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Chronique de la quinzaine - 14 septembre 1837

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Chronique n° 130
14 septembre 1837


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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14 septembre 1837.


La dissolution de la chambre des députés qui approche, et dont l’ordonnance ne peut tarder à paraître, a vivement occupé les esprits pendant cette quinzaine. Au nombre de ses conséquences prévues est une création de pairs dont nous parlerons tout d’abord, parce qu’elle précédera sans doute l’ordonnance de dissolution, ou du moins la réunion des collèges électoraux. La pairie, en effet, ne se recrutant plus par elle-même au moyen de l’hérédité, il faut bien que le gouvernement supplée d’année en année aux vides que la mort, les maladies, l’âge et ses infirmités font dans ses rangs. À la veille d’élections générales, une création de pairs est opportune, en ce qu’elle jette un nouvel élément dans la chambre haute, au moment où la seconde chambre est aussi sur le point de se renouveler, et de plus en ce qu’elle permet d’assigner une honorable retraite à quelques vétérans de la carrière représentative. On cite parmi les hommes qui doivent être promus à la pairie : MM. le général Durosnel, le général Tirlet, le général Meynadier, Odier, François Delessert, Kératry, Bignon, Rouillé de Fontaine, de Vandeul, Bessières, Joseph Périer Dans une autre catégorie se trouve M. Aubé, ex-président du tribunal de commerce de Paris, membre du -conseil-général de la Seine, et que ses services ont placé au premier rang des notabilités municipales. Il est, en outre, question de plusieurs généraux qui ne font pas partie de la chambre des députés, et dont les noms figureraient convenablement dans la chambre haute. Nous croyons aussi que M. Casimir Delavigne était sur cette liste ; mais on assure qu’il a refusé.

Tout le monde se prépare donc aux élections prochaines, le gouvernement, les partis, les ambitions individuelles. De tous côtés, chacun calcule ses chances. Le ministère interroge ses préfets ; les partis font la revue de leurs forces, lancent des programmes, essaient de former des comités, proposent des alliances ; les candidats, et ils sont nombreux, travaillent les électeurs, cherchent des amis, comptent les suffrages dont ils se croient assurés. Néanmoins tout ce mouvement, qu’on prendrait de loin pour quelque chose, n’existe réellement qu’à la surface du pays. Le pays lui-même est calme, satisfait du présent, sans inquiétude pour l’avenir. Ses dispositions envers le pouvoir sont bienveillantes et raisonnables ; il y a dans les esprits confiance et sécurité. Les intérêts matériels qui ont repris le dessus et qui absorbent une grande partie de la nation électorale, se montrent plus exigeans que les passions politiques dont ils tiennent la place ; rien n’annonce que les élections doivent donner de graves embarras au pouvoir, et on ne saurait guère, dans l’état actuel de la société, imaginer de circonstances où cette crise nécessaire dans la vie des gouvernemens représentatifs ait chance de se passer plus doucement.

Est-ce que les partis auraient donné leur démission ? Non, certes ; ils existent, ils parlent tous les jours au pays par la presse ; ils en appellent tous les jours à l’opinion publique des nombreux mécomptes qu’ils ont essuyés depuis sept ans. Mais ils sont évidemment beaucoup plus faibles que le pouvoir ; ils n’ont pas de symbole commun ; ils ne peuvent s’accorder, ni sur le but, ni sur les moyens ; ils se rendent mutuellement responsables des avantages que le gouvernement s’est assuré, et se reprochent à l’envi leur esprit d’exclusion et d’intolérance. L’attitude de l’opposition trahit en effet, depuis quelques jours, la gravité des embarras qui l’assiègent, la profondeur des dissensions qui l’affaiblissent, et, par-dessus tout, le manque, aujourd’hui bien constaté, d’un cri de guerre commun, au nom duquel elle puisse raisonnablement espérer que le pays s’émeuve et se passionne.

Voyez le parti légitimiste qui a pris les devans et lancé le premier son programme, sous l’inspiration malheureuse de quelques prétendus habiles, maintenant désavoués par le plus grand nombre des leurs. Unanimement repoussé par toutes les nuances de l’opposition libérale, il a sacrifié en pure perte ses doctrines politiques, renié en vain son passé, caché son drapeau, sans réussir à enrôler personne sous le drapeau étranger qu’il arborait. Son programme n’est pas seulement une faute, c’est une abdication et l’aveu d’impuissance le plus clairement formulé que ses ennemis aient pu désirer. En vérité, ce serait perdre le temps à plaisir que d’en aborder la démonstration sérieuse, et nous ne nous croyons nullement obligés de l’entreprendre. Mais, il faut le dire, c’est une étrange folie que celle de gens qui, après avoir gouverné la France pendant quinze ans, la croient assez oublieuse pour lui offrir en leur nom et comme leurs doctrines de gouvernement, tout le contraire de celles qu’ils ont appliquées pendant ces quinze ans par des instrumens divers et avec tous les moyens imaginables de mettre en œuvre d’autres théories politiques, s’ils en avaient eu. Les carlistes ont des regrets, des affections, des espérances, que la France nouvelle est bien loin de partager. Il n’y en a pas un qui, pris isolément, ne s’en fasse gloire. Pourquoi donc le parti tout entier les dissimule-t-il comme autant de crimes, quand il agit collectivement et en sa qualité de parti, si ce n’est parce qu’il n’a pas foi en lui-même et qu’il craindrait de n’être pas compris en parlant sa propre langue ? Et voilà pourtant, ce que les journaux légitimistes, je me trompe, deux sur quatre, prônent comme un chef-d’œuvre de tactique et d’adresse au milieu de la risée universelle ! Les autres élémens de l’opposition n’ont pas eu jusqu’ici beaucoup plus de bonheur. On a initié le public à un projet de comité central qui se serait formé à Paris, sous les auspices d’hommes éminens, pour diriger les élections. On a prononcé quelques noms, de ceux qui figurent au premier rang, soit dans la presse opposante, soit sur les bancs de la gauche dans la chambre des députés. Il a été aussi question de manifeste électoral, de devise à prendre, de bannière à planter au milieu du champ de bataille ; et puis, un beau matin, tout s’est trouvé rompu. Les journaux se sont remplis de récriminations fort aigres, de violentes accusations, d’amers et méprisans sarcasmes. Pour tout dire enfin, et pour résumer toute cette querelle en deux hommes qui personnifient deux systèmes, M. Odilon Barrot n’a pas voulu siéger auprès de M. Garnier-Pagès. Il y a donc maintenant aussi loin de l’opposition du compte-rendu aux combattans du cloître Saint-Méry, que de la majorité de Casimir Périer au camp ultrà doctrinaire qui a pris pour drapeau le Journal de Paris.

Dans l’état d’affaiblissement où sont les partis, quelle sera, quelle doit être l’attitude du gouvernement ? Comment s’exercera son influence ? de quel coté penche-t-il ? où sont ses préférences et les candidats selon son cœur ? Pour répondre à ces questions, il faut d’abord se demander où le ministère du 15 avril a trouvé sympathie, force et faveur dans la dernière session, quels y ont été ses adversaires, quels y ont été ses amis ; car il est bien évident que tous ceux qui l’ont, non pas supporté, mais soutenu, doivent être de nouveau désirés et rappelés par lui dans la chambre prochaine, pour y former sa majorité, la majorité sympathique et ferme dont il a besoin. Eh bien ! c’est dans l’appui des deux centres qu’il a trouvé sa force. Le centre gauche échappait de plus en plus au gouvernement ; le ministère du 15 avril l’y a rattaché. Quant au centre droit, il lui est resté presque tout entier, moins un petit nombre d’hommes de passion, aux yeux desquels le bien change de caractère, quand il n’est pas fait exclusivement par eux et pour eux. A l’exception de ces quelques hommes, vingt ou trente, qui le lendemain de la formation du ministère du 15 avril lui ont jeté le gant et se sont précipités dans une opposition violente, le reste du centre droit s’est montré bienveillant et juste envers le gouvernement. Le ministère, en effet, ne se présentait pas moins comme ministère de fusion entre les élémens divisés de l’ancienne majorité, que comme ministère de conciliation ; et ce caractère, il l’avait par lui-même, et, pour ainsi dire, indépendamment de ses actes. Les hommes et les partis sont ainsi faits, que toute combinaison ministérielle parle d’elle seule, et que l’une sépare, tandis que l’autre rapproche et confond. C’est de cette dernière nature qu’était la combinaison Molé et Montalivet, la meilleure possible dans l’état où se trouvaient le pays et la chambre, parce qu’en apaisant l’irritation évidente des esprits, elle donnait à l’ordre toutes les garanties nécessaires, parce qu’elle ne jetait pas le gouvernement tout d’un côté, comme l’eussent fait d’autres combinaisons, et parce qu’elle rétablissait un équilibre dérangé que celles-ci eussent entièrement rompu. « Aujourd’hui donc, peut et doit se dire avec raison le cabinet du 15 avril, que cet équilibre est rétabli par mes soins, le gouvernement prendra-t-il l’initiative, et se donnera-t-il spontanément la tâche de le rompre au profit d’un des centres. » Pour continuer ce raisonnement, le ministère suivra-t-il le conseil que lui donnent quelques-uns de ses amis ? Nous ne le pensons pas, s’il veut rester fidèle à son origine, car il ne se croit pas seulement du centre droit ; et si dans les élections prochaines il portait exclusivement d’un côté toutes ses préférences et le poids de l’influence légale du gouvernement, il ferait un acte peu politique, il faut le reconnaître, et déplacerait de lui-même son point d’appui, au risque de se mettre à la merci d’une section de la chambre qui ne l’aurait pas adoptée complètement. En tenant, comme il l’a fait jusqu’à présent, la balance égale entre les deux fractions de l’ancienne majorité du cabinet Périer, le ministère peut espérer qu’il la reconstituera dans son intégrité, à peu de chose près, et nous savons que c’est là son ambition. Mais pour cela, rien ne l’empêche de tendre une main amie à tous les hommes modérés que sa présence au pouvoir invite à s’y rallier, et qui ont même besoin d’un ministère tel que lui pour se rattacher au gouvernement ; car, si tout le monde arrive insensiblement à ce qui dure, les amours-propres demandent qu’on leur ménage la transition, et elle se fait surtout par des administrations qui parlent moins du passé que de l’avenir, de combats que d’organisation, qui ne brandissent point sans cesse l’épée après la victoire, et ne forcent pas les gens à une confession publique de leurs torts avant de les admettre dans le temple.

Le bruit courait, depuis quelque temps, que M. le comte Molé avait poussé très loin une seconde négociation de mariage pour une des princesses filles du roi. Nous croyons qu’on peut maintenant le féliciter d’un second succès, et que le mariage de la princesse Marie avec le duc Alexandre de Wurtemberg est aujourd’hui une certitude. Le duc Alexandre avait passé récemment une dizaine de jours au sein de la famille royale, et on l’y avait dignement apprécié. Il appartient à une branche de la maison régnante de Wurtemberg, et par sa grand’mère, à la famille royale de Prusse. Son père, général en chef au service de Russie, où il a dirigé toutes les communications de l’empire avait épousé une princesse de Saxe-Cobourg. Lui-même est général-major de cavalerie au service russe, et sa sœur a épousé le duc régnant de Saxe-Cobourg, frère du roi Léopold et de la duchesse de Kent. Ce mariage resserre les liens qui unissent la France à plusieurs des maisons souveraines de l’Allemagne, et c’est une preuve nouvelle de l’heureuse impulsion donnée à nos relations diplomatiques par M. Molé.

M. le duc de Nemours s’est embarqué à Toulon, pour l’Afrique. L’expédition de Constantine aura donc décidément lieu, et les négociations pour la paix que l’on disait reprises avec Achmet-Bey, ou ne l’ont pas été, ou à peine renouées se sont rompues de nouveau. Nous ne le regrettons pas ; nous aimons mieux que la paix soit faite sur les murs de Constantine, et imposée par une armée victorieuse, aux conditions qu’il nous plaira d’y mettre. Un peu de gloire en Afrique ne nuira point à la France, au milieu du repos de l’Europe, et nous vaudrons davantage aux yeux des Arabes, quand nous leur aurons donné une nouvelle preuve de notre force. La cause d’Alger, si compromise par toutes les incertitudes de nos systèmes, y gagnera beaucoup ; et si Achmet-Bey est battu, comme nous n’en doutons pas, si nous entrons dans sa capitale, dussions-nous même ne pas la garder, ce sera un évènement qui retentira jusqu’à Tlemcen, au sein du divan de l’empereur du Maroc, et dans les conseils de Constantinople. Avec des Barbares, il faut faire le plus souvent de la force. Commencez par être forts, et soyez ensuite justes et modérés, pour que votre justice et votre modération ne soient pas perdues, pour qu’elles ne soient pas interprétées comme des preuves d’impuissance, et pour qu’on ne se croie pas tout permis contre vous. Voilà le conseil que nous donnerons au gouvernement, sans nous embarrasser d’ailleurs et avant de nous occuper du système qu’il peut vouloir appliquer en Afrique, car ce sont des questions entièrement distinctes. Aussi l’expédition de Constantine nous satisfait-elle dans l’intérêt de notre prépondérance en Afrique, persuadés comme nous le sommes que le gouvernement n’a rien négligé pour la faire réussir.

Nous aurons en effet, dans la province de Constantine, vingt mille hommes disponibles, tant pour l’expédition que pour l’occupation des points intermédiaires entre Constantine et Bone, et pour la défense de cette dernière place. Tous les préparatifs sont faits sur une grande échelle et dans de larges proportions. Le ministère, qui les avait poussés très loin pendant les négociations, les a complétés depuis la rupture. L’armée ne sera plus exposée, comme l’année dernière, à manquer de vivres ; un matériel considérable est accumulé à Bone, à Guelma, au camp de Medjz-Hammar, et l’artillerie sera commandée par le premier des généraux de cette arme, le lieutenant-général Vallée.

Au reste, il n’y a rien de trop dans toutes ces mesures. Ce n’est pas à un méprisable ennemi qu’on doit avoir affaire, et à moins que les habitans, fatigués de la tyrannie d’Achmet, ne nous en ouvrent les portes, Constantine ne sera pas enlevée d’un coup de main. Achmet y a fait de grands travaux ; ses redoutables alliés, les Cabaïles, lui sont restés fidèles, et peut-être la population arabe, incertaine sur nos intentions pour l’avenir, n’osera-t-elle se déclarer pour nous. Mais au moins le bey de Constantine en sera réduit à ses propres ressources et à celles de la province dont il est maître, sans recevoir du dehors un appui matériel et moral qui aurait doublé ses forces. La position prise à Tunis par l’escadre française aux ordres du contre-amiral Gallois, préviendra toute tentative de débarquement de la part des Turcs, et tout changement préjudiciable à nos intérêts sur la frontière orientale de la régence ; car ce n’est pas seulement contre les Arabes d’Abd-el-Kader et les Cabaïles d’Achmet que nous avons à défendre notre conquête, mais encore contre la Porte ottomane, qui renouvelle ses protestations à chaque instant et ne perd pas une occasion de revendiquer ses prétendus droits.

L’année dernière, un peu avant la chute du ministère de M. Thiers, une démonstration était devenue nécessaire pour protéger notre allié, le bey de Tunis, et empêcher quelque folle entreprise de la Porte sur l’ancienne régence d’Alger. On devait croire que, suffisamment avertie par cette épreuve, la Porte s’abstiendrait d’un nouvel essai de ses forces, et ne nous demanderait pas une seconde leçon. Et cependant elle a encore une fois cédé à de perfides conseils, et forcé le gouvernement français, son allié, à prendre contre elle la résolution éventuelle d’un nouveau Navarin, s’il le fallait. C’était pourtant une bien dure extrémité que celle-là, et c’eût été une rude atteinte portée au système de statu quo et d’immobilité, qui, est dans les affaires d’Orient, celui de l’Angleterre et de la France. Pour nous, en applaudissant à l’énergie de la résolution, nous aurions vu avec peine que l’exécution en devint nécessaire, et nous préférons de beaucoup que la seule attitude prise par la France ait conjuré un double danger.

Si nous avions pu conserver quelques doutes sur l’influence dont émanait le projet de la Porte, un article récent de la Gazette d’Augsbourg les aurait levés. Dans cet article, qui porte un cachet tout russe, et ne s’adresse qu’aux aveugles passions du divan, on cherche à mettre en contradiction les actes et le langage des deux cabinets qui surveillent et gênent le plus les ambitieux projets de la Russie en orient. On fait observer que ces deux cabinets ont, à plusieurs reprises, empêché le sultan de rétablir son autorité en Syrie contre son insolent vassal, le pacha d’Égypte, et que M. l’amiral Roussin est revenu à Constantinople avec la stricte mission de maintenir à tout prix un statu quo humiliant et ruineux pour l’empire ottoman ; et enfin pour dernier trait, ce qui trahit toute l’intention de l’article, on ajoute qu’au reste la valeur des protestations amicales de la France envers le sultan va être mise à l’épreuve ; qu’une expédition est partie pour Tunis, chargée d’y opérer la destitution d’un pacha infidèle ; que le sultan verras bien si la France, qui se dit son alliée, entend lui laisser les mains libres, et lui permettre de rétablir son autorité comme et où bon lui semble.

Ainsi voilà pourquoi l’influence de la Russie pousse le sultan à une folle et dangereuse entreprise, c’est-à-dire pour river ses fers, pour avoir le droit de lui répéter que la France est son ennemie, et pour le forcer à se rejeter, plus souple, plus docile que jamais, entre les bras de son puissant et désintéressé protecteur ! Que si, dans une collision possible entre les deux escadres, la flotte turque avait été anéantie, c’eût été à Saint-Pétersbourg un double triomphe. Mais c’est déjà quelque chose que d’avoir prévenu le relâchement de l’alliance consacrée par le fatal traité d’Unkiar-Skelessi, alliance contre nature, et qui ne se peut maintenir qu’à force d’expédiens, de machiavélisme, de menaces secrètes et de caresses publiques.

Les dernières nouvelles de l’Italie sont plus rassurantes. L’ordre se rétablit en Sicile, et il n’a plus été troublé dans les Calabres ni dans l’Abruzze. Mais en Sicile, des exécutions nombreuses et de grandes rigueurs ont signalé la présence du général del Carretto, ministre de la police, et investi parle roi de pouvoirs extraordinaires pour comprimer la révolte. Le général del Carretto a parcouru les principales villes et s’est même avancé dans l’intérieur de l’île, avec de forts détachemens de troupes, qui n’ont éprouvé de sérieuse résistance nulle part. Le châtiment de la révolte a été prompt, cruel, impitoyable. Comme partout, la présence ou la crainte du choléra avait servi de prétexte aux plus coupables excès, il a été facile de confondre les délits politiques avec des désordres et des actes de férocité ignorante et sauvage, que doit punir toute société civilisée, et de les envelopper dans la même répression. Néanmoins l’ensemble et la portée réelle des évènemens qui eut lieu sont restés couverts d’un voile que la diplomatie étrangère n’a pas elle-même complètement percé, pas même la diplomatie de l’Autriche. Ce qu’il y a de certain, c’est que la mission du général del Carretto s’est prolongée au-delà du terme qu’on lui avait d’abord assigné et que l’ordre ne s’est rétabli qu’au moyen de rigueurs dont il ne nous appartient pas d’apprécier la nécessité et de présenter la justification. Le général del Carretto est revenu inopinément à Naples, il y a quelque temps, sans doute pour y faire connaître au roi les résultats obtenus et l’éclairer complètement sur la situation du pays. Il n’est resté que vingt-quatre heures à Naples, et il est aussitôt reparti pour la Sicile, d’où son retour définitif n’était attendu que pour dix ou quinze jours après. On croit qu’il sera contraint d’y laisser beaucoup de troupes, ce qui dégarnira peut-être trop la partie continentale du royaume ; mais on n’y aperçoit pas de symptômes menaçans.

Le cabinet de Vienne n’aura donc pas l’occasion d’intervenir dans l’Italie méridionale. Le désirait-il, comme l’ont fait supposer pendant quelque temps les publications alarmantes de la Gazette d’Augsbourg ? Il est permis d’en douter, quand on pense aux immenses embarras et aux complications redoutables qui en eussent été infailliblement la conséquence. M. de Metternich ne l’ignorait pas ; et si des représentations lui avaient été faites, si des avertissemens lui avaient été donnés sous quelque forme et par quelque voie que ce pût être, fût-ce même par l’intermédiaire de la presse française, il n’aurait pas dû s’en étonner. Le gouvernement français a ses nécessités politiques, comme le gouvernement autrichien a les siennes, et nous croyons les unes plus importantes que les autres au maintien de la paix en Europe.

L’Autriche prétend vivre en bons rapports avec la France. Elle en a certainement besoin pour imposer à la Russie, et pour que sa politique ne soit pas entièrement absorbée par celle du cabinet de Saint-Pétersbourg. D’où vient donc que nous la trouvons partout sur notre chemin, à Turin comme à Naples, pour nous attirer, de la part de ces faibles gouvernemens, des mesures hostiles et des refus blessans ? C’est l’Autriche qui, dans l’intérêt de ses bateaux à vapeur de Trieste, empêche le gouvernement napolitain d’admettre les nôtres dans ses ports comme vaisseaux de l’état ; c’est l’Autriche qui, dans une question à peu près pareille, nous fait opposer, par le cabinet de Turin, une mauvaise volonté inconcevable et d’interminables lenteurs, grace aux préventions de M. de la Marguerite. Il serait cependant de meilleur goût de renoncer à toutes ces tracasseries, si l’on veut réellement vivre avec nous en bonne intelligence, et si c’est loyalement que l’on rend hommage à la sagesse et à la modération du gouvernement français.

L’Espagne continue à présenter un déplorable spectacle. Tout y est confusion, impuissance et désordre. Les massacres et les révoltes militaires ont cessé ; mais on y est et l’on se croit toujours à la veille de nouveaux troubles, parce que l’ordre, imparfaitement rétabli, ne repose sur aucun fondement solide. L’assemblée des cortès et le nouveau ministre restent divisés, et se renvoient de l’un à l’autre la tâche difficile de sauver la patrie et la liberté. Les faibles ressources pécuniaires que le gouvernement s’est procurées à grand’peine ont servi à calmer l’exaspération des soldats, aigris par la négligence dont ils accusaient le précédent ministère à leur égard ; mais on est retombé aussitôt dans la même détresse. Aucun service n’est assuré pour un mois, et la désorganisation universelle ne fait que s’accroître.

Au milieu de circonstances aussi critiques, il n’est pas de projets extravagans, coupables et dangereux, que le désespoir n’enfante chaque jour dans des imaginations exaltées par le ressentiment, la crainte, les périls de la situation. Il y a un parti qui veut rompre avec la France, ôter la régence à la reine Christine et essayer de la terreur ; ce parti, qui compte dans ses rangs des généraux, des députés aux cortès, des ministres déchus, voulait faire massacrer M. de Senilhes à Pampelune, pour forcer la France à retirer son ambassadeur de Madrid, et laisser, disait-on dans ses conciliabules, la nation espagnole livrée à sa propre énergie. Et c’est pour animer cette énergie, pour réveiller cette nationalité, qui s’est assoupie en comptant mal à propos sur des secours étrangers, que d’atroces calculs ont sacrifié, dans ces derniers jours, tant de victimes ; car on rattache généralement aujourd’hui à un plan formel les massacres des généraux et les révoltes militaires qui ont immédiatement suivi le dernier changement du ministère espagnol. Aussi, l’impression qu’en rapportent des observateurs dignes de foi est-elle plus défavorable que jamais à la cause de la reine et de la liberté constitutionnelle.

Trois corps d’armée, en communication les uns avec les autres, entouraient don Carlos à la fin du mois de juillet. Sur la nouvelle de la prise de Ségovie par les carlistes, Espartero se porta avec le sien dans les environs de Madrid ; on sait quels évènemens en furent la suite. Oraa et Buerens restèrent seuls chargés d’observer et de tenir en échec le gros des forces du prétendant ; mais ils agissaient isolément. A la fin du mois dernier, tandis qu’Espartero s’éloignait de Madrid, après l’espèce de coup d’état que sa présence y avait provoqué, Buerens a été battu dans une affaire sérieuse, qu’il ne voulait pas engager, et qu’il n’a engagée que pour prévenir une insurrection de son corps d’armée. Cependant les carlistes n’ont pas tiré un grand parti de cet avantage, et maintenant Espartero, revenu dans ses positions de la fin de juillet, les menace de nouveau dans les leurs avec Oraa et les restes de la division Buerens, qu’il a ralliés. Ce qui rend toutefois la situation des carlistes moins dangereuse, et ce qui leur conserve toutes leurs chances, c’est le désaccord d’Espartero et d’Oraa. Leurs troupes ont opéré leur jonction ; mais il paraît que les deux généraux ne se sont pas vus, et qu’Espartero, commandant en chef, ne peut compter sur l’obéissance de son subalterne. Les troupes elles-mêmes partagent les antipathies de leurs chefs, et chaque division suit, en politique, un drapeau différent. Que celle d’Oraa se trouve à portée de Madrid, elle y fera peut-être à son tour une réaction révolutionnaire en faveur de M. Mendizabal ; que celle d’Espartero y soit rappelée, il est à craindre qu’exaspérée de la nomination du général Seoane à la présidence des cortès et de quelques autres actes de cette assemblée, elle ne fasse un 18 brumaire complet. C’est une révolution envisagée dès aujourd’hui, à Madrid, comme plus que possible, comme probable, si, dans la nécessité de défendre la capitale, Espartero se rapprochait du siége du gouvernement.

A la faveur d’un pareil état de choses et d’une dissolution si entière du parti qui lui est opposé, nous ne serions pas surpris de voir don Carlos prendre un ascendant qui finirait par lui ouvrir les portes de Madrid. Un grand nombre d’hommes politiques s’y attendent, et envisagent ce dénouement avec une résignation que nous ne comprenons guère. Tel est le chemin que la question espagnole a fait dans les esprits et dans la réalité depuis fort peu de temps.

Nous ne saurions en dire autant de la question portugaise, ou de la guerre que se font en Portugal les constitutionnels et lés partisans de la charte de don Pédro. L’issue de cette guerre est encore incertaine, et, jusqu’à présent, il y avait eu peu de sang versé ; mais nous apprenons ce soir même qu’une sanglante affaire a eu lieu dans les environs d’Alcobaça (au nord de Lisbonne), entre les constitutionnels et les chartistes, commandés, ceux-ci par les maréchaux Saldanha et Terceire, les autres par MM. de Sa Bandeira et Bonifim. Tout l’avantage est resté aux troupes constitutionnelles. L’infanterie ayant très vivement engagé la bataille, celle des deux maréchaux a été écrasée, malgré une opiniâtre résistance. Ils ont alors fait avancer leur cavalerie ; mais à peine les deux corps étaient-ils en présence, que le cri de halte ! s’est fait entendre, et les soldats se sont donné la main sur le champ de bataille. Étonnés de ce résultat imprévu, Saldanha et le duc de Terceire ont demandé à parlementer, et on est convenu d’un armistice. Les deux armées s se sont repliées en arrière, et les généraux victorieux ont aussitôt dépêché à Lisbonne le brigadier Celestino, pour instruire le gouvernement de leur succès et lui demander de nouveaux pouvoirs, afin d’accorder une capitulation aux partisans de la charte, s’ils sont disposés, comme on le croit, à désarmer. Les maréchaux ont perdu beaucoup de monde ; le général San-Cosme a été tué, et la jeune noblesse qui avait quitté Lisbonne pour combattre sous les drapeaux de la charte, a été décimée par le fer et le feu des constitutionnels. Ces nouvelles sont du 30 août, et quoiqu’elles soient apportées par le paquebot de Falmouth, avec des correspondances de Lisbonne de la même date, les journaux anglais n’en font aucune mention. Ils disent, au contraire, que la situation était toujours la même, et que les maréchaux devaient entrer au premier instant à Lisbonne, sans que MM. de Sa Bandeira et Bomfim pussent y mettre obstacle. Les journaux anglais nous paraissent avoir mal jugé cette question et d’un point de vue aussi étroit qu’intéressé. Les deux plus grands noms militaires du Portugal sont, il est vrai, du côté de la charte, et c’est en général le parti de l’armée. Mais la constitution, et les cortès qui viennent d’en achever la réforme dans un sens très raisonnable, ont de leur côté la bourgeoisie armée de Lisbonne, que soutient dans sa résistance une haine assez vive contre les Anglais, véhémentement soupçonnés, et non sans raison, de préférence pour le parti contraire. C’est, ce qui rend leurs correspondances de Lisbonne si injustes et si niaisement hostiles envers M. de Bois-le-Comte. Moins fortement prévenu que lord Howard de Walden en faveur des chartistes, M. de Bois-le-Comte est nécessairement, à leurs yeux, un démagogue forcené qui hante les clubs de Lisbonne et rédige leurs proclamations un peu sauvages.

Nous aurions beau jeu à répondre, si la chose en valait la peine. Mais, nous nous ferions scrupule de découvrir toutes les plaies de l’alliance anglaise, qui est assez délabrée en ce moment, peut-être faute de grands intérêts qui puissent lui rendre sa première vigueur ; car le fond des dispositions de l’Angleterre, à notre égard, est resté le même, et sa politique générale n’a pas fait un changement de front. Lord Durham s’était bien rendu à Londres avec son projet favori d’alliance russe, qui est la clé de bien des contradictions apparentes dans la conduite du gouvernement anglais à l’égard des affaires d’Orient ; mais il n’a pas réussi à le faire goûter, et peu à peu on a vu pâlir son étoile, un moment si brillante et qui menaçât d’éclipser l’astre de lord Palmerston. Lord Durham n’a conservé, en effet, ni dans la presse anglaise, régulateur et thermomètre de l’opinion publique, ni auprès de la jeune reine, la faveur qui avait salué son retour à Londres, alors qu’on le croyait presque appelé à devenir, d’un instant à l’autre, l’ame et le chef d’un nouveau ministère. Ce changement, du reste, remonte et s’étend plus haut. L’auguste protectrice de lord Durham, la duchesse de Kent, mère de la reine, ne paraît pas avoir conservé elle-même tout l’ascendant qu’elle avait exercé jusqu’alors sur elle, et dont la jeunesse et l’inexpérience de sa fille semblaient devoir lui assurer une plus longue possession. La jeune reine, dit-on, a voulu l’être de fait et de nom ; elle a un caractère décidé, la prétention de voir, de juger, de choisir par elle-même, et c’est ce qui a rejeté un peu dans l’ombre la duchesse de Kent et M. Conroy, ainsi que lord Durham. On s’occupe maintenant de donner à la reine un secrétaire particulier ; nous disons qu’on s’en occupe, parce que nous ne croyons pas la chose terminée. M. le baron Stockmar, honoré de toute la confiance du roi Léopold, a eu, et il a sans doute encore, bien des chances pour être revêtu de ces fonctions délicates, qui demandent un homme parfaitement en dehors de la sphère des partis. Mais sa nomination aurait rencontré des difficultés dans l’intérieur de la maison royale, et nous ne pensons pas que ce choix, dont la France n’aurait qu’à se féliciter, soit définitivement arrêté.

Quant au ministère anglais, il est toujours aux genoux de sa jeune souveraine, investi d’une confiance et jouissant d’un crédit que rien encore n’a ébranlés. Il se prépare, non sans quelque crainte, à la session prochaine, la première d’un parlement où sa majorité sera bien faible. Peut-être espère-t-il plus de ménagemens de la part des lords, et leur assentiment aux deux ou trois mesures capitales qu’il ne peut abandonner sans déshonneur, comme a semblé le promettre le duc de Wellington au nom de son parti, dans une déclaration fort remarquée à l’époque où elle fut faite. Ce qui justifierait cet espoir, c’est que depuis le duc de Wellington a continué à tenir le même langage, et tout récemment encore on le recueillait avec empressement de sa bouche au château de Windsor, où la reine, toute whig qu’elle est, et la nouvelle cour l’ont accablé de caresses, de prévenances et de flatteries.

Un colonel Vidaurre a fait au Chili, dans les premiers jours de juin, à la tête de quelques troupes qu’il commandait, une tentative de révolution qui a échoué, et dont nous ne parlerions pas, si elle ne se rattachait à des évènemens d’une grande importance, et ne devait probablement avoir de graves conséquences pour la majeure partie des nouvelles républiques de l’Amérique méridionale. La guerre était sur le point d’éclater entre le Chili et Buenos-Ayres d’une part, et de l’autre la confédération peru-bolivienne, composée de la Bolivie et des huit départemens de l’ancien Pérou, sous le protectorat du général Santa-Cruz. Cette guerre avait pour principal motif l’agrandissement subit de la puissance bolivienne et de Santa-Cruz, à la faveur des derniers déchiremens du Pérou. Par sa réunion avec la république voisine, sous l’habile gouvernement de l’ambitieux protecteur, la Bolivie, qui n’avait pas un port de mer, s’était avancée jusqu’aux rivages de l’Océan Pacifique, et menaçait de ce coté la suprématie maritime du Chili. Des ressentimens personnels s’étaient joints aux raisons politiques ; le parti dominant au Chili accusait le général Santa-Cruz d’avoir favorisé une expédition de proscrits chiliens contre le gouvernement actuel de leur patrie ; et le ministre de la guerre de cette république, don Diego Portalès, homme fort distingué d’ailleurs, ne pardonnait pas au général Santa-Cruz des talens et un bonheur qui l’avaient rendu l’arbitre d’un tiers de l’Amérique méridionale. Enfin, après quelques négociations inutiles, accompagnées, de la part du Chili, de procédés fort extraordinaires, Portalès avait déterminé son gouvernement à déclarer formellement la guerre au général Santa-Cruz, et entraîné dans sa querelle le général Rosas, président de la République Argentine (provinces unies de Rio de la Plata). Les choses en étaient là, et une expédition se préparait au Chili pour commencer les hostilités, quand a eu lieu le soulèvement dont nous avons parlé plus haut. Le colonel Vidaurre désapprouvait la guerre entreprise contre la Bolivie, et c’est un sentiment que l’on croit assez général dans la population. Mais, comme nous l’avons dit, ce soulèvement a été réprimé, les troupes insurgées ont été mises en déroute, et Vidaurre a pris la fuite. Cependant, comme le ministre Portalès, principal instigateur de la guerre, a perdu la vie dans ce mouvement, il est à présumer que le gouvernement du Chili changera de politique, et que la guerre sera au moins ajournée, Si elle se poursuivait, nos vœux seraient pour le général Santa-Cruz, dont les dispositions envers la France ne laissent rien à désirer, tandis que nous avons des différends avec le Chili et la République Argentine ; car en ce moment même, il est question de faire appuyer par quelques démonstrations navales nos réclamations à Buenos-Ayres., auprès de Rosas, dont nous avons beaucoup à nous plaindre. Et en général, c’est un moyen de nous faire rendre justice, auquel les nationaux établis dans ces contrées lointaines, à la merci de gouvernemens faibles et passionnés, trouvent que la France n’a pas recours assez souvent. Il serait à souhaiter que la marine française exerçât en leur faveur une protection plus constante, en se montrant bien plus fréquemment dans les ports de l’Amérique du Sud. Ainsi on aurait peut-être évité par une autre attitude les différends actuels avec le Mexique, où nos affaires ne paraissent pas menées avec toute l’énergie convenable ; et s’ils ne sont pas terminés à notre satisfaction, ce n’est pas la faute du brave amiral La Bretonnière.

On nous permettra, en terminant, de revenir encore une fois sur les imputations calomnieuses que notre travail sur la Russie nous a values de la part d’un libéralisme étroit et inintelligent ; c’est pour leur opposer, en deux mots, une réponse péremptoire. Nous venons d’apprendre que le numéro de la Revue qui contient ce travail a été prohibé en Russie par ordre du gouvernement, et nous avons reconnu dans un journal allemand, dont les relations avec la chancellerie de M. de Nesselrode ne sont ignorées de personne, un essai de réponse aux piquans détails que nous avons donnés, dans notre chronique du 15 août, sur l’état des relations du cabinet de Saint-Pétersbourg avec ceux de Vienne et de Berlin. Nous ne saurions ajouter rien de plus, et nous livrons ces deux faits avec une entière confiance au jugement des esprits droits et impartiaux.




REVUE MUSICALE.

— Mme Stoltz a continué ses débuts à l’Opéra dans les Huguenots. Après doña Anna, caractère sublime au-dessus de toute comparaison, le rôle de Valentine est, sans contredit, aujourd’hui le plus grand et le plus beau du répertoire ; aussi, quoique la cantatrice n’ait pas réalisé, le premier jour, toutes les espérances de ses nombreux amis, on peut féliciter Mme Stoltz de s’en être encore tirée si bien. Le rôle de Valentine, comme du reste toutes les créations de l’école à laquelle appartient Meyerbeer, réclame une force de composition dramatique, une puissance d’organe, une sorte d’enthousiasme que Mme Stoltz possède en elle, nous n’en doutons pas, mais que certaines raisons, plus ou moins indépendantes de sa volonté, et dont nous parlerons tout à l’heure, l’ont empêchée jusqu’ici de produire sur notre scène. Mme Stoltz n’est pas, certes, une cantatrice italienne, loin de là ; ni la Malibran, ni la Sontag ne lui ont dit leur secret. Si jamais elle tient le premier rang, nous ne pensons pas que ce soit par la grace flexible de son chant et l’irréprochable pureté de sa manière. Il faut donc qu’elle s’efforce d’acquérir, ou, pour mieux dire, de produire les qualités d’expression qu’exige cette école, que, pour notre part, nous n’aimons pas, car nous trouvons qu’elle aboutit à l’exagération dramatique, aux cris, à la ruine de la mélodie, mais qui, après tout, vaut bien qu’on s’y conforme, puisqu’elle est en honneur aujourd’hui. Voilà pourquoi, même au milieu du succès bien légitime qui l’a, dès son début, accueillie dans la Juive, il était facile de prévoir que Mme Stoltz sortirait avec moins de bonheur de l’épreuve des Huguenots. La grande musique ne soutient guère que les forts. A mesure que la musique s’élève, elle dépouille tous ces petits artifices de métier, au moyen desquels la plus médiocre cantatrice gagne la partie, pourvu qu’elle sache tordre ses membres à propos et rouler ses grands yeux à souhait. La musique de la Juive nous semble admirablement combinée pour ce genre d’effet. Dans le caractère de Valentine, tout au contraire, on sent une préoccupation presque constante de l’idéal ; l’effet tombe moins sous le sens, il est plus dans le cœur que dans le geste, plus dans l’expression simple de la voix que dans l’expression du regard. En passant ainsi, presque à l’improviste, de la Juive aux Huguenots, Mme Stoltz devait trébucher, faute d’avoir bien calculé les distances. Il en serait de même, si demain elle s’attaquait à Mozart. On aurait tort cependant de donner à ce petit échec, bien réparé depuis, plus d’importance qu’il n’en mérite. L’avenir des cantatrices ne dépend pas d’une seule épreuve, il faut bien aussi leur tenir compte de ces funestes inquiétudes du premier début, qui recommencent pour elles à chaque rôle nouveau. Depuis quelques jours, Mime Stoltz se rassure, et tout va mieux ; il y a plus de confiance et moins de fausses notes. En vérité, c’est une rude affaire pour la critique que d’avoir ainsi à se prononcer à tout moment sur des talens Qu’elle ne peut juger dans leur ensemble. Hier ils ont réussi, ce soir ils échouent ; à toute occasion ils varient ; et si vous faites comme eux, on prétend aussitôt que vous les exaltez par caprice, ou que vous les diminuez à plaisir. Il y a des chanteurs accomplis et parfaits sur le compte desquels il n’est point permis d’hésiter ; ceux-là se font reconnaître d’un seul coup ; une cavatine suffirait au besoin pour donner leur mesure. Après Guillaume Tell et les Huguenots, on pouvait, sans être un grand sorcier, parler hardiment de l’avenir de Duprez ; mais que dire de ces talens, jeunes et sans expérience, qui font quelques pas, puis s’arrêtent, et ne se révèlent jamais que par boutades ? Quoi que la critique fasse à leur égard, il ne tient qu’à eux de lui donner un démenti.

Nous l’avons déjà dit, Mme Stoltz possède une des plus belles voix de soprano qui se puissent entendre. C’est une vibration, une limpidité, et, par momens, une puissance dont rien n’approche. Tout l’avenir de Mme Stoltz est dans cette voix. Il s’agit maintenant pour elle de l’assouplir, de la rendre obéissante et juste, sinon parfaitement agile, et surtout d’en égaliser les registres. Pour bien apprécier la beauté naturelle de cette voix, il suffit d’entendre les effets qu’elle trouve presque au hasard et dans l’état inculte où elle est encore. Ainsi, dans le magnifique duo du quatrième acte, lorsque Valentine éperdue avoue à Raoul, pour le retenir auprès d’elle, le secret de sa passion, Mme Stoltz, par l’élan seul de son organe, émeut toute la salle, et remplace de la sorte le mouvement spontané où Mlle Falcon s’abandonne. Du moment où Mme Stoltz sera parvenue à modérer, à son tour, cette voix qui, aujourd’hui, la gouverne et l’entraîne souvent hors de la mesure, Mme Stoltz n’aura plus de rivale sérieuse sur la scène de l’Opéra. On reproche beaucoup à la jeune cantatrice de Bruxelles de manquer de chaleur dramatique et d’enthousiasme sacré. C’est à tort. Nous croyons, nous, que Mme Stoltz, sans affectionner plus qu’il ne convient toutes les extravagances de pantomime inventées par le théâtre moderne, sent assez vivement le drame qu’elle exprime pour ne pas lui faire défaut. Seulement, la préoccupation incessante où elle est de la mesure et de l’intonation concentre en elle toute inspiration et l’empêche de se produire au dehors. Mme Stoltz hésite dans la musique ; de là tous les défauts qu’on lui reproche. Comment voulez-vous qu’une cantatrice s’abandonne aux élans généreux de son ame, quand elle tremble pour la note qu’elle va saisir ? Mme Stoltz se renferme dans sa partie et n’en sort pas : on voit trop que les soucis qui dévorent Valentine viennent moins de la querelle des catholiques et des huguenots que des embarras d’attaquer certaine note aiguë qu’elle attend au passage. La plupart du temps Mme Stoltz tient ses yeux fixés sur l’orchestre ou Duprez qu’elle semble interroger ; l’inquiétude qui se trahit sur son visage, tôt ou tard se communique au public, et finit par glacer toute sympathie : car en effet rien n’est insupportable comme de se méfier de sa cantatrice et de redouter à tout moment la pointe d’une fausse note qui vous pique au vif. Cette alternative vous impatiente et vous irrite ; vos sensations changent vingt fois en deux minutes, de telle sorte qu’une cavatine finit par devenir un pari de tapis vert. Or, on ne va pas au théâtre pour y chercher les émotions du jeu. Que Mme Stoltz acquière les qualités musicales dont nous parlons, et vous verrez si ces apparences fâcheuses ne tardent pas à s’évanouir ; je défie qu’une femme de talent et de cœur devienne cantatrice sans devenir en même temps comédienne. Le travail se fait sans qu’elle y prenne garde, presque, insensiblement. Aux Italiens du moins, cela s’est toujours passé de la sorte ; pour trouver des exemples du contraire, il faudrait les aller chercher, l’Opéra Comique, où l’on naît comédien, mais où en revanche l’on ne meurt guère chanteur. Qu’avant tout Mme Stoltz apprenne à modérer sa voix. Il est impossible, quand on se sent le pied sur un terrain qui glisse, d’aller et de venir librement, comme il convient ; on demeure à sa place, immobile ; on hésite, on n’ose faire un pas, on garde en soi toute chaleur, crainte de trop s’aventurer en voulant tenter plus. L’intonation, encore une fois ! mais c’est là tout le secret d’une cantatrice, c’est la puissance de son geste, la beauté de son regard, l’aisance de sa démarche, l’harmonie enfin de toute sa personne. — Dans le caractère de Raoul, Duprez trouve des effets inouïs. Au quatrième acte, surtout, rien n’égale son enthousiasme, et la magnificence de sa voix. Comme il chante la cavatine que Meyerbeer a mise dans le duo ! Comme il traduit à merveille les moindres nuances de cette profonde musique ! Il y a au commencement de ce duo, qui est un chef-d’œuvre, une inspiration adorable, une phrase de quelques mesures si rapide et si délicieuse, qu’elle passe comme un éclair, mais comme l’éclair d’un diamant. Duprez dit cette phrase avec un charme qu’on ne saurait exprimer. Après la dernière mesure, au lieu de s’arrêter, et de conclure la période comme faisait Nourrit, il continue et jette encore un son voilé qui s’évanouit doucement comme un soupir, de sorte qu’on dirait que la note divine de Meyerbeer se reflète dans le cristal de sa voix.

La partition du Duc de Guise, que l’Opéra-Comique à représenté cette semaine, est une œuvre qui se recommande par les hautes qualités de style et d’instrumentation qui ont valu à M. Onslow cette belle renommée que nul en France ou en Allemagne ne lui conteste. Il serait à souhaiter que les musiciens qui écrivent aujourd’hui pour l’Opéra-Comique voulussent bien se régler sur ce modèle et composer leur musique dans de semblables dimensions. La partition du Duc de Guise est un chef-d’œuvre de style, et cela sans affectation scholastique ; à peine si dans l’ouverture on trouve un motif traité en fugue ; c’est la science la plus pure et la plus aimable, la science qui se sait assez forte pour être naïve et ne point afficher, à tous propos, ces formules de Conservatoire dont nul ne se soucie aujourd’hui. Cependant, il faut le dire aussi, cette musique manque un peu d’invention dans le rhythme, et la mélodie n’a que trop souvent rien à faire avec les beautés qui la distinguent. On sent trop constamment chez le maître des préoccupations instrumentales funestes à la voix ; quand M. Onslow aurait négligé, pendant qu’il écrivait le Duc de Guise, de se souvenir qu’il a fait d’admirables quatuors et de fort belles symphonies, le public ne l’aurait pas oublié pour cela. M. Onslow apporte à la scène des habitudes de symphonie tout comme d’autres des habitudes de romances et d’ariettes ridicules. A Dieu ne plaise que je veuille ici faire des comparaisons ! M. Onslow est placé trop haut pour cela ; et d’ailleurs il pourrait invoquer pour lui l’exemple de Beethoven, ce qui ne l’excuserait pas à mon sens. Du reste, pour témoigner de la vérité de ce que j’avance, il suffit de citer le meilleur morceau de l’ouvrage, celui que le public recherche surtout avec amour, et qui est tout simplement un fragment de symphonie ; je veux parler d’un entr’acte où l’effet des sourdines, si heureusement traité par Weber dans l’ouverture d’Eurianthe, se trouve mis en œuvre avec un bonheur rare, et produit l’effet le plus curieux. Il est impossible de rendre plus habilement la sombre et froide mélancolie d’une nuit de décembre en pleine campagne. Le vent pleure et gémit dans les bruyères, la pluie tombe, la grêle bat les vitres ; c’est de la musique imitative à la manière de la symphonie pastorale de Beethoven.