 octobre. En refusant de capituler devant l’ennemi intérieur, devant la force, les chefs de la défense nationale faisaient ce qu’ils pouvaient, ils gagnaient du temps. Dans l’intervalle, M. Ernest Picard parvenait le premier à s’échapper, et le ministre des finances se hâtait de donner autour de lui le signal de la résistance. Après M. Ernest Picard, C’était M. Jules Ferry qui s’échappait à son tour, et déjà la garde nationale se mettait en marche, elle faisait irruption dans l’Hôtel de Ville. Cette fois c’est le général Trochu lui-même que M. Gustave Flourens, toujours du haut de sa table, a la douleur de voir échapper sans pouvoir disputer son prisonnier. Èvidemment la fortune va changer. Bientôt ce n’est plus seulement la garde nationale qui afflue de tous côtés, c’est la garde mobile de Bretagne qui se montre « fusils chargés, baïonnettes en avant. » Chose mystérieuse et horrible, les mobiles bretons ont pénétré par un souterrain dont M. Flourens ignorait l’existence ! Que va-t-il arriver ? Il n’arrive rien heureusement. Tout se passe encore en tumultes et en exclamations. M. Gustave Flourens trouve, et il a bien raison, qu’il est inutile de se faire tuer, que cela serait même funeste au succès de sa cause, c’est lui qui le dit, et, au lieu d’en venir aux mains, on finit par négocier, par convenir de quelque capitulation, demeurée assez ambiguë, qui permet à chacun de rentrer chez soi, M. Blanqui donnant le bras au général Tamisier, M. Flourens reprenant le chemin de Belleville avec ses tirailleurs. À quatre heures du matin, l’invasion se retire comme elle est venue, les portes de l’Hôtel de Ville restent ouvertes pour tout le monde, et le seul bon côté de cette triste affaire, c’est de s’être terminée comme elle avait commencé, sans effusion de sang, quoique plus d’une fois dans ces heures tumultueuses on fût bien près de se servir de ses armes. Somme toute, le gouvernement, délivré par la garde nationale, retrouvait sa pleine autorité, et l’échauffourée de la nuit était évanouie avant le jour. C’est ce que les envahisseurs de l’Hôtel de Ville, par un euphémisme particulier, ont appelé le triomphe de l’émeute réactionnaire contre le gouvernement du peuple, car ces étranges dictateurs d’une heure se considéraient déjà bien manifestement comme les maîtres légitimes de Paris et de la France. La garde nationale tout entière n’était plus qu’un ramassis d’émeutiers ou de « marguilliers. »

C’était assurément un grand bonheur que tout se fût terminé ainsi, sans que le sang eût coulé dans de déplorables convulsions intérieures. Tout est bien qui finit bien, soit. Une certaine patience stoïque du gouvernement mis en captivité et l’insurrection morale de la population ont suffi pour avoir raison sans combat d’une tentative violente ; mais cela aurait pu finir d’une façon moins pacifique, et c’est là précisément qu’est la moralité de cette journée du 31 octobre, attentat volontaire ou involontaire contre l’inviolabilité nationale, aussi bien que contre la république. Ainsi, au moment même où l’ennemi est à Saint-Cloud, à Meudon, à Choisy-le-Roi, serrant Paris dans un cercle de fer, pouvant presque braquer ses lunettes jusque sur nos places publiques, des hommes ne craignent pas d’aller à l’assaut de l’Hôtel de Ville, au lieu d’aller à l’assaut de la redoute de Châtillon ! Ceux qui l’autre jour se jetaient dans cette folle et coupable aventure se sont-ils demandé ce qui aurait pu arriver, si par hasard les Prussiens avaient saisi ce moment pour faire irruption dans nos défenses, pour tenter un effort suprême contre nos murs ? Les chefs militaires qui commandent nos forts et nos avant-postes auraient fait leur devoir sans doute, ils auraient combattu pour Paris et pour la France sans regarder derrière eux ; mais enfin, le chef de l’armée, le général Trochu, étant momentanément prisonnier, l’impulsion se trouvait paralysée, et l’absence de toute direction, surtout pour une telle cause, n’était-elle pas de nature à jeter un certain ébranlement, une certaine hésitation dans la défense à la minute décisive ? — Le pouvoir nouveau aurait suffi à tout, déjà il se croyait en mesure d’envoyer à nos forts l’ordre de repousser énergiquement les attaques prussiennes. C’est très bien, il est assez facile d’envoyer des ordres. Qui a dit cependant à M. Blanqui et à M. Flourens que leurs ordres auraient été obéis, que l’armée était prête à reconnaître dans leur usurpation la volonté libre de Paris et de la France ? C’était donc la guerre civile, et la guerre civile, c’était Paris désarmé, ne fût-ce qu’un jour : c’était l’ennemi arrivant sur nous, triomphant de nos misérables discordes. Voilà où l’on en vient : c’est la moralité de ces violences et de ces coups de main. Quant à la prétention de faire une révolution de patriotisme et de ne supplanter le gouvernement actuel que pour imprimer plus d’autorité et de force à la défense nationale, pour ramener enfin tambour battant les Prussiens vers la frontière, ce n’est plus le moment de rire… Essayez donc de persuader à la population parisienne que M. le général en chef Gustave Flourens ferait plus que le général Trochu, et que M. Blanqui s’entendrait mieux que M. Jules Favre à diriger nos affaires diplomatiques ! M. de Bismarck n’aurait pas demandé mieux certainement que d’avoir affaire à des adversaires qui l’auraient mis fort à l’aise. La vérité est que le succès même momentané d’une telle entreprise eût été de toute façon le commencement de la fin, et que, selon toute apparence, la fin n’eût pas tardé beaucoup.

Ce n’est pas seulement d’ailleurs pour la défense nationale que des journées comme celle du 31 octobre sont meurtrières, c’est la république elle-même qu’elles compromettent de la manière la plus étrange : elles lui enlèvent sa popularité, son crédit, son prestige ; elles l’ébranlent avant même qu’elle ne soit fondée. Quelle est la dernière victoire qui reste à gagner pour la république en France ? C’est de montrer qu’elle est compatible avec la liberté de tous comme avec l’ordre, qu’elle est la réalisation sincère, équitable, pratique, de la souveraineté nationale. Si elle n’est qu’un autre genre de dictature, si elle n’est que l’usurpation en permanence de tous les partis et de toutes les factions, elle n’est plus rien de sérieux, elle n’est qu’un mauvais rêve qui reparaît de temps à autre dans notre vie pour s’évanouir presque aussitôt. C’est à en dégoûter tous ceux qui ne vivent pas murés dans l’exaltation solitaire de leur fanatisme, et voilà pourquoi ces singuliers républicains sont toujours les plus grands ennemis de la république, qu’ils s’efforcent de perdre au moment où tout le monde ne demande pas mieux que de la sauver et de s’y attacher. Toutes ces journées qu’on se croit le droit de tenter au nom de la république, que sont-elles en réalité ? L’étiquette n’y fait rien, ce sont des 18 brumaire et des 2 décembre en permanence. Si le dénoûment n’est pas le même, ce n’est pas faute de bonne volonté de la part de ceux qui se mettent à l’œuvre. Au fond, quelle différence y a-t-il donc entre celui qui nuitamment enlève des députés, brise une constitution, met la main sur tous les droits d’un peuple, et ceux qui s’en vont à l’Hôtel de Ville décréter une révolution de leur propre autorité, confisquer un gouvernement, proclamer de fantasques dictatures sur les tables où délibéraient un instant auparavant les conseils reconnus par le pays tout entier ? Il n’y a qu’une différence, c’est que les 2 décembre durent quelquefois dix-huit ans, et que les 31 octobre ne durent pas dix-huit heures. A-t-on bien réfléchi à tout ce qu’il y a de révoltant dans cette arrogance et dans ces procédés ? Ainsi voilà une population tout entière qui passe sa journée patriotiquement aux remparts ou laborieusement à ses affaires ; pendant ce temps, M. Flourens, M. Blanqui, sont à l’Hôtel de Ville, disposant de ses droits, de ses intérêts, de son existence même, bâclant des gouvernement et des communes révolutionnaires, et le lendemain cette population est exposée à se réveiller avec un régime nouveau, sans avoir été consultée, sans savoir ce dont il s’agit, — à moins toutefois que le rappel n’ait battu à temps, et qu’elle n’ait été obligée de passer la nuit sous les armes pour déjouer les surprises qu’on lui ménageait. Et d’où tirent-ils leur mandat, ceux qui se permettent ces usurpations ? Ont-ils été du moins désignés par une certaine faveur publique, par la popularité des services, par le mérite, par une élection quelconque ? Rien du tout ; les uns sont tout au plus élus adjoints dans leur quartier, les autres ne sont pas même maintenus chefs de leur bataillon dans la garde nationale. Ils n’ont d’autre titre qu’une certaine passion agitatrice qu’ils mettent au-dessus de la république elle-même. La république, c’est eux ; le peuple, c’est eux, ils le proclament sans cesse, surtout quand ils en ont besoin. Qu’arrive-t-il cependant ? On vient de le voir d’une façon saisissante. Le 31 octobre, c’était, à n’en pas douter, la volonté populaire qui s’affirmait en plein Hôtel de Ville, qui criait pour la commune. Trois jours après, le gouvernement assailli, condamné, séquestré, ouvrait un grand scrutin, il consultait justement cette volonté populaire au nom de laquelle on prononçait sa déchéance, il se mettait aux voix, et une immense majorité se prononçait pour lui en lui donnant la force nouvelle d’un assentiment éclatant. Le gouvernement sorti de l’acclamation spontanée du 4 septembre devenait par le fait du peuple lui-même le gouvernement élu du 3 novembre. Décidément le peuple trouvait que le général Trochu et M. Jules Favre valaient un peu mieux que M. Flourens et M. Blanqui. La leçon est-elle assez évidente, et le scrutin a-t-il assez bafoué ces prétentions usurpatrices qui sont une véritable épidémie dans les momens d’agitation et de crise.

Si les auteurs de la Journée du 31 octobre avaient un secret pour sauver l’indépendance nationale, l’inviolabilité de la grande ville assiégée et la république, un moyen bien simple était à leur disposition ; ils pouvaient faire comme tout le monde ; ils n’avaient qu’à se joindre au gouvernement, à lui communiquer leurs idées, à lui prêter leur appui, à mettre en commun tout ce qu’ils ont d’idées, de ressources, de résolution inventive. Ils n’avaient qu’à offrir au général Trochu, qui ne l’aurait certainement pas refusé, le procédé infaillible sur lequel ils comptent pour battre les Prussiens. S’ils étaient de vrais patriotes, au lieu de fomenter les défiances et les agitations, ils comprendraient que la seule politique pour eux, comme pour tous les autres, c’est l’union de toutes les volontés, de tous les efforts, et avant d’agir ou de parler ils regarderaient vers le camp prussien pour mesurer le degré d’utilité que l’ennemi peut trouver dans leurs paroles ou dans leurs actions. Il ne suffit pas de faire fermer les barrières pour laisser ignorer les « dissidences soulevées dans Paris. » Croit-on que l’ennemi ignore ces « dissidences » et qu’il ne s’en réjouisse pas ? M. de Bismarck l’a pourtant bien assez dit, il l’a crié sur les toits, il n’a pas caché qu’il comptait sur les divisions intestines pour lui ouvrir les portes de Paris. On a failli lui donner raison le 31 octobre en lui prouvant que dans sa sagacité inexorable il nous jugeait plus sûrement que nous ne faisions nous-mêmes. A défaut d’une plus ample victoire qu’on ne lui a pas laissée heureusement ; il a du moins trouvé dans ces scènes un argument de plus pour rendre impossible l’armistice qui se négociait en ce moment, et il en sera toujours ainsi. Tout ce qui nous détourne de notre seul but patriotique et national sert l’ennemi. C’est ce que nous ne devrions jamais perdre de vue.

Il y a aujourd’hui des réunions publiques où l’on pérore sur toute sorte de sujets, où se produisent toute sorte de propositions extraordinaires aussi peu rassurantes pour la liberté que pour le patriotisme : pense-t-on que M. de Bismarck n’aime pas mieux ces évaporations bruyantes et stériles qu’une attitude calme, réservée et simplement résolue ? Eh ! sans doute il préfère cela, parce qu’il sait bien que les déclamations des clubs ne lui font pas beaucoup de mal, et que le temps qu’on passe à s’échauffer en discours inutiles est perdu pour la défense. Étendons notre regard ; nous savons bien peu de chose de la province, ce que nous en savons est incertain et obscur. On dit seulement que quelques villes, et les plus grandes, les plus populeuses, ont été envahies par l’anarchie, qu’elles font plus ou moins des 31 octobre. Si cela est, croit-on que M. de Bismarck ne trouve pas une force de plus dans cette confusion des provinces, et qu’il ne préfère pas cette énervante anarchie à l’union patriotique, à la confiance virile, à l’énergie disciplinée, de nos villes et de nos campagnes ? C’est l’intérêt de l’ennemi qui est notre lumière et qui nous trace notre devoir. Ce qu’il peut désirer le plus, évitons au moins de le faire et de donner raison à toutes ces prédictions aussi présomptueuses que meurtrières pour nous. Il faut s’affranchir de toute politique régulière, crie-t-on ; il faut procéder par l’enthousiasme, proclamer la république universelle, l’insurrection universelle des peuples ! Oui, c’est là ce qu’on nous propose, à nous qui sommes enfermés dans Paris, qui avons Saint-Cloud pour frontière, et qui ne savons pas ce qui se passe à dix lieues de distance. Si encore le moyen pouvait avoir quelque efficacité en dehors de ce qu’il a de peu pratique pour des reclus ! Mais il n’est pas bien certain qu’on ne rendît ainsi un dernier service à M. de Bismarck, et qu’on ne fît les affaires de l’ennemi sans rien ajouter à notre puissance d’action et de défense. La politique des expédiens révolutionnaires, cette politique dont la journée du 31 octobre a été la confuse et impuissante expression, ne ferait sans doute que précipiter les malheurs du pays.

Sait-on à quoi cela conduit ? À des surexcitations bientôt suivies de réactions inévitables, à toutes ces oscillations qui se manifestent sous la pression des événemens. Sous ce rapport, la journée du 31 octobre n’a point été assurément étrangère au progrès de ce malaise, qu’elle a au contraire rapidement développé en ravivant plus que jamais le sentiment d’une situation douloureuse. De là cette sorte de maladie de l’incertitude qui a éclaté dans certaines sphères, cette sorte de détente des esprits qui s’est produite. Il y a quelques jours encore, on s’efforçait de ne douter de rien, on en est venu bientôt à douter de tout ; on est passé des illusions sans mesure à un découragement presque sans retenue, et, comme si nos affaires n’étaient pas assez sombres, on s’est appliqué encore à les noircir. Pour certaines personnes, il n’y a plus eu d’autre ressource que la paix, et la paix la plus prompte possible, de sorte que le gouvernement, qui se trouvait, il y a quinze jours menacé parce qu’il était accusé de mettre trop de mollesse dans la guerre, de méditer des négociations et des suspensions d’armes, ce gouvernement s’est tout à coup trouvé accusé d’un autre côté de n’être pas assez pacifique, de mettre trop de raideur dans sa diplomatie, de n’avoir pas su saisir l’occasion qui s’offrait de laisser respirer un instant la France à l’abri d’un armistice. Ce malheureux gouvernement, on l’a poursuivi et on le poursuit incessamment de questions sur lesquelles il ne peut pas toujours s’expliquer. S’il répond, il s’expose à divulguer ce qu’il doit taire ; s’il ne dit rien, on interprète son silence avec mauvaise humeur. On alourdit la responsabilité déjà bien assez grande qui pèse sur lui en lui rendant la guerre aussi difficile que la paix. Que veut-on qu’il fasse ? Il ne peut pas plus assurer la victoire que donner la paix qu’on lui demande. Ce qui est simplement en son pouvoir et ce qui est dans son devoir, c’est de se garantir de toutes ces contradictions maladives qui conduisent à des faiblesses, de ne point laisser émousser dans ses mains cette arme de la défense nationale qui lui a été remise, de soutenir en un mot jusqu’au bout l’honneur de Paris. Le général Trochu résume lui-même aujourd’hui ce rôle du gouvernement dans une proclamation d’une dignité énergique, et en cela il représente la véritable opinion. L’armistice, qui a déjà échoué une fois, retrouverait-il des chances par l’intervention spontanée des puissances neutres qui l’avaient d’abord proposé ? C’est là ce que nous ne savons pas, c’est ce que le gouvernement ne sait pas lui-même, à ce qu’il paraît ; dans tous les cas, il faut l’attendre sans défaillance, et le meilleur moyen de le rendre possible, c’est de rester à la hauteur des luttes qu’on peut avoir encore à soutenir.

Au milieu de toutes les tristesses du temps, en voici une toute littéraire qui nous arrive du fond de la France. Un des plus illustres de nos collaborateurs, M. Prosper Mérimée, s’est éteint récemment à Cannes. Le moment viendra où il sera juste de lui faire une digne épitaphe. Aujourd’hui c’est un laconique adieu que nous lui disons en constatant sa mort.

CH. DE MAZADE.