Chroniques (Buies)/Tome I/Une élection dans Québec-centre

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Typographie C Darveau (1p. 24-29).

ÉLECTION DE L’HON. HECTOR LANGEVIN, COMPAGNON DU BAIN, DANS QUÉBEC-CENTRE.


Vendredi, 9 juin.


Je l’ai vu ; tout est consommé. Quelle misère ! Ils avaient signé, disait-on, plus de quinze cents, pour porter à la candidature de Québec-centre l’honorable Hector Langevin. Il n’y avait pas d’opposition, ni songeait-on à en faire ; c’était une élection par acclamation et le candidat si populaire allait être porté aux hustings sur les mille bras de ses adorateurs, puis ramené en triomphe. Ce matin, je m’éveillai, croyant entendre au loin les voix confuses de la multitude acclamant l’élu ; j’avais comme un transport d’impatience, et à peine habillé, je me précipitais dans la rue pour respirer l’atmosphère brûlante de la foule. Il était dix heures ; de loin j’aperçus le husting, je courus vivement, croyant entendre déjà le peuple frémissant appeler son idole, j’arrive… désert ! Pas un être vivant auprès de ce husting qui semblait s’être dressé seul au sein de l’oubli ; pas un passant qui s’arrêtât même pour le regarder ; aucun groupe, pas de curieux, et les ouvriers de cette œuvre improvisée l’avaient fuie comme frappés de remords. Alors je montai, lentement cette fois, le cœur saisi, jusqu’à la demeure de l’honorable Hector ; celui-ci avait convié ses amis à venir le chercher pour se rendre à la nomination des candidats. Là, rien non plus, pas un signe de manifestation, pas le plus petit rassemblement, pas une tête aux croisées des maisons. « Est-ce une illusion, me demandai-je, et me serais-je trompé de jour ? » J’arrêtai quelques amis ; ils me dirent que c’était bien aujourd’hui, vendredi, le 9 juin. Ils me regardèrent, étonnés, et continuèrent leur route ; moi, je restai sur place, les yeux rivés sur cette maison où devaient s’agiter en ce moment de si grandes espérances. Je restai là près d’une demi-heure, fixé dans cette contemplation indécise qu’on éprouve au sein des solitudes, puis je partis comme un boulet pour le lieu de la nomination, déterminé à ne pas rêver les yeux tout grands ouverts.

Là je trouvai à peu près deux cents individus se regardant les uns les autres, se faisant des questions, se demandant quelle était cette plaisanterie, puis enfin l’offîcier-rapporteur juché sur le husting comme un merle sur son perchoir. Tout à coup il se fait un petit bruit, un mouvement insensible d’épaules qui se déplacent, je regarde… l’honorable Hector venait de se faufiler, honteux, surpris, le long du groupe, afin d’arriver comme inaperçu au husting solitaire. MM. Chauveau, Simard, Daniel et quelques dévoués l’accompagnaient en silence. Mais aussitôt, ô peuple ! que tu es grand dans tes réveils ! « Trois hourrahs pour M. Langevin » s’écrie une tête nue qui se détache sur le flanc du husting, et quarante voix enrouées, avinées, criardes, répètent « Trois hourrahs pour M. Langevin. » Ces quarante voix étaient celles de quarante individus engagés, soudoyés à l’avance, aux trois quarts ivres, qui s’étaient emparé des abords du husting et qui vociféraient comme des forcenés au milieu du silence morne de tout le reste des assistants.

Être ministre fédéral, être élu par acclamation, et ne trouver, autour de l’estrade que l’on gravit pour y cueillir le triomphe, qu’un ramassis repoussant de vauriens en goguette qui vous applaudissent, quelle honte ! Et cependant, voilà ce qu’a accepté M. Langevin. Les ouvriers, qui travaillent à la démolition du bureau de poste et à d’autres ouvrages publics, avaient tous reçu congé afin de grossir la foule, et une bande de voyous, pris dans Saint-Roch parmi la plus épaisse crapule, se tenaient en groupe compacte, prêts à toutes les violences, tellement que, ne trouvant pas d’adversaires à combattre, ils se prirent de querelle entre eux et échangèrent des coups de poing pour essayer leur force. C’était hideux et humiliant. Derrière ce groupe de pendards se tenaient cent cinquante à deux cents spectateurs froids, immobiles, confus, muets, surpris de se voir là, attendant.

Enfin, après la lecture de la proclamation et les autres formalités requises, l’honorable Hector leva son chapeau et fit signe qu’il allait parler.

«  Cieux, écoutez ma voix ! Terre, prête l’oreille ! »   non : « Électeurs libres et intelligents de la division centre de la grande ville de Québec » !… Aussitôt que j’entendis ce début, je partis à la course, j’en avais de reste, j’allai me réfugier sur une galerie voisine pour n’avoir pas à entendre, mais seulement à regarder.

M. Langevin a la voix forte ; on ne le dirait pas à voir sa petite bouche pincée qui a l’air d’envoyer des sifflements plutôt que des sons, mais c’est comme ça. Cette voix de l’honorable compagnon du Bain m’arriva éclatante, perçante, jusqu’à mon refuge. « Je veux représenter la cité de Québec, dit-il d’abord, sans faire aucune distinction de race ou de religion. » Voilà qui est grand, mais ce n’est pas conforme au programme catholique, la plus grande chose qui ait jamais été imaginée. Il y a des nuances dans le sublime. Après cet exorde qui révélait un puissant orateur populaire, l’honorable Hector a parlé du chemin de fer du Pacifique et a renouvelé la déclaration qu’aucune taxe nouvelle ne serait imposée au pays pour sa construction, parce que le gouvernement l’abandonnait aux compagnies particulières. Ici, les quarante voix crièrent « Hourrah pour H. Langevin », probablement parce qu’il venait de prendre un verre d’eau.

Puis, développant cette féconde conception du chemin du Pacifique canadien qui coûterait cent cinquante millions, s’il y avait dans le monde assez d’idiots riches pour l’entreprendre, à côté de la ligne parallèle que les Américains construisent, l’honorable Hector s’est écrié que la Confédération deviendrait le grand entrepôt du commerce de l’Asie ; et, emporté par les mouvements de son imagination trop sensible, en face des splendides horizons qui s’ouvraient devant nous, il s’exclama, en parlant des Chinois et des Cris de la Colombie Anglaise : « Nos frères du Pacifique » et il étendit les bras comme pour les embrasser. Ce cri de l’âme arriva jusqu’à mes oreilles plus sonore que tout le reste. En ce moment, un gros muffle, face d’hippopotame repu, empoignant le husting de ses deux bras pour ne pas tomber, hurla encore une fois : « Hourrah pour M. Langevin. »

Ceci fut le signal de nombreux cris : « Pelletier, Pelletier, » et une grêle de coups de poing s’en suivit entre les pochards qui entouraient l’estrade et qui étaient trop ivres pour se reconnaître entre eux. Mais ce fut l’affaire d’un instant, et l’élu par acclamation reprit : « Mes frères (il confondait, il avait toujours les Chinois dans la tête), mes frères. À propos de la navigation libre du Saint-Laurent, nous n’accordons presque rien de nouveau aux Américains ; ils ont toujours joui de cette navigation librement, excepté entre Coteau du Lac et Montréal, et c’est ce petit bout du fleuve seulement que nous leur donnons de plus par le traité de Washington ; mais ils n’ont pas l’usage de nos canaux, qui restent pour eux dans leur condition antérieure.

« Et à propos des pêcheries, la plus grande question de toutes pour la Confédération Canadienne, notre représentant à Washington, Sir John A. Macdonald a protesté contre l’abandon qui en était fait aux États-Unis. Mais on lui a répondu : « Signez toujours le traité, puisqu’il y a une clause qui stipule qu’il devra être ratifié par le parlement fédéral. »

Vous voyez le truc : comme si l’Angleterre et les États-Unis allaient signer un traité pour rire, à la condition qu’il soit ratifié par le Canada !…

Il y a des ficelles politiques qui sont comme les câbles du Great Eastern ; si on ne les voit pas, c’est qu’elles bouchent les yeux.

Son speech en français débité, l’hon. Hector l’a répété en anglais, ce qui ne valait pas mieux ; puis M. Chauveau a dit quelques paroles bien senties, mais peu appréciées ; M. Simard est venu ensuite et a témoigné de l’honneur qu’il s’était fait à lui-même en cédant sa place à M. Langevin pour représenter Québec-centre. En ce moment il n’y avait plus personne auprès du husting, et les paroles sentimentales de M. Simard se perdirent dans les démolitions du bureau de poste.

À Saint-Roch, il y avait plus de monde, mais pas plus de têtes. Du reste, ça été charmant, limpide et doux. M. Rhéaume a fait quelques petites farces, on a ri et il a été élu. C’est simple comme bonjour. Et l’on dira maintenant que les gens de Québec ne savent pas faire les choses ! Au surplus, M. Rhéaume est un brave homme ; il n’est pas plus ministériel que vous et moi ; il est réduit à la besace, caractère distinctif des gens de l’opposition, et s’il s’est décidé à voter toujours pour le gouvernement provincial, c’est que, suivant son expression, il était temps pour lui de se mettre du côté où il y a des croquignols. Mais si, dans le prochain parlement, l’opposition a plus de croquignols que le ministère, que fera M. Rhéaume ?