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Cinna ou la Clémence d’Auguste/Extrait de Montagne

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(Édition Marty-Laveauxp. 376-378).

MONTAGNE[1].


Livre I de ses Essais, chapitre xxiii.

L’empereur Auguste, estant en la Gaule, receut certain advertissement d’une coniuration que luy brassoit L. Cinna : il delibera de s’en venger, et manda pour cet effect au lendemain le conseil de ses amis. Mais la nuict d’entre deux, il la passa avecques grande inquietude, considerant qu’il avoit à faire mourir un jeune homme de bonne maison et nepveu du grand Pompeius, et produisoit en se plaignant plusieurs divers discours : « Quoy doncques, disoit il, sera il vray que ie demeureray en crainte et en alarme, et que ie lairray mon meurtrier se promener ce pendant à son ayse ? S’en ira il quitte, ayant assailly ma teste, que i’ay sauvee de tant de guerres civiles, de tant de battailles par mer et par terre, et aprez avoir estably la paix universelle du monde ? sera il absoult, ayant deliberé non de me meurtrir seulement, mais de me sacrifier ? » car la coniuration estoit faicte de le tuer comme il feroit quelque sacrifice. Aprez cela, s’estant tenu coy quelque espace de temps, il recommenceoit d’une voix plus forte, et s’en prenoit à soy mesme : « Pourquoy vis tu, s’il importe à tant de gents que tu meures ? N’y aura il point de fin à tes vengeances et à tes cruautez ? Ta vie vault elle que tant de dommage se face pour la conserver ? » Livia, sa femme, le sentant en ces angoisses : « Et les conseils des femmes y seront ils receus ? lui dict elle : fay ce que font les médecins ; quant les receptes accoustumees ne peuvent servir, ils en essayent de contraires. Par severité, tu na iusques à cette heure rien proufité : Lepidus a suyvi Salvidienus ; Murena, Lepidus ; Caepio, Murena ; Egnatius, Caepio : commence à experimenter comment te succederont la doulceur et la clemence. Cinna est convaincu, pardonne-luy ; de te nuire desormais, il ne pourra, et proufitera à ta gloire. » Auguste feut bien ayse d’avoir trouvé un advocat de son humeur, et ayant remercié sa femme, et contremandé ses amis qu’il avoit assignez au conseil, commanda qu’on feist venir à luy Cinna tout seul ; et ayant faict sortir tout le monde de sa chambre, et faict donner un siège à Cinna, il luy parla en cette maniere : « En premier lieu, ie te demande, Cinna, paisible audience ; n’interromps pas mon parler : ie te donray temps et loisir d’y respondre. Tu sçais, Cinna, que t’ayant prins au camp de mes ennemis, non seulement t’estant faict mon ennemy, mais estant nay tel, ie te sauvay, ie te meis entre mains touts tes biens, et t’ay enfin rendu si accommodé et si aysé, que les victorieux sont envieux de la condition du vaincu : l’office du sacerdoce que tu me demandas, ie te l’octroyay, l’ayant refusé à d’aultres, desquels les peres avoyent tousiours combattu avecques moy. T’ayant si fort obligé, tu as entreprins de me tuer. » À quoy Cinna s’estant escrié qu’il estoit bien esloingné d’une si meschante pensee : « Tu ne me tiens pas, Cinna, ce que tu m’avois promis, suyvit Auguste ; tu m’avois asseuré que ie ne seroy pas interrompu. Ouy, tu as entreprins de me tuer en tel lieu, tel iour, en tel compaignie, et de telle façon. » Et le veoyant transi de ces nouvelles, et en silence, non plus pour tenir le marché de se taire, mais de la presse de sa conscience : « Pourquoy, adiousta il, le fais tu ? Est ce pour estre empereur ? Vrayement il va bien mal à la chose publicque, s’il n’y a que moy qui t’empesche d’arriver à l’empire. Tu ne peux pas seulement deffendre ta maison, et perdis dernierement un procez par la faveur d’un simple libertin[2]. Quoy ! n’as tu pas moyen ny pouvoir en aultre chose qu’à entreprendre Cesar ? Ie le quitte, s’il n’y a que moy qui empesche tes esperances. Penses tu que Paulus, que Fabius, que les Cosseens et Serviliens te souffrent, et une si grande troupe de nobles, non seulement nobles de nom, mais qui par leur vertu honnorent leur noblesse ? » Aprez plusieurs aultres propos (car il parla à luy plus de deux heures entieres) : « Or va, luy dict il, ie te donne, Cinna, la vie à traistre et à parricide, que ie te donnay aultrefois à ennemy ; que l’amitié commence de ce iourd’huy entre nous ; essayons qui de nous deux de meilleure foy, moy t’aye donné ta vie, ou tu l’ayes receue. » Et se despartit d’avesques luy en cette maniere. Quelque temps aprez, il luy donna le consulat, se plaignant dequoy il ne luy avoit osé demander. Il l’eut depuis pour fort amy, et feut seul faict par luy heritier de ses biens. Or depuis cet accident, qui adveint à Auguste au quarantiesme an de son aage, il n’y eut iamais de coniuration ny d’entreprinse contre luy, et receut une iuste recompense de cette sienne clemence[3].



  1. Cet extrait des Essais de Montaigne ne se trouve que dans la première édition d’Horace. Corneille ne l’a pas reproduit à la suite de l’extrait latin, dans ses recueils de 1648-1656. Il tiendra lieu ici d’une traduction du morceau de Sénèque.
  2. Affranchi, du mot latin libertus, ou libertinus ; car ce dernier ne veut pas dire, comme on l’a cru longtemps, fils d’affranchi. » (Note de M. le Clerc sur Montaigne.).
  3. Quand Corneille fit imprimer Cinna dans la seconde partie de ses Œuvres, en 1648, il le fit précéder d’une lettre de Balzac, qui se trouve encore dans l’édition de 1656. Cette lettre, qui est du 17 janvier 1643, avait déjà été comprise dans le tome II des Lettres choisies du sieur de Balzac. Paris, Aug. Courbé, 1647, in-8o, p. 437 et suivantes. Dans notre édition elle figurera à sa date parmi les Lettres de Corneille, auxquelles nous avons joint celles qui lui ont été adressées.