Chronique de la quinzaine - 14 septembre 1876

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Chronique n° 1066
14 septembre 1876



CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 septembre 1876.

L’Europe assiste aujourd’hui avec des préoccupations croissantes à une crise où elle voudrait n’être qu’un témoin, un arbitre supérieur, et où elle sent qu’elle pourrait être entraînée malgré elle. Ces événemens d’Orient qui ont éclaté il y a quelques mois, qui ont déjà coûté tant de sang et ont passé par de si étranges péripéties, ces événemens en effet se composent d’élémens si multiples, ils ont un caractère si mystérieux et si complexe, ils mettent en jeu tant de passions et d’intérêts, qu’on ne sait jamais où ils peuvent s’arrêter, où ils peuvent conduire.

La guerre est-elle destinée à se prolonger et à s’étendre ? Les gouvernemens réussiront-ils à suspendre ou à limiter le conflit et à dégager de ce chaos oriental la paix qu’ils désirent comme un gage de leur propre sécurité ? C’est la question qui ne cesse de s’agiter et qui est partout, dans les combats livrés en Serbie comme dans les démarches tentées à Constantinople, dans les secrets de la diplomatie et même dans les mouvemens d’opinion qui se manifestent de plus en plus, qui se mêlent au fracas des armes. Pour le moment, deux faits sont également certains : depuis que la guerre a commencé, Serbes et Monténégrins ont eu plus de succès dans les bulletins répandus en Europe que sur les champs de bataille. Après s’être jetés dans une lutte inégale avec plus de hardiesse ou de témérité que de prévoyance, ils se défendent courageusement sans doute, ils disputent le terrain pied à pied ; mais enfin la fortune militaire n’est pas pour eux, et les derniers engagemens sérieux et décisifs qui se sont succédé dans la vallée de la Morava n’ont fait qu’attester une fois de plus la supériorité des forces de la Turquie. L’armée ottomane a eu des avantages assez marqués pour qu’un moment on ait pu croire à la prochaine fin de la guerre. D’un autre côté, en présence des derniers événemens militaires, les cabinets européens se sont entendus pour proposer un armistice à Constantinople. Ils proposent l’armistice pour arriver à des négociations de paix ; la Porte, à son tour, paraît réclamer des préliminaires de paix comme condition nécessaire de la suspension d’hostilités. Voilà les faits du moment, l’état présent du conflit particulier entre la Turquie et la Serbie. En réalité, qu’on signe l’armistice avant les préliminaires de paix, qu’on négocie à paix avec l’armistice, on ne peut ni supprimer ni éluder la difficulté. La véritable question n’est point dans une procédure de diplomatie, ni même dans la guerre serbe, ou du moins elle n’est là que par circonstance et partiellement ; elle est surtout dans cette situation générale où s’agitent et se confondent tous ces problèmes, de l’état des populations, slaves et chrétiennes, soumises au joug musulman, des conditions et de l’avenir de l’empire turc, du rôle des politiques européennes en Orient.

Elle n’est donc, cette triste guerre de Serbie, qu’un incident de plus dans une crise qui se déroule avec son cortège de péripéties militaires, d’insurrections mal apaisées, d’excès révoltans dans les provinces, et de révolutions successives à Constantinople. Au fond, il s’agit toujours de trouver, sinon une solution définitive, dont personne ne dispose, du moins des combinaisons rassurantes pour la paix et l’humanité, de nature à préserver l’Occident, à détourner de nouveaux conflits en mettant les malheureuses populations orientales sous un régime défini et garanti de protection et de justice. Le danger pour l’Europe serait de se laisser devancer par l’imprévu de se perdre dans cette incohérence de conseils qui a fait si souvent l’impuissance de la diplomatie, de n’avoir à opposer aux complications et aux résistances qu’une action divisée. Le danger pour la Turquie, elle-même serait de se méprendre sur sa propre situation, de compter sur un vieux fanatisme pour soutenir une existence en déclin ou de se laisser abuser par des victoires d’un moment.

Certes, s’il y a un spectacle curieux, c’est celui de cet empire, objet de tant de contestations, c’est ce contraste de décomposition croissante et de vitalité obstinée, dont les événemens les plus récens offrent un dernier et saisissant exemple. Qu’est-ce en effet que cette histoire de la Turquie depuis quelque temps ? C’est en vérité, l’histoire d’un pays qui semble se proposer de tromper ou de décourager tour à tour ceux qui persistent à ne pas désespérer de lui, qui s’efforcent de le soutenir par prévoyance, par nécessité, et ceux, qui fondent sur sa décadence visible leurs calculs d’ambition. Les révolutions de palais remplissent sa vie intérieure ; les souverains se succèdent comme si un changement de régime était le remède infaillible à la détresse publique. Il y a quelque temps, un sultan accusé de précipiter par ses folies la ruine de l’empire, Abd-ul-Azis se voyait déposé par une conspiration de sérail, œuvre de ses propres ministres, et peu après avoir perdus la couronne il cessait de vivre : il disparaissait par un suicide opportun ! Un nouveau sultan, Mourad V, va ceindre le sabre d’Othman. Cette fois c’est le souverain populaire, acclamé par les softas, bien intentionné, arrivant les mains pleines de réformes et même avec une promesse de constitution. Que se passe-t-il ? Avant que peu de semaines soient écoulées, le nouveau commandeur des croyans n’est plus qu’un malheureux frappé dans sa santé et dans son intelligence. Il n’a pu résister aux troubles d’un avènement accompli dans des circonstances tragiques, au spectacle de ses ministres assassinés par un furieux : il est fou ! Le sauveur de l’empire, enfermé au sérail, a besoin d’être sauvé de lui-même, et quatre mois, jour pour jour, après la disparition de son prédécesseur, le voilà déposé, toujours avec l’aide de l’interprète de la religion, du cheik-ul-islam appelé en consultation. Abd-ul-Azis avait été dépouillé de la couronne parce qu’il compromettait l’état ; Mourad V était malade, et la loi dit que, lorsque le souverain passe plus de deux mois et demi sans pouvoir s’occuper des affaires de l’empire, il peut être déposé : Mourad a cessé de régner ! Les médecins ont donné le bulletin de sa santé perdue à l’appui de la sentence du cheik-ul-islam, et depuis quinze jours il y a un nouveau sultan, Abd-ul-Hamed II, qui à son tour naturellement promet plus que jamais des réformes, qui a déjà publié son hatt impérial. Il faut espérer que celui-ci sera plus heureux, et qu’il pourra épargner à l’Europe l’embarras de savoir si elle n’aura pas bientôt un nouveau souverain à reconnaître.

Ce qu’il y a de plus grave, c’est que cette mobilité de règne est moins un accident de circonstance qu’un symptôme : elle déguise à peine l’immense et profonde anarchie qui mine l’empire turc depuis bien des années sans doute, mais qui s’est manifestée dans ces derniers temps sous des formes plus persistantes et plus aiguës. Cette anarchie, elle est dans l’administration financière, la Porte en a fait le triste aveu par une banqueroute qui a tué son crédit sur tous les marchés du monde, qui a été certainement funeste pour sa cause au début de la crise où elle est engagée. Et l’anarchie financière n’est rien encore auprès de cette autre anarchie brutale et sanglante qui s’est déchaînée il y a quelque temps dans la malheureuse Bulgarie, livrée un moment à une soldatesque effrénée. On n’en peut plus douter aujourd’hui : ce ne sont pas seulement des journaux qui le racontent, le consul américain, M. Schuyler, après une enquête impartiale et sérieuse, a constaté l’œuvre de destruction, Aux premiers signes d’insurrection qui ont paru se manifester en Bulgarie au mois de mai, des bandes d’irréguliers, de bachi-bozouks, ont mis l’infortunée province à feu et à sang, promenant partout l’incendie, le meurtre et le viol, détruisant les villages, souillant les églises, chassant devant eux les femmes, les enfans et les vieillards. Sous prétexte de rétablir la paix, ils ont dévasté toute une contrée, en prenant pour complices les passions des habitans mahométans. Le gouvernement n’y est pour rien sans doute, il n’a peut-être rien su au moment des massacres, et le rapport qu’il vient de répandre en Europe prouve qu’il sent aujourd’hui la gravité des faits, puisqu’il s’efforce de les contester ou de les atténuer. En réalité, il n’a rien essayé pour empêcher ces sanglans excès qui, selon le mot récent de lord Derby, ont coïncidé avec l’anarchie des interrègnes à Constantinople, et sans avoir été directement, absolument complice, il n’est pas moins exposé à rester chargé de cette terrible responsabilité morale devant la conscience européenne.

Oui, évidemment, c’est le côté sombre de la situation de la Turquie ; mais, d’un autre côté, au milieu de cette désorganisation administrative et financière, au milieu de ces déchaînemens sinistres, il n’est point douteux que cet empire en apparence usé et menacé de toutes parts a montré depuis quelque temps un peu de cette vieille sève qu’un état, fût-il en déclin, retrouve souvent pour sa défense. Malgré les éclipses ou les défaillances du pouvoir souverain, la Porte n’a pas manqué d’un certain esprit de suite, d’une certaine diplomatie dans les difficultés où elle se débat depuis plus d’un an. Elle a su profiter des circonstances pour échapper aux pressions qui la menaçaient. Elle a encore des traditions qui sont pour elle une force, et surtout elle vient de montrer qu’elle n’a point cessé d’être un état militaire. Elle n’avait été, il est vrai, ni heureuse, ni habile dans la répression des mouvemens insurrectionnels de l’Herzégovine. Dès qu’une véritable guerre lui a été déclarée, dès qu’elle a eu affaire à des forces organisées, elle a repris ses avantages. Ses généraux, disait-on chaque jour, étaient cernés, ils allaient capituler ; Mouktar-Pacha surtout, serré de près par les Monténégrins, ne pouvait faire autrement que de se rendre. En définitive personne n’a capitulé, et Mouktar-Pacha n’a pas eu besoin de se sauver par une évasion sur le territoire autrichien.

L’armée ottomane, depuis qu’elle est engagée, n’a pas été seulement opiniâtre au combat, elle a prouvé qu’elle pouvait se prêter aux combinaisons de la stratégie. Les opérations qu’elle vient d’exécuter sur la Morava, autour d’Alexinatz, ne laissent pas d’avoir été conçues et conduites avec art. La résistance même qu’elle a rencontrée et qui fait honneur aux Serbes, cette résistance lui a offert l’occasion de déployer ses ressources, et chose plus remarquable, les chefs militaires turcs n’ont point exagéré leurs succès outre mesure. Une armée qui se bat ainsi peut encore servir de bouclier à un empire, même à un empire fort délabré sous d’autres rapports, et peut-être n’en aurait-on pas facilement raison. Que le gouvernement ottoman, qui a eu l’habileté de se laisser attaquer et qui a la fortune d’avoir des soldats, ait eu un moment la tentation de pousser à bout ses avantages comme les Serbes auraient voulu tirer parti de la victoire s’ils l’avaient obtenue, ce n’est point impossible, et là est justement le danger. Évidemment la Porte se tromperait si dans l’illusion d’un succès militaire, elle cessait de sentir tout ce qui fait sa faiblesse, si elle ne comprenait pas qu’elle a plus que jamais besoin de d’Europe, si au lieu de rester modérée elle élevait des prétentions démesurées dans une négociation soit pour des préliminaires de paix, soit pour un armistice. Alors elle ne rencontrerait plus seulement devant elle les Serbes, et se heurterait contre les combinaisons qui ont placé la Serbie sous la sauvegarde des traités européens, et pour le vain orgueil d’humilier des vaincus, de s’assurer de médiocres garanties, elle donnerait de son propre mouvement le signal d’une crise nouvelle où elle semblerait jeter le défi aux événemens.

Cette crise, aucune politique sérieuse n’est intéressée à la provoquer par une extension de la guerre ou par un système d’agitation qui ajouterait inévitablement aux périls et aux complications de la guerre. La Turquie y jouerait peut-être son existence, l’Europe y compromettrait à coup sûr son repos ; tout le monde aurait à y perdre, et, ce qu’il y aurait certainement de plus sage, serait non-seulement de proposer, sans plus de retard, une action collective, mesurée, définie des gouvernemens, mais encore de ne pas laisser l’opinion des divers pays s’égarer dans toute sorte de rêves, de fantaisies et de projets dépassant la réalité. Là est un autre danger aujourd’hui. On tend à créer des mouvemens d’opinion plus ou moins sincères, plus ou moins factices, qui n’ont d’autre résultat que de mêler les ardeurs et les mobilités de la passion publique à une affaire déjà si grave en imposant à la raison des cabinets une œuvre plus difficile et plus épineuse.

La Russie, il y a quelques mois, se plaçait évidemment sur le meilleur terrain lorsque le prince Gortohakof, dans une dépêche adressée à l’ambassadeur du tsar à Londres, au comte Schouvalof, s’étudiait à préciser la politique du cabinet de Saint-Pétersbonrg. Le chancelier russe, qui a l’art des nuances, n’avait nullement l’intention de laisser supposer qu’il croyait à la durée indéfinie de l’état anormal existant dans l’empire ottoman, qu’il voulait enchaîner l’avenir. Au moment présent, il ne voyait rien pour remplacer cet empire, et une catastrophe qui l’emporterait tout à coup risquerait d’être aussi désastreuse pour l’Europe que pour l’Orient. Il n’y avait donc rien de mieux à faire que d’affermir, d’étayer la situation qui existe par une amélioration sérieuse du sort des populations chrétiennes, et ce résultat ne pouvait être atteint que par une entente générale des grandes puissances. En un mot, le chancelier russe s’abstenait de désirer une crise décisive, parce qu’il ne trouvait pas « la matière mûre pour une solution. » C’était de la sagesse sans illusions, sauvant tout sans rien compromettre. Malheureusement, depuis que l’Orient est troublé par la guerre, la société russe, moins diplomate que le prince Gortchakof, ne cherche même pas à déguiser l’ardeur de ses émotions et de ses sympathies en présence d’une lutte engagée au nom des Slaves. Les poètes, les polémistes de journaux, les personnages les plus éminens se font les interprètes ou les auxiliaires de ce mouvement passionné qui a tous les caractères d’une intervention libre, spontanée en faveur des « frères du sud. » Les Russes ne se contentent pas d’envoyer, avec les plus chaleureux encouragemens, des armes, des munitions, de l’argent, des ambulances ; ils ont déjà donné aux Serbes un commandant en chef dans le général Tchernaeïf, et depuis trois mois nombre d’officiers ont quitté l’armée du tsar pour aller combattre en Serbie, où ils ont été une précieuse ressource de commandement, où plus d’un est déjà tombé victime de son dévouement. Ce ne sont pas seulement les officiers qui vont faire la guerre slave ; chaque jour des détachemens de volontaires venant de Russie passent à travers les provinces roumaines pour aller au-delà du Danube, si bien qu’avant peu les Russes pourraient devenir le noyau le plus sérieux et le plus solide de l’armée serbe.

L’opinion ou la passion publique presse le tsar de lever le drapeau de la croisade, de se mettre à la tête des Slaves, d’aller couper la tête du dragon qui, vers Le Bosphore, dans Byzance, au pied du temple sacré, garde la couronne de l’islam. Les Russes ont sans doute le droit de témoigner leurs sympathies à ceux qui combattent dans les Balkans. Jusqu’à quel point cependant ces manifestations impatientes sont-elles de nature à simplifier les questions qui s’agitent aujourd’hui ? A quoi arriverait-on si par cette intervention de tous les instans et sous toutes les formes, en entretenant ou en propageant l’excitation, on finissait par persuader aux Serbes ; qu’ils n’ont qu’à tenir pour être secourus, et par intéresser, par engager peut-être l’orgueil russe ? L’empereur Alexandre II est un partisan sincère de la paix ; il veut, dit-on, que son règne soit le règne de la paix ; il a su jusqu’ici se défendre des conseils impatiens, et le prince Gortchakof partage les sentimens du tsar. Ce ne serait pas peut-être le meilleur moyen d’aider l’empereur et le chancelier dans leur tâche laborieuse, que de prêcher sans cesse la guerre sainte pour la destruction de la Turquie, pour Constantinople, d’autant plus qu’en définitive la Russie risquerait de n’être pas suivie bien loin par ses plus intimes alliés, par cette Allemagne dont la circonspection soulève aujourd’hui toutes les fureurs des polémistes russes. C’est là précisément le danger de ces mouvemens d’opinion qui à des questions déjà suffisamment graves, confiées à la prévoyance des cabinets, ajoutent les emportemens de la passion, les exagérations de l’esprit d’aventure.

L’agitation anti-turque n’a sans doute rien de nouveau en Russie. Elle se produisait autrefois avec moins d’éclat, avec moins de bruit, elle peut se manifester aujourd’hui sans contrainte par les journaux, par des comités, dans la liberté facile de la société russe. Une chose plus extraordinaire, c’est que l’Angleterre, elle aussi, semble se mettre de la partie et vouloir jouer son rôle dans l’agitation anti-turque. L’opinion anglaise est pour le moment livrée à un travail mystérieux, elle est partagée entre des traditions de politique séculaire et des instincts nouveaux. Si on ne désavoue pas la guerre de Crimée, on est bien près de la rejeter dans l’oubli, d’écarter ce souvenir importun ou inutile, et M. Bright peut triompher aujourd’hui en rappelant son opposition d’autrefois, les luttes soutenues par lui contre l’entreprise de 1854. Si on n’en est pas encore à livrer la Turquie aux exécuteurs, on la livre à la justice vengeresse du sentiment public, on dresse contre elle l’acte d’accusation.

Lorsqu’il y a quelques mois le ministère anglais, ému de ce qui se passait en Europe, des délibérations particulières des trois empires du Nord, de l’aggravation des choses en Orient, se décidait à frapper un grand coup en refusant son adhésion au mémorandum de Berlin, cet acte produisait certainement une impression profonde à Londres comme partout. Dans le désaveu du mémorandum de Berlin, dans l’envoi de la flotte anglaise à Besika, dans l’influence active de la diplomatie britannique à Constantinople, dans tous ces faits concordans, on voyait les signes d’une politique décidée à ne pas laisser passer tous les événemens, à rappeler les vieilles traditions, les vieilles garanties de l’équilibre de l’Europe. Le ministère tory semblait avoir relevé tout à coup le prestige anglais et avoir mis un terme à une période d’effacement humiliante pour l’orgueil national ; il avait conquis la popularité et presque désarmé ses adversaires ! Que s’est-il passé depuis ? Il est certain que tous ces actes retentissans du mois de mai n’ont pas produit des conséquences bien sensibles. Le gouvernement anglais n’a pas pu ou n’a pas voulu empêcher la guerre dans les Balkans. Les événemens ont rejeté les esprits dans une indécision mêlée d’anxiété, et dans ce moment d’attente, d’incertitude, s’est formée une sorte de réaction que la Turquie elle-même a précipitée en la justifiant, en lui donnant le prétexte des déplorables scènes de la Bulgarie. Toujours est-il que le mouvement a commencé, et après avoir commencé, il n’a cessé de prendre des proportions croissantes. Aujourd’hui il est partout, dans les journaux, dans les meetings, qui se multiplient, dans les adresses que des députations vont porter au foreign-office. Le vieux lord John Russell, toujours prêt malgré son grand âge à son rôle de paladin, n’a point hésité à donner le signal des hostilités, et à son tour M. Gladstone vient de publier une brochure substantielle, émouvante, dont le titre, — les Horreurs de la Bulgarie, — résume la pensée. C’est un procès en règle intenté contre la Turquie, contre son gouvernement, ses institutions, son anarchie, son irrémédiable caducité, et ce que M. Gladstone a dit dans sa brochure, il le répète dans les meetings. S’il n’y avait que des manifestations populaires et des discours, des lettres ou des écrits de lord John Russell, de M. Gladstone, ce ne serait pas encore complètement significatif ; mais voici l’intervention d’un homme chargé d’âge, qui a été longtemps comme ambassadeur à Constantinople le tout-puissant, le plus énergique patron de la Porte, qui plus que tout autre décidait la guerre de Crimée, — lord Strafford de Redcliffe, et le vieux Redcliffe lui-même n’a plus d’illusions sur la cliente qu’il soutenait de ses conseils ; il écrit des lettres pour rendre témoignage contre la Turquie, il accepte l’idée sinon d’un démembrement, du moins d’une réorganisation qui affranchirait à demi les provinces des Balkans, qui ne laisserait à la Porte qu’une souveraineté nominale. En un mot, il est clair qu’il y a en Angleterre une certaine opinion excitée par le retentissement des massacres bulgares, faisant bon marché de l’empire ottoman et disposée à réclamer une entente avec la Russie, à chercher à Saint-Pétersbourg une alliance pour arriver à des solutions que personne ne précise.

Assurément ce qui s’est passé en Bulgarie justifie toutes les protestations, et n’est pas de nature à concilier les sympathies du monde civilisé au gouvernement turc. Les whigs ont trouvé là une occasion unique, inattendue, de rentrer avec éclat en campagne contre le ministère, et cette occasion, ils l’ont saisie ; ils accusent presque aujourd’hui le gouvernement anglais d’avoir été le complice involontaire, mais efficace, de la Turquie, en lui prêtant il y a quelques mois l’appui moral de ses conseils, de son influence, le secours de sa flotte. Tout cela est fort bien, l’émotion est vive en Angleterre ; mais enfin il ne faudrait pas en conclure que l’Angleterre soit disposée à lier aussitôt partie avec la Russie pour se jeter dans les aventures en Orient. Il ne faudrait pas croire surtout que ces manifestations, si sérieuses qu’elles soient, traduisent la pensée du gouvernement anglais, et tout récemment lord Derby, en recevant une députation, n’a point hésité à dissiper les chimères de l’opinion surexcitée, à maintenir les lignes essentielles de sa politique. Il a laissé voir ses préoccupations en montrant la périlleuse légèreté de toutes les propositions, de toutes les tentatives pour effacer la Turquie de l’Europe, en ajoutant : « Poussez les Turcs hors de l’Europe, en Asie, chrétiens et musulmans resteront toujours côte à côte, la difficulté n’est que déplacée. » Et un Anglais, pénétré des intérêts de son pays, doué de sagacité et de prévoyance, ne peut certes se montrer indifférent à une commotion du monde musulman, qui, des bords du Bosphore, gagnerait bientôt comme une contagion sanglante et redoutable l’intérieur de l’Asie. Cela veut dire que les solutions extrêmes ne résolvent rien, et qu’au milieu des entraînemens d’opinion, au milieu des passions nationales et religieuses entretenues par une incertitude prolongée, ceux qui sont chargés du gouvernement doivent se préoccuper avant tout de chercher les garanties de la paix dans les seules combinaisons possibles, de rester dans la réalité.

Quel est l’avenir réservé à la Turquie, à l’Orient ? Qui pourrait le dire ? À l’heure où nous sommes, quelles que soient les impressions qu’on porte dans ces affaires, quels que soient les incidens de guerre qui se passent sur la Morava ou dans les montagnes de la Serbie, la seule paix possible est dans ce qui modifiera le moins la situation des choses ; elle est dans la conciliation des intérêts en présence, de l’intérêt des populations chrétiennes qu’il faut d’abord sauvegarder, et de cette intégrité territoriale de l’empire ottoman dont parlait récemment lord Derby. Il y a un point de départ naturel, légitime, c’est cet ensemble de traités, de conventions qui se sont succédé surtout depuis 1856, qui constituent en quelque sorte une tradition d’arbitrage et de protection pour l’Europe, qui ont résolu autant que possible, à mesure qu’elles se produisaient, toutes ces questions de la Roumanie, de la Crète, de la Serbie, du Monténégro. Ce qu’on a commencé, il n’y a qu’à le continuer, en s’inspirant du même esprit, et dans tous les cas une entente sérieuse, complète de L’Europe, des six puissances qui ont concouru aux traités de 1856, est la condition première de toute tentative nouvelle. Qu’il s’agisse de la question particulière de la guerre serbe ou des combinaisons qui doivent garantir la sécurité des populations chrétiennes dans les provinces des Balkans, une action collective mûrement délibérée, acceptée sans arrière-pensée, est le seul moyen efficace, et le jour où cette entente existerait, elle suffirait pour dominer L’imprévu, pour modérer les prétentions ottomanes vis-à-vis de la Serbie, pour ramener la Turquie au sentiment d’une situation où elle a certes assez à faire, ne fût-ce que pour retrouver une administration, des finances et un crédit.

Au fond c’est la pensée de tout le monde, parce que personne n’a le goût des aventures, parce qu’aucun gouvernement n’est insensible à cet immense besoin de paix qu’éprouve l’Europe, même au milieu de tout ce mouvement de manœuvres militaires qui s’exécutent aujourd’hui de toutes parts. Les manœuvres, en effet, c’est là l’occupation du moment un peu partout, en Autriche, en Allemagne, en Italie comme en France, et M. le maréchal de Mac-Mahon vient de se donner le plaisir de passer quelques jours à visiter notre armée, assistant aux travaux du 8e corps dans le Morvan, du 14e corps près de Grenoble, du 7e corps dans l’est, vers Besançon. M. le président de la république, dans son voyage tout militaire, ne pouvait éviter de rencontrer la politique sur son passage ; il l’a rencontrée à Lyon sous plus d’une forme, mais particulièrement sous la forme décente d’un discours du président du tribunal de commerce, et il a saisi cette occasion de parler simplement au commerce de Lyon de la paix, de la stabilité des institutions, de l’exposition prochaine, de l’estime que la France a su reconquérir par ses efforts. M. le maréchal de Mac-Mahon sait trouver dans toutes ces circonstances une bonne grâce parfaite qui ne se dément pas ; mais voilà le malheur ! Lyon a le triste privilège d’avoir des conseils peuplés de radicaux, et partout où sont les radicaux, il faut qu’il y ait quelque mésaventure. Les radicaux des conseils lyonnais avaient déjà commencé par montrer une certaine gaucherie mêlée de mauvais goût, soit dans les préparatifs de la réception de M. le président de la république, soit dans les discours qu’ils méditaient de lui adresser. La fin a été digne du commencement. Au moment des réceptions officielles, il s’est trouvé que le conseil-général, son président en tête, a manqué au défilé. Où était-il ce conseil-général ? Il était dans la salle de ses délibérations attendant sans doute qu’on vînt le chercher en cérémonie. Il a manqué son tour, il s’est tenu pour offensé, il a protesté et, en fin de compte, il a eu le ridicule pour lui. C’est un médiocre incident qui ne vaut certes pas le bruit qu’on a fait, et les radicaux devraient bien s’adresser à eux-mêmes une petite question : comment se fait-il que cela n’arrive qu’à eux, et que, partout où ils ne sont pas, les choses se passent simplement ? S’ils y avaient un peu songé, ils n’auraient pas prêté à rire, et la république ne s’en trouverait pas plus mal.

L’Italie aura-t-elle des élections générales avant la réunion du parlement ou après une courte session de fin d’automne ? Le ministère Depretis, qui est au pouvoir depuis quelques mois, se décidera-t-il à tenter l’aventure dans l’espérance d’obtenir du pays une majorité plus compacte et de s’assurer une existence moins livrée à un hasard de scrutin dans une chambre divisée ? La question se débat au-delà des Alpes, sans trop d’animation, il est vrai, au milieu du ralentissement d’une saison où le monde politique est dispersé, où le roi lui-même est tout entier à sa passion de la chasse. Elle ne sera résolue sans doute que dans de prochaines rencontres du président du conseil avec Victor-Emmanuel, qui est, en Piémont et qui ne s’arrête guère à Turin que pour voir ses ministres ou pour quelque cérémonie comme la réception récente d’une ambassade marocaine. Pour le moment, Rome est à peu près abandonnée, les chefs parlementaires sont dans leurs provinces, les ministres eux-mêmes sont le plus souvent en voyage. M. Nicotera était récemment dans le Napolitain et il prononçait dans une réunion à Caserte un discours par lequel il s’est efforcé de rassurer sur la direction prudente et modérée du cabinet, sur la portée des réformes qu’on se propose de soumettre aux chambres. Bien qu’ancien exalté, M. Nicotera, en habile homme, ne néglige aucune occasion d’attester ses sentimens monarchiques, et il passe pour être un des ministres qui voudraient s’entendre avec une fraction du centre, surtout avec les Toscans. Réussira-t-il ? Il rencontrera sûrement devant lui les représentans de la vieille majorité dévouée au libéralisme modéré et national, tous les hommes décidés à défendre la politique qui a été presque invariablement au pouvoir depuis plus de quinze ans. Cette politique, elle a eu dans le passé, même avant d’avoir définitivement triomphé, des champions, des ancêtres qui l’ont créée, qui l’ont propagée, et de ce nombre est assurément cet Italien, qui a été aussi un Français, que la Revue a compté parmi ses plus éminens collaborateurs, Pellegrino Rossi, dont on inaugurait il y a quelques jours la statue à Carrare, en attendant qu’il ait son monument à Rome, sur la place où il a péri pour une grande et généreuse idée.

C’est un trait caractéristique de l’Italie nouvelle. Les Italiens ont tout un arriéré de mémoires à honorer, et depuis quelques années ils s’acquittent fidèlement de ce devoir. Les Carrarais, en honorant Rossi, ont voulu consacrer le souvenir d’un compatriote, de celui qui était né dans leur ville, et, par une ingénieuse délicatesse, ils ont choisi pour cet hommage l’œuvre d’un autre Carrarais, de l’illustre Tenerani, qui avait pour Rossi une amitié aussi vive que sincère. Ils ont fait exécuter une copie de la belle statue que Tenerani a taillée dans le marbre le plus pur et qui est dans les jardins Massimo à Rome. C’est cette statue, représentant Rossi avec sa physionomie expressive et fière, qui a été récemment inaugurée à Carrare, au milieu d’une affluence de peuple où se mêlaient des hommes politiques, un sénateur florentin, M. Digny, le général Cucchiari, qui est lui aussi un Carrarais, des députés, M. Borgatti, M. Massari. Il y a vingt-sept ans que Rossi tombait sous le fer d’un meurtrier en allant, comme ministre du pape, ouvrir le parlement romain. Vainement on l’avait prévenu du danger qui le menaçait ; il méprisait les sicaires autant qu’il était passionné pour l’œuvre à laquelle il se dévouait, et au moment où il se sentait frappé à mort sur le seuil du parlement, il foudroyait encore son assassin d’un dernier regard dédaigneux. Que serait-il arrivé s’il eût vécu, si à ce moment de la fin de 1848, dans un centre tel que Rome, il avait pu exercer plus longtemps le pouvoir ? Son esprit résolu eût peut-être changé le cours des événements. Depuis le jour de sa mort, la nation italienne a certes grandi singulièrement et en partie par la propagande des idées modérées, libérales, patriotiques, de Rossi. L’Italie n’a cessé de revendiquer comme un des siens cet homme éminent qui avait eu une vie agitée avant de trouver une mort tragique, qui avait été tour à tour exilé après 1815, citoyen suisse, professeur, membre de la chambre des pairs, ambassadeur en France, et qui partout, dans toutes les situations, avait gardé sa foi à sa patrie première pour laquelle il revenait mourir. Nul mieux que M. Massari, qui a été l’ami de Rossi, ne pouvait retracer cette existence, parler aux Carrarais de l’homme dont ils saluaient l’image dantesque, et M. Massari l’a fait avec une bonne grâce émue et éloquente, l’esprit tout plein des souvenirs de celui qu’il a connu et des luttes nationales où il a été, lui aussi, un soldat toujours fidèle.


CH. DE MAZADE.