Chronique de la quinzaine - 30 novembre 1867

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Chronique n° 855
30 novembre 1867


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




30 novembre 1867.

Si diminuée que la vie publique soit parmi nous, malgré la confuse incertitude des idées et l’indolence des caractères, les débuts d’une session apportent toujours à ceux que le mouvement politique ne laisse point indifférens le sentiment de quelque chose de nouveau. Peu de sessions législatives se sont ouvertes dans une situation moins claire que celles où nous nous trouvons au dedans ou au dehors ; ennuyés et chagrins, les esprits ne paraissent point prêts à obéir à des impulsions concentrées, résolues et vigoureuses ; la France a pris l’habitude d’une longue passivité ; elle ne cherche plus en elle-même, pour les encourager et pour les suivre, les intelligences et les volontés capables d’exercer une initiative supérieure dans le développement des institutions ou dans la conduite de notre action extérieure. Cependant, sans trop bien voir la route devant soi, on sent que dans la période politique qui commence nous allons faire quelque chemin, et que nous approchons du moment où la force des choses ranimera chez nous la vie publique.

Tout l’intérêt du présent et de l’avenir, au point de vue politique, est pour notre pays de ressaisir le gouvernement de lui-même par lui-même, le self-government, l’autonomie. De récentes et graves leçons nous ont montré combien il importe que la politique extérieure de la France soit conforme aux inspirations nationales et non aux supputations d’une pensée solitaire. L’instinct et la raison du pays, s’ils eussent dominé la direction de notre politique étrangère, nous eussent épargné, — la conscience du monde en est témoin, — et le désastre douloureux et humiliant de l’entreprise du Mexique et les soucis qui nous ont été créés par la guerre et la révolution allemande de l’année dernière. Au temps où nous vivons, un peuple qui néglige les institutions intérieures et abdique la direction de ses affaires livre au hasard la sécurité de son existence et compromet ses destinées dans le monde. La leçon est parfaite, et elle est d’hier. Or c’est par les institutions intérieures, par les libertés qui excitent et entretiennent le travail des esprits, qui garantissent l’indépendance des citoyens, qui favorisent l’association des efforts patriotiques, qui permettent aux idées et aux intérêts de se réunir et de se balancer par de saines et de fécondes propagandes, que les peuples sont mis en possession du gouvernement d’eux-mêmes et deviennent maîtres de leurs destinées. C’est aux progrès qu’elle nous aura fait accomplir dans cette voie qu’il faudra mesurer les résultats de la session présente.

Cette nouvelle phase de vie politique, il ne faut point se le dissimuler, commence par une lutte accidentelle qui va faire au travail politique de la France une diversion malencontreuse. L’échauffourée romaine allume les passions d’un parti puissant et redoutable qui compose la majorité de nos assemblées. Elle est devenue l’occasion d’une grande bataille que le parti clérical et le faux parti conservateur qui unit l’intérêt de l’ordre à la défense du plus antique abus de théocratie subsistant encore en Europe livrent avec emportement aux principes et aux conditions des sociétés modernes. Il faut s’attendre à voir le paroxysme de cette lutte dans la discussion des affaires d’Italie et de Rome qui suivra les premières interpellations au sénat et au corps législatif. Il faut le laisser passer avec patience et avec sang-froid. Cette épreuve, n’en doutons point, sera pour tous les esprits doués de justice et de raison la condamnation définitive de l’intérêt dont nos adversaires croient en ce moment assurer le triomphe impossible. Voyez en effet comment la question romaine est posée maintenant par le parti clérical. On ose faire du maintien du pouvoir temporel la cause absolue de la dissolution d’une nation qui vient de renaître à peine à l’indépendance. On a la présomption de justifier sous les yeux du XIXe siècle la papauté de l’accusation que tous les grands génies et tous les grands patriotes italiens n’ont cessé depuis le moyen âge de porter contre les maux dont le pouvoir temporel a été la source pour l’Italie. On commet l’étourderie sacrilège de faire d’une institution religieuse la damnation d’un peuple. Au milieu d’une nation qui veut s’appartenir et vivre, on se propose de perpétuer un pouvoir qui ne peut subsister que par l’action violente et oppressive d’une intervention étrangère. On ne craint pas de faire revivre les argumens de ces étrangers qui en 1792 voulaient rétablir en France par une guerre impie l’ancien régime avec tous les privilèges temporels que ce régime donnait chez nous à l’église. Qu’avons-nous à perdre à voir s’exhaler ces extravagances ? Laissons passer ce délire. Le désordre et la folie de ses aveux ne peuvent donner que des forces nouvelles à la cause de la justice, de la raison et de la liberté.

Au surplus, tout cet emportement sera impuissant contre les forces positives qui gouvernent le monde. Tous les spasmes d’éloquence où va se perdre la passion des rétrogrades ne peuvent rien, même contre la nécessité des faits actuels. Ce qu’il est possible de faire pour le pouvoir temporel ne saurait aller que jusqu’à un vulgaire replâtrage. La question présente ne se tient point dans les régions de philosophie religieuse où l’on voudrait la placer. Elle est rabaissée pour le moment aux conditions prosaïques d’une question de conférence. À voir les choses comme elles sont en réalité, le dissentiment entre la politique française et la politique italienne n’a porté que sur l’inexécution d’un traité. L’honneur officiel de la France n’a été touché et l’emploi prépondérant de sa force n’a été exercé que parce que l’Italie n’a pu assurer le respect d’une convention qui portait la signature toute fraîche de notre gouvernement. Mais notre gouvernement, par cette convention, n’avait contracté aucun lien avec le principe de la perpétuité du pouvoir temporel. Les questions de personnes bien plus que les principes étaient le mobile réel de cet arrangement, Nous concevons, quant à nous, cette influence souvent respectable des considérations personnelles dans les grandes affaires. Nous comprenons que l’on ait voulu assurer la tranquillité à la fin de la carrière de Pie IX. Ce pape, avec des qualités aimables de caractère, a eu une existence bien tourmentée. Il a vu les extrémités des choses humaines. Il a commencé, lui aussi, par être, involontairement sans doute, mais par la nécessité de sa situation, un agitateur révolutionnaire. Grâce à lui, nos légitimistes français devinrent républicains en 1848 ; nous nous souvenons d’avoir entendu alors des candidats légitimistes déclarer dans des clubs qu’ils s’associaient avec confiance à une révolution qui avait eu Pie IX pour premier initiateur. Au lendemain du 24 février, dans un élan de ferveur à coup sûr bien révolutionnaire, M. de Falloux montrait le pape prêt à sacrifier son pouvoir temporel aux vœux qu’on formait alors pour le bonheur de l’Italie, de la France et du genre humain. Nous ne sommes point surpris de l’intérêt affectueux qui s’attache au pieux vieillard sur la tête duquel la destinée a fait éclater ces tristes orages. Nous trouvons naturel qu’on ait eu la sollicitude de vouloir que la tranquillité de ses derniers jours et les scrupules de sa conscience, liée par le serment d’investiture à la conservation du pouvoir temporel, fussent ménagés. C’eût été une délicatesse de la part des contemporains de respecter et de ne point troubler la fin de cette existence vénérable. Voilà l’effet que devait produire la convention du 15 septembre ; elle ne pouvait point préjuger et trancher d’une façon absolue la question de la perpétuité du pouvoir temporel.

Aux termes des engagemens contractés par le gouvernement français, les choses ne vont pas plus loin, et elles n’iront pas plus loin, nous le gagerions, soit que l’expédient de la conférence réussisse, soit que la France se croie obligée de placer encore pendant quelque temps sa volonté seule entre l’Italie et Rome. Quelles sont les destinées de la conférence ? Et d’abord toutes les invitations seront-elles acceptées ? Nous inclinons, pour notre compte, à le croire. Un des caractères saisissans de l’état de l’Europe, c’est la fragilité de la paix présente, le sentiment de cette fragilité que tous les témoignages officiels des cabinets laissent voir, et en même temps l’affectation avec laquelle tous les gouvernemens s’empressent d’étaler leurs intentions pacifiques. Tout le monde fait la cour à la paix. Il faudra donc que tout le monde, pour faire mine d’intention pacifique, vienne à la conférence. On nous doit aussi par courtoisie de se rendre à cette invitation ; tous les souverains ont recherché cette année l’hospitalité française à l’occasion de l’exposition. C’est bien le moins qu’ils nous envoient avec leurs diplomates leurs cartes de digestion. Enfin les deux puissances dont les prétentions forment le conflit, la cour de Florence et la cour de Rome, ont accepté la conférence ; aucun autre état ne saurait avoir plus de scrupules qu’elles à prendre en considération les plans d’arrangement, s’il en est de possibles. L’Italie, qui a bien plus d’intérêt à se trouver en face de l’Europe qu’à rester en tête-à-tête avec la France, a demandé la première le congrès : quant à la cour de Rome, quoique les arbitres qu’on lui propose soient naturellement peu de son goût, elle ne pouvait décemment nous refuser une complaisance après le service que nous venions de lui rendre. Jusqu’à présent, et c’est le meilleur moyen pour que la réunion s’accomplisse, l’invitation n’est point accompagnée de la proposition d’un programme dont la discussion préalable ferait sans doute reculer plusieurs cabinets. Si la réunion a lieu, on doit convenir que la première séance où on abordera l’affaire sera curieuse. On verra de belles fuites quand le mot de l’énigme sera dit.

On convoque en effet à ce concile diplomatique des puissances dont les principes peuvent tolérer un arrangement temporaire de la question romaine au profit du pape en exercice, mais s’opposent à une consécration générale du pouvoir temporel de la papauté. Telles sont évidemment l’Angleterre, la Prusse et la Russie. Puisqu’on était en veine d’appeler tant de monde, on ne voit pas pourquoi l’invitation ne s’est point étendue jusqu’à l’Amérique, qui certes a bien le droit d’avoir sa voix dans ce débat. Toutes les républiques américaines de race espagnole et l’empire portugais du Rrésil sont catholiques. Le catholicisme prospère aux États-Unis. Les républiques espagnoles ne sont point cléricales. Quant aux États-Unis, le pays par excellence de la séparation du spirituel et du temporel, il eût fait beau voir un successeur de Franklin venir exposer à la diplomatie radoteuse d’Europe les nobles résultats de l’indépendance des églises et des consciences puisant à larges mains et avec une franche loyauté leurs libertés religieuses dans les libertés politiques. Ce grand enseignement fera défaut au congrès européen ; mais les États-Unis nous le donnent en permanence par un spectacle qui relève l’homme et qui est la consolation et l’encouragement des amis de la liberté humaine.

Nous ne nous faisons donc point illusion sur le grand fracas qui, à propos de l’Italie et de Rome et par les premières discussions parlementaires, va pendant quelques jours émouvoir les âmes françaises et les détourner un moment de la préoccupation de nos libertés intérieures. Nous ignorons à quelle époque de la session se produiront les débats sur la loi de la presse et sur le droit de réunion. Il est probable que notre vicieuse procédure parlementaire retardera la discussion de ces lois. Le renvoi des amendemens aux commissions, la nécessité de délibérations nouvelles et de rapports supplémentaires font perdre un temps infini et ralentissent démesurément les travaux de la chambre. On eût pu jeter de haut un coup d’œil sur la politique intérieure, si l’interpellation de M. Jules Favre et de ses amis eût été accueillie ; mais la majorité réglementaire des bureaux n’en a point autorisé les développemens. Il faudra attendre une autre occasion, la discussion du budget de l’intérieur peut-être, pour entamer ce grave sujet. Cependant l’opinion publique était mûre pour apprécier les lacunes qui se révèlent avec un triste éclat, même dans les garanties de nos libertés civiles. Malgré l’affaiblissement et l’inertie de nos mœurs publiques, il reste encore parmi nous des natures de forte trempe qui ne peuvent supporter les conséquences de l’arbitraire et qui ont l’énergie de les attaquer de front. De ce nombre est à coup sûr l’honorable M. Casimir Perier. Il y a un inexprimable contentement de cœur à voir revivre ce grand nom avec les qualités de force virile et de persévérance de celui qui l’a le premier illustré dans une longue opposition et dans un trop court ministère. M. Casimir Perier vient de publier un écrit qui marquera une date dans l’histoire de nos polémiques politiques ; c’est un commentaire de l’article 75 de la constitution de l’an VIII sous le régime de la constitution de 1852. On a fait l’expérience récente des conséquences énormes du privilège conféré aux agents de l’administration par cet article d’une constitution qu’on fait survivre comme loi si longtemps après qu’elle a été abolie dans sa vertu constitutionnelle. Ce privilège ne permet la poursuite devant les tribunaux des agens administratifs pour des délits commis dans l’exercice de leurs fonctions que lorsqu’elle a été autorisée par le conseil d’état. La saisie opérée sur l’ordre de M. de Persigny, alors ministre de l’intérieur, des exemplaires de l’Histoire de la maison de Condé, par M. le duc d’Aumale, a produit une situation où les citoyens se trouveraient désarmés contre les actes du pouvoir administratif qualifiés arbitrairement par un ministre comme des actes de gouvernement. Dans ce cas, des Français, et on ne peut alléguer contre M. Michel Lévy les prétextes qu’on a opposés à M. le duc d’Aumale, se sont vu enlever leur propriété sans pouvoir saisir aucun tribunal de leur plainte et sans que le conseil d’état consentît à leur donner des juges. Un intérêt élémentaire de propriété n’a pu trouver de protection dans la loi et a été laissé en présence de l’arbitraire ministériel couvert de la raison d’état. M. Casimir Perier a loyalement et fortement déduit les conséquences générales de cette impuissance de la justice révélée par un fait si éclatant. Il a trouvé de dignes expressions pour définir les actes d’administration et les actes de gouvernement sur la confusion desquels cherche à s’établir l’omnipotence ministérielle. Le gouvernement de M. Perier avec une pleine autorité, c’est l’ensemble des pouvoirs publics ; un acte de gouvernement, c’est l’acte constitutionnel légal, et par conséquent régulier, accompli en vertu de la constitution et des lois par le pouvoir exécutif. Un acte d’administration au contraire est le fait d’un ministre ou d’un agent placé sous ses ordres, agissant en vertu d’une délégation générale ou d’instructions spéciales. Dans les pays libres, les actes de gouvernement ne peuvent pas avoir d’autres juges que les pouvoirs publics dans les formes réglées par la constitution et par les lois. S’ils en ont d’autres, c’est l’anarchie ; s’ils n’ont pas ceux-là, c’est le despotisme. Les actes d’administration ne peuvent prétendre aux mêmes privilèges. C’est beaucoup que de ne pouvoir poursuivre les fonctionnaires sans l’autorisation du conseil d’état et souvent de ne pas obtenir cette autorisation lorsque le délit est manifestement étranger aux fonctions et rentre de la manière la plus évidente dans les faits de la vie privée. Il deviendrait intolérable de ne pouvoir obtenir justice de la plus flagrante violation des lois, sous prétexte de politique, ce qui rendrait un commissaire de police ou un garde champêtre plus inviolable que ne l’est un ministre dans les pays libres. Cette éclipse de justice résultant de la confusion des actes de gouvernement et des actes d’administration devrait être, suivant M. Casimir Perier, un avertissement pour le pays. « La nation, dit-il, qui souffre des fautes commises et qui les expie chèrement, doit apprendre à se former une opinion sur ce qui la touche le plus. C’est là ce qu’il faut lui enseigner. Elle commence à comprendre combien il lui importe de choisir elle-même ses élus, et, quand elle le voudra, malgré tous les obstacles, elle le fera. Là est le salut de la France. » L’éducation du pays se ferait vite, si M. Casimir Perier avait d’honnêtes et courageux imitateurs dans la classe d’hommes dont il est un des représentans les plus notables et les plus utiles.

Dans un ordre de choses qui agite à notre époque des intérêts plus nombreux et plus actifs que les questions de droit et de liberté, dans le gouvernement financier du pays, il faut espérer que la chambre et le pouvoir s’efforceront de s’éclairer et de prendre enfin des résolutions conformes à la modération et à la prudence. Les finances sont une des parties du gouvernement où se font le plus sentir les entraînemens et les fautes du pouvoir personnel. L’économie est une des plus importantes vertus qui s’imposent au gouvernement des sociétés modernes. Il faudrait obéir aux plus sévères scrupules dans l’administration des finances. Un pouvoir intelligent et patriote devrait mettre son point d’honneur à réduire la dette publique, à diminuer les impôts, à ramener constamment les dépenses à un niveau inférieur à celui des revenus. Ce ne sont point malheureusement ces vertus qu’on pratique depuis longtemps parmi nous. Nous avons augmenté notre dette pour des guerres dont les avantages politiques se sont évanouis, mais dont nous porterons à jamais les charges. Bien plus, nous continuons à nous endetter en temps de paix. Les hommes qui prennent part au gouvernement de la France devraient être confus d’avoir à nous découvrir des besoins d’argent et des nécessités d’emprunts du présent à l’avenir naissant en pleine paix. Il y a là une affaire non-seulement de prudence, mais de probité politique qu’on n’a pas l’air de vouloir comprendre en France. Il n’est point honnête, pour la satisfaction des fantaisies prodigues du présent, d’augmenter aveuglément les charges des générations qui doivent nous survivre. Malheureusement en cela nous nous trouvons encore en face des résultats de fautes passées qu’il est indispensable de réparer et de liquider. C’est d’abord aux finances de l’état qu’il faut aviser. On ne pourrait demeurer longtemps sans péril sous la menace d’une dette flottante aussi considérable que celle qui existe. Si l’on fait ressource des rentes appartenant à la caisse de la dotation de l’armée, et si l’on porte dans l’avenir au budget les engagemens de cette caisse, la combinaison équivaudra en réalité à un emprunt. Même en voulant être dur pour les victimes de la banqueroute du Mexique, il faudra au moins leur restituer la réserve qui devait recomposer leur capital en rentes françaises, accrue des sommes que la France a prélevées en vertu de ses arrangemens financiers avec Maximilien et en compensation de ses frais de guerre sur le produit des emprunts mexicains. On voit que le plus strict devoir prescrit l’économie dans la rédaction du prochain budget des dépenses. La chambre et le public auront d’ailleurs une occasion singulière de s’éclairer sur l’étourderie avec laquelle on brave en France les périls financiers, s’il est vrai, comme on le rapporte, qu’une autorisation d’emprunt va être demandée pour la ville de Paris. Nous avons vu depuis quelque temps les opérations de finances étranges auxquelles s’est livrée l’administration de la ville de Paris, et dont l’étendue a été révélée par la somme énorme d’obligations communales émises par le Crédit foncier. Cette administration entreprenait les gigantesques et luxueux travaux que l’on sait ; quant aux voies et moyens, la loi qui veut que les emprunts municipaux soient sanctionnés par le corps législatif était éludée sans souci. Des délégations à échéance de quelques années et qu’on devait acquitter avec les excédans probables des revenus de la ville étaient délivrées aux entrepreneurs, qui trouvaient au Crédit foncier, disposant de l’émission illimitée des obligations communales, une caisse d’escompte inépuisable. La situation amenée par ces combinaisons semble s’être dévoilée tout d’un coup à ceux qui eussent dû la surveiller, la contrôler, la prévenir, et les a frappés de surprise. On assure que la ville de Paris a conclu de la sorte des engagemens dont la somme s’élèverait à 380 millions. Il s’agirait aujourd’hui de consolider cette dette flottante par un emprunt à long terme et, pour empêcher dans l’avenir les illusions d’un nouveau rêve mississipien sur les excédans de revenus, de consacrer ces excédans à opérer un dégrèvement des droits d’octroi. Il faut bien arranger cette irrégularité terrible, puisqu’on l’a laissé commettre ; mais qu’elle eût été possible, que la négligence des précautions et des garanties pût être poussée si loin, avec tant de laisser aller, et rencontrer tant de complaisance auprès d’une société dont les statuts sont une loi de l’état, c’est ce qu’on n’aurait jamais imaginé, ce qui eût même surpris les plus hardis et les moins scrupuleux financiers de l’ancien régime, et nous fera faire une sotte figure devant la postérité, si elle est sage.

Les chambres italiennes seront ouvertes le 5 décembre. Les amis de l’Italie ne sauraient leur recommander trop vivement la modération et la réserve. Une occasion leur est offerte de prouver au monde qu’il y a plus d’esprit politique en elles que dans les orateurs qui s’apprêtent à foudroyer l’Italie du haut de nos tribunes gauloises. Les Italiens le voient, la question romaine, pas plus pour le parti libéral que pour le parti clérical, n’est point seulement une question italienne, c’est une question éminemment française, qui importe autant aux intérêts de notre révolution et à l’avenir de la cause libérale en France qu’aux destinées italiennes. Que les chambres de Florence ne se laissent point emporter par les provocations qui pourraient leur être adressées d’ici. Le calme, la patience et la dignité sont les qualités avec lesquelles il faut relever l’Italie. Qu’on ne cherche point à compliquer et à fausser par des manœuvres muettes, entre autres par l’élection du président de la chambre des députés, l’attitude de la représentation italienne. On dit que les partis avancés veulent porter à la présidence M. Rattazzi. Ce serait un mauvais choix. Nous n’entrons point dans les divisions qui existent parmi les hommes politiques des pays étrangers. Nous ne savons ce qu’il faut reprocher à M. Rattazzi dans les incidens fâcheux de son ministère et de sa sortie du pouvoir, si c’est imprévoyance ou maladresse ou mauvaise chance. Le patriotisme devrait retenir lui-même M. Rattazzi dans l’écart d’une fausse démarche qui compromettrait l’intérêt de son pays. Il y aurait aussi, de la part des Italiens quelque injustice à se laisser aller à une manifestation personnelle qui pourrait paraître une manifestation d’hostilité contre le cabinet actuel. M. Ménabréa, on ne devrait point l’oublier à Florence, jouit en Europe d’une considération universelle. S’il a été obligé de céder à la force de circonstances que certes il n’avait point lui-même préparées, il a parlé le langage et tenu la conduite les plus conformes à la dignité de l’indépendance italienne. Ses compatriotes s’honoreraient pat, leur reconnaissance envers cet homme modeste qui s’est trouvé prêt quand une grande difficulté nationale lui a imposé un pénible devoir. D’ailleurs la conférence demandée par l’Italie elle-même peut se réunir. En ce cas, il ne serait pas d’un médiocre intérêt pour l’Italie d’avoir à la tête de son gouvernement un homme entouré d’une considération européenne. Plus l’homme d’état qui aura alors la présidence du cabinet de Florence sera modéré, plus il pourra montrer de fermeté et exercer d’influence sur les conseils de l’Europe. Les Italiens ont à faire respecter leur patriotisme par le monde ; ils n’y réussiraient pas, ils n’inspireraient à leurs meilleurs amis étrangers qu’une douloureuse pitié, s’ils profanaient le deuil de leur patrie par des divisions de partis, par des intrigues et par des hostilités personnelles.

Les nations les plus fortes et les plus prospères ont leurs journées lugubres. C’est une journée semblable qu’a eue l’Angleterre quand elle a envoyé au supplice les trois fenians meurtriers de l’officier de police Brett. Il faut que l’exaspération d’une race soit portée à des extrémités effrayantes, pour que ceux qui prétendent émanciper leur nationalité ne reculent point devant les crimes isolés contre les personnes. On doit supposer que des raisons bien pressantes et bien impérieuses pour la conscience ont pesé sur le gouvernement anglais, pour que la grâce ait été refusée aux trois coupables. Même en Angleterre, les terribles cruautés de la peine de mort balancent l’horreur qu’inspire l’homicide. Les épisodes tragiques du fenianisme ne donnent pas seulement au gouvernement anglais des conseils de sévérité, ils l’avertissent de faire de plus énergiques efforts pour améliorer la condition de la race irlandaise. Un tel but n’est plus aujourd’hui, grâce à Dieu, une cause de division entre les deux grands partis de l’Angleterre. Un ministère tory peut accorder les concessions justes réclamées par les organes d’une opposition libérale. Sauf ce malheur des crimes et de la répression du fenianisme, la session du parlement anglais s’est ouverte dans des conditions faciles. Grâce à la simplicité, on pourrait dire au naturel de la procédure parlementaire anglaise, les chambres, assemblées chaque jour, ont pu recevoir et répandre dans le pays des informations sur les affaires les plus urgentes. On a causé du projet de conférence à propos de la question de Rome. Lord Derby et lord Stanley, avec la droiture du sens britannique, ont noté la singularité d’une convocation non précédée par des bases de négociation convenues. Ils ont eu l’air de se prêter à la réunion diplomatique pour faire honneur et plaisir à leur allié, l’empereur des Français. On aura cependant raison à Paris de ne prendre ces politesses que pour l’honnêteté de l’intention. L’Angleterre, personne ne l’ignore, est opposée par toute sa tradition politique à contracter des engagemens sur des éventualités. Elle ne peut donner caution à la durée perpétuelle d’un pouvoir temporel de la papauté, et nous doutons qu’elle exhorte avec beaucoup d’ardeur l’Italie à se résigner à ce sacrifice. Où l’on peut juger des mœurs politiques anglaises, c’est dans la demande de crédit présentée à la chambre des communes au sujet de l’expédition résolue contre le roi Théodore d’Abyssinie pour la délivrance des sujets et du consul anglais que ce sauvage despote retient prisonniers depuis plusieurs années. Certes l’Angleterre a montré beaucoup de patience dans cette affaire ; on a essayé tous les moyens amiables pour vaincre l’obstination du roi Théodore ; on est allé jusqu’à décider la reine Victoria à écrire elle-même à l’autocrate nègre et à le flatter de complimens polis. Le cruel chef de l’Ethiopie ne descend point évidemment de la reine de Saba, et a toujours refusé de rendre ses captifs. On va les lui prendre avec une armée organisée à Bombay et placée sous les ordres d’un des meilleurs officiers de l’armée de l’Inde, sir Robert Napier. L’opinion anglaise demandait notoirement le recours à la force pour mettre le roi Théodore à la raison ; mais l’expédition coûtera gros : 2 millions de livres sterling sur le budget de l’année. Il faut voir avec quelles précautions oratoires les ministres ont abordé la chambre des communes. On a d’abord réuni toutes les pièces dans un blue book gigantesque avec une profusion de détails qui a paru surabondante même à des adversaires de l’expédition. M. Disraeli a jugé convenable de payer les frais de l’entreprise abyssinienne avec les ressources du budget, accrues par une légère augmentation de l’income-tax. Il n’y aura pas de solde laissé en découvert et restant, comme cela arriverait probablement chez nous, l’embryon d’un emprunt futur. Lord Stanley s’est appliqué à l’étude de l’entreprise projetée avec toute son attention laborieuse et toute la rectitude de sa raison. Voilà une aventure mêlée de romanesque ; après avoir pénétré les secrets de l’Afrique par les travaux de ses intrépides et infatigables voyageurs, l’Angleterre fait pénétrer ses forces militaires dans l’Orient africain. Se retirera-t-elle de ces régions qui avoisinent les sources du Nil après les avoir parcourues les armes à la main. Le destin en décidera. L’opinion des officiers anglais de l’Inde est qu’il était nécessaire, sous peine de compromettre le prestige britannique en Orient, de ne point laisser impunis les insolences et les outrages de Théodore ; mais, si l’Angleterre a besoin d’être influente à Ankober pour conserver la suprématie dans l’Inde, quand reviendra-t-on d’Abyssinie ? Lord Stanley a cependant déclaré que les troupes anglaises se retireraient avant toute hostilité, si, averti du péril qui le menace, le roi Théodore rendait sur la sommation de sir Robert Napier la liberté à ses prisonniers. Nous croyons lord Stanley parfaitement sincère quand il souhaite qu’un bon mouvement de Théodore dispense l’Angleterre de conquérir et de garder l’empire le plus ancien de l’Afrique.

On doit supposer qu’il existe encore au fond de notre ministère des affaires étrangères quelque vieux commis qui ne veut point prendre son parti des changemens survenus depuis un an en Allemagne et qui croit encore à la validité des traités de 1815, puisque des invitations ont été adressées directement au grand-duc de Bade, au roi de Saxe, au gouverneraient grand-ducal de Hesse. La politique officielle de Berlin a distribué l’éloge aux petits états allemands qui l’ont consulté sur la réponse à faire et le blâme à ceux qui ont accepté l’invitation française comme elle avait été adressée, directement. La presse prussienne montre le contraire de l’empressement pour la réunion de la conférence. Il n’est pas surprenant que ce soit à Berlin qu’on soutienne le plus longtemps l’objection formaliste contre l’absence de programme. La France aurait des objections d’une bien autre sorte à renvoyer à la Prusse, si l’on voulait s’oublier aux chicanes. Quant à l’Autriche, elle a accepté l’invitation tout de suite. L’œuvre de la révision de la constitution par le reichsrath se poursuit à Vienne avec succès. On a vu les centralistes allemands combattre, jusqu’au bout pour la suprématie du parlement de Vienne sur les autres diètes de la monarchie. Les efforts de M. de Schmerling ont échoué. Si, comme nous l’espérons, il est possible de reconstituer un empire autrichien et de l’animer d’un esprit de vie moderne, il faut que les Allemands de l’Autriche renoncent à l’idée de la centralisation autoritaire ou parlementaire. La raison d’être de l’Autriche dans la nouvelle Europe ne réside que dans la puissance qu’elle peut conserver pour créer un groupe fédératif formé des races danubiennes. L’expérience de la reconstruction autrichienne ne fait encore que commencer. Elle s’essaie dans le dualisme de la Hongrie et de l’organisation des possessions cis-leithanes. Il est évident qu’il y a quelque chose d’artificiel dans le groupement cis-leithan. Les diverses nationalités dont il est composé ne pourront s’amalgamer, et aspireront à obtenir tout ce que comporte d’autonomie pour les provinces une union fédérale. Quand la pratique aura confirmé l’essai tenté aujourd’hui en Hongrie, quand le gouvernement et les autres nationalités auront sous les yeux un exemple heureux, le groupe cis-leithan nous paraît destiné à se diviser suivant ses autonomies différentes. Alors aussi les nationalités autrichiennes, sûres de leur propre développement, pourront librement reconnaître les intérêts communs et les droits mutuels par lesquels elles se sentiraient réunies et auraient à s’entendre pour représenter cette communauté d’intérêts et de droits par une assemblée générale. Si les essais actuels de l’Autriche réussissent, on verra se former sur les deux rives du Danube une fédération, une association fédérale recouverte d’unité monarchique. Il faut souhaiter un tel succès ; là serait la solution morale de la question d’Orient. Les populations chrétiennes du nord de la Turquie découvriraient des affinités avec les parties analogues de la monarchie fédérale, et pourraient y trouver des influences plus civilisatrices que l’idéal moscovite et le panslavisme russe. L’Autriche régénérée et refondue pourrait être non-seulement une force conservatrice, mais un foyer civilisateur du côté de l’orient. Voilà le grand avenir que tiennent en leur pouvoir les populations vivaces et généreuses de l’Autriche. Il est assez beau pour les passionner et leur donner la force de surmonter les obstacles.

Les régimes fédératifs ont, eux aussi, leurs crises. La république américaine n’est point encore entièrement sortie des siennes. Ce sont des exagérations contradictoires excitées par des politiques d’un ardent tempérament qui prolongent les difficultés américaines. Le président Johnson, on le sait, est un homme excessif qui provoque par de systématiques bravades les excès contraires de ses adversaires. Les élections partielles de cette année annoncent que l’opinion publique aux États-Unis incline à se séparer du parti radical et penche vers les démocrates. Les prochaines séances du congrès nous apprendront si les radicaux ont été modérés et instruits, ou irrités et aveuglés par leurs derniers insuccès, si le président Johnson est revenu au sentiment des convenances. Cette lutte produirait un bon résultat, si elle décidait le parti radical à choisir le général Grant pour candidat à la présidence ; mais jusqu’à présent le général ne prend d’engagement avec aucun parti, et dérobe ses projets dans un mystère aussi profond que celui où il enfermait ses plans militaires quand il se mit à marteler l’armée confédérée autour de Richmond et de Petersburg. e. forcade.




ESSAIS ET NOTICES.

LES EXPOSITIONS DE LA MALMAISON ET DU PETIT-TRIANON.

Avec la grande exposition viennent de disparaître deux petits musées historiques réunis pour un instant, l’un au Petit-Trianon, l’autre à la Malmaison. Tout ceux qui, dans ce temps où l’oubli vient si vite, ont gardé quelque respect pour le passé auront eu certainement un mouvement de reconnaissance pour la pensée très particulièrement délicate et pieuse d’où est sortie cette double exposition des reliques de la famille impériale et des reliques de la dernière reine de l’ancienne France, cette association touchante des souvenirs de ceux que la fortune a marqués pour la grandeur et des souvenirs de ceux qu’elle à marqués pour le malheur et la chute. « Oh ! dit dans Shakspeare le prince Henri, lorsqu’il se penche sur le corps du vaillant Hotspur, si tu pouvais être sensible à ma courtoisie, je ne montrerais pas un tel empressement de piété ; mais maintenant je veux que mes couleurs cachent ta face mutilée, car je me sentirai vraiment reconnaissant envers moi-même pour avoir accompli en ton honneur ces rites de tendresse. »

Comme les Parisiens, ainsi qu’on l’a remarqué depuis longtemps avec assez de justesse, sont toujours les derniers à connaître les merveilles de la ville qu’ils habitent, nous craignons fort que la plupart de nos lettrés et de nos artistes n’aient laissé échapper l’occasion d’une bonne fortune expressément préparée pour eux, et dont une foule d’oisifs et d’étrangers auront profité avec la curiosité distraite ou l’indifférence muette d’âmes en qui de pareils souvenirs ne réveillent aucun intérêt poétique ou aucun sentiment de religion nationale. Et cependant il valait vraiment la peine de faire les deux petits pèlerinages de Rueil et de Versailles, car ce n’était pas le passé seul qui était représenté à cette double exposition, c’était aussi ce qu’il y a de plus éternel, ce qui possède toujours le privilège de l’actualité, de la vie présente, pour si reculé que soit le temps où ait apparu ce quelque chose, c’est-à-dire la beauté. Tout vieillit vite en ce monde, tout y devient vite suranné, tout, sauf l’expression de la beauté lorsqu’elle a été une fois fixée par une main de génie ou seulement par une main habile. Les meubles qui ont appartenu aux générations qui nous ont précédés, quelque somptueux qu’ils soient, ont un âge ; mais la beauté n’en a pas, et échappe à la déchéance de ne plus être aimée que par les seuls antiquaires, genre d’honorable infortune qui pour les beaux objets nous a toujours paru comparable à celle d’Abigaïl lorsqu’elle eut l’austère bonheur d’être distinguée par le roi David. Nous concevons parfaitement à la rigueur qu’on ne se dérange pas pour voir les vieilles chaussures de François Ier ou les chaises sur lesquelles a pu s’asseoir l’empereur Charles-Quint ; mais il faudrait plaindre celui qui, pour voir la Joconde de Léonard ou la Bella donna du Titien, ne serait pas capable de faire vingt lieues. Or l’attrait des deux expositions de la Malmaison et de Trianon, c’était précisément que, grâce aux génies féminins des deux localités, cette chose éternellement jeune la beauté, répandait un souffle de vie sur tous ces objets qui rentrent aujourd’hui dans la catégorie des documens historiques, et que le visiteur échappait ainsi à cette impression de mort et d’ossuaire qui manque rarement de vous saisir lorsque vous errez au milieu des choses du passé. Il faut nécessairement choisir dans cette masse d’objets qui formaient les musées passagers de la Malmaison et du Petit-Trianon, et c’est à ceux qui possèdent cet éternel intérêt de la beauté que nous donnerons la préférence. Allons droit aux images de Joséphine qui remplissaient les appartemens de la Malmaison. Ces images, fort nombreuses et fort diverses, sont toute une révélation pour nous, qui ne connaissions Joséphine que par les portraits assez médiocres qui ont été consacrés par la tradition, et si nous osions former un vœu en pareille matière, nous exprimerions le désir que les possesseurs de quelques-unes de ces images consentissent à les livrer à la gravure et à la photographie afin que les générations qui nous suivront aient de la première impératrice une idée moins imparfaite que les générations qui nous ont précédés. Nous formulerions ce vœu spécialement pour le dessin de Prudhon qui se trouvait placé dans l’alcôve de la chambre à coucher de Joséphine, et qui appartient au marquis d’Hertford. A quelle année se rapporte cet admirable portrait ? Le catalogue, assez bien fait d’ailleurs, mais beaucoup trop sobre de dates pour une collection où les dates ont cependant une importance extrême, vu le très petit nombre d’années entre lesquelles doit être partagée cette masse d’objets de toute nature, ne nous le dit pas. Quoi qu’il en soit, ce dessin est de la plus grande valeur et comme document historique et comme œuvre d’art. En face de ce portrait en effet, la vérité crie : ce fut la réalité vivante même, en même temps que notre instinct de la beauté se sent caressé comme devant une page de maître, mieux même et plus finement que devant la plupart des pages des maîtres ; car il vous laisse sous une impression d’une originalité unique, comme le visage qu’il a reproduit, sous une impression exempte de tout alliage de souvenirs, et qui n’a ni de près ni de loin aucune parenté avec les impressions que vous avez pu ressentir antérieurement. Nulle régularité classique, rien de ces traits conventionnellement beaux que les écoles et les académies se sont transmis traditionnellement, comme les flambeaux de la fameuse comparaison de Lucrèce : les lignes de ce visage plein de vie et d’ardente expression se rejoignent sans trop grande correction, ce nez aux ailes finement coupées et invinciblement frémissantes semblerait trop court à un enthousiaste de la beauté classique ; mais l’ensemble de tous ces traits gracieusement irréguliers compose une des figures les plus irrésistibles qui puissent enchaîner les yeux. C’est un visage fait non pour poser immobile devant l’admiration interdite, mais pour enlever et entraîner ; c’est la séduction même. Oh ! qu’on s’explique à merveille, après avoir contemplé cette page de Prudhon, la passion de Bonaparte jeune. Cette beauté, qui doit très peu à la matière, est à la fois mobile et vaporeuse ; mais n’allez pas entendre cette dernière épithète dans un sens blafard, et qu’elle n’éveille en vous aucune idée de languissante pâleur. Avez-vous vu, dans les chaudes journées d’été, cette vapeur lumineuse qui est comme un excès, une exsudation d’une clarté trop vive ? Telle est la Joséphine de ce dessin de Prudhon, véritable condensation de la lumière des tropiques. Cependant, comme nous connaissons le penchant de Prudhon pour la grâce, et comme nous savons que ce penchant ne lui permit jamais de séparer l’idée de grâce de l’idée de beauté, nous pourrions croire qu’il a dû exagérer quelques-uns des caractères de son modèle et lui attribuer en partie l’expression que nous avons essayé de décrire, si d’autres images tout à côté ne nous garantissaient que l’artiste a été scrupuleusement fidèle à la réalité. Parmi ces images, la plus remarquable est un buste en marbre, appartenant à l’empereur, œuvre d’un artiste dont le nom est aujourd’hui parfaitement oublié, Chinard de Lyon. Connaissez-vous Chinard de Lyon ? Non, n’est-il pas vrai ? Eh bien ! sachez qu’il a fait un buste qui, sans être un chef-d’œuvre incomparable, possède les qualités de vie et d’expression que nous admirons dans les bustes d’Houdon et de quelques autres sculpteurs de la fin du dernier siècle. Le même caractère que nous avons reconnu dans le dessin de Prudhon se laisse lire sur le marbre de ce Chinard ; cependant il y a entre ces deux ouvrages une différence notable, importante et marquée, et qui tient peut-être à la différence des époques où ils ont été exécutés. C’est ici que les dates nous seraient d’un véritable secours, si le discret catalogue avait bien voulu ; nous les donner. A quelle année se rapporte le buste de Chinard ? A quelle année se rapporte le dessin de Prudhon ? Ou notre tact nous trompe fort, ou le buste de Chinard a dû précéder le dessin de Prudhon. Dans le buste de Chinard, cette grâce mobile rayonne avec une sécurité triomphante ; tout dénote sur ce visage la paix intérieure et le bonheur. Ce buste se rapporte-t-il aux années des joies sans nuage ? Dans le dessin de Prudhon au contraire, il y a une teinte de tristesse. A-t-il été composé à l’époque où Joséphine commençait à être en proie aux préoccupations de l’avenir ?

Nous ne voulons pas abandonner ce dessin de Prudhon sans exprimer une rêverie qui n’a cessé de nous hanter pendant tout le temps que nous avons contemplé cette page du plus grand artiste français de l’époque impériale. Avez-vous remarqué que chaque époque a une manière particulière de comprendre la beauté dont il lui semble presque impossible de s’affranchir ? On dirait que tous les hommes d’une même génération se sont donné le mot pour concevoir un certain type en dehors duquel ils ne voient plus rien. Cependant, si l’on cherchait bien, on découvrirait d’ordinaire que ce type si général, puisqu’il est commun à toute une époque, a eu une origine très particulière, qu’il n’a été d’abord que l’expression d’une individualité vivante dont l’image s’est gravée si fortement dans les esprits des contemporains qu’il leur a été ensuite impossible de séparer l’idée générale de beauté de l’impression particulière qu’ils avaient ressentie. Pour prendre un exemple, qui ne voit combien l’exquise gentillesse de Mme de Pompadour a fait impression sur les imaginations des artistes du milieu du dernier siècle ? Si cette condition est vraie pour toute une génération, elle l’est encore bien davantage pour chaque grand artiste pris isolément. Léonard de Vinci a peint toute sa vie le même visage, et qui ne connaît l’origine de ce type de beauté dont il n’a jamais voulu sortir ? Contrairement à l’opinion générale qui donne l’uniformité pour principal caractère à l’œuvre de Raphaël, nous la trouvons infiniment variée ; qui ne voit cependant que toute sa vie il a dessiné le même ovale, comme s’il eût désespéré de rencontrer une forme de visage supérieure à celle qui l’avait enchanté une première fois ? Eh bien ! en regardant ce dessin de Prudhon, nous n’avons pu nous empêcher de nous dire : Qui sait si ce n’est pas dans le visage de Joséphine qu’il faut chercher le secret de cette grâce qui fut la forme sous laquelle Prudhon conçut la beauté, de cette grâce qu’il a peinte toute sa vie sans se lasser ? On le croirait vraiment, si le peintre n’avait mis dans ses créations une certaine mollesse et une certaine langueur affaissée qui sont étrangères au visage nettement lumineux de Joséphine.

Puisque nous cherchons de préférence les objets en qui l’intérêt historique s’unit à un intérêt d’art, nous devons bien nous garder de passer sous silence un admirable souvenir de l’expédition d’Égypte, sept portraits de personnages musulmans au crayon noir qui se trouvaient relégués dans l’ombre d’une antichambre. Je consulte le catalogue imprimé pour savoir quel est l’auteur de ces dessins dignes de toute attention, et le catalogue me répond qu’il n’en sait pas plus long que moi à cet égard. Peut-être Denon, peut-être Isabey, me dit-il. L’auteur mériterait cependant qu’on fît quelques recherches pour le découvrir ; mais, quel qu’il fût, c’était un véritable artiste. Ce qu’il y a avant tout de remarquable dans ces portraits, c’est l’absence de toute préoccupation pittoresque. Nulle imagination, nulle poésie ; on voit bien que les pachas de lord Byron ne sont pas venus au monde. C’est l’Orient saisi dans toute la réalité de sa prose par un œil mâle et sain, et rendu avec fermeté par une main vigoureuse. L’artiste a dessiné la bête humaine qui posait sous ses yeux, rien de plus. Ils sont là sept personnages de tout grade, cheiks, pachas, ulémas, tous alourdis, ou avachis, ou dévastés par la sensualité : leurs visages sont hébétés, grimaçans ou éteints, et cependant on peut y remarquer cette gravité pesante propre à leur race, qualité mère du génie de domination qui la distingue, et cette finesse discrètement narquoise qui naît de la pratique quotidienne de la ruse et des habitudes de la diplomatie. Au premier abord, ce sont sept caricatures qui font penser aux Schahabahams des romans du dernier siècle ; mais un second coup d’œil découvre combien ces caricatures sont redoutables.

Dans l’appartement dit salle du conseil on remarquait un buste de Napoléon provenant de la vente du marquis d’Aligre et attribué à Canova. Les connaisseurs, paraît-il, sont tous à peu près d’accord pour refuser ce buste au célèbre sculpteur malgré l’opinion de Pradier, qui ne le jugeait pas indigne de son ciseau. On comprend que nous n’ayons pas un avis en pareille matière après les arrêts de tels juges. Cependant ce buste, quel qu’en soit l’auteur, frappe par une particularité fortement accusée, laquelle ne permet d’attribuer cette œuvre qu’à un artiste professant sur l’art les mêmes opinions que Canova. cette particularité, c’est une préoccupation très singulière des modèles antiques. Quand on regarde ce buste avec attention, on lui trouve je ne sais quel air de ressemblance avec l’Antinoüs. On sent que l’artiste, lorsqu’il l’a composé, ne s’est pas contenté de la réalité vivante, du modèle si nettement classique qu’il avait sous les yeux, mais qu’il a été poursuivi pendant tout le temps par le souvenir des chefs-d’œuvre de l’antiquité. Il a donc exagéré ce caractère classique, si marqué pourtant déjà, que l’empereur tenait de sa race. Comme les traits de Napoléon sont encore singulièrement jeunes, on pourrait vraiment croire sans beaucoup d’imagination que l’artiste, mêlant l’allégorie à la réalité, a cherché à montrer dans son modèle un Apollon pythien vainqueur des serpens de l’abîme, et, si telle avait été son intention, il aurait pleinement réussi.

Les objets ayant un intérêt historique abondaient dans cette exposition. Ici c’est un tapis en velours de soie gris dont se servait l’empereur à Fontainebleau et sur lequel il a laissé son nom écrit à l’encre, là c’est un surtout de table, cadeau somptueux et lourd du roi d’Espagne Charles IV à Napoléon ; ailleurs c’est une pendule bizarre, compliquée, mais vraiment monumentale, offerte au premier consul en commémoration de la campagne d’Égypte, dont elle exprime le caractère par ses allégories. Arrêtons-nous un instant devant ce globe terrestre ayant servi à l’éducation du roi de Rome à cause de l’impression de grandeur qu’il donne, impression qui égale, si elle ne la surpasse, celle que font éprouver certains arbres généalogiques. Ce qui fait la grandeur des arbres généalogiques pour le contemplateur philosophe, c’est qu’ils représentent une des victoires les plus glorieuses de l’homme, quoiqu’elle soit de nature purement métaphysique : le temps, cet attribut de l’infini, ce maître et ce destructeur de toutes choses, vaincu et asservi par les efforts successifs des membres d’une même famille. Or dans le globe dont nous parlons, c’est l’espace qui est traité comme l’est le temps dans les arbres généalogiques. Des inscriptions manuscrites marquent chacun des points du globe qui ont été visités par les victoires du conquérant, et à mesure que l’on suit ces indications on ne peut s’empêcher de se dire que ce triomphe sur l’espace est plus grand encore que le triomphe analogue sur le temps dont nous venons de parler, car le triomphe sur le temps a été remporté avec l’aide du temps lui-même et par les efforts de générations entières, tandis que dans le second de ces triomphes l’espace n’a prêté aucun secours contre lui-même, et il a été vaincu par une seule âme. Un mémorable témoignage de cette grandeur, témoignage à la fois fragile et magnifique, avait été placé dans la galerie de tableaux. C’est une table en porcelaine, commandée par Napoléon à la manufacture de Sèvres au retour d’Austerlitz et donnée par lui à la ville de Paris en 1810. Sur la surface, Isabey a peint les portraits de l’empereur et de ses douze maréchaux. C’est à tous les points de vue une œuvre des plus précieuses. Devant les portraits de l’empereur et de ses maréchaux, tous encore brillans de force, de santé et de mâle beauté, l’imagination ne peut se défendre de voir un emblème de la France d’alors et des sentimens qui l’enivraient. Ils sont encore près de cet âge heureux où la renommée les saisit en pleine jeunesse pour en faire les représentans d’une France régénérée. Aucun d’eux, cela est visible, ne s’est traîné péniblement jusqu’au faîte du commandement, aucun d’eux n’a traversé les longs dégoûts des lentes carrières. Depuis le jour où ils furent bombardés héros, la victoire les a suivis pas à pas et ne les a pas abandonnés une heure ; sur aucun de ces visages, on ne lit une pensée morose, une expérience amère ; on y lit au contraire l’assurance, la confiance et l’expression de ce bonheur que donnent un triomphe incontestable et un pouvoir qui n’est pas disputé. Il n’en est pas un seul qui pourrait comprendre encore le mot de Charles-Quint sur l’inconstance de la fortune croire à la fausse amitié du destin, et qui se doute qu’ils marchent vers les années d’épreuves et de révers. Cette table a son histoire, une histoire qui ressemble en plus d’un point à celle des personnages qu’elle était chargée d’illustrer. Commencée après le retour d’Austerlitz, c’est-à-dire au milieu du plein rayonnement de ce soleil rendu, célèbre par une grande parole, elle ne put être achevée qu’en 1810, alors que se laissaient apercevoir déjà les signes menaçans de l’avenir, si bien qu’au lieu de représenter un bonheur présent, elle ne fut plus qu’un témoignage d’un bonheur déjà évanoui. Donnée par l’empereur à la ville de Paris, elle fut placée au Louvre, où elle resta jusqu’à la rentrée des Bourbons, et alors, partageant la fortune de l’empire, elle fut retirée du musée et vendue par l’ordre de Louis XVIII. C’est donc à juste titre que la propriétaire de cette œuvre, Mme veuve de Serres, dans une notice communiquée aux auteurs du catalogue, la qualifie de monument historique et national, elle mérite vraiment ce nom ; mais, cela une fois dit, pourquoi forcer la note au point d’écrire que dans la pensée de l’empereur cette table était destinée à faire le pendant de la colonne Vendôme ? L’empereur était classique, et comme tel il avait le génie des proportions et de l’exacte symétrie ; il n’a donc jamais pu avoir la pensée de faire d’une table de porcelaine, aussi magnifique qu’elle fût, le pendant d’une colonne de bronze. S’il avait eu cette pensée singulière, il aurait commandé non la jolie pièce d’art qui nous a été montrée, mais une table gigantesque comme un dolmen druidique. L’exposition du Petit-Trianon, beaucoup moins riche que celle de la Malmaison y contenait cependant plusieurs objets importans : l’armoire aux bijoux de la reine, meuble imposant et de grande tournure, et quelques meubles en marqueterie appartenant à l’heureux marquis d’Hertford, propriétaire du portrait de Joséphine par Prudhon et de tant d’autres beaux objets. Citons, entre autres, une table en marqueterie de l’aspect le plus gai et une petite console, également en marqueterie, qui, pour l’habileté, le caprice, l’amusante drôlerie, vaut les meilleurs objets de l’art chinois. La harpe de la princesse de Lamballe, parfaite comme forme et décoration, et la guitare de la reine sont aussi des objets à mentionner, ne fût-ce que pour les soins de conservation dont ils témoignent chez les possesseurs. Mais l’intérêt véritable de cette exposition se concentrait tout entier sur les portraits de la reine, qui étaient en nombre infini. Un portrait, prêté par l’empereur de Russie pour cette circonstance, la représente sur la limite qui sépare l’enfance de l’adolescence. C’est une rose, entièrement recouverte de sa coque, un papillon qui dort encore dans son cocon de soie ; rien ne fait préjuger la beauté qui va s’épanouir avec un si merveilleux éclat, et dont un portrait, qui fait vis-à-vis à celui de l’empereur de Russie, nous expose l’incomparable éblouissement. Ce portrait, sous lequel est placé le nom de Vestier, sans posséder aucun mérite d’art transcendant est une véritable féerie. En le contemplant, on comprend que les plus extravagantes métaphores des poètes peuvent être dépassées par la réalité, n’en être qu’une louange imparfaite ; les expressions qui nous paraissent hyperboliques ou prétentieuses deviennent d’une simplicité vraiment triviale pour exprimer un tel miroitement. Une chose frappe en contemplant ce portrait, et la vue des autres images de la reine confirme trop cette observation, c’est que cette fleur de beauté a dû être aussi rapide qu’elle est incomparable, car c’est la beauté qui accompagne l’épanouissement de l’être lorsque sa croissance est accomplie, c’est une beauté des tissus, des fibres, de la chair, qui s’exprime par la fraîcheur, la lumière, la séduction. Dans ses autres portraits, il n’y a plus trace de cet éclat ; ce teint s’est couperosé, cette lumière s’est éteinte, ce charme a fait place à une gravité imposée par la situation, et la condition a mis sur le visage un masque de plomb qui pèse autant sur sa beauté que l’étiquette pesa jamais sur le cœur de cette reine née pour l’abandon et la familiarité, et que le pédantisme de la fatalité livra comme une proie sûre à l’impopularité et à la haine pour l’avoir contrainte à refouler ses vrais instincts, car il n’est pas d’êtres plus sûrs d’être haïs que ceux que la nécessité de leur situation met en contradiction avec leur nature.

Une autre particularité très singulière des portraits de la reine, c’est l’étrange diversité qu’ils présentent. Il n’y en a pas un qui ressemble à son voisin, et c’est au point que nous avouons avoir été obligé nous-même de demander une fois quelle était cette dame majestueuse dont l’image se trouvait placée à côté de celle de la reine. Marie-Antoinette ne se ressemble vraiment à elle-même que lorsqu’elle est vue de profil, et c’est en effet dans la noblesse de cet allier profil autrichien si connu que consistait ce que la nature lui avait donné de beauté réellement durable et indépendante du charme que le printemps de la vie apporte avec lui. Ce caractère de la beauté de Marie-Antoinette nous explique une particularité qui n’a pas peu contribué à rendre la reine impopulaire et dont la nature était pourtant seule coupable, je veux parler d’une certaine dureté qui est marquée sur le visage de la reine. Ce profil est tellement fier qu’il imposa nécessairement la dureté au visage lorsque le temps eut détruit ce charme de la chair et cet éclat du teint que la nature lui avait donnés pour correctifs. Dans la première jeunesse, on ne dut pas remarquer combien ce profil était fier, ou, si on le remarqua, cela ne dut paraître qu’une grâce de plus ; mais, lorsqu’il fut seul chargé de donner sa beauté au visage, il ne put lui communiquer que ce qu’il avait, la hauteur et la dignité. Aider ou non, c’est dans ce trait que consista la beauté intrinsèque, essentielle et non fugitive de la reine ; aussi est-ce de profil qu’elle a été représentée par Louis XVI lui-même dans un ouvrage en fer que le roi, amateur, comme on sait, de travaux de serrurerie, composa de compagnie avec son compère Gamain, ce serrurier camarade d’un souverain qui joua plus tard un si triste rôle dans l’histoire de l’armoire de fer. Cet ouvrage, qui appartient aujourd’hui à M. Double, bien connu par ses collections d’objets des XVIIe et XVIIIe siècles, fait le plus grand honneur à l’habileté acquise par le roi Louis XVI ; mais il fait encore plus honneur à son cœur, car il trahit une réelle tendresse par le soin jaloux avec lequel l’attitude de la tête a été choisie, et le profil présenté de manière à montrer dans tout son avantage la beauté de la reine encore très jeune. Cet ouvrage, dû aux heures de loisir de Louis XVI, peut passer à notre avis pour un des meilleurs portraits de Marie-Antoinette.

Bien des curiosités étaient encore éparses dans les salles du Petit-Trianon et dans l’armoire vitrée où étaient renfermés les menus objets de la reine, bagues, reliquaires, dentelles ; mais en les examinant nous pensions qu’il manquait à cette collection les plus précieux de ces souvenirs, ceux dont la vue aurait inspiré les plus nobles pensées et fait ressentir les émotions les plus poétiques, les saintes guenilles que portait Marie-Antoinette au Temple, la pauvre robe ravaudée de ses mains de reine de France, le fichu de coton dont elle dépouilla son cou pour le livrer au bourreau.


EMILE MONTEGUT.

M. DESCLOZEAUX.

La mort a frappé récemment, à l’improviste et avant l’âge, un des hommes les plus aimés et les plus franchement aimables qui aient jamais occupé de hautes fonctions publiques, M. Desclozeaux, naguère recteur de l’académie d’Aix, il y a vingt ans secrétaire-général du ministère de la justice. Sa santé affaiblie venait d’exiger qu’il renonçât à la carrière active ; il n’a pas eu le temps de goûter en ce monde le repos qu’il avait acquis : il est mort au fond de la Provence, dans la douce et riante retraite qu’il s’était créée aux environs d’Hyères. Ni les honneurs, ni les discours n’ont manqué à sa tombe ; mais ceux qui lui ont dit les suprêmes adieux, ceux qui ont traduit en touchantes paroles les regrets unanimes qu’excitait autour d’eux sa perte inattendue, ne l’ayant connu que recteur, n’ont pu payer à sa mémoire un juste et complet tribut.

Sans doute il possédait, et même à un degré rare, les qualités, les aptitudes, disons mieux, les vertus des fonctions qu’il avait remplies. Équitable et bon par nature, ferme au besoin et toujours impartial, habile à deviner le mérite, jaloux de le récompenser, il avait su gagner à la chancellerie l’estime et l’affection de la magistrature, comme plus tard conduire avec sagesse les affaires d’un rectorat ; mais ce n’était vraiment là qu’une partie de lui-même, et la moindre partie. Il avait des goûts d’un autre ordre. Cette âme droite et tendre, ce cœur ouvert aux affections de la famille et aux douceurs de l’amitié, semblait né pour sentir et pour aimer le beau. Il était par essence ce qu’on appelle un lettré, et des plus délicats. Cette passion des choses de l’esprit, il l’avait de bonne heure combattue, par raison, par devoir, par sacrifice à sa carrière, mais sans en être jamais guéri. N’y voyez pas un simple goût, une fantaisie d’amateur : c’était un culte sérieux, nourri de solides études, de nombreuses lectures, de réflexions fécondes. Causeur aimable, il laissait, dans l’intimité, son vif et brillant esprit courir à l’aventure, mais s’il prenait la plume, il imposait à sa pensée un tour fin et concis, parfois jusqu’à la recherche, bien que toujours facile autant que distingué.

C’est là presque un secret qu’aujourd’hui ceux-là seuls connaissent qui furent ses compagnons de jeunesse et d’étude, ou ceux qui par hasard conservent la mémoire des colonnes du Globe où les essais de ce jeune critique ont parfois figuré. L’étudiant d’abord, puis l’apprenti magistrat glissait là, de temps en temps, comme à la dérobée, soit une étude sur Shakspeare, soit de piquantes notices sur les vieux poètes anglais. Sans avoir pu s’assujettir à une collaboration très active, il appartenait de cœur à la jeune phalange qui soutenait ce recueil ; il faisait campagne avec elle, assidu dans ses rangs, fidèle à son drapeau, et associé plus que personne au mouvement d’esprit de ce temps. Sa vie n’a pas été exempte de chagrins ; mais la plus vive peine qu’il ait peut-être ressentie devait, par grâce singulière, devenir la source bénie de sa plus vraie félicité. Une vocation irrésistible avait porté la seule fille qui lui restât, et il n’avait plus que deux enfans, à quitter la maison maternelle pour vivre en religion. Cette volontaire absence avait longtemps brisé le cœur du père ; lorsqu’enfin la douce influence de cette sainte personne apaisant peu à peu sa révolte, ouvrit ses yeux aux célestes clartés ; aussi la mort l’a trouvé prêt, si brusquement qu’elle ait pu le surprendre.

Ce n’est pas sans effort et sans un vrai serrement de cœur que nous achevons ces lignes. Qu’on nous pardonne un retour sur nous-même. Trois jours avant que ce cher compagnon de nos jeunes années disparût de ce monde, une séparation autrement déchirante s’était accomplie pour nous ! Nous avions perdu plus qu’un frère, celui que nous n’avions jamais quitté, la joie, l’honneur, l’attrait de toute notre vie ! Faut-il le dire ? il nous en coûte d’honorer une autre mémoire avant d’avoir rendu nous-même un digne hommage à cet ami. Il est vrai que l’éclat de ses services, sa grande position, l’étendue, la puissance de son esprit, n’étaient un secret pour personne : il n’avait pas besoin de nous ; c’était même un moyen de le mieux honorer que de ne pas mêler d’intimes confidences aux éloquens éloges de voix plus impartiales, et surtout à l’admirable adieu que le témoin le plus illustre de sa vie militante a déposé sur son cercueil. C’est le cœur moins troublé qu’il nous faudra plus tard essayer de parler de lui, et de trouver peut-être quelques aspects de sa personne que tout le monde n’a pas vus : tandis que pour cet autre absent, presque inconnu même de ceux qui l’entouraient de la plus haute estime, le devoir est de ne pas attendre. Ils sont si peu nombreux ceux qui peuvent, comme nous, lui rendre témoignage ! La seule compensation au triste privilège de survivre, pour quelques jours peut-être, à ceux que nous aimions, est de les servir encore quand ils ne sont plus là, d’avoir souci de leur mémoire. Ils ont droit à nos soins ; nous leur devons de dire aux générations qui s’élèvent ce qu’ils étaient, ce qu’ils valaient, et combien de riches semences échappées de leurs mains ont porté des fruits qu’elles ignorent.

Nous venons de soulever à peine le voile qui cachait un homme de talent, sans oser dire à son sujet toute notre pensée. Nous aurions craint, si nous avions tout dit, de n’être pas cru sur parole. Mais que de traits de cette physionomie si variée et si piquante notre timide témoignage ne laisse-t-il pas dans l’ombre ! Que de lacunes dans ce portrait, et quel insuffisant hommage ! Aussi nous n’espérons adoucir la douleur ni de ses anciens amis, chaque jour moins nombreux, qui gardent, comme nous, un tendre souvenir de cette âme d’élite, ni de ses enfans, ni surtout de sa veuve, sa digne et vraie compagne aussi bien par le cœur que par la distinction d’esprit, et qui a droit plus qu’un autre de trouver pâles nos paroles, puisqu’elle doit sentir que seule elle saurait peindre ce que seule elle a vraiment connu.


L. VITET.



Le Nouveau. Testament selon la Vulgate, traduit par M. l’abbé J.-B. Glaire [1].


Cette édition du Nouveau Testament se recommande tout à la fois par le nom du traducteur, par la beauté de l’impression, par le nombre et la perfection des gravures. Rien n’a été négligé pour qu’elle fût digne du public d’élite auquel elle est spécialement destinée. M. l’abbé Claire a consacré de longues années à cette œuvre d’érudition. Il a pris pour texte l’édition de la Vulgate, qui, dans l’opinion des principaux docteurs catholiques et protestans, fournit l’interprétation la plus exacte et la plus sûre de texte primitif. Nous possédons, en français, plusieurs traductions d’après la Vulgate : la plus répandue est celle de Lemaistre de Sacy, qui a été reproduite et paraphrasée par la plupart des éditeurs contemporains et notamment par M. de Genoude ; mais, selon l’appréciation de Bossuet, l’œuvre de Sacy a le défaut d’être trop littéraire et de ne pas être assez littorale. « Je vois avec regret, écrit l’évêque de Meaux au maréchal ce Bellefonds, en parlant de cette traduction, imprimée à Mons, que quelques-uns affectent de lire une version plus à cause des traducteurs qu’à cause de Dieu qui parle, paraissent plus touchés de ce qui vient du génie ou de l’éloquence de l’interprète que des choses mêmes. J’aime, pour moi, qu’on respecte, qu’on goûte et qu’on aime dans les versions les plus simples la sainte vérité de Dieu. Si la version de Mons a quelque chose de blâmable, c’est principalement qu’elle affecte trop de politesse, qu’elle veut faire trouver dans sa traduction un agrément que le Saint-Esprit a dédaigné dans l’original. Cette traduction aurait eu quelque chose de plus vénérable et de plus conforme à la gravité de l’original, si on l’avait faite un peu plus simple et si les traducteurs eussent moins mêlé leur industrie et l’élégance naturelle de leur esprit à la parole de Dieu. » M. l’abbé Glaire s’est inspiré de cette critique pour donner à sa traduction le mérite d’une scrupuleuse littéralité. Il y a réussi, en évitant l’obscurité et sans sacrifier la correction du style. Les évangiles, les récits et les paroles des apôtres peuvent en effet se passer d’ornemens. S’il était permis de les apprécier au point de vue littéraire et de les juger comme des œuvres humaines, on pourrait dire que la simplicité en fait le principal mérite, la force et le charme. Est-il rien de plus naturel et de plus saisissant que les scènes décrites dans les évangiles, et l’éloquence ne se rencontre-t-elle point avec la vertu persuasive, dans les belles épîtres de saint Paul ? La traduction presque mot à mot de M. l’abbé Glaire montre que l’on pouvait se dispenser de recourir aux périphrases et aux ornemens empruntés de la rhétorique pour rendre le texte original en lui laissant et sa force et sa grâce. Nous n’avons point qualité ni compétence pour exprimer une opinion sur l’orthodoxie de la traduction ; mais l’approbation du saint-siège donnée en 1861 à la nouvelle traduction est une garantie plus que suffisante. On sait avec quelles précautions et avec quelle lenteur de procédure la congrégation de l’Index se prononce en ces matières. « Si l’on consulte, dit M. Glaire, les archives de la sacrée congrégation, on y verra que dans l’intervalle de plus de deux années notre traduction a eu à subir son contrôle direct et qu’au bout de cet intervalle deux évêques français des plus distingués ont été chargés officiellement par Pie IX de donner leur opinion motivée ; on y verra que les rapports des deux prélats, après avoir été discutés, sont devenus l’objet de nouveaux rapports faits au sein même de la sacrée congrégation, et qu’on a réuni et imprimé ces divers travaux (dont un, en particulier, n’a pas moins de 204 pages in-folio) ; on y verra qu’alors nous avons été appelé chez un consulteur, où nous avons dû, pendant plusieurs semaines, répondre tous les jours, dans des séances de trois à quatre heures, aux nombreuses et minutieuses difficultés contenues dans les divers rapports, et toutes relatives à la conformité de notre traduction avec la Vulgate ; enfin on y verra que ce n’est qu’à la suite de ce long examen qu’a été présenté à l’assemblée des cardinaux membres de la sacrée congrégation de l’Index un dernier rapport qui a été examiné et approuvé par eux pour l’être ensuite, en dernier ressort, par le souverain pontife. » Voilà certainement une censure à travers laquelle il est difficile que les erreurs et les irrégularités aient pu se glisser dans la traduction. Pour les lecteurs auxquels il s’adresse, M. l’abbé Glaire se pare avec raison des témoignages approbatifs qui lui ont été prodigués par les membres de l’épiscopat. Répétons en terminant que ce Nouveau Testament est édité avec beaucoup de soin et de goût. De belles gravures, d’après les tableaux de Raphaël, de G. Ferrari, de Francia, de Volterra, etc., accompagnent les textes qui ont inspiré le génie de ces grands peintres. S’il s’agissait d’un autre livre et si l’expression ne devait point sembler profane, nous dirions que la nouvelle édition sortie des presses de la maison Didot est parfaitement illustrée.


L. BULOZ.

  1. Un vol. grand in-8° ; Paris, Firmin Didot.