Chronique de la quinzaine - 31 octobre 1917

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Chronique n° 2053
31 octobre 1917


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




Depuis longtemps, on annonçait de grands préparatifs allemands dans la Baltique; depuis quelque temps, il n’y avait plus de doute que sur le point où porterait l’attaque; attaque navale, ou double attaque combinée par terre et par mer. L’imminence de ce péril était la première des raisons invoquées dans l’appel, plus patriotique que séditieux, du général Korniloff. L’occupation de Riga, la possession du bassin inférieur de la Dvina, rendaient l’expédition plus facile ou possible; aussi bien l’Empire « invincible, » dont « l’avenir est sur l’eau, » mais le présent dessous, avait-il là, avec un échec à réparer, sa façade d’orgueil à recrépir. Et puis, ce que nous ne savions pas, ce que le monde étonné a appris par l’étrange confession publique de l’amiral von Cappelle, il y avait les équipages mutinés d’une flotte qui se rouillait dans l’inaction à reprendre en main et à guérir d’une indiscipline à laquelle aucune force, même allemande, ne survit ni ne résiste. Une opération de grand style était donc certaine, mais où ? Serait-ce en Courlande, sur les bords du golfe de Riga, sur les côtes de Livonie ? Ne serait-ce pas en Finlande, où l’Allemagne ne voudrait pas perdre les fruits de la plus savante des préparations, telles qu’elle met tous ses moyens à les faire, et telles que par avance elles lui livrent, pense-t-elle, le pays miné et le peuple corrompu ? En Finlande, elle travaillait sur un vieux fonds de séparatisme et d’antipathie qui lui assurait le plein de ses chances, et, pour la dernière secousse à donner, elle savait, les ayant elle-même formés, qu’elle trouverait des « cadres » dressés à la prussienne. Enfin, de Helsingfors, avec de bons yeux et de longs bras, peut-être se flattait-elle de découvrir et d’atteindre Pétrograd.

Nous sommes maintenant fixés, au moins sur le point de départ. Une escadre impériale, que des informations autorisées se plaisent à peindre « colossale, » — dix dreadnoughts, dix croiseurs, un essaim de torpilleurs, plus de cinquante, — a jeté des troupes dans les îles d’Ösel et de Dagö, qui ferment du côté du Nord le golfe de Riga, en achevant d’un coup précipité la conquête, ainsi que celle de l’île jumelle de Moon, l’élargissant ensuite et en quelque sorte l’éclairant par la prise de deux autres petites îles, deux îlots, deux écueils à bâtir des phares, Abro, toute proche, Rounö, au milieu du golfe.

Voilà, pour le moment, ce que les Allemands ont fait ; mais ce n’est pas le plus important ; le plus important est ce qu’ils vont faire. Pour le moment, ils viennent d’acquérir une base dans le golfe de Riga ; à quelle fin, et vers quel objectif ? Un coup d’œil promené sur la carte fait immédiatement apparaître, sur les rivages de l’Esthonie, par-delà l’île Worms, qui flanque Dagö à l’Est, Hapsal, et, en remontant, Port-Baltique, puis Revel, trois têtes de lignes, et puis, au fond, mais tout là-bas, à trois cents kilomètres, Pétrograd. Entre les deux, entre la base et l’objectif, si décidément Hindenburg, obstiné dans son unique idée, n’a jamais détaché son regard de Pétrograd, de multiples et sérieux obstacles, la nature, le sol, le climat, la saison. Difficultés connues, auxquelles s’adjoignent deux inconnues : la capacité actuelle d’effort des Allemands, à court, sinon à bout d’effectifs, mais c’est la moindre; et, — c’est la principale, — la capacité de défense de la Russie dissoute par l’anarchie, liquéfiée par la trahison.

Divers indices permettent de supposer que l’armée et la marine russes commencent, — il en est temps, — à sentir l’effroyable, et, sans elles, l’irrémédiable danger; qu’elles n’abandonneront pas la patrie à l’heure suprême, à la dernière minute où, par elles, elle puisse être sauvée ou perdue. Les garnisons de l’île d’Ösel paraissent s’être battues courageusement, et, dans le Soëla-Sund, entre Ösel et Dagö, les navires russes, quoique inférieurs en nombre et en puissance à l’escadre allemande, lui auraient barré la route, infligé des pertes sensibles, l’auraient obligée à se retirer. Kerensky, — que pouvait-il faire ? — a adressé un appel à la flotte. Cri émouvant, que renforce l’adjuration du Bureau des Soviets lui-même. Et sans doute on a tort de demander ce que le gouvernement pourrait faire : il devrait commander, mais qu’est-ce que le commandement sans l’obéissance ? Les mœurs révolutionnaires, en général, ne s’y prêtent pas, et le tempérament russe, ployé séculairement par le despotisme à la servitude, se dérobe à l’un et à l’autre, aussi incapable de commander que d’obéir dans la liberté. Tout le monde en Russie voit l’anarchie, et tout le monde, à peu près, la déplore, mais absolument tout le monde l’augmente. L’autre jour, le ministre de l’Intérieur, M. Nikitine, voulut s’opposer à ses ravages ; que fit-il ? Il décida de créer des « comités contre l’anarchie. » Ce qui est proprement verser des gouttes d’eau dans le fleuve. Comme si tous ces comités ne devaient pas être de nouveaux facteurs d’anarchie, et comme si, contre l’anarchie, il pouvait y avoir un autre « comité » que le gouvernement! Mais il faut un gouvernement. S’il y avait à Pétrograd un gouvernement, s’il y avait même quelque part en Russie un pouvoir local intact et sain, les généraux Denikine, EIsner et Markoff, qu’on envoie rejoindre Korniloff sous le ciel inclément de la péninsule de Kola, n’auraient pas été livrés sans protection aux exigences injurieuses des soldats, dont beaucoup, probablement, ne leur reprochent, dans le « secret » de leur cœur, que d’avoir voulu les contraindre à marcher.

Néanmoins, une partie de la flotte de la Baltique a entendu l’appel de Kerensky. Les quatre gros dreadnoughts, qui s’étaient enfermés, pour des fins ultra-révolutionnaires, dans la rade de Cronstadt, n’en sont pas sortis. Mais des vaisseaux, malheureusement plus anciens et plus faibles, les mêmes peut-être qui avaient essayé d’interdire à l’ennemi le détroit de Soëla, ont engagé, à l’entrée du golfe de Riga, une vraie bataille navale qui ne s’est terminée que dans le Moon-Sund, et où les Allemands ont payé cher leur avantage. Devant des mastodontes du type Kaiser et Kœnig, ils ne pouvaient guère que se faire écraser ; mais ils l’ont risqué, et c’est l’essentiel. L’essentiel est de restaurer, dans l’armée et la marine russes, l’esprit de devoir et de sacrifice. La Russie commencera à être moins battue, dès qu’elle aura recommencé à se battre. Et, quelque menace qui soit dirigée, de Riga, d’Ösel ou d’ailleurs, contre Revel ou même contre Pétrograd, dès qu’elle se battra comme elle sait, peut et doit se battre, rien ne sera irréparable.

D’autant plus que tout ne se passe pas sur le front oriental. Les communiqués de Ludendorff emploient quelquefois, comme formule de magnificence, cette expression : « De la Baltique à la Mer Noire. » Mais ils sont encore bien modestes. Il faudrait dire : « De la mer du Nord au golfe Persique. » A l’un des bouts de cette immense ligne, il y a les Flandres, Ypres, Langemarck, Poelcappelle ; et il y a la Mésopotamie, Bagdad, Ramadié, à l’autre bout. A l’un des bouts, les Anglais tiennent la route par où Falkenhayn devait venir avec les Turcs d’Enver-pacha ; à l’autre bout, les armées britanniques des généraux Gough et Plumer, l’armée française du général Anthoine, quand elles auront gravi les dernières crêtes de Passchendaele et détruit les nids de mitrailleuses dont se hérisse la forêt d’Houthulst, commanderont les trois routes de Staden, de Roulers et de Menin, par où les Allemands s’en iront. Il se pourrait alors que, sans que la côte eût été bombardée, ils fussent décrochés de la côte. Et qui sait si cette perspective ne contribue pas à les rendre plus raisonnables sur le chapitre de la Belgique ? Plus raisonnables, exception faite naturellement pour les fous du pangermanisme : encore ces fous-là ne sont-ils pas peut-être aussi incurables qu’ils affectent de l’être, et peut-être y a-t-il dans leur cas une part de simulation. Vont-ils entendre la fanfare, de joyeux augure pour nous, qui s’élève des bords de l’Aisne, au Sud-Ouest de Soissons, par-dessus les 70 canons enlevés et les 8 000 prisonniers faits aux « meilleures troupes de l’Allemagne, » derrière leurs zeppelins abattus ?

La précédente quinzaine avait été pour la diplomatie allemande la quinzaine belge ; celle-ci appartient à l’Alsace-Lorraine. La Wilheimstrasse, comme les Muses, aime les jeux alternés. Mais sa manière n’est pas de glisser, elle appuie, et sa manœuvre, peu à peu, se dessine et se précise, jusqu’à en découper les gestes en ombres chinoises sur la toile tissée du fil blanc de ses malices. Le prologue de la comédie, ou du moins de cette comédie, de celle qu’on nous donne en ce moment, et qui n’est pas la première, a été récité, non pas à Berlin par le Chancelier, son secrétaire ou ses sous-secrétaires d’État, mais à Vienne par le ministre austro-hongrois des Affaires étrangères, le comte Czernin, au lendemain de l’envoi des réponses à la Note pontificale. « La paix tout de suite, ou la guerre à outrance ! » disait, en somme, le comte Czernin. « La paix, » feignait de dire, depuis sa résolution du 9 juillet, la majorité du Reichstag allemand. Et ce n’étaient que murmures endormeurs, paroles douces, comme chantées, bouche close, à un enfant qu’on berce. La voix allait décroissant, à mesure que la fatigue gagnait. D’abord l’Allemagne, en décembre 1916, promettait seulement de n’être point intraitable; puis l’Autriche, sous les auspices du nouveau règne, cherchait des accommodemens ; puis l’Allemagne, à son tour, descendant des généralités à la géographie, se montrait avec ostentation arrangeante, ou prête à l’être, ou inclinée à le devenir, tantôt sur un point, tantôt sur un autre, qui changeaient, n’étaient jamais les mêmes, et s’effaçaient, si l’on essayait de les marquer. Elles espéraient que la monotonie du refrain produirait à la longue des effets d’assoupissement. Mais, de temps en temps, quelqu’un faisait du bruit, remuait les meubles, claquait les portes dans la chambre à côté ; et l’Entente était sur ses gardes. Aux avances du comte Czernin, M. Winston Churchill répliquait : « Ce n’est pas l’heure de parler de paix. » Il avertissait les Alliés : « On ne se doute pas combien on a été près de la victoire, avant qu’elle soit un fait acquis. » Pourtant voilà des heures, des jours, des semaines et des mois que l’Allemagne et l’Autriche nous parlent de la paix ; et, à force de nous en parler, il s’en est fallu de peu qu’elles nous en fissent parler.

Le procédé a été le même pour l’Alsace-Lorraine que pour la Belgique. L’Allemagne, on l’a dit vingt fois, mais l’on est et l’on sera obligé de le redire sans cesse, porte en soi une puissance de répétition, d’auto-imitation indéfinie. Rien ne l’éclaire, ou rien ne la lasse. Elle monte laborieusement un coup, l’exécute, le manque, et le recommence. Quand elle croit avoir forgé et tenir un levier à ébranler le monde, à peine, si elle voit que le monde ne bouge pas, daigne-t-elle changer le point d’application. Alors elle le tâte, pour ainsi dire, elle promène ses prises à la surface, cherchant l’endroit où l’écorce est le plus faible et pourrait craquer. C’est de la sorte qu’elle a mené son coup de la paix séparée ou de la paix tout court. Paix séparée, dans la pensée allemande, avait un premier sens, qui était : paix de séparation et de brouille entre les nations de l’Entente, suivant la tactique frédéricienne. L’Allemagne, après les événemens de mars, et devant les ravages de son infiltration, s’est imaginé qu’elle allait détacher du bloc occidental la Russie révolutionnaire; n’y ayant pas réussi, elle s’est retournée et s’est efforcée de détacher de la Russie révolutionnaire le bloc occidental. Elle a peint successivement les Alliés comme enclins à faire leur paix avec les Empires du Centre au détriment et sur le dos de la Russie, ensuite la Russie résolue à faire sa paix par l’abandon des Alliés. Le bloc a résisté, malgré toutes les fissures et tout le travail moléculaire qui, au dedans, le secouait. Les deux moitiés, l’Est et l’Ouest, en sont restées jointes. Faute de mieux, l’Allemagne s’est attachée à effriter, à ronger chacune d’elles. A l’Ouest, lorsqu’elle nous a eu ressassé pendant plus de deux ans que nous nous battions pour l’Angleterre qui, elle, ne se battait que pour la Belgique, qui peut-être même ne rêvait que de s’installer souverainement à Calais ou à Boulogne, elle a fait dire à l’Angleterre que, sur la Belgique, il y aurait moyen de s’entendre. Toute la presse d’outre-Rhin s’est remplie comme par enchantement de dissertations, de discussions, de projets concernant la Belgique ; on les a un instant rehaussés et dorés d’une couleur diplomatique ; et puis, soudain, le château de cartes s’est écroulé, on a démenti.

L’Alsace-Lorraine a pris, dans la machination renversée, la place de la Belgique. L’Allemagne s’est mise en tête d’insinuer à l’Angleterre et, par-delà l’Océan, aux États-Unis qu’ils se battaient uniquement pour la querelle française qui se réduisait toute à la revendication de l’Alsace-Lorraine, tandis que la presse allemande se remplissait de projets, de discussions, de dissertations, cette fois sur le sort de la « terre d’Empire. » Des conciliabules avaient bleu à Berlin entre confédérés. La Bavière voulait qu’on la coupât en deux, que la Prusse prît la Lorraine, et qu’à elle-même on donnât l’Alsace. D’autres voulaient qu’on en fît un seul État, un royaume à qui, chez des princes aussi prolifiques, il serait facile de trouver un roi. A nous, cependant, de loin, avec des détours, on versait dans l’oreille que, s’il nous plaisait de « causer de la paix, » on consentirait sans doute à « causer » aussi de l’Alsace-Lorraine. Indirectement, très indirectement, par toute espèce d’intermédiaires, de pays amis, en pays neutre, l’avertissement gracieux se multipliait. La docile Autriche, comme toujours, doublait le rôle, faisait l’écho.

M. Ribot l’a révélé publiquement, à la Chambre, dans sa réponse à l’interpellation de M. Georges Leygues sur « le personnel et l’action diplomatiques. » « Hier, a dit M. Ribot, c’était l’Autriche qui se déclarait disposée à faire la paix et à satisfaire nos désirs, mais qui laissait volontairement de côté l’Italie, sachant que si nous écoutions ses paroles fallacieuses, l’Italie, demain, reprenait sa liberté et devenait l’adversaire de la France qui l’aurait oubliée et trahie... Hier encore, c’était l’Allemagne qui faisait murmurer que, si le gouvernement français voulait engager une conversation directe ou indirecte, nous pourrions espérer qu’on nous restituerait l’Alsace-Lorraine. Le piège était trop grossier pour qu’on s’y laissât prendre. L’Allemagne, restée seule, a alors jeté le masque et fait cette déclaration retentissante de M. de Kühlmann : Des concessions sur l’Alsace-Lorraine ? Jamais ! » A ce passage : « Si le gouvernement français voulait engager une négociation, nous pourrions espérer qu’on nous restituerait l’Alsace-Lorraine, » le Journal officiel note : (exclamations). La Chambre des députés s’est récriée de stupéfaction. L’intrigue n’est pourtant pas nouvelle ; depuis que cette trame s’étire, elle devrait être usée jusqu’à la corde. En février 1915, avant que l’Italie fût entrée en guerre, et tandis qu’il lui promettait, aux dépens de l’Autriche, un parecchio de l’odeur duquel il se piquait de l’amener à se satisfaire, le prince de Bülow tenait des propos analogues ; il n’en demandait pas le secret ; au contraire, et ils furent rapportés devant témoins. Après un grand éloge des vertus déployées par nos soldats dans cette tragique épreuve, et l’assurance qu’il regarderait comme le couronnement de sa carrière de pouvoir dissiper toute haine, toute rancune entre son pays et le nôtre, il ajoutait que l’Allemagne, au besoin, payerait ce bienfait de la restitution de l’Alsace-Lorraine. Et comme son interlocuteur, syncopé, — on l’eût été à moins ! — n’avait pu s’empêcher de faire observer : « Altesse, vous n’auriez pas dit cela au mois de septembre ! — Mais si, aurait vivement riposté M. de Bülow, mais si, dès le mois de septembre ! » M. von dem Bussche, qui n’en est pas à une dénégation près, pourra, encore ici, démentir autant qu’il lui conviendra : ce sont des choses qu’il n’a pas sues, trop occupé qu’il était, en ce moment-là, à enterrer des caisses de bacilles dans le jardin de sa légation de Bucarest.

Entre ces premières ouvertures, ou plutôt, pour employer l’expression même de M. Ribot, ces premiers murmures et les plus récens, se sont sûrement intercalées cinquante tentatives du même genre. Personne n’a songé à les prendre au sérieux. « Nous aurons la victoire, et nous aurons l’Alsace-Lorraine, » a affirmé avec force M. Ribot. Spontanément, immédiatement, M. Asquith, M. Lloyd George, le lord Chancelier en Angleterre, le ministre italien Comandini, le président Wilson et le gouvernement des Etats-Unis, ont répété et renouvelé le serment. Tous s’accordent à mettre en lumière la valeur de symbole qu’a prise la restitution à la France de l’Alsace-Lorraine, dans cette guerre qui a été entreprise pour la défense et, se poursuit pour la réparation du droit. Oui, pour tous les Alliés, l’Alsace-Lorraine française est devenue le symbole de la victoire de l’Entente, à ce point que ce sont comme les deux termes d’une équation fondamentale, dont le second est la traduction, la transcription, la consécration visible et tangible du premier. Mais, parallèlement, et par-là même, par le contre-coup nécessaire de ces affirmations solennelles, pour l’Allemagne aussi, l’Alsace-Lorraine a pris la valeur d’un symbole. Lâcher la terre d’Empire, ce sera pour l’Empire avouer sa défaite. Il ne la lâchera donc que la main, le poignet, le bras et les reins brisés. Dire, par conséquent : « Nous aurons la victoire, et nous aurons l’Alsace-Lorraine, » c’est dire bien, mais ce n’est pas assez dire. Nous n’aurons l’Alsace-Lorraine que par la victoire. Victoire, au demeurant, qui peut n’être pas exclusivement militaire, pas exclusivement la victoire des armes, qui, au dernier quart d’heure de la lutte gigantesque, de la bataille universelle où les peuples sont engagés contre les peuples, sera la victoire des races, des nations, des institutions, des gouvernemens, et, pour tout résumer d’un mot : la victoire des âmes. Nous l’aurons, mais plus sûrement, et plus tôt, et plus facilement, si nous y pensons toujours et si d’autre chose nous ne parlons jamais. Changeons le refrain de la chanson, réveillons ceux qui nous endorment, sortons de l’ombre du mancenillier.

Chez nous, la race est bonne, la nation est saine, les institutions tiennent et se tiennent tant bien que mal, nous sommes couverts par toute notre histoire comme par un bouclier ; le point névralgique, il y a longtemps qu’on le signale ici, c’est le gouvernement. Mais le mal n’est pas seulement un mal français, et même n’est pas seulement un mal commun aux pays de l’Entente, qui seraient en état d’infériorité par rapport à la fameuse organisation allemande. La coalition de l’Europe centrale en souffre tout autant que nous. L’énormité de la tâche que les gouvernemens ont eu à remplir, dans l’un et l’autre camp des Puissances belligérantes, a partout mis à l’épreuve le matériel et partout usé le personnel de gouvernement. En rien, peut-être, l’usure produite par une longue guerre n’est plus marquée. L’Autriche-Hongrie, où ces sortes de crises sont chroniques, paraît pour l’instant apaisée ou assoupie dans la somnolence troublée de cauchemars du second ministère Seidler et du ministère Wekerlé. La Bulgarie et la Turquie ne vivent pas politiquement; c’est l’Allemagne qui vit pour elles. L’Empire allemand, chef du chœur, suprême seigneur de la guerre, est lui-même en proie aux discordes, et languit de la défaillance de l’autorité, de la carence du gouvernement. Guillaume II, à son retour de Sofia, où le tsar Ferdinand (puisqu’à présent il n’y a plus de tsar que le bulgare), quoiqu’il lui ait épargné les barbarismes de son latin, lui en a dit quand même de fortes, qui montrent à nu les convoitises de ce que le Cobourg appelle son peuple, Guillaume II va avoir à résoudre une difficulté qui n’est pas mince, et qui pourra être double. On a annoncé que le ministre de la Marine, l’amiral von Cappelle, emporté par les révélations singulières sur les mutineries de la flotte allemande, dans lesquelles on lui avait fait envelopper plus ou moins artificieusement une attaque contre les tendances de certains partis du Reichstag, a dû donner sa démission. On a ajouté que cette démission ne serait pas la seule, qu’elle en entraînerait une autre, par quoi, une troisième fois depuis 1914, s’ouvrirait en Allemagne une vacance de la Chancellerie. Ce sont des signes certains qui dénoncent hautement le malaise. Encore ne veut-on relever par prudence que ce qui se voit; mais il y a bien pis, on le sent. Tout n’est pas fureur de théâtre dans les querelles du parti de la « Patrie allemande » et de la majorité du Reichstag; les lignes du vieil Hindenburg ne sont pas toutes en territoire étranger; tous les communiqués de Ludendorff ne sont pas pour le dehors, ni toutes les torpilles de M. de Tirpitz pour les bâtimens de commerce ennemis et neutres. L’Allemagne politique vacille, plus encore que l’Allemagne militaire.

Mais, il faut franchement le reconnaître : politiquement, c’est-à-dire dans les conditions de la vie politique intérieure de chacun des États qui la composent, l’Entente n’est guère mieux partagée. L’Angleterre a eu ses secousses. L’Italie est au bord de la crise. Les symptômes, depuis cet été, en étaient de plus en plus abondans et de plus en plus aigus. On avait eu, le 12 août, la circulaire adressée aux maires socialistes, par M. Costantino Lazzari, secrétaire du parti, ce Lazzari que quelqu’un a plaisamment baptisé, à cette occasion : Il Segretario non fiorentino, et qui, pour le rappeler en passant, aurait assisté à l’une des réunions de notre parti socialiste, à nous, lors des palabres tenues quand fut défait le cabinet Ribot. Ladite circulaire contenait, entre autres beautés, cette phrase monumentale : « Tu connais, écrivait à chacun des « chers camarades maires, » avec le tutoiement civique, le citoyen Costantino Lazzari, tu connais la résolution exprimée à la Chambre par les camarades députés contre un troisième hiver de guerre. Un parti comme le nôtre doit, avec honneur et fermeté, maintenir foi à la parole donnée. Les communes sont, sans conteste, un moyen politique très puissant par l’influence directe qu’elles ont sur les populations; eh ! bien, celles qui ont été conquises par nous doivent toutes servir, dans un acte concordant et solidaire de protestation et de résistance, à faire triompher notre thèse; avant l’hiver, la paix. » Le 25 septembre, M. Lazzari réitérait sa démarche, qui n’avait pas donné tout l’effet attendu, et, le 26, la direction du parti socialiste, que harcelaient, de Rome, de Milan et de Parme, les manifestations hostiles de l’opinion, déchaînée par la publication du document, en prenait avec lui la responsabilité. A Turin se produisait, à propos ou sous prétexte d’un manque de vivres, une échauffourée qui touchait à l’émeute.

Ces agitations se répercutaient vivement sur le milieu parlementaire. Et, tandis que, d’un côté, du côté des « interventistes, » on blâmait la mollesse du ministre de l’Intérieur, M. Orlando, de l’autre, les « neutralistes impénitens, » les « faiseurs de combinaisons, » les a fatigués, » marchaient à leur pas, qui est plus discret et plus lent, derrière les socialistes. Ils formaient le groupe dit des 45, bien qu’il n’eût d’abord, par le retrait de la signature de M. Sandrini, que 44 membres, puis 47 par trois nouvelles recrues, et qu’enfin il se vantât de dépasser la soixantaine. Groupe mixte, ondoyant et divers, surnommé, du nom d’un de ses fondateurs, par un jeu de mots trop tentant : groupe Speranza; mais à base giolittienne, avec le propre gendre de M. Giolitti, M. Chiaraviglio. La rentrée se faisant dans ces dispositions, le ministère Boselline pouvait esquiver l’attaque. Une apostrophe de M. Bissolati au député Grosso-Campana, à tort ou à raison soupçonné d’avoir mis la main dans les troubles, la déclaration simple et nette que, le cas échéant, il l’aurait fait fusiller, déclaration reprise à son compte par M. Orlando, contre toutes les données de sa psychologie, mais aux applaudissemens des trois quarts de la Chambre, a condensé et précipité le débat. Deux grands discours, sur des sujets et des tons différens, mais d’une même inspiration et dans une même direction, ont été prononces, avec un succès inégal, par M. Canepa et M. Nitti. Quelle que soit la solution, il est clair que l’Italie ne veut avoir, ne peut avoir «t ne supportera qu’un gouvernement pour la guerre et non un gouvernement pour la paix, un gouvernement renforcé et guéri de sa fiacckezza, seul reproche qu’on ait pu faire à celui de l’excellent et éminent M. Boselli.

Étant entrée dans la guerre comme elle y est entrée, ayant rompu ses anciennes alliances pour se rejeter où l’appelaient impérieusement son passé, son avenir, ses traditions, son idéal, son génie, il est impossible à l’Italie, plus qu’à n’importe quelle Puissance, de sortir de la guerre autrement que par la victoire, car, autrement, c’est elle qui ferait la pire chute et connaîtrait le pire destin. Qui sera-ce ? M. Boselli survivant, M. Nitti, triomphateur d’hier, M. Orlando réhabilité ? Tant que M. Sonnino restera, ce sera M. Sonnino. On peut juger maintenant de la faute commise en ne soutenant pas suffisamment le ministère Salandra. La perpétuité de M. Sonnino à la Consulta en a atténué les conséquences. Pourvu qu’il y demeure, il est secondaire qu’il soit ou ne soit pas président du Conseil, et s’il ne l’est pas, peu importe qui le sera. Parmi les hommes politiques de son pays, M. Sonnino a toujours fait, et il ferait, parmi les hommes politiques de tout pays, une figure originale. Il n’a jamais désiré d’être à une place, n’a jamais accepté que d’être à sa place. Lui aux Affaires étrangères, pour l’Entente, le gouvernement italien, c’est lui.

En Russie, le cabinet de coalition, formé par M. Kerensky, — six socialistes, neuf bourgeois libéraux ou radicaux, deux militaires, — vient de se présenter devant le « Pré-Parlement, » ou « Conseil provisoire de la République russe. » Sur le titre légal de ce Pré-Parlement, ses droits, ses pouvoirs, sa composition même, il y aurait beaucoup à dire. Mais M. Kerensky tout le premier, et le Pré-Parlement avec lui, ne nourrissent là-dessus aucune illusion. Il s’agit simplement de gagner, comme on le pourra, les élections à la Constituante. Ce qu’il faut du moins indiquer, c’est que le gouvernement s’est trouvé sans délai en butte à l’obstruction aveugle et sourde, mais hurlante, des « maximalistes. » M, Trotsky est sorti, suivi de sa bande, avec des invectives et des défis. Notons, à ce propos, que M. Trotsky s’appelle, à l’état-civil, Bronstein, et qu’il est l’un des séides de Lénine, qui s’appelle Zederblum. A ce propos encore, exprimons le vœu, si les délégués régulièrement investis du gouvernement provisoire doivent être accompagnés, à la prochaine conférence interalliée, d’un « représentant des élémens démocratiques, » ce représentant vienne à visage découvert, sous le nom de son père, et non sous un pseudonyme; que Feldmann ne se travestisse pas en Tchernoff, Nahimkes en Stekloff, Apfelbaum en Zinovieff, Rosenfeld en Kameneff, Furstenberg en Ganetzky, etc. La moindre des précautions que les Alliés puissent prendre, avant d’étaler leurs secrets, est de savoir exactement à qui ils ont affaire.

En France, nous avons côtoyé la crise; mais nous l’avons évitée, ou elle paraît différée, — pour combien de jours ? Tout s’est borné au départ de M. Ribot, remplacé par M. Barthou, à qui son intelligence prompte et souple permettra d’abréger son apprentissage. La démission collective du ministère entre les mains du président du Conseil, dont la démission personnelle était refusée, n’a été, au résultat, qu’un simulacre. Pour faire tomber un seul portefeuille, on a fait semblant d’en rendre vingt-neuf. L’origine même de cet imbroglio médiocre doit demeurer mystérieuse. L’intérêt national ordonne de la taire. M. Ribot s’en va, salué par tous ceux qui ont pu mesurer ou peser ce qu’il avait apporté, dans le Conseil, de savoir et d’expérience et ce qu’il en emporte. Il se peut que, du fait de tel ou tel, une erreur ait été commise, mais on ne corrige pas une erreur en y ajoutant une faute. Quoi qu’il en soit, nous avons encore un ministère : nous voudrions être aussi sûrs d’avoir enfin un gouvernement. Les neutres ne sont pas plus tranquilles. Une crise se prépare en Espagne, il y en a un symptôme dans la retraite du maréchal Primo de Rivera. Peut-être, si elle n’avorte pas, son développement et sa conclusion nous réserveront-ils des surprises. La Suède, en attendant, a résolu la sienne d’une façon qui n’est point banale. Le professeur Eden, chargé de constituer un Cabinet, l’a composé de libéraux et de socialistes, mais là n’est pas la nouveauté. Ce qui est neuf, et ce qui est beau, c’est qu’il n’ait pas craint de mettre à la Marine un lieutenant de vaisseau, à l’Instruction publique un maître d’école, à l’Agriculture un agriculteur, à la Justice un avocat, à l’Intérieur un préfet, aux Affaires étrangères un membre de la Cour de La Haye., Le ministre de la Guerre, il est vrai, est un négociant ; mais, pour la Suède, au centre des hostilités, le commerce n’est-il pas une forme de la guerre ?

Le trait distinctif de tous ces embarras politiques ou parlementaires des Empires du Centre, des États de l’Entente et des pays neutres, c’est le rôle qu’y jouent, sur la scène ou dans la coulisse, les diverses fractions du parti socialiste. Il est sous notre crise à nous, dans la crise russe, dans la crise allemande, dans la crise espagnole, dans la crise suédoise. Il se manifeste, s’entretient, se grossit, par son action, sa propagande, ses congrès nationaux, Bordeaux, Würzbourg, ses conférences ou ses projets de conférences internationales, Berne, Stockholm; par son ubiquité, son indiscrétion, sa ténacité, son audace. Il pose pour aujourd’hui, et plus encore pour demain, le plus redoutable des problèmes. En vain cherche-t-on, en face de lui, des transitions, des transactions. On ne fait pas au socialisme sa part : dès qu’il pénètre dans le gouvernement, il l’a bientôt envahi tout entier.

CHARLES BENOIST.

Le Directeur-Gérant, RENE DOUMIC.