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Chronique de la quinzaine - 31 juillet 1870

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Chronique n° 919
31 juillet 1870


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 juillet 1870.

C’en est donc fait, le grand, le fatal et inexorable conflit a éclaté. La France et la Prusse ne sont plus que deux armées lancées dans un duel sanglant. Entre la première parole qui a révélé à l’improviste qu’un dangereux incident venait de naître et le dernier mot déchaînant la tempête, il n’y a pas eu plus d’intervalle qu’entre l’éclair et le coup de tonnerre. Tout dans cette étrange affaire a été conduit ou a marché au pas de charge à travers les passions subitement enflammées de deux peuples, au milieu d’une Europe attentive, émue et impuissante. Jamais peut-être depuis la révolution et l’empire on n’a vu un choc plus formidable s’engager avec cette foudroyante rapidité. La guerre d’Orient, en 1854, traînait presque toute une année de négociations en négociations avant qu’on en vînt aux mains. La guerre d’Italie était déjà, si l’on veut, dans un mot prononcé le 1er janvier 1859 ; mais elle avait à passer par bien des phases diplomatiques, elle n’était déclarée qu’à la fin d’avril, et ce n’est qu’aux premiers jours de juin que se livrait la première grande bataille. Dans la guerre de 1866 elle-même, dans cette guerre la plus brusque de toutes, quoique la mieux préparée par ceux qui devaient en profiter, Berlin et Vienne passaient des mois à échanger des dépêches, à s’armer, à combiner des alliances, et ce n’est que dans la seconde moitié de juin que la campagne s’ouvrait par la marche des armées prussiennes sur la Bohême. Cette fois on n’a plus compté par mois ou même par jours, c’était une question d’heures. De minute en minute, la situation se déplaçait en s’aggravant, les médiations essayées le matin étaient emportées le soir, et on avait eu à peine le temps de croire à une affaire sérieuse que déjà on était en campagne. Récapitulons sommairement les faits caractéristiques de cette situation.

Aux premiers jours de juillet, l’Europe est encore dans une tranquillité complète. De quelque côté qu’on regarde, on ne voit rien, on ne soupçonne rien qui puisse pour cette année troubler la paix du continent. En France même, la sérénité va jusqu’à l’optimisme, il n’y a aucune inquiétude, et la meilleure preuve de cette confiance, c’est la diminution du contingent militaire consentie de bon cœur par le maréchal Le Bœuf. Le ciel politique semble vraiment au beau fixe, lorsque retentit le 6 juillet la déclaration de notre ministre des affaires étrangères contre la candidature d’un prince prussien au trône d’Espagne, — candidature offerte par le général Prim, acceptée par le prince Léopold de Hohenzollern, sanctionnée par l’autorité souveraine du roi de Prusse. Ici le gouvernement français frappe un peu fort, nous en convenons, parce que visiblement il est réveillé en sursaut, parce que d’une part il ressent comme une injure le secret que l’on a gardé vis-à-vis de lui, et que d’autre part il est pressé par la réunion imminente des cortès espagnoles, dont le vote peut achever de compliquer les choses ; voilà la grande cause du mal : il fallait aller vite, sous peine de se trouver en présence du fait accompli. À dater de ce jour, tout se précipite. Les négociations s’engagent un peu confusément. Notre diplomatie est obligée de courir de Berlin à Ems, où se trouve le roi Guillaume ; l’Europe prend l’alarme à son tour. Lord Granville, avec un empressement généreux, porte de l’un à l’autre des paroles de paix et cherche un moyen de conciliation. L’empereur de Russie écrit au roi Guillaume pour lui demander de donner l’ordre au prince de Hohenzollern de renoncer à sa candidature. Un instant, la crise semble s’adoucir par le désistement plus ou moins spontané du prince Léopold, et par la renonciation de l’Espagne elle-même à la candidature imaginée par le général Prim ; mais c’est une éclaircie passagère, équivoque, qui n’a d’autre effet que de mettre hors de cause l’Espagne et son candidat, sans supprimer le conflit entre la France, qui d’heure en heure devient plus pressante, et la Prusse, qui élude. On veut tout au moins avoir du roi Guillaume l’assurance que cette candidature ne se reproduira pas. Neuf jours sont à peine écoulés, le 15 juillet le gouvernement français se présente de nouveau devant les chambres pour déclarer qu’on n’a rien obtenu. Non-seulement on n’a rien obtenu, mais le roi Guillaume a fini par refuser de recevoir l’ambassadeur de France, M. Benedetti, en lui signifiant par un aide-de-camp qu’il n’a plus rien à lui dire ! Le bulletin de ce refus a été publié avec ostentation à Berlin, et le cabinet prussien s’est hâté d’informer ses représentans dans les cours européennes de la façon dont il a reçu les réclamations de la France. Moralement tout est fini, le 15, et le 19 la guerre est régulièrement déclarée.

Dès ce moment, la diplomatie n’a plus rien à faire. La fièvre belliqueuse s’empare de tous les esprits, la nation tout entière ressent la commotion électrique, et oublie ses dissensions pour n’avoir plus qu’une pensée unique, pour se porter d’un même cœur et d’un même élan à la grande lutte. Des deux côtés, toutes les forces dont on dispose sont poussées vers cette frontière si souvent disputée. Tandis que la Prusse hâte la mobilisation de ses troupes et somme les états de l’Allemagne du sud de se joindre à elle, l’armée française, frémissante et enflammée, se précipite vers le Rhin, allant se masser tout d’abord entre Strasbourg et Metz. Nos chefs militaires les plus éprouvés courent prendre leur poste de combat, et l’empereur à son tour est déjà au camp, où il a signalé son arrivée par une proclamation à la fois simple et fière. Sur terre et sur mer, tout est prêt, et telle est la rapidité vertigineuse dont on s’est fait une habitude, que des impatiens commencent à trouver que les choses vont lentement. Combien a-t-il fallu de temps pour tout cela ? Qu’on y réfléchisse un peu : il y a vingt-cinq jours tout au plus, on ne pensait certainement pas toucher de si près à ce gigantesque conflit d’où dépend peut-être la destinée de l’Europe, Entre le premier mot et la déclaration de guerre formelle, il s’est écoulé treize jours à peine. À l’heure où nous sommes, les deux armées, les deux nations sont en présence, en ligne de bataille, et, puisque l’un de ceux qui porteront incontestablement dans l’histoire la responsabilité de cette sanglante mêlée, puisque M. le comte de Bismarck, dans un moment d’expansion, il y a quelques années, invoquait le fer et le sang pour accomplir ses desseins, c’est le fer qui va prononcer, c’est malheureusement dans des torrens de sang généreux que la France et la Prusse vont vider leur triste et fatale querelle ; mais ce n’est pas seulement au sort des armes que la question est désormais remise. Pendant que les armées combattent, c’est la raison publique qui juge les combattans, qui a le droit d’évoquer ce grand procès, de l’interroger dans son origine, dans son caractère, dans ses conséquences possibles. Entre la France et la Prusse s’avançant l’une sur l’autre l’épée flamboyante à la main, il ne s’agit pas seulement de savoir qui vaincra, il s’agit de savoir d’où est venue l’initiative de cette redoutable lutte, où est dès ce moment la responsabilité, dans quel camp est le droit, où peut être la menace pour la liberté des peuples et pour le repos même de l’Europe.

Oui, c’est la première question agitée aujourd’hui devant l’opinion universelle. Qui a déchaîné cette terrible crise ? Rien n’est plus facile assurément que d’échanger des récriminations, de se renvoyer mutuellement le reproche de provocation. La Prusse, qui s’entend si bien à jouer l’innocence et qui met toute son habileté à rejeter sur la France la responsabilité de la guerre, comme elle rejetait sur l’Autriche, il y a quatre ans, la responsabilité de la guerre de 1866, la Prusse ne voit pas que, quand même le gouvernement français aurait eu des torts de détail et se serait montré un peu vif, elle ne reste pas moins la seule et essentielle provocatrice. Elle est et elle doit rester la provocatrice évidente par la manière même dont elle a engagé cet incident qui a déterminé l’explosion, comme par sa politique tout entière, par l’inexorable logique de la situation qu’elle s’est faite. — D’où est venue la provocation ? Mais en vérité qui donc s’est complaisamment prêté à cette candidature du prince de Hohenzollern, ourdie comme un complot, et dont la conséquence eût été de mettre l’influence prussienne à nos frontières du midi et du nord ? Qui donc a saisi « l’occasion aux cheveux, » à la façon du roi Frédéric II, dont on publie de nouveau et fort opportunément les Mémoires ? La Prusse n’a pas même cette banale ressource de dire qu’elle ne croyait pas faire une chose désagréable à la France. On le sait maintenant, lorsque pour la première fois, en 1869, on avait parlé de cette candidature, notre ambassadeur à Berlin, M. Benedetti, s’en était expliqué avec le suppléant de M. de Bismarck, avec M. de Thile, de façon à ne laisser aucun doute, et M. de Thile déclarait à plusieurs reprises qu’il n’avait point été question, qu’il ne saurait être question du prince de Hohenzollern pour la couronne d’Espagne. La Prusse savait donc ce qu’elle faisait. Seulement, cela est visible aujourd’hui, puisqu’on ne pouvait agir ostensiblement, on espérait tourner la difficulté par la ruse, en paraissant se désintéresser, en réduisant la question aux simples proportions d’une affaire de famille, en mettant en avant le droit de souveraineté et l’indépendance de l’Espagne. C’était une tactique astucieuse qu’on ne pouvait déjouer qu’en marchant droit sur elle. Et quand l’incident éclate, lorsque la querelle entre dans ce qu’on pourrait appeler la période aiguë, comment procède-t-on ? Notre diplomatie s’adresse naturellement à Berlin ; mais là on lui répond lestement que la question n’existe pas pour le cabinet prussien, que le gouvernement n’a point à s’occuper d’une affaire privée. C’est toujours la même tactique d’abstention et de désintéressement apparent. Il faut bien alors se rendre à Ems, auprès du roi Guillaume lui-même. Le roi ne nie en aucune façon le consentement qu’il a donné à la candidature du prince de Hohenzollern ; mais dès qu’on lui demande de retirer cette autorisation, il refuse absolument, ou il élude, et même, lorsque la renonciation vient spontanément du prince de Hohenzollern, le souverain prussien refuse encore de sanctionner de son approbation cet acte de prudente retraite. Le roi entend n’être pour rien dans tout cela, il n’a point réclamé la renonciation du prince de Hohenzollern, il n’a rien à sanctionner, et c’est si bien le terrain sur lequel on voulait se maintenir, que, lorsque M. de Gramont, dans une intention évidemment conciliante, insinue à l’ambassadeur de Prusse, M. de Werther, que le prince Léopold avait renoncé à sa candidature sur la demande du roi, l’ambassadeur se hâte de rectifier et d’assurer que son souverain n’a rien demandé. M. de Werther lui-même rapporte le fait dans une dépêche où il rend compte de cette conversation, qu’il a été blâmé d’avoir acceptée.

C’est un point à préciser, c’est en réalité le nœud de l’incident diplomatique, car il est clair que, si l’acte de renonciation avait eu lieu effectivement par l’intervention du roi, c’eût été un acheminement vers la paix. M. de Gramont le déclarait sans hésitation à lord Lyons en l’autorisant à transmettre sa déclaration au gouvernement anglais. La vérité est que le roi Guillaume n’accordait rien, ne voulait rien accorder, entendant garder sa liberté pour en user selon les circonstances, comme il le disait, et ce n’est pas seulement à la France qu’il refusait toute concession, il résistait aux suggestions de l’Angleterre aussi bien qu’à celles de l’empereur de Russie. Lord Granville demandait au roi de « communiquer à la France son consentement à la renonciation du prince Léopold. » Le souverain prussien déclinait cette invitation, il déclinait tout, et lorsque, voulant tenter un suprême effort, M. Benedetti cherchait à obtenir une dernière entrevue, on sait la réponse qui lui était faite : le roi lui signifiait par un aide-de-camp qu’il n’avait plus rien à lui dire, il renvoyait l’ambassadeur de France à son gouvernement à Berlin, tandis qu’au même instant on remplissait l’Allemagne du bruit de ce refus.

Ainsi dès le commencement on nous renvoie de Berlin à Ems, et plus tard on nous renvoie d’Ems à Berlin. Dans la première période, la Prusse procède par le mystère et la ruse ; bientôt, quand elle est obligée de faire face en plein jour, elle procède encore par une tactique évasive dont elle ne se sert plus que pour gagner du temps, et à la dernière heure elle ne trouve d’autre moyen qu’un refus insultant, qui est une véritable signification de rupture, qui ne laisse place à aucune possibilité de négociation. Au fond, on n’en peut pas douter, la Prusse ne se méprenait pas sur l’importance de cette candidature, qui a si mal fini, qui n’a peut être échoué que par la promptitude d’action du gouvernement français ; elle comptait sur une alliance avec Madrid dans des circonstances données, et la meilleure preuve qu’on avait cru toucher au succès, c’est le dépit qu’ont éprouvé les politiques prussiens en voyant l’Espagne se retirer si vite devant des complications qu’elle n’avait pas prévues. Maintenant, à les entendre, le général Prim se serait entendu avec l’empereur Napoléon pour tendre un piège à la Prusse. Le prince de Hohenzollern lui-même n’aurait pas échappé à une certaine disgrâce pour avoir renoncé si aisément à sa candidature, ou pour n’avoir point fait revivre ses prétentions. La Prusse a été prise dans ses propres ruses, et elle ne peut pardonner ni à ceux qui l’ont fait reculer ni à ceux qui ont refusé de la suivre jusqu’au bout, voilà la vérité. On prétend que dans un moment d’excitation qui n’était pas trop jouée cette fois, dans une circonstance décisive, M. de Bismarck aurait dit récemment que, s’il avait été à Ems, tout cela ne serait pas arrivé. C’est possible, quoique le chancelier du roi Guillaume connût parfaitement la candidature du prince de Hohenzollern, comme il l’a avoué lui-même, et que rien ne l’empêchât d’aller à Ems porter sa diplomatie au secours de son maître. Il est bien clair, au premier aspect, que la Prusse n’avait aucun avantage à se jeter tête baissée et prématurément dans une lutte si redoutable ; elle était plutôt intéressée à maintenir encore la paix, à gagner du temps pour consolider une œuvre de conquête artificielle et incohérente : oui, cela est vrai ; seulement la Prusse s’est trompée, elle n’avait pas prévu cette explosion soudaine et irrésistible de la France, elle a cru qu’il n’y aurait qu’une crise de mauvaise humeur à passer, et que l’établissement d’un prince prussien à Madrid valait bien cela. Soit par un faux calcul, soit par une infatuation étrange, elle a laissé échapper le fil des événemens, et à la dernière heure elle s’est vue emportée par la fatalité d’une situation qui tôt ou tard devait finir par une catastrophe. Ce qui est certain, c’est que la France, quant à elle, n’a fait que se défendre et relever un défi.

Si la Prusse, enivrée par sa fortune, entraînée par l’orgueil de ses forces, voulait la guerre, soit ; elle était libre de nouer des complots mystérieux contre notre sécurité et de chercher à envelopper l’Espagne dans ses combinaisons. Si elle voulait la paix, elle fermait à coup sûr les yeux sur le plus grand de tous les dangers, elle n’a pas vu que c’était une offensante témérité de jeter un défi de plus dans une situation qui par elle-même est une provocation permanente. C’est là en effet la vérité des choses. Par lui-même sans doute, l’incident Hohenzollern n’eût été rien, ou tout au moins il eût passé bien vite à travers un peu de poussière et un peu de bruit. C’est la situation tout entière de la Prusse qui depuis quatre ans est une provocation contre la France, c’est le sentiment de ce péril intime et irritant que la candidature du prince de Hohenzollern a ravivé instantanément, et ici encore à qui la faute ? Qui a fait ces conditions violentes où deux peuples vivant côte à côte sont réduits à se dire qu’ils vont s’exterminer un jour ou l’autre ? Qui a poussé les rapports des deux pays à cette extrémité ? Demandez la vraie cause à Berlin. Dieu est témoin que depuis quelques années la politique française n’a montré ni animosité tracassière ni jalousie vulgaire à l’égard de la Prusse. Si Sadowa, dont on parle si souvent, a pu avoir lieu, le gouvernement français y est bien peut-être malheureusement pour quelque chose, et il n’est pas non plus étranger aux préliminaires de Nikolsbourg, bientôt suivis de la victorieuse paix de Prague. Depuis quatre ans, nous avons fait tout ce que nous avons pu pour vivre en bonne amitié avec la grandeur nouvelle et même avec les ambitions de la Prusse. Nous avons employé notre diplomatie à promulguer dans des circulaires la théorie des grandes agglomérations. Nous avons publié des cartes de géographie pour démontrer que la guerre de 1866 n’avait eu d’autre résultat que d’accroître la sécurité de nos frontières en soufflant sur la vieille confédération germanique, et en emportant ce qui restait des traités de 1815. Comment la Prusse a-t-elle répondu à cette bonne volonté qui a eu parfois à s’imposer quelque violence ? C’est l’histoire d’hier et de ces quatre années. La Prusse n’a songé qu’à une chose, à dominer par les annexions, par les assimilations impitoyables, en imprimant le sceau prussien sur tout ce qu’elle a pu atteindre ; elle s’est agrandie elle-même par la conquête, — rien de plus. Une dernière garantie avait été laissée au malheureux Danemark, qui devait rentrer en possession d’un lambeau de territoire ; lorsque les députés de Slesvig se sont présentés au parlement de la confédération du nord pour revendiquer leurs droits d’autonomie et d’indépendance, ils ont été bafoués, on n’a pas consenti à les entendre, et on n’a pas même eu soin de se mettre en règle avec la plus simple étiquette diplomatique. Ce qu’on avait pris, on l’a gardé, on le garde encore, et on croit peut-être aujourd’hui faire une grande grâce au Danemark en lui promettant pour prix de sa neutralité ce qui lui appartient. Le traité de Prague reconnaissait encore deux Allemagnes, l’Allemagne du nord, dont la Prusse restait maîtresse, et l’Allemagne du sud, qui gardait son indépendance ; entre les deux régions, le Mein servait de frontière. Qu’est devenue cette indépendance mal abritée par cette fameuse frontière que M. de Bismarck, dans un jour de bonne humeur, a comparée à une grille dans un ruisseau ? Elle n’a cessé d’être menacée par l’influence prussienne, qui n’a pas eu de peine à passer à travers la grille, et qui même avant la guerre actuelle a réduit trop souvent ces princes du sud à n’être que les vassaux craintifs du grand suzerain qui est à Berlin. En un mot, M. de Bismarck n’a eu d’autre pensée que de pétrir cette grande Allemagne pour en faire une Prusse, pour la marquer à l’effigie des Hohenzollern, en abusant d’une victoire inespérée, en dépassant de tous côtés le droit même qu’il avait accepté pour limite dans sa victoire.

M. de Bismarck, nous en convenons, a été ou a paru être jusqu’ici un habile homme qui a réussi. Il a dompté toutes les résistances, et il s’est moqué à peu près de tout le monde ; mais il y a une chose qu’il n’a pas vue ou dont il n’a pas tenu compte, c’est qu’en fondant son œuvre par l’audace et la ruse, il en faisait une menace, et qu’il devait un jour ou l’autre rencontrer la pointe de l’épée de la France. S’il eût été réellement aussi habile qu’il le paraît, s’il eût été un homme d’état véritablement allemand, au lieu d’être un grand-joueur prussien, il aurait compris qu’il avait un suprême intérêt à s’entendre avec la France, qui n’est point l’ennemie des grandeurs et des ambitions légitimes de l’Allemagne, qu’il devait tout au moins éviter de froisser un pays dont la tolérance venait de lui être si profitable. On dirait au contraire que M. de Bismarck s’est fait une sorte de périlleux point d’honneur de traiter la France avec un sans-façon poméranien, — d’accomplir quelquefois les choses les plus graves et les plus délicates de la manière la plus irritante. Qu’on se souvienne d’un seul fait. Au lendemain de Sadowa, au moment même où notre gouvernement s’employait de son mieux à la paix et croyait avoir obtenu une certaine victoire, non pas pour lui, mais pour l’Allemagne, en arrêtant la Prusse à la ligne du Mein. M. de Bismarck, menaçant la Bavière, Bade, le Wurtemberg, d’une invasion française, arrachait en secret à ces trois pays les traités militaires qui les inféodaient à la Prusse, c’est-à-dire qui annulaient clandestinement ce qu’on faisait dans les négociations avouées. Ce n’est pas tout, six mois plus tard, un jour où le sentiment patriotique avait parlé dans notre corps législatif et où le gouvernement français en était encore à invoquer le plus sincèrement du monde les conditions de Prague, le premier ministre du roi Guillaume nous jetait comme un défi ces traités militaires qu’il n’avait plus aucune raison de garder secrets. Disons le mot, avouons-le sans fausse honte, il nous mystifiait en nous montrant qu’avec nos bons offices nous avions travaillé pour le roi de Prusse. M. de Bismarck aime les coups de théâtre, et toutes les fois qu’il a pu les renouveler, il l’a fait, sans s’apercevoir que ces procédés peuvent avoir un succès apparent et momentané, mais qu’ils tournent bientôt contre celui qui les emploie. Toute sa politique, il l’a mise dans la force et dans l’astuce déguisées sous cet entrain de gentilhomme sans scrupules qui se croit tout permis pour réussir, qui est toujours prêt à jouer la destinée de son pays comme sa propre destinée dans une aventure. De tous les hommes d’état qui ont eu un nom dans notre temps, c’est assurément le plus révolutionnaire dans le mauvais sens, et plus que jamais c’est encore une question de savoir s’il aura été un politique supérieur ou un aventurier, s’il a servi son pays ou s’il ne lui a pas préparé quelque effroyable désastre.

Au lieu de travailler à la transformation de l’Allemagne par la liberté, il n’a connu, il n’a employé que la conquête et la violence ; au lieu de songer à rendre la grandeur nouvelle de la Prusse compatible avec les justes susceptibilités de ses voisins, avec la sécurité de l’Europe, il n’a eu qu’une préoccupation : asseoir cette grandeur sur la force, annexer pour avoir des soldats, mettre « l’Allemagne en selle » sans doute pour la conduire quelque part, créer en un mot au centre de l’Europe un camp de 1,200,000 hommes. Le résultat le plus clair et le plus criant de cette politique, c’était pour tous les autres la nécessité de s’armer à leur tour, de se mettre en défense. C’est là précisément ce que M. Thiers montrait, il n’y a pas encore un mois, à la veille des événemens actuels, lorsqu’il défendait le contingent militaire de la France, qu’il aurait voulu accroître plutôt que de le diminuer. Que disait M. Thiers ? Qu’il ne fallait pas bercer le pays d’illusions en lui laissant croire que nos armemens avaient quelque chose d’extraordinaire, que tout était changé en Europe depuis quelques années, que maintenant, « à la place d’une Allemagne fédérale organisée pour la paix, toute-puissante pour la défense, impuissante pour l’attaque, il y avait une puissance militaire formidable, » ayant à sa tête un homme qui était aujourd’hui à la paix, — on le croyait encore, — mais qui disposait directement ou indirectement de 40 millions d’hommes. M. Thiers montrait avec une netteté décisive qu’il n’y avait pas même à compter sur un désarmement de la Prusse, parce que pour cela il ne suffirait pas que la Prusse réduisît son armée, il faudrait qu’elle brisât la confédération du nord, qu’elle renonçât à ses traités avec la Bavière, avec Bade, avec le Wurtemberg. « Cette confédération, ajoutait-il, ces traités, voilà son armement ; elle ne s’en dépouillera pas. » N’est-ce point là justement cette situation de défi, de provocation permanente, dont nous parlions, — et qui devait fatalement conduire à une crise dont M. Thiers moins que tout autre aurait pu s’étonner, puisque trois jours auparavant il mettait le doigt sur la cause d’où elle pouvait naître à chaque instant ? Il y a dans l’histoire de la campagne de 1866, rédigée par l’état-major prussien sous la direction du général de Moltke, un mot jeté lestement des la première ligne : « la guerre qui a eu lieu entre la Prusse et l’Autriche était une nécessité historique, elle devait nécessairement éclater tôt ou tard. » C’est un trait de philosophie qui dispense de toute justification. Depuis quatre ans, on pourrait dire aussi que la guerre entre la France et la Prusse « devait nécessairement éclater tôt ou tard, » qu’elle était inévitable ; mais qui l’a rendue inévitable ? Voilà la question. Elle a une double origine, cette guerre ; elle a une cause spéciale, immédiate, elle est née d’un incident qui a disparu, de la candidature d’un Hohenzollern au trône d’Espagne : qui a provoqué cet incident ? qui a prétendu abriter sous cette candidature ses velléités envahissantes ? La guerre a aussi une cause générale, permanente, la situation armée et agressive de la Prusse, la politique qui prépare l’Allemagne au combat pour une ambition surexcitée au lieu de la conduire à la civilisation par la liberté ; qui a fait cette situation ? qui a créé cette politique inévitablement offensive ? Le cabinet de Berlin a beau appeler le monde en témoignage de son innocence, de ses sentimens pacifiques ; il ne peut intervertir les rôles et déplacer la vérité des choses.

En réalité, la France n’a fait que prendre les armes pour sa défense, pour sa sécurité, pour repousser un système qui se présentait à elle sous la double forme d’un incident blessant et d’une menace permanente pesant sur ses frontières. Elle n’a pas cherché une occasion, à laquelle elle ne songeait pas la veille, qu’elle ne pouvait pas même prévoir, elle l’a subie, et dans cette guerre qui commence, qui est pour elle un acte essentiellement défensif, elle ne peut porter aucune pensée de conquête, aucune ambition de prépotence abusive ; elle a cet avantage de ne menacer personne et de couvrir de son drapeau bien des intérêts en péril. Sans doute M. de Bismarck, en habile stratégiste qu’il est, peut imaginer des diversions, essayer de noyer la véritable affaire du moment dans des commérages, et tenter toute sorte de coups inattendus destinés dans ses calculs à exciter l’opinion de certains pays contre la France. C’est ce qu’il vient de faire en tirant du plus profond de ses portefeuilles un prétendu projet de traité que la France lui aurait proposé il y a quelques années, et où il n’aurait été question de rien moins que de se partager amiablement la Belgique, la Hollande, l’Allemagne du sud, le Luxembourg, les provinces du Rhin. C’est le prologue avant le drame. Le chancelier de la confédération du nord s’entend visiblement à la mise en scène, et on comprend l’effet momentané qu’a pu produire, notamment en Angleterre, une telle divulgation. Fort bien. ; notre diplomatie a été un peu naïve, à ce qu’il semble, elle s’est laissé prendre aux confidences de M. de Bismarck, et elle s’est mise dans le cas d’avoir paru proposer ce qu’on lui avait mille fois suggéré. C’est un petit malheur ; seulement M. de Bismarck n’a point réfléchi que s’il réussissait à mettre en lumière l’ingénuité de notre diplomatie, il jouait gros jeu pour lui-même, car enfin qui voudrait désormais traiter confidentiellement avec lui ? Nous nous souvenons qu’un jour, aux débuts de la guerre d’Orient, l’Angleterre fut conduite à divulguer les conversations secrètes qui avaient eu lieu entre l’empereur Nicolas et l’ambassadeur britannique, sir Hamilton Seymour ; mais dans quelles circonstances se fit cette publication ? Il fallut une provocation directe venant de Saint-Pétersbourg, un soupçon jeté légèrement sur l’honnêteté de l’Angleterre. Jusque-là, le cabinet anglais avait gardé le silence le plus scrupuleux, il n’avait rien communiqué même à la France son alliée ; encore ces conversations étaient-elles d’une authenticité et d’une exactitude reconnues par l’empereur Nicolas lui-même. Jusque dans une indiscrétion devenue nécessaire, et qui ne pouvait que lui profiter, l’Angleterre montrait la plus parfaite mesure. C’est ainsi que procède un grand et sérieux gouvernement. M. de Bismarck, lui, fait d’un ton dégagé son espièglerie tudesque, il promène dans les journaux des chiffons de papier arrachés par subterfuge à l’honnête confiance d’un de nos diplomates écrivant sous sa dictée, — et ces fameux papiers révèlent que la France aurait demandé à la Prusse la cession de la Belgique ! Qu’on ait parlé quelquefois de la Belgique, voilà en vérité un grand secret. Qui donc ignore dans la diplomatie qu’il fut un temps où c’était justement M. de Bismarck qui disposait ainsi sans façon de cette pauvre Belgique ? Il promenait ses offres partout, à Biarritz et à Paris ; il pressait le gouvernement français de mettre la main sur ce « nid de démagogues, » — bien entendu à condition qu’on le laisserait faire de son côté, et il suffit de la moindre réflexion pour comprendre d’où pouvait venir une telle initiative. Que ce soit après ou avant Sadowa, — et les offres ont été faites après comme avant, — la question n’a pas plus de valeur. Imagine-t-on la France sollicitant la Belgique de M. de Bismarck, à qui elle n’appartenait pas, en laissant à la Prusse l’Allemagne du sud ou la Hollande ! Imagine-t-on la France offrant à la Prusse 300,000 hommes, lorsqu’il est connu de tout le monde aujourd’hui que, malheureusement enchaînée ou épuisée par le Mexique à cette époque, elle ne pouvait pas même réunir une armée suffisante d’observation vers le Rhin ! Imagine-t-on enfin ce Tilsitt clandestin où l’on se distribue des territoires, non-seulement la Hollande, l’Allemagne du sud, mais la Suisse française, un morceau du Piémont, que savons-nous encore ? C’est bon pour ceux qui ont pris la Silésie parce qu’ils voulaient la Silésie, qui gardent sans droit les dépouilles du Danemark, qui accusaient l’Autriche de les provoquer, de les menacer, lorsque M. de Bismarck, passant par Paris trois mois avant, disait, avec sa brutalité moqueuse, qu’il avait mis « sa marmite sur le feu. » Franchement ce ne sont là que d’indignes commérages de cabinets particuliers, et l’essentiel est que les suggestions relatives à la Belgique n’aient jamais été écoutées à Paris, ni après ni avant Sadowa.

Cette tentative hardie et bruyante a pu plaire un instant au génie brouillon qui conduit aujourd’hui la fortune des Hohenzollern ; elle ne change pas le rôle de la France dans la crise qui s’ouvre. Ce rôle est aussi simple que sérieux ; il exclut toute idée de conquête ou de menaçante prépondérance. La Belgique, on le sait bien, n’a rien à craindre, elle est en sûreté de notre côté, sous les garanties des déclarations récemment faites à l’Angleterre, et ce n’est pas même contre l’Allemagne, quoiqu’elle soit aujourd’hui tout entière sur pied, que nos armes sont dirigées. En vérité, ce n’est point un vain mot que l’empereur a mis dans sa proclamation au peuple français, lorsqu’il a dit que nous ne faisions pas la guerre à l’Allemagne. Quel intérêt aurions-nous à menacer ou à diminuer l’indépendance germanique, à prétendre imposer aux Allemands l’ancienne confédération ou une confédération nouvelle ? L’Allemagne est parfaitement libre de constituer sa nationalité comme elle l’entendra, et la guerre actuelle n’a certes point le caractère d’une intervention sournoise dissimulant l’arrière-pensée d’entraver les transformations qui s’accomplissent au-delà du Rhin. Entre la France et l’Allemagne, également grandes, ayant chacune un génie distinct, il ne peut y avoir ni animosités permanentes ni jalousies vulgaires, il n’y a que des malentendus d’un moment fomentés par une ambition intéressée à rallier autour d’elle toutes les surexcitations patriotiques en faisant croire à toute sorte de projets de conquête. Ce que la France est réduite à combattre aujourd’hui, ce n’est pas cette grande nation germanique qui vit par le travail, par la paix, par l’intelligence, c’est cette politique qui n’en est plus à dissimuler ses desseins de prépondérance, qui fait de l’Allemagne elle-même une conquête à son profit, qui depuis quatre ans assiège la France de ses armemens, de ses forteresses, de ses menaces, de ses défis, et crée en Europe cet état de tension violente où l’on est toujours à se demander d’où va venir l’orage. Ce que la France poursuit de ses vœux comme de son épée, ce n’est pas la conquête, c’est la sécurité dans des frontières mises à l’abri de toute insulte, c’est une paix sérieuse qui puisse durer, où sa grandeur naturelle puisse se déployer paisiblement, sans être obligée de se cuirasser, sans menacer les autres, sans être exposée elle-même, et c’est ce qui fait que cette guerre, qui « devait nécessairement éclater tôt ou tard, » que la France n’a point provoquée, garde et gardera le caractère d’un acte de protection et de défense pour les intérêts européens comme pour les intérêts français.

Pourquoi la guerre a-t-elle été si subitement populaire et a-t-elle entraîné le pays tout entier ? Justement parce qu’on sent que l’ambition n’est point dans notre camp, qu’elle est dans le camp prussien. C’est la force morale qui précède la force de nos bataillons. Qu’on admette le succès de nos armes : pour quel intérêt, pour quelle indépendance, pour quelle sécurité cette victoire est-elle une menace ? Nous sommes dans cette condition heureuse d’avoir à stipuler pour les autres bien plus que pour nous-mêmes, et l’hypothèse la plus exagérée, qui serait celle d’une garantie plus efficace de notre frontière du nord-est, n’a rien certes qui puisse inquiéter les patriotismes. Qu’on admette au contraire le succès de la Prusse : on peut bien compter que son appétit grandira avec sa situation, et qu’elle ne se tiendrait pas pour satisfaite de ce qu’elle a. On ne l’a pas retenue en 1866, on n’a pas pu l’arrêter dans ses envahissemens pendant ces quatre ans de paix ; on ne pourrait assurément pas la retenir après une victoire nouvelle, qui exalterait son orgueil en faisant d’elle la première puissance du continent. Le Danemark serait définitivement et inévitablement perdu. On a beau lui promettre aujourd’hui ce qu’on a refusé de lui rendre depuis quatre ans ; le Danemark sait pour l’avoir éprouvé ce qu’il peut attendre de la Prusse, la foi qu’il peut attacher à une parole venue de Berlin, et, quelque envie qu’ait l’Angleterre de retenir le cabinet de Copenhague, elle n’a pas pu lui donner une garantie particulière qui, au moment présent, serait une infraction à la neutralité dans laquelle elle se renferme elle-même. L’Angleterre peut peser sur le Danemark, elle ne peut guérir sa blessure, pas plus qu’elle ne peut lui faire oublier ce qui l’attendrait le jour où le drapeau français cesserait de le protéger de loin ou peut-être de près aujourd’hui. La Hollande ne serait pas moins exposée, elle resterait immédiatement livrée à ces convoitises prussiennes qui cherchent une issue vers la mer, qui rôdent depuis longtemps autour du Zuiderzée, et qui trouveraient certes de bonne prise les colonies néerlandaises. Ce qui reste de populations allemandes à l’Autriche ne tarderait pas à subir l’attraction de la victoire prussienne, et l’empire austro-hongrois en serait bientôt pour quelque démembrement nouveau. L’Allemagne du sud elle-même, que deviendrait-elle ? Elle achèverait certainement de disparaître. La Bavière serait singulièrement naïve, si elle comptait beaucoup sur la promesse que la Prusse paraît lui avoir faite de lui laisser son indépendance ; ce serait dans tous les cas probablement l’indépendance de la Saxe. Les Allemands du sud sentent bien le péril ; aussi témoignaient-ils une joie singulière le jour où l’on pouvait croire un instant que la crise serait conjurée par la renonciation du prince de Hohenzollern, ils ne se souciaient guère d’être enrôlés dans l’armée prussienne. Peut-être en se hâtant, en donnant aussitôt toutes les assurances qui sont dans l’esprit de la politique française, aurait-on pu à ce moment fugitif retenir tout au moins la Bavière et le Wurtemberg. L’Allemagne du sud a été entraînée par la pression venue de Berlin. Maintenant il faut attendre. C’est à la première bataille de faire revivre chez les Allemands du sud ce sentiment inquiet d’une indépendance qu’une victoire prussienne ferait assurément disparaître. Il n’est point impossible qu’un succès de notre armée ne soit le moyen diplomatique le plus efficace de convaincre ces populations du désintéressement de la France et de les ramener à la vérité. Tous ces intérêts menacés sont nos complices, s’ils ne sont pas de fait avec nous dans la guerre, et, si même quelques-uns sont contre nous, ils profiteront de notre victoire.

Que feront les autres pays ? Pour tous, la neutralité semble devoir être le mot d’ordre. Le mot de neutralité, il est vrai, peut cacher des nuances de sentimens assez différentes, depuis la sympathie secrète jusqu’à une inquiétude un peu agitée. L’Italie ne se séparera pas certainement de la France dans la neutralité amicale qu’elle observe. Les partis extrêmes ont pu essayer quelques manifestations. Le gouvernement, les libéraux modérés, par qui l’indépendance italienne existe, savent bien que pour leur pays la France est l’alliée permanente, sérieuse, efficace, que l’alliance de la Prusse n’a été qu’un accident favorisé par notre politique elle-même, et que, par une invincible solidarité, l’Italie serait peut-être la première à ressentir le contre-coup d’une défaite française. Entre les deux pays, il n’y avait qu’une difficulté, ou tout au moins une cause de malaise possible, l’occupation d’une partie de l’état pontifical par une de nos divisions. Cette cause disparaît aujourd’hui, nos soldats, laissés jusqu’ici à Civita-Vecchia, vont rentrer pour aller camper sur le Rhin, et la cour de Rome, convenons-en, a fait ce qu’elle a pu pour hâter cette résolution. Lorsque le pape réunissait le concile, il ne se doutait pas que ce dogme de l’infaillibilité, auquel il attachait tant de prix, serait proclamé au bruit d’une formidable guerre, et qu’il nous aiderait à sortir d’un embarras inextricable. L’infaillibilité est proclamée aujourd’hui malgré les efforts de vingt-cinq de nos évêques, qui ont fini par s’abstenir, et nos soldats sont rappelés. Entre la France et l’Italie, il ne reste qu’un sentiment renaissant de solidarité, et le ministre des affaires étrangères de Florence, M. Visconti-Venosta, donnait lui-même l’autre jour sa vraie signification à l’attitude italienne en s’élevant avec autant d’éloquence que de fermeté contre toute politique qui saisirait cette occasion de créer des embarras à la France. L’Autriche aussi est neutre, elle ne laisse point d’être embarrassée, non pas dans ses sentimens, qui ne peuvent la rapprocher de la Prusse, son ennemie intime, mais dans sa conduite. Si elle se prononce, elle risque de froisser ses populations allemandes, sans parler d’autres dangers ; si elle reste immobile, elle est exposée à jouer le rôle de la France en 1866, et en fin de compte elle semble devoir se borner pour le moment à réunir un corps d’observation de 50,000 hommes en Bohême. L’Autriche, quoique ayant tous ses intérêts avec la France, ne fait rien parce que, si elle avance d’un pas, elle peut attirer la Russie, et la Russie à son tour, quoique naturellement bienveillante pour la Prusse, n’avance pas davantage, parce que si elle prend parti, elle donne évidemment le signal à l’Autriche, peut-être aussi parce qu’elle n’est rien moins que prête pour entrer dans cette guerre. Elle ne s’engagerait sans doute que si elle voyait une occasion favorable de reprendre son chemin vers l’Orient ; mais alors Russie et Prusse rencontreraient probablement devant elles la coalition de l’Europe tout entière. L’Espagne, après avoir mis le feu, a eu le bon sens de se retirer de l’incendie en reprenant son altitude naturelle de bonne amitié envers la France. Quant à l’Angleterre, elle a été évidemment mécontente et froissée de cette explosion ; elle a fait ce qu’elle a pu pour l’empêcher. Lord Granville à Londres, lord Lyons à Paris, ont multiplié les efforts jusqu’à la dernière heure ; ils n’ont pas réussi, et, en dehors même de toute considération d’humanité, c’est toujours pour l’Angleterre une déception de ne pouvoir empêcher une guerre dont ses intérêts ont nécessairement à souffrir. Ce sentiment d’amertume, on ne peut le nier, il s’est produit plus vivement dans le peuple anglais que dans le gouvernement, et les journaux ont exprimé ce sentiment avec la liberté et l’âpreté dont ils usent quelquefois. Au fond cependant la neutralité de l’Angleterre, promulguée par une déclaration de la reine, ne peut qu’être bienveillante pour la France. Beaucoup des intérêts que nous défendons, que nous aurons à sauvegarder, sont des intérêts chers à l’Angleterre aussi bien qu’à la France. D’un autre côté, les rapports commerciaux qui unissent les deux pays ont pris assez d’extension et de puissance pour qu’il ne soit pas facile désormais d’ébranler cette entente de tous les jours qui est devenue une heureuse habitude. Par le fait, la neutralité de l’Angleterre, telle qu’elle a été expliquée par lord Granville dans le parlement, n’est point une faiblesse pour nous, elle est plutôt une garantie. Ainsi au moment où s’engage ce duel redoutable entre la France et la Prusse, toutes les situations se dessinent. Parmi ces neutralités qui s’affirment, les unes sont secrètement sympathiques, les autres, sans être malveillantes, sont plus froides ; toutes sont d’accord pour éviter de compliquer cette guerre que rien n’a pu prévenir.

Et maintenant qu’elle aille combattre, cette armée gardienne et messagère des destinées de la France qu’un mouvement irrésistible a emportée de toutes les parties du pays vers le Rhin. Assurément, en ces quelques jours une prodigieuse activité a été déployée : une masse immense a été jetée aux frontières avec tous ses moyens de guerre, son artillerie, ses munitions, ses vivres, et tout cela s’est accompli, sous l’intelligente impulsion du maréchal Le Bœuf, avec une sorte de régularité foudroyante, avec un ordre singulier dans l’impétuosité. Nous les avons vus partir, ces bataillons, la nuit, le jour, leur drapeau mutilé en tête, au milieu d’une population frémissante, et ce qui était fait pour frapper, ce n’était pas cette effervescence populaire qui depuis deux ou trois semaines remplit nos rues, qui n’est pas toujours sérieuse ; c’était l’attitude calme et simple de ces soldats portant sur leur visage bronzé la mâle résolution d’hommes qui sentent qu’ils vont remplir le plus grand de tous les devoirs, qui acceptent d’avance avec un tranquille héroïsme la mort obscure pour leur pays. Ce sentiment viril et résolu, on le voyait partout, chez le simple fantassin, chez nos officiers, et il se retrouve dans la proclamation par laquelle l’empereur a signalé son arrivée au camp. Dans cette armée, qui a la nation tout entière derrière elle, n’aurait-on pas pu faire une place à ce vieux soldat qui demandait à servir une dernière fois la France, au général Changarnier ? On n’a pas cru pouvoir lui accorder ce droit de combattre au premier rang qu’il sollicitait comme une faveur. Assurément nos jeunes généraux ne se seraient pas plaints de voir reparaître parmi eux ce vétéran de nos guerres d’Afrique, et c’eût été le signe le plus frappant de l’oubli de toutes les dissensions, de l’alliance de toutes les opinions devant l’ennemi. Quoi qu’il en soit, tout est prêt désormais, et le signal de la marche en avant est peut-être déjà donné. Moralement la France soutient encore une fois ce qu’elle a si souvent soutenu, le droit des indépendances, la sécurité de tous ; c’est la politique dont elle ne doit point dévier pour garder toute sa force devant l’Europe, et jamais cause plus juste n’aura été défendue par une plus admirable armée. Et quant à nous, qui ne sommes point dans les camps, il y a aussi un devoir, c’est de suivre les événemens pour les éclairer sans cesse, de rassembler nos efforts pour tenir tête à l’orage et de faire de l’intelligence française l’auxiliaire de notre armée. Il faut montrer à tous, aux amis et aux ennemis dispersés dans le monde, que, lorsque la France combat, elle ne cesse pas de penser, de poursuivre ces travaux de l’esprit qui font aussi sa noblesse et sa force.


CH. DE MAZADE.