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Chronique de la quinzaine - 31 août 1837

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Chronique n° 129
31 août 1837


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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31 août 1837.


La question de la dissolution de la chambre se trouve entièrement absorbée en ce moment par les affaires extérieures. L’Espagne, le Portugal, la Sicile et Naples se présentent dans l’ordre politique avec des complications nouvelles. Heureusement, le calme qui règne en France, l’esprit d’ordre et de conservation qui y domine, permettent au ministère de tourner toute son attention vers les pays où l’horizon semble se rembrunir.

Quelques journaux ont trouvé moyen de se plaindre à la fois de l’inactivité et de l’esprit d’intrigue de notre diplomatie, de son peu d’influence en Espagne et en Portugal, et en même temps de la part qu’elle a prise, dit-on, aux derniers mouvemens politiques qui se sont opérés dans ces deux royaumes. Il ne serait pas difficile de repousser ces doubles reproches, les journaux qui parlent ainsi se répondant à eux-mêmes, et se réfutant involontairement les uns les autres. Il est bon cependant d’ajouter que toutes les lettres des hommes impartiaux et bien informés s’accordent à reconnaître que M. de Latour-Maubourg n’a pas pris à l’affaire d’Espartero la part qu’on lui attribue dans cette tentative, et qu’il ne s’est écarté en rien de la ligne que s’est tracée jusqu’à ce jour le gouvernement français. Si dans l’extrémité où l’avait réduite la démission de son ministère, la reine s’était adressée à l’ambassadeur de France, comme on l’a prétendu, M. de Latour-Maubourg se serait bien gardé de lui donner le moindre conseil, de lui indiquer un nom, de lui montrer du bout du doigt le chemin à suivre. C’eût été compromettre son gouvernement ; c’eût été témoigner à un homme, à un parti, une sympathie que cet homme, ce parti, auraient pu mal interpréter ; c’eût été préparer à la France de nouveaux embarras. Aussi M. de Latour-Maubourg, quoi qu’on en ait dit sur la foi de correspondances équivoques, s’est-il abstenu en cette circonstance, comme il s’est abstenu en toute autre. Plusieurs fois sondé depuis dix mois, au nom d’hommes considérables, sur des projets de réaction, pour savoir si l’appui de la France leur serait acquis, il les a toujours réprouvés, afin de ne pas lier la politique de la France, envers l’Espagne, au triomphe ou à la chute d’aucun parti, et pour maintenir son gouvernement dans cette attitude de neutralité bienveillante où il se renferme depuis la révolution de la Granja. En agissant autrement, et quand bien même il aurait pris toutes les réserves imaginables, l’ambassadeur de France aurait encouragé, malgré lui, un espoir qui ne devait pas se réaliser ; on y aurait vu, malgré toutes ses protestations, la perspective d’un changement de politique, et son intervention aurait été plus funeste qu’avantageuse à la cause de la reine, et au peu d’influence que nous pouvons encore vouloir conserver dans les affaires d’Espagne.

Abandonnée à elle-même, car ce n’est pas non plus l’Angleterre qui lui a donné le moindre conseil au milieu de cette crise, la reine a pu remettre les modérés, les partisans du statut royal, en possession du ministère. Ils se sont présentés ; ils lui ont fait leurs propositions ; ils ont dit à quelles conditions ils prendraient les cartes dans un moment où la partie était si compromise, et pour peu qu’ils aient de sens, ils ont dû ajouter que même à ces conditions-là, ils n’étaient pas sûrs de la gagner. Or, voici leur programme : Considérer comme non-avenu tout ce qui s’était fait depuis la révolution de la Granja, dissoudre les cortes, en convoquer d’autres, ressusciter la chambre des proceres, et confier à la législature ainsi composée le soin d’élaborer une nouvelle constitution. C’était beaucoup à la fois ; la reine pensa que c’était trop, et remercia les modérés qui ne l’étaient guère dans leurs prétentions, pour nommer un ministère qui voulût bien prendre le pays, les hommes et les choses au point où tout cela en était, sans reculer d’un an, puisqu’aussi bien les conséquences de cette année, les faits accomplis, les revers essuyés, ne se pouvaient anéantir. Elle a cru, avec raison, que dans l’état actuel de l’Espagne les questions constitutionnelles n’avaient aucune importance, que le plus pressant n’était pas de rétablir la chambre des proceres, mais de rendre quelque confiance à l’armée, de tranquilliser certaines provinces sur leurs intérêts industriels, d’éloigner les carlistes de Madrid, et de trouver de l’argent, si c’était possible. D’ailleurs la reine a dû penser que le parti modéré n’était pas à craindre, qu’il lui suffirait de ne plus voir M. Mendizabal aux affaires pour se rallier au gouvernement, et qu’il serait toujours temps de l’y faire entrer, si la chute du ministère de la Granja n’était pas le signal d’un nouveau soulèvement.

Nous savons que bien des gens, qui se croient de profonds politiques, haussent les épaules à chaque nouvelle qui arrive d’Espagne, et se croient dispensés d’en rien prendre au sérieux. Pour nous, c’est une indifférence que nous ne comprendrons jamais. Il faut, hélas ! quoi qu’on en ait, prendre au sérieux tout ce qui se passe en Espagne. Qui que nous soyons, nous y sommes intéressés malgré nous, et c’est en vain que les évènemens semblent tendre à nous dégoûter de l’Espagne, à en détacher nos esprits et nos yeux, c’est toujours une question française ; c’est toujours, sous un double point de vue, une question de prépondérance ou d’humiliation pour notre politique ; c’est la robe de Nessus attachée à nos flancs, quelques efforts que nous ayons faits pour la secouer, depuis que la reine d’Espagne a reçu d’un envoyé français, le lendemain de la mort de Ferdinand VII, le solennel témoignage de l’intérêt que lui portait la France.

Les évènemens du Portugal présentent les mêmes complications. On a voulu également y reconnaître une influence étrangère. Là comme à Madrid un chef de corps est soupçonné d’agir secrètement avec le pouvoir royal pour changer la forme de la constitution. L’intervention anglaise terminerait-elle cette lutte ? Assurément, si la diplomatie française déploie à Lisbonne quelque activité, c’est sans doute pour empêcher ce principe de s’y exercer ; car la France sera aussi forte, et se montrera aussi influente au dehors en arrêtant les interventions étrangères, de quelque nature qu’elles soient, qu’en intervenant elle-même d’une façon active. Empêcher par sa médiation amicale l’intervention de l’Angleterre en Portugal, arrêter par ses négociations tout projet d’intervention en Sicile et à Naples, ce serait là remplir toutes les conditions du système de modération que la France s’est imposé jusqu’à ce jour. C’est là sans doute aussi ce qu’elle fait en ce moment.

A en croire quelques journaux légitimistes, l’Europe, pour nous servir d’une expression romantique, l’Europe craquerait encore d’un autre côté. On affecte de grandes inquiétudes pour la santé du roi de Suède, afin de rappeler les prétendus droits d’un jeune prétendant à la couronne de Wasa. Le prince Wasa, comme on l’appelle, et qui est tout simplement un prince de la maison de Holstein-Eutin, se trouverait appelé au trône, non pas seulement par la protection de l’Autriche et de la Russie, mais par les vœux des états et du peuple. Si ces pensées ont été conçues de bonne foi, nous pouvons rassurer ceux qui les ont adoptées. Ce n’est pas à l’avènement d’un jeune prince, aujourd’hui tout-à-fait inconnu en Suède, et dont le mérite est bien peu propre, dit-on, à le tirer de l’oubli, que doit aboutir le règne du roi de Suède actuel, long règne qui a été consacré tout entier à la prospérité du pays. La France n’a trouvé qu’un reproche à faire au roi Charles-Jean, c’est celui d’avoir été trop Suédois depuis son adoption par la Suède, et ce ne seront certainement pas les Suédois qui le puniront, dans la personne de son successeur, du dévouement absolu qu’il a montré à sa seconde patrie. Les bruits que nous relevons ne sont pas d’une extrême importance ; mais ils dénotent une activité nouvelle dans le parti légitimiste, qui espère vainement ressaisir dans les élections une position perdue, et cherche inutilement des points d’appui dans toute l’Europe.

Le ministère a bien fait de pousser avec énergie et persévérance les préparatifs de l’expédition de Constantine, pendant qu’on discutait les propositions d’Achmet-Bey. En effet, les négociations entamées avec lui ont été rompues au moment où l’on s’y attendait le moins, par un caprice inexplicable, si toutefois il n’est pas plus naturel de supposer que ce chef voulait gagner du temps et ne cherchait qu’à suspendre, par des offres trompeuses, les envois de troupes et de matériel en Afrique. Si c’était là son but, il l’a manqué complètement ; car, depuis quelques mois, on n’a pas perdu une minute pour assurer le succès de l’entreprise et pour être en mesure de commencer l’expédition dans la saison favorable. M. le duc d’Orléans a pris part aux derniers conseils tenus sur cette grande question, et on annonçait hier qu’il était sur le point de partir pour l’Afrique, où il devait prendre le commandement de l’expédition. Mais alors il n’y avait encore rien de résolu, et aujourd’hui, au moment où nous écrivons ces lignes, il, est décidé que M. le duc d’Orléans n’ira point exposer à la carabine d’un Kabyle une existence qui est devenue doublement précieuse. L’ordre d’entrer en campagne a dû être expédié au, général Danremont. Espérons qu’il aura bientôt vengé l’injure de la France et rétabli en Afrique l’honneur de nos armes !

On a dit que les doctrinaires s’opposaient à la dissolution de la chambre, et qu’ils s’étaient efforcés de faire repousser cette mesure en haut lieu. Il est notoire qu’une rencontre, que le Journal de Paris nous donne comme fortuite, rencontre qui a eu lieu à l’heure de dîner, dans une taverne célèbre, a fait, pendant quelques jours, le sujet de toutes les conversations. Le Rocher de Cancale ressemblait assez, ce jour-là, à l’auberge où Candide, d’innocente mémoire, rencontra les trois rois qui venaient uniquement pour passer le carnaval à Venise. C’est ainsi que M. Guizot, M. le duc de Broglie et M. Duchâtel, partis au hasard de trois points différens, pour venir respirer un peu d’air politique à Paris, se trouvèrent à une même table, où se discutèrent de graves questions. Dans ce temps de disette en fait de nouvelles intérieures, on a longuement commenté les propos de ces trois éminens convives. Nous ne pensons pas que le ministère ait été ébranlé des suites de ce dîner. On croit savoir, toutefois que la dissolution de la chambre a paru un incident favorable aux chefs du parti doctrinaire, et qu’ils s’occupent activement de renforcer leur minorité dans la chambre. On dit même qu’un d’eux aurait déclaré que si le ministère actuel n’opérait pas la dissolution, elle se ferait par un cabinet doctrinaire. Voilà donc un point sur lequel tombent d’accord tous les partis.

Nous ne dissimulerons pas au ministère une impression dont se sont trouvés frappés ceux-là même qui éprouvent le plus de sympathie pour ses actes, et qui approuvent la ligne qu’il a suivie jusqu’à ce jour. Une feuille qui depuis quelque temps s’est vouée à défendre les actes du ministère, a adressé, au sujet des futures élections, une sorte de manifeste aux doctrinaires, et comme une invitation ministérielle de se présenter dans les collèges électoraux, en leur donnant l’assurance que le ministère verra leur élection, non pas seulement sans déplaisir, mais avec une sorte de satisfaction. Quel pourrait être le but de cette agacerie ministérielle ? De calmer les doctrinaires, de les attirer à soi ? Mais ne sait-on pas que la qualité la plus précieuse des doctrinaires est d’être implacables, de ne jamais céder à ceux qui leur tendent la main, et de ne transiger qu’avec une force supérieure à celle dont ils disposent ? Le caractère du parti est si authentiquement établi, qu’on a été tenté de croire que le cabinet actuel tendait vers la doctrine, et se disposait à lui céder la place, — ou du moins quelques places dans le ministère. Il n’en est rien cependant. Assurément, M. Molé, qui a si énergiquement et si noblement lutté avec M. Guizot, et dont la politique s’est de plus en plus séparée, par l’amnistie et par tant d’autres, actes, du système doctrinaire, n’est pas disposé à prendre la route où il a refusé de s’engager, il y a quelques mois. Serait-ce M. de Montalivet qui ouvrirait ainsi la porte du ministère à M. Guizot et à quelques-uns de ses amis ? Mais M. de Montalivet n’a-t-il pas refusé, aussi positivement que M. Molé, de coopérer à la formation d’un cabinet doctrinaire ? M. de Montalivet ne demandait-il pas, lors de la dernière crise, que M. Guizot consentit à rester au ministère de l’instruction publique, et que les deux portefeuilles si importans de l’intérieur et des affaires étrangères fussent en des mains qui n’eussent pas été disposées à s’en dessaisir en faveur des doctrinaires, ministres ou non ? On ne peut douter que toutes ces appréhensions ne soient chimériques ; mais il est important pour le ministère de les dissiper, car elles ne manqueraient pas de jeter le découragement dans les collèges électoraux, et elles pourraient, si elles étaient habilement entretenues, amoindrir ou même dissiper des majorités qui lui sont acquises, s’il persévère loyalement, comme nous n’en doutons pas, dans la voie qu’il a suivie avec tant de succès jusqu’à ce jour.

Ce serait, en vérité, faire trop beau jeu au parti doctrinaire, que de le compter aujourd’hui parmi les nécessités de la session prochaine. Que demandait ce parti ? Que promettait-il au pays en échange des lois de rigueur, des destitutions, des coups d’état dont il le menaçait ? La paix, l’ordre, le respect des lois (d’exception !), le repos. Toutes ces choses sont venues sans coups d’état, sans destitutions, sans lois de rigueur. Elles sont venues par des moyens tout contraires à ceux que le parti doctrinaire avait proposés dans les conseils du roi. Elles sont venues par une amnistie, acte réprouvé par les doctrinaires et regardé par eux comme le signal de la chute de la monarchie ; elles sont venues par un système de tolérance et de conciliation, système tout opposé aux grands moyens d’intimidation conçus par M. Guizot et ses amis. Ces actes ne pouvaient avoir lieu, selon les doctrinaires, qu’au moyen de larges concessions fatales à la monarchie de juillet, par un abandon de tous les principes qui ont soutenu le gouvernement depuis le 13 mars, par l’oubli de la politique qui maintint la paix et l’ordre dans le pays depuis le ministère de Casimir Périer. Ces actes ont eu lieu, et les principes n’ont pas été toutefois abandonnés ; aucune grande concession politique n’a été faite ; les lois de septembre, que nous avions nous-mêmes jugées trop rigoureuses, n’ont pas été abandonnées ! Les tentatives contre la personne royale ont cependant cessé ; la licence de la presse a pu être réprimée sans loi d’exception, l’anarchie prévenue sans une destitution de fonctionnaires en masse. La paix, l’ordre, se sont consolidés, uniquement parce que l’acrimonie a disparu du pouvoir. Et aujourd’hui, quand cet heureux changement s’est accompli, quand on a passé sans secousse de l’état si alarmant où le ministère doctrinaire avait jeté l’opinion publique, à la situation calme et rassurante où nous nous trouvons aujourd’hui, on songerait à rappeler au pouvoir ceux qui n’ont su ni reconnaître le mal, ni appliquer le remède ; on concevrait l’idée de partager avec eux ce pouvoir, qui disparaissait, dans leurs mains, à force de secousses ! Ce n’est assurément ni un membre du cabinet actuel, ni un de ses amis sincères, qui a pu concevoir une telle pensée. Il se peut que quelques-uns des membres les plus influens du parti doctrinaire entrent à la chambre dans les prochaines élections ; mais le ministère ne concourra certainement à l’élection d’aucun d’eux, et ceux qui ne pourraient avoir de majorité dans les collèges qu’avec l’appui du ministère, resteront en arrière, nous ne pouvons en douter. Le ministère sait bien que chaque doctrinaire qu’il appuierait lui coûterait dix voix, et qu’il ne gagnerait même pas celle du doctrinaire qu’il aurait fait nommer.

En fait de suppositions injustes, il nous resterait encore beaucoup à dire. Nous dira-t-on, par exemple, le juste degré d’impudence où sont arrivés quelques journaux français ou étrangers, qui ont affirmé, avec toute l’honnêteté et la sincérité dont ils sont susceptibles, que M. Gretsch, conseiller de l’empereur de Russie, s’était fait introduire près des rédacteurs du Journal des Débats et de la Revue des Deux Mondes pour faire agréer quelques-uns de ses articles politiques sur la Russie, soumis à la censure russe ? Nous ne connaissons M. Gretsch que pour l’avoir vu une fois dans nos bureaux, où il ne s’est fait introduire par personne. M. Gretsch s’est présenté à nous en présence de plusieurs témoins. Il nous a offert quelques articles littéraires que nous n’avons ni refusés ni acceptés, parce que nous ne les avons pas vus ; il n’a jamais été question de traité entre lui et nous, et nous avons lieu de croire qu’il en a été ainsi au Journal des Débats, où M. Gretsch n’a peut-être jamais paru, et où il n’a été présenté par personne. Toute assertion contraire à ce que nous avançons ici est fausse, mensongère, inventée à plaisir, et nous défions tous les journalistes de ce côté du Rhin et de l’autre de citer un seul fait à l’appui de leurs calomnies. Nous avons inséré dernièrement un mémoire d’un de nos collaborateurs, fait consciencieusement, signé de lui, et fruit d’un long voyage. Il est vrai que dans ce mémoire, l’auteur n’avait pas jugé à propos, pour plaire à quelques prétendus libéraux, de traiter l’empereur Nicolas de Cosaque et de Tartare ; mais il prouvait, avec des formes convenables et polies, que la Russie, gênée par les dépenses exorbitantes de sa flotte, par les suites de ses guerres en Pologne et en Orient, engagée, depuis peu, dans la voie du crédit public où elle n’avait pas encore fait un seul pas avant ce règne, ne peut s’ériger en arbitre violent et despotique des puissances européennes. C’était démontrer que la France est libre d’agir comme bon lui semble en Espagne et en Afrique, qu’elle ne doit écouter que la voix de ses intérêts nationaux, et ne pas redouter les volontés hautaines d’une puissance qui ne domine ni l’Autriche, ni la Prusse, comme on l’a cru, et qui a assez d’embarras intérieurs pour ne pas s’en créer capricieusement de plus grands au dehors. Voilà le pamphlet russe qui a été victorieusement réfuté, à coups d’injures et de calomnies, par d’honorables publicistes qui n’ont pas daigné le lire, et qui nous a valu des accusations dont nos lecteurs feront, comme nous, justice par le dédain. Nous continuerons désormais nos publications sans répondre à ces lâches turpitudes ; nos investigations se porteront, avec impartialité, sur la Russie, comme sur l’Espagne, sur l’Italie et tous les états dont nos collaborateurs ont pu apprécier la tendance et la situation ; mais on peut être assuré que ces articles ne seront jamais soumis à aucune censure, russe ou prussienne, et que ce n’est pas à des voyageurs ou à des fonctionnaires étrangers que nous nous adresserons jamais pour la rédaction de nos travaux politiques.


— La présence du roi à la distribution des prix du concours général a donné à cette solennité un éclat et un intérêt inaccoutumés. Il faut féliciter le ministère de s’être associé au mouvement qui a porté Louis-Philippe à venir prendre sa part, comme tous les pères des enfans couronnés, de cette fête de tant de familles. Quant au ministre qui la présidait, ç’a été une bonne fortune, et nous dirions presqu’un admirable exorde en action, pour son beau discours sur le travail, que l’arrivée inattendue du roi, roi par le travail, venu à une distribution de prix pour y voir couronner deux de ses fils, les premiers aussi d’entre leurs concurrens par le travail. Le discours du ministre, grand-maître de l’Université, a été digne de l’auditoire tout entier. Des pensées libérales, fermes, élevées, exprimées dans un bon langage ; notre civilisation célébrée avec une heureuse concision ; l’égalité, fruit du travail, proclamée par la loi le principe vital de la société française ; des hommages sincères plutôt que des flatteries officielles au roi, lequel était loué pour les services et les labeurs qui l’ont fait roi, plutôt que pour cette grandeur matérielle, indépendante de la personne, où la flatterie va toujours s’inspirer ; une émotion modeste et une sensibilité vraie, en prononçant des paroles venues du cœur, toutes ces choses ont fait écouter le discours de M. de Salvandy avec une sympathie et une confiance qui imposent au ministre de l’instruction publique de graves obligations pour l’avenir.

Il faut, en ce qui le regarde particulièrement, qu’il tienne les promesses solennelles qu’il a faites au travail au nom du gouvernement dont il est membre ; il faut que le travail trouve en lui protection et garantie ; il faut que le talent et les services, appréciés par les juges compétens, et non pas exagérés par la banale complaisance des recommandations, se voient faire toute la place qu’il est possible qu’on leur fasse dans notre société encombrée, où il y a cent concurrens pour une position. Même dans cet encombrement, qui n’est la faute de personne, un ministre équitable et laborieux peut faire beaucoup de bien, et de deux manières : d’une part, en élargissant l’horizon devant tous ceux qui, parmi les hommes de mérite, en ont le plus ; et d’autre part, en laissant à tous ceux qui demeurent momentanément en dehors de l’avancement, l’opinion que l’administration n’a rien négligé pour les y faire entrer.

M. de Salvandy paraît vouloir que son discours soit regardé dans l’Université comme le programme de sa conduite. Outre plusieurs mesures de détail, et, en général, une grande activité dans l’exercice de ses fonctions, il vient d’ouvrir la voie des améliorations par un acte qui pourrait passer pour la première et la plus urgente de toutes, et qui ne peut avoir une médiocre portée. Il s’agit de l’entrée des inspecteurs-généraux dans le conseil royal. C’est un retour au décret de 1808, et une remise en vigueur de cette disposition si sage et si féconde qui admet au droit de délibération, dans les hauts conseils de l’Université, ceux qui en voient de plus près et périodiquement la marche générale et le détail. Quelques jours après la distribution des prix du grand concours, ces fonctionnaires ont été invités à venir, en conseil royal, lire et discuter leurs rapports. Cette admission, qui paraissait ne devoir être que temporaire, plusieurs séances consécutives en ont déjà fait une sorte de collaboration régulière et amiable entre les inspecteurs-généraux et les membres du conseil royal. Nous ne voyons pas qui pourrait s’effaroucher d’une semblable mesure. Elle ne peut pas créer d’embarras sérieux, tout au plus peut-il en résulter un surcroît de travail ; mais qui oserait, pour un pareil motif, y faire une opposition déclarée, surtout aux yeux de tout le corps enseignant, dont l’état exige tant de travaux pour de si médiocres salaires ? C’est donc une bonne mesure que celle qui n’a que des inconvéniens dont personne ne peut se plaindre sans s’accuser soi-même, et qui offre d’ailleurs, pour quiconque veut y penser un moment, tant d’avantages. Aussi tous les professeurs, sans exception, ont-ils applaudi à la mesure prise par M. de Salvandy dans l’intérêt de tout le monde : dans celui du corps enseignant, pour qui c’est une nouvelle garantie ; dans celui du conseil royal, dont l’autorité, comme toutes les autorités raisonnables, se fortifiera par ce contrôle intérieur, et qui profitera d’ailleurs de la popularité des actes qui en résulteront ; enfin dans celui du ministre lui-même, qui, en s’éclairant ainsi de tant de lumières réunies, se met à l’abri des erreurs du premier mouvement et échappe à l’obsession des demandes sans titre et des ambitions sans droits.

REVUE MUSICALE

Certes voici un temps où l’on est mal venu à parler de musique. En effet, que voulez-vous qu’on dise ? Le Conservatoire n’a plus d’échos, le Théâtre-Italien chôme dans la solitude, et l’Opéra traverse sans faire trop de bruit les mois difficiles avec un répertoire que le magnifique talent de Duprez relève encore, à la vérité, mais si connu qu’il n’en faut plus parler. Voilà pour les théâtres ; ainsi des grands maîtres de la scène. Rossini est à Bologne, plus avide et plus jaloux que jamais de son repos et de ses loisirs, et bien résolu à ne plus troubler à l’avenir, par la composition de quelque vain chef-d’œuvre, un temps si précieux, qu’il consacre avec tant de profit aux embellissemens de son palais de marbre ! Meyerbeer est à Baden, où il écrit trois partitions. Que dire de l’oisiveté sublime de Rossini ou du travail si profondément mystérieux de Meyerbeer, qui compose à la première aube dans une chambre étroitement fermée, d’où rien au monde ne transpire, et fait sa musique comme un alchimiste son or ? Quant au public, je vous le demande, où trouveriez-vous, à l’heure qu’il est, ce public si plein de chaleur et d’enthousiasme, qui se passionne dans la même journée pour Beethoven et la Grisi. Voilà donc les théâtres, les maîtres et le public qui chantent, qui composent et s’amusent chacun de son côté. Attendez donc, pour revoir la musique, que les premiers froids de l’hiver resserrent entre eux les élémens de cette unité harmonieuse, dissoute par les chaleurs de la belle saison.

Il faut chercher long-temps avant de trouver dans l’air une note curieuse qu’on saisit au hasard. En général, la saison du soleil, des ombrages verts et des belles eaux, n’est guère celle des symphonies et des cavatines. La musique s’enfuit devant le printemps de la terre, on dirait qu’elle craint d’aventurer ses sons réguliers et parfaits dans une lutte folle avec les mille bruits inappréciables de la nature. Elle s’enfuit pour ne plus revenir qu’aux premiers jours d’automne ; alors seulement, elle descend pour nous de son beau ciel bleu d’Italie, alors elle chante sans mesurer les heures, elle chante les nuits entières, comme pour nous consoler des fleurs qui ne sont plus, des oiseaux silencieux et transis, et de toutes ces petites joies de l’ame qui ne s’épanouissent qu’au soleil. Après, tout, la musique fait bien peut-être de se laisser oublier, de la sorte à certaines époques. Autrement, que deviendrait-elle ? Irait-elle chanter dans le désert d’une salle abandonnée, ou suivre en poste ce monde fatigué des eaux que le désœuvrement accable, et qui chaque année, au même temps, s’agite, se remue, et se met en travail, pour retrouver sur les grandes routes l’ennemi mortel qu’il laisse à Paris l’ennui, qu’il retrouve partout, dans les sources de Marienbad, sur le tapis vert de Baden, au fond de l’Océan. Autant la musique est grande et noble chez elle, lorsqu’elle remplit, l’hiver, la salle du Conservatoire ou de l’Opéra, de sa voix sublime qu’on admire, autant elle est chétive et digne de pitié, quand elle se produit seule et nue, sans orchestre ni chœurs, devant un public indifférent, qui lui donne son or pour tout hommage. Figurez-vous une pauvre petite fille sortie à peine de l’école, qui vient au piano avec sa plus belle robe et ses plus belles fleurs dans les cheveux, et là, sans désemparer, se met à chanter quatre ou cinq cavatines italiennes qu’elle estropie à plaisir, avec un accent alsacien, si on est à Baden, anglais, si on est à Boulogne ou à Dieppe. Vers la fin du troisième morceau, les plus considérables personnages de l’assemblée donnent signe de vie et, tirent leurs mouchoirs ; on s’éveille, on bâille un moment, on chuchotte, on se demande qui a composé cette musique si savante. Les noms de Rossini, de Meyerbeer ou de Mozart courent dans toutes les bouches des rares assistans ; puis, le silence se fait de nouveau, les têtes s’inclinent comme par le passé, et l’on s’endort pour la seconde fois, en attendant de s’être assez diverti pour aller se coucher le cœur net. Voilà pourtant quel rôle joue la musique dans toutes les villes de bains ; voilà comment cela se passe deux fois par semaine à Vichy, à Cotterets, à Dieppe et à Boulogne ; croyez ensuite aux merveilles qu’on vous raconte de l’affluence du public à ces concerts, et surtout de son enthousiasme. Le public des eaux se repose le soir au concert des promenades et du bain de la journée. Il dort beaucoup et n’applaudit guère. Sitôt que le chant a cessé, il se réveille comme en sursaut. Alors on entend çà et là quelques cannes isolées battre le parquet, en signe de haute approbation, et la pauvre cantatrice, qui commence à s’apercevoir qu’on ne l’a pas écoutée, retourne à sa place, confuse et maussade. Je ne sais rien de plus triste au monde que de voir en cet état ces malheureuses jeunes filles, si ce n’est pourtant de les entendre. — Que dire maintenant de ces concerts forains dont Paris regorge. On ne peut plus faire un pas désormais sans heurter une symphonie en plein vent ; les orchestres ont remplacé les orgues dans les carrefours ; et quelle musique, bon Dieu, que tout cela ! Vous revenez le soir de la campagne, tout préoccupé d’idées sereines ; vous enviez l’homme des champs de l’abbé Delille ; tout à coup vous voyez le boulevart en feu, le peuple se rue et se pousse ; et, pour compléter la scène, on sonne le tocsin ! Vous croiriez à l’embrasement de la ville, pas du tout, c’est M. Julien qui conduit sa symphonie ; et l’on appelle cela de la musique d’été ! une musique qui se fait avec d’horribles pots de flammes du Bengale, avec des chaises qu’on brise et des cloches qu’on met en branle. Vraiment, il faut avouer que la flûte de Lubin qui charmait les ombrages au temps de cet excellent M. Lebrun, valait encore cent fois mieux que ces saturnales inventées de nos jours. Au moins cette flûte, si niaise et si ridicule dans ses prétentions d’imiter la voix du rossignol, pouvait s’exercer du soir au matin sans ruiner l’arbre sous lequel elle roucoulait ; mais quelle végétation serait capable de résister à de pareilles musiques ? Quels bourgeons voulez-vous qu’ils poussent au printemps ces arbres où vous suspendez des cloches, qu’on tire à tour de bras, et que vous incendiez chaque soir ? Ah ! pitié pour les pauvres arbres du boulevart, le seul ombrage de ce peuple, dont vous prenez à tâche de briser le tympan et de pervertir le goût. Voilà pourtant à quoi devait aboutir le système imprudent où des maîtres illustres et sérieux ont engagé la musique ! Du jour où le succès a proclamé que le sentiment de la sonorité pouvait tenir lieu du sentiment divin de la mélodie, chacun s’est creusé le cerveau pour y trouver un moyen de faire plus de bruit que son voisin. Le plus mince échappé du Conservatoire se croirait déshonoré s’il lui arrivait une fois de ne se servir que des instrumens employés par Beethoven ou Mozart. Comment donc son génie pourrait-il s’exercer en un champ si étroit ? Chaque jour invente des ressources nouvelles, auxquelles ces deux grands maîtres n’avaient pas songé ; hier c’était le cornet à piston ; aujourd’hui c’est la cloche, demain ce sera la chaise cassée, qui viendra, tout en boitant, demander droit de cité dans l’orchestre. La nomenclature s’accroît à toute heure ; Rossini lui-même serait fort dépourvu s’il voulait se mêler d’écrire. On se passerait, au besoin, de violons, de flûtes et de cors, mais de grosses caisses, de triangles et de cimballes, non pas, vive Dieu ! Enfin, pour ne citer qu’un exemple, M. Batton, celui de tous les compositeurs dont le nom éveille les pensées les plus riantes et les plus douces, sinon les plus mélodieuses, l’homme des frais jasmins, des bruyères tremblantes et des coquelicots épanouis ; le musicien dont la fantaisie aimable a créé tant de pleurs auxquelles la nature n’avait pas pensé, M. Batton quitte, l’autre jour, ses bucoliques pour écrire un opéra qui a pour titre le Remplaçant, et dans l’ouverture de cet opéra ne trouve rien de plus ingénieux à mettre qu’une cloche, une cloche énorme, qui étouffe sa musique sous son poids ! A tout prendre, j’aime mieux l’orchestre de Dieppe où l’Océan fait sa partie.

Mais patience, encore quelques jours, et le Théâtre-Italien ouvrira ses portes. Aux noms accoutumés que le public affectionne, le programme de cette année en a joint plusieurs nouveaux à la tête desquels figure celui de la Tacchinardi, la voix la plus agile et le plus gracieux talent de l’Italie, à l’heure qu’il est. Du reste, c’est toujours Rubini, toujours la Grisi, Tamburini et Lablache. Rubini, l’infatigable chanteur, qui ne se repose jamais, vient de profiter du court loisir que lui laisse la clôture du théâtre de Londres, pour s’en aller rendre visite à ses dignes compatriotes de Bergame. Il est allé là naïvement, comme dans sa famille, pour donner à sa ville natale la part qui lui revient de ce magnifique talent, qui cessera de se produire sitôt qu’il cessera de grandir. Voilà qui nous promet de vives sensations musicales cet hiver ; il faut que cette voix merveilleuse ait trouvé en soi de nouvelles ressources pour que Rubini juge le temps venu d’aller la faire entendre en Italie. Le grand succès de Duprez pourrait bien avoir fait le miracle, qui sait ? Vous verrez qu’à son retour, Rubini aura le front de vouloir nous prouver qu’il est toujours, quoi qu’on fasse, le premier ténor de ce temps, et qu’il gagnera la partie sans conteste. On parle encore du début, dans Arsace, d’une jeune cantatrice douée d’une fort belle voix de contralto et que Rossini affectionne : Mlle d’Erlo. Avec un ensemble aussi complet, l’administration ne serait plus en droit de retenir loin de la scène certains chefs-d’œuvre du répertoire de la Pisaroni, laissés là depuis longtemps.

L’activité de l’Opéra ne se dément pas. Si les partitions nouvelles font défaut, les débuts se succèdent avec une rapidité singulière. Duprez n’a pas eu le temps de se produire encore dans tous ses rôles, que déjà voici Mme Stoltz. Il ne dépendra plus désormais de Mlle Falcon d’interrompre, par son absence, le succès des grands ouvrages du répertoire. C’est l’affaire d’un directeur habile de se soustraire ainsi, quand il le peut, à cette domination que ne manquent jamais d’exercer les cantatrices qui se sentent seules maîtresses de leur emploi. Je dis quand il le peut, car pour cela il ne suffit point seulement d’une volonté énergique, il faut encore que le talent dont on veut secouer l’humeur impérieuse, soit de ceux que certains voisinages inquiètent et diminuent, et que cela se passe dans une sphère inférieure. Ce que l’Académie royale a presque toujours tenté avec succès à l’égard de ses premières cantatrices, elle n’a jamais pu le faire complètement pour les premiers ténors, qui, de tout temps, par la vertu singulière de leur talent et la vive sympathie qu’ils ont trouvée dans le public, se sont maintenus trop haut pour que les petits calculs d’administration puissent les atteindre. Il est bien évident que jamais M. Lafont n’a remplacé Nourrit, pas plus que M. Alexis ou tout autre de cette force ne remplacerait aujourd’hui Duprez. Tout au contraire, Mme Stoltz s’empare en une fois du répertoire de Mlle Falcon, et lève à ses côtés une rivalité dangereuse. Voilà qui est plus fâcheux peut-être pour Mlle Falcon que glorieux pour Mme Stoltz, qu’on aurait bien tort de prendre à l’heure qu’il est pour une grande cantatrice. Qu’on ne s’y trompe pas, ce qui a tant contribué à pousser la réputation de Mlle Falcon à ce point où elle s’est arrêtée si tôt, c’est moins peut-être la supériorité plus ou moins contestable de son propre talent, que la déplorable faiblesse des jeunes filles sans expérience qu’on a lancées au hasard dans ses rôles. On sait aujourd’hui que penser d’une réputation qu’une cantatrice étrangère du second ordre peut ainsi réduire sans fonder la sienne. — La voix de Mme Stoltz parcourt avec aisance toute la gamme du soprano le plus étendu. Les cordes basses ont quelque chose de voilé qui leur donne parfois une expression charmante, les notes hautes sortent bien ; mais c’est surtout dans le milieu qu’elle se développe dans toute son ampleur et sa magnificence. Lorsque le mouvement se ralentit, que tout se combine autour d’elle à souhait, la voix de Mme Stoltz a des vibrations d’une sonorité métallique, et telles que l’émission brute vous ravit ; car Mme Stoltz, elle aussi, aspire à ralentir la mesure ; seulement ici le grand art du chanteur ne vient pas, comme chez Duprez, fort à propos, pour farder la nécessité et lui donner un air délibéré auquel le public se laisse prendre. Cette nécessité, pour Mme Stoltz, de chanter presque toujours plus lentement qu’il ne convient, ne fait que mettre à nu davantage la pauvreté de sa manière. Il y a encore entre Duprez et Mme Stoltz certaines ressemblances qui vous frappent, surtout dans les défauts. Ainsi la voix de Mme Stoltz, sonore, expressive et puissante d’ailleurs, ne sait pas dominer, je ne dirai point un finale, mais le moindre ensemble. D’où vient cela ? ce n’est pourtant pas la vibration aiguë qui lui manque, comme à Duprez ; il y a donc là quelque vice de méthode que le temps et des études persévérantes doivent corriger. Duprez et Mme Stoltz finiront par s’entendre à merveille ; le système, aujourd’hui aboli, de déclamation lyrique où s’est fourvoyée Mlle Falcon, ne conviendra jamais, quoi qu’on dise, aux allures simples et calmes du grand chanteur ; Mme Stoltz, au contraire, n’a pas le moins du monde l’air de vouloir représenter une école. Elle aura bientôt fait bon marché de ses gestes exagérés qu’elle nous apporte de province, et dès-lors il restera en elle de quoi faire un jour une grande cantatrice, une voix de soprano du timbre le plus rare, et une ame énergique et fière capable de sentir et de rendre les intentions du maître avec des élémens pareils et le voisinage de Duprez, Mme Stoltz n’a qu’à vouloir. — Il en est pour Duprez du rôle du bonhomme Eléazar, comme il en sera de tous les rôles du répertoire de Nourrit, c’est-à-dire qu’il trouve des effets sublimes là où nul encore n’en avait soupçonné, et qu’en revanche il échoue en certains endroits véhémens et rapides, où la voix métallique de Nourrit tintait avec bonheur, dans la strette de la cavatine du quatrième acte, par exemple. Ce n’est pas l’affaire de cette voix large et puissante, qui se comptait surtout dans les mouvemens tempérés, de saisir la note d’un bond et de la porter haut comme faisait Nourrit. En somme, le caractère du vieux juif demeure une création de Nourrit, et le véritable triomphe de Duprez reste toujours Guillaume Tell, parce que Duprez est surtout un grand chanteur, et qu’entre tous les opéras du répertoire, Guillaume Tell est surtout un grand chef-d’œuvre. Puisque l’Opéra s’occupe de réforme, il devrait un peu songer à M. Levasseur, qui demande le repos et les doux loisirs de la campagne avec les plus tristes élans d’une voix fatiguée et déjà rauque. M. Levasseur ferait bien de se retirer aux champs pour quelques mois, et de chercher à réparer, dans un silence absolu, les brèches que le temps a faites à sa voix. Si la voix de M. Levasseur s’écroule, celle de Mme Dorus se relève et gagne en puissance, sans rien perdre de son agilité précieuse. Dernièrement, la reprise de Guillaume Tell a donné à Mme Dorus l’occasion de conquérir les plus vives sympathies du public, et depuis, chaque épreuve qu’elle tente lui réussit à souhait. On dit que Mme Dorus quitte l’Opéra, sans doute pour faire placé à Mlle Nau, on à d’autres qui avancent d’un pas si ferme dans la carrière. A moins que l’Opéra ne tienne en réserve quelque sujet mystérieux destiné à soutenir son répertoire, il est impossible qu’on songe sérieusement à se séparer de Mme Dorus, la seule femme, après tout, qui puisse chanter Guillaume Tell et le Comte Ory, la seule qui ne fasse pas défaut à Duprez dans un duo où l’expression musicale l’emporte sur la pantomime.

Il semble cependant qu’il serait temps de laisser reposer un peu la Juive. Voilà bien des débuts qui se font dans la Juive. Les beautés profondes de cette imposante musique commencent à lasser un peu l’admiration du public. M. Halévy, qui exerce sur l’administration de l’Opéra une si haute influence, devrait songer un peu à varier le répertoire. N’y aurait-il donc pas moyen de remettre à la scène la Tentation ? Mlle Elssler jouerait le personnage de Miranda ; quant à Duprez, il serait facile de lui tailler en plein drap quelque rôle d’Astaroth ou de Belzébuth dont il ferait son profit. De la sorte, la Juive pourrait se reposer pendant les répétitions de Cosme de Médicis, et le public n’y perdrait rien, car la musique de la Tentation est encore de M. Halévy, comme chacun sait. En attendant que ces combinaisons se réalisent, on s’occupe fort de la Muette, qui va se produire dans quelques jours avec deux élémens infaillibles de succès et de fortune, Duprez et Fanny Elssler. A propos de Fanny Elssler, elle est rentrée hier, par le Diable boiteux, plus jeune, plus vive, plus, harmonieuse que jamais, et les bouquets sont tombés à ses pieds comme à Vienne, comme à Baden, comme partout.

Le théâtre de la Bourse, qui poursuit, été comme hiver, le succès avec une persévérance infatigable, vient enfin d’en trouver un légitime et de bon goût, qui, pour s’être fait sans un grand bruit d’annonces et d’applaudissemens, n’en mérite pas moins toute l’attention de la critique, car il recommande au public un nom tout jeune et qu’entourent de grandes espérances. La Double Échelle est un de ces petits opéras de la famille d’Actéon, qui doivent réussir, car chacun y trouve son compte. Les vieux habitués de l’orchestre, qui portent cannes à pomme d’ivoire et parlent de Mme Saint-Aubin en rajustant leurs perruques, peuvent s’attacher avec ferveur à suivre les combinaisons plus ou moins laborieuses d’une intrigue, après tout assez divertissante, et se réjouir à leur aise des bons mots du Trial qui leur rappelle les beaux jours. Quant aux gens plus sérieux qui veulent, dans un opéra, trouver de la musique, il y a là pour eux un quintette et un duo d’assez bonne école pour qu’ils s’en contentent. — Il s’agit beaucoup, dans l’opéra de M. Planard, d’un sénéchal qui a épousé en cachette une présidente, veuve depuis six mois, et qui sort tous les matins de chez elle, à la première aube, au premier chant de l’alouette, non comme Roméo à l’aide d’une échelle de soie, mais plus prudemment, et comme il convient à un homme de son poids et de sa qualité, au moyen d’une échelle de bois peint en vert, et solidement fixée à terre. Il est fort question aussi d’un certain chevalier ridicule, qui, pour s’introduire plus facilement auprès de sa cousine, imagine de prendre avec lui une grosse commère qu’il donne pour sa femme, et qui se trouve justement mariée à je ne sais quel rustre venu par hasard au château, pour tailler les arbres du jardin. De là, toutes sortes de méprises et de rencontres, qui aboutissent, pendant une heure, à des combinaisons plus ingénieuses que musicales. Comme on le voit, il y a dans la pièce de M. Planard tous les élémens premiers d’un opéra comique du bon temps : rien n’y manque, ni la présidente, ni le sénéchal, ni le chevalier, ni le jardinier, ni le bosquet de roses. A tout prendre, tout l’Opéra-Comique est là. Otez à l’Opéra-Comique son bosquet de roses, toujours en fleurs, que lui restera-t-il ? Où voulez-vous que Lucas se mette pour surprendre les amours nocturnes de Colette avec le seigneur du village, et Lubin où se cachera-t-il, pour imiter le chant du rossignol sur sa flûte ? Quoi qu’on en puisse dire, l’Opéra-Comique est tout entier dans le bosquet de roses, il est sur le balcon de la présidente qui soupire, il est dans la bouteille du gros jardinier et sous la perruque du président. Telle qu’elle est, cette pièce peut, à bon droit, passer pour l’une des meilleures bouffonneries du théâtre de la Bourse ; avec un peu plus de finesse et de bon goût, et surtout avec un peu moins de recherche dans ce qu’on appelle aujourd’hui les moyens dramatiques, M. Planard aurait pu faire un acte charmant à la manière des vieilles comédies italiennes. La musique de M. Ambroise Thomas convient à merveille au caractère du sujet, et, dans certaines scènes, révèle, chez le jeune maître, une verve bouffe excellente. Il y a, vers le milieu de la partition, un quintette digne en tout point d’être remarqué ; la mélodie en est vive, pétulante, originale, l’ordonnance adroite et simple tout à la fois, et l’harmonie fort heureusement traitée ; la phrase emportée, rapide, toute d’un jet que chante Mlle Prévost, a pour elle une franchise d’allure, une chaleur de mouvement qui vous entraîne. Cette phrase vaut les meilleures que M. Auber ait écrites en ce genre, et M. Auber en a de merveilleusement jolies, comme chacun sait. On trouve à chaque instant, dans la musique de M. Ambroise Thomas, des qualités généreuses, et qui, par malheur, deviennent de plus en plus rares chez les musiciens de ce temps ; je veux parler de la verve et de l’humeur comique. Le quintette et le duo que chantent les deux hommes sur le haut de l’échelle en font foi. Si M. Halévy, ou tout autre aussi peu doué que l’auteur de l’Éclair du vrai sentiment bouffe, avait eu ces deux scènes à traiter, assurément il ne s’en serait pas tiré de la sorte. On aurait donc grand tort d’attribuer à l’influence d’un sujet imposé la révélation de ces deux qualités dont je parle. Si M. Ambroise Thomas comprend la juste vocation de son talent, il travaillera désormais à donner à ses mélodies une forme plus neuve et plus originale, et persistera vaillamment dans le genre qui lui a valu l’autre jour son premier succès. Puisqu’il est dit que tout homme doit relever d’une école, en attendant que le public le proclame maître à son tour, je conseille à M. Ambroise Thomas de se ranger tout simplement du côté de Cimarosa. On se lasse aujourd’hui de ces tristes imitateurs de Beethoven, qui finissent, ou plutôt qui commencent tous par avorter dans le bruit et dans l’impuissance. Peut-être est-il plus glorieux désormais de chercher son succès dans la simplicité de la belle école italienne, plus glorieux parce que c’est plus difficile.

H. W.


La Maison rustique du dix-neuvième siècle est arrivée à ses dernières livraisons, avec un succès qui s’accroît chaque jour. La place de cet excellent recueil est désormais marquée. Il vient remplir le vide laissé dans l’enseignement pratique de l’agriculture et des sciences qui en sont l’accessoire obligé. L’ancienne Maison rustique de 1755, on le conçoit sans peine, ne pouvait plus offrir, en 1837, une grande sûreté de savoir sur beaucoup de points ; elle se taisait complètement sur un plus grand nombre d’autres que la science a de nos jours créés et perfectionnés. La Maison rustique du dix-neuvième siècle honore, par son exécution, les savans et les praticiens qui y ont concouru, et dote le pays de l’un des ouvrages les plus précieux qui aient paru depuis long-temps.