Chronique de la quinzaine - 31 juillet 1880

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Chronique n° 1159
31 juillet 1880


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.



31 juillet 1880.

Maintenant que le bruit des fêtes s’est évanoui, que les illuminations sont éteintes, que les chambres se sont séparées et que ce qu’il y a encore d’activité politique se concentre pour un jour dans l’élection des conseils généraux qui sera accomplie demain sur tous les points de la France, que reste-t-il donc ? Il reste la situation générale telle que l’ont faite six mois de vie parlementaire, de discussions passionnées, de luttes de partis, de conflits orageux d’opinions, d’oscillations ministérielles, de complaisances à demi révolutionnaires. Assurément cette situation peut se ressentir de la trêve des vacances qui s’ouvre ; elle peut jusqu’à un certain, point se détendre dans le repos, au contact direct du pays, qui ne désire rien tant que de vivre tranquille et laborieux dans la paix intérieure et extérieure. Pour quelques mois, elle va se trouver à l’abri des collisions de pouvoirs, des interpellations, des sommations et des ordres du jour redoutés par le gouvernement. Elle ne reste pas moins dans le fond ce qu’elle est, avec ses caractères, ses troubles et ses dangers qui reparaîtront au premier signal, parce qu’ils tiennent à tout un système d’illusion et de faiblesse, à une série de déviations, progressivement aggravées dans la marche de nos affaires, dans la direction de notre politique. Le mal profond d’aujourd’hui, le mat qui s’est développé depuis quelque temps avec une étrange rapidité, est visible : c’est qu’il n’y a pas de gouvernement, et il n’y a pas de gouvernement lorsque chez ceux qui exercent le pouvoir, à la place de la netteté des idées et de la précision de la volonté, il n’y a plus que le besoin assez subalterne de se sauver des difficultés par des concessions, de désarmer ceux qui crient le plus haut, de donner satisfaction aux ressentimens, aux passions exclusives, aux fantaisies et même aux cupidités de parti.

Dans quelles conditions est resté le gouvernement à cette fin de session qui est passée presque inaperçue au milieu du retentissement un peu vain des dernières fêtes ? Le ministère depuis qu’il existe, à dire vrai, a résumé toute sa politique dans deux actes, qu’il a peut-être subis, qui procèdent de la même inspiration quoiqu’ils soient d’une nature différente, — les décrets du 29 mars et l’amnistié. Il a mis là tout ce qu’il avait d’esprit, de résolution, d’initiative, et lorsque M. le président du conseil s’est efforcé de relever le sens de ce qui n’a été après tout qu’une double capitulation, il n’a fait que donner lui-même la mesure de révolution à laquelle il se laissait entraîner. Il n’a pas trop paru, il faut en convenir, avoir des illusions sur le fond de ces propositions par lesquelles il a marqué son passage au pouvoir, qui pèsent maintenant sur lui, et il n’a pas même caché qu’il obéissait à un mobile tout politique, à un mobile de parti. C’est pour maintenir « l’unité du parti républicain » que le gouvernement a livré les intérêts religieux ; c’est pour maintenir « l’unité du parti républicain » qu’il a proposé l’amnistie. C’est pour maintenir « l’unité du parti républicain » qu’il fera toutes les concessions, qu’il se prêtera au besoin à toutes les exclusions ou à toutes les complaisances. Voilà le secret de la situation. Le gouvernement conduit par M. le président du conseil fait tout ce qu’il fait, il accorde et il livre tout, partiellement quand il le peut, entièrement quand il le faut, pour sauver ce qu’il appelle « l’unité du parti républicain ; » il livre la magistrature, l’armée, les garanties libérales, l’honneur de ceux qui l’ont procédé, pour avoir la paix avec ceux qui l’assiègent de leurs sommations impérieuses, qui le menacent de le traiter en ennemi, en suspect.

Oui, sans doute, le gouvernement a pu ainsi se sauver d’un certain nombre de mésaventures, garder une apparence de majorité, obtenir des ordres du jour et aller jusqu’au bout de la session ; il a échappé aux crises, à des échecs de scrutin, Il a réussi à vivre, mais c’est là précisément la question : il a compromis pour vivre toutes les conditions d’une vie sérieuse et forte. Cette unité du parti républicain, dont il se prévaut, dont il se flatte naïvement d’être l’expression au pouvoir, il l’a maintenue par l’altération croissante de toute une situation ; il l’a réalisée au profit du radicalisme qui le pressait, qui l’aiguillonnait, — au détriment des opinions plus prudents, plus mesurées et moins bruyantes, Il a cru habile, pour se garder de l’hostilité des radicaux plus pu moins politiques, d’aller au milieu d’eux, de leur donner des gages ; il s’est nécessairement aliéné les modérés, dont il désertait la cause, dont il froissait tous les sentimens, qu’il inquiétait par ses évolutions, ses condescendances et ses concessions. Pour des amitiés compromettantes et toujours incertaines il a perdu certainement et il perd chaque jour des appuis qui auraient pu lui être de quelque utilité dans un moment de péril, C’est ce que M. Jules Simon lui disait avec une chaleureuse et entraînante éloquence dans son dernier discours avant la fin de la session, « Si vous trouvez des amis d’un côté, lui disait-il, n’en perdez-vous pas de l’autre ? .. Les hommes modérés, vous unissez-vous avec ceux-là ? .. C’est un beau mot que celui d’union, mais sachez avec qui et avec quoi vous vous unissez. Pour moi, je pense que vous vous écartez du chemin où est la sagesse, où est la stabilité, où est l’avenir, et qu’au lieu de chercher des alliés qui vous apporteraient l’estime de tout ce qui est honnête, vous allez chercher vos nouvelles alliances dans un lieu où vous-même, d’ici à quelque temps, ne voudrez pas demeurer. »

Tout est là. C’est un déplacement complet de direction sous ce singulier pavillon de « l’unité du parti républicain. » Le gouvernement s’est placé et il reste dans des conditions où il ne peut plus guère échapper aux conséquences de ses actes, de ses évolutions et de ses concessions, où sa situation tout entière se caractérise par les manifestations que sa politique provoque, par les alliances auxquelles il est obligé de s’asservir. Le gouvernement a voulu donner à des passions frivoles et surannées d’irréligion, à des ardeurs de secte et de parti, cette dangereuse satisfaction des décrets du 29 mars. Une fois dans l’aventure, il a bien été forcé de passer à l’exécution, de mettre la main à l’œuvre. Il s’est engagé visiblement sans trop savoir où il allait, sans tenir compte des résistances de l’instinct libéral, des conditions d’un ordre nouveau où les garanties de droit commun, la liberté du domicile, la liberté individuelle, l’inviolabilité de la propriété, sont le bien de tous, et le voilà au milieu de complications qui ne laissent pas vraiment d’être pour lui une épreuve des plus délicates. On peut faire marcher des commissaires de police, même de braves gendarmes fort étonnés d’être employés à de pareilles campagnes ; on ne fait pas encore marcher la magistrature, fût-ce les chefs de parquet qu’on a nommés, et certes un des résultats les plus significatifs, les plus sérieux des décrets du 29 mars, c’est le mouvement de démissions qui vient de se produire dans l’ordre judiciaire. Ce mouvement, d’une évidente spontanéité, a pris en quelques jours une telle étendue, une telle gravité qu’il peut réellement passer pour l’expression aussi digne que mesurée des sentimens intimes de la magistrature française. De toutes parts, dans les plus petits sièges comme dans les plus grandes villes, à tous les degrés de la hiérarchie, des membres du parquet n’ont pas hésité à se retirer de la carrière, et ils l’ont fait, non en hommes recherchant le bruit et une occasion d’opposition, mais en magistrats animés du sentiment du droit, déclinant une mission d’arbitraire. — Ce n’est pas tout : ces questions de domicile, de liberté, de propriété, si imprudemment soulevées, sont soumises à une multitude de tribunaux, et la plupart des arrêts qui ont été déjà rendus révèlent autant de fermeté que de prudence. Là où il y a une disposition évidente armant l’administration, comme en ce qui touche les chapelles soumises à des règlemens de police, le juge se dessaisit de lui-même ; là où il s’agit de propriété, de domicile, il n’hésite pas à retenir l’affaire, à proclamer sa compétence. Ce n’est rien, disent les loustics : le tribunal des conflits en finira avec ces arrêts de compétence, les magistrats démissionnaires seront remplacés par des républicains plus dociles, et les juges récalcitrans donnent une raison de plus en faveur de la suppression de l’inamovibilité. Ce qui est certain, c’est qu’il y a pour le moment un fait grave, c’est que cette manifestation de la magistrature française reste un des signes les plus frappans de la situation hasardée qu’a prise le gouvernement, de cette sorte de rupture qu’il accepte avec les instincts conservateurs, avec les opinions et les forces conservatrices.

Ce qu’il perd du côté des conservateurs, des modérés, le gouvernement du moins le regagne-t-il du côté des radicaux dont il a recherché l’alliance au nom de « l’unité du parti républicain ? » Certainement il sera soutenu, entouré et flatté, à la condition de céder et décéder toujours, de céder aujourd’hui et demain comme il a cédé hier, à la condition en un mot de n’être que le gérant des fantaisies d’un parti. Oh ! à coup sûr s’il ne s’agit que du congrès ouvrier de Paris ou du congrès ouvrier de Marseille, de ces conciliabules socialistes qui proclament le collectivisme, le communisme et l’anarchie, le gouvernement n’aura pas de peine à se défendre de toute complaisance, on ne lui demandera pas de céder à ces vaines déclamations que les ouvriers sérieux sont les premiers à désavouer ; mais qu’il s’agisse de poursuivre à outrance une guerre d’arbitraire contre les congrégations religieuses, on ne laissera pas respirer le gouvernement. Que M. l’amiral Ribourt, préfet maritime de Cherbourg, ait la mauvaise chance de déplaire au conseil, municipal, à M. le maire et à M. le député, l’amiral Ribourt sera aussitôt signalé comme suspect, comme réactionnaire ou comme clérical, et le ministère aura de la peine à se défendre de livrer l’honorable marin. S’il essaie de le couvrir pour le moment, ne se laissera-t-il pas aller à le déplacer le mois prochain ? Le gouvernement a maintenant devant lui quelques mois pour se rendre compte de cette situation d’équivoque, d’impuissance où il s’est placé et d’où il ne peut sortir que par ce qui lui a manqué jusqu’ici, une idée juste et une volonté ferme.

Que va-t-il maintenant arriver de ces affaires d’Orient avec lesquelles on n’en a jamais fini, qui, dans le vide de la saison d’été, sont redevenues depuis quelques jours un sujet de préoccupation universelle ? La diplomatie, après avoir essayé de rétablir tant bien que mal la paix de l’Orient il y a deux ans, est occupée aujourd’hui à interpréter ce qu’elle a fait, à résoudre le problème de concilier l’existence d’une ombre d’empire ottoman avec les créations et les combinaisons décrétées par le congrès de Berlin.

Ce qui a été décidé pour la Bulgarie, pour la Roumélie et même pour la Serbie, est à peu près réglé autant qu’il y a quelque chose de réglé et de définitif en Orient. La Bosnie et l’Herzégovine restent sous la protection ou le séquestre de l’Autriche, gardienne intéressée des conventions. Pour ce qui est des réformes dont on demande la réalisation à la Turquie soit dans ses provinces européennes, soit en Asie, dans l’Arménie, il y a des commissions, des programmes, et le divan a cru habile de demander â l’Allemagne des auxiliaires, des conseillers dans la réorganisation financière, administrative ou militaire, dont il ne conteste pas la nécessité. Au fond, la difficulté la plus grave, la plus aiguë ou la plus pressante pour le moment, c’est cette difficulté d’arriver à une délimitation nouvelle de l’empire turc avec le Monténégro et avec la Grèce. On a essayé plus d’une fois, on essaie de nouveau aujourd’hui d’y arriver, on est encore bien loin d’avoir réussi. Il y a quelques mois déjà un protocole a été signé à Constantinople pour régler la cession de territoire qui devait être faite par la Turquie au Monténégro, et même depuis, à la suggestion de l’Angleterre, on paraît avoir laissé les Turcs libres de céder, à la place des territoires primitivement désignés, le petit port de Dulcigno sur l’Adriatique ; mais la Porte, sans se prêter à cette ouverture, sans décliner l’engagement qu’elle a accepté, s’est montrée peu pressée de s’exécuter, et la question ici se complique de la résistance des Albanais qui ont formé une ligue armée, qui refusent de passer sous la domination du prince monténégrin. Par le fait, le protocole du 18 avril, relatif au Monténégro, reste en suspens ; Albanais et Monténégrins sont aux prises sur cette frontière disputée. Qu’en est-il d’un autre côté de la délimitation avec la Grèce ? Une conférence spéciale s’est réunie le mois dernier à Berlin pour trancher la question. Elle a fixé au nom de l’Europe un tracé de frontière qui comble le vœu des Grecs, qui leur donne Janina, Metzovo, Larissa. La conférence a délibéré, une note collective a été solennellement communiquée à Constantinople ; mais il était bien facile de prévoir qu’ici plus encore que dans l’affaire du Monténégro, on allait se heurter contre une résistance désespérée, que la Porte ne se rendrait pas à une sommaiion de diplomatie, qu’elle aurait toute sorte de raisons sérieuses à opposer aux décisions d’une prépotence abusive. C’est ce qui arrive, c’est ce qui devait nécessairement arriver. La Porte a été mise en demeure de s’exécuter, elle refuse à peu près de s’exécuter, elle propose d’ouvrir des négociations nouvelles où elle sera entendue sur ses intérêts, — et en réalité on n’est pas plus avancé pour la Grèce que pour le Monténégro : la décision de la conférence de Berlin et le protocole du 18 avril sont au même point ; on n’a rien obtenu.

Que fera-t-on maintenant ? Si l’on se décide à en rester là, on aura fait une campagne assez médiocre ; six grandes puissances se seront réunies pour s’exposer à une assez singulière mésaventure. Si on veut aller plus loin, si l’on veut recourir à des moyens de contrainte, dans quelles conditions, dans quelle mesure s’exercera la coercition ? Ce n’est pas évidemment une simple démonstration navale plus ou moins combinée dans la mer Ionienne ou dans la mer Egée ou même devant les Dardanelles qui contraindra les Turcs à livrer Janina aux Grecs. Pour aller au-delà, pour agir avec quelque efficacité, il faudrait débarquer des troupes, prêter main-forte aux Grecs, aux Monténégrins, à tous ceux qui voudraient prendre les armes contre la Porte, et sans parler de la difficulté de s’entendre sur tous ces points, de concilier toutes les politiques, il est clair qu’au lieu d’apaiser, de simplifier la question d’Orient, on n’aurait fait que la raviver dans toute son intensité, dans toute sa gravité.

La vérité est qu’on s’est engagé dans un inextricable fourré sans savoir comment on en sortira et que tout ce qui arrive aujourd’hui est la conséquence d’une politique aussi ancienne qu’étrange, de cette idée préconçue qu’on peut tout se permettre à l’égard de ce malheureux empire turc, qu’il faut en finir un jour ou l’autre avec lui, que ce qu’il y a de mieux à faire, c’est de le démembrer jusqu’à extinction. C’est la politique dont la Russie a donné le signal, qu’elle a toujours pratiquée et qu’on pratique le plus souvent à la suite de la Russie. Assurément, ce malheureux empire turc, il accumule les fautes avec une désastreuse persévérance et il donne prise à toutes les accusations. Il est terriblement vulnérable dans son organisation et dans ses mœurs, dans ses fanatismes et dans ses corruptions. Il garde encore cependant les deux forces par lesquelles se maintiennent les empires. Il a montré dans la dernière guerre, à Plevna, â Zevin, que la sève militaire n’est point tarie en lui, et il montre après tout chaque jour qu’il n’a pas perdu le génie de la diplomatie : il sait se défendre jusque dans sa détresse. Il est en décadence, c’est possible ; il n’est pas moins vrai que dans cette carrière, déjà longue, où les années se comptent pour lui par des démembremens, le plus souvent, s’il eût été laissé seul en face des difficultés qu’il avait à vaincre, il aurait suffi à sa propre défense, chose curieuse, en effet ! sauf l’Égypte, qui s’est détachée spontanément par des circonstances, exceptionnelles, par suite de sa position excentrique. et par le génie d’un homme, la plupart des autres démembremens de l’empire turc, depuis l’affranchissement de la Grèce elle-même jusqu’à la séparation récente de la Bulgarie, n’ont été possibles que par les interventions étrangères. C’est une histoire invariable, de sorte que ce qu’on nomme traditionnellement la question d’Orient est l’œuvre de la politique de l’Occident au moins autant que le résultat de causes purement orientales. Il y a bien des années déjà, il y a près d’un demi-siècle, lord Palmerston écrivait à un de ses confidens à Constantinople : « On parle sans cesse de la décadence inévitable et progressive de l’empire turc, que l’on prétend voir tomber en morceaux. D’abord il n’est pas probable qu’un empire tombe en morceaux s’il est laissé à lui-même et si aucun voisin charitable n’est là pour les ramasser. Ensuite, je doute beaucoup qu’il y ait un progrès de décadence dans l’empire turc ; je suis porté à soupçonner que ceux qui disent que cet empire va de mal en pis devraient plutôt dire que les autres pays de l’Europe sont d’année en année mieux informés des nombreux et manifestes défauts de l’organisation de la Turquie… » Au fond, c’est toujours vrai, quoique le monde ait plusieurs fois changé de face autour de l’empire ottoman depuis cinquante ans.

Ces « nombreux et manifestes défauts de la Turquie » dont parlait lord Palmerston n’ont fait que s’aggraver ou s’accuser sans doute ; ils se sont aggravés par la faute des Turcs, c’est bien certain, et un peu aussi, on en conviendra, par l’intervention du « charitable voisin, » par cette perpétuelle action étrangère qui, sous prétexte de protection, crée depuis longtemps à l’empire turc une véritable impossibilité de vivre. Comment veut-on qu’il tienne à ce régime ? On lui répète à tout instant, sous toutes les formes, qu’il est « malade, » qu’il est absolument perdu, condamné, et on lui reproche de ne point avoir toute la puissance de la santé ; on se hâte de signaler ses misères pour les envenimer bien plus que pour les guérir. On lui propose des réformes dont l’exécution serait toujours difficile, même dans de meilleures conditions, et on commence par ne lui laisser ni la liberté ni le temps de les réaliser. On fomente contre lui les révoltes de ses populations, de ses provinces, les agressions de ses voisins, et s’il dompte une insurrection, s’il repousse une attaque, on se hâte d’accourir à l’aide des insurgés ou des vaincus contre celui qui n’a fait que se défendre. Le jour où la Serbie excitée au combat essuie une défaite qu’elle a provoquée et n’a plus qu’à se soumettre, la Russie entre en guerre contre l’empire. Le jour où la Russie semble aller trop loin, les pacificateurs, les protecteurs, arrivent, non pas précisément pour préserver le vaincu, mais pour régler le partage des dépouilles. L’Autriche entre dans la Bosnie et l’Herzégovine pour rétablir l’équilibre. L’Angleterre prend Chypre et se crée une façon de protectorat dans l’Asie-Mineure. La Grèce, à son tour, suivant l’exemple de ceux qui ont leur part de butin sans avoir fait la guerre, la Grèce a ses ambitions de territoire qu’on s’empresse de satisfaire en lui promettant, sous la forme d’une rectification de frontières, Larissa, Janina, la vallée du Pénée. La curée est complète, et si la Porte se plaint, si elle résiste, on se met à la morigéner ; on lui déclare qu’elle n’entend pas ses intérêts, qu’elle méconnaît les services qu’on lui a rendus en substituant le traité de Berlin au traité de San-Stefano, qu’elle a tout à gagner en perdant des territoires, en se concentrant autour de Constantinople ! si elle insiste, si elle refuse de se rendre à discrétion, comme on le voit aujourd’hui, on la menace de démonstrations navales, on l’accuse de mettre sans cesse en péril la paix du monde ! Franchement, connaît-on un empire, fût-il plus fortement constitué, qui eût résisté mieux que l’empire turc à cet étrange système pratiqué depuis longtemps ? Et qu’on y prenne bien garde ; il ne s’agit pas ici de pallier les faiblesses, les défauts, les corruptions des Turcs : il s’agit du droit d’un état indépendant dont la disparition plus ou moins violemment poursuivie peut entraîner l’Europe dans les plus redoutables bouleversemens.

Voilà la question qui se débat une fois de plus dans cette phase nouvelle des affaires d’Orient ; que la conservation de ce qui survit de l’intégrité de la Turquie soit devenue difficile, c’est possible, nous le voyons bien. Tout ce qui s’est passé depuis bien des années a rendu si précaire, si laborieuse cette indépendance ottomane progressivement diminuée qu’on ne sait plus vraiment ce qui en restera demain. Et cependant comment remplacera-t-on cette garantie traditionnelle, cette indépendance, cette intégrité de l’empire ottoman qui a été si longtemps une sorte de dogme de la politique européenne ? Rien de plus simple, dira-t-on : il n’y a qu’à renvoyer les Turcs, « le sac sur le dos » en Asie et à les remplacer par des états nouveaux, par des confédérations chrétiennes. C’est à peu près ou c’était l’opinion du premier ministre de l’Angleterre, M. Gladstone, qui se montre en cela un étrange héritier de Chatham ou même de Palmerston et qui est peut-être un peu embarrassé aujourd’hui des déclamations auxquelles il s’est laissé aller plus d’une fois dans l’opposition. Rien de plus simple, si l’on veut, que toutes ces combinaisons des esprits chimériques et des politiques ambitieuses : rien de plus simple théoriquement, bien entendu ; mais il est bien évident qu’une fois dans cette voie, il y aurait un certain nombre de difficultés à vaincre pour constituer le nouvel Orient qu’on rêve, et la première de toutes ces difficultés serait de s’entendre entre puissances coopératives de ce beau travail. M. Gladstone, dans sa fougue d’imagination, dans ses ardeurs de sectaire, pourrait ne pas reculer devant une alliance avec la Russie ; il s’entendrait probablement beaucoup moins avec l’Autriche, qui elle-même est visiblement appuyée par l’Allemagne, — et c’est avec des politiques divisées de traditions, d’intérêts, d’ambitions, de convoitises, qu’on prétendrait disposer de l’Orient, qu’on s’exposerait à précipiter la ruine définitive d’un empire demeuré jusqu’ici la dernière garantie de l’indépendance du Bosphore ! Voilà une étrange manière de travailler à maintenir, à sauvegarder cette paix dont on parle tant.

Que d’autres se laissent séduire par des chimères périlleuses, c’est leur affaire. Quant à la France, elle est certainement de toutes les puissances la mieux placée pour avoir une politique simple, libre, dégagée de toute solidarité compromettante. La France n’a aucune raison pour se laisser associer aux suites d’une aventure où elle n’a eu ni une part directe ni une influence sérieuse. Elle n’est liée par aucune circonstance récente, par aucun intérêt immédiat. Les autres puissances sont plus ou moins engagées dans les événemens. La Russie a ses ambitions traditionnelles en Orient et le souvenir de ce qu’elle a fait il y a deux ans. L’Autriche est dans la Bosnie et dans l’Herzégovine. L’Angleterre a pris Chypre et elle a ses vues sur l’Asie-Mineure. La France ne doit rien à la dernière guerre ; elle n’a rien demandé, elle n’a rien désiré, et eût-on été tenté de lui offrir quelque compensation, elle n’aurait pas eu même à réfléchir pour décliner toute complicité intéressée dans ce qui s’est fait, pour refuser de se lier. La France n’a en vérité pour le moment d’autre rôle que de figurer sans parti-pris dans les délibérations de l’Europe, de rester d’accord autant que possible avec les autres puissances sans les suivre cependant au-delà d’une certaine limite, et d’éviter tout ce qui ressemblerait à une initiative, à une démarche imprudente qui pourrait l’engager.

Cette politique, elle n’est même pas un calcul, elle est dans l’instinct public, toujours en garde contre les aventures. C’est précisément pour cela que l’opinion a été un peu surprise et même un peu impressionnée par cette idée inattendue de choisir le moment présent pour expédier une mission militaire française en Grèce. Ce n’est point certainement que la France ne souhaite toute sorte de prospérités au jeune royaume hellénique et qu’on se défie du tact qu’aurait pu ou que pourrait montrer le chef désigné de la mission française, M. le général Thomassin. La Grèce n’en est pas à recevoir des marques de l’intérêt français, et M. le général Thomassin saurait se conduire dans les circonstances difficiles où il se trouverait placé à Athènes ; mais véritablement que signifie une mission militaire française en Grèce aujourd’hui ? On n’y a sûrement pas trop réfléchi, on ne s’est pas rendu compte de la portée de l’acte qu’on accomplissait, de l’effet qu’il allait produire ; on n’a peut-être vu que le plaisir d’être agréable au roi George à la suite de son récent voyage à Paris. Ce n’est pas moins une idée singulière d’envoyer des officiers français avec un général français à Athènes dans un pareil moment. Si nos officiers quittaient spontanément l’armée française pour aller servir la Grèce sous leur responsabilité, il n’y aurait rien à dire. Si en les envoyant on leur réserve le caractère, et le rang d’officiers français, on leur crée une position qui ne laissera pas d’être délicate ; on s’expose en outre à toute sorte d’interprétations, d’autant plus que par une singulière coïncidence, notre mission partirait pour Athènes au moment où des officiers allemands partent pour Constantinople et où les Grecs, se croyant soutenus par l’Europe, multiplient les préparatifs belliqueux contre la Turquie. Il n’en résultera rien de sérieux ou de dangereux, c’est possible ; il pourrait en résulter des froissement, des complications, que l’opinion désavoue sûrement d’avance. En réalité, tout cela est assez peu réfléchi, assez mal calculé, et ce qu’il y aurait sans doute de plus prudent, ce serait de laisser tomber une idée qui n’a pas été heureuse, qui pourrait avoir pour résultat de laisser croire que la France n’a plus le même rôle d’impartialité dans ces affaires d’Orient où elle n’a pas dans tous les cas à seconder de son concours les hostilités coalisées contre l’empire ottoman.

Cette terrible question d’Orient qui est le souci de tout le monde, qui pèse sur l’Europe, le cabinet libéral de l’Angleterre l’a reçue des mains de lord Beaconsfield, et ce n’est pas la seule question difficile qu’il ait trouvée dans l’héritage du dernier ministère. Quelle sera la politique définitive de M. Gladstone vis-à-vis de l’empire ottoman ? Le premier ministre de la reine se laissera-t-il entraîner par sa haine du Turc, par les anciennes opinions du chef de l’opposition jusqu’à prêter la main à des combinaisons aventureuses qui ajouteraient aux instabilités de l’Orient ? Se laissera-t-il au contraire ramener par le sentiment de la responsabilité du pouvoir, et aussi par d’esprit plus mesuré de lord Granville, aux vieilles traditions britanniques ? Il n’est pas impossible que la politique du cabinet anglais dans les affaires de Turquie ne se ressente un peu aujourd’hui des difficultés qu’il rencontre sur plus d’un point du globe, surtout de cette sanglante et tragique complication qui vient d’éclater tout à coup ces jours derniers dans l’Afghanistan. La guerre de l’Afghanistan, c’était aussi une partie de l’embarrassant héritage du ministère Beaconsfield, et le nouveau cabinet, à son avènement, ne cachait pas le désir qu’il éprouvait d’en finir le plus tôt possible, de la meilleure manière possible, avec une question qui intéresse si vivement la puissance de l’Angleterre dans l’lnde. Le cabinet de Londres n’avait cru pouvoir mieux faire que de susciter un nouvel émir, Abdurrhaman, avec qui il pût traiter. Il avait reconnu Abdurrhaman, il s’était employé à le faire reconnaître par un certain nombre de chefs afghans ; il avait essayé d’établir régulièrement les relations de l’Angleterre avec le nouveau souverain, de façon à pouvoir préparer dans un délai assez prochain la retraite des troupes anglaises. Le marquis Hartington qui est ministre des Indes, en exposant il y a quelques jours seulement cette situation devant la chambre des communes, se défendait de toute illusion ; il était loin de manifester une confiance optimiste. « L’incertitude de la situation politique en Afghanistan est si grande, disait-il qu’il n’est pas possible de déclarer que les troubles ne s’y renouvelleront pas. » Le marquis Hartington s’exprimait en homme prudent, et il avait ses raisons pour se défendre de toute « confiance exagérée. » Il savait que la soumission des chefs afghans à Abdurrhaman était loin d’être complète et sérieuse, il n’ignorait pas notamment qu’un frère du dernier émir, Eyoub-Khan, était retranché à Hérat, dont il s’était fait une sorte de principauté indépendante, qu’il avait des partisans nombreux, une armée, et qu’il se disposait â s’avancer dans l’intérieur du pays, à marcher sur Candahar, occupée par une partie de l’armée anglaise. Le ministre des Indes savait qu’il y avait là des élémens de trouble, que cette retraite des soldats anglais, qu’il annonçait comme prochaine, comme décidée, pourrait ne pas s’accomplir sans quelques incidens imprévus ; mais, même en faisant la part des difficultés d’une situation critique, lord Hartington ne pouvait pressentir ce qui allait arriver. Presque au moment où il parlait en effet, à l’autre extrémité du monde, au cœur de l’Afghanistan, une partie de l’armée anglaise avait à essuyer une véritable catastrophe militaire qui remet tout en question.

Comment s’est accompli ce douloureux épisode ? On n’en sait pas encore toutes les circonstances. Ce qui n’est point douteux dès aujourd’hui, c’est que les Anglais campés à Candahar étaient au courant de la marche d’Eyoub-Khan sans connaître exactement, à ce qu’il semble, l’importance de ses forces ; ils savaient seulement que d’assez gros détachemens afghans, qu’ils avaient vainement essayé de retenir, étaient allés rejoindre le prétendant. Une brigade de deux à trois mille hommes est partie de Candahar sous les ordres du général Burrow pour aller à la rencontre d’Eyoub-Khan. Elle s’est heurtée, à ce qu’il paraît, contre une armée plus forte qu’on ne le croyait, munie d’une artillerie assez considérable ; peut-être a-t-elle été surprise et dans tous les cas elle a été à peu près anéantie. Des débris de la brigade de Burrow, des hommes isolés ont pu seuls jusqu’ici rentrer à Candahar, où le général Primrose, qui commande la ville avec des forces diminuées, paraît avoir été réduit à s’enfermer dans la citadelle, ne voulant pas s’exposer à être détruite son tour par Eyoub-Khan dans une lutte inégale. Il reste maintenant à savoir quelles seront les conséquences de cette catastrophe qui n’est pas la première essuyée par une armée anglaise dans l’Afghanistan, mais qui n’est pas la moins pénible. Pour le revers militaire, il sera certainement réparé. Déjà de toutes parts des renforts sont expédiés de l’Inde et des troupes nouvelles sont envoyées d’Europe. L’Angleterre rétablira le prestige de ses armes, on n’en peut douter ; mais la retraite annoncée par lord Hartington est pour le moment ajournée, elle reste subordonnée à la marche des événemens, et ce n’est plus seulement une question militaire. Les Anglais sont en face d’une guerre civile dans l’Afghanistan, d’une compétition de pouvoir souverain : voudront-ils aller jusqu’au bout, défendre l’émir qu’ils ont reconnu, avec qui ils ont traité, contre le prétendant dont le récent succès va gonfler l’orgueil et grandir l’influence dans le pays ? Le cabinet libéral n’est pour rien sans doute dans ces complications qu’il n’a pas créées, qui lui ont été léguées ; il n’en subit pas moins les conséquences, il est obligé de faire face à l’ennemi. Il ne peut guère se contenter d’une mauvaise solution qui risquerait d’affaiblir la puissance britannique dans l’Inde, — et voilà l’Angleterre ressaisie par une autre difficulté orientale qui est peut-être de nature à modérer l’imagination de M. Gladstone dans les affaires de la Turquie !


CH. DE MAZADE.