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Chronique de la quinzaine - 30 octobre 1905

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Chronique n° 1765
30 octobre 1905


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.



30 octobre.


Nous n’avions pas trop présumé de l’accueil que M. le Président de la République recevrait à Madrid et à Lisbonne. Le roi d’Espagne n’est venu encore qu’une fois à ! Paris ; le roi de Portugal y est venu plus souvent ; l’un et l’autre y ont été reçus et s’y sont conduits en amis de la France. Il n’a fallu que quelques jours, quelques heures, à Alphonse XIII pour faire notre conquête. Mais ce n’est pas lui seulement que nous avons acclamé ; c’est aussi la grande nation dont il est le représentant. L’histoire de l’Espagne a été si intimement mêlée à la nôtre qu’elle en fait partie. C’est d’ailleurs une histoire qui a eu ses jours sombres et tragiques. Que de luttes politiques ! Que de guerres sanglantes ! Que de gloire et de malheurs ! De tous ces souvenirs d’autrefois, il ne subsiste que l’estime mutuelle que les deux nations se sont vouée et le besoin qu’elles éprouvent d’une amitié réciproque. Ce besoin n’a jamais été plus vivement senti qu’aujourd’hui.

Les affaires du Maroc, qui auraient pu diviser l’Espagne et la France, les ont rapprochées au contraire, comme cela arriverait souvent, et non pas seulement entre la France et l’Espagne, si on savait se dépouiller des vieux préjugés pour aller tout droit à la communauté des intérêts. Il y a tant à faire dans le domaine de la civilisation générale que toutes les bonnes volontés peuvent y trouver leur place. Ce qui vient de se passer entre l’Espagne et nous montre qu’un peu de bonne volonté suffit à créer un accord solide. Et quand nous parlons de l’Espagne, nous ne distinguons pas entre les partis politiques qui s’y disputent le pouvoir et s’y succèdent. Hier, les conservateurs étaient aux affaires, et c’est avec eux que nous avons traité : aujourd’hui, les libéraux les y ont remplacés, et nos rapports avec eux sont les mêmes qu’avec leurs devanciers. On a rarement mieux compris que la politique extérieure doit rester indépendante de la politique intérieure, parce qu’elle se rapporte aux intérêts permanens de l’État. Un pays peut changer de ministère et même de gouvernement, il peut être modifié profondément dans sa constitution organique sans que ses caractères, en tant que personne internationale, en soient altérés. Nous ne l’avons pas toujours compris, et tout le monde ne le comprend pas encore chez nous. Nous avons des révolutionnaires qui se croient obligés d’honneur à soutenir la révolution dans le monde entier. Cependant, même parmi eux, l’éducation politique est en progrès, comme le montre l’exemple donné par M. Paul Brousse, président du Conseil municipal de Paris. M. Brousse, après avoir reçu avec une grande courtoisie le roi d’Espagne à l’Hôtel de Ville, est allé à Londres sur l’invitation de la municipalité et n’a pas manqué d’y rendre respectueusement visite au roi Edouard ; puis il a traversé les Pyrénées pour se rendre à Madrid en même temps que M. le Président de la République. Et il n’était pas seul : bon nombre de ses collègues, socialistes, collectivistes, révolutionnaires, l’ont accompagné dans ses voyages. Sans doute, cela lui a valu un blâme des énergumènes de son parti ; mais il n’a pas paru s’en soucier ; il a persévéré ; il a continué. Ce sont là des symptômes qui méritent d’être relevés : ils témoignent chez nous d’une intelligence plus exacte de ce que sont les nations étrangères, et d’un respect plus grand de leur liberté ; ils témoignent aussi d’un esprit moins doctrinaire et plus réaliste dans nos relations avec le dehors.

La continuité de la politique extérieure commence, d’ailleurs, à apparaître partout comme une nécessité. Les déclarations des orateurs libéraux, en Angleterre, montrent que, s’ils arrivent au pouvoir, comme cela est probable, ils n’y changeront rien à la politique de lord Lansdowne. Et ce ne sont pas seulement sir Ed. Grey et M. James Bryce qui en donnent l’assurance ; lord Rosebery lui-même, que ses tendances inclinent plutôt du côté de l’Allemagne que de celui de la France, vient de prononcer un discours, dans lequel il a dit que la continuité d’une politique étrangère de second ordre valait] mieux que la mobilité d’une politique supérieure. Là comme partout, rien n’est plus fort qu’une tradition. Ces considérations nous ont un peu éloignés, en apparence, du voyage de M. le Président de la République à Madrid et à Lisbonne ; mais elles nous y ramènent. Les relations que nous avons inaugurées avec nos voisins, avec tous nos voisins, doivent être durables pour produire tous leurs effets, et la visite rendue par M. le Président de la République aux rois d’Espagne et de Portugal nous plait comme une manifestation éclatante de cette stabilité. Nous n’en raconterons pas les détails, les journaux l’ont fait. Tous ont dit à quel point les journées de Madrid el de Lisbonne ont été brillantes et cordiales. Mais au-dessus de ces fêtes populaires se dégage et s’élève l’affirmation d’une politique, et c’est là ce qui nous touche. Il importe à la France et à l’Espagne que leurs rapports restent ce qu’ils sont aujourd’hui, et que rien ne vienne en troubler la parfaite harmonie.

Nous ne sommes pas partisans d’une politique de races, en ce sens que ce n’est pas dans une communauté d’origine, dont beaucoup d’alluvions diverses ont singulièrement altéré la pureté, qu’il convient, d’après nous, de prendre ses inspirations. La preuve en est, d’ailleurs, dans notre alliance avec la Russie et dans notre entente cordiale avec l’Angleterre. Cependant de vieux biens de famille ont aussi leur force, et si l’union des races ne doit pas être un principe, elle peut être un accident heureux. N’est-ce pas le cas aujourd’hui ? Cette union est une garantie du maintien de l’équilibre et de la paix dans la Méditerranée, qui n’est pas un lac français, comme on l’a dit autrefois présomptueusement, ni même un lac latin, mais dont tous les rivages occidentaux, à l’exception partielle du Maroc, sont peuplés par les races latines, ce qui assure à ces dernières, pourvu qu’elles s’en montrent dignes, un rôle prépondérant dans le progrès que la civilisation est appelée à y faire. Pour cette œuvre, nous devons tous rester d’accord. Le voyage de M. Loubet peut y aider.

Le langage du roi d’Espagne et celui du Président de la République se sont inspirés de ce sentiment. Alphonse XIII a dit qu’il fallait être et rester fort pour être sûr de conserver les bienfaits de la paix, et jamais cette vérité n’a été plus évidente. Nous sommes encore loin du jour où le désarmement pourra être opéré sans danger. C’est bien l’avis de l’empereur d’Allemagne, qui vient de terminer les discours extrêmement énergiques qu’il a prononcés à Dresde et à Berlin par les paroles suivantes : « Donc la poudre sèche, l’épée aiguisée, les yeux vers le but, les forces toujours tendues ! Je vide mon verre à notre peuple en armes, à l’armée allemande et à l’état-major allemand. Hourra ! » L’émotion serait grande si c’était la première fois que Guillaume il tenait ce langage : mais on s’habitue à tout.


Les nouvelles qui, depuis quelques jours, arrivent de Russie, sont de nature à exciter de vives préoccupations. La grève générale menace, si elle se prolonge, d’y devenir rapidement une catastrophe. La Russie est un pays déconcertant pour nous, Occidentaux. Nous avons peine à pénétrer dans l’âme moscovite, à en comprendre les lentes évolutions et les brusques explosions. L’esprit révolutionnaire procède chez nous d’une autre manière : une fois en mouvement, il agit sans discontinuité et se précipite vers son but. En Russie, au contraire, après un effort violent, il s’arrête comme pour se reposer, et on peut se demander si son énergie n’est pas pour quelque temps épuisée. Ce serait toutefois une illusion de le croire. Le travail ne se fait pas à la surface du sol, mais il continue ses progrès en dessous par des voies mystérieuses, qui n’en sont que plus dangereuses, et, après quelques mois d’un silence qui semblait devoir conduire à l’apaisement, une irruption soudaine a lieu de nouveau. Nous avons déjà assisté plus d’une fois à ce phénomène ; nous y assistons une fois encore, et dans des conditions de plus en plus inquiétantes.

Un autre caractère du mouvement a été de se manifester jusqu’ici sous une forme plus anarchique que révolutionnaire. La décomposition était partout, et il en résultait partout des accidens violens et brutaux, mais sans lien entre eux, sans coordination, sans ensemble, de sorte qu’on ne voyait que des commencemens éparpillés sur un grand nombre de points, puis des arrêts si longs qu’on se demandait si ce n’était pas la fin. Aujourd’hui, il n’en est plus tout à fait de même. La grève des chemins de fer et toutes celles qui s’y sont greffées sont évidemment le résultat d’un plan général dont nous ignorons l’auteur ou les auteurs, mais qui n’est pas l’effet d’une génération accidentelle et spontanée. Tout cela, évidemment, a été préparé dans un certain nombre de cerveaux. Les révolutionnaires russes, de plus en plus impatiens après tant de promesses dont ils attendent encore les effets, ont voulu frapper un grand coup d’intimidation, ils ont cherché, ils ont trouvé un moyen d’agir à la fois sur toute la surface du territoire et par là sur tous les esprits. Le choix du moyen ne devait pas les embarrasser longtemps ; le plus efficace, assurément, était d’interrompre les voies de communication ; mais il semblait plus facile de l’imaginer que de le réaliser, et, si on y a réussi, c’est que l’organisation révolutionnaire est plus avancée qu’on ne le pensait. Les ouvriers des chemins de fer ont été secrètement enrôlés, et, un beau jour, sans que rien l’eût fait prévoir, ils se sont mis en grève en demandant quoi ? la diminution de leur travail ? l’augmentation de leurs salaires ? enfin l’amélioration de leur existence ? Non, ils ont, demandé des libertés, le suffrage universel, une constitution, c’est-à-dire des choses dont ils n’ont que l’idée la plus confuse, si même ils en ont une quelconque, et dont ils n’éprouvent que très faiblement le besoin, si même ils le sentent un tant soit peu. Qu’ils aient été un instrument aveugle et docile entre des mains qui se dissimulent, on n’en saurait douter ; mais, certes, l’instrument a une puissance redoutable, et il risque de devenir également malfaisant pour ceux qui en usent et pour ceux contre lesquels il est tourné. Quels sont ces derniers ? Ce n’est pas seulement le gouvernement, c’est tout le monde, et là sont à la fois la force et la faiblesse de cette agitation évidemment ordonnée dans son principe, mais qui reste anarchique dans ce qu’on peut appeler son incidence : elle frappe, en effet, indistinctement tous les citoyens, suspend chez eux la première des libertés, qui est celle de se mouvoir, les menace de la famine, et apparaît à brève échéance comme un cataclysme dans une société où les progrès de la civilisation ont créé des besoins si compliqués, si nombreux, si impérieux. N’y aura-t-il pas une révolte générale contre une révolution qui emploie de pareilles armes, et si, dans quelques jours, le gouvernement opère à son tour par une répression vigoureuse, n’aura-t-il pas l’opinion avec lui ?

Mais une répression n’est pas une solution. Les doutes qu’on avait pu conserver sur la profondeur et sur l’étendue du mouvement se dissipent de plus en plus. A supposer même que l’esprit révolutionnaire se concentre chez un petit nombre de personnes, ces personnes viennent de montrer qu’elles ont des moyens d’action qui portent loin, et c’est une constatation dont il faut tenir compte. On le fait, sans doute ; mais, comme toujours, on le fait trop tard et par des procédés qui révèlent plus de trouble moral que de volonté réfléchie et de sang-froid. Tous les points d’arrêt où la révolution a paru se reposer ont été des répits donnés au gouvernement. En a-t-il profité ? Il serait injuste de dire qu’il ne l’a pas fait du tout, mais il l’a fait insuffisamment. L’initiative impériale s’est exercée en matière constitutionnelle avec une sincérité incontestable, mais avec une efficacité douteuse, puisqu’elle ne doit se produire que dans l’avenir. Il est dangereux de montrer à un peuple une constitution, ou même un semblant de constitution, et de ne pas le lui donner tout de suite. La réalisation immédiate aurait eu du moins l’avantage de l’occuper, tandis que la simple promesse pour un avenir qui reste pour lui indistinct, sinon improbable, l’amène à une étude spéculative où il aperçoit plus volontiers les défauts que les qualités de la constitution qu’on a fait miroiter à ses yeux. On lui a dit qu’elle entrerait en vigueur au commencement de l’année prochaine : son impatience en a été accrue au lieu d’en être calmée. Ce retard n’indiquait-il pas de l’hésitation, compliquée peut-être de l’arrière-pensée de reprendre ce qu’on s’était, au total, contenté de faire espérer ? La marche du gouvernement en Russie n’est pas moins lente, ni moins irrégulière, que celle de la révolution ; mais la révolution va toujours de l’avant, même lorsqu’elle semble immobile ; tandis que, lorsque le gouvernement reste immobile à son tour, on craint naturellement qu’il ne revienne en arrière. Le gouvernement ne comprend pas assez que, dans un temps de révolution, il faut sans cesse occuper les esprits de quelque chose et les tenir en haleine pour les diriger ; faute de quoi, ils s’égarent ou on les égare, et, tout d’un coup, ils grondent et éclatent. Alors on se trouve dans la redoutable alternative de céder ou de réprimer. Réprimer ne sert à rien, c’est toujours à recommencer. Il en est de même de céder, c’est-à-dire de donner trop tard, sous la menace de l’émeute. Encore s’il ne s’agissait que d’une émeute ! On ne sait que trop en venir à bout en Russie. Mais on y est beaucoup plus novice en révolution. Les procédés d’autrefois seraient ici insuffisans : leur effet ne s’étendrait qu’à un petit nombre de jours.

Pour parer à la difficulté du moment, l’empereur a eu ou aura recours, dit-on, à M. le comte Witte, qui était hier président du comité et qui serait demain président du conseil des ministres. Le comité n’était rien ; le conseil peut être beaucoup. Pourquoi n’a-t-on pas fait sortir plus rapidement cette institution des limbes confus où elle s’élaborait ? Il est fâcheux de penser qu’il aura fallu la grève générale pour en déterminer l’éclosion. Quant au choix de M. Witte, il mérite d’être approuvé si on le fait définitivement : mais le fera-t-on ? Les nouvelles se suivent, ne se confirment pas, quelquefois se démentent. Nous ne raisonnons que sur des hypothèses. Quoi qu’il en soit, et quelque opinion que l’on ait sur M. Witte, on ne saurait contester l’importance de ses services récens, ni la perspicacité dont il a autrefois donné des preuves. Il a le coup d’œil clair et la décision prompte. Les événemens qui ont été si cruels pour son pays ont servi sa réputation : il est donc tout indiqué dans les circonstances actuelles pour assumer les responsabilités du pouvoir. Et cependant il n’est ni agréable à son souverain, ni populaire dans le pays : c’est l’opinion qu’on a de sa supériorité qui seule l’impose. Depuis qu’il est rentré en Russie, après avoir traversé la France, où il a été accueilli avec une juste considération et l’Allemagne, où on l’a reçu avec un étalage de triomphe, tous les regards se sont tournés vers lui. Il ne pouvait donc pas échapper aux yeux de l’empereur. Il n’a même pas échappé à ceux des grévistes. Bien qu’il ne fût rien encore, les grévistes se sont adressés à lui, comme s’ils avaient pressenti, nous allions dire devancé le choix de l’empereur. M. Witte leur a donné les meilleurs, les plus sages, les plus fermes conseils. Il a essayé de leur faire comprendre que le gouvernement ne pouvait pas céder à un ultimatum venant d’eux, et que, s’ils continuaient de tenir la population tout entière sous la menace de la disette et du pillage, ils s’exposeraient à une répression sanglante si elle venait de l’autorité militaire, et encore plus implacable si elle venait de la population elle-même, affolée et exaspérée. C’était bien le langage à tenir ; mais nous ignorons encore l’impression qu’il a produite. Il faudra probablement autre chose que des paroles pour interrompre le mouvement gréviste, derrière lequel apparaît si clairement l’action révolutionnaire. M. Witte le sait bien. Aussi annonce-t-on déjà que, s’il en est le maître, il donnera d’une main assez large la liberté de la presse et la liberté de réunion. Il aura raison, non pas que l’exercice de ces libertés, sans préparation, sans éducation préalable, n’ait pas de graves inconvéniens, mais parce qu’il faut faire quelque chose et, comme nous l’avons dit plus haut, occuper les esprits et satisfaire au moins quelques-unes de leurs exigences. Ces exigences sont d’ailleurs légitimes. Le pouvoir absolu a produit de tels résultats en Russie que le moment est venu de le tempérer par quelques institutions de contrôle. Le malheur est qu’on ait attendu une grève révolutionnaire pour faire tout cela. Le malheur est que les grévistes auraient pu répondre aux bons conseils de M. Witte en lui disant que, sans eux, il ne serait peut-être jamais devenu premier ministre. Le malheur est que la volonté impériale, au bleu d’agir dans son indépendance et sa spontanéité, aura eu l’air de ne s’y résoudre que contrainte et forcée. On fait bien toutefois de se résigner à ce malheur, car il pourrait y en avoir de pires encore. Mais les événemens suivent leur cours, et nous ne pouvons que les observer.

Nous le faisons avec les sentimens d’amitié inaltérée que nous avons pour la Russie. Nulle part plus qu’en France, on ne forme aujourd’hui des vœux pour le rétablissement de sa tranquillité intérieure, comme on en formait hier pour la cessation d’une guerre qui avait trop duré et où, désormais, elle épuisait inutilement ses forces. La Russie est notre alliée ; rien de ce qui la touche dans ses œuvres vives ne saurait nous laisser indifférens. La crise qu’elle traverse est arrivée à l’état aigu. Peut-être cela vaut-il mieux, car rien n’est plus dangereux que de s’endormir dans une fausse sécurité. Plus ce sommeil dure, plus le péril augmente, et plus l’inévitable réveil a des sursauts inquiétans. Lorsque la grève aura pris fin d’une manière ou d’une autre, ce sera le moment de faire hardiment les réformes nécessaires. Le comprendra-t-on ?


Chez nous, les Chambres viennent de reprendre leurs travaux : elles sont entrées dans ce qu’on appelle la session extraordinaire, bien qu’elle ait lieu tous les ans et que rien, dès lors, ne soit plus ordinaire. La session d’automne est consacrée à la discussion du budget ; c’est sa raison d’être ; mais il est devenu assez rare que le budget soit voté lorsqu’elle se termine à la fin de décembre, et cela parait devoir être d’autant plus difficile cette année que, les élections d’un tiers du Sénat ayant lieu au commencement de janvier, il faudra mettre le Parlement en vacances trois semaines auparavant. On fera ce qu’on pourra ! Il y aurait un intérêt d’autant plus grand à voter le budget en temps normal, que les premiers mois de 1906 verront une accumulation d’élections tout à fait exceptionnelle. Les échéances constitutionnelles l’ont voulu ainsi. On élira d’abord un tiers du Sénat, puis le président de la République, puis la Chambre des députés, et tout cela dans l’intervalle de quatre ou cinq mois. Une vraie fièvre électorale sévira sur le pays, avec des accès redoublés, qui laisseront peu de calme aux esprits, et n’offriront pas les meilleures conditions pour discuter un budget. Mais qui se préoccupe du budget ? Bien peu de personnes. Avouons que celui de 1906 n’est pas fait pour exciter l’enthousiasme. Il ne contient rien, sauf une augmentation notable des dépenses, et des recettes en partie fictives pour y faire équilibre. Mais n’est-ce pas l’habitude ? Le budget prochain diffère peu de ses devanciers ; c’est un budget d’attente comme eux ; on a pris le parti très sage de laisser en dehors de lui les réformes promises à la démocratie et qui ne sont pas encore réalisées, comme les retraites ouvrières. Il n’est donc pas impossible que ce budget sans intérêt soit expédié assez vite, et sans faire beaucoup parler de lui. L’attention est ailleurs. Elle est, au Palais-Bourbon, à la question politique par excellence, celle de savoir quel sera le sort du ministère, et, au Luxembourg, à la question plus grave encore, mais qu’il faut sans doute considérer comme déjà résolue, de la séparation de l’Église et de l’État.

Le ministère n’est peut-être pas en péril, mais il est menacé. Est-ce par les modérés qui pourraient à bon droit lui reprocher sa composition hétéroclite et ses faiblesses à l’égard d’un de ses membres, M. Berteaux ? Non, c’est par les radicaux-socialistes et par les socialistes qui, le comparant à son prédécesseur, trouvent qu’il ne fait pas aussi bien leurs affaires. Il n’est que juste, en effet, de reconnaître chez lui un effort intermittent pour se dégager de certaines étreintes et s’affranchir de certaines habitudes où M. Combes se complaisait ; mais il y réussit si médiocrement que l’extrême gauche devrait bien lui pardonner ses bonnes intentions. Son insuccès tient surtout à ce qu’il ne sait pas se faire obéir. L’administration, qui dépend de lui aujourd’hui, se rappelle de qui elle dépendait hier et se demande de qui elle dépendra demain. L’ancien ministère lui inspirait, non pas plus de respect, le mot serait impropre, mais plus de crainte et de circonspection que le nouveau, et cette crainte dure encore. Enfin, des préfets et des sous-préfets qui ont reçu autrefois pour instructions, et qui ont pris pour habitude, de se faire les très humbles serviteurs de certains hommes politiques, continuent d’accepter ou de subir leur direction. Quoi de plus naturel ? Pour les affranchir du joug, il aurait fallu au moins les changer de place. Le gouvernement ne l’a pas fait. Aussi, lorsqu’on va en province, on y trouve peu de modifications dans les tendances, ou même dans les procédés de l’administration. Les tendances sont restées les mêmes ; les procédés d’hier s’emploient moins ouvertement ; c’est toute la différence. Les modérés seraient donc en droit d’être mécontens, beaucoup plus que les radicaux-socialistes et les socialistes. Mais ceux-ci se croyaient si bien les maîtres de tout et de tous qu’ils s’indignent des moindres velléités d’indépendance. Leur mauvaise humeur devient de plus en plus agressive. Très certainement, ils essaieront de renverser le ministère : la seule question est de savoir sur quel terrain ils lui livreront assaut. On avait pu croire un moment que la politique étrangère leur fournirait un prétexte ; mais d’abord ils la connaissent mal ; ensuite la détente, peut-être provisoire, apparente néanmoins et sensible qui s’est produite entre l’Allemagne et nous, ne leur permet plus de trouver un argument de ce côté. L’opinion ne les suivrait pas. Il faudra donc trouver contre le ministère des griefs dans la politique intérieure, et cette politique est elle-même si imprécise, si flottante, si indéterminée, que, là encore, il est difficile de découvrir les armes qu’on cherche. On peut accuser des tendances ; les faits manquent pour les caractériser. Il est certain que le gouvernement gouverne peu, qu’il laisse beaucoup faire, et que son rêve serait de pratiquer la neutralité entre les partis républicains : nous l’en approuverions fort si ses agens la pratiquaient en effet. Servir les grands intérêts du pays et laisser les candidats se débrouiller avec les électeurs, ce serait un beau et bon programme. Quoi qu’il en soit, les radicaux-socialistes et les socialistes ne sont pas satisfaits ; ils se plaignent d’être abandonnés, trahis même par le ministère, et, comme ils ont cessé d’être d’accord entre eux, l’avenir électoral les préoccupe. Quelle sera l’expression parlementaire de ces sentimens divers, confus, mais âpres et violens, nous ne saurions le dire. Nous souhaiterions au cabinet actuel d’être toujours menacé, comme celui d’hier, par des gens qui, finalement, voteraient toujours pour lui, et cela pourrait bien arriver si, au moment de livrer bataille, ses adversaires se prenaient à douter de leurs forces. Mais aujourd’hui les intentions des radicaux et des socialistes sont hargneuses, et il faut s’attendre à un retour offensif de ce que M. Combes lui-même appelle modestement le combisme. L’histoire retiendra-t-elle ce vocable ?

Nous avons dit que les radicaux et les socialistes n’étaient plus aussi complètement d’accord qu’autrefois. Ils le sont encore à la Chambre, mais non plus dans le pays. A mesure que les élections approchent, on s’aperçoit que le bloc, le fameux bloc, était beaucoup plus un instrument parlementaire qu’un instrument électoral. Il s’agissait, au cours de la législature, d’exploiter le pouvoir en commun, puisque aucun parti radical ou socialiste ne se sentait assez fort pour l’accaparer à lui seul et s’en attribuer tous les bienfaits. Mais, en face du scrutin, c’est autre chose. Les socialistes estiment qu’ils ont assez compromis et usé les radicaux pour les supplanter dans un grand nombre de circonscriptions, et, naturellement, ils se disposent à le faire. En vain la plupart des radicaux se sont-ils affublés par surcroît de l’épithète de socialistes ; les socialistes sont les premiers à dénoncer ce déguisement et à conseiller aux électeurs de ne pas s’y laisser prendre. Si on veut vraiment des socialistes, il n’y a qu’eux qui tiennent cette spécialité et qui aient la bonne marque de fabrique. En conséquence, ils ont décidé qu’ils se présenteraient dans toutes les circonscriptions où ils auraient quelque espoir de remporter la victoire, que ce fût d’ailleurs contre un radical aussi bien que contre un modéré ou un réactionnaire. La seule question qu’ils consentent à débattre est de savoir ce qu’ils feront au second tour de scrutin. Se désisteront-ils s’ils ont eu, au premier, moins de voix que le candidat radical ? Conserveront-ils le droit de maintenir leurs candidatures si grâce à des coalitions quelconques, ils peuvent encore gagner la partie ? Dans plus d’un endroit, les conservateurs aiment mieux voter pour les socialistes que pour les radicaux. Nous n’examinons pas s’ils ont tort ou raison ; mais le fait est là, incontestable, et les socialistes n’ont pas renoncé à en profiter. S’ils ne sollicitent pas les voix de la réaction, ils les acceptent, pensant qu’elles se purifient en se reportant sur eux. C’est ce qui vient de se passer aux élections municipales de Toulouse, où les socialistes, bien qu’ils n’en disent rien, n’ont certainement pas la prétention d’avoir triomphé avec leurs seules forces. Aussi, quand on leur demande de fixer une règle uniforme pour le second tour de scrutin, répondent-ils qu’ils aiment mieux rester libres d’agir suivant les circonstances locales. Un congrès socialiste se réunit en ce moment même à Chalon pour discuter et résoudre, s’il est possible, ces graves questions de tactique. Mais sera-ce possible ? Si la règle établie est celle du désistement au second tour du candidat qui sera en minorité au premier, il est très probable qu’elle sera dans maints endroits outrageusement violée. De tout cela, il résulte que le bloc s’effrite, et qu’un gouvernement avisé et vigoureux pourrait en profiter pour reconquérir son indépendance. Le nôtre est avisé ; mais personne ne le soupçonne d’être vigoureux. Il ménage également, à la Chambre, les radicaux et les socialistes. Voilà pourquoi la situation parlementaire reste indécise.

Pour ce qui est du Sénat, il n’aura à s’occuper du budget qu’après la Chambre, et, en attendant, il discutera la séparation de l’Église et de l’État. Aucune illusion n’est possible sur le sentiment de l’assemblée, et, au surplus, personne ne s’en fait aujourd’hui ; personne ne doute que la séparation sera votée ; le seul point est de savoir si elle le sera exactement, machinalement, docilement, dans les mêmes termes qu’à la Chambre, de manière que la loi n’ait pas à y revenir et à ce qu’elle puisse être promulguée pour le 1er janvier. Les partisans de la séparation tiennent beaucoup à donner cette étrenne électorale au pays. Ils semblent craignent — le font-ils réellement ? — que la Chambre prochaine ne soit pas aussi entichée de la réforme que l’est celle d’aujourd’hui. Doutent-ils donc du pays, et veulent-ils lui forcer la main ? Mais nous ne reviendrons pas sur des polémiques pour le moment épuisées. Tout ce qu’on peut dire pour ou contre la séparation a été dit, et on aura beau le répéter, l’opinion ou le parti pris de chaque sénateur a peu [de chances d’en être modifié. Eh bien ! si la majorité du Sénat est pour la séparation, qu’elle la vote, qu’elle en prenne la responsabilité. Nous ne lui demandons même pas d’introduire dans la loi beaucoup d’amendemens, car nous ne sommes pas sûr qu’ils en amélioreraient les dispositions dans le sens libéral. Mais on sait comment la loi a été discutée et votée à la Chambre. Le gouvernement n’y a pris que très peu de part, et les efforts quelquefois divergens, quelquefois convergens, de M. Ribot et de M. Briand n’ont pas réussi à en coordonner logiquement toutes les parties. Il serait même facile de relever, dans cette loi, des dispositions évidemment contradictoires. Les règlemens d’administration publique ne feront disparaître ces disparates que si on laisse indirectement et incorrectement le Conseil d’État mettre la main à la pâte législative. Le Sénat aimera-t-il la loi jusque dans ses taches et dans ses verrues, jusque dans ses erreurs de rédaction, jusque dans son incohérence ? La déclarera-t-il intangible ? S’interdira-t-il d’y rien changer, ni un mot, ni une virgule, pour que cette belle œuvre passe à la postérité telle quelle ? Ce serait de sa part une abdication. A quoi sert d’avoir deux Chambres, si l’une renonce à sa part de collaboration indépendante dans l’œuvre commune, et se réduit elle-même à un simple rôle d’enregistrement ? C’est pourtant ce que la commission et son rapporteur, M. Maxime Lecomte, demandent au Sénat de faire. Et pourquoi ? Nous l’avons dit, pour que la loi soit promulguée le 1er janvier. Il paraît que, si elle l’était le 2, toute la vertu en serait évaporée ; tout serait perdu ; le parti républicain aurait manqué à une échéance qu’il s’est fixée solennellement ; ce serait presque une faillite. A nos yeux, tout cela est puéril, et, pour l’honneur du parti républicain, il vaudrait mieux une loi bien faite quelques jours plus tard, qu’une loi mal faite quelques jours plus tôt.

Tels sont les auspices sous lesquels la session s’ouvre, session de liquidation et, en quelque sorte, de fin de bail. Dès le mois de janvier, s’ouvrira l’ère électorale. L’élection du Président de la République dépend des Chambres, mais celle des Chambres elles-mêmes dépend du pays. A lui de se prononcer. S’il est satisfait de la politique qu’on nous a faite depuis quelques années, il le dira. Le malheur, faut-il l’avouer ? est que cette politique n’a pas encore produit toutes ses conséquences, et c’est seulement lorsqu’une politique en est là que le pays est à même de la juger. Le malheur, aussi, est qu’il est alors un peu tard pour le faire.


Francis Charmes.
Le Directeur-Gérant,
F. Brunetière.

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