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Chronique de la quinzaine - 30 novembre 1905

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Chronique n° 1767
30 novembre 1905


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.



30 novembre.


La discussion générale de la loi de séparation a été brillante au Sénat. Il faut savoir d’autant plus gré de leur effort aux divers orateurs qui y ont pris part, qu’ils en sentaient, ou plutôt qu’ils en savaient d’avance l’inutilité, au moins en ce qui concerne le résultat immédiat. Ils ont voulu seulement libérer leur conscience. Nous parlons bien entendu des orateurs opposés à la séparation : on nous permettra de ne pas attacher grande importance aux autres, c’est-à-dire aux représentans du gouvernement ou de la Commission. Si les premiers s’acquittaient d’un devoir, avec force, avec chaleur et avec éloquence, les seconds s’acquittaient d’une fonction, très nonchalamment. La victoire leur était acquise par avance ; ils n’avaient pas besoin de se fatiguer à sa poursuite. Jamais majorité n’a obéi plus docilement à un mot d’ordre. Le mot d’ordre consistait à voter la loi telle quelle, sans y changer un iota, en dépit des défauts que tout le monde y reconnaissait. La discussion, quelque intéressante qu’elle soit, n’est donc qu’une manifestation vaine. Une majorité de 80 voix environ repousse mécaniquement tous les amendemens, même les mieux fondés, et il n’est pas jusqu’à M. Clémenceau, si libre d’allures d’ordinaire, qui n’ait avoué mélancoliquement être « prisonnier de son parti. » On peut parler contre la loi, et il ne s’en est pas privé, mais à la condition de la voter ensuite. Le parti radical socialiste est assez sûr de sa discipline pour permettre à l’éloquence, même la plus caustique, de s’exercer contre le texte de la Chambre. Qu’importe ? Verba volant. Les mots ne sont que des mots, choses légères. Les votes restent seuls.

Il faut avoir un grand courage pour prendre part à une discussion aussi inévitablement stérile. A droite, MM. de Lamarzelle et Las-Cases, M. Ponthier de Chamaillard, M. Riou, d’autres encore l’ont eu avec beaucoup d’éclat. Au centre, M. Charles Dupuy, M. Mézières, M. Gourju, M. Vidal de Saint-Urbain n’ont pas été moins bien inspirés par l’ardeur de leur conviction. Analyser leurs discours nous exposerait à des redites ; mais ces discours étaient nécessaires au Sénat. L’opinion n’aurait pas compris qu’un découragement en quelque sorte préalable eût condamné les adversaires de la loi au silence et à l’abstention. M. Charles Dupuy, en particulier, a parlé avec une grande élévation de pensée et un grand esprit politique. M. Mézières, à propos d’un amendement, a repris la même thèse et lui a donné, avec non moins d’éloquence et de vigueur, des développemens nouveaux. Quant à M. de Lamarzelle, il est sans cesse sur la brèche, combattant pied à pied, éclairant l’un après l’autre tous les détails de la loi avec une attention à laquelle rien n’échappe. Une documentation abondante et précise lui permet de n’être jamais en défaut. Mais il n’y a pires aveugles que ceux qui ne veulent pas voir, et la majorité du Sénat est composée d’aveugles de ce genre. A la Chambre, il n’en était pas de même. Il y avait dans l’assemblée une vie intense. Il s’y formait des courans dans des sens opposés. L’imprévu y jouait un rôle. La raison pouvait y faire des conquêtes, et la passion elle-même y était quelquefois communicative. M. Ribot s’est trouvé sur plus d’un point d’accord avec M. Briand, et la loi est sortie de leurs mains assez sensiblement transformée. Au Sénat, rien de pareil. Le parti pris est irréductible, et aucune parole humaine ne serait assez puissante pour prévaloir contre lui. Que ce soit là, de la part de l’assemblée, une véritable abdication, nul ne le contestera. C’est la première fois qu’on assiste à ce phénomène, et il est fâcheux de le voir se produire à l’occasion d’une loi aussi importante. Mais à quoi bon récriminer ? Après avoir protesté contre le fait, il faut s’y résigner. La loi de séparation est faite : elle l’a été à partir du jour où elle est sortie des délibérations de la Chambre. Quelques esprits, peut-être chagrins, peut-être perspicaces, ne s’en affligent d’ailleurs qu’à demi, car ils ne sont pas bien sûrs que le Sénat, s’il avait modifié la loi, l’aurait améliorée. Qui sait s’il n’en aurait pas fait disparaître quelques-unes des dispositions libérales que la Chambre y a introduites ? Qui sait si cette intangibilité qu’on a donnée au texte de la Chambre n’est pas une garantie relative, et s’il n’y avait pas plus à craindre qu’à espérer de discussions nouvelles, si elles avaient été vraiment libres ? La dignité du Sénat y aurait gagné sans doute : peut-on en dire autant de la loi ?

L’article 4, par exemple, le fameux article 4, n’aurait pas manqué d’être l’objet d’un débat fort ardent, tandis qu’il a été seulement en butte aux critiques de M. Clémenceau, incisives dans la forme, mais en fait inoffensives, puisque l’orateur s’est finalement soumis au mot d’ordre de son parti. Lui aurait-il fait le sacrifice de son opinion, si le parti l’avait exigé ? nous n’en savons rien ; mais le parti ne lui demandait que le sacrifice de son vote, ce qui a permis à M. Clémenceau de s’en donner à cœur joie contre l’article lui-même. Tout le monde en connaît la disposition fondamentale : c’est celle qui transfère les biens des menses épiscopales, des fabriques, etc., aux associations cultuelles formées conformément aux règles générales du culte dont elles se proposent d’assurer l’exercice. Ce transfert doit s’opérer par les soins des établissemens ecclésiastiques actuellement en possession des biens dont il s’agit, c’est-à-dire par l’intermédiaire des menses et des fabriques elles-mêmes. Les juristes discutent pour savoir à qui ces biens appartiennent, et ils concluent le plus souvent qu’ils n’appartiennent à personne, ni à l’État, ni à l’Église ; mais aucun ne conteste qu’ils sont affectés depuis l’origine, et par cette origine même, à l’exercice du culte catholique et aucun ne propose de modifier cette affectation. Il en est naturellement de même des biens affectés au culte protestant et au culte israélite ; la règle appliquée à tous est celle du suum cuique ; chacun garde son bien. Quoi de plus simple ? quoi de plus légitime ?

Sur le principe tout le monde est d’accord : on l’est moins sur l’application. Quelques personnes ont découvert, sans beaucoup de peine, que l’argent étant de sa nature une chose essentiellement divisible pouvait servir à créer des divisions dans l’Église catholique qui ne vit que d’unité, en mettant en opposition les intérêts des « fidèles » avec le respect qu’ils doivent à la hiérarchie et à l’autorité ecclésiastiques. Toute une campagne a déjà été faite dans ce sens ; M. Ferdinand Buisson s’y est particulièrement distingué, et M. Clémenceau l’a portée avec son impétuosité habituelle à la tribune du Sénat. — On a songé au Pape, a-t-il dit, on a songé aux évêques, on a songé aux curés, on n’a oublié que les fidèles, qui pourraient fort bien n’être plus d’accord avec les curés, les évêques et le Pape et réclamer quand même leur part du gâteau. Comment la leur donner puisque les seules associations cultuelles qui pourront y prétendre sont celles qui seront reconnues par les autorités ecclésiastiques préexistantes ? — Et M. Clémenceau dénonce le privilège attribué aux uns au détriment des autres, et l’atteinte portée à la liberté de ces derniers. C’est une singulière conception de la liberté ! Il semble, à entendre M. Clémenceau, qu’il n’y ait pas de liberté religieuse sans argent, et, dans l’espèce, sans l’argent des autres. Que M. Clémenceau se rassure : tout le monde est et demeure libre de former un schisme, et c’est là la vraie liberté : mais ce n’est pas la question. La question est de savoir, comme l’a dit M. Briand à la Chambre, si, en quittant la maison dont la porte reste ouverte à qui veut en sortir, on pourra en emporter les meubles. Il est piquant d’entendre M. Clémenceau invoquer le droit des « fidèles, » juste au moment où ils cessent de l’être, et où cette appellation ne leur convient plus. — Mais, dit-il, tout ce qui vit évolue ; il faut que l’Église catholique puisse évoluer. — C’est possible ; nous ne l’examinerons pas en ce moment ; mais, si l’Église catholique évolue, ce doit être conformément à ses principes propres et à ses règles, qui y placent l’autorité en haut et non pas en bas. S’il s’agissait de l’Église protestante, nous parlerions autrement ; nous ne lui appliquerions pas de force les règles de l’Église catholique : il ne faut pas davantage appliquer à l’Église catholique les règles ou les méthodes de l’Église protestante, et il n’y a pas un protestant libéral qui ne soit de cet avis. C’est pourquoi la disposition la plus heureuse de cette loi malheureuse est précisément l’article 4, en vertu duquel il n’y a d’associations cultuelles catholiques que celles qui sont reconnues par les évêques. Ainsi le veut la vraie liberté, si on admet qu’elle est faite pour les catholiques comme pour les autres. Les autres associations ne sont pas moins respectables, sans doute. Qu’elles se forment en dehors de l’Église quand et comme elles voudront : on leur doit pleine et entière liberté. Seulement, comme elles ne sont pas catholiques, on ne leur doit pas l’argent des catholiques. Nous sommes un peu honteux d’avoir à dire de pareilles choses, mais il faut bien le faire pour remettre un peu de lumière dans une question qu’on a obscurcie à plaisir. Si le schisme n’est pas assez puissant pour vivre de ses propres ressources, tant pis pour lui : ce n’est pas une raison pour qu’il pille l’Église dont il se détache, après avoir élevé autel contre autel.

La question des associations cultuelles est la plus délicate qui se pose à l’occasion de la séparation de l’Église et de l’État ; mais elle deviendrait bien plus délicate encore, et même quelque chose de plus, si on se servait artificiellement et artificieusement de ces associations pour introduire dans l’Église catholique des germes de division, germes qu’on s’appliquerait ensuite à développer et à multiplier jusqu’à détruire l’Église elle-même. Est-ce là ce que veut M. Clémenceau ? Il ne l’a pas dit ; peut-être n’a-t-il pas osé le faire ; mais c’est évidemment à quoi il tend. Il a énuméré les trois résultats qui, d’après lui, découleront d’une loi mal faite. L’a-t-il fait bien clairement ? Qu’on en juge.

Ces trois résultats sont, dit-il : « d’abord de consacrer légalement une orthodoxie ; en second lieu, de fragmenter le privilège total du Concordat en une poussière de sous-privilèges agglomérés au profit de l’Église romaine ; et, en troisième lieu, de donner une garantie à l’organisation politique d’autorité romaine contre notre régime de liberté. » On se demande ce que veulent dire exactement ces formules qui ont quelque prétention à la rigueur scientifique. Un seul point se détache en pleine lumière : M. Clémenceau tend à constituer, d’évolution en évolution, une Église catholique qui serait séparée de Rome, ce qui est un non-sens et une contradiction dans les termes. De ces trois résultats, nous ne prenons pour le moment que le second, parce qu’il nous fournit, en y faisant un choix, des termes expressifs pour faire comprendre ce que serait l’Église rêvée par M. Clémenceau. « Oui, on aurait fragmenté le privilège du Concordat en une poussière de sous-privilèges ; » et dans cette poussière, où le bloc actuel de l’Église catholique se serait complètement émietté, on le rechercherait bientôt en vain. Il en aurait disparu. Si les associations cultuelles, multipliées par la concurrence qu’elles se feraient les unes aux autres en vue de se disputer des biens matériels, devaient aboutir à cette dissolution de l’Église, nous serions les premiers à conseiller aux catholiques de repousser des présens funestes et de renoncer à constituer, pour les recueillir, des associations cultuelles. Heureusement il n’en est rien. M. le ministre des Cultes a été hésitant et faible dans l’interprétation qu’il a donnée des articles 4 et 8 de la loi ; cependant il a donné la bonne, à savoir qu’il n’y aura pas d’associations catholiques en dehors de celles que les évêques auront reconnues. M. Clémenceau l’a accusé d’avoir, en parlant ainsi, mis les associations entre les mains des évêques, et du Pape, et c’est la vérité. Mais, ne l’eût-il pas fait, que la loi l’aurait fait à sa place, et on sait que, devant les tribunaux, un texte de loi a une autre autorité que les paroles d’un ministre ou d’un rapporteur. Or le texte voté est suffisant sur ce point. En vertu de l’article 4, complété, mais non pas modifié par l’article 8, il n’y a d’associations catholiques que celles qui sont conformes aux règles générales du culte. Ce n’est pas là, comme le soutient M. Clémenceau, un privilège accordé à ce culte, ni une consécration donnée à une orthodoxie : c’est une reconnaissance de ce que ce culte est en fait et par conséquent en droit, tout aussi bien que le culte israélite ou le culte protestant. L’État, en se séparant de tous les cultes, les laisse tels qu’ils sont et n’a pas à se préoccuper de ce qu’ils peuvent devenir sous le régime nouveau. Cela ne regarde plus qu’eux.

En terminant son discours, M. Clémenceau a répondu très loyalement à une interrogation tacite qu’il sentait dans l’esprit de ses collègues : ce discours n’était-il pas un exercice académique puisque tous les argumens en étaient dans un sens et la conclusion dans l’autre ? — Je vote par discipline, répétait M. Clémenceau ; je me soumets au mot d’ordre ; mais je ne me dissimule pas que cette loi que nous faisons « au petit bonheur » sera, pour le pays républicain, une déception. — Cela signifie que M. Clémenceau, tout en votant la loi, ne la regarde pas comme définitive et qu’il commence dès aujourd’hui une campagne en vue de la changer. — Je la vote, a-t-il avoué, parce que je suis pris dans un étau dont il m’est impossible de me dégager, parce que je suis prisonnier de mon parti. — C’est une attitude nouvelle de sa part : autrefois, il ne se laissait prendre dans aucun étau, il y prenait les autres, et il serrait fortement. D’où lui vient cette complaisance ou cette faiblesse ? C’est, dit-il, qu’il veut un certain résultat et qu’il accepte la partie du résultat qui lui est aujourd’hui donnée. Mais pour accepter, pour réaliser et encaisser la partie, il ne renonce pas au reste, il ne renonce pas au tout.

Qu’est-ce à dire ? On nous avait répété, et on répétera sans doute aux élections prochaines que la loi de séparation met irrévocablement fin aux longs démêlés entre l’Église et l’État. Les voilà séparés ; ils ne se connaîtront plus, ils ne se verront plus ; ils seront munis l’un à l’égard de l’autre de l’anneau de Gigès : comment dès lors pourraient-ils se rencontrer encore et se heurter ? Et on a célébré sur un ton dithyrambique l’âge de paix religieuse où nous allons entrer grâce à ce divorce voulu par l’un des deux conjoints et imposé à l’autre, mais dont leur liberté, leur dignité et leur indépendance communes profiteront également. En sera-t-il ainsi ? Nous ne l’avons jamais cru, et si nous l’avions fait, M. Clémenceau, qui, même dans sa soumission temporaire, ne renonce pas à être l’enfant terrible du parti, aurait dissipé notre illusion naïve. Non, la lutte ne sera pas finie entre l’Église et l’État ; elle continuera dans des conditions pires, il n’y aura plus entre les deux puissances un tampon qui servira, comme le Concordat dans le passé, à prévenir ou à amortir les coups qu’ils se porteront mutuellement. Nous remercions M. Clémenceau d’avoir dit tout haut ce que tant d’autres pensent tout bas : la loi de séparation ne finit rien ! Que deviendraient les radicaux, que deviendraient les socialistes s’il en était autrement ? Ils resteraient en face de leurs programmes à réaliser, bien qu’irréalisables, sans avoir rien désormais pour y faire diversion. Les querelles religieuses étaient si commodes pour cela ! Il suffisait de les susciter par un coup de clairon strident, et tout le reste était provisoirement oublié. On ne songeait plus qu’à dissoudre des congrégations et à chercher quelque mauvaise querelle au Pape : cela dispensait d’autre chose ! Qu’y a-t-il eu de plus vide, de plus creux, de plus stérile, au point de vue des grands intérêts du pays, que le long ministère de M. Combes ? Et pourtant M. Combes a fait figure dans le monde ; il a eu l’air d’un personnage. Comment croire que les radicaux, manquant d’idées ou n’en ayant que d’embarrassantes pour eux, se priveront d’un pareil élément de succès personnel ? La guerre religieuse, petite ou grande, est si facile, si commode ! Elle exige si peu d’invention ! Elle est d’un effet immédiat si sûr ! Y renoncer serait une folle imprudence. M. Clémenceau n’y renonce pas. Il annonce déjà des combats, des joutes, des tournois nouveaux. Que deviendra donc ce grand apaisement qu’on nous avait promis ? Nous n’y avions pas cru, c’est vrai, mais d’autres avaient pu y croire, et on jurera demain au pays qu’on le lui a définitivement assuré. Le croira-t-il ? C’est alors qu’il éprouvera la grande déception dont M. Clémenceau l’a menacé. Seulement, les élections seront passées et, pour le moment du moins, le tour sera joué.

Il faut parler franchement : la séparation, non pas dans l’esprit de tous ceux qui la votent, mais dans l’esprit de ceux qui la font voter, a pour objet de déchristianiser la France, et surtout de la décatholiciser. Elle n’est qu’une étape à laquelle on ne s’arrêtera pas dans cette entreprise de longue haleine. L’article 4 de la loi respecte le principe catholique : cela suffit pour qu’on lui en veuille, pour qu’on le condamne, pour qu’on en propose déjà l’abrogation. L’assaut n’est encore qu’indiqué ; mais c’est une manière de le préparer. On montre dans la loi le point principal qui doit y servir de cible. Tel est le plan. Réussira-t-il ? Cela dépend de tant de circonstances incertaines qu’il est impossible de le dire : mais le but et le moyen sont évidens. Ils consistent à dissoudre l’Église catholique et à rompre son unité, en excitant entre les associations cultuelles la cupidité des biens matériels. Le débat, à la Chambre, avait déjà donné cette impression : elle a été confirmée, au Sénat, par le discours de M. Clémenceau. C’est là qu’est le danger de demain, danger pour l’Église sans doute, mais aussi pour l’État qu’on expose à de nouveaux et à d’incessans conflits, et surtout pour le pays auquel on promet la paix et la liberté religieuses, alors qu’on lui prépare le trouble, le schisme et la guerre. Mais qu’importe ? Tout cela, nous l’avons dit, ne deviendra manifeste qu’après les élections.


La crise politique qui couve en Angleterre depuis quelque temps a failli éclater, ces jours derniers, d’une manière non pas imprévue, mais soudaine. On pouvait tout prévoir du dissentiment profond qui existe entre M. Balfour, chef du cabinet, et M. Chamberlain que, pour emprunter une expression à notre langue parlementaire, nous appellerons un unioniste dissident. Les choses pouvaient continuer d’aller aussi longtemps que MM. Balfour et Chamberlain feraient semblant d’être d’accord sans l’être ; mais c’était une de ces situations dont le moindre incident devait révéler le malentendu, et l’incident vient de se produire avec l’éclat que M. Chamberlain met volontiers dans toutes ses manifestations. Il y a entre lui et M. Balfour opposition de caractères aussi bien que d’opinions. Il est véhément, impatient, emporté, tandis que l’autre est souple, enveloppé et fuyant. Tant qu’a vécu lord Salisbury et qu’il a exercé réellement le pouvoir, ces deux hommes, si différens, pouvaient se concilier en apparence sous l’influence d’une autorité supérieure, mais après lui, il était difficile qu’ils ne se brouillassent pas. Le premier conflit venu devait produire entre eux cet effet, et M. Chamberlain, qui s’est séparé autrefois si alertement de M. Gladstone, ne devait pas ménager beaucoup plus M. Balfour. Ce dernier est le chef du ministère ; mais il en était, lui, l’homme le plus agissant. Ils devaient fatalement se séparer. Ils l’ont fait sans rompre tout de suite et en sauvant les apparences ; mais le jour était proche où les apparences elles-mêmes seraient sacrifiées, et où se manifesterait la réalité des faits, des situations, des sentimens. On pouvait croire, toutefois que M. Chamberlain, après avoir repris son indépendance personnelle, attendrait les élections qui ne devaient plus tarder beaucoup, avant de soumettre au pays son programme à l’encontre de celui de M. Balfour. Il a préféré une rupture immédiate, qui devait rendre les situations plus nettes et les attitudes plus tranchées. C’est assez sa manière. Il a donc adressé une véritable provocation à M. Balfour. A partir de ce moment, les jours du ministère et de la Chambre étaient comptés, et même assez étroitement.

Voici l’occasion qu’a saisie, ou qu’a fait naître M. Chamberlain, après en avoir négligé quelques autres. M. Balfour venait de prendre la parole à Newcastle, pour prêcher avec insistance la concorde entre les unionistes : il la jugeait avec raison indispensable à la solidité déjà ébranlée du parti, et encore plus à celle du ministère. Mais la concorde, la conciliation, la cohésion, M. Chamberlain n’en voulait plus ! Il la recommandait encore lui-même, il n’y a pas longtemps, par des déclarations dont le souvenir trop récent aurait pu embarrasser un autre que lui ; mais ce sont là choses dont il ne s’embarrasse guère ; nul homme d’État anglais ne néglige plus les transitions. Au discours de M. Balfour à Newcastle il a répliqué avec sa coutumière énergie d’accent. « Il faut, a-t-il dit, une politique d’action. Vous ne devez pas tolérer que la minorité timide et sans courage de votre parti vous démonte et vous affaiblisse, Aucune armée n’a jamais été victorieusement conduite au feu quand elle a confié sa direction au plus infirme. Je dis qu’il ne faut pas marcher au combat avec une épée émoussée, uniquement pour satisfaire les scrupules de ceux qui tiennent surtout à ne pas se battre. »

Il y a dans ce morceau un luxe de vigueur qui n’était peut-être pas indispensable à M. Chamberlain pour se bien expliquer ; mais il ne fait pas les choses à demi. Le tort impardonnable de M. Balfour, — impardonnable aux yeux de M. Chamberlain, — est de n’avoir pas accepté intégralement son programme fiscal, son grand projet de protectionnisme impérialiste, tandis que son tort aux yeux de quelques autres, et même de beaucoup, est de l’avoir accepté en partie, au risque de créer une équivoque qui ne donne à personne une salis-faction complète. Sans doute, en prenant cette attitude intermédiaire, M. Balfour a prolongé la durée de son ministère ; il a retardé l’agression à laquelle M. Chamberlain vient de se livrer contre lui ; mais c’est probablement le seul avantage qu’il a retiré d’une tactique dont son ancien collègue, devenu son adversaire, a dénoncé avec tant de dureté le caractère un peu flottant. Nous ne reviendrons pas aujourd’hui sur le dissentiment qui s’est produit entre M. Chamberlain et M. Balfour : les élections prochaines, en mettant au premier plan la question fiscale, nous donneront l’occasion naturelle d’en parler de nouveau. Pour le moment, le fait saillant est la rupture entre les deux hommes, c’est-à-dire le déplacement de la majorité parlementaire. Le ministère actuel a débuté après les élections dernières, sous l’égide de lord Salisbury, avec la plus écrasante majorité qu’il y ait eu dans l’histoire de l’Angleterre : qu’en reste-t-il maintenant ? Il est difficile de croire que cette catastrophe ne soit pas due, en partie, à quelque défaut de caractère chez M. Balfour ; nous ne disons pas d’intelligence, car il y en a peu qui soient aussi éclairées et aussi cultivées que la sienne ; mais son intelligence est celle d’un philosophe qui, après les avoir recherchées, a trouvé les bases de la croyance un peu incertaines, et qui a apporté dans sa politique quelque chose du doute général qu’il avait dans l’esprit. Avec des qualités de premier ordre, il n’a pas eu assez de parti pris pour un homme d’État. De là est venue à M. Chamberlain la pensée de le remplacer, ou de le supplanter, et il l’exécute.

Toutefois, le ministère ne disparaîtra pas immédiatement : ceux qui l’ont cru se sont trompés. Il y mettra moins de hâte, et plus de convenance et de dignité. Mais on ne se trompe pas en croyant qu’il ne peut guère aller au-delà de quelques semaines, ou d’un petit nombre de mois. M. Balfour l’a réuni pour délibérer sur la résolution à prendre, sauf à l’exécuter un peu plus tôt ou un peu plus tard. Deux solutions se sont trouvées en présence. La première, la plus naturelle, celle qui s’offre tout de suite à l’esprit et que les précédens recommandent, consiste à dissoudre la Chambre et à faire appel au pays. La seconde consisterait pour le ministère à se démettre, et à laisser à un cabinet libéral le soin de procéder aux élections. Il semble, au moment où nous écrivons, qu’on n’ait encore rien arrêté définitivement, et peut-être faut-il voir dans cette indécision suprême une nouvelle preuve d’irrésolution chez M. Balfour.

Il y a un autre côté de la question : les libéraux ne se montrent nullement empressés de recueillir le pouvoir avant d’avoir une majorité pour l’exercer : ils regardent même, non sans raison peut-être, la démission du cabinet conservateur comme une manœuvre contre eux, manœuvre adroite et qu’ils doivent déjouer. Il est commode pour le cabinet conservateur de se dérober par une démission prématurée au jugement du pays sur sa politique, jugement sur lequel personne n’a de doute et qui sera certainement défavorable ; mais le parti libéral a, dans l’affaire, un intérêt opposé. Il est fort en ce moment dans l’offensive : il le serait peut-être moins dans la défensive, et on comprend qu’il ne veuille pas changer sa position. Si le cabinet conservateur disparaît avant les élections, l’ardeur de l’attaque contre lui sera inévitablement diminuée : on ne pourra plus invoquer sa responsabilité puisqu’il en aura lui-même avoué le poids trop lourd. Alors, les électeurs auront une inclination naturelle à demander compte au parti libéral de ce qu’il fera au pouvoir, plutôt qu’au parti conservateur de ce qu’il y a fait. Les rôles seront intervertis. Si le parti libéral était absolument d’accord sur tous les points de son programme et si ce programme était d’avance intégralement accepté par le pays, cette interversion n’aurait pas grand inconvénient ; mais il n’en est pas tout à fait ainsi ; le parti libéral est plus uni et par conséquent plus fort lorsqu’il attaque que lorsqu’il se défend. En France, les choses se passeraient autrement : un parti serait toujours enchanté d’arriver au pouvoir pour faire les élections. Il se proposerait d’exercer sur elles cette forte pression administrative à laquelle tant de nos députés doivent leur présence au Palais-Bourbon. En Angleterre, les élections ne sont pas pures de toute corruption, loin de là ! mais ce n’est pas la corruption administrative qui y domine. Les partis n’y comptent que sur eux-mêmes : à ce point de vue, les mœurs de nos voisins sont meilleures que les nôtres. Au surplus, qu’on procède aux élections avec un gouvernement libéral ou avec un gouvernement conservateur, les libéraux auront la majorité ; c’est seulement une question de plus ou de moins ; question d’ailleurs importante pour l’avenir. Les conservateurs, qui ont su si mal gérer la majorité qu’ils avaient après les élections dernières, aiment à croire et à dire que celle des libéraux sera trop faible après les élections prochaines, et bientôt trop divisée pour subsister longtemps. Ils se trompent peut-être ; l’avenir seul nous éclairera à cet égard. Quoi qu’il en soit M. Chamberlain et M. Balfour vont poser leur candidature à une succession éventuelle, et qu’ils déclarent prochaine. Dans tous les camps, la lutte sera très ardente, et elle sera encore plus intéressante, car les questions qui y seront agitées sont de celles qui influent pendant de longues années sur l’avenir d’un pays.

Que le ministère conservateur de M. Balfour disparaisse demain ou après-demain, nous lui devons un salut très sympathique. La politique intérieure de nos voisins Anglais ne regarde qu’eux ; nous l’envisageons comme une chose objective et sans y prendre parti. Mais il n’en est pas de même de leur politique extérieure : elle a pour nous un intérêt très direct. Nous en parlons en ce moment d’autant plus à l’aise que tous les journaux et tous les orateurs libéraux ont répété à qui mieux mieux que la politique extérieure du gouvernement conservateur avait l’assentiment de l’opinion tout entière et que, quoi qu’il arrivât, elle serait maintenue. L’Angleterre, heureux pays ! a la bonne fortune que tous les partis y sont d’accord sur la politique étrangère qu’il convient d’y suivre, notamment envers la France. Le rapprochement qui s’est fait avec nous n’a rencontré jusqu’ici qu’un critique un peu sévère, lord Rosebery : encore n’en a-t-il critiqué que les modalités. En dehors de lui, la forme et le fond en ont été l’objet d’une approbation unanime. Dans ces conditions, nous n’avons à craindre aucun changement d’orientation. Quel que soit le successeur de lord Lansdowne, il suivra la même politique que lui. Mais cela ne nous empêche pas, au contraire, de rester reconnaissans au titulaire actuel du Foreign Office d’y avoir introduit cette politique et d’y avoir persévéré comme il l’a fait. Il en a d’ailleurs été récompensé par la justice de l’opinion. Les autres ministres ont été discutés, contestés. On a attaqué, par exemple, la réforme scolaire du cabinet conservateur. Seul lord Lansdowne a échappé à la critique qui s’est exercée si vivement sur quelques-uns de ses collègues, et on peut dire sans craindre la contradiction qu’il a été, dans ces derniers mois, au milieu de tant de causes d’affaiblissement qui s’exerçaient sur lui, la principale force du ministère. C’est ce qui nous fait envisager avec une pleine confiance la continuation de nos bons rapports actuels avec l’Angleterre. Ils ne sont pour rien dans la crise qui vient de se produire : elle n’influera pas sur eux.


Le roi de Portugal a été pendant quelques jours l’hôte de la France, à Paris. Nous nous sommes félicités de sa présence parmi nous ; elle nous laissera des souvenirs durables et elle resserrera encore les liens de sympathie qui existent depuis longtemps entre les deux pays. La visite que nous a faite le roi dom Carlos, en retour de celle qu’il avait reçue de M. le Président de la République, a été une occasion de rappeler le passé du Portugal, et tout ce qu’il a fait autrefois pour répandre dans le monde la civilisation européenne. Il a été grand par l’intelligence et par le cœur, et il l’est resté, M. Loubet ne pouvait pas aller à Madrid, sans pousser son voyage jusqu’à Lisbonne : il s’est rendu avec empressement à l’invitation amicale qui lui en a été faite. Quant au roi dom Carlos, il est venu plusieurs fois à Paris pendant ces dernières années, et il y reviendra encore, nous l’espérons bien. Il y trouvera toujours l’accueil qui est dû à sa personne, et au représentant d’un pays que nous avons toujours aimé.


FRANCIS CHARMES.


Le Directeur-Gérant,

F. BRUNETIERE.

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