Chronique de la quinzaine - 31 octobre 1870

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Chronique n° 925
31 octobre 1870


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 octobre 1870.

Notre situation commence à devenir étrange dans ses obscurités inévitables et dans sa simplicité tragique. Paris, enfermé dans sa cuirasse de fer, s’endort chaque soir comme un bon chevalier gardant son armure jusque dans le repos, et chaque matin il se réveille, se remettant à vivre de sa vie ordinaire, marquant seulement un jour de plus dans la redoutable épreuve qu’il traverse sans faiblir à Paris se suffit à lui-même depuis un mois et demi ; il forme à lui seul un état, une société, un monde, — un monde pour le moment borné par Saint-Denis et Clamart, par Saint-Cloud et Vincennes. Au-delà de cet horizon, à ce qu’il paraît, c’est la Prusse campée et immobilisée devant le canon de nos forts.

On croyait que Paris, la ville des plaisirs, des frivolités bruyantes, des élégances amollissantes et des corruptions, mauvaises conseillères, ne résisterait pas à la première sommation d’une armée infatuée de victoires, ou que tout au moins l’opulente cité ne ferait pas pour longtemps le sacrifice de ses goûts, de ses habitudes de bien-être, de son luxe et de ses vanités. On s’est trompé ; Paris s’est fait tout de suite à la vie sévère des sièges, et il s’en est imposé de lui-même toutes les rudesses sans hésitation. Il a fait trêve à ses réunions mondaines, il a fermé ses théâtres sans murmure ; il a vu la cognée abattre les ombrages de ses promenades préférées, de son bois de Boulogne, et il n’a pas songé à se plaindre. S’il faut d’autres sacrifices, qu’on le sache bien, il est tout prêt. Il ne livrera certes pas de lui-même ses monumens aux flammes, il fait ce qu’il peut pour les garantir ; il ne commettra pas une faiblesse pour les sauver du bombardement, si bombardement il y a, et le journal anglais qui nous prévenait si charitablement l’autre jour que nos statues et nos tableaux ne nous préserveraient pas du feu, ce journal, qui est en vérité quelquefois mieux inspiré, le Saturday Review, pouvait se dispenser de ses leçons de philosophie. On fera ce qu’on voudra. Ce n’est pas avec nous, c’est avec la civilisation et l’humanité pensante que les démolisseurs auraient à compter, s’ils pouvaient aller jusqu’au bout de leur bonne volonté de destruction. On croyait au moins, et on l’annonçait avec confiance, que Paris ne passerait pas huit jours sans sombrer dans la guerre civile, que la république enfanterait des discordes, que la ville tomberait d’elle-même, déchirée et meurtrie, aux pieds de son vainqueur. La guerre civile n’a point éclaté du tout ; jamais peut-être il n’y a eu plus d’ordre dans l’éclipse de toutes les lois ordinaires, et s’il y a eu, s’il y a encore d’assez pauvres fanatiques essayant de faire des propagandes agitatrices, ils sont aussitôt submergés dans la patriotique unanimité de la population. On n’a qu’un mot à dire pour les ruiner : ils sont les complices volontaires ou involontaires de l’ennemi. On brûle leurs journaux sur la place publique sans que le gouvernement s’en mêle. Les étrangers se sont moqués souvent de nos fausses espérances et de nos fausses nouvelles. Si les circonstances étaient un peu moins sérieuses, nous pourrions rire à notre tour de ces Prussiens montant sur les hauteurs voisines pour voir de loin la terrible bataille engagée dans Paris, au dire des dépêches expédiées à Berlin. Toutes ces prévisions ont été trompées. Paris tient et tiendra jusqu’à la dernière extrémité ; il tient simplement, virilement, calme, uni, patriote, raffermi par l’outrage d’une implacable agression. Voilà ce que Paris dit à la province sans pouvoir franchir encore les lignes prussiennes, par sa seule attitude, par l’immobilité à laquelle il contraint les armées allemandes ; mais dans les provinces françaises elles-mêmes que se passe-t-il aujourd’hui ?

Ici l’obscurité recommence pour nous, ou plutôt cette obscurité se déchire de temps à autre pour nous laisser entrevoir une certaine confusion, un certain mélange d’incidens douloureux et de faits à demi rassurans, des incursions nouvelles de l’ennemi, et quelques combats honorables, des villes qui résistent avec vaillance comme Châteaudun et d’autres villes envahies. Enfin à travers ce réseau qui nous enveloppe, il y a à certains momens des fissures qui laissent passer quelque éclair, qui maintiennent malgré tout le courant électrique entre toutes les parties de la nation. Le général Bourbaki, s’échappant de Metz, est arrivé à Tours, et il est aujourd’hui, dans le nord de la France, une des épées de la défense nationale qui s’organise ; chaque jour, des levées s’opèrent, des armées se forment, on nous le dit, nous le pensons. Que l’une de ces armées soit déjà prête dans l’est, il le faut bien, puisqu’une avant-garde s’est récemment battue vers Saint-Dié, et, si une bonne fois cette armée de l’est entrait en action dans les Vosges, elle pourrait donner du souci aux états-majors prussiens. Que des forces considérables se concentrent de jour en jour sur la Loire ou sur d’autres points pour s’élancer vers nous, que tout ce qu’il y a de viril en France coure au drapeau, cela ne peut être douteux, et il faut, convenons-en, des circonstances bien étranges pour réunir au service de la même cause tous les partis, toutes les volontés, toutes les expériences et les inexpériences, des républicains, des Vendéens, des constitutionnels, des impérialistes d’hier : M. Gambetta descendant de son ballon pour activer la défense, le général Bourbaki quittant la garde impériale pour aller prendre le commandement de nos conscrits, M. de Charette, le colonel des zouaves du pape, se faisant un honneur de servir à l’avant-garde sous le drapeau de la république. M. Thiers de son côté, après son voyage diplomatique à Londres, à Saint-Pétersbourg, à Vienne, à Florence, M. Thiers, le plus illustre des serviteurs de cette cause du patriotisme, est passé à Tours, où son autorité eût été sans doute grandement utile, plus utile même qu’à Paris, pour pousser et coordonner tout ce travail d’organisation des forces nationales. La France est donc en mouvement, cela est certain. Seulement à quel degré est arrivée cette résurrection militaire de la France, de nos provinces ? Dans quelle mesure et à quel moment précis les armées de secours qui s’organisent pourront-elles combiner leur action avec la défense de Paris ? À quand la délivrance ? Là est encore le doute.

Cependant le temps presse, les Prussiens sont toujours là, le roi Guillaume et M. de Bismarck s’établissent à Versailles comme chez eux, envoyant leurs musiques au tapis vert du parc, et M. Bancroft, le ministre des États-Unis à Berlin, le vieil enfant d’un pays que la France et Lafayette ont aidé à conquérir son indépendance, M. Bancroft écrit au chancelier de la confédération du nord pour le complimenter de « rajeunir l’Europe !… » Oui, c’est ainsi. La France et Paris disputent leur existence au feu et au fer des envahisseurs ; un ministre de la républicaine Amérique fait ses complimens à M. de Bismarck de « rajeunir l’Europe » en dévastant nos villes et nos campagnes, en incendiant de ses obus la bibliothèque de Strasbourg. L’Europe apporte jusqu’ici une sage lenteur à s’apercevoir que ce sont ses affaires qui se débattent autant que les nôtres, que de cette lutte si étrangement envenimée pourraient sortir bientôt des complications de nature à mettre son repos en péril pour longtemps. Voilà en vérité où nous en sommes pour le moment, trois mois après le commencement de cette guerre de 1870, un mois et demi après le commencement du siège de Paris !

N’importe, avant que l’Europe soit « rajeunie » à la prussienne, avant que la France soit ce que M. de Bismarck voudrait la faire, il y a plus d’un combat à livrer encore, il y a du sang allemand à verser pour le plaisir, uniquement pour l’orgueilleux plaisir de ces faiseurs de conquêtes « à cheveux blancs » dont parle M. Bancroft en félicitant la vieillesse de « jouer cette année le rôle le plus important sur la terre. » La Prusse n’est pas au bout de son œuvre, la France n’est pas au bout de ses forces, et chaque jour maintenant, on peut le croire, nous rapproche du moment où la question sera de nouveau engagée sur plus d’un champ de bataille, où les Prussiens à leur tour pourront bien se voir déconcertés dans leurs calculs et trahis par cette fortune de la victoire dont ils ont voulu abuser. Il faut bien se dire qu’après l’effroyable désastre de Sedan et la décomposition où il nous laissait un instant, il y avait une période difficile à traverser, qu’un pays a besoin d’un certain temps, ne fût-ce que de quelques semaines, pour panser de telles blessures, pour se reconnaître, pour refaire ses moyens de défense et retrouver en quelque sorte le fil de sa destinée. Cette période de réorganisation et d’attente que nous traversons en réalité depuis près de deux mois, cette période est dure sans doute ; elle a ses conditions, ses lenteurs qui pèsent quelquefois à l’impatience publique, ses nécessités, dont la plus cruelle est cette séparation prolongée de Paris et de la France qu’on a hâte de voir cesser ; mais elle n’a point été sans profit, puisqu’elle a rendu un retour de fortune possible au prix même de ces épreuves que nous supportons. Le gouvernement nouveau a fait certainement à Paris plus qu’on ne pouvait attendre, et en province il a fait ce qu’il a pu. Paris a donné à la province le temps de se lever pour la défense commune, la province ne manquera point aujourd’hui à Paris. Militairement, c’est le résultat palpable, tout au moins vraisemblable que la marche prochaine des événemens ne fera que dégager de plus en plus sans doute, et ces six semaines de constance nous ont été bonnes en vérité. M. de Bismarck lui-même, de son côté, nous est venu en aide plus qu’il ne l’a cru ; il nous a rendu le plus grand service qu’un ennemi tel que lui pût nous rendre, en nous montrant notre devoir dans toute sa simplicité saisissante et virile, en publiant sur les toits les projets de son âpre ambition, en dévoilant à tous les regards, même aux yeux de ceux qui ne demandent qu’à ne pas voir, la situation respective de la France et de la Prusse dans cette violente lutte. Cette situation, elle se dessinera, elle apparaîtra de mieux en mieux à mesure qu’on s’éloignera des confusions qui ont préludé à cette guerre de 1870. Nous ne pouvons savoir encore bien exactement ce que M. Thiers a fait à Londres, à Vienne, à Saint-Pétersbourg. Quand il n’aurait réussi qu’à rétablir la vérité des choses et des situations, qu’à réveiller des doutes ou des prévoyances endormies, qu’à dégager la politique de notre pays de toutes les obscurités compromettantes, à préparer le terrain de combinaisons nouvelles, il aurait encore sérieusement servi la France.

Il est surtout un fait singulier et obsédant. Est-ce qu’il n’est pas clair aujourd’hui qu’il y a eu sur les commencemens de cette guerre de 1870 un nuage épaissi avec calcul ? C’est maintenant la tactique de M. de Bismarck de prendre les altitudes innocentes d’un homme qu’on a contraint à sortir de ses habitudes pacifiques et à gagner des victoires bien malgré lui. À M. Jules Favre il a dit : C’est la France qui l’a voulu, c’est à la France de payer le prix de la guerre qu’elle a très volontairement déclarée. À l’Europe il a dit et il a répété dans une circulaire du mois dernier : Qu’avez-vous à objecter, que pouvez-vous faire ? L’Europe n’a voulu se mêler de rien quand c’était l’Allemagne qui se trouvait menacée et provoquée ; de quel droit interviendrait-elle aujourd’hui pour ravir à l’Allemagne le légitime prix de ses victoires ? Et la diplomatie européenne s’est trop laissée aller jusqu’ici à répéter en chœur : En effet, c’est la France qui l’a voulu, c’est la France qui a provoqué la Prusse, nous ne pouvons nous mêler de rien. — Eh bien ! oui, c’est à la fois irritant et puéril ; mais c’est ainsi : ce gouvernement tombé, cet empire qui en 1866 n’a su ni empêcher la guerre ni se ménager dans les événemens un rôle conforme aux intérêts de la France, qui, après la victoire prussienne, n’a su ni en prendre son parti ni se mettre en mesure de soutenir les revendications qu’il méditait, qui n’a su que flotter entre des circulaires banales sur la théorie providentielle des grandes agglomérations et des velléités stériles de réorganisation militaire, ce gouvernement, pour dernière habileté, a trouvé le moyen en 1870 de se laisser transformer en agresseur et de se jeter dans une guerre pour laquelle il n’était même pas préparé ! Il est tombé dans le piège, il s’est jeté sur la pointe de l’épée qu’on lui tendait, et le gouvernement s’est affaissé sous le poids de ses imprévoyances avant de disparaître sous le poids de sa défection devant l’ennemi ; c’est vrai, et dans une certaine mesure M. Jules Favre lui-même ne l’a pas nié, la France ne pouvait répudier la responsabilité d’une politique à laquelle elle s’était après tout associée, ne fût-ce qu’en la subissant ; mais allez au fond des choses : est-ce que depuis trois ans la Prusse n’était pas la première à vouloir une guerre dont elle a eu seulement l’habileté de laisser à un autre l’initiative et la responsabilité ?

Cette guerre, cela est bien évident aujourd’hui, la Prusse la méditait, la préparait, parce qu’elle sentait bien que c’était la condition, dangereuse sans doute, mais inévitable, de l’accomplissement de ses desseins d’ambition, et elle ne le cachait que pour ceux qui voulaient se laisser tromper. On peut le voir maintenant par ces lettres si curieuses, si vives, trouvées dans les papiers des Tuileries et écrites par le général Ducrot, qui était alors à Strasbourg, sentinelle avancée et intelligente de l’honneur national. Le général Ducrot, qui se dérobait il y a deux mois, au risque de sa vie, à la capitulation de Sedan et qui est aujourd’hui un des chefs de la défense de Paris, le général Ducrot montrait en 1867 et 1868 autant de sagacité qu’il montre maintenant de vaillante résolution devant le même ennemi. Les Prussiens, dit-on, ont pour lui une antipathie particulière ; nous croyons sans peine qu’ils n’aiment pas plus son épée que son esprit. Ce pénétrant observateur voyait tout : la Prusse toute prête à entrer en campagne avec une armée et une artillerie bien supérieures à tout ce que nous pouvions mettre en ligne, les préparatifs qui se faisaient à Mayence et à Rastadt, les réquisitions de médecins et de vétérinaires s’opérant comme à la veille des hostilités, le travail des espions dans nos provinces, et par une analogie presque prophétique en vérité il rappelait que les Prussiens avaient procédé de même en Silésie et en Bohême trois mois avant l’ouverture de la guerre avec l’Autriche.

Oui sans doute, la Prusse ne voulait et ne rêvait que paix, même lorsque le général de Moltke allait secrètement sur le terrain explorer les points vulnérables de nos frontières, ou lorsque, importuné des dispositions peu sympathiques de la population badoise pour les Prussiens, il répondait : « En vérité, c’est incompréhensible, car ces gens-là devraient comprendre que leur avenir est entre nos mains, que bientôt nous pourrons leur faire ou beaucoup de bien ou beaucoup de mal ! Lorsque nous serons en mesure de disposer de l’Alsace, et cela ne saurait tarder, en la réunissant au grand-duché de Bade, nous pourrons former une superbe province comprise entre les Vosges et la Forêt-Noire, traversée dans toute sa longueur par un beau fleuve, et à coup sûr aucun pays au monde ne se trouvera dans des conditions pareilles de bien-être et de prospérité !… » Ce que le général Ducrot voyait et disait, tout le monde au reste le voyait, même les femmes, surtout celle que le général appelle « l’adorable comtesse, » et qui, revenant de Berlin la mort dans l’âme, lui répétait : « Oui, j’en suis certaine maintenant, rien, non rien ne peut conjurer la guerre, et quelle guerre !… ils se moquent indignement de notre gouvernement, de notre armée… Enfin croiriez-vous que le ministre de la maison du roi, M. de Schleinitz, a osé me dire qu’avant dix-huit mois notre Alsace serait à la Prusse ? » C’était à la fin de 1868. Pendant ce temps des intermédiaires, qu’on mettait en avant, négociaient des entrevues du roi Guillaume et de l’empereur. En public, on parlait de paix, du désir de vivre en bonnes relations avec la France ; dans l’intimité, les gens du roi prenaient un air narquois en disant : « Est-ce que vous croyez à tout cela ?… » C’est vraiment instructif. Voilà comment la Prusse se disposait à être la victime innocente de la plus affreuse et incompréhensible agression !

Et maintenant que le tour est joué, que fait M. de Bismarck ? Sa politique après la victoire de l’armée prussienne n’est évidemment que l’expression du mot de M. de Moltke avant la guerre, ou mieux encore elle n’est que la traduction rigoureuse et palpable de cet autre mot, un des premiers par lesquels il ait signalé sa carrière audacieuse de conquérant : « la force prime le droit ! » De cette guerre qu’il méditait, que l’état-major prussien préparait depuis quatre ans, le chancelier de la confédération du nord veut retirer tout le fruit possible, non plus seulement le fruit naturel, légitime, avouable, mais un fruit proportionné à une ambition croissante, à un orgueil enivré par la victoire. Lorsque la France succombait sous le poids de la coalition européenne en 1814 et en 1815, le représentant de la Prusse d’alors, le prince de Hardenberg, adressait au congrès de Vienne un mémorandum où déjà il réclamait le démembrement de la France comme le prix nécessaire des victoires de l’Europe, de la coopération prussienne. Le prince de Hardenberg demandait, lui aussi, la « clé de la maison » pour l’Allemagne, et il jouait sur ces mots de la puissance offensive et de la puissance défensive. « Lorsqu’une nation a surpassé sa défensive marquée par la nature ou par l’art, disait-il, elle devient offensive et menaçante ; son activité, sa force, sa politique, ses institutions, son esprit national, son opinion publique, tout prend la direction de sa situation géographique, et elle conservera cet esprit aussi longtemps que sa situation géographique restera la même. La France se trouve dans ce cas depuis Louis XIV. » C’est cette politique qui reparaît aujourd’hui avec des redoublemens d’âpreté, avec une opiniâtreté plus impérieuse et plus implacable naturellement, d’autant plus implacable que la Prusse n’a plus à compter avec personne ; c’est la politique que M. de Bismarck déploie sans nul déguisement en racontant à son tour l’entrevue de Ferrières, et qui dans sa brutalité semble presque s’étonner qu’on ne la remercie pas de sa modération. Bien entendu, le chancelier de la confédération du nord ne travaille que pour la paix ; s’il veut nous faire l’amputation de deux provinces, c’est parce qu’il craint que nous ne gardions rancune à l’Allemagne, et que nous n’abusions encore de la puissance offensive. Il parle de tout cela avec la désinvolture d’un victorieux ou avec la satisfaction d’un propriétaire qui se croit tout près de rentrer en possession de son bien.

Pourquoi la France attacherait-elle son honneur aux « conquêtes violentes et injustes de Louis XIV ? » Pourquoi la « restitution » de Strasbourg serait-elle un déshonneur ? — Pourquoi cela ? — Mais en vérité M. Jules Favre le dit avec une spirituelle ironie dans sa réponse à la circulaire du chancelier de la confédération du nord : lorsque M. de Bismarck nous propose de revenir à la situation territoriale que nous avions avant Louis XIV, est-ce qu’il accepterait pour lui-même, c’est-à-dire pour son pays, les conditions de ce temps ? est-ce qu’il accepterait pour « son maître, » pour le roi Guillaume, la petite couronne des princes prussiens de cette époque ? Le roi Guillaume trouverait peut-être que ce n’est pas à ce moment de l’histoire qu’il faut s’arrêter. — Pourquoi la France ne reconnaîtrait-elle pas sa défaite en cédant l’Alsace et la Lorraine ? Reconnaître sa défaite, cela se peut sans doute ; mais M. le ministre des affaires étrangères le dit encore avec autant de noblesse que d’émotion : livrer des provinces, ce n’est pas seulement livrer un territoire, c’est livrer des créatures humaines, c’est trahir des populations vivantes dans leur liberté, dans leur dignité, dans leur nationalité, pour se racheter soi-même, pour se dérober au devoir de défendre jusqu’au bout la patrie française dans son intégrité… La France peut subir les abus de la force, elle ne peut pas donner à ces abus la consécration de sa libre volonté. — Voilà où serait le déshonneur, et M. de Bismarck trouvera encore sans doute que cela ressemble terriblement à une thèse académique, car pour lui son entrevue avec M. Jules Favre a été surtout, à ce qu’il paraît, une affaire académique.

Dans tous les cas, nous ne savons rien au monde de plus éloquent que le contraste de ces deux diplomaties qui se rencontrent un jour dans une maison de campagne pour traiter d’une paix visiblement impossible. L’une de ces diplomaties est la victoire froidement et ironiquement implacable, l’autre est la défaite émue et toujours fière ; la première est l’esprit de conquête dans ce qu’il a de plus violent et de plus retors, la seconde est le sentiment du droit, de l’équité, de l’humanité, parlant sans subterfuge, se produisant avec une sorte d’audace d’ingénuité. Le contraste est étrange, et il était bien impossible de s’entendre, puisqu’on commençait par ne pas parler la même langue ; c’est la force morale se relevant devant la force matérielle et la défiant jusqu’au bout, reprenant ses avantages, disant au vainqueur ce que M. Jules Favre, par une suprême et émouvante révolte de la conscience, dit dans sa dernière circulaire : « J’ignore quelle destinée la fortune nous réserve ; mais ce que je sens profondément, c’est qu’ayant à choisir entre la situation actuelle de la France et celle de la Prusse, c’est la première que j’ambitionnerais. J’aime mieux nos souffrances, nos périls, nos sacrifices, que l’inflexible et cruelle ambition de notre ennemi… » Voilà bien encore une thèse académique, dira indubitablement le chancelier de la confédération du nord ; mais il n’aura pas pour cela mieux réussi à trancher la question, et il s’agit toujours de savoir à qui sera la dernière victoire.

Si M. de Bismarck n’avait eu en vue que la grandeur sérieuse et durable de l’Allemagne, il n’avait plus rien à faire, il avait atteint son but, et on ne voit plus même ce qui pouvait désormais l’embarrasser dans ses desseins ; il touchait à la réalisation des rêves les plus illimités du patriotisme germanique. Après Sedan, tout était accompli pour lui, et de la crise soudaine que ce désastre sans exemple provoquait en France sortait même la possibilité d’une paix qui consacrait les résultats conquis par les armées allemandes. Le gouvernement du 4 septembre l’a bien montré par cette démarche que M. Jules Favre tentait spontanément sous une inspiration d’humanité. Chose plus étrange encore, si la paix eût été conclue en ce moment comme elle aurait pu, comme elle aurait dû l’être, c’est-à-dire dans des conditions de généreuse et large équité, la France eût gardé sans doute dans l’âme une tristesse profonde, longtemps elle eût ressenti le cruel aiguillon de la défaite ; elle n’eût pas gardé contre l’Allemagne ces ressentimens, cette animosité irréconciliable qu’on lui suppose, dont M. de Bismarck s’est fait un argument commode pour justifier ses prétentions, pour pousser à bout sa victoire. Est-ce que pendant bien des années de paix et de civilisation la France a témoigné une amertume quelconque, une hostilité quelconque contre le développement national et libéral de l’Allemagne ? Est-ce qu’elle n’a pas été la première à multiplier les efforts pour créer entre les deux peuples des liens plus étroits d’intelligence et d’intérêts ? Et si depuis quelques années elle s’est montrée plus ombrageuse, plus inquiète, c’est moins contre l’Allemagne elle-même que contre les procédés de ceux qui semblaient tout faire pour brouiller les deux peuples, au lieu de les rapprocher par des satisfactions mutuelles dans un large et puissant système de conciliation. M. de Bismarck a prétendu que nous avions voulu nous venger de Sadowa, qui « ne nous regardait pas ; » il croyait pourtant bien que cela pouvait nous regarder un peu lorsqu’il venait à Biarritz pour le préparer.

Voilà d’où est venu tout le mal. Rendue à elle-même, la France serait revenue bientôt à ses sentimens pour l’Allemagne, elle n’aurait certainement pas tout sacrifié à cette éternelle pensée de représaille dont on se fait un fantôme. Une paix juste et libérale eût été le meilleur moyen de guérir la blessure de notre orgueil militaire cruellement éprouvé. C’est là ce que n’a pas compris M. de Bismarck ; il a laissé passer ce premier moment, et ce qu’il poursuit aujourd’hui, c’est moins la victoire d’une politique sérieuse que le triomphe d’une ambition sans frein et sans scrupules, jouant le tout pour le tout ; mettant ce qu’il appelle la sûreté de l’Allemagne dans l’amoindrissement calculé et implacable de la France, fondant ce qu’il lui convient d’appeler une paix durable sur des haines et des ressentimens inévitables. Au lieu d’être un politique, c’est un destructeur, un conquérant par le fer et le feu, réduit à ne reculer devant aucune extrémité de violence, et offrant à l’Europe, au monde entier, ce spectacle aussi étrange qu’imprévu de la guerre de cent ans, de la guerre de trente ans se reproduisant en pleine civilisation de ce siècle ! Ce sont les mêmes procédés : des villes ouvertes qu’on incendie, des populations qu’on pressure, des malheureux qu’on fusille parce qu’ils défendent leur foyer, des prisonniers qu’on traîne à travers la nuit et sur lesquels on fait feu à la moindre alerte, la justice suspendue sur les pas du vainqueur parce que les juges ont la prétention d’être de leur pays, une capitale dont on croit avoir raison en la plaçant entre le bombardement et la famine, des campagnes dévastées et ruinées. Et à quoi tout cela peut-il conduire ? Il faudra bien en sortir à la fin. Ce n’est pas tout d’avoir un moment la force et d’abuser de la conquête. Il arrive inévitablement une heure où la paix redevient nécessaire au vainqueur autant qu’au vaincu. Comment M. de Bismarck compte-t-il y arriver ? Est-ce qu’il espère conquérir la France et se l’annexer ? Et d’un autre côté quel moyen a-t-il laissé à la nation elle-même de se reconnaître, de se consulter ? Le chancelier de la confédération du nord se figure que la France ne veut que la paix, et il accuse le gouvernement établi à Paris de méconnaître cette volonté, d’ajourner la réunion d’une assemblée parce qu’il veut la continuation de la guerre. Le premier ministre du roi Guillaume n’est peut-être pas le meilleur juge des intentions et du patriotisme de la France ; mais d’ailleurs est-ce qu’il y a eu un moyen de réunir cette assemblée, qui seule effectivement pourrait prendre des résolutions souveraines ? Que seraient des élections faites sous le poids de l’occupation étrangère, sous la pointe de la baïonnette de l’ennemi ? Le prétendu armistice que le chancelier de la confédération du nord se fait honneur d’avoir proposé pour faciliter la réunion d’une assemblée était assurément la plus cruelle des dérisions, de telle sorte que, tout compte fait, au lieu de marcher vers cette paix que se proposent toujours dans leurs entreprises des politiques sérieux, même des conquérans prévoyans, M. de Bismarck n’a réussi qu’à multiplier les impossibilités, à semer des germes d’éternelles haines et d’éternels ressentimens, en plaçant la France dans l’alternative d’une guerre à outrance ou d’une soumission sans conditions et sans durée. Voilà ce qu’il a fait, voilà la situation qu’il a créée ! Il en accepte peut-être légèrement la responsabilité ; mais il ne sera pas le premier conquérant qui, après avoir épuisé les complaisances de la fortune, aura trouvé un jour ou l’autre une Némésis vengeresse dans l’excès de ses prétentions et de ses violences.

La France, nous pouvons bien le dire avec le sentiment triste et fier d’hommes qui ont tout connu, la France est pour les peuples enivrés de succès l’exemple le plus éloquent de ces retours de fortune. Jamais l’Allemagne ne sera plus victorieuse et plus glorieuse que la France ne l’a été ; l’éclat de nos gloires et de nos prospérités d’hier n’est égalé que par l’immensité de nos revers d’aujourd’hui. Notre pays s’est trouvé engagé presque sans s’en douter, sans avoir eu le temps d’y réfléchir un moment, dans une de ces crises qui sont les grandes et formidables étapes de l’histoire, et de jour en jour, il ne faut pas se le dissimuler, cette crise s’aggrave et prend une précision plus terrible en approchant du dénoûment. Plus que jamais c’est le moment de se défendre des illusions comme des faiblesses, des découragemens aussi bien que des fausses espérances. Depuis trois mois, nous n’avons certes pas été gâtés, les coups douloureux se sont succédé ; il y a quelques semaines c’était Strasbourg qui tombait après avoir épuisé toutes ses forces de résistance : aujourd’hui malheureusement, il n’y a plus à en douter, c’est Metz qui vient de succomber. Cerné depuis le 14 août, réduit à lui-même, le maréchal Bazaine a passé deux mois et demi à lutter héroïquement, à renouveler sans cesse les assauts furieux pour rompre le cercle de fer qui l’entourait et se frayer un chemin. C’était impossible, puisqu’il n’a pas réussi, et après tant de combats il a été réduit à plier devant la nécessité cruelle, il a été obligé de se rendre, lui et son armée, faute de vivres et de munitions ; il n’a pu même sauver la garnison de la place, qui aurait pu peut-être se défendre encore. Voilà la seconde armée française qui s’en va prisonnière en Allemagne ! C’était tout ce qui restait hors de Paris de l’ancienne armée régulière. La conséquence grave de la capitulation de Metz, on ne peut pas le méconnaître, c’est que 150,000 Allemands au moins, fixés jusqu’ici autour de la citadelle de la Lorraine, retrouvent d’un seul coup la liberté de leurs mouvemens, et peuvent grossir encore les masses prussiennes répandues en France.

Or dans cette situation quelle est la portée de ce bruit de négociation qui nous revient avec M. Thiers, rentré depuis quelques heures à Paris ? Quel est le sens réel de cet incident diplomatique, signalé officiellement aujourd’hui en même temps que la douloureuse reddition de Metz ? Nous ne voudrions altérer en rien les vrais termes dans lesquels se révèle cet incident. — La forte impression produite en Europe par la résistance de Paris aurait conduit quatre grandes puissances neutres, l’Angleterre, la Russie, l’Autriche, l’Italie, à se rallier à une idée commune. Ces puissances, dit-on, « proposent aux belligérans un armistice qui aurait pour objet la convocation d’une assemblée nationale. Il est bien entendu qu’un tel armistice devrait avoir pour conditions le ravitaillement proportionné à sa durée et l’élection de l’assemblée par le pays tout entier. » Et d’abord il y a un fait à préciser. Ce n’est point du tout M. Thiers qui a demandé à la Prusse le sauf-conduit à l’aide duquel il est rentré momentanément à Paris pour rendre compte de sa mission ; il n’a eu jusqu’à sa rentrée aucun rapport direct avec le chancelier de la confédération du nord. C’est l’empereur de Russie qui est intervenu pour obtenir le sauf-conduit, et il a été appuyé dans cette démarche par les trois autres puissances. Maintenant, cette question de forme écartée, quel est le sens précis, quelles sont les limites et quelles peuvent être les conséquences de cette démarche collective, dont le premier effet est une proposition d’armistice à laquelle les puissances semblent d’ailleurs attacher quelque prix ? Jusqu’à quel point les puissances sont-elles décidées à soutenir leur « idée commune ? » M. de Bismarck se rendra-t-il à cette proposition d’armistice avant que des bases de paix n’aient été précisées ? Mais ces bases, qui pourrait les formuler d’une façon définitive avant qu’une assemblée française n’ait été nommée, et cette assemblée elle-même, comment pourrait-elle être élue avec la liberté qui peut seule donner une autorité souveraine à ses résolutions ? Voilà bien des questions qui s’élèvent à la fois et qui du premier coup provoquent plus d’un doute difficile à dissiper.

Au fond, que cette négociation à peine entrevue soit destinée à prendre corps ou qu’elle s’évanouisse encore une fois, le devoir ne change pas, il reste le même pour tous, pour Paris comme pour la province. Le devoir aujourd’hui comme hier, c’est le dévoûment patriotique, c’est cette union de toutes les volontés qui a fait jusqu’ici notre force et qui est l’honneur de la défense nationale. Ce qui est bien évident surtout, c’est que rien ne peut être interrompu dans le travail défensif qui s’accomplit, c’est que la résolution de combattre doit rester la même. Le gouvernement, en annonçant la triste nouvelle de la capitulation de Metz, ajoute que ce douloureux événement ne peut pas abattre le courage de Paris, qu’il ne doit au contraire qu’exciter une émulation généreuse, le désir d’imiter et de venger ceux qui ont combattu pied à pied pour la patrie. C’est certainement la pensée de la défense, de la population parisienne, et l’énergie patriotique restera invariable, afin que jusqu’au bout il soit vrai que si par hasard la paix était redevenue possible, c’est que la résistance de Paris l’aurait conquise, c’est qu’on aurait pu l’obtenir sans manquer à l’honneur et à la dignité de la France.

CH. DE MAZADE.