100%.png

Chronique de la quinzaine - 31 juillet 1870

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Retour à la liste

Chronique n° 919
31 juillet 1870


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 juillet 1870.

C’en est donc fait, le grand, le fatal et inexorable conflit a éclaté. La France et la Prusse ne sont plus que deux armées lancées dans un duel sanglant. Entre la première parole qui a révélé à l’improviste qu’un dangereux incident venait de naître et le dernier mot déchaînant la tempête, il n’y a pas eu plus d’intervalle qu’entre l’éclair et le coup de tonnerre. Tout dans cette étrange affaire a été conduit ou a marché au pas de charge à travers les passions subitement enflammées de deux peuples, au milieu d’une Europe attentive, émue et impuissante. Jamais peut-être depuis la révolution et l’empire on n’a vu un choc plus formidable s’engager avec cette foudroyante rapidité. La guerre d’Orient, en 1854, traînait presque toute une année de négociations en négociations avant qu’on en vînt aux mains. La guerre d’Italie était déjà, si l’on veut, dans un mot prononcé le 1er janvier 1859 ; mais elle avait à passer par bien des phases diplomatiques, elle n’était déclarée qu’à la fin d’avril, et ce n’est qu’aux premiers jours de juin que se livrait la première grande bataille. Dans la guerre de 1866 elle-même, dans cette guerre la plus brusque de toutes, quoique la mieux préparée par ceux qui devaient en profiter, Berlin et Vienne passaient des mois à échanger des dépêches, à s’armer, à combiner des alliances, et ce n’est que dans la seconde moitié de juin que la campagne s’ouvrait par la marche des armées prussiennes sur la Bohême. Cette fois on n’a plus compté par mois ou même par jours, c’était une question d’heures. De minute en minute, la situation se déplaçait en s’aggravant, les médiations essayées le matin étaient emportées le soir, et on avait eu à peine le temps de croire à une affaire sérieuse que déjà on était en campagne. Récapitulons sommairement les faits caractéristiques de cette situation.

Aux premiers jours de juillet, l’Europe est encore dans une tranquillité complète. De quelque côté qu’on regarde, on ne voit rien, on ne soupçonne rien qui puisse pour cette année troubler la paix du continent. En France même, la sérénité va jusqu’à l’optimisme, il n’y a aucune inquiétude, et la meilleure preuve de cette confiance, c’est la diminution du contingent militaire consentie de bon cœur par le maréchal Le Bœuf. Le ciel politique semble vraiment au beau fixe, lorsque retentit le 6 juillet la déclaration de notre ministre des affaires étrangères contre la candidature d’un prince prussien au trône d’Espagne, — candidature offerte par le général Prim, acceptée par le prince Léopold de Hohenzollern, sanctionnée par l’autorité souveraine du roi de Prusse. Ici le gouvernement français frappe un peu fort, nous en convenons, parce que visiblement il est réveillé en sursaut, parce que d’une part il ressent comme une injure le secret que l’on a gardé vis-à-vis de lui, et que d’autre part il est pressé par la réunion imminente des cortès espagnoles, dont le vote peut achever de compliquer les choses ; voilà la grande cause du mal : il fallait aller vite, sous peine de se trouver en présence du fait accompli. À dater de ce jour, tout se précipite. Les négociations s’engagent un peu confusément. Notre diplomatie est obligée de courir de Berlin à Ems, où se trouve le roi Guillaume ; l’Europe prend l’alarme à son tour. Lord Granville, avec un empressement généreux, porte de l’un à l’autre des paroles de paix et cherche un moyen de conciliation. L’empereur de Russie écrit au roi Guillaume pour lui demander de donner l’ordre au prince de Hohenzollern de renoncer à sa candidature. Un instant, la crise semble s’adoucir par le désistement plus ou moins spontané du prince Léopold, et par la renonciation de l’Espagne elle-même à la candidature imaginée par le général Prim ; mais c’est une éclaircie passagère, équivoque, qui n’a d’autre effet que de mettre hors de cause l’Espagne et son candidat, sans supprimer le conflit entre la France, qui d’heure en heure devient plus pressante, et la Prusse, qui élude. On veut tout au moins avoir du roi Guillaume l’assurance que cette candidature ne se reproduira pas. Neuf jours sont à peine écoulés, le 15 juillet le gouvernement français se présente de nouveau devant les chambres pour déclarer qu’on n’a rien obtenu. Non-seulement on n’a rien obtenu, mais le roi Guillaume a fini par refuser de recevoir l’ambassadeur de France, M. Benedetti, en lui signifiant par un aide-de-camp qu’il n’a plus rien à lui dire ! Le bulletin de ce refus a été publié avec ostentation à Berlin, et le cabinet prussien s’est hâté d’informer ses représentans dans les cours européennes de la façon dont il a reçu les réclamations de la France. Moralement tout est fini, le 15, et le 19 la guerre est régulièrement déclarée.

Dès ce moment, la diplomatie n’a plus rien à faire. La fièvre belliqueuse s’empare de tous les esprits, la nation tout entière ressent la commotion électrique, et oublie ses dissensions pour n’avoir plus qu’une pensée unique, pour se porter d’un même cœur et d’un même élan à la grande lutte. Des deux côtés, toutes les forces dont on dispose sont poussées vers cette frontière si souvent disputée. Tandis que la Prusse hâte la mobilisation de ses troupes et somme les états de l’Allemagne du sud de se joindre à elle, l’armée française, frémissante et enflammée, se précipite vers le Rhin, allant se masser tout d’abord entre Strasbourg et Metz. Nos chefs militaires les plus éprouvés courent prendre leur poste de combat, et l’empereur à son tour est déjà au camp, où il a signalé son arrivée par une proclamation à la fois simple et fière. Sur terre et sur mer, tout est prêt, et telle est la rapidité vertigineuse dont on s’est fait une habitude, que des impatiens commencent à trouver que les choses vont lentement. Combien a-t-il fallu de temps pour tout cela ? Qu’on y réfléchisse un peu : il y a vingt-cinq jours tout au plus, on ne pensait certainement pas toucher de si près à ce gigantesque conflit d’où dépend peut-être la destinée de l’Europe, Entre le premier mot et la déclaration de guerre formelle, il s’est écoulé treize jours à peine. À l’heure où nous sommes, les deux armées, les deux nations sont en présence, en ligne de bataille, et, puisque l’un de ceux qui porteront incontestablement dans l’histoire la responsabilité de cette sanglante mêlée, puisque M. le comte de Bismarck, dans un moment d’expansion, il y a quelques années, invoquait le fer et le sang pour accomplir ses desseins, c’est le fer qui va prononcer, c’est malheureusement dans des torrens de sang généreux que la France et la Prusse vont vider leur triste et fatale querelle ; mais ce n’est pas seulement au sort des armes que la question est désormais remise. Pendant que les armées combattent, c’est la raison publique qui juge les combattans, qui a le droit d’évoquer ce grand procès, de l’interroger dans son origine, dans son caractère, dans ses conséquences possibles. Entre la France et la Prusse s’avançant l’une sur l’autre l’épée flamboyante à la main, il ne s’agit pas seulement de savoir qui vaincra, il s’agit de savoir d’où est venue l’initiative de cette redoutable lutte, où est dès ce moment la responsabilité, dans quel camp est le droit, où peut être la menace pour la liberté des peuples et pour le repos même de l’Europe.

Oui, c’est la première question agitée aujourd’hui devant l’opinion universelle. Qui a déchaîné cette terrible crise ? Rien n’est plus facile assurément que d’échanger des récriminations, de se renvoyer mutuellement le reproche de provocation. La Prusse, qui s’entend si bien à jouer l’innocence et qui met toute son habileté à rejeter sur la France la responsabilité de la guerre, comme elle rejetait sur l’Autriche, il y a quatre ans, la responsabilité de la guerre de 1866, la Prusse ne voit pas que, quand même le gouvernement français aurait eu des torts de détail et se serait montré un peu vif, elle ne reste pas moins la seule et essentielle provocatrice. Elle est et elle doit rester la provocatrice évidente par la manière même dont elle a engagé cet incident qui a déterminé l’explosion, comme par sa politique tout entière, par l’inexorable logique de la situation qu’elle s’est faite. — D’où est venue la provocation ? Mais en vérité qui donc s’est complaisamment prêté à cette candidature du prince de Hohenzollern, ourdie comme un complot, et dont la conséquence eût été de mettre l’influence prussienne à nos frontières du midi et du nord ? Qui donc a saisi « l’occasion aux cheveux, » à la façon du roi Frédéric II, dont on publie de nouveau et fort opportunément les Mémoires ? La Prusse n’a pas même cette banale ressource de dire qu’elle ne croyait pas faire une chose désagréable à la France. On le sait maintenant, lorsque pour la première fois, en 1869, on avait parlé de cette candidature, notre ambassadeur à Berlin, M. Benedetti, s’en était expliqué avec le suppléant de M. de Bismarck, avec M. de Thile, de façon à ne laisser aucun doute, et M. de Thile déclarait à plusieurs reprises qu’il n’avait point été question, qu’il ne saurait être question du prince de Hohenzollern pour la couronne d’Espagne. La Prusse savait donc ce qu’elle faisait. Seulement, cela est visible aujourd’hui, puisqu’on ne pouvait agir ostensiblement, on espérait tourner la difficulté par la ruse, en paraissant se désintéresser, en réduisant la question aux simples proportions d’une affaire de famille, en mettant en avant le droit de souveraineté et l’indépendance de l’Espagne. C’était une tactique astucieuse qu’on ne pouvait déjouer qu’en marchant droit sur elle. Et quand l’incident éclate, lorsque la querelle entre dans ce qu’on pourrait appeler la période aiguë, comment procède-t-on ? Notre diplomatie s’adresse naturellement à Berlin ; mais là on lui répond lestement que la question n’existe pas pour le cabinet prussien, que le gouvernement n’a point à s’occuper d’une affaire privée. C’est toujours la même tactique d’abstention et de désintéressement apparent. Il faut bien alors se rendre à Ems, auprès du roi Guillaume lui-même. Le roi ne nie en aucune façon le consentement qu’il a donné à la candidature du prince de Hohenzollern ; mais dès qu’on lui demande de retirer cette autorisation, il refuse absolument, ou il élude, et même, lorsque la renonciation vient spontanément du prince de Hohenzollern, le souverain prussien refuse encore de sanctionner de son approbation cet acte de prudente retraite. Le roi entend n’être pour rien dans tout cela, il n’a point réclamé la renonciation du prince de Hohenzollern, il n’a rien à sanctionner, et c’est si bien le terrain sur lequel on voulait se maintenir, que, lorsque M. de Gramont, dans une intention évidemment conciliante, insinue à l’ambassadeur de Prusse, M. de Werther, que le prince Léopold avait renoncé à sa candidature sur la demande du roi, l’ambassadeur se hâte de rectifier et d’assurer que son souverain n’a rien demandé. M. de Werther lui-même rapporte le fait dans une dépêche où il rend compte de cette conversation, qu’il a été blâmé d’avoir acceptée.

C’est un point à préciser, c’est en réalité le nœud de l’incident diplomatique, car il est clair que, si l’acte de renonciation avait eu lieu effectivement par l’intervention du roi, c’eût été un acheminement vers la paix. M. de Gramont le déclarait sans hésitation à lord Lyons en l’autorisant à transmettre sa déclaration au gouvernement anglais. La vérité est que le roi Guillaume n’accordait rien, ne voulait rien accorder, entendant garder sa liberté pour en user selon les circonstances, comme il le disait, et ce n’est pas seulement à la France qu’il refusait toute concession, il résistait aux suggestions de l’Angleterre aussi bien qu’à celles de l’empereur de Russie. Lord Granville demandait au roi de « communiquer à la France son consentement à la renonciation du prince Léopold. » Le souverain prussien déclinait cette invitation, il déclinait tout, et lorsque, voulant tenter un suprême effort, M. Benedetti cherchait à obtenir une dernière entrevue, on sait la réponse qui lui était faite : le roi lui signifiait par un aide-de-camp qu’il n’avait plus rien à lui dire, il renvoyait l’ambassadeur de France à son gouvernement à Berlin, tandis qu’au même instant on remplissait l’Allemagne du bruit de ce refus.

Ainsi dès le commencement on nous renvoie de Berlin à Ems, et plus tard on nous renvoie d’Ems à Berlin. Dans la première période, la Prusse procède par le mystère et la ruse ; bientôt, quand elle est obligée de faire face en plein jour, elle procède encore par une tactique évasive dont elle ne se sert plus que pour gagner du temps, et à la dernière heure elle ne trouve d’autre moyen qu’un refus insultant, qui est une véritable signification de rupture, qui ne laisse place à aucune possibilité de négociation. Au fond, on n’en peut pas douter, la Prusse ne se méprenait pas sur l’importance de cette candidature, qui a si mal fini, qui n’a peut être échoué que par la promptitude d’action du gouvernement français ; elle comptait sur une alliance avec Madrid dans des circonstances données, et la meilleure preuve qu’on avait cru toucher au succès, c’est le dépit qu’ont éprouvé les politiques prussiens en voyant l’Espagne se retirer si vite devant des complications qu’elle n’avait pas prévues. Maintenant, à les entendre, le général Prim se serait entendu avec l’empereur Napoléon pour tendre un piège à la Prusse. Le prince de Hohenzollern lui-même n’aurait pas échappé à une certaine disgrâce pour avoir renoncé si aisément à sa candidature, ou pour n’avoir point fait revivre ses prétentions. La Prusse a été prise dans ses propres ruses, et elle ne peut pardonner ni à ceux qui l’ont fait reculer ni à ceux qui ont refusé de la suivre jusqu’au bout, voilà la vérité. On prétend que dans un moment d’excitation qui n’était pas trop jouée cette fois, dans une circonstance décisive, M. de Bismarck aurait dit récemment que, s’il avait été à Ems, tout cela ne serait pas arrivé. C’est possible, quoique le chancelier du roi Guillaume connût parfaitement la candidature du prince de Hohenzollern, comme il l’a avoué lui-même, et que rien ne l’empêchât d’aller à Ems porter sa diplomatie au secours de son maître. Il est bien clair, au premier aspect, que la Prusse n’avait aucun avantage à se jeter tête baissée et prématurément dans une lutte si redoutable ; elle était plutôt intéressée à maintenir encore la paix, à gagner du temps pour consolider une œuvre de conquête artificielle et incohérente : oui, cela est vrai ; seulement la Prusse s’est trompée, elle n’avait pas prévu cette explosion soudaine et irrésistible de la France, elle a cru qu’il n’y aurait qu’une crise de mauvaise humeur à passer, et que l’établissement d’un prince prussien à Madrid valait bien cela. Soit par un faux calcul, soit par une infatuation étrange, elle a laissé échapper le fil des événemens, et à la dernière heure elle s’est vue emportée par la fatalité d’une situation qui tôt ou tard devait finir par une catastrophe. Ce qui est certain, c’est que la France, quant à elle, n’a fait que se défendre et relever un défi.

Si la Prusse, enivrée par sa fortune, entraînée par l’orgueil de ses forces, voulait la guerre, soit ; elle était libre de nouer des complots mystérieux contre notre sécurité et de chercher à envelopper l’Espagne dans ses combinaisons. Si elle voulait la paix, elle fermait à coup sûr les yeux sur le plus grand de tous les dangers, elle n’a pas vu que c’était une offensante témérité de jeter un défi de plus dans une situation qui par elle-même est une provocation permanente. C’est là en effet la vérité des choses. Par lui-même sans doute, l’incident Hohenzollern n’eût été rien, ou tout au moins il eût passé bien vite à travers un peu de poussière et un peu de bruit. C’est la situation tout entière de la Prusse qui depuis quatre ans est une provocation contre la France, c’est le sentiment de ce péril intime et irritant que la candidature du prince de Hohenzollern a ravivé instantanément, et ici encore à qui la faute ? Qui a fait ces conditions violentes où deux peuples vivant côte à côte sont réduits à se dire qu’ils vont s’exterminer un jour ou l’autre ? Qui a poussé les rapports des deux pays à cette extrémité ? Demandez la vraie cause à Berlin. Dieu est témoin que depuis quelques années la politique française n’a montré ni animosité tracassière ni jalousie vulgaire à l’égard de la Prusse. Si Sadowa, dont on parle si souvent, a pu avoir lieu, le gouvernement français y est bien peut-être malheureusement pour quelque chose, et il n’est pas non plus étranger aux préliminaires de Nikolsbourg, bientôt suivis de la victorieuse paix de Prague. Depuis quatre ans, nous avons fait tout ce que nous avons pu pour vivre en bonne amitié avec la grandeur nouvelle et même avec les ambitions de la Prusse. Nous avons employé notre diplomatie à promulguer dans des circulaires la théorie des grandes agglomérations. Nous avons publié des cartes de géographie pour démontrer que la guerre de 1866 n’avait eu d’autre résultat que d’accroître la sécurité de nos frontières en soufflant sur la vieille confédération germanique, et en emportant ce qui restait des traités de 1815. Comment la Prusse a-t-elle répondu à cette bonne volonté qui a eu parfois à s’imposer quelque violence ? C’est l’histoire d’hier et de ces quatre années. La Prusse n’a songé qu’à une chose, à dominer par les annexions, par les assimilations impitoyables, en imprimant le sceau prussien sur tout ce qu’elle a pu atteindre ; elle s’est agrandie elle-même par la conquête, — rien de plus. Une dernière garantie avait été laissée au malheureux Danemark, qui devait rentrer en possession d’un lambeau de territoire ; lorsque les députés de Slesvig se sont présentés au parlement de la confédération du nord pour revendiquer leurs droits d’autonomie et d’indépendance, ils ont été bafoués, on n’a pas consenti à les entendre, et on n’a pas même eu soin de se mettre en règle avec la plus simple étiquette diplomatique. Ce qu’on avait pris, on l’a gardé, on le garde encore, et on croit peut-être aujourd’hui faire une grande grâce au Danemark en lui promettant pour prix de sa neutralité ce qui lui appartient. Le traité de Prague reconnaissait encore deux Allemagnes, l’Allemagne du nord, dont la Prusse restait maîtresse, et l’Allemagne du sud, qui gardait son indépendance ; entre les deux régions, le Mein servait de frontière. Qu’est devenue cette indépendance mal abritée par cette fameuse frontière que M. de Bismarck, dans un jour de bonne humeur, a comparée à une grille dans un ruisseau ? Elle n’a cessé d’être menacée par l’influence prussienne, qui n’a pas eu de peine à passer à travers la grille, et qui même avant la guerre actuelle a réduit trop souvent ces princes du sud à n’être que les vassaux craintifs du grand suzerain qui est à Berlin. En un mot, M. de Bismarck n’a eu d’autre pensée que de pétrir cette grande Allemagne pour en faire une Prusse, pour la marquer à l’effigie des Hohenzollern, en abusant d’une victoire inespérée, en dépassant de tous côtés le droit même qu’il avait accepté pour limite dans sa victoire.

M. de Bismarck, nous en convenons, a été ou a paru être jusqu’ici un habile homme qui a réussi. Il a dompté toutes les résistances, et il s’est moqué à peu près de tout le monde ; mais il y a une chose qu’il n’a pas vue ou dont il n’a pas tenu compte, c’est qu’en fondant son œuvre par l’audace et la ruse, il en faisait une menace, et qu’il devait un jour ou l’autre rencontrer la pointe de l’épée de la France. S’il eût été réellement aussi habile qu’il le paraît, s’il eût été un homme d’état véritablement allemand, au lieu d’être un grand-joueur prussien, il aurait compris qu’il avait un suprême intérêt à s’entendre avec la France, qui n’est point l’ennemie des grandeurs et des ambitions légitimes de l’Allemagne, qu’il devait tout au moins éviter de froisser un pays dont la tolérance venait de lui être si profitable. On dirait au contraire que M. de Bismarck s’est fait une sorte de périlleux point d’honneur de traiter la France avec un sans-façon poméranien, — d’accomplir quelquefois les choses les plus graves et les plus délicates de la manière la plus irritante. Qu’on se souvienne d’un seul fait. Au lendemain de Sadowa, au moment même où notre gouvernement s’employait de son mieux à la paix et croyait avoir obtenu une certaine victoire, non pas pour lui, mais pour l’Allemagne, en arrêtant la Prusse à la ligne du Mein. M. de Bismarck, menaçant la Bavière, Bade, le Wurtemberg, d’une invasion française, arrachait en secret à ces trois pays les traités militaires qui les inféodaient à la Prusse, c’est-à-dire qui annulaient clandestinement ce qu’on faisait dans les négociations avouées. Ce n’est pas tout, six mois plus tard, un jour où le sentiment patriotique avait parlé dans notre corps législatif et où le gouvernement français en était encore à invoquer le plus sincèrement du monde les conditions de Prague, le premier ministre du roi Guillaume nous jetait comme un défi ces traités militaires qu’il n’avait plus aucune raison de garder secrets. Disons le mot, avouons-le sans fausse honte, il nous mystifiait en nous montrant qu’avec nos bons offices nous avions travaillé pour le roi de Prusse. M. de Bismarck aime les coups de théâtre, et toutes les fois qu’il a pu les renouveler, il l’a fait, sans s’apercevoir que ces procédés peuvent avoir un succès apparent et momentané, mais qu’ils tournent bientôt contre celui qui les emploie. Toute sa politique, il l’a mise dans la force et dans l’astuce déguisées sous cet entrain de gentilhomme sans scrupules qui se croit tout permis pour réussir, qui est toujours prêt à jouer la destinée de son pays comme sa propre destinée dans une aventure. De tous les hommes d’état qui ont eu un nom dans notre temps, c’est assurément le plus révolutionnaire dans le mauvais sens, et plus que jamais c’est encore une question de savoir s’il aura été un politique supérieur ou un aventurier, s’il a servi son pays ou s’il ne lui a pas préparé quelque effroyable désastre.

Au lieu de travailler à la transformation de l’Allemagne par la liberté, il n’a connu, il n’a employé que la conquête et la violence ; au lieu de songer à rendre la grandeur nouvelle de la Prusse compatible avec les justes susceptibilités de ses voisins, avec la sécurité de l’Europe, il n’a eu qu’une préoccupation : asseoir cette grandeur sur la force, annexer pour avoir des soldats, mettre « l’Allemagne en selle » sans doute pour la conduire quelque part, créer en un mot au centre de l’Europe un camp de 1,200,000 hommes. Le résultat le plus clair et le plus criant de cette politique, c’était pour tous les autres la nécessité de s’armer à leur tour, de se mettre en défense. C’est là précisément ce que M. Thiers montrait, il n’y a pas encore un mois, à la veille des événemens actuels, lorsqu’il défendait le contingent militaire de la France, qu’il aurait voulu accroître plutôt que de le diminuer. Que disait M. Thiers ? Qu’il ne fallait pas bercer le pays d’illusions en lui laissant croire que nos armemens avaient quelque chose d’extraordinaire, que tout était changé en Europe depuis quelques années, que maintenant, « à la place d’une Allemagne fédérale organisée pour la paix, toute-puissante pour la défense, impuissante pour l’attaque, il y avait une puissance militaire formidable, » ayant à sa tête un homme qui était aujourd’hui à la paix, — on le croyait encore, — mais qui disposait directement ou indirectement de 40 millions d’hommes. M. Thiers montrait avec une netteté décisive qu’il n’y avait pas même à compter sur un désarmement de la Prusse, parce que pour cela il ne suffirait pas que la Prusse réduisît son armée, il faudrait qu’elle brisât la confédération du nord, qu’elle renonçât à ses traités avec la Bavière, avec Bade, avec le Wurtemberg. « Cette confédération, ajoutait-il, ces traités, voilà son armement ; elle ne s’en dépouillera pas. » N’est-ce point là justement cette situation de défi, de provocation permanente, dont nous parlions, — et qui devait fatalement conduire à une crise dont M. Thiers moins que tout autre aurait pu s’étonner, puisque trois jours auparavant il mettait le doigt sur la cause d’où elle pouvait naître à chaque instant ? Il y a dans l’histoire de la campagne de 1866, rédigée par l’état-major prussien sous la direction du général de Moltke, un mot jeté lestement des la première ligne : « la guerre qui a eu lieu entre la Prusse et l’Autriche était une nécessité historique, elle devait nécessairement éclater tôt ou tard. » C’est un trait de philosophie qui dispense de toute justification. Depuis quatre ans, on pourrait dire aussi que la guerre entre la France et la Prusse « devait nécessairement éclater tôt ou tard, » qu’elle était inévitable ; mais qui l’a rendue inévitable ? Voilà la question. Elle a une double origine, cette guerre ; elle a une cause spéciale, immédiate, elle est née d’un incident qui a disparu, de la candidature d’un Hohenzollern au trône d’Espagne : qui a provoqué cet incident ? qui a prétendu abriter sous cette candidature ses velléités envahissantes ? La guerre a aussi une cause générale, permanente, la situation armée et agressive de la Prusse, la politique qui prépare l’Allemagne au combat pour une ambition surexcitée au lieu de la conduire à la civilisation par la liberté ; qui a fait cette situation ? qui a créé cette politique inévitablement offensive ? Le cabinet de Berlin a beau appeler le monde en témoignage de son innocence, de ses sentimens pacifiques ; il ne peut intervertir les rôles et déplacer la vérité des choses.

En réalité, la France n’a fait que prendre les armes pour sa défense, pour sa sécurité, pour repousser un système qui se présentait à elle sous la double forme d’un incident blessant et d’une menace permanente pesant sur ses frontières. Elle n’a pas cherché une occasion, à laquelle elle ne songeait pas la veille, qu’elle ne pouvait pas même prévoir, elle l’a subie, et dans cette guerre qui commence, qui est pour elle un acte essentiellement défensif, elle ne peut porter aucune pensée de conquête, aucune ambition de prépotence abusive ; elle a cet avantage de ne menacer personne et de couvrir de son drapeau bien des intérêts en péril. Sans doute M. de Bismarck, en habile stratégiste qu’il est, peut imaginer des diversions, essayer de noyer la véritable affaire du moment dans des commérages, et tenter toute sorte de coups inattendus destinés dans ses calculs à exciter l’opinion de certains pays contre la France. C’est ce qu’il vient de faire en tirant du plus profond de ses portefeuilles un prétendu projet de traité que la France lui aurait proposé il y a quelques années, et où il n’aurait été question de rien moins que de se partager amiablement la Belgique, la Hollande, l’Allemagne du sud, le Luxembourg, les provinces du Rhin. C’est le prologue avant le drame. Le chancelier de la confédération du nord s’entend visiblement à la mise en scène, et on comprend l’effet momentané qu’a pu produire, notamment en Angleterre, une telle divulgation. Fort bien. ; notre diplomatie a été un peu naïve, à ce qu’il semble, elle s’est laissé prendre aux confidences de M. de Bismarck, et elle s’est mise dans le cas d’avoir paru proposer ce qu’on lui avait mille fois suggéré. C’est un petit malheur ; seulement M. de Bismarck n’a point réfléchi que s’il réussissait à mettre en lumière l’ingénuité de notre diplomatie, il jouait gros jeu pour lui-même, car enfin qui voudrait désormais traiter confidentiellement avec lui ? Nous nous souvenons qu’un jour, aux débuts de la guerre d’Orient, l’Angleterre fut conduite à divulguer les conversations secrètes qui avaient eu lieu entre l’empereur Nicolas et l’ambassadeur britannique, sir Hamilton Seymour ; mais dans quelles circonstances se fit cette publication ? Il fallut une provocation directe venant de Saint-Pétersbourg, un soupçon jeté légèrement sur l’honnêteté de l’Angleterre. Jusque-là, le cabinet anglais avait gardé le silence le plus scrupuleux, il n’avait rien communiqué même à la France son alliée ; encore ces conversations étaient-elles d’une authenticité et d’une exactitude reconnues par l’empereur Nicolas lui-même. Jusque dans une indiscrétion devenue nécessaire, et qui ne pouvait que lui profiter, l’Angleterre montrait la plus parfaite mesure. C’est ainsi que procède un grand et sérieux gouvernement. M. de Bismarck, lui, fait d’un ton dégagé son espièglerie tudesque, il promène dans les journaux des chiffons de papier arrachés par subterfuge à l’honnête confiance d’un de nos diplomates écrivant sous sa dictée, — et ces fameux papiers révèlent que la France aurait demandé à la Prusse la cession de la Belgique ! Qu’on ait parlé quelquefois de la Belgique, voilà en vérité un grand secret. Qui donc ignore dans la diplomatie qu’il fut un temps où c’était justement M. de Bismarck qui disposait ainsi sans façon de cette pauvre Belgique ? Il promenait ses offres partout, à Biarritz et à Paris ; il pressait le gouvernement français de mettre la main sur ce « nid de démagogues, » — bien entendu à condition qu’on le laisserait faire de son côté, et il suffit de la moindre réflexion pour comprendre d’où pouvait venir une telle initiative. Que ce soit après ou avant Sadowa, — et les offres ont été faites après comme avant, — la question n’a pas plus de valeur. Imagine-t-on la France sollicitant la Belgique de M. de Bismarck, à qui elle n’appartenait pas, en laissant à la Prusse l’Allemagne du sud ou la Hollande ! Imagine-t-on la France offrant à la Prusse 300,000 hommes, lorsqu’il est connu de tout le monde aujourd’hui que, malheureusement enchaînée ou épuisée par le Mexique à cette époque, elle ne pouvait pas même réunir une armée suffisante d’observation vers le Rhin ! Imagine-t-on enfin ce Tilsitt clandestin où l’on se distribue des territoires, non-seulement la Hollande, l’Allemagne du sud, mais la Suisse française, un morceau du Piémont, que savons-nous encore ? C’est bon pour ceux qui ont pris la Silésie parce qu’ils voulaient la Silésie, qui gardent sans droit les dépouilles du Danemark, qui accusaient l’Autriche de les provoquer, de les menacer, lorsque M. de Bismarck, passant par Paris trois mois avant, disait, avec sa brutalité moqueuse, qu’il avait mis « sa marmite sur le feu. » Franchement ce ne sont là que d’indignes commérages de cabinets particuliers, et l’essentiel est que les suggestions relatives à la Belgique n’aient jamais été écoutées à Paris, ni après ni avant Sadowa.

Cette tentative hardie et bruyante a pu plaire un instant au génie brouillon qui conduit aujourd’hui la fortune des Hohenzollern ; elle ne change pas le rôle de la France dans la crise qui s’ouvre. Ce rôle est aussi simple que sérieux ; il exclut toute idée de conquête ou de menaçante prépondérance. La Belgique, on le sait bien, n’a rien à craindre, elle est en sûreté de notre côté, sous les garanties des déclarations récemment faites à l’Angleterre, et ce n’est pas même contre l’Allemagne, quoiqu’elle soit aujourd’hui tout entière sur pied, que nos armes sont dirigées. En vérité, ce n’est point un vain mot que l’empereur a mis dans sa proclamation au peuple français, lorsqu’il a dit que nous ne faisions pas la guerre à l’Allemagne. Quel intérêt aurions-nous à menacer ou à diminuer l’indépendance germanique, à prétendre imposer aux Allemands l’ancienne confédération ou une confédération nouvelle ? L’Allemagne est parfaitement libre de constituer sa nationalité comme elle l’entendra, et la guerre actuelle n’a certes point le caractère d’une intervention sournoise dissimulant l’arrière-pensée d’entraver les transformations qui s’accomplissent au-delà du Rhin. Entre la France et l’Allemagne, également grandes, ayant chacune un génie distinct, il ne peut y avoir ni animosités permanentes ni jalousies vulgaires, il n’y a que des malentendus d’un moment fomentés par une ambition intéressée à rallier autour d’elle toutes les surexcitations patriotiques en faisant croire à toute sorte de projets de conquête. Ce que la France est réduite à combattre aujourd’hui, ce n’est pas cette grande nation germanique qui vit par le travail, par la paix, par l’intelligence, c’est cette politique qui n’en est plus à dissimuler ses desseins de prépondérance, qui fait de l’Allemagne elle-même une conquête à son profit, qui depuis quatre ans assiège la France de ses armemens, de ses forteresses, de ses menaces, de ses défis, et crée en Europe cet état de tension violente où l’on est toujours à se demander d’où va venir l’orage. Ce que la France poursuit de ses vœux comme de son épée, ce n’est pas la conquête, c’est la sécurité dans des frontières mises à l’abri de toute insulte, c’est une paix sérieuse qui puisse durer, où sa grandeur naturelle puisse se déployer paisiblement, sans être obligée de se cuirasser, sans menacer les autres, sans être exposée elle-même, et c’est ce qui fait que cette guerre, qui « devait nécessairement éclater tôt ou tard, » que la France n’a point provoquée, garde et gardera le caractère d’un acte de protection et de défense pour les intérêts européens comme pour les intérêts français.

Pourquoi la guerre a-t-elle été si subitement populaire et a-t-elle entraîné le pays tout entier ? Justement parce qu’on sent que l’ambition n’est point dans notre camp, qu’elle est dans le camp prussien. C’est la force morale qui précède la force de nos bataillons. Qu’on admette le succès de nos armes : pour quel intérêt, pour quelle indépendance, pour quelle sécurité cette victoire est-elle une menace ? Nous sommes dans cette condition heureuse d’avoir à stipuler pour les autres bien plus que pour nous-mêmes, et l’hypothèse la plus exagérée, qui serait celle d’une garantie plus efficace de notre frontière du nord-est, n’a rien certes qui puisse inquiéter les patriotismes. Qu’on admette au contraire le succès de la Prusse : on peut bien compter que son appétit grandira avec sa situation, et qu’elle ne se tiendrait pas pour satisfaite de ce qu’elle a. On ne l’a pas retenue en 1866, on n’a pas pu l’arrêter dans ses envahissemens pendant ces quatre ans de paix ; on ne pourrait assurément pas la retenir après une victoire nouvelle, qui exalterait son orgueil en faisant d’elle la première puissance du continent. Le Danemark serait définitivement et inévitablement perdu. On a beau lui promettre aujourd’hui ce qu’on a refusé de lui rendre depuis quatre ans ; le Danemark sait pour l’avoir éprouvé ce qu’il peut attendre de la Prusse, la foi qu’il peut attacher à une parole venue de Berlin, et, quelque envie qu’ait l’Angleterre de retenir le cabinet de Copenhague, elle n’a pas pu lui donner une garantie particulière qui, au moment présent, serait une infraction à la neutralité dans laquelle elle se renferme elle-même. L’Angleterre peut peser sur le Danemark, elle ne peut guérir sa blessure, pas plus qu’elle ne peut lui faire oublier ce qui l’attendrait le jour où le drapeau français cesserait de le protéger de loin ou peut-être de près aujourd’hui. La Hollande ne serait pas moins exposée, elle resterait immédiatement livrée à ces convoitises prussiennes qui cherchent une issue vers la mer, qui rôdent depuis longtemps autour du Zuiderzée, et qui trouveraient certes de bonne prise les colonies néerlandaises. Ce qui reste de populations allemandes à l’Autriche ne tarderait pas à subir l’attraction de la victoire prussienne, et l’empire austro-hongrois en serait bientôt pour quelque démembrement nouveau. L’Allemagne du sud elle-même, que deviendrait-elle ? Elle achèverait certainement de disparaître. La Bavière serait singulièrement naïve, si elle comptait beaucoup sur la promesse que la Prusse paraît lui avoir faite de lui laisser son indépendance ; ce serait dans tous les cas probablement l’indépendance de la Saxe. Les Allemands du sud sentent bien le péril ; aussi témoignaient-ils une joie singulière le jour où l’on pouvait croire un instant que la crise serait conjurée par la renonciation du prince de Hohenzollern, ils ne se souciaient guère d’être enrôlés dans l’armée prussienne. Peut-être en se hâtant, en donnant aussitôt toutes les assurances qui sont dans l’esprit de la politique française, aurait-on pu à ce moment fugitif retenir tout au moins la Bavière et le Wurtemberg. L’Allemagne du sud a été entraînée par la pression venue de Berlin. Maintenant il faut attendre. C’est à la première bataille de faire revivre chez les Allemands du sud ce sentiment inquiet d’une indépendance qu’une victoire prussienne ferait assurément disparaître. Il n’est point impossible qu’un succès de notre armée ne soit le moyen diplomatique le plus efficace de convaincre ces populations du désintéressement de la France et de les ramener à la vérité. Tous ces intérêts menacés sont nos complices, s’ils ne sont pas de fait avec nous dans la guerre, et, si même quelques-uns sont contre nous, ils profiteront de notre victoire.

Que feront les autres pays ? Pour tous, la neutralité semble devoir être le mot d’ordre. Le mot de neutralité, il est vrai, peut cacher des nuances de sentimens assez différentes, depuis la sympathie secrète jusqu’à une inquiétude un peu agitée. L’Italie ne se séparera pas certainement de la France dans la neutralité amicale qu’elle observe. Les partis extrêmes ont pu essayer quelques manifestations. Le gouvernement, les libéraux modérés, par qui l’indépendance italienne existe, savent bien que pour leur pays la France est l’alliée permanente, sérieuse, efficace, que l’alliance de la Prusse n’a été qu’un accident favorisé par notre politique elle-même, et que, par une invincible solidarité, l’Italie serait peut-être la première à ressentir le contre-coup d’une défaite française. Entre les deux pays, il n’y avait qu’une difficulté, ou tout au moins une cause de malaise possible, l’occupation d’une partie de l’état pontifical par une de nos divisions. Cette cause disparaît aujourd’hui, nos soldats, laissés jusqu’ici à Civita-Vecchia, vont rentrer pour aller camper sur le Rhin, et la cour de Rome, convenons-en, a fait ce qu’elle a pu pour hâter cette résolution. Lorsque le pape réunissait le concile, il ne se doutait pas que ce dogme de l’infaillibilité, auquel il attachait tant de prix, serait proclamé au bruit d’une formidable guerre, et qu’il nous aiderait à sortir d’un embarras inextricable. L’infaillibilité est proclamée aujourd’hui malgré les efforts de vingt-cinq de nos évêques, qui ont fini par s’abstenir, et nos soldats sont rappelés. Entre la France et l’Italie, il ne reste qu’un sentiment renaissant de solidarité, et le ministre des affaires étrangères de Florence, M. Visconti-Venosta, donnait lui-même l’autre jour sa vraie signification à l’attitude italienne en s’élevant avec autant d’éloquence que de fermeté contre toute politique qui saisirait cette occasion de créer des embarras à la France. L’Autriche aussi est neutre, elle ne laisse point d’être embarrassée, non pas dans ses sentimens, qui ne peuvent la rapprocher de la Prusse, son ennemie intime, mais dans sa conduite. Si elle se prononce, elle risque de froisser ses populations allemandes, sans parler d’autres dangers ; si elle reste immobile, elle est exposée à jouer le rôle de la France en 1866, et en fin de compte elle semble devoir se borner pour le moment à réunir un corps d’observation de 50,000 hommes en Bohême. L’Autriche, quoique ayant tous ses intérêts avec la France, ne fait rien parce que, si elle avance d’un pas, elle peut attirer la Russie, et la Russie à son tour, quoique naturellement bienveillante pour la Prusse, n’avance pas davantage, parce que si elle prend parti, elle donne évidemment le signal à l’Autriche, peut-être aussi parce qu’elle n’est rien moins que prête pour entrer dans cette guerre. Elle ne s’engagerait sans doute que si elle voyait une occasion favorable de reprendre son chemin vers l’Orient ; mais alors Russie et Prusse rencontreraient probablement devant elles la coalition de l’Europe tout entière. L’Espagne, après avoir mis le feu, a eu le bon sens de se retirer de l’incendie en reprenant son altitude naturelle de bonne amitié envers la France. Quant à l’Angleterre, elle a été évidemment mécontente et froissée de cette explosion ; elle a fait ce qu’elle a pu pour l’empêcher. Lord Granville à Londres, lord Lyons à Paris, ont multiplié les efforts jusqu’à la dernière heure ; ils n’ont pas réussi, et, en dehors même de toute considération d’humanité, c’est toujours pour l’Angleterre une déception de ne pouvoir empêcher une guerre dont ses intérêts ont nécessairement à souffrir. Ce sentiment d’amertume, on ne peut le nier, il s’est produit plus vivement dans le peuple anglais que dans le gouvernement, et les journaux ont exprimé ce sentiment avec la liberté et l’âpreté dont ils usent quelquefois. Au fond cependant la neutralité de l’Angleterre, promulguée par une déclaration de la reine, ne peut qu’être bienveillante pour la France. Beaucoup des intérêts que nous défendons, que nous aurons à sauvegarder, sont des intérêts chers à l’Angleterre aussi bien qu’à la France. D’un autre côté, les rapports commerciaux qui unissent les deux pays ont pris assez d’extension et de puissance pour qu’il ne soit pas facile désormais d’ébranler cette entente de tous les jours qui est devenue une heureuse habitude. Par le fait, la neutralité de l’Angleterre, telle qu’elle a été expliquée par lord Granville dans le parlement, n’est point une faiblesse pour nous, elle est plutôt une garantie. Ainsi au moment où s’engage ce duel redoutable entre la France et la Prusse, toutes les situations se dessinent. Parmi ces neutralités qui s’affirment, les unes sont secrètement sympathiques, les autres, sans être malveillantes, sont plus froides ; toutes sont d’accord pour éviter de compliquer cette guerre que rien n’a pu prévenir.

Et maintenant qu’elle aille combattre, cette armée gardienne et messagère des destinées de la France qu’un mouvement irrésistible a emportée de toutes les parties du pays vers le Rhin. Assurément, en ces quelques jours une prodigieuse activité a été déployée : une masse immense a été jetée aux frontières avec tous ses moyens de guerre, son artillerie, ses munitions, ses vivres, et tout cela s’est accompli, sous l’intelligente impulsion du maréchal Le Bœuf, avec une sorte de régularité foudroyante, avec un ordre singulier dans l’impétuosité. Nous les avons vus partir, ces bataillons, la nuit, le jour, leur drapeau mutilé en tête, au milieu d’une population frémissante, et ce qui était fait pour frapper, ce n’était pas cette effervescence populaire qui depuis deux ou trois semaines remplit nos rues, qui n’est pas toujours sérieuse ; c’était l’attitude calme et simple de ces soldats portant sur leur visage bronzé la mâle résolution d’hommes qui sentent qu’ils vont remplir le plus grand de tous les devoirs, qui acceptent d’avance avec un tranquille héroïsme la mort obscure pour leur pays. Ce sentiment viril et résolu, on le voyait partout, chez le simple fantassin, chez nos officiers, et il se retrouve dans la proclamation par laquelle l’empereur a signalé son arrivée au camp. Dans cette armée, qui a la nation tout entière derrière elle, n’aurait-on pas pu faire une place à ce vieux soldat qui demandait à servir une dernière fois la France, au général Changarnier ? On n’a pas cru pouvoir lui accorder ce droit de combattre au premier rang qu’il sollicitait comme une faveur. Assurément nos jeunes généraux ne se seraient pas plaints de voir reparaître parmi eux ce vétéran de nos guerres d’Afrique, et c’eût été le signe le plus frappant de l’oubli de toutes les dissensions, de l’alliance de toutes les opinions devant l’ennemi. Quoi qu’il en soit, tout est prêt désormais, et le signal de la marche en avant est peut-être déjà donné. Moralement la France soutient encore une fois ce qu’elle a si souvent soutenu, le droit des indépendances, la sécurité de tous ; c’est la politique dont elle ne doit point dévier pour garder toute sa force devant l’Europe, et jamais cause plus juste n’aura été défendue par une plus admirable armée. Et quant à nous, qui ne sommes point dans les camps, il y a aussi un devoir, c’est de suivre les événemens pour les éclairer sans cesse, de rassembler nos efforts pour tenir tête à l’orage et de faire de l’intelligence française l’auxiliaire de notre armée. Il faut montrer à tous, aux amis et aux ennemis dispersés dans le monde, que, lorsque la France combat, elle ne cesse pas de penser, de poursuivre ces travaux de l’esprit qui font aussi sa noblesse et sa force.


CH. DE MAZADE.



REVUE MUSICALE.

L’Opéra-Comique semble enfin tenir un succès. L’Ombre est une pièce à quatre personnages, presque sans spectacle, mais qui, due à la collaboration des auteurs de Martha, tire surtout son intérêt d’une parfaite habileté de mise en œuvre. Il se peut que les élémens ne soient pas toujours neufs, que cela rappelle par momens le Déserteur, le Val d’Andorre, que telle situation vous fasse songer au Premier jour de bonheur, à la Petite Fadette, on n’en doit pas moins reconnaître un talent particulier dans la manière dont est conduite cette action ingénieuse et concentrée de parti-pris, sans que le tour de force s’y laisse sentir. Toujours est-il que le musicien ne saurait demander mieux ; tous les motifs dont peut aimer à s’inspirer un auteur d’opéras-comiques se trouvent là, et, si les couplets ne manquent point, si la romance s’épanouit tout à son aise, une place très convenable est aussi faite aux morceaux de haute lisse, lesquels ont ce rare mérite de ne jamais dépasser les proportions du lieu. Du reste, M. de Flotow sait ce qu’il veut et ce qu’il peut. A. quelqu’un qui lui parlait d’écrire pour l’Opéra, il répondait un jour : « C’est trop grand pour moi ; tout au plus si ce que j’ai de souffle dramatique irait jusqu’au finale de la Lucie ; au-delà, je n’entrevois rien ! »

C’était se juger en homme d’esprit, et la partition de l’Ombre vient juste à propos pour témoigner que chez M. de Flotow la théorie et la pratique vont ensemble. Impossible d’avoir une idée plus nette de l’opéra-comique d’à présent. Meyerbeer voulait trop, les autres ne veulent pas assez, M. de Flotow, dans l’Ombre, a donné la vraie note. Une fois son cadre adopté, il s’y meut en pleine distinction, il y est chez lui, c’est de la musique intime et en même temps très brillante, émue et non élégiaque, honnête surtout, et qui vous repose des sonorités creuses des praticiens à la journée. Vous respirez une atmosphère musicale, vous suivez un plan déterminé, et tandis que vous goûtez délicatement ces mélodies d’une grâce charmante, ces rentrées d’une adresse exquise, d’autres curiosités appellent votre attention sur l’orchestre, d’une résonnance bien tempérée, l’orchestre d’un homme qui en sait assez pour n’avoir pas besoin de chercher à faire croire qu’il en sait plus que tout le monde. Nulle part mieux que dans le quatuor du second acte, cette ingéniosité d’artiste ne vous captive ; le mouvement alerte et vif qui termine ce délicieux morceau est un chef-d’œuvre d’agencement. Qui. jamais se douterait qu’un Allemand puisse avoir tant d’esprit en musique, et que le même pays qui a produit M. Richard Wagner ait donné naissance à M. de Flotow, l’enjouement, la verve et le badinage en personne ? Il est vrai que ce Parisien a parfois des ressouvenances du pays, ce qui fait ce mélange de deux styles contraires se fondant ensemble dans la demi-teinte d’un germanisme un peu affadi où la rêverie de Schubert a passé.

On s’est jusqu’ici beaucoup trop préoccupé de Martha en parlant de l’Ombre. A côté d’une grande abondance mélodique et d’une foule de choses ménagées en vue du succès, la nouvelle partition contient des pages d’une émotion plus accusée. J’estime à leur valeur ces chansons que le parterre acclame, ces romances qu’il lui faut absolument entendre plusieurs fois, tout cela est fort joli et sert à montrer la souplesse d’un talent et son habileté à dire des lieux-communs aussi bien et même mieux que les autres ; mais cette partition de l’Ombre a des qualités d’un ordre supérieur, je veux parler de ces nombreux complémens de scènes traités en mélodrame, et qui sont des morceaux d’orchestre et de style : par exemple la paraphrase qui termine le premier acte, indiquant en ses diverses périodes de rêvasserie le sommeil du personnage, tandis que l’orage commence à gronder. C’est dans ce demi-romantisme que la muse du compositeur semble retrouver sa nationalité ; le reste, cette pétulance d’esprit, cet entrain, cette folie dansante, lui viennent de son éducation toute française. Changez les conditions de l’existence, faites du pauvre Schubert un gentilhomme ; placez au sein de la société parisienne ce génie mélodique d’un germanisme si profond, et peu à peu l’accent originel s’effacera, la Belle Meunière, la Religieuse, le Roi des aulnes, la Sérénade, s’en iront en opéras-comiques, et vous n’aurez qu’un Boïeldieu de plus. Qui sait même ce qui serait arrivé, si M. Richard Wagner, alors qu’il battait l’estrade à l’aventure, eût vu s’ouvrir les portes de Favart, et si le moindre succès l’eût accueilli ? M. de Flotow est peut-être le seul homme de la société devenu artiste que le public ait franchement adopté. Cet éloignement instinctif dont tant d’autres noms plus ou moins princiers eurent toujours à souffrir n’a jamais existé pour l’heureux auteur de Martha. Horace pressentait cette musique lorsqu’il mettait au bout de son vers ce dulcia sunto, éternelle excuse des Cimarosa, des Scribe, des Auber et des Flotow, si ce qui nous amuse honnêtement avait jamais besoin d’être excusé. Boïeldieu avec la Dame blanche, Auber avec Fra Diavolo, Adam avec le Postillon de Lonjumeau, Flotow avec Martha, ont procuré à notre pauvre espèce plus d’heures agréables que n’en sauraient donner les chefs-d’œuvre des Olympiens. Honorons les grands ; mais ne dédaignons pas les petits, et souvenons-nous que dans le royaume de l’intelligence il y a plus d’une province : les grands ont pour eux l’expression du sublime, qui est éternel ; les autres ont ce qui charme, ce qui distrait et parle aux sens. Je veux bien croire que les maîtres chanteurs de Nuremberg et la Walkyrie soient le dernier terme de l’art, je mets cependant une condition à mon acte de foi, une seule, c’est que M. Richard Wagner suspendra son œuvre des sept jours seulement pendant un quart d’heure, le temps d’écrire le quatuor de Martha ou les vingt premières mesures de l’ouverture des Diamans de la Couronne.

C’est le propre de cette musique de ne point faire appel aux passions esthétiques et de n’avoir simplement pour objet que notre plaisir. Ce but, elle l’atteint et par ses agrémens mélodiques et par le bon ensemble de l’exécution à laquelle le Théâtre-Lyrique en vacance est venu prêter son contingent. La pièce est jouée comme elle pourrait l’être au Gymnase ; on y assiste à la romanesque aventure d’un officier de l’armée des Cévennes qu’on croit mort et qui ne l’est pas. Le capitaine de Rollecourt, condamné pour délit militaire, a été bel et bien passé par les armes et ne s’en porte que mieux, grâce aux mesures conservatrices d’un ami qui a sagement fait enlever les balles des mousquets. Sauver le beau militaire se retire dans un coin de la montagne, et là, nous le voyons couler des jours sans nuages entre une jeune veuve fort accorte, son hôtesse, qui ne demanderait qu’à l’épouser, et le docteur Antoine Mirouet, brave homme toujours en train de monter sur sa mule ou d’en descendre, expansif, essoufflé, le cœur sur la main et la chanson aux lèvres. Tout marche à souhait dans ce ménage à trois, lorsqu’une jeune servante, entrée en place le soir même, se sent tout à coup prise d’un « trouble involontaire » à la vue de son nouveau maître, et croit reconnaître en lui le fier seigneur tombé naguère sous le terrible feu de peloton. Osons dire les choses comme elles sont : Jeanne, sans se l’avouer, adorait le comte de Rollecourt, et l’humble vassale porte en son cœur désormais le souvenir ému de celui que, vivant, elle n’avait pu apercevoir sans l’aimer. Dans cette espèce d’artiste amateur dont elle lave les assiettes, la mystique servante s’imagine voir l’ombre du jeune seigneur : une ombre dans un personnage que représente M. Montjauze, si bien nourri, si plantureux ! Avec un peu moins d’exaltation, Jeanne aurait assurément découvert tout de suite ce qui d’ailleurs ne va pas tarder à se manifester. Le sculpteur Fabrice n’est point un vain fantôme. Saluons en lui le véritable descendant des Rollecourt, dont il finit par endosser l’uniforme pour retourner se faire une bonne fois fusiller ! Au sein de sa félicité, une affreuse nouvelle est venue l’atteindre ; l’ami plus généreux encore que coupable, qui naguère organisa le simulacre d’exécution, va payer de son sang l’escamotage, et le capitaine, qui ne connaît que son devoir, court se livrer en toute hâte. Jeanne, en prière auprès d’une croix, le voit passer au clair de lune et plus que jamais le prend pour son ombre. Entre cette jeune fille et cette illusion en frac bleu de ciel galonné d’argent, un duo d’amour s’engage, dramatique, éperdu comme dans les Huguenots : « Raoul, où courez-vous ? » L’infortunée Jeanne supplie, implore et s’épuise en efforts redoublés pour retenir l’ombre qui lui résiste en ébranlant le plancher sous le poids de ses bottes fortes et bientôt la laisse inanimée et s’éloigne en s’écriant, toujours comme dans les Huguenots : « Dieu veille sur ses jours ! Dieu secourable ! » Ne désespérons pas : tant d’amour, de dévouement aura sa récompense ; le maréchal de Villars signe la grâce du vertueux capitaine, et, plus heureuse que celle de Banquo, cette ombre-là reviendra s’asseoir au banquet des fiançailles, sans que la moindre tache funeste empourpre la blancheur immaculée de son jabot. La poétique en usage à l’Opéra-Comique n’admet point les sombres dénoûmens. Il faut que le public soit pleinement rassuré sur le sort de ses personnages, qu’il sache d’avance que les gens tués se portent bien, et que si d’aventure on fusille quelqu’un, c’est qu’il doit en réchapper. Ceci a l’air d’une plaisanterie, et cependant rien de plus inexorable que cette loi. Je citerais au besoin une charmante partition, connue, applaudie de toute la société parisienne, dont tout le monde veut, chanteurs et directeurs, et qu’on ne jouera point avant le jour où quelque ingénieux librettiste aura trouvé moyen de faire que le secrétaire d’ambassade Roméo Montaigu, chevalier des ordres, épouse au dénoûment, par-devant notaire, Mlle Juliette Capulet.

Revenons à l’Ombre. Ce petit drame à la Kotzebue est juste ce qu’il fallait à la musique. L’auteur a fort habilement travaillé à mettre en toute lumière la nature un peu complexe de ce Parisien du Meklembourg qui s’appelle M. de Flotow. On ne sait point assez ce qu’une pareille besogne a de difficile, et quel talent spécial elle exige de ceux qui s’y appliquent ; les plus habiles, et, comme on dit en argot de coulisse, les plus malins, s’y cassent le nez. Nous avons vu les jolis chefs-d’œuvre qu’a produits dans ce genre M. Sardou lorsqu’il s’en est avisé, et les jolis succès que sa collaboration a valus à ses musiciens. Le vrai maître en ce style fut Sedaine, dont l’art, agrandi, fouillé, développé par Scribe, s’est transmis à toute une génération d’hommes d’esprit que M. de Saint-Georges reste aujourd’hui presque seul à représenter. Une littérature peut avoir ses défaillances et prêter beaucoup à la plaisanterie, il n’en est pas moins vrai que le succès a toujours raison au théâtre comme ailleurs, et tous les sarcasmes du monde n’empêcheront pas M. de Saint-Georges d’être l’auteur de la Fille du Régiment et de Martha, les deux opéras les plus populaires qui existent en Europe.

L’Ombre aura-t-elle un aussi beau destin ? Pourquoi pas ? Rien ne s’y oppose que la température excessive qui règne à cette heure ; mais les grandes chaleurs passeront, et le public alors pourra jouir tout à l’aise de cette partition, très convenablement interprétée. M. Meillet, qui joue le rôle du brave docteur Antoine, est un de ces comédiens comme l’Opéra-Comique en a souvent formé. C’est là en effet une école bien française, d’où sortent plus de bons acteurs que de chanteurs. A la voix qui sombre et disparaît, survit le talent du geste et de la diction, et vous avez alors des artistes qui, comme M. Mocker, M. Couderc, peuvent, jusque dans leurs vieux jours, occuper la scène aux applaudissemens des vrais connaisseurs.

M. Monjauze m’a paru outre-passer un peu les conditions de l’Opéra-Comique, il force la note et le geste ; c’est trop de fougue pour l’endroit. Plus de calme, capitaine, nous ne sommes plus à Rienzi. Ces redondances et ces éclats sont le mauvais côté de la voix de M. Monjauze. Il devrait chanter tout le rôle comme il chante la romance du troisième acte, en développant sans fatigue les cordes tendres et sympathiques.

Il n’y a rien de tel que la beauté pour se prêter à tous les costumes ; soyez d’abord jolie, et le reste vous sera donné par surcroît. Qu’importent à Mlle Marie-Roze ces habits de mendiante dont toute autre qu’elle s’effaroucherait ? Sa coquetterie, loin d’en souffrir, y trouve au contraire un nouveau ressort. Quand elle paraît, gracieusement emmitouflée dans sa capeline de bure noire, vous diriez une pieta de Boucher, une de ces Madeleines qui portent au menton la mouche assassine, et dont le repentir glorifie le péché. Par le talent qu’elle déploie dans le rôle de Jeanne, Mlle Marie-Roze vient de prendre à l’Opéra-Comique une position toute nouvelle. On ne traverse pas inutilement la grande scène de la rue Le Peletier. C’est toujours la jolie Djelma du Premier jour de bonheur, mais ayant chanté Marguerite et formé son style à l’école de Wartel. Mlle Priola, dans cette interprétation de l’Ombre, accapare la plus grosse part du succès, et c’est elle qui en mérite le moins. Pas un de ses trilles ne tient, tout ce qu’elle risque est défectueux. Dans le quatuor du premier acte, sa voix ne cesse d’être au-dessus du ton. Et quelle assurance imperturbable ! quel radieux aplomb ! Il semble qu’elle attache un panache à ses fausses notes. De pareils succès vous rendent mélancolique. Qu’est-ce donc que l’art du chant ? que vaut l’étude ? Vraiment l’engouement du public par momens vous stupéfie ; il va s’exclamer d’admiration aux plus mauvais endroits, négliger les beautés, prendre le clinquant pour de l’or et payer le plus vulgaire casse-cou des mêmes applaudissemens redoublés qu’il donnerait aux vocalises d’une Damoreau ou d’une Miolan !

Un opéra qui s’intitule le Kobold risque au moins de manquer d’à-propos en ce moment. On voit tout de suite à la couleur de cet agréable petit acte que la scène devait d’abord se passer en Allemagne ; les auteurs, vu les circonstances, l’ont transportée en Alsace, ils auraient pu tout aussi bien la mettre en Ecosse et nommer leur pièce Trilby ou le lutin d’Argyll. Car c’est encore et pour la centième fois l’histoire d’un de ces démons du foyer si connus dans la bibliothèque bleue de l’Opéra-Comique. Sans trop savoir pourquoi le théâtre s’était attaché une danseuse, il a fallu la faire débuter, et trois auteurs de bonne volonté se sont rencontrés pour composer tant bien que mal cet intermède moitié opéra moitié ballet. Mlle Trévisan, qui joue le Kobold en question, s’agite et pirouette démesurément ; on lui voudrait plus de sveltesse et d’élégance, plus de naturel surtout, car pour de l’entrain elle en a de reste ; mais que tout cela est incorrect ! Ses ronds de jambe, ses pointes vous font penser aux cadences de Mlle Dalti, aux gammes chromatiques de Mlle Priola, c’est le chevrotement dans la danse. On peut dire de Mlle Trévisan qu’elle a le diable au corps, ce qui, dans un rôle de lutin, n’est cependant pas à dédaigner. A la place du directeur de l’Opéra, nous n’engagerions peut-être pas Mlle Trévisan sur la foi d’un pareil début, mais nous confierions à coup sûr la musique d’un prochain ballet à l’auteur de cette partition. Encore un prix de Rome, ce M. Guiraud est plein de promesses, si j’en juge par une introduction très finement Instrumentée avec un joli dessin de violons rappelant un peu l’Ambassadrice, par les couplets de la jeune fille pendant le repas de noces, et surtout par une scène de ballet très réussie où le gnome se livre à ses petits maléfices. M. Léo Delibes, dans Coppélia, n’a certes pas la main plus habile, et comme valeur mélodique c’est bien autrement distingué.

Londres est en cette saison le grand marché musical européen. En quinze jours que vous y restez, vous assistez à des spectacles de nabab : la Nilsson dans Otello et dans Mignon, la Lucca dans Fra Diavolo, et puis les oratorios de Hændel, des concerts où vous passez en revue tous les virtuoses du monde, et dont les interminables programmes se déroulent jusqu’à terre comme la liste des maîtresses de don Juan. Les Anglais ont dans tout ce qu’ils font quelque chose de Gargantua ; leur dilettantisme ressemble à leur appétit, ils peuvent se bourrer impunément, et des séances matinales de cinq heures ne les empêchent pas plus d’aller le soir à l’opéra que leurs lunchs copieux arrosés d’ale et de xérès ne les empêchent de bien dîner. Christine Nilsson fait une Desdemona très originale, très piquante, coquette à la fois et dramatique. La grâce, la familiarité de sa personne, restituent son naturel à cette figure que la Krauss maintient peut-être trop sur la hauteur, et qui descendue d’un degré se rapproche davantage de la vérité shakspearienne. C’était là du reste l’interprétation de la Malibran, que Mlle Nilsson rappelle, comme Gabrielle Krauss rappelle la Pasta. Loin de nuire aux grands effets du drame, cette manière de concevoir le rôle les prépare par le contraste, et quand viennent les momens tragiques, la cantatrice grandit à vos yeux soudainement C’est ce qui arrive à la fin du second acte, lorsque Desdemona éperdue s’élance au-devant des amis d’Otello en les interrogeant sur l’issue du combat avec Rodrigue. Mlle Nilsson excelle à rendre cette scène, elle y est héroïque ; ce cri sublimé : o gioia ! ne fut jamais poussé d’une voix plus vibrante, plus émue. J’ai dit le mot et ne le retire point. Mlle Nilsson déploie là des qualités inconnues à Paris, où nous ne l’entendions que dans Ophélie ou dans Alice, car cette atmosphère de Londres est bien autrement favorable aux chanteurs que la nôtre. Chaque jour leur amène un rôle nouveau ; ils jouent, ils essaient tout à leurs risques et périls, devant un public enthousiaste, lorsqu’il n’est pas indifférent, un public où c’est l’esprit de fashion, l’esprit du monde qui domine, tandis que chez nous c’est avant tout du journalisme qu’ils se sentent justiciables, et ce pouvoir hautain, gouailleur,. cassant, qui fait et défait les réputations en quelques heures, les intimide ou les éloigne. La Lind ne voulut jamais l’affronter, peut-être sera-t-il cause encore que nous n’aurons point la Lucca. En voilà une cependant que l’Opéra devrait engager à tout prix. C’est assurément la cantatrice la plus complète qu’il y ait aujourd’hui ; on en peut rencontrer de plus brillantes, mais de plus parfaites, non. Elle est la seule qui tienne tête à tous les répertoires, la seule capable de jouer ce soir l’Africaine et demain Zerline dans Fra Diavolo ; avec cela, une intonation infaillible, une façon typique d’émettre et de poser la voix, point d’escamotage ni d’efforts, la maestria, l’aplomb même s’appuyant sur la loyauté des procédés. Ça y est, disent les peintres devant un tableau qui les empoigne. C’est ce mot d’atelier, tout trivial qu’il puisse être, qui vous vient aux lèvres quand vous avez pendant toute une soirée étudié la physionomie de cette admirable artiste.

Tout à l’heure, en nous occupant de M. de Flotow, la mémoire nous revenait d’un musicien qui fut son ami et lui ressemblait par plus d’un trait, de cet Albert Grisar, mort en laissant à l’auteur de Martha le soin de terminer une partition de Riquet à la houppe. Albert Grisar, sur lequel M. Arthur Pougin vient d’écrire tout un volume [1], n’avait rien de ce qui d’ordinaire tente les biographes ; son existence fut ce qu’on peut imaginer de plus tristement bourgeois, et, d’autre part, je défie l’amateur d’esthétique le plus convaincu, le plus disert, de trouver en pareil sujet matière à théorie, je ne vois pas quelles idées on pourrait bien remuer à propos de Gilles ravisseur ou de Monsieur Pantalon, des Amours du diable ou du Chien du jardinier. Ce qu’on peut dire de cela, c’est que c’est un art aimable, ingénieux, plein d’entrain, de malice et d’esprit, guilleret et point graveleux ; mais quand vous avez ainsi parlé, vous avez rempli tout le devoir de la critique, et c’est vraiment trop de cérémonie que de vouloir appliquer à ces sortes de choses les procédés de discussion dont on userait envers Mozart et Beethoven. On ne commente pas un vaudeville, on s’en amuse quand on peut, et tout est dit. L’auteur de ce livre a des qualités d’observation, ce qu’il écrit, porte la marque d’une nature cultivée, et vous reconnaissez en le lisant que vous n’avez point affaire à l’un de ces musiciens éconduits qui, faute de mieux, s’improvisent littérateurs. Une fois lancé dans ce joli volume, vous allez jusqu’au bout, alléché que vous êtes et par les agrémens typographiques où le bibliophile se trahit, et par les curiosités souvent puériles du dilettante. Cela finit par vous intéresser de regarder comme on s’y prend pour couper de la sorte un cheveu en quatre, et le sourire vous gagne en, voyant tant de zèle et de généreuse conviction se dépenser en minuties, comme quand, à propos des Laveuses du couvent, l’auteur s’écrie : « Ce n’est point une romance dans la véritable acception du mot, et l’on se demande pourquoi les auteurs ne l’ont point qualifiée de ballade. »

M. Arthur Pougin a beau s’évertuer à vouloir rendre son héros sympathique ; il n’y parvient pas ; j’ajoute même qu’un ennemi, pour nuire à la mémoire d’Albert Grisar, n’aurait rien inventé de mieux que certaines de ses propres lettres publiées là con amore. On est frappé, en lisant cette correspondance, du manque absolu d’élévation : jamais un bon mouvement, pas une idée, l’Italie ne lui inspire aucun élan ; il est à Rome, et ne voit et n’entend que lui-même : « Je pars pour Albano ; mais avant je veux vous dire combien je suis content de Gilles ravisseur : cela est supérieur à l’Eau merveilleuse, comme main, comme verve et comme suite ; c’est tout d’une haleine. Mon cher ami, je crois que vous serez étonné de cette musique, cela a une couleur étonnante, et c’est en scène étonnamment, vous verrez ! J’avais laissé à Naples ma musique ; mais je m’en souvenais et je l’ai récrite de mémoire, en la rendant bien meilleure ; enfin je vous répète que cela peut devenir un chef-d’œuvre, et je ne crois pas me tromper. » Et plus tard après le succès du Chien du jardinier (2 février 1855) : « On attend de moi énormément dans ce moment-ci, et on a raison ; je me sens fort, quoique un peu fatigué, car depuis quatre ans j’ai produit les Porcherons, Pantalon, le Carillonneur et le Chien du jardinier, et c’est bien de la musique. » L’artiste ne se manifeste dans ces lettres que par les continuels besoins d’argent et des exclamations de vanité dont le naïf vous réjouit l’âme. « Quant à l’Opéra-Comique, on s’occupe du Joaillier de Saint- James, et Labiche, chargé de remanier les trois actes du Parapluie, a trouvé des choses hors ligne comme haut comique, dignes de ma musique ; c’est pour moi un succès assuré, splendide, car la musique du Parapluie est d’un goût exquis en même temps que d’un comique à se tenir le ventre. » Même histoire pour ce Riquet à la houppe, que M. de Flotow se serait chargé de parachever, ce qui ne sera pas mince besogne, s’il faut en croire ce que dit Grisar : « J’ai mis sur ses pieds Riquet ; je n’ai jamais rien fait de pareil, de plus complet, de plus varié ; je crois que tout y est, et que je puis m’attendre à un succès qui dépassera beaucoup ceux que j’ai obtenus jusqu’ici ; la musique en est plus que belle. » Et qu’où ne pense pas que ce modeste génie borne ses prétentions au genre bouffe, — qu’il cultive après tout avec une distinction faite pour excuser bien des torts, — non certes ; s’il excelle dans le comique, c’est en attendant mieux. « Hier au soir, à l’Opéra-Comique, Pasdeloup m’a demandé quelque chose pour ses concerts ; on y joue Beethoven, Mozart et les grands maîtres ; il a un orchestre excellent et les chœurs du Conservatoire. Je lui ai parlé d’un Salve Regina dont je vous ai écrit de Naples, il a bondi de joie, et doit venir me voir ces jours-ci pour en causer ; je n’hésite pas à vous dire que ce Salve Regina est sublime ; c’est hardi, mais je crois que cela est, et que cela sera, si je puis avoir le recueillement nécessaire pour l’orchestrer comme il faut. Je suis sûr que dans toute l’Allemagne et dans toute l’Italie ce morceau serait exécuté dans les festivals, et j’en ai bien d’autres comme ça dans mes tiroirs. » Le bon Viennet disait : « Il y a en poésie cinq genres : la tragédie, la comédie, l’ode, la poésie légère et la fable, où j’excelle ! » Grisar, lui, excellait dans tout, comme Mozart, et je doute même un peu qu’il eût aimé faire un échange avec Mozart ; ce qu’il y a de certain, c’est qu’avec Meyerbeer il n’y eût jamais consenti, et pourtant Meyerbeer goûtait délicatement sa musique, qui lui semblait du pur Grétry, ce qui n’empêchait pas l’auteur de Gilles ravisseur d’avoir en très médiocre sympathie l’auteur des Huguenots.

Je m’étais souvent demandé quelle pouvait bien être la cause particulière de cet éloignement ; certains passages de la correspondance me l’indiquent. Meyerbeer, sans le vouloir, avait un jour fait obstacle à la mise en scène du Joaillier de Saint-James. « J’apprends que le 1er décembre le théâtre doit appartenir exclusivement aux répétitions de Meyerbeer. Pour complaire à Meyerbeer, le théâtre va rester un mois ou deux sans faire le sou. Devant de telles impossibilités, j’ai tiré la révérence, et nous sommes convenus d’entrer en répétition aussitôt après la représentation de l’opéra de Meyerbeer. » En fallait-il davantage pour agacer une organisation à ce point nerveuse et susceptible ? « Je ne t’ai point parlé, je crois, de l’Étoile du Nord ; il y a de fort belles choses au second acte, quelques-unes aussi dans les autres ; mais ce n’est pas du tout renversant comme la blague voudrait nous le faire croire, et j’aimerais bien mieux avoir fait le Pré aux Clercs, la Dame blanche ou Fra Diavolo. » Étant donné le caractère du talent d’Albert Grisar, rien ne semble plus naturel que cette appréciation ; mais il y avait chez l’homme un fonds de malveillance continue. Ce M. Josse détestait carrément tous les orfèvres de la terre, et, s’il en épargnait un, c’était pour mieux pouvoir tomber sur les autres. Auber, Hérold et Boïeldieu l’aidaient à déprécier Meyerbeer, et dans son implacable dénigrement était le meilleur de son admiration. « Les recettes de Faust ont beaucoup baissé au Théâtre-Lyrique, et l’éditeur se plaint que la musique ne se vend pas. C’est la mélodie qui manque. » Rien ne lui plaisait que ses propres inspirations, et, si le sentiment de soi porté à l’excès suffisait à vous rendre heureux, son bonheur en ce monde eût été complet. Il y vécut pourtant très affligé ; les froissemens d’amour-propre, les embarras financiers, amenèrent, les troubles d’esprit ; il s’isola dans ses rancunes, son ennui, cessa d’écrire ou ne produisit plus que des œuvres sans importance, les Bégaiemens d’amour, les Douze innocentes. Un matin, on apprit qu’il était mort à Asnières dans un petit appartement qu’il occupait pendant la saison d’été, et cette disparition fut si rapide, si imprévue, que ses amis l’attribuèrent un moment au suicide. Avec lui s’éteignit le plus direct des héritiers de Grétry, de Philidor, de Monsigny. Dans cet esprit morose et chagrin, dans ce pauvre musicien consumé d’humeur noire, la gaîté française perdit son meilleur représentant. Il va sans dire que cette gaîté-là n’a rien de commun avec ce que nous entendons aujourd’hui de tous côtés, avec ce quelque chose de bête qui nous déborde. Grisar au moins reste un homme d’esprit, un musicien ; l’entrain chez lui n’exclut jamais la distinction, et c’est à sa finesse de perception, au nuancé de sa manière, qu’il doit de ne pas être populaire. Plus trivial, la vogue l’eût assurément adopté ; mais s’il est resté dans son tempérament, ne l’en louons pas trop ; peut-être, pour réussir et gagner de l’argent comme les autres, n’eût-il pas demandé mieux que de forcer son naturel. « J’aurais besoin d’une lettre de recommandation pour Bichoffsheim, qui est propriétaire de la salle de l’Athénée ; le directeur est au moment de faire faillite, et je pousse Mme Ugalde et son associé de prendre la direction. S’ils l’obtiennent, ils me feront à ce théâtre une position. » Oh ! ces lettres ! comme elles vous gâtent le musicien que vous aimiez ! Pourquoi les avoir publiées ? C’eût été si facile de ne pas écrire ce livre, qui d’ailleurs, sous aucun rapport, n’était à faire, l’homme n’ayant aucun avantage à être connu, et le compositeur étant de ceux qui ne sauraient se prêter à l’annotation ni au commentaire. Il y a de ces œuvres auxquelles suffit le feuilleton de la semaine, et qui n’en sont pour cela pas moins charmantes. A quoi bon se donner tant de peine pour nous faire prendre en aversion cet honnête Grisar, lorsque Gilles ravisseur et Monsieur Pantalon sont encore là, vivant, chantant, et répondant à qui les interroge ?

Aussi bien, en fait de musique, il n’en est qu’une que la France veuille entendre à l’heure actuelle. La Marseillaise est partout ; les régimens qui passent la jettent aux échos des faubourgs, qui la répètent avec enthousiasme ; dans les jardins publics, elle est l’attraction de la fête, et, sur les théâtres, la pièce représentée ne vient là que pour lui servir d’encadrement. L’Opéra se traînait péniblement à travers des recettes fâcheuses à décrire et plus fâcheuses encore à encaisser ; le Freyschütz et Coppélia n’exerçaient plus aucune influence, Robert lui-même avait perdu ses droits ; mais voici que tout à coup on affiche la Muette, et sur-le-champ la foule a compris. La Muette, c’est un duo : « Amour sacré de la patrie. » C’est un finale qui se termine par un appel aux armes, précédé par la prière d’un peuple agenouillé devant le Très-Haut. C’est aussi peut-être — qui sait ? — la Marseillaise, chantée par Marie Sass ! On ne l’annonce pas, donc elle y sera. Personne, comme le public de Paris ne s’entend à lire dans les interlignes ; plus les mots sont couverts, mieux il comprend. Aussi quelle affluence, quelle émotion, quels trépignemens, quelles acclamations indescriptibles ! Le répertoire de l’Opéra, si varié, si magnifique, possède en fonds deux ouvrages qui, en dehors de leur virtualité musicale, ont cet admirable privilège de pouvoir répondre aux plus hautes aspirations du patriotisme. Si l’Opéra voulait, dans quinze jours il en aurait trois, car il ne tiendrait qu’à lui de joindre la Vestale à la Muette et à Guillaume Tell. Qu’est-ce en effet que le chef d’œuvre de Spontini, sinon l’apothéose de la France et de ses victoires, dont les Romains ne sont que les représentans allégoriques ? Rappelons-nous le fameux chant de Licinius au moment du triomphe, et pensons à la sensation que produirait aujourd’hui devant un auditoire comme, le nôtre un morceau comme celui-ci :

Mars a guidé nos pas aux champs de la victoire.
Nos étendards sont triomphans.
Les Romains sont encor les entons de la gloire,
L’honneur des nations et l’effroi des tyrans.

Quelle belle chose pourtant que le génie, et combien Lamartine avait raison de le mettre au nombre des vertus ! Voilà deux ouvrages, la Muette et Guillaume Tell, où débordent les plus fiers sentimens de l’âme, et ces inépuisables sources d’enthousiasme volcanique ont eu pour inventeurs les deux plus grands sceptiques du siècle, deux hommes dont l’indifférence restera proverbiale. Je n’ai pas à parler de Rossini, qui depuis vingt ans n’assistait plus à la représentation de ses opéras, mais M, Auber ne professe pas un pareil détachement, et le spectacle auquel les circonstances le font assister est de nature à le venger de bien des petits mécomptes tristement endurés dans les commissions. Cela vaut certes la peine de vivre pour voir l’œuvre de notre âge mûr agir de la sorte sur les générations, et le curieux qui s’attarde pour assister derrière une coulisse à des scènes si émouvantes dont il peut se dire après tout qu’il est l’âme et l’esprit, ce curieux-là n’est point un spectateur vulgaire. Quelles que soient les peccadilles qu’on lui reproche, il a le droit de ne pas s’en aller, car il a payé sa place et bien mérité de son pays.

Le troisième acte de la Muette tire à sa fin. Sur les dernières mesures, une femme superbement costumée à l’antique paraît et descend la scène au milieu d’un tonnerre d’applaudissemens. Au parterre, dans les loges, tout le monde se lève et salue « la France » qu’on a reconnue aux couleurs du drapeau qu’elle agite dans ses bras plus encore qu’aux abeilles d’or dont s’étoile son manteau impérial. Ainsi vêtue, Marie Sass est splendide, pour la richesse du modelé, l’abondance et la vigueur des tons, vous diriez une allégorie de Rubens : le calme dans la force. Les transports cependant s’apaisent, quitte à reprendre de plus belle après chaque couplet ; le silence s’établit en frémissant, on se recueille, on écoute, l’hymne national retentit. Klopslock disait que la Marseillaise avait coûté à l’Allemagne la vie de 50,000 de ses meilleurs enfans ; qui comptera ceux qu’elle va lui coûter aujourd’hui et demain ! Les gens qui s’obstinent à ne voir dans la Marseillaise qu’un chant d’émeute pour la rue se trompent affreusement et confondent la marche héroïque de la France armée avec les refrains de Marat. La Marseillaise est le chant d’un grand pays, d’un peuple libre, qui se lève en masse pour défendre le sol, et qui, sans férocité comme sans forfanterie, marche au combat virilement. S’il y a de la haine et du sang dans la Marseillaise, c’est dans les paroles, la musique ne respire au contraire que résolution, dévoûment, héroïsme. Et ce désaccord me semble valoir la peine d’être expliqué. Rouget de l’Isle, en poésie comme en musique, ne fut, on le sait, qu’un dilettante ; seulement, ainsi qu’il arrive à certains amateurs, grâce à ses études de collège, il maniait le vers plus facilement que la basse chiffrée. Or il n’en est pas absolument des mots comme des sons ; les mots, c’est l’imagination, la rime, qui vous les proposent, et vous les acceptez souvent, alors même qu’ils s’écartent un peu du sentiment qui vous inspire, vous les prenez pour l’agencement, l’heureux tour et l’élan de la strophe. Cela dit plus ou moins ce que cela veut dire ; mais c’est bien venu, et l’on s’en contente. Avec la musique, c’est autre chose ; ici le sentiment règne seul ; quoique vous fassiez, vous ne produirez rien que par lui, surtout si vous êtes simplement un homme du monde et n’avez pas appris dans les conservatoires cet art ingénieux, aujourd’hui tant en honneur, de moduler dans le vide ; c’était le cas de Rouget de l’Isle. Un soir il se trouvait chez des amis, qui tous brûlaient comme lui des saintes ardeurs du patriotisme, une jeune dame l’exhorte à composer un hymne guerrier pour la circonstance, à devenir le Tyrtée de la France. Il rentre ému, enfiévré par la conversation, et, cette nuit même, écrit la Marseillaise.

Maintenant, à la place de ce galant homme, qui ne connaît d’autre art que son inspiration, mettez un musicien de profession ayant conscience de ce qu’il va faire ; dites à ce musicien qu’il s’agit de composer un chant national pour un peuple dont la patrie est en danger, et qui s’élance à la frontière pour défendre et sauver sa liberté naissante ; n’oubliez pas d’ajouter que ce peuple est de tous le plus capable d’exaltation, le plus inflammable. Que fera votre musicien ? Pour un homme du métier, le choix ici ne saurait être douteux, il prendra tout de suite un mouvement vif, rapide : à deux quatre, quelque chose d’accéléré, d’impétueux, des rhythmes brefs, incisifs, hardis, entraînés, entraînans. Rouget de l’Isle fait le contraire, il procède par un air de marche, une mélodie à quatre temps, dans le vieux style. Opter, se décider pour telle forme plutôt que pour telle autre, supposerait des connaissances et des habitudes qu’il n’a pas. Il ignore les moyens techniques. Ces colères farouches, ces haines vengeresses, parfois sauvages, qu’il a mises dans ses vers, il ne sait musicalement comment les exprimer. Le musicien, chez lui, n’a rien en propre de cet art dont dispose le poète, plus ou moins habile à condenser en des strophes ordinaires les électricités de l’atmosphère ambiante. Poète, il en sait assez pour être médiocre, musicien, il est condamné à ne pouvoir être que sublime. Il n’a que son pressentiment, et ce pressentiment est son génie. De là cet hymne immortel de la révolution à son aurore, alors que tous, comme aujourd’hui, se sentaient les enfans de la grande patrie, et s’embrassaient sous le drapeau comme des frères, ce chant si humain, si français, qu’il faut surtout chanter devant l’ennemi, car, parmi tant de choses sublimes qu’il renferme et qu’il raconte, celle qu’il dit le mieux, c’est que

Le jour de gloire est arrivé !

A l’Opéra, Marie Sass détache en pleine vigueur ce fier morceau. On peut dire que toutes les ressources de sa robuste nature s’y dépensent sans marchander. Après chaque couplet, elle arrive au refrain hors d’haleine, et l’intervalle plus qu’ordinaire où sa respiration l’oblige, loin de nuire, ajoute à l’effet. Ainsi préparé, attendu, le cri : « Aux armes, citoyens ! » produit une explosion souveraine ; mais à quel prix de pareils effets sont obtenus ! La voix de Marie Sass, cette voix de clairon, toute blindée qu’elle soit, n’y résisterait pas trois semaines. Que dis-je ? empêchez donc la poudre d’éclater, essayez de refuser à tout un public qui se lève en masse ce surcroît d’émotion que la musique seule peut donner ! Le premier soir Marie Sass se tenait prête sans que le programme eût parlé. Vous la voyiez pâle, immobile, se détacher comme un bas-relief d’arc triomphal de la coulisse qui lui servait d’appui, et qu’elle quitta pour saisir le drapeau dès que le tocsin du troisième acte de la Muette eut sonné. Si par malheur une défaillance l’eût prise, tout ce qui a une voix, une âme dans cette vaillante troupe fût accouru, mais la fière Africaine n’entendait céder à personne sa nouvelle création. Qui souffrait amèrement de cette imperturbable bonne volonté du chef d’emploi ? c’était Mlle Hisson ; la pauvre Agathe du Freyschütz a dans le gosier, elle aussi, sa Marseillaise qui l’étouffé. Pourquoi ne lui laisserait-on pas la faculté d’aller chercher ailleurs sa délivrance ? Tant de scènes réclament des voix à cette heure, que l’Opéra devrait mobiliser sa troupe ; cela ne servirait-il qu’à empêcher les virtuoses de cafés-concerts, les gardeuses d’ours et les femmes à barbe d’entonner le chant national d’une voix dès longtemps enrouée par d’ignobles refrains. « Rien n’est sacré pour un sapeur » est une ritournelle qu’on aurait tort en ce moment de trop vouloir mettre en pratique. Il faut au contraire qu’il y ait en musique de ces incompatibilités, et que chanter à certains jours solennels l’hymne de la France reste le privilège de ceux qui dans la vie ordinaire ne fréquentent que l’école du grand art.


F. DE LAGENEVAIS.


LES FORÊTS DES MAURES.

Le corps législatif vient de voter une loi ayant pour objet de réglementer l’exploitation des forêts dans la région des Maures et de l’Esterel, afin d’empêcher les incendies qui, chaque année, y font des ravages considérables. Voici, d’après une brochure publiée à ce sujet par M. de Ribbe, et d’après l’enquête officielle faite sur les lieux par M. Faré, directeur-général des forêts, les circonstances qui ont conduit le gouvernement à prendre ces mesures exceptionnelles [2].

La région des Maures, ainsi nommée à cause du séjour qu’y firent les Sarrasins, du VIIIe au Xe siècle, comprend toute la zone des terrains primaires de la Basse-Provence, sur le littoral de la Méditerranée ; elle forme une chaîne de montagnes schisteuses séparée par la vallée de l’Argens de la chaîne de l’Esterel, dont les porphyres rouges semblent, entre Fréjus et Cannes, émerger des profondeurs de la mer. Cette double chaîne de montagnes qui court dans la direction du sud-ouest au nord-est, sur une longueur de 110 kilomètres et une largeur de 35 kilomèt., est peu élevée, car le point culminant n’a pas plus de 780 mètres au-dessus du niveau de la mer ; mais elle suffit pour abriter le littoral contre les vents froids, et pour y maintenir une température uniforme et douce. C’est à elle qu’est due la réputation des nombreuses stations hivernales dont la côte est couverte entre Nice et Toulon.

La population de cette région est très rare, et la culture peu avancée. Dans une contrée aussi exposée à la sécheresse, les céréales devraient céder la place à la culture arbustive de la vigne et de l’olivier, qui donnent des produits supérieurs ; mais jusqu’ici rien n’a pu vaincre la routine des habitans, qui persistent à semer du blé malgré l’insuffisance des récoltes qu’ils en obtiennent.

Les montagnes sont en partie couvertes de forêts et de bruyères, dont la contenance est évaluée à 111,331 hectares, et dont les essences principales sont le chêne-liège, le châtaignier et le pin maritime.

Le chêne-liège, qui peuple, tantôt à l’état pur, tantôt mélangé à d’autres essences, de grandes étendues, est devenu récemment la source de fortunes considérables. Des spéculateurs espagnols ont affermé pour un certain nombre d’années les forêts de cette essence qui jusqu’alors ne donnaient que du bois de chauffage ; ils les ont exploitées en vue de la production de l’écorce et ont établi dans toutes les communes voisines de nombreuses fabriques de bouchons, qui donnent de très beaux bénéfices. Le prix du liège varie beaucoup suivant les qualités ; dans les terrains gras et profonds il est lâche et raboteux, et ne vaut alors pas plus de 22 francs les 100 kilogrammes ; dans les terrains rocailleux il devient ferme et élastique, et se vend jusqu’à 80 francs. On peut compter qu’en moyenne l’hectare de forêt peuplé de chênes-lièges, mélangés avec d’autres essences, rapporte annuellement de 40 à 50 francs.

Le châtaignier n’occupe dans le Var qu’une étendue de 3,841 hectares, il croît sur les versans des montagnes exposés au nord. Cette essence fournit des produits à tous les âges ; les jeunes brins coupés dans les éclaircies sont employés à faire des paniers ; à sept ans, ils donnent des cercles ; à quinze ans des échalas, des treillages, des piquets de clôture ; plus tard, ils sont façonnés en douves pour la tonnellerie. Les taillis sont exploités à trente ans et donnent un produit brut de 7,000 à,8000 fr. par hectare ; ce qui représente un revenu annuel de 250 fr. environ. Quant aux futaies qui sont cultivées pour leurs fruits, la valeur en varie suivant le nombre et la qualité des arbres qui les composent ; cette valeur peut s’élever à 4,000 francs par hectare produisant 1,300 kilog. de châtaignes par an, c’est-à-dire un revenu de 200 fr.

Le pin maritime, qu’on trouve quelquefois mélangé avec le pin d’Alep et le pin pinier, constitue la majeure partie du peuplement des forêts des Maures. Il croît rapidement, et dès l’âge de vingt-cinq ans il peut fournir des chevrons pour la bâtisse et des poteaux télégraphiques, après avoir été injecté de sulfate de cuivre ; à soixante ans, il est débité en planches qui servent à faire des caisses. Au milieu de ces essences principales végètent de nombreux arbustes qui constituent le sous-bois : ce sont la grande bruyère, qui s’élève jusqu’à 3 ou 4 mètres de haut, l’arbousier, l’ajonc épineux, le genévrier, le myrte, le lentisque, etc. Par suite de la nature du sol et de La direction générale des vallées, toute cette région est d’une extrême sécheresse, et pendant l’été, quand les aiguilles de plus et les feuilles sèches mélangées aux bruyères couvrent le sol d’une couche épaisse, on dit dans le pays que la terre a une odeur de feu. Le sous-étage de broussailles atteint en effet alors un tel degré de dessiccation, que la moindre étincelle suffit pour en amener la combustion. Lorsque le feu s’est déclaré, il se propage avec rapidité, et si à ce moment le mistral vient à souffler, il n’existe aucun moyen d’arrêter l’incendie. Les cônes de plus deviennent eux-mêmes des agens de propagation ; ils éclatent sous l’influence de la chaleur, et leurs débris enflammés allument de nouveaux foyers à plusieurs centaines de mètres de distance ; les flammèches et les fragmens des écorces résineuses qui pétillent sous l’action du feu produisent le même effet, en sorte qu’il n’est pas rare de voir de nouveaux incendies éclater en arrière même de la ligne où les travailleurs combattent la marche du feu. Aussi les secours, si dévoués qu’ils soient, sont-ils le plus souvent inefficaces, et la flamme ne s’arrête que lorsqu’elle n’a plus rien à dévorer.

Parmi les causes qui le plus généralement provoquent des incendies, il faut mentionner l’imprudence des fumeurs, des chasseurs et des ouvriers charbonniers, mais surtout la pratique de l’écobuage. On sait que cette opération consiste à former des petits fourneaux au moyen des tranches superficielles du terrain qu’on veut ensemencer, et à mettre le feu aux herbes et aux broussailles, dont la combustion donne au sol un élément fertilisant. Les fourneaux d’écobuage une fois allumés, soit dans l’intérieur des massifs où s’exécutent des cultures temporaires, soit à proximité des forêts, ne sont pas toujours l’objet d’une surveillance suffisante ; et de cette négligence proviennent la plupart des grands incendies. Du reste la surveillance des fourneaux d’écobuage est une opération des plus minutieuses, car il arrive souvent que, lorsque le fourneau se trouve à proximité d’une vieille souche de pin ou de châtaignier, il y met le feu, qui brûle alors pendant dix on quinze jours sans qu’on s’en aperçoive. Parfois aussi il se communique à des amas d’écorce de pin ou de chêne-liège, qui se consument lentement sans donner de fumée, et qui dispersés par le vent allument des incendies.

Les dommages causés par le feu ne sont pas toujours irréparables ; lorsque le vent est assez fort, la flamme parcourt plus d’espace, mais ne fait périr que les arbres les plus jeunes ; lorsque le temps est calme, elle est plus tente et peut alors dessécher les souches. Les plus sont ordinairement détruits ; quant aux chênes-lièges, s’ils n’ont pas été démaclés, ils peuvent résister. Si au contraire leur écorce a été enlevée, un recépage devient nécessaire pour les empêcher dépérir ; mais quoi qu’on fasse, la perte est toujours considérable, puisqu’on est obligé d’abattre à la fois une grande quantité de bois, dont on avilit ainsi les prix.

Le moyen le plus efficace de combattre ces incendies est le contre-feu ; il consiste, comme le faisaient les trappeurs de Cooper dans les prairies américaines, à allumer dans la direction que suit l’incendie un feu que l’on dirige soi-même, et qui, détruisant tous les arbustes innommables, enlève au fléau tous les moyens de se propager. On creuse aussi avec des bêches et des pioches des tranchées qui servent de barrières ; enfin les routes et chemins sont souvent des obstacles infranchissables, puisqu’ils peuvent interrompre les communications et servir de base aux travailleurs. Mais il ne suffit pas d’arrêter le mal, il faut le prévenir. Dès le XVIIe siècle, les états de Provence ont dû prendre des mesures contre ce fléau et prohiber les écobuages. La responsabilité pécuniaire des auteurs de l’incendie est illusoire ; le plus souvent, les dommages sont tels que toute la fortune des particuliers ne suffirait pas à les payer. Il faut donc aviser à d’autres moyens. Le premier qui se présente est l’ouverture dans toute cette région d’un vaste réseau de routes qui, tout en donnant aux produits des forêts une plus-value considérable, en permettant à la population de s’établir dans cette région, serviront de tranchées naturelles pour empêcher la propagation du feu. Il importe aussi d’opérer le débroussaillement des forêts, c’est-à-dire d’arracher tout le sous-étage d’arbustes qui sert d’aliment principal aux incendies ; cette opération doit se répéter plusieurs fois, jusqu’à ce que les souches laissées dans le sol aient cessé de produire des rejets. Les frais du débroussaillement s’élèvent de 50 à 300 francs par hectare suivant la nature du sol et la densité du peuplement qui le couvre ; ils constituent une dépense hors de proportion avec la valeur des bois achetés, car, faute de voies de transport, on est obligé de les incinérer sur place. Aussi la plupart des propriétaires essaient-ils de rentrer dans leurs fonds en pratiquant des cultures temporaires, c’est-à-dire en semant pendant quelques années des céréales sur le sol ainsi débarrassé des arbustes nuisibles.

Dans les forêts de pins, où les aiguilles desséchées et les fragmens de cônes sont les agens les plus actifs de la propagation des incendies, on s’en débarrasse par la méthode des nettoiemens à petit feu, qui consiste à isoler les parcelles par des tranchées et à allumer pendant l’hiver, sous la direction d’ouvriers armés de râteaux, des feux qui détruisent les arbustes. Cette méthode, fort employée, ne coûte pas plus de 1 franc par hectare.

Pour compléter ces mesures, la loi qui a été votée par le corps législatif a imposé à tout propriétaire d’un terrain non débroussaillé l’obligation d’ouvrir sur ses limites une tranchée de 20 à 30 mètres, de façon que ses voisins soient à l’abri, si le feu éclatait chez lui. De plus, elle a soumis la pratique de l’écobuage à des règlement qui ont pour objet d’empêcher qu’il ne soit effectué pendant la saison sèche.

Enfin on a organisé une surveillance spéciale au moyen de brigades ambulantes de gardes-forestiers qui seraient chargés de constater toutes les infractions commises par les propriétaires, et de diriger les secours dès qu’un incendie serait signalé.


J. CLAVE.

C. BULOZ.


  1. Albert Grisar, étude artistique par Arthur Pougin, 4 vol. in-18 ; Hachette.
  2. Des incendies de forêts dans la région des Maures et de l’Esterel, par M. Charles de Ribbe, 1869. — Enquête sur les incendies des forêts dans la région des Maures et de l’Esterel, 1869.