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Chronique de la quinzaine - 31 octobre 1876

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Chronique n° 1069
31 octobre 1876


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 octobre 1876.


Observons les faits dans cette crise européenne qui se déplace ou se complique sans cesse et qu’obscurcit encore l’amas de nouvelles controuvées, le plus souvent imaginées et intéressées. Évidemment ce n’est ni à Belgrade ni sur la Morava, ce n’est pas dans la petite guerre serbe qu’est la vraie question. Si la Serbie était seule, elle serait peut-être sur le point d’expier cruellement l’imprudence qu’elle a commise en se jetant dans un conflit qu’elle n’était pas de force à soutenir même avec le secours des volontaires accourus ou envoyés à son aide. Les derniers incidens militaires qui viennent de se passer autour de Deligrad ne lui sont pas favorables ; son armée plie de plus en plus sous l’effort victorieux des Turcs, et naturellement les revers des Serbes, des soldats de Tchernaïef, ont leur contre-coup au sein du gouvernement de la petite principauté, qui paraît livré depuis quelques jours à toutes les perplexités d’une situation plus que jamais compromise. Au fait et au prendre, ces hostilités poursuivies entre des combattans inégaux sont une effusion de sang inutile, elles ne décident rien. Non, évidemment, la vraie question n’est pas là ; elle est à Constantinople, ou plutôt elle est dans les délibérations et les résolutions éventuelles de l’Europe, dans les négociations des puissances avec l’empire ottoman, et c’est ici que tout devient étrange, que la situation se complique de mille élémens insaisissables ou inconnus.

On est en plein imbroglio oriental ou occidental. Le drame diplomatique se déroule à travers des surprises et des péripéties toujours nouvelles ; d’un jour à l’autre, les perspectives se modifient. Hier tout semblait s’éclaircir, aujourd’hui tout s’assombrit, demain ce sera peut-être le contraire. Il y a quelques semaines, c’était l’Angleterre qui prenait la tête dans la négociation et qui allait porter à Constantinople les conditions de la diplomatie européenne : armistice à courte échéance, « autonomie administrative pour l’Herzégovine, la Bosnie, la Bulgarie, » et tout le monde semblait d’accord, au moins sur ces préliminaires, dans lesquels on voyait un gage de paix. Premier coup de théâtre : la Turquie, dont on ne mettait pas en doute le consentement, a cru pouvoir répondre aux propositions de l’Angleterre par d’autres propositions, opposer à l’armistice de six semaines un armistice de six mois, aux réformes spécifiées pour trois provinces des réformes constitutionnelles et administratives s’étendant à l’empire tout entier. A la rigueur, si ce n’était pas une acceptation pure et simple, ce n’était pas non plus un refus, et ni l’Angleterre, ni d’autres puissances n’ont vu une incompatibilité absolue entre ce qu’elles demandaient et ce qu’offrait le gouvernement ottoman. C’était tout simplement une négociation à suivre pour concilier des conditions d’une nature différente plutôt qu’opposée, et pouvant en réalité aller au même but ; mais non, encore une fois, tout a changé aussitôt, et maintenant, à défaut de l’Angleterre qui s’efface, c’est la Russie qui entre en scène, écartant les propositions turques, reprenant et s’appropriant les propositions anglaises pour en maintenir l’intégrité et l’autorité. L’initiative s’est déplacée.

Ce n’est plus l’ambassadeur britannique, sir Henry Elliot, qui reste chargé de se faire auprès d’Abd-ul-Hamid l’interprète des intentions de l’Europe. C’est l’ambassadeur du tsar, le général Ignatief, qui arrive tout droit de Livadia pour remettre d’abord ses lettres de créance au nouveau sultan, puis pour le ramener au sentiment modeste de sa position en le plaçant sous le poids de la volonté de la Russie. Que s’est-il passé réellement entre le général Ignatief et le sultan ? Peu importe, puisqu’on sait d’avance ce que le cabinet de Saint-Pétersbourg est décidé à demander, et que ce qu’il est décidé à demander ne laisse guère à la Turquie la possibilité de discuter. Ce qu’il y a de grave dans cette démarche, c’est qu’en paraissant se rattocher à un programme européen, elle le dépasse évidemment et elle remet au jour une dissonance de volontés qu’on semblait vouloir éviter ; c’est que, sans être, à ce qu’il paraît, un ultimatum, elle révèle de la part de la Russie le dessein arrêté de ne plus laisser les résultats qu’elle poursuit à la merci d’une négociation flottante ou toujours contrariée. Ce n’est point une rupture sans doute, les choses n’en sont pas là, c’est, si l’on veut, un avertissement ou une menace, une mise en demeure, et malheureusement aussi c’est la question ramenée dans une voie des plus périlleuses, où une première soumission du divan peut ne rien résoudre. Qu’il y ait un armistice de six semaines, comme le ; demande la Russie, à la place de l’armistice de six mois proposé par la Turquie, c’est une difficulté vaincue, et c’est beaucoup ; mais ce n’est pas tout, ce qui reste encore laisse une porte ouverte à bien des éventualités, de sorte qu’à chaque instant, au moindre conflit de prétentions, tout peut se trouver remis en doute, et que dans cette voie où l’on entre, l’Europe est livrée à une oscillation perpétuelle entre la paix et la guerre, au hasard des incidens par lesquels les gouvernemens eux-mêmes sont quelquefois trompés et entraînés.

Assurément, si l’on interrogeait les chefs de gouvernement engagés dans cette crise, les hommes d’état qui dirigent les affaires des plus grandes puissances, ceux qui peuvent d’un jour à l’autre décider des destinées de l’Europe, ils répondraient tous invariablement qu’ils n’ont qu’une volonté, un désir, le maintien de la paix. L’empereur Alexandre II désavoue hautement toute préméditation ou toute velléité de guerre. L’empereur d’Allemagne, en ouvrant par procuration le parlement de Berlin, témoignait hier sa sollicitude pour le repos de l’Europe. Le chef du cabinet cisleithan à Vienne, le prince Auersperg, ne faisait récemment qu’interpréter la pensée du comte Andrassy, en répudiant la politique d’annexion, en attestant les vues exclusivement pacifiques de l’Autriche. L’Angleterre ne cesse de protester en faveur de la paix. Et ceux qui font ces déclarations rassurantes sont sincères, car ils sentent tous la responsabilité que ferait peser sur eux une politique d’agression et de perturbation. Comment se fait-il cependant que l’état de l’Europe soit ce qu’il est, que la paix semble sans garantie et qu’on en vienne ti se demander chaque matin si sur un coup de télégraphe, pour le délai d’un armistice entre Serbes et Turcs, le monde civilisé pourra être entraîné dans une guerre indéfinie ? C’est un peu comme aux époques d’épidémie, il y a le mal qui est dans la réalité et le mal de l’imagination.

Le mal d’aujourd’hui, c’est qu’on s’agite dans l’inconnu, et que dans l’inconnu tout est possible. Le mot de Cromwell est toujours juste : « on ne va jamais si loin que lorsqu’on ne sait pas où l’on va. » La plupart des politiques en sont un peu là pour le moment, elles ne savent réellement ni ce qu’elles veulent, ni jusqu’où elles pourront être conduites, ni où elles s’arrêteront. Que veut véritablement la Russie ? Que médite M. de Bismarck pour l’Allemagne ? Que se propose de faire l’Autriche au milieu ée ces complications où son existence peut être en jeu ? A quoi se décidera l’Angleterre ? Si on le savait, on se trouverait en présence d’une réalité palpable. Ces puissances ne le savent pas elles-mêmes, et en attendant elles sont réduites à s’observer. La vérité est qu’il n’y a peutrrêtre pas aujourd’hui deux gouvernemens qui ne se défient l’un de l’autre. Nous entendons bien ce qu’on dit, l’alliance des trois empereurs subsiste toujours, elle reparaît dans les grandes occasions. L’Allemagne est là pour assurer à la Russie la liberté de ses mouvemens. M. de Manteuffel va à Varsovie, M. de Soumarakof à Vienne. L’Autriche donne des grades dans ses armées aux jeunes grands-ducs, et l’empereur Alexandre échange des politesses avec l’empereur François-Joseph comme avec l’empereur Guillaume. Fort bien ; mais il s’agit de savoir si, dans le cas où la Russie s’établirait sur le Danube, l’Allemagne resterait immobile, si, dans le cas où l’on voudrait créer des confédérations slaves, l’Autriche se prêterait à la réalisation du programme. Les empereurs sont alliés et amis, soit : les politiques restent en présence avec les traditions et les intérêts qu’elles représentent ; elles se réservent visiblement pour le jour où elles auraient à intervenir, au risque de s’entrechoquer.

Voilà le danger, voilà ce qui détruit l’effet de toutes les protestations pacifiques ! Qu’on ne s’y trompe pas : une des causes de l’anxiété qui règne aujourd’hui, une des faiblesses de l’Europe, c’est cette situation où dans l’éclipsé du droit public et des traités on ne sait plus où l’on va, où les antagonismes d’ambitions et les défiances sont le plus clair de la politique, où tout reste livré au hasard et à la force. Le mal vient de là. La difficulté de cette question d’Orient qui est devenue un péril, qui tient encore l’opinion en suspens, c’est qu’au lieu de chercher à la résoudre régulièrement, en se servant des transactions qui sont un titre pour l’Europe, on se jette trop souvent à la poursuite de toute sorte de combinaisons extraordinaires, comme si nous vivions dans un temps où tout est permis. Eh bien ! c’est ce mal réel, contagieux, que les gouvernemens bien inspirés peuvent réparer encore en voyant les dangers qu’ils se créent à eux-mêmes par une politique d’aventure, en mettant leur sagesse à limiter les conflits ou à détourner de plus vastes conflagrations, en conformant enfia leur conduite aux protestations pacifiques qu’ils ne cessent de renouveler.

Est-ce donc si difficile pour des puissances sérieuses de résister à des entraînemens, d’éviter ce qui les divise, de chercher d’un commun accord les élémens d’une solution propre à rassurer le monde ? Il n’est point de question, si compliquée, si épineuse qu’elle soit, qui puisse être au-dessus de la bonne volonté, des lumières et de la résolution de grands gouvernemens. La première condition pour eux est de savoir ce qu’ils veulent, de préciser leur action. Quand ils auront bien examiné, bien pesé toutes les considérations, ils s’apercevront qu’ils peuvent encore plus obtenir par la paix, par la diplomatie, que par la guerre, — que le meilleur moyen de résoudre une question si dangereusement complexe est de la circonscrire, de s’armer des traités et des droits d’intervention régulière qu’ils assurent. Ils reconnaîtront tout ce qu’il y a de compromettant dans une politique de mirages, de tentations et d’arrière-pensées menaçantes. Que peut vouloir particulièrement la Russie, qui a pris le principal rôle depuis quelques jours, dont les résolutions peuvent retenir ou précipiter les événemens ? Elle ne se propose certainement pas d’aller à Constantinople, elle n’en est point à soupçonner quelles batailles elle aurait à livrer, quelles complications elle soulèverait dès qu’elle se mettrait en chemin. Elle ne veut pas donner le signal du démembrement de la Turquie ; le prince Gortchakof désavouait cette pensée, il n’y a pas si longtemps encore, lorsqu’il écrivait à l’ambassadeur du tsar à Londres : « Nous ne croyons pas à la durée indéfinie de l’état de choses anormal que présente l’empire ottoman ; mais rien n’est encore préparé pour le remplacer, et sa chute subite risquerait d’ébranler l’Orient et l’Europe… » Que la politique russe veuille bien ardemment favoriser cette idée de l’indépendance slave dans la presqu’île des Balkans, de cette confédération slave dont on parle toujours, c’est assez douteux. Elle tiendrait encore moins à favoriser le démembrement de la Turquie au profit de la Grèce.

Le cabinet de Saint-Pétersbourg recule justement, sensément, devant ces excès ou ces fantaisies de politique. S’il ne veut que la réparation des violences commises ou tolérées, un système d’améliorations, des garanties nouvelles et plus efficaces, pourquoi se séparerait-il des autres puissances, qui veulent la même chose ? Par quel entraînement passerait-il de ses dernières démarches, qui n’ont pas dépassé la sphère diplomatique, à une rupture déclarée avec la Porte ? Où serait pour lui l’avantage de se jeter dans une aventure dont les résultats possibles seraient nécessairement disproportionnés avec le sang qui coulerait et les ruines qui se multiplieraient ? Les Russes n’en sont point à sentir le danger d’une action isolée, et les plus ingénieux se font illusion à eux-mêmes en répétant qu’on ne fait qu’exécuter le programme européen proposé par l’Angleterre, accepté par tout le monde. Le programme européen, la Russie n’a pas reçu la mission de l’exécuter, surtout par des moyens extrêmes, et ce serait une étrange manière d’interpréter ce programme que de s’en faire un titre pour aller en avant, de risquer la guerre pour le délai d’un armistice, pour cette « autonomie administrative » qui serait probablement fort exposée à disparaître le jour où un conflit éclaterait. Pourquoi, dit-on, la Russie n’occuperait-elle pas quelque province turque, la Bulgarie, par exemple, au nom de l’Europe, pour assurer le rétablissement de la paix et l’efficacité des réformes qu’on demande ? Rien ne s’opposerait à ce que l’Autriche, de son côté, occupât au même titre la Bosnie, l’Herzégovine. Ce serait la reproduction de ce qui s’est passé il y a quinze ans, de cette expédition de Syrie dont la France finissait par être seule chargée. C’est encore une méprise. L’intervention en Syrie se réalisait par la décision d’une conférence européenne, avec le concours ou l’assentiment de la Porte elle-même. Elle était exécutée par un petit corps d’occupation qui ne dépassait pas 6, 000 hommes ; elle était définie et limitée ; elle marchait escortée d’une commission composée de délégués des puissances et d’un délégué ottoman. La Russie accepterait-elle d’intervenir dans ces conditions ? Y a-t-il eu quelque conférence européenne appelée à décider et à régler une intervention de ce genre ? Le gouvernement turc consentirait-il à laisser une force étrangère entrer dans ses provinces ?

Aujourd’hui une occupation serait fatalement la guerre, ce serait la question d’Orient tout entière livrée au sort des armes. Que la Russie, qui a tant d’intérêts engagés, cherche un moyen de dégager honorablement sa politique, de donner une certaine satisfaction à l’esprit national qui la presse, qu’elle veuille imprimer en quelque sorte le sceau d’une victoire personnelle aux combinaisons qui seront adoptées, qu’elle tienne en un mot à faire quelque chose pour des populations qui ont peut-être compté sur elle, c’est une préoccupation qui n’a rien d’extraordinaire. Si naturelle qu’elle soit cependant, cette préoccupation ne peut conduire la Russie à des résolutions extrêmes, que l’Allemagne n’appuierait sans doute que dans une certaine mesure et temporairement, auxquelles ni l’Angleterre ni l’Autriche ne s’associeraient, et qui deviendraient le signal de la grande crise. Elle a déjà traversé bien des phases, cette terrible question qui depuis un an a mis toutes les politiques en campagne, à Londres comme à Saint-Pétersbourg, à Berlin comme à Vienne ou à Paris ; elle touche aujourd’hui de toute façon au point décisif où, si l’on veut détourner la crise, la diplomatie européenne est obligée de tenter un suprême et énergique effort pour remettre un peu d’ordre dans ses délibérations, pour reprendre la direction de ces malheureuses affaires orientales, pour opposer sa prévoyante et pacifique intervention à l’imprévu qui peat naître des dernières défaites de la Serbie comme des dernières résolutions qui peuvent être prises à Constantinople ou à Livadia.

C’est pour le moment l’intérêt de l’Angleterre, de l’Autriche aussi bien que de l’Allemagne et de l’Italie. C’est aussi assurément l’intérêt de notre pays. La France, dans tous les cas, est et sera avec ceux qui veulent la paix. C’est le rôle de sa situation, de sa fortune présente, et il paraît que ce rôle si simple, si naturel, prête à toute sorte d’interprétations. Il y a des capitales de l’Europe où l’on ne peut arriver à comprendre ce désintéressement pacifique, ce tranquille recueillement de notre pays, et où sur la foi de quelques polémiques plus ou moins vives, traduisant des opinions ou des préférences individuelles, on se plaît à multiplier les « conjectures et les soupçons. Les uns, sans songer aux événemens qui se sont passés et croyant en être au temps où nous étions toujours prêts à nous jeter dans toutes les mêlées, nous font presqu’un crime de notre tiédeur et veulent absolument nous classer parmi les slavophiles ou les turcophiles. Les autres cherchent des mystères dans une réserve qui ne serait qu’apparente et se figurent des impatiences secrètes qui ne demandent qu’à éclater. L’autre jour, comme si on avait voulu nous tenter, on ne pailait de rien moins que de nous proposer d’aller tenir garnison en Herzégovine, — sans doute pour mettre tout le monde d’accord. Les versions se succèdent. La France est réputée tour à tour ingrate envers la Russie, infidèle à l’Angleterre, inditïérente, sceptique, pleine de projets de vengeance ou impuissante. Ceux qui parlent ainsi sont dupes de leur imagination, ils ne connaissent pas notre pays. Si la Russie, à certains momens, a eu le bon esprit de conserver à l’Europe une paix qui nous était particulièrement utile, la France ne l’oublie pas, et elle n’éprouve aucune malveillance pour la politique russe. Elle oublie encore moins les liens de traditions, d’intérêts libéraux qui la rattachent à l’Angleterre. Elle est ralliée de tout le monde sans être engagée dans aucune combinaison, sans briguer impatiemment les alliances, sans vouloir devancer la marche des événemens.

La France fait, aujourd’hui ce que la Russie a fait, elle-même avec succès il y a vingt ans. Elle réserve sa prévoyance et ses efforts pour ses propres intérêts, et elle désire la paix parce que la paix est utile pour elle comme pour l’Europe toute entière ; mais ce serait une erreur de croire que cette politique d’impartialité, recueillie soit absolument le résultat de l’indifférence ou de l’impuissance. Lorsque des questions d’humanité, de civilisation s’élèvent, la France ne reste point insensible, et en travaiillant de son mieux au maintien, de la paix, elle ne sera pas moins favorable à tout ce qui pourra être tenté pour faire reculer la barbarie, pour améliorer régulièrement le sort des populations chrétiennes et slaves de l’Orient. Qu’on lui offre des moyens sérieux, pratiques, elle les sanctionnera et ne sera pas la dernière à en favoriser l’application. La France n’est pas plus impuissante qu’elle n’est indifférente. Ce n’est point sans doute que par une illusion nouvelle elle s’exagère les forces qu’elle a retrouvées et les progrès de sa reconstitution. Elle se sent du moins assez de ressources et d’énergie pour avoir le droit de compter dans les affaires européennes, pour que la politique mesurée qu’elle suit puisse être considérée comme un acte réfléchi, non comme la rançon d’une, faiblesse qui la laisserait sans défense. Il y a, il est vrai, des journaux qui mettent leur patriotisme à plaindre tout haut la France de n’être plus rien aujourd’hui en Europe, de n’avoir plus d’influence dans les conseils, parce qu’elle est sous la république. C’est le langage de l’esprit de parti poussé jusqu’à la diffamation envers le pays. Au fond, sous cette république, pourvu qu’elle reste ce qu’elle doit être, la France est assez forte pour avoir une opinion s’il le fallait, pour porter son poids dans les alliances si l’occasion s’en présentait, et bien plus encore, pour se défendre si elle était gratuitement défiée, si elle était troublée dans l’œuvre de réorganisation intérieure qui reste sa première pensée.

La réponse la plus décisive que les partisans sincères de la république puissent opposer à ceux qui prétendent aujourd’hui que le régime nouveau déconsidère et affaiblit la France devant l’Europe, c’est une imperturbable sagesse. Ils ont au moment présent une occasion toute naturelle dans cette session supplémentaire qui vient de s’ouvrir et qui devrait avant tout être consacrée au budget. Dans les affaires extérieures, il est vraisemblable que les républicains de la chambre sauront avoir cette sagesse en évitant les discussions inutiles, en se bornant à provoquer quelque déclaration de M. le duc Decazes, qui de son côté n’aura pas de peine à rassurer le pays sur sa politique, à joindre ses protestations paciflques à toutes celles qui retentissent dans les parlemens européens. Que peut-on demander à M. le duc Decazes ? On n’a vraiment à lui demander que de la circonspection, une réserve ménageant toutes les relations utiles, et la première condition pour l’aider à remplir sa tâche, c’est de ne pas trop le provoquer à parler, de lui laisser la liberté du silence. Tous les partis sérieux qui ne mettent pas la politique dans des excentricités prétentieuses ou hargneuses, semblent comprendre la nécessité de ne toucher qu’avec prudence à ces redoutables questions extérieures. Dans les affaires intérieures, où l’on se croit plus libre de se passer toutes ses fantaisies, la difficulté sera peut-être un peu plus grave. Le mieux serait sans doute que la chambre des députés s’occupât exclusivement de la discussion du budget et même qu’elle se hâtât, ne fût-ce que pour laisser au sénat le temps et la liberté d’examiner sérieusement à son tour la loi des finances. On éviterait du moins ainsi pour le moment la politique, les conflits possibles entre la majorité du sénat et la majorité de la seconde chambre, entre ces majorités diverses et le gouvernement, toutes ces complications laborieuses d’une situation parlementaire qui n’est pas des plus simples. Ce serait désirable, ce n’est peut-être pas réalisable. Par la force des choses, on se retrouve toujours, même à propos du budget, en face de la politique, en présence de ce problème aussi grave que délicat du caractère que gardera la république nouvelle.

Une majorité, eh ! sans doute il y a une majorité pour la république dans la chambre des députés, ceux qui prétendent disposer des partis l’assurent ; il n’est pas moins vrai que cette majorité est plus bruyante que coordonnée, plus passionnée que sérieusement politique, et que tout dépend encore des conditions dans lesquelles elle finira par se former et se fixer. La question est toujours de savoir si les fractions modérées ou avisées l’emporteront définitivement, si elles parviendront à imprimer une direction, ou si elles se croiront à chaque instant obligées, pour maintenir une homogénéité d’apparence, de faire quelque concession aux républicains extrêmes. Tant que cette question ne sera pas résolue, on aura moins une majorité de gouvernement sous la république qu’un assemblage d’élémens incohérens maintenus avec peine dans une discipline laborieuse. Au fond c’est tout l’intérêt du discours que M. Gambetta vient de prononcer à Belleville. M. Gambetta, nous n’en disconvenons pas, est un esprit ouvert qui comprend que la république ne peut vivre qu’en offrant toute garantie au pays dans ses affaires, dans ses intérêts, dans sa sécurité. Lui-même il s’essaie volontiers à ce rôle d’homme d’affaires, et comme président de la commission du budget il a entrepris de réduire à des termes pratiques un système d’impôt sur le revenu ; il a fait un rapport qui n’a eu qu’un malheur, celui d’être détruit de fond en comble avec un spirituel bon sens par M. le ministre des finances. A Belleville, dans sa dernière apparition comme orateur populaire, M. Gambetta a montré certainement une raison courageuse, en s’élevant contre les moyens violens, contre les déclamations et les banalités révolutionnaires, en avouant tout haut une politique de modération et de transaction. Moyennant quelques formes et quelques tours de langage, il n’a pas craint d’appeler la commune une « insurrection criminelle, » et en définitive il s’est prononcé contre Tamnistie. Rien de mieux à coup sur ; mais voilà qu’aussitôt M. Gambetta s’est cru obligé de payer cet acte de courage d’une concession nouvelle. Il s’est hâté de prendre sous sa protection une proposition qui va être discutée par la chambre dans quelques jours, qui a pour objet de mettre fin à toute poursuite au sujet de faits relatifs à la commune ou même de changer les juridictions. Les chambres et le gouvernement en décideront ce qu’ils voudront ; qu’on nous permette de le dire, cette proposition soulève plus de questions délicates que l’amnistie elle-même. Sur quoi se fonde cette distinction entre ceux qui ont été poursuivis et ceux qui ont échappé à la justice ? De quel droit suspendre les lois de la prescription au sujet de certains faits parce que ces faits se rattachent à la commune ? Pourquoi des changemens de juridiction qui sont une sorte de disjonction après coup ? Ce n’est rien ou c’est une dernière satisfaction donnée aux partisans de la commune, et c’est ainsi que M. Gambetta détruit d’un seul coup l’effet de l’acte courageux qu’il paraissait accomplir.

Le mauvais génie des divisions intestines et des conspirations est-il donc la fatalité de certaines contrées ? Est-il donc si difficile de laisser respirer un pays qui, après des agitations prolongées, a la chance d’avoir retrouvé le repos dans un régime de légalité réparatrice ? L’Espagne a eu cette bonne fortune par la restauration de la monarchie constitutionnelle. Elle n’a point eu à s’imposer par la force, cette monarchie représentée par un jeune prince bien intentionné, elle n’a point eu de résistances intérieures à vaincre, elle s’est rétablie un jour tout naturellement, sans lutte, sans violence, elle n’a eu en quelque sorte qu’à reparaître pour être acceptée. La monarchie nouvelle à son avènement ne s’est point certes trouvée dans des conditions faciles. Elle a eu pour première mission d’en finir avec l’insurrection carliste qui avait eu le temps de s’organiser, de faire des provinces du nord une vaste et redoutable forteresse. Après la guerre carliste, elle a aujourd’hui encore à poursuivre un dernier effort contre l’insurrection de Cuba dont elle est obligée d’avoir raison. Et au milieu de tout cela a-t-elle profité d’un moment de surprise, de la lassitude du pays pour inaugurer un de ces règnes de réaction qui succèdent trop souvent aux périodes d’excès révolutionnaires ? Bien au contraire : le jeune roi Alphonse XII et son premier conseiller, son habile président du conseil, M. Canovas del Castillo, n’ont eu d’autre préoccupation que de se défendre des pressions et des entraînemens réactionnaires, d’aider à la conciliation des partis, de faire revivre des institutions libérales. Pendant ces deux années, le cabinet d « Madrid n’a été occupé qu’à pacifier ; il a fait des élections, il a réuni des chambres et il va les réunir encore prochainement ; il a obtenu le vote d’une constitution qui, sans désarmer le gouvernement, sans livrer l’Espagne aux propagandes agitatrices, offre toute garantie aux opinions sincères. C’est assurément l’œuvre politique la plus honorable, la plus judicieuse, poursuivie avec autant de maturité que d’intelligence au milieu d’un pays bouleversé. Est-ce que ce serait déjà trop, pour les partis extrêmes, de ces deux années de repos dont vient de jouir l’Espagne ? On le dirait, puisque voilà encore des complots qui heureusement ne répondent à aucun sentiment public, qui ne semblent imaginés que pour entretenir une certaine agitation au-delà des Pyrénées, pour interrompre la prescription au profit des révolutionnaires en disponibilité.

On aurait pu s’en douter lorsqu’il y a quelques semaines a paru un manifeste diffus qui avait la prétention d’être l’évangile de la prochaine révolution au-delà des Pyrénées. Un ancien ministre radical, M. Ruiz Zorrilla, et M. Nicolas Salmeron, qui a passé au pouvoir sous la république, avaient mis leur génie en commun pour produire ce morceau de logomachie démagogique, pour tracer le programme d’un nouveau bouleversement de l’Espagne au nom de ce qu’ils appelaient « le parti républicain réformiste. » Il y avait jusqu’ici le parti républicain fédéraliste, le parti républicain unitaire, le parti républicain libéral, voilà maintenant le « parti républicain réformiste » qui apparaît à l’horizon. M. Ruiz Zorrilla et M. Salmeron se proposaient en effet de tout réformer, la constitution, les lois civiles, les lois économiques, l’armée, l’administration, la justice, les finances, etc., « et comme l’heure des grands événemens s’approche, disaient-ils, il serait insensé qu’ils nous trouvassent, sinon au dépourvu, tout au moins sans organisation. »

Il paraît que ce n’était pas seulement un mot. M. Ruiz Zorrilla aurait voulu passer à l’exécution : il avait désigné des fonctionnaires, des généraux au nom de la nouvelle dictature démocratique, et l’heure où devaient éclater les a grands événemens » aurait même été indiquée. Par malheur pour M. Zorrilla, le gouvernement, lui aussi, n’a pas été pris « au dépourvu ; » il a mis la main sur « l’organisation, » il a fait arrêter un certain nombre de personnes, quelques généraux improvisés sous la république, laissés depuis en disponibilité, et la conspiration s’est évanouie ! A-t-elle été réellement un danger ? Il faut convenir que c’était une idée étrange. Les conspirateurs proposaient tout simplement à l’Espagne, à peine reposée, de revenir à un régime qui lui a procuré les insurrections communalistes, les incendies d’Alcoy et de Carthagène, l’insurrection carliste, la dévastation et la ruine. De plus ces chefs de révolution auraient été singulièrement choisis s’ils n’avaient eu le soin de se choisir eux-mêmes. M. Raiz Zorrilla a été le chef du dernier cabinet du roi Amédée, et il s’est montré un politique si habile que, sans être encore républicain à cette époque, il a perdu cette monarchie dont il était chargé de conduire les affaires. M. Salmeron est un de ceux qui ont contribué à mettre la république à mal. Et quel moment choisissait-on pour lever le drapeau de la « république réformiste ? » Le moment où l’Espagne est obligée d’envoyer une partie de son armée pour avoir raison de l’insurrection de Cuba, pour reconquérir sa plus belle possession. M. Emilio Castelar, qui est un républicain d’un esprit élevé et généreux, n’a pas craint de protester contre ces manifestes et ces sinistres projets, par patriotisme a utant que par antipathie contre les recours à la force, contre tes appels à l’insurreetion.

Des tentatives de ce genre, quoique promptement et sans doute facilement déjouées, sont faites pour décider tous les groupes constitutionnels à suspendre leurs querelles, plus subtiles ou plus personnelles que sérieuses, à se rallier autour d’un gouvernement qui, après tout, a rendu à l’Espagne les premières garanties d’un régime libre. Aujourd’hui, il y a une constitution, il y a un parlement qui va bientôt se réunir de nouveau. Le chef du cabinet de Madrid a une majorité évidente dans les chambres. Plus cette, majorité, avec toutes ses nuances, se montrera résolue à ne pas laisser mettre en doute la nouvelle légalité constitutionnelle, plus le président du conseil, qui a créé cette situation par sa persévérante habileté, aura de force pour maintenir l’ascendant de la polilique libérale en même temps que conservatrice à laquelle il s’est dévoué jusqu’ici. C’est l’originalité de cette restauration monarchique au-delà des Pyrénées, de cette œuvre de prudente transaction que M. Canovas del Castillo poursuit à travers toutes les difficultés, qu’il a quelquefois à défendre contre des excès opposés, contre la réaction et contre la révolution. On vient de le voir récemment encore à l’occasion de cet incident de Rome, de ces pèlerinages espagnols qui ont coïncidé avec les menaces de conspiration révolutionnaire. Quelques pèlerins espagnols, et ! M. l’archevêque de Grenade en tête, en se rendant auprès du pape, ont cru pouvoir manquer d’égards envers M. le comte Goello, représentant de l’Espagne auprès du roi Victor-Emmanuel. M. le comte Goello a signalé cette conduite à Madrid, et le cabinet de Madrid, tout catholique qu’il soit, n’a point hésité à signifier à M. l’archevêque de Grenade qu’avant de rentrer en Espagne il avait à remplir ses devoirs auprès du représentant du roi à Rome. Il a fait ce que d’autres puissances, moins exigeantes avec leurs évêques, ne font même pas. Le gouvernement espagnol suit ainsi invariablement son chemin ; c’est la force de sa politique, fondée à la fois sur la garantie des intérêts conservateurs et sur un sentiment libéral.

ch. de mazade.