Chronique de la quinzaine - 30 juin 1869

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Chronique n° 893
30 juin 1869


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




30 juin 1869.

La France ne s’est pas trouvée souvent dans une situation aussi étrange et aussi perplexe que celle où l’ont placée les dernières élections. Elle marche à tâtons à travers une obscurité qui pèse à son esprit amoureux de la clarté du jour et de la décision. À les prendre en elles-mêmes et au point de vue le plus strict, que devaient être ces élections dont le retentissement dure encore ? Elles n’étaient qu’un acte naturel et prévu de notre vie publique, le renouvellement légal d’une assemblée délibérante dont le rôle constitutionnel est tracé d’avance. Qu’ont-elles été réellement ? Elles sont devenues une mêlée ardente, un réveil, la manifestation d’une vitalité politique qu’on pressentait assurément, mais dont on ne pouvait évaluer l’énergie. Observées dans leur ensemble, sans passion et sans parti-pris, indépendamment surtout d’un résultat matériel facile à prévoir, elles ont été une révélation véritable sur laquelle comptaient à peine ceux qui avaient le plus d’illusions, et d’un seul coup la France s’est trouvée portée à ce point dangereux où l’on s’attend à de l’imprévu, où l’opinion sent le besoin de voir clair et de chercher la lumière dans les moindres actions, dans les moindres paroles, où l’on s’irrite enfin du silence, de l’indécision, des explications insuffisantes.

C’est ce qui explique le mieux peut-être l’impatience avec laquelle on a suivi cette sorte d’intermède de discours et de lettres qui a rempli la scène pendant quelques jours en attendant la grande pièce. Ce n’est pas que ces lettres eussent moins démérite que bien d’autres et qu’elles ne fussent dictées par le sentiment le plus simple, le plus naturel : elles ne suffisaient plus, voilà tout. Elles ne disaient pas le mot d’une situation sur laquelle on tenait à être renseigné, et la surprise qu’elles pouvaient réveiller ne compensait plus ce qu’elles avaient d’insuffisant. Le procédé était désormais en disproportion avec les choses. Lettre à M. de Mackau, lettre à M. Schneider, discours de Châlons, discours de Beauvais, et au milieu de tout cela M. de Persigny s’agitant de son mieux, ayant, lui aussi, son commerce épistolaire, se laissant entrevoir en se dérobant dans sa retraite, ce n’était pas assez ou c’était trop. Qu’entendait l’empereur en parlant à M. Schneider de la conciliation « d’un pouvoir fort avec des institutions sincèrement libérales ? » Quelle était sa pensée lorsque récemment, au camp de Châlons, il saisissait l’occasion de l’anniversaire de la bataille de Solferino pour réchauffer chez nos soldats les ardeurs de l’esprit militaire, pour leur parler de nos guerres comme du triomphe de la civilisation ? On aurait pu longtemps remuer ces questions, passer d’un discours à une lettre sans être plus avancé. Enfin l’ouverture du corps législatif est venue, et nous commençons à sortir des nuages, nous abordons un terrain plus solide. M. Rouher lui-même, en constatant la récente manifestation électorale, en observant toutefois que l’étude des résultats politiques de cette manifestation ne pouvait être précipitée, M. Rouher a ajouté ces mots qui sont un engagement : « À la session ordinaire, le gouvernement soumettra à la haute appréciation des pouvoirs publics les résultats et les projets qui lui auront paru les plus propres à réaliser les vœux du pays. »

Voilà donc qui est bien clair et officiellement constaté : les élections récentes sont une manifestation sérieuse dont le caractère n’est point méconnu. On veut éviter les précipitations compromettantes, mais on se tient prêt à mûrir les résolutions qui doivent répondre aux vœux du pays. C’est le gouvernement lui-même, on le voit, qui précise la question dans des termes tels qu’ils deviennent une obligation publiquement contractée. « Réaliser les vœux du pays, » nous le savons bien, c’est justement ce qu’il n’est jamais aisé de définir, ce qui est un champ de bataille toujours ouvert entre le gouvernement et l’opposition. Ce qui est certain dans tous les cas, ce qui ressort de toute une situation créée non-seulement par le dernier mouvement électoral, mais par un travail continu depuis plusieurs années, par une série d’incidens publics, c’est la nécessité de régulariser cette renaissance de l’opinion, de lui tracer un cours, c’est l’impossibilité de prolonger une apathique et énigmatique indécision dont le gouvernement au reste serait le premier à souffrir. De toute façon maintenant il faut serrer cette situation de près, et c’est le moment plus que jamais de se souvenir de ce mot, qu’il est plus sûr de marcher à la tête des idées de son temps que de leur résister ou de se laisser traîner à leur suite. Sans doute, encore une fois, ce n’est point chose facile de dégager un système de conduite, une politique précise, d’une manifestation vague par elle-même, qui se compose d’instincts indéfinis, de malaises, d’aspirations confuses ; qu’on interroge cependant d’un esprit sincère les faits saillans, les courans d’opinion, les signes les plus sensibles, on sera tout au moins mis sur la voie de ces actes et de ces résolutions qui peuvent désintéresser le pays dans ses vœux ou dans ses volontés légitimes. Ainsi il est bien clair aujourd’hui que le vœu essentiel du pays, c’est de reprendre possession de lui-même de rentrer d’une façon plus active et à tous les degrés de la hiérarchie politique dans l’administration de ses affaires. Les élections dernières n’ont aucun sens, pu elles signifient que le pays veut désormais de l’indépendance dans ses représentans, des garanties dans le jeu de ses institutions, de la sévérité dans le maniement de ses intérêts et de ses finances, de l’efficacité dans le contrôle. Il tient à ne point rester étranger aux inspirations et aux démarches qui peuvent décider de ses destinées en l’engageant dans toutes les entreprises.

Ce que le pays, en un mot, désire visiblement aujourd’hui, c’est la substitution graduelle, régulière, d’un régime de libre et sérieuse délibération aux conseils solitaires et omnipotens d’un pouvoir discrétionnaire absorbant en lui toutes les forces publiques. Sans doute, les événemens contemporains le montrent assez, ce pouvoir discrétionnaire ou personnel, comme on voudra l’appeler, qui est toujours plus ou moins la dictature, peut se produire par accident dans certains momens de fatigue et d’atonie sociale ; il n’est point une institution normale et permanente. Il peut se faire illusion à lui-même et faire illusion aux autres tant qu’il a des succès, tant que le vent souffle dans ses voiles ; le jour où les succès diminuent, où les fautes se succèdent, où les erreurs accumulées attirent l’attention, ce jour-là le déclin inévitable a commencé pour lui. Dès qu’il est mis en question, il n’a plus sa raison d’être ; le pays, réveillé en sursaut, s’inquiète de ses fautes, et lui-même, malgré tous les dehors d’une confiance tranquille, il se sent ébranlé. Il arrive bien vite à cette condition étrange où il se démoralise parce que rien ne lui réussit plus, comme on dit, où il a tous les inconvéniens de son omnipotence sans en avoir les avantages : il a toutes les responsabilités, et il n’a plus les mêmes moyens d’action ; il garde encore l’apparence de l’unité, et au fond il est divisé, tiraillé dans ses conseils ; il hésite sur le choix des hommes et sur la direction des choses ; il est livré aux influences contraires, et il finit en vérité par recevoir le dernier coup de M. de Persigny, qui Lui reproche d’être irrésolu et inactif. Cela veut dire simplement qu’il se sent dépaysé dans une situation nouvelle.

Cette nécessité de la transformation du pouvoir personnel, les esprits clairvoyans la pressentaient sans doute depuis bien des années, et le gouvernement lui-même, pour parler avec justice, semblait la comprendre, puisqu’il se dessaisissait de quelques-unes de ses prérogatives en élargissant le cadre des discussions publiques ; seulement il croyait peut-être avoir encore du temps devant lui, il procédait avec lenteur. Les élections sont venues précipiter les choses. Si le gouvernement, sans attendre le scrutin qui allait s’ouvrir, eût parlé au pays et eût tracé devant lui le programme des réformes qu’il entendait réaliser, il serait resté sans doute plus complètement maître du mouvement qui se déroule aujourd’hui. Accomplies dans le vague, ces élections sont allées nécessairement droit au nœud de la question, au principe même du pouvoir discrétionnaire, de l’omnipotence administrative, et elles entraînent inévitablement désormais un retour plus ou moins gradué à un régime d’institutions sincèrement libérales. Or ce régime a ses conditions naturelles, il implique des garanties connues, des responsabilités échelonnées, des droits indépendans qui se pondèrent et s’enchaînent, et au point où en sont venues les choses, le mieux est certainement de ne pas chercher à scinder un système qui n’a une sérieuse efficacité que pris dans son ensemble.

La plus dangereuse des combinaisons serait de faire un amalgame qui réunirait les inconvéniens de tous les régimes, qui ne pourrait que prolonger une crise d’agitation morale et d’attente. Le gouvernement n’en est plus sans doute à se faire illusion, le langage de M. Rouher prouve que, s’il n’a pas parlé au pays avant les élections, il ne méconnaît pas la puissance de cette manifestation, la légitimité de ces « vœux » qu’il se propose de « réaliser. » Il peut se donner quelque temps, et au besoin le prochain centenaire de Napoléon peut devenir la date de sérieuses initiatives libérales ; mais dans tous les cas c’est pour le gouvernement une obligation d’agir, de ne pas laisser l’opinion dans l’incertitude, de reconstituer une situation normale et dégagée de toutes les obscurités. Quels seront les hommes qui seront chargés d’inaugurer et d’appliquer une politique nouvelle ? La question n’est point évidemment sans importance ; elle s’agite déjà vivement dans les conversations ; on invente des combinaisons, on crée des ministères. L’essentiel pour le moment est de décider ce qui sera fait, et comment cela sera fait.

C’est une nécessité pour le gouvernement de marcher en avant, tout comme c’est une nécessité pour l’opposition elle-même de savoir ce qu’elle veut, de préciser son action. Jusqu’ici on s’est tenu dans le vague, dans les généralités qui prêtent à tous les développemens ; on parlait dans les réunions, on faisait des circulaires, on était de plus dans l’excitation d’une lutte passionnée ; l’heure est venue de retrouver le sang-froid et de formuler une politique nette, inspirée du sentiment pratique des choses, car, il ne faut pas s’y tromper, une des raisons de l’incohérence qui apparaît presque partout aujourd’hui, c’est que, si on voit d’un côté un gouvernement surpris et déconcerté, qui met parfois le public dans la confidence de ses tâtonnemens et de ses contradictions, on ne voit pas bien clairement en face de lui ce qui se prépare et ce qui se recompose. Il y a pour sûr en ce moment des choses qui se défont, on ne voit pas aussi distinctement celles qui se refont. C’est tout simple peut-être, au moins dans ce premier instant. L’opposition est un peu la fille d’une situation troublée, elle porte la marque de son origine ; elle est assez confuse, assez bariolée ; elle vient de tous les camps et a toute sorte de drapeaux ; elle compte des hommes nouveaux assez inconnus encore à côté de ceux qui ont déjà donné la mesure de leurs opinions ou de leur talent. Il s’agit maintenant de mettre de l’ordre dans cette armée. Si l’opposition nouvelle du corps législatif borne son ambition à jouer un rôle tout négatif, à faire la guerre pour la guerre, à harceler des ministres ou le régime lui-même, rien n’est plus facile, comme aussi rien ne serait plus stérile et peut-être plus dangereux, puisque ce serait donner un prétexte aux temporisations du gouvernement. On multipliera les discours, on fera des protestations, on agitera des programmes indéfinis, on lèvera le drapeau des irréconciliables, on soulèvera des orages, et à quoi cela conduira-t-il ? Qu’auront gagné en définitive les libertés publiques ? quelle satisfaction, quel progrès trouvera le pays dans ces tumultes de parole ? Si l’opposition a la juste et patriotique ambition de jouer un rôle actif dans les affaires, d’exercer une influence pratique, il faut de toute nécessité qu’elle en prenne les moyens, et la première condition pour agir efficacement, c’est de combiner les efforts, de se rapprocher de la réalité, de concentrer la lutte en un mot sur ce qui est possible. Ce qui est possible aujourd’hui, ce qui est essentiel, c’est de diriger et d’éclairer sans cesse ce sentiment vague d’une vie nouvelle qui se réveille avec une si énergique puissance, c’est moins d’agiter des questions d’histoire ou de gouvernement que de soutenir le pays dans le pacifique apprentissage de ces mœurs libres dont il a l’instinct sans faire toujours ce qu’il faut pour se les approprier.

Qu’on y prenne bien garde, le suffrage universel, en élargissant le cadre politique, en y faisant entrer soudainement 10 millions d’hommes, a singulièrement changé toutes les conditions de notre existence, et il a créé des problèmes bien autrement graves que de simples questions de forme gouvernementale ou de mécanisme constitutionnel. Il fait notamment une nécessité impérieuse de l’éducation, sans laquelle la liberté n’est qu’une fiction exploitée par tous ceux qui sauront jouer de cet instrument. On vient de le voir par l’étrange procès de ce brave instituteur d’un petit village de Saône-et-Loire, qui supprimait tout bonnement dans l’urne confiée à ses soins les bulletins du candidat de l’opposition, et mettait à la place les bulletins du candidat officiel. Il croyait bien faire, cet homme simple, il se figurait que sa commune serait déshonorée, si elle ne donnait pas l’unanimité au protégé du gouvernement. Qu’il ait été acquitté, ce n’est pas un grand mal. On a vu dans cet incident un abus de la pression administrative s’exerçant en faveur des candidatures officielles, et certainement l’abus est grave. Nous nous élevons un peu plus haut, et nous nous disons que dans plus de vingt mille communes de France les choses se passent à peu près ainsi ou pourraient se passer ainsi. Et qu’on ne dise pas que c’est pour l’empire que ce malheureux instituteur a violé l’urne électorale ; il la violerait tout aussi bien évidemment pour la république, si la république était le gouvernement. Il croyait bien faire, le maire n’en savait pas beaucoup plus, et les votans de l’opposition n’y mettaient eux-mêmes guère plus de finesse. « Je n’en savais pas plus là-dessus que mes moutons, dit bravement l’un d’eux, mes deux bulletins étaient dans ma poche… Pas d’opinion ; j’aurais mis dans l’urne celui qui me serait venu sous le pouce… » — Voilà des suffrages bien libres, bien éclairés, pour l’opposition aussi bien que pour le gouvernement ! — Et d’un autre côté voyez ce qui se passe dans le bassin populeux de Saint-Étienne parmi ces ouvriers agités par une question de salaire, livrés depuis quelques jours à la grève.

Ici l’épisode est navrant sans doute. Un conflit sanglant est venu assombrir cette agitation ouvrière. Des troupes ont été envoyées au moment où elles conduisaient un convoi de prisonniers, elles ont eu à repousser l’agression d’une multitude violente, et une décharge meurtrière a jeté à terre une douzaine de victimes ; des femmes et des enfans ont péri dans cette bataille de hasard au coin d’un chemin. C’est le côté funèbre de cette grève de Saint-Étienne, Nous ne recherchons en ce moment ni si toutes les précautions avaient été prises, ni si les griefs des ouvriers étaient justes ou exagérés. Il y a, ce nous semble, dans les faits qui ont préludé à cette sombre aventure de Ricamarie un détail plus caractéristique. Que les ouvriers eussent tort ou raison, ils avaient, pour défendre leurs droits, la loi sur les coalitions, qui a été faite justement en leur faveur ; ils pouvaient se réunir, exposer leurs plaintes, discuter, et en fin de compte recourir à la grève, s’ils le voulaient, comme à une arme extrême. Ont-ils agi ainsi ? Nullement, ils ne semblent pas même avoir eu l’idée de se servir de leur droit de coalition. Un jour des meneurs se sont répandus dans le bassin de Saint-Étienne, ils ont donné un mot d’ordre ; les ouvriers qui voulaient continuer à travailler, on les a contraints à quitter les mines. Les propriétés ont été attaquées. C’est par un acte mystérieux d’autocratie et par des menaces de violence qu’on a engagé cette grève, de sorte que voilà des hommes qui ne songent pas même à se servir de la liberté qu’ils ont, qui prétendent gouverner sommairement les lois du travail et du salaire ! C’est là le fait grave. Ce que nous en voulons conclure, c’est que tout ne réside pas dans des questions de politique abstraite, et que pour un parti véritablement libéral, en dehors des vaines querelles, il y a beaucoup à faire encore, si on veut accoutumer les masses à l’exercice intelligent et viril des droits qu’elles ont reçus.

Au moment où s’ouvre pour quelques jours le corps législatif de France, ce corps législatif né dans l’émotion de ces deux derniers mois, l’Allemagne voit se clore ses principales assemblées, le parlement de la confédération du nord, le parlement douanier, où le sud et le nord se retrouvent ensemble ; mais avant de laisser partir de sa bonne ville de Berlin tous ces représentans de l’Allemagne un instant confondus à l’ombre du drapeau prussien, le roi Guillaume vient de faire un brillant voyage ; il est allé à Brème, à Oldenbourg, en Hanovre, dans la Frise orientale, à Emden, à Osnabrück ; il a visité les côtes prussiennes, ces côtes qui s’étendent maintenant, comme on le dit avec un complaisant orgueil, de Borkum à Memel ; il a inauguré le port de Heppens, qui, sous le nom de Wilhenshafen, devient le premier port militaire de l’Allemagne nouvelle, et ce n’est qu’au retour de ce voyage que le souverain prussien a congédié le parlement fédéral et le parlement douanier par deux discours qui évitent de réveiller les grandes questions politiques. Il a trouvé partout un réjouissant accueil, le bon roi Guillaume, partout, excepté dans le Hanovre, qui n’est pas encore prussien, à ce qu’il paraît ; les paroles qu’il a semées sur son passage sont des plus pacifiques, on y sent la satisfaction des conquêtes accomplies et l’envie de les garder bien plus que la passion d’aller en avant et le besoin de remonter à cheval pour tenter un autre Sadowa. « Tout n’est point encore terminé, a dit le roi au bourgmestre de Brème, tous les désirs ne sont pas satisfaits ; mais la génération future recueillera les fruits qui ont été semés, et achèvera l’édifice dont nous avons posé les fondemens… » Bref, le roi trouve qu’il a fait assez de chemin, et il n’est pas pressé de pousser plus loin l’aventure ; il voudrait s’en tenir là, réserver l’avenir, ne rien risquer du présent, contenter tout le monde, et on ne peut certes mettre en doute la sincérité de ses sentimens de conciliation. Malheureusement on ne reste pas toujours maître, comme on le voudrait, de ces situations violentes créées par un coup d’état de la conquête. Le souverain prussien le disait lui-même dans une de ses harangues de voyage, « les membres qu’unit la nouvelle confédération auront plus d’une fois à souffrir de la transition. » Joignez à ces embarras intimes de la nouvelle confédération la difficulté de combiner les rapports du nord avec le sud, les complications extérieures toujours prêtes à naître. La vérité est qu’à travers tout, aujourd’hui comme hier et après comme avant les déclarations royales, l’Allemagne se trouve suspendue entre l’impossibilité de rester dans l’état où elle est et le danger de se heurter contre de redoutables obstacles, si elle va plus loin.

On se figure à Berlin que nous mettons de l’animosité et de l’aigreur dans ce que nous disons quelquefois des affaires allemandes. C’est une étrange confusion ; nous tenons l’Allemagne pour une grande nation, le roi Guillaume pour un souverain patriote dont un sourire de la fortune a illuminé les vieux jours, et M. de Bismarck lui-même pour un ministre hardi qui a été assez heureux ou assez habile pour « saisir l’occasion aux cheveux, » comme le lui conseillait du fond des caveaux de Potsdam l’ombre de Frédéric II. Nous ne contestons nullement aux populations germaniques le droit de se constituer selon leurs aspirations et leurs vœux. Il n’est pas moins certain que la politique prussienne, par l’âpreté de ses ambitions et de ses procédés, a fait tout ce qu’il fallait pour compliquer cette entreprise de la rénovation allemande, pour provoquer les résistances intérieures, pour susciter les ombrages au dehors, si bien que, malgré toutes les apparences triomphantes, l’œuvre est peut-être moins avancée aujourd’hui qu’elle ne l’était il y a un an. Tout le monde à Berlin considère l’état actuel comme un provisoire qui ne saurait durer, et cependant on craint très fort qu’il ne dure ; il est même des esprits qui vont jusqu’à croire que tout cela pourrait bien finir par le dualisme. « On est beaucoup plus loin de l’unité qu’il y a un an, nous écrivait-on récemment d’une des villes prussiennes ; on n’a pas osé souffler mot de la question nationale dans le parlement douanier, de peur de soulever des tempêtes… » C’est tout simple ; on se heurte contre les difficultés mêmes qu’on s’est créées. S’il y a une chance favorable pour que l’unité allemande se réalise et triomphe de tous les obstacles, cette chance est dans la liberté. Qu’a fait au contraire la Prusse ? Elle a procédé par la conquête, par l’absorption, par une sorte de prise de possession autocratique. Elle a tenu à mettre partout le cachet d’une puissance victorieuse et dominatrice. On se souvient de cette dépêche secrète indiscrètement divulguée, il y a quelques mois, par l’état-major autrichien, et dans laquelle le négociateur de Nikolsbourg, M. de Bismarck, à la veille de la paix de Prague, laissait si bien voir que le roi n’était pas outre mesure préoccupé de l’Allemagne, mais qu’il ne rentrerait pas à Berlin sans des annexions. La Prusse a annexé effectivement, elle est toujours prête à annexer, et, pour faire aimer l’annexion, elle prodigue les nouveaux impôts avec les séductions de sa bureaucratie. Il est clair que ce genre de propagande n’est pas des plus contagieux, et le glacial accueil qu’a trouvé le roi dans le Hanovre en est la preuve la plus récente et la plus significative. Les résistances que le cabinet prussien a rencontrées pour ses projets financiers dans le parlement fédéral et dans le parlement douanier démontrent assez que tout ne marche pas le plus aisément du monde.

Les difficultés sont bien plus sérieuses encore dès qu’il s’agit des rapports du nord avec le sud ; elles se compliquent de questions internationales, d’antagonismes extérieurs qui ressemblent toujours à une plaie vive. C’est ici surtout qu’apparaît ce qu’il y a de précaire dans une situation où il est tout aussi difficile de marcher que de s’arrêter, où il s’agit sans cesse de se tenir en équilibre sur la paix de Prague, sur la ligne du Mein, faisant assez pour ne décourager aucune espérance sans aller jusqu’à provoquer quelque redoutable orage extérieur. La Prusse joue ce jeu depuis deux ans avec une dextérité singulière. Elle est pour le moment très disposée à la paix, nous n’en doutons pas ; elle sent bien que le plus grand des périls pour elle serait de donner un prétexte, qu’elle a tout intérêt à ne prendre aucune initiative ostensible de provocation ; elle reste officiellement sur le terrain de la paix de Prague, et elle renvoie aux « générations futures » l’achèvement de l’œuvre. Soit, c’est un terrain accepté ; mais franchement, si à Berlin on se préoccupe du traité de Prague, c’est pour s’en assurer les avantages bien plus que pour en remplir les obligations vis-à-vis du Danemark, qui en est toujours à savoir ce que deviendront les districts réservés du Slesvig. Si on ne passe pas le Mein bannières déployées, on fait assurément plus d’une promenade au-delà de la rivière. Ce que la politique prussienne craindrait de faire avec éclat et d’un seul coup, elle l’essaie peu à peu par des actes partiels qui au premier abord semblent tout simples, tout naturels et dénués de grande signification. Un jour, c’est la convention qui autorise les Badois à faire leur service dans l’armée prussienne. Tout récemment, c’est un tribunal supérieur de commerce qu’on établit à Leipzig et dont la juridiction s’étendrait à l’Allemagne tout entière. Maintenant c’est la commission des anciennes forteresses fédérales qui proposerait, dit-on, de laisser les forteresses indivises entre le sud et le nord, et voici des habitans de Mayence qui demandent au grand-duc de Hesse de faire entrer cette grande place d’armes dans la confédération-du nord. Nous ne méconnaissons pas ce qu’il y a d’habileté dans cette tactique qui prépare si bien l’œuvre des « générations futures, » et qui peut tout simplement conduire au but sans qu’on y prenne garde, tandis que le jeune roi de Bavière est occupé à nouer et à dénouer ses mariages ou à faire organiser pour lui seul des représentations du Lohengrin de M. Wagner. La question est cependant de savoir si un jour ou l’autre tous ces actes, qui sont peut-être enregistrés quelque part avec soin comme les élémens d’un dossier, ne finiront point par constituer un ensemble suffisant pour provoquer quelque éclat, et c’est ainsi que, malgré toutes les apparences de paix, la situation reste aujourd’hui ce qu’elle était hier, c’est-à-dire aussi peu rassurante que possible.

M. de Bismarck lui-même n’en est point à se méprendre sur les difficultés au sein desquelles il se débat, difficultés intérieures, difficultés extérieures, et c’est l’explication la plus simple des impatiences nerveuses qu’il porte dans les affaires. « Vous ne savez pas où vous pouvez me frapper, disait-il un jour devant la chambre ; vous ne connaissez ni mes luttes ni la situation politique générale. » Aujourd’hui comme à l’époque où il parlait ainsi, M. de Bismarck sent bien que tout tient à un fil ; en bataillant avec le parlement pour les impôts qu’on lui dispute, il tourne plus d’une fois ses regards vers la France. Au premier bruit des troubles récens de Paris, le cabinet de Berlin n’aurait pu se défendre, à ce qu’il paraît, d’un malicieux plaisir. Il ne pensait pas sans doute comme les radicaux d’outre-Rhin, qui voyaient déjà dans les scènes du boulevard Montmartre le commencement d’une révolution prête à embraser l’Allemagne elle-même ; mais il voyait dans cette agitation un principe d’embarras intérieur assez sérieux pour occuper le gouvernement français et le détourner de toute action extérieure. Ce que le gouvernement prussien redouterait aujourd’hui par-dessus tout, dit-on, serait de voir la France revenir régulièrement, pacifiquement, à un régime libéral, à une sérieuse pratique des institutions parlementaires. Cela dérangerait ses plans et gâterait son jeu ; il y verrait son plus grave embarras. Si les hommes d’état de Berlin en sont là, ils commettent une singulière méprise : ils ne voient pas que la liberté, se développant simultanément en Allemagne et en France, est peut-être la seule solution pacifique possible des questions qui pèsent aujourd’hui sur l’Europe.

La liberté, c’est le grand but où tend le monde européen dans ses guerres comme dans ses révolutions. Il est à la recherche de cet heureux et toujours insaisissable équilibre entre les instincts nouveaux des peuples et leurs institutions. L’Espagne, pour sa part, est occupée une fois de plus à faire cette aventureuse expérience. Elle n’est pas au bout, on peut en être certain. On pourrait dire cependant qu’elle vient de faire un pas jusqu’à un certain point décisif ; elle a franchi une étape de sa dernière révolution, en ce sens qu’il y a aujourd’hui au-delà des Pyrénées une nouvelle constitution définitivement promulguée avec toutes les cérémonies usitées en pareil cas ; il y a toutes les apparences d’un gouvernement régulier à Madrid. On y a mis le temps, et le parti républicain, comme il en avait le droit, a fait ce qu’il a pu pour prolonger la discussion de la loi constitutionnelle. Il avait visiblement une arrière-pensée, il attendait les événemens, il voulait laisser les élections françaises s’accomplir. Quand ces élections ont été faites sans avoir réalisé tout ce qu’on en espérait peut-être à Madrid, il n’y avait plus de raison de prolonger des débats inutiles, d’autant plus que les grandes questions étaient tranchées. Les cortès en ont donc fini avec la période irrégulière, provisoire de la révolution de septembre, en votant la constitution nouvelle, qui est d’ailleurs la consécration de tous les droits, de toutes les libertés possibles ; mais c’est ici que reparaît ce qu’il y a toujours d’étrange dans les affaires espagnoles. Cette constitution qui vient d’être votée, promulguée, jurée comme toutes celles qui l’ont précédée, cette constitution consacre la forme monarchique ; elle crée une royauté qui ne sera pas à son aise dans les liens étroits où on l’enchaîne, mais qui reste encore après tout une royauté, et il n’y a toujours pas de roi à Madrid ; on n’a pas réussi à trouver le prince Charmant qui voudra bien se laisser couronner. La situation ne laissait pas d’être bizarre. On y a pourvu en créant une régence, et le général Prim a démontré de la façon la plus catégorique la nécessité de cette institution temporaire ; il a tenu aux cortès un discours qui pourrait se résumer ainsi ou à peu près : Notre position n’est pas facile. Nous aurions voulu pour roi dom Fernando de Portugal ; mais ce prince peu reconnaissant refuse, il préfère se marier selon son goût et vivre en famille. Il est bien certain d’ailleurs qu’un prince européen peut n’être pas tenté d’accepter, la couronne dans les conditions actuelles, qui ne sont pas des plus commodes. Une régence consolidera les conquêtes de notre révolution, préparera la transition en rétablissant un état régulier, et alors nous trouverons le prince que nous voudrons, il est même déjà tout trouvé. — Et de fait on a créé une régence. L’heureux Espagnol chargé de ménager cette « transition » est le général Serrano, qui a été décoré du titre d’altesse, et qui n’en a pas pour cela plus d’autorité.

Au fond d’ailleurs, le gouvernement reste à peu près ce qu’il était, avec ses élémens essentiels, car, si le général Serrano est régent, le général Prim devient le président du ministère reconstitué, l’amiral Topete est toujours ministre de la marine ; c’est le triumvirat primitif de la révolution qui s’est adjoint quelques membres de l’union libérale, notamment un homme distingué, M. Silvela, qui est aujourd’hui aux affaires étrangères. Il fallait bien naturellement mettre des royalistes dans le cabinet d’une monarchie, et au surplus le ministre de l’intérieur, M. Sagasta, a signifié aux républicains que désormais les acclamations à la république étaient séditieuses. La royauté existe donc en principe au-delà des Pyrénées, elle existe provisoirement sous la figure d’un régent ; reste toujours à savoir quel sera le roi. S’il est déjà tout trouvé, comme le disait le général Prim, il faut convenir que le secret est bien gardé. On peut tout au plus tirer quelques inductions de certains faits récens. À ce point de vue, il y a un incident qui n’est point évidemment sans importance. Le duc de Montpensier vient de rentrer en Espagne, il a porté son serment de capitaine-général à la constitution, et pour le moment il est en Andalousie, à San-Lucar de Barrameda. On a essayé de faire du bruit d’abord, le général Prim a couvert le duc de son autorité, et tout a été dit. Il ne faut pas oublier d’ailleurs que le duc de Montpensier a dans le gouvernement même des partisans décidés, énergiques, notamment l’amiral Topete, qui, pressé par une interpellation, n’a pas hésité à déclarer que c’était, selon lui, le meilleur choix qu’on pût faire. Il semblerait donc y avoir aujourd’hui des présomptions pour cette candidature, à moins qu’on ne revienne à la royauté du prince des Asturies, qui paraît avoir décidément trouvé le patronage puissant de l’empereur Napoléon III. Du reste la question n’est pas près d’être résolue, puisque les cortès, fatiguées de tant de travail, vont s’ajourner jusqu’au mois d’octobre. À cette époque seulement, on verra ce qu’on peut faire de cette couronne qui n’est point en vérité facile à placer. Malheureusement, que le roi soit nommé en octobre ou en juillet, l’Espagne a besoin de bien d’autres choses, et le souverain nouveau qui viendra s’asseoir sur le trône aura devant lui une œuvre laborieuse, sans parler de la guerre civile, qui l’attend peut-être à son premier jour de royauté.

Il y a de singulières alternatives dans la vie de certains peuples. On dirait qu’ils ne retrouvent la sagesse et un véritable esprit de conduite que sous le coup d’un danger pressant ; aussitôt que le péril est passé, ils reviennent à leurs divisions et s’occupent à gâter leurs affaires. Ils ont triomphé des grands obstacles, ils se perdent dans les petites difficultés. L’Italie vient d’entrer dans une des phases les plus ingrates qu’elle ait traversées depuis longtemps, et, par une bizarrerie de plus, cette crise sans nom, d’un caractère insaisissable, s’est déclarée le jour où le ministère de Florence paraissait s’être fortifié et raffermi, où un rapprochement d’opinions semblait s’être accompli par l’entrée de quelques dissidens piémontais et de quelques membres du tiers-parti dans le gouvernement. Cette réconciliation, désirée par tous les esprits clairvoyans et sérieusement politiques, a-t-elle été mal faite, mal préparée ? En terminant d’une part des divisions malheureuses, a-t-elle provoqué des mécontentemens d’un autre côté dans l’ancienne fraction ministérielle et conservatrice ? Ce qui est certain, c’est que le jour où l’on croyait que tout allait s’arranger, tout s’est gâté au contraire plus que jamais. La crise a commencé de se révéler par la résistance que les projets financiers de M. Cambray-Digny ont rencontrée dans la chambre, et qui ne se serait point évidemment manifestée au même degré, si certains membres de la droite n’avaient pas porté dans l’examen de ces questions un esprit aigri et froissé ; elle a continué et elle s’est développée par un incident assez inattendu, la demande d’une enquête parlementaire sur des faits de corruption reprochés à quelques députés ; elle s’est tout à fait envenimée enfin par un événement encore plus imprévu, une tentative nocturne d’assassinat dirigée contre un député, M. Lobbia, qui avait décidé la nomination de la commission d’enquête parlementaire en déposant sur le bureau de la chambre un pli cacheté contenant, disait-on, de graves révélations. Quelles sont ces révélations ? On ne le sait pas trop encore, et on doute même qu’elles vaillent tout le bruit qu’on en fait. Tout cela se complique d’ailleurs d’un vol de lettres qui ternit singulièrement l’origine de ces accusations. Quels étaient d’un autre côté ces assassins embusqués la nuit dans une petite rue de Florence pour poignarder M. Lobbia ? On l’ignore ; la police n’a pas pu jusqu’ici mettre la main sur ces mystérieux sicaires, qui s’étaient, bien entendu, déguisés et masqués pour commettre le crime, et là-dessus les fables n’ont pas manqué ; elles n’ont épargné en vérité ni le gouvernement ni ceux qu’on croyait compromis par les révélations remises à la chambre. En somme, cette curieuse aventure, dramatisée par les imaginations soupçonneuses, ressemble moins à une histoire de l’Italie actuelle vivant au grand air de la liberté qu’à un vieux levain des passions et des mœurs de l’Italie d’autrefois. Garibaldi n’assurait-il pas récemment, dans une de ces lettres précieuses qui partent de temps à autre de Caprera, que nous en étions encore à l’époque des Borgia ?

Toujours est-ii que cette tentative de meurtre dont M. Lobbia a failli être la victime est devenue l’occasion ou le prétexte d’une émotion extraordinaire. Le blessé a été entouré de témoignages exceptionnels d’intérêt. Les esprits se sont montés, l’irritation a pénétré dans le parlement, si bien qu’en peu de jours on ne savait plus trop ce qu’on faisait, et le gouvernement s’est cru obligé de proroger la chambre, soit pour laisser tomber tout ce feu imprévu, soit pour se donner à lui-même le temps de modifier ses projets financiers, qui étaient menacés d’une mauvaise fortune, s’ils étaient discutés immédiatement. Cependant ce n’est pas tout : des sphères politiques, le trouble est instantanément passé dans le pays, ou du moins dans une partie du pays. Certaines villes, Turin, Vérone, Naples, Parme et surtout Milan ont eu leurs soirées tumultueuses. Le nom de M. Lobbia, le blessé de Florence, est devenu un mot d’ordre d’agitation. On s’est attroupé dans les quartiers les plus riches de Milan, on a crié, on s’est colleté avec la police et avec les carabiniers, on s’est fait arrêter ; bref, il y a eu une reproduction à peu près complète de nos scènes du boulevard Montmartre, tant les bons exemples sont contagieux ! Que signifient en réalité ces agitations italiennes ? L’accident malheureux de M. Lobbia a pu en être le prétexte, mais ce n’est pas suffisant pour expliquer ces mouvemens tumultueux éclatant sur plusieurs points à la fois. Que l’influence de nos émotions parisiennes se soit fait sentir au-delà des Alpes, c’est possible encore, quoiqu’en définitive il n’y ait aucun lien apparent entre les scènes de Paris et celles de Milan. Au fond, ce n’est rien de plus, rien de moins peut-être que l’explosion décousue et assez impuissante d’un travail républicain qui a recommencé depuis peu en Italie. On se souvient qu’une conspiration était découverte à Milan il y a quelques mois, et cette conspiration, qui avait ses complices à la frontière suisse, devait bien avoir quelque fondement, puisque le conseil fédéral helvétique a cru devoir interdire le séjour de Lugano à Mazzini. C’est le même mouvement qui continue, et on a même aujourd’hui une preuve directe, significative, de cette action persévérante du terrible agitateur dans une lettre de lui que publie un journal de Gênes. Cette lettre est curieuse comme révélation d’une âme solitaire accoutumée aux machinations mystérieuses. C’est l’aveu d’un conspirateur qui s’érige lui-même en arbitre des destinées de sa nation.

Ainsi voilà un pays qui en quelques années a gagné en indépendance et en liberté ce que d’autres peuples ont mis des siècles à conquérir. L’unité nationale est désormais incontestée ; la presse a les franchises les plus étendues, le parlement exerce librement ses prérogatives. Tout est possible par la propagande légale et pacifique. N’importe, cela ne suffit pas ; il se trouve un homme doué d’assez d’orgueil pour tenter d’imposer la dictature de ses rêves. Il pourrait aller au parlement et soutenir ses idées ; il n’aurait qu’à vouloir pour vivre dans sa patrie, et il préfère rester au dehors ; il dédaigne de se mêler à la vie de tout le monde, de se servir de la liberté, et du sein de sa solitude il agite clandestinement le pays, il cherche à ébranler une armée qui est le bouclier de l’indépendance nationale ; de temps à autre, il vient dire gravement dans une lettre : « Le pays est mûr pour un changement ; le moment de l’action est venu. » Mazzini a pu avoir de l’influence dans d’autres temps, lorsqu’on ne pouvait être Italien que dans les conjurations secrètes ; son ascendant est singulièrement atténué aujourd’hui par cette liberté même dont jouit l’Italie, et ce n’est pas là sûrement ce qui menace le plus le ministère actuel. Le gouvernement n’a pas eu un grand effort à faire pour avoir raison de cette effervescence de quelques soirées ; mais il se trouve d’un autre côté en face d’une situation parlementaire dont il ne peut se dissimuler la gravité, s’il ne parvient pas à l’apaiser dans ces quelques mois de trêve qu’il a devant lui. Tout est là, et la question est de savoir si cette crise, qui apparaît à travers des incidens éphémères, se dénouera par la reconstitution d’une majorité compacte ou par une dissolution nouvelle de la chambre. L’essentiel pour l’Italie est qu’il y ait un ministère doué d’une force morale suffisante, non-seulement pour faire face aux complications extérieures qui peuvent survenir, mais encore pour conduire jusqu’au bout l’œuvre de réforme administrative et financière qui est le premier, le plus pressant de tous les problèmes pour le pays. ch. de mazade.