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Cinna ou la Clémence d’Auguste/Examen

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(Édition Marty-Laveauxp. 379-382).

EXAMEN.


Ce poème a tant d’illustres suffrages[1] qui lui donnent le premier rang parmi les miens, que je me ferois trop d’importants ennemis si j’en disois du mal : je ne le suis pas assez de moi-même pour chercher des défauts où ils n’en ont point voulu voir, et accuser le jugement qu’ils en ont fait, pour obscurcir la gloire qu’ils m’en ont donnée. Cette approbation si forte et si générale vient sans doute de ce que la vraisemblance s’y trouve si heureusement conservée aux endroits où la vérité lui manque, qu’il n’a jamais besoin de recourir au nécessaire[2]. Rien n’y contredit l’histoire, bien que beaucoup de choses y soient ajoutées ; rien n’y est violenté par les incommodités de la représentation, ni par l’unité de jour, ni par celle de lieu.

Il est vrai qu’il s’y rencontre une duplicité de lieu particulier[3]. La moitié de la pièce se passe chez Émilie, et l’autre dans le cabinet d’Auguste. J’aurois été ridicule si j’avois prétendu que cet empereur délibérât avec Maxime et Cinna s’il quitteroit l’empire ou non, précisément dans la même place où ce dernier vient de rendre compte à Émilie de la conspiration qu’il a formée contre lui. C’est ce qui m’a fait rompre la liaison des scènes au quatrième acte, n’ayant pu me résoudre à faire que Maxime vînt donner l’alarme à Émilie de la conjuration découverte, au lieu même où Auguste en venait de recevoir l’avis par son ordre, et dont il ne faisoit que de sortir avec tant d’inquiétude et d’irrésolution. C’eût été une impudence extraordinaire, et tout à fait hors du vraisemblable, de se présenter dans son cabinet un moment après qu’il lui avait fait révéler le secret de cette entreprise[4] et porter la nouvelle de sa fausse mort. Bien loin de pouvoir surprendre Émilie par la peur de se voir arrêtée, c’eût été se faire arrêter lui-même, et se précipiter dans un obstacle invincible au dessein qu’il voulait exécuter. Émilie ne parle donc pas où parle Auguste, à la réserve du cinquième acte ; mais cela n’empêche pas qu’à considérer tout le poème ensemble, il n’ait son unité de lieu, puisque tout s’y peut passer, non seulement dans Rome ou dans un quartier de Rome, mais dans le seul palais d’Auguste, pourvu que vous y vouliez donner un appartement à Émilie qui soit éloigné du sien. Le compte que Cinna lui rend de sa conspiration justifie ce que j’ai dit ailleurs[5], que, pour faire souffrir une narration ornée, il faut que celui qui la fait et celui qui l’écoute aient l’esprit assez tranquille, et s’y plaisent assez pour lui prêter toute la patience qui lui est nécessaire. Émilie a de la joie d’apprendre[6] de la bouche de son amant avec quelle chaleur il a suivi ses intentions ; et Cinna n’en a pas moins de lui pouvoir donner de si belles espérances de l’effet qu’elle en souhaite ; c’est pourquoi, quelque longue que soit cette narration, sans interruption aucune, elle n’ennuie point. Les ornements de rhétorique dont j’ai tâché de l’enrichir ne la font point condamner de trop d’artifice, et la diversité de ses figures ne fait point regretter le temps que j’y perds ; mais si j’avais attendu à la commencer qu’Évandre eût troublé ces deux amants par la nouvelle qu’il leur apporte, Cinna eût été obligé de s’en taire ou de la conclure en six vers et Émilie n’en eût pu supporter davantage.

Comme[7] les vers d’Horace[8] ont quelque chose de plus net et de moins guindé pour les pensées que ceux du Cid, on peut dire que ceux de cette pièce ont quelque chose de plus achevé[9] que ceux d’Horace, et qu’enfin la facilité de concevoir le sujet, qui n’est ni trop chargé d’incidents, ni trop embarrassé des récits de ce qui s’est passé avant le commencement de la pièce, est une des causes sans doute de la grande approbation qu’il a reçue. L’auditeur aime à s’abandonner à l’action présente, et à n’être point obligé, pour l’intelligence de ce qu’il voit, de réfléchir sur ce qu’il a déjà vu, et de fixer sa mémoire sur les premiers actes, cependant que les derniers sont devant ses yeux. C’est l’incommodité des pièces embarrassées, qu’en termes de l’art on nomme implexes, par un mot emprunté du latin, telles que sont Rodogune et Héraclius. Elle ne se rencontre pas dans les simples ; mais comme celles-là ont sans doute besoin de plus d’esprit pour les imaginer, et de plus d’art pour les conduire, celles-ci, n’ayant pas le même secours du côté du sujet, demandent plus de force de vers, de raisonnement et de sentiments[10] pour les soutenir.

  1. Corneille revient dans le Discours des trois unités (tome I, p.105) sur ces « illustres suffrages » accordés à Cinna.
  2. Voyez le commencement du Discours du poëme dramatique, tome I, p. 14 et suivantes ; et le Discours de la tragédie, p. 81 et suivantes.
  3. Ici Corneille répond à une question directe que lui avait posée d’Aubignac : « Je ne puis approuver que dans la salle d’un palais, où apparemment il y a toujours des gens qui vont et qui viennent, on fasse une longue narration d’aventures secrètes et qui ne pourroient être découvertes sans grand péril ; d’où vient que je n’ai jamais pu bien concevoir comment Monsieur Corneille peut faire qu’en un même lieu Cinna conte à Émilie tout l’ordre et toutes les constance d’une grande conspiration contre Auguste, et qu’Auguste y tienne un conseil de confidence avec ses deux favoris ; car si c’est un lieu public, comme il le semble, puisqu’Auguste en fait retirer les autres courtisans, quelle apparence que Cinna vienne y faire visite à Émilie avec un entretien et un récit de chose si périlleuse, qui pouvoient être entendues de ceux de la cour qui passoient en ce lieu ? Et ci c’est un lieu particulier, par exemple le cabinet de l’Empereur, qui en fait retirer ceux qu’il ne veut pas rendre participants de son secret, comment est-il vraisemblable qu’il soit venu faire ce discours à Émilie ? et moins encore qu’Émilie y fasse des plaintes enragées contre l’Empereur ? Voilà une difficulté que Monsieur Corneille résoudra quand il lui plaira. » (La pratique du théâtre, p. 396 et 397.)
  4. Var. (édit. de 1660 et de 1663) : de cette entreprise, dont il étoit un des chefs. — Le reste de la phrase manque dans l’édition de 1660, qui continue ainsi : « et bien loin de pouvoir, etc »
  5. Voyez l’Examen de Médée, tome II, p. 337.
  6. Var. (édit de 1660-1664) : Émilie a joie d’apprendre.
  7. L’édition de 1660 a de plus, au commencement de ce paragraphe, la phrase suivante : « C’est ici la dernière pièce où je me suis pardonné de longs monologues : celui d’Émilie ouvre le théâtre, Cinna en fait un au troisième acte, et Auguste et Maxime chacun un au quatrième.
  8. Voltaire, par un scrupule de clarté, a ainsi modifié, dans son édition du Théâtre de Corneille (1764), le commencement de ce paragraphe : « Comme les vers de ma tragédie d’Horace…. »
  9. Var. (édit. de 1660) : on peut dire que ceux-ci ont quelque chose de plus achevé.
  10. Var. (édit. de 1660) : et de raisonnement, ou de sentiments.