Chronique de la quinzaine - 14 novembre 1905

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Chronique n° 1766
14 novembre 1905


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.



14 novembre.


Les incidens, les événemens si l’on veut, se précipitent avec une telle rapidité que ceux qui datent de huit jours sont déjà vieux. Cela rend difficile le rôle d’un chroniqueur : nous tâcherons pourtant de le remplir en nous excusant de paraître donner trop d’importance à des choses qui déjà n’en ont plus. Le point de départ de tout ce qui vient de se passer, et de ce qui se passera peut être encore, est la séance du 7 novembre à la Chambre des députés. Le gouvernement y a eu la majorité : mais cette majorité, dont la droite faisait partie, a semblé anormale, instable, provisoire, et on a vu M. le président du conseil en chercher une autre, l’ancienne, et faire des efforts éperdus pour la retrouver. Un ministre plus impatient que les autres, M. Berteaux, n’en a pas attendu l’effet : il a donné sa démission dans un geste qu’il avait déjà esquissé à deux ou trois reprises antérieures, comme s’il avait voulu s’y exercer pour le jour définitif. Il est sorti avec fracas de la salle des séances, son portefeuille sous le bras ; il y est rentré sans portefeuille, et est allé s’asseoir loin du banc des ministres, sur ceux de l’extrême gauche. C’est de l’éloquence figurée. M. Berteaux une fois dehors, M. Ribot a couru fermer la porte derrière lui, de peur qu’il ne revînt, car c’est encore un geste dont il est coutumier. « Nous voulons, a dit M. Ribot, un ministre de la Guerre qui ne soit que ministre de la Guerre. » Ce vœu, qui serait légitime en tout temps, l’est aujourd’hui plus que jamais. Le moyen le plus simple de le réaliser était de mettre au ministère de la Guerre un général. Comment M. Rouvier ne s’en est-il pas rendu compte ? Comment lui, ministre des Affaires étrangères, n’a-t-il pas compris qu’il fallait, en ce moment surtout, mettre le ministre de la Guerre au-dessus et en dehors des partis ? Il a choisi pour successeur à M. Berteaux, qui ? M. Etienne. Pourquoi ? Pour donner satisfaction au parti radical en lui livrant le ministère de l’Intérieur. Ces dosages de chimie politique, qu’on croit habiles et qui le sont rarement, correspondent mal aux nécessités impérieuses de l’heure présente. La crise ouverte par la sortie de M. Berteaux s’est close par la rentrée de M. Trouillot. M. Berteaux et M. Trouillot peuvent être considérés comme des équivalens politiques, de sorte que le ministère reste le même en apparence, qu’avons-nous gagné ? Rien ! Seulement nous avons perdu M. Berleaux, et c’est quelque chose. Mais nous avons le devoir de raconter comment les choses se sont passées, et il faut pour cela revenir un peu en arrière.

On cherchait une occasion d’attaquer le cabinet. M. Lasies l’a fait naître en portant ex abrupto à la tribune la délicate question des syndicats de fonctionnaires. Délicate, elle ne l’était pas à l’origine, mais elle l’est devenue. On aurait fort étonné, en 1881, les hommes qui ont fait la loi sur les syndicats professionnels, si on leur avait dit qu’elle s’appliquerait un jour aux employés de l’État. Dans leur pensée elle ne devait s’appliquer qu’aux ouvriers : c’est pour eux qu’elle était faite, c’est à eux seuls qu’elle devait servir. Mais il est assez difficile de déterminer où commence et où finit l’ouvrier. En 1848, tout le monde prétendait l’être, jusqu’aux écrivains et aux philosophes, qui se proclamaient ouvriers de la pensée. M. Léon Say a dit un jour spirituellement à la tribune que, dans le monde qu’on nous faisait, la classe privilégiée serait ou plutôt qu’elle était déjà la classe ouvrière, et qu’il voudrait bien en être. La loi de 1884 justifiait cette appréciation. Elle avait pour objet d’accorder aux ouvriers le droit d’association, alors qu’on le refusait encore aux autres citoyens : c’était une exception au droit commun faite en leur faveur. Les syndicats ne sont pas autre chose que des associations d’ouvriers. Lorsque le droit d’association a été généralisé par la loi de 1901, on aurait pu sans inconvéniens supprimer celle de 1884. Il aurait été naturel, en tout cas, que cette loi, en perdant de son intérêt, perdit de son prestige. Mais il n’en a rien été, et on a continué de croire que la loi de 1884 offrait à ceux qui en usaient des avantages exceptionnels. Elle avait d’ailleurs été déjà mise à l’épreuve, tandis que la loi de 1901 ne l’avait pas encore été : son efficacité était incontestable. Cette loi dont les auteurs avaient voulu faire un instrument de paix entre le travail et le capital, entre les ouvriers et les patrons, était devenue en réalité une arme de guerre : elle avait enfanté une multitude de grèves. Avec l’évolution, nous n’osons pas dire le progrès des mœurs publiques, les fonctionnaires n’ont pas tardé à se demander s’ils ne pouvaient pas, eux aussi, s’emparer de la loi de 1884 pour faire des syndicats, et il était facile de prévoir que, lorsque ce droit leur aurait été reconnu, l’imitation de ce qui se passe dans la classe ouvrière irait, un jour ou l’autre, jusqu’au bout : on aurait des grèves de fonctionnaires comme on a des grèves d’ouvriers. M. Rouvier s’en rend fort bien compte. Tous les hommes de gouvernement le prévoient avec lui. Tous ont refusé et refusent aux fonctionnaires le droit de se syndiquer, mais les socialistes et les radicaux-socialistes le leur attribuent. De là le conflit qui s’est élevé, le 7 novembre, entre le ministère et l’opposition. Ce qui rend un peu faible, il faut l’avouer, la ligne de défense du premier, c’est qu’elle a été depuis longtemps entamée sur certains points, et c’est aussi que la loi de 1901 sur les associations a rendu la contestation un peu vaine. — Ne vous syndiquez-pas, conseille le gouvernement aux fonctionnaires ; associez-vous. — Malgré ce que nous avons dit plus haut de la séduction qui s’attache au terme de syndicat, on a quelque peine à comprendre pourquoi les fonctionnaires ne prennent pas le gouvernement au mot, car syndicat ou association, c’est la même chose. M. le président du Conseil, pour justifier sa distinction, a dit qu’un syndical pouvait conduire à une grève, tandis qu’une association ne le pouvait pas. Nous avouons modestement que, plus nous y avons réfléchi, moins il nous a été possible d’en comprendre le motif. Si les associations n’ont pas encore produit de grèves, c’est parce que la loi qui les autorise ne date que de quatre ans, et aussi parce que les syndicats professionnels ont continué de jouir d’une faveur plus grande. Il n’y a d’ailleurs pas entre eux d’autre différence.

On a fait des distinctions entre les fonctionnaires. Il y en a qui sont de simples ouvriers, ce qui est inévitable dans une organisation politique et sociale où l’État est lui-même un grand industriel. M. Rouvier a dit le 7 novembre à la Chambre que, depuis plusieurs années déjà, il avait reconnu lui-même aux ouvriers des manufactures de l’État, des manufactures de tabac notamment, le droit de se syndiquer et de se mettre en grève. Voilà une première brèche au principe que la loi de 1884 ne s’applique pas aux employés de l’État. Mais si elle s’applique à quelques-uns, pourquoi ne s’appliquerait-elle pas à d’autres ? pourquoi ne s’appliquerait-elle pas à tous ? On a dit que les ouvriers des ateliers militaires de l’État, des manufactures d’armes, des arsenaux, ne pouvaient pas en user. Ce n’est pas l’avis des ouvriers maritimes : ils entendent profiter du droit commun. En conséquence, ils se livrent en dehors de leur travail à une propagande anti-militariste effrénée ; ils injurient leurs chefs ; ils attaquent le gouvernement. Ne sont-ils pas de libres citoyens ? Quand ils ont fourni à l’État-patron l’ouvrage pour lequel celui-ci les paie, que lui doivent-ils de plus ? Qui oserait leur interdire d’exprimer leur opinion comme nous le faisons, vous ou moi ? Voilà ce qu’ils disent. M. le ministre de la Marine se débat en ce moment au milieu des difficultés sans nombre que lui crée cet état d’esprit ; il essaie de résister ; puis id cède partiellement ; puis il se reprend. Nous compatissons à son embarras : l’héritage de son prédécesseur est lourd à porter ! La distinction entre les ouvriers qui font des cigares et ceux qui font des fusils et des canons ; bien qu’elle apparaisse comme nécessaire, devient de plus en plus difficile à soutenir. En tout cas, on la maintient de jour en jour avec moins de force, et le moment approche peut-être où on y renoncera. C’est ce que demandent les socialistes et leurs amis radicaux : il n’y aura plus de difficultés, disent-ils, lorsque le gouvernement aura accepté toutes les revendications de ses ouvriers. Les difficultés, en effet, changeront de caractère. Mais celles de demain seront-elles moins graves, moins inquiétantes, moins angoissantes, lorsqu’elles se confondront avec l’affaiblissement de la défense nationale ? Grave question.

Ce n’est pas cependant celle qui s’est posée, le 7 novembre, à la séance de la Chambre : il s’agissait ce jour-là des instituteurs. Il s’agit souvent, trop souvent, des instituteurs : on n’entend parler que d’eux. Malgré tout ce qu’a fait le gouvernement de la République pour améliorer leur situation matérielle et morale, ils ne sont pas contens ; ils demandent toujours davantage. C’est leur droit sans doute ; mais comment l’exercent-ils ? Ils entendent l’exercer à l’exemple des ouvriers, et ils commencent eux aussi à s’organiser en syndicats. Organisez-vous en associations, leur dit-on, doucement. — Non, répondent-ils, en syndicats. Ils y tiennent ; rien ne les en fera démordre. On a pu croire un moment qu’ils se conformeraient sur ce point à l’opinion du gouvernement, puisqu’ils avaient prié M. le ministre de l’Instruction publique de vouloir bien la leur faire connaître : n’était-ce pas s’engager indirectement à l’accueillir avec déférence et à s’y soumettre ? Ils espéraient sans doute qu’un ministre comme M. Bienvenu-Martin leur donnerait gain de cause et autoriserait leurs syndicats ; mais ils se sont trompés. M. Bienvenu-Martin, quelles que soient ses tendances personnelles vers les opinions les plus avancées, est un juriste : il ne pouvait pas méconnaître la loi, ni faire fi de la jurisprudence qui l’a interprétée à diverses reprises et toujours dans le même sens, à savoir que les fonctionnaires qui ne sont pas à proprement parler des ouvriers ne peuvent pas se syndiquer. C’est dans cet esprit que M. le ministre de l’Instruction publique a rédigé l’espèce de consultation qu’on lui demandait. Elle était bien faite, et très propre à éclairer les instituteurs s’ils avaient cherché seulement à être éclairés ; mais c’était le dernier de leurs soucis. Ils voulaient une approbation : ne l’ayant pas obtenue, ils ont décidé de passer outre et ont formé des syndicats. Hâtons-nous de dire que les instituteurs dont nous parlons ne sont qu’une petite minorité ; mais, si on les laissait faire, ils deviendraient probablement bientôt la majorité. Le gouvernement l’a compris : il les a traduits devant les tribunaux correctionnels comme coupables de délits contre la loi de 1884. C’est là-dessus qu’il a été interpellé.

La réponse était facile. S’il y a des fonctionnaires qui sont évidemment de simples fonctionnaires et non pas des ouvriers, ce sent les instituteurs : par conséquent, s’il est vrai que la loi de 1884 est faite seulement pour les ouvriers, elle n’est pas faite pour eux. Telle est la thèse qu’a soutenue M. Rouvier : il a ajouté qu’il n’appartenait ni à la Chambre, ni au gouvernement, d’interpréter la loi, mais aux tribunaux. Les tribunaux étaient saisis : il fallait attendre leur jugement. Les radicaux socialistes s’y sont refusés. D’après eux, la loi de 1884 s’appliquait aux instituteurs comme aux ouvriers, comme à tout le monde, et si on en doutait, si le texte de la loi n’était pas assez clair, ce n’était pas aux tribunaux qu’on devait s’adresser pour l’éclaircir, mais au Parlement lui-même. M. Rouvier avait beau dire qu’il y aurait là une regrettable confusion des pouvoirs ; on lui répondait qu’il n’en était rien, que la Chambre était déjà saisie d’un rapport de M. Barthou sur les modifications à introduire dans la loi de 1884, et qu’il suffisait, après avoir mis ce rapport à l’ordre du jour, d’interrompre les poursuites contre les instituteurs pour concilier tous les intérêts en cause et dégager la situation des obscurités qui l’enveloppent. C’est là-dessus qu’on s’est disputé.

Quel est donc ce rapport de M. Barthou auquel il a été fait si souvent allusion, et que peu de personnes connaissent bien ? Il s’agit, croyons-nous, d’un rapport qui propose au nom de la Commission du travail, le remaniement et la codification de tout un ensemble de lois ouvrières. La question de savoir si les fonctionnaires peuvent former des syndicats y est traitée avec beaucoup d’autres. Comment y est-elle résolue ? Le droit au syndical est reconnu aux ouvriers de l’État. Quant aux fonctionnaires qui ne sont pas des ouvriers, on fait entre eux une distinction. Encore une ! Nous craignons que nos lecteurs ne s’y perdent ; nous craignons de nous y perdre nous-même. La nouvelle distinction n’est pas plus lumineuse que les précédentes. Elle porte sur les ouvriers qui détiennent et sur ceux qui ne détiennent pas une partie de l’autorité publique : les seconds peuvent former des syndicats, les premiers ne le peuvent pas. Ainsi, les agens des postes peuvent-ils former des syndicats ? Non, car ils détiennent et exercent une parcelle de l’autorité publique : ils constatent certaines contraventions sur lesquelles ils font des procès-verbaux. Les instituteurs, au contraire, ne détiennent pas la moindre parcelle de l’autorité publique. Ils ne relèvent pas des contraventions ou des délits commis par des citoyens, mais seulement des fautes dans les devoirs ou dans la conduite des élèves. Ils n’infligent pas des peines, mais seulement des punitions, des pensums, des retenues. Par conséquent, dans le système de M. Barthou, ils devraient pouvoir se syndiquer. Mais M. le président du Conseil n’accepte pas cette conséquence, et nous ne savons pas si M. Barthou l’accepte lui-même. M. Rouvier a dit, en effet, que la règle établie par M. Barthou était incomplète, et qu’il ne saurait reconnaître le droit au syndicat à tous les fonctionnaires qui ne détiennent aucune parcelle de l’autorité publique ; et M. Barthou a déclaré à son tour que sa règle, ou sa « formule, » ne dissipait pas toutes les difficultés. Alors… ? C’était, de la part des radicaux socialistes, une étrange prétention de vouloir tout subordonner à la discussion d’un rapport qui, de l’aveu de son auteur, laissait planer tant d’ombres sur la question. Néanmoins on a décidé qu’on le mettrait à l’ordre du jour et qu’on le discuterait quand on aurait le temps. La discussion en sera certainement intéressante ; mais on aurait tort de l’attendre pour décider que les fonctionnaires en général, et les instituteurs en particulier, ne peuvent pas se syndiquer. M. le président du Conseil a eu raison de dire que le jour où le million de fonctionnaires que nous avons en France pourront s’organiser en syndicats et bientôt se mettre en grève, l’anarchie régnera partout. Au fait, ne commence-t-elle pas déjà à le faire ?

Pour ceux qui regardent un peu plus haut et un peu plus loin que l’incident du jour, la question est plus importante encore que la Chambre n’a paru s’en rendre compte. C’est de sa propre cause qu’il s’agissait. Nous assistons à un déplacement de pouvoir qui s’opère, tantôt par des mouvemens doux et presque insensibles, tantôt par de brusques secousses, mais toujours sans interruption et sans arrêt. Le pouvoir, chez nous, est passé de mains en mains. Il a appartenu longtemps au gouvernement proprement dit, puis aux Chambres, et, à leur tour, les Chambres sont menacées d’en être dépossédées. Elles le sont déjà en partie ; elles le seront complètement le jour où la loi qui émane d’elles sera ouvertement, impudemment, impunément violée par des organisations plus puissantes qu’elles, et ces organisations on les voit se former partout et pulluler sous le nom de syndicats. Bientôt les syndicats diront aux Chambres qu’il faut se soumettre ou se démettre. On peut d’ailleurs faire les deux successivement, et déjà les Chambres se soumettent beaucoup depuis quelque temps. Elles ne comprennent pas que, lorsqu’il refuse de le faire lui-même, le gouvernement travaille pour elles, et que, lorsqu’elles affaiblissent le gouvernement dans cette lutte, c’est à leur propre intérêt qu’elles portent atteinte.

Le spectacle auquel nous assistons est pourtant des plus significatifs. On voit quotidiennement des syndicats, et des agglomérations de citoyens qui veulent en former, professer le mépris, ou, ce qui est peut-être encore pis, le dédain de la loi. Lorsqu’une loi les embarrasse ou les gêne, il faut qu’elle plie, qu’elle se courbe, qu’elle s’efface en attendant qu’elle disparaisse. Aucun retard n’est admis dans l’exécution de ces volontés impatientes, qui sont énoncées par une voix quelconque, la première venue, mais qui sait se faire obéir Des poursuites sont entamées contre des instituteurs : il faut qu’elles soient suspendues. Jusqu’à quand ? Jusqu’à ce que la loi soit changée. C’est l’ordre qui vient du dehors : la Chambre n’a qu’à s’incliner. Si elle ne l’a pas fait le 7 novembre, il s’en est fallu de peu, et qui sait si elle ne le fera pas demain en votant l’amnistie qu’on lui propose ? La majorité du gouvernement a été de près de 80 voix ; mais il y a là, nous l’avons dit, les voix d’une grande partie de la droite, et, si nous ne sommes pas de ceux qui croient qu’il faille négliger ou repousser ces voix, nous sommes bien obligés de reconnaître qu’elles n’apportent pas à un gouvernement républicain une force normale, ni peut-être durable. La Chambre se débande, le bloc lui-même se disloque dès que la question des syndicats se pose. Ce sont les symptômes d’un état général auquel on ne saurait donner trop d’attention, surtout si on les rapproche de ceux qui se manifestent dans le parti socialiste et qui en caractérisent l’évolution. Si nous en avions le temps ou la place, nous montrerions le parti socialiste qui, pendant quelques années, avec M. Jaurès, a cherché ses moyens d’action dans le gouvernement et dans le parlement, se détournant aujourd’hui du gouvernement et du parlement pour les chercher désormais ailleurs. M. Jaurès lui-même, dont le talent oratoire semblait devoir faire un parlementaire impénitent, se convertit à des procédés nouveaux, ceux du socialisme unifié. Cette unification, à laquelle il s’est rallié, ne s’est pas faite par lui, mais par M. Guesde, et ce n’est ni dans les Chambres, ni dans le gouvernement, que M. Guesde a dressé sa tente ; ce n’est pas sur eux qu’il compte pour atteindre son but, qui est la révolution. M. Jaurès n’en a pas un autre ; seulement il se plaisait dans les Chambres parce qu’il les entraînait, et il aimait le voisinage du gouvernement parce qu’il le dominait. Ses amis lui ont reproché de s’y être trop attardé. Il a expliqué alors qu’avant de livrer assaut à toutes les vieilles organisations politiques, il fallait les affaiblir intérieurement et en créer, extérieurement à elles, d’autres pour les remplacer. Ce double travail apparaît assez avancé aujourd’hui pour qu’on passe de la préparation à l’action : de là les procédés nouveaux du parti socialiste. Le discrédit jeté sur les lois, et par conséquent sur les Chambres qui les ont faites, est une manifestation de ces tendances, en partie inconscientes peut-être, en partie réfléchies, mais toujours plus impérieuses et plus victorieuses. Nous assistons au déclin du parlementarisme qui, d’ailleurs, y travaille lui-même avec un déplorable aveuglement. Qu’est-ce qu’un pouvoir qui ne subsiste qu’à la condition de céder sans cesse, et qui prend sur le gouvernement la revanche des humiliations qu’il est obligé lui-même de subir ?

Mais ces considérations touchent peu une Chambre qui vit au jour le jour, et qui n’a plus d’ailleurs qu’un petit nombre de mois à vivre. Dans la question des syndicats de fonctionnaires, elle n’a vu en réalité que la question ministérielle qu’on y avait rattachée, et il ne s’est agi en réalité pour elle que de savoir si M. Rouvier resterait au gouvernement ou en serait renversé. Sa majorité, dont nous avons donné le chiffre, serait très suffisante pour le faire vivre, si le parti républicain ne s’était pas divisé en deux fractions sensiblement égales, de sorte que le moindre poids devait incliner la balance dans un sens ou dans l’autre. Lorsqu’il a formé son ministère, M. Rouvier a déclaré, imprudemment peut-être, qu’il résignerait le pouvoir le jour où il n’aurait pas avec lui la majorité du parti républicain. Les socialistes n’ont pas manqué de crier que, si ce jour n’était pas venu, il était proche et que la chute définitive était inévitable. Rien n’était moins démontré, et il aurait suffi à M. Rouvier d’un peu plus de confiance en lui-même pour maintenir sa situation ; mais il s’est ému, il s’est troublé, il a cru devoir courir après la majorité républicaine qui semblait lui échapper, tandis qu’elle lui serait revenue s’il l’avait attendue de pied ferme ; enfin il est entré dans la voie des marchandages. Il a demandé aux radicaux ce qu’ils voulaient : ils voulaient le ministère de l’Intérieur et ils ont exigé qu’on le leur donnât à la veille des élections. En conséquence, M. Etienne, qui avait montré des qualités réelles dans ce ministère mais qui, pour cela même, ne faisait pas suffisamment l’affaire des radicaux, a remplacé M. Berteaux rue Saint-Dominique. Les destinées de notre armée tiennent à cela ! La première pensée de M. Rouvier avait été de remplacer M. Etienne lui-même par M. Thomson. Nous l’aurions regretté, car M. Thomson a, suivant l’expression consacrée, réussi à la Marine et le moment était mal choisi pour l’en retirer : nos arsenaux maritimes sont à la veille d’une grève : elle vient même d’être proclamée. Mais ce n’est pas pour ce motif que M. Thomson a été maintenu à la Marine ; c’est parce que les radicaux ont prononcé contre lui l’exclusion du ministère de l’Intérieur. Qu’auraient-ils gagné au départ de M. Etienne si M. Thomson lui avait succédé avec les mêmes idées, les mêmes procédés, et peut-être un peu plus d’énergie ? Il a fallu leur donner M. Dubief, qui est un homme doux sur lequel ils comptent. M. Dubief ayant été lui-même remplacé au Commerce par M. Trouillot, le ministère s’est retrouvé au complet.

Mais M. Rouvier avait donné la preuve de sa faiblesse envers les radicaux et les socialistes. Vainqueur le 7 novembre, il a été en réalité vaincu le 11, et par sa propre défaillance. Dès le 9 novembre, il a fait acte de présence au Sénat, et a déclaré fièrement à la haute assemblée qu’il ne resterait pas un jour de plus au pouvoir si elle ne votait pas la séparation de l’Église et de l’État. Tout le monde a compris que ce n’était pas pour le Sénat qu’il parlait, mais pour la Chambre : il voulait rentrer en grâce auprès des radicaux. La manœuvre était peut-être ingénieuse ; elle a semblé ingénue. La séparation ne courait, hélas ! aucun risque au Sénat, où on peut la considérer comme faite : il fallait donc autre chose pour amadouer les mécontens. Alors, M. Rouvier leur a lâché l’Intérieur. En deux mots, voilà toute la crise ministérielle : elle aurait pu mieux tourner.

Les nouvelles de Russie sont de deux sortes. Les unes sont relatives au mouvement réformiste, les autres au mouvement révolutionnaire. Les premières sont bonnes et ne peuvent manquer de produire une impression favorable dans le monde entier comme en Russie, et plus encore, car, en Russie, l’impression reste confuse ; les secondes, malheureusement, sont mauvaises, et il faut s’attendre à ce qu’elles le restent encore quelque temps, car le mouvement qu’on a déchaîné n’est pas de ceux qu’une baguette magique, quelque puissante qu’elle soit, puisse arrêter comme par enchantement. Si toutefois on était juste, on reconnaîtrait, en Russie comme ailleurs, que l’empereur Nicolas a fait, en quelques jours, des concessions telles, qu’il n’est plus permis démettre en doute sa sincérité. Il s’est engagé à fond dans les voies libérales, à regret peut-être, — comment un homme n’éprouverait-il aucun regret en se dépouillant lui-même d’une partie de ses pouvoirs ? — mais avec une intelligence résignée et ferme de ce que la situation lui impose de renoncement et d’abnégation. Les faits parlent si haut et si clair qu’il faut bien faire des sacrifices. Cependant, il est douteux qu’un autre souverain, élevé comme l’a été l’empereur Nicolas et ayant exercé comme lui une autorité absolue, sans limites et sans contrôle, aurait accepté aussi vite et aussi loyalement la loi de la nécessité. Le manifeste du 31 octobre contenait des promesses libérales dont on pouvait craindre, sans être taxé d’un scepticisme excessif, qu’elles ne fussent que des promesses ajoutées à tant d’autres ; mais aussitôt après l’avoir publié, l’empereur a prouvé par des actes décisifs que sa résolution était prise, et qu’il y avait vraiment en Russie quelque chose de changé. Sans doute, on constate, on constatera encore des hésitations et des tâtonnemens ; mais, d’abord, ils ne sont plus imputables à l’empereur, ou du moins à lui seul, puisqu’il a investi le comte Witte de pouvoirs très réels ; ensuite, quels que soient la bonne volonté du souverain et les mérites du ministre, ce serait un miracle sans précédent s’ils trouvaient l’un et l’autre du premier coup la meilleure solution de difficultés si lourdes que des épaules humaines semblent devoir en être écrasées. L’histoire montre qu’une génération expie souvent les fautes de celles qui l’ont précédée, et que des responsabilités lointaines s’accumulent et se concentrent parfois sur quelques têtes innocentes ; mais cela n’est ni équitable, ni vraiment humain, et il l’est bien plus de rendre à chacun ce qui lui revient en personne dans l’œuvre à laquelle il a pris part, à l’heure à laquelle il y est entré.

Tout jugement sur M. Witte serait prématuré : c’est à peine s’il vient de mettre la main à sa tâche. Cependant, dès aujourd’hui, on peut signaler et on doit peut-être admirer le courage tranquille avec lequel il fait face à tant de dangers. Chargé de former un ministère, il s’est adressé d’abord, pour solliciter leur concours, aux hommes le plus en vue du parti libéral constitutionnel ; mais il n’a trouvé de leur part aucun empressement à partager avec lui la responsabilité du pouvoir dans des circonstances aussi agitées. Les uns ont voulu lui imposer des conditions qu’il n’a pas admises, par exemple le suffrage universel pour l’élection de la douma ; les autres ont laissé voir qu’ils aimaient mieux se réserver pour des temps plus calmes, ou du moins plus clairs. M. Witte aurait pu se décourager : il ne l’a pas fait ; il a composé comme il a pu un ministère d’affaires où sa personne reste seule en vue. S’il réussit, il aura tout l’honneur du succès ; s’il échoue, ce ne sera peut-être pas tout à fait sa faute. En tout cas, il aura donné la preuve d’un rare courage moral.

Avant de faire des réformes, qui sont assurément difficiles, et qu’il convenait d’ailleurs de réserver à l’activité de la douma, il devait faire des actes propres à dissiper tous les soupçons sur sa parfaite bonne foi et sur celle de son souverain. En fait de réformes, les seules à réaliser immédiatement sont celles qui ont pour objet d’assurer la pleine liberté des élections et d’en faire sortir une représentation exacte du pays. Le reste viendra ensuite naturellement. Mais il fallait des actes prompts et éclatans pour montrer qu’on entrait dans une ère nouvelle sans esprit de retour, et il ne pouvait pas y en avoir de plus significatifs que ceux qui feraient descendre de la scène les représentans de l’ère passée. M. Witte n’a pas hésité. Le premier qui a disparu a été M. Pobiedonotzef, procureur général du Saint-Synode, dont l’esprit autoritaire, inflexible, réactionnaire et théocratique, a pesé si longtemps sur la Russie. Il n’y a pas eu, pendant les deux derniers règnes, d’autorité égale à la sienne : elle était politique et religieuse, ce qui en doublait la force et aussi le poids. M. Pobiedonotzef n’a pas participé personnellement aux pires scandales du régime ; il se contentait de les couvrir d’un voile sacré auquel il était interdit de toucher. Le principe autocratique était pour lui le premier de tous, ou plutôt le seul, et la moindre idée libérale un virus de corruption dont il fallait débarrasser le corps social par tous les moyens. On a vu où cela a conduit la malheureuse Russie. M. Pobiedonotzef était naturellement haï par les révolutionnaires et redouté par les libéraux. lia fait beaucoup de mal, avec de bonnes intentions sans doute, mais avec une intelligence trop étroite pour pouvoir s’appliquer impunément à la politique. Sa retraite devait être la garantie du gouvernement nouveau. S’il était resté en fonctions, on n’aurait pas cru à la sincérité de l’empereur, ou à l’indépendance de M. Witte. Lorsqu’on a appris, au contraire, qu’il disparaissait, on a commencé à respirer plus librement. Mais ce n’était pas assez : d’autres hommes, dont l’opinion se défiait à tort ou à raison, devaient eux aussi abandonner les hautes situations qu’ils avaient remplies sous un régime condamné. Le grand-duc Wladimir et le général Trépof ont suivi M. Pobiedonotzef dans sa retraite, ou plutôt on leur a donné des fonctions nouvelles où ils n’auront pas à jouer un rôle politique et où ils ne pourront pas entraver le mouvement libéral. Nous ne nous associerons pas à la légère aux jugemens qui ont été prononcés sur eux, sachant trop combien les foules se trompent lorsqu’elles s’émeuvent et se passionnent ; mais il y a des jours où on perdrait son temps à vouloir rectifier les jugemens des foules et où il faut céder à une opinion toute-puissante. Le général Trépof en particulier ne parait pas avoir été l’homme de police qu’on a dépeint comme implacable. Il a annoncé, à la vérité, qu’il maintiendrait l’ordre avec une extrême énergie ; mais, si ses paroles ont été menaçantes et même parfois brutales, ses actes ont été pleins de circonspection et de ménagemens. A lire certaines dépêches, le général Trépof allait mettre Saint-Pétersbourg à feu et à sang. Le sang a coulé, le feu a été mis ailleurs : à Saint-Pétersbourg, un ordre relatif a été maintenu sans violences, et c’est probablement à lui qu’on le doit. Il faisait, au surplus, profession d’être converti aux idées libérales et d’approuver le mouvement qui se dessinait en leur faveur. N’importe, il devait être sacrifié, il l’a été. Il fallait donner l’impression rapide et forte qu’on inaugurait une politique nouvelle, et, dans tous les pays du monde, cela ne peut se faire qu’avec des hommes nouveaux.

Il semble qu’après ces gages donnés par M. Witte, les libéraux, sinon les révolutionnaires, devraient avoir confiance dans le gouvernement et lui accorder quelque crédit ; mais nous ignorons encore ce qu’il en sera. En attendant, le phénomène qui se manifeste aujourd’hui partout est celui que Taine a appelé l’ « anarchie spontanée » pendant la Révolution française. Non pas qu’il faille comparer des situations aussi dissemblables : on risquerait de s’égarer en le faisant. La Russie de 1905 ne ressemble nullement à la France de 1789. Mais il y a des traits communs à toutes les révolutions, au moins en de certains momens, et l’affaiblissement, l’insuffisance, la disparition même des pouvoirs organisés en face de l’émeute sont un de ces traits. Il est même arrivé en Russie, — une note officieuse l’a reconnu et M. Witte y a pourvu par un certain nombre de révocations, — que la police ait fomenté l’émeute. Les forces d’autrefois, les forces de réaction et de compression se défendaient spontanément, instinctivement, contre les forces libérales d’aujourd’hui et de demain. Par malheur, il est résulté de tout cela d’effroyables désordres. On voudrait croire que les massacres d’Odessa et l’incendie de Cronstadt sont des cauchemars sans réalité ; mais, même en admettant qu’il y ait de l’exagération, comme cela semble certain, dans les dépêches qui nous ont raconté ces scènes de meurtre et de destruction, comment douter qu’il n’y ait là cependant une grande part de vérité ? La participation de la police aux désordres est un symptôme d’anarchie après lequel il semble qu’il ne puisse pas y en avoir de pires ; il y en a pourtant et on éprouve une anxiété encore plus vive en apprenant que les équipages de la flotte ont pris part aux incendies de Cronstadt, ou plutôt qu’ils en ont été les auteurs principaux. Il faut toutefois se garder de généraliser. L’esprit de la flotte est mauvais. On le savait déjà par la mutinerie de l’équipage du Kniaz-Potemkine, qui, après avoir assassiné ses officiers, a erré dans la Mer-Noire jusqu’au moment où il a trouvé un refuge dans un port roumain. La révolte de Cronstadt parait provenir d’une impulsion première analogue, mais elle a eu des suites plus étendues. Cependant elle est restée localisée, et les troupes de terre qui ont assuré la répression ont rempli leur devoir avec courage et avec fidélité. Ce sont là des phénomènes d’anarchie. Seule la grève générale a présenté des symptômes de révolution parce qu’on y apercevait un plan concerté et une idée directrice ; mais elle a cessé dès l’apparition du manifeste impérial où on a vraiment vu l’aurore de la liberté.

La situation n’en est pas moins très inquiétante, et notre seule espérance est qu’une crise aussi aiguë ne saurait se prolonger longtemps. Elle a, comme nous en avons déjà fait l’observation, des intermittences aussi imprévues que les explosions soudaines qui y font suite, et cette marche incertaine des choses déjoue tous les calculs, ou ne permet d’en établir aucun. C’est un spectacle tragique de voir un homme seul, M. Witte, faire tête à un pareil orage. La fortune l’a accompagné pendant presque toute sa carrière : puisse-t-elle ne pas l’abandonner aujourd’hui !


FRANCIS CHARMES.

Le Directeur-Gérant, F. BRUNETIERE.

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