Comme il vous plaira/Traduction Guizot, 1863/Acte II

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Comme il vous plaira
Traduction par François Guizot.
Œuvres complètes de ShakespeareDidiertome 4 (p. 237-254).
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ACTE DEUXIÈME


Scène I

La forêt des Ardennes.

LE VIEUX DUC, AMIENS et deux ou trois SEIGNEURS vêtus en habits de gardes-chasse.

LE VIEUX DUC.—Eh bien ! mes compagnons, mes frères d’exil, l’habitude n’a-t-elle pas rendu cette vie plus douce pour nous que celle que l’on passe dans la pompe des grandeurs ? Ces bois ne sont-ils pas plus exempts de dangers qu’une cour envieuse ? Ici, nous ne souffrons que la peine imposée à Adam, les différences des saisons, la dent glacée et les brutales insultes du vent d’hiver, et quand il me pince et souffle sur mon corps, jusqu’à ce que je sois tout transi de froid, je souris et je dis : « Ce n’est pas ici un flatteur : ce sont là des conseillers qui me convainquent de ce que je suis en me le faisant sentir. » On peut retirer de doux fruits de l’adversité ; telle que le crapaud horrible et venimeux, elle porte cependant dans sa tête un précieux joyau[1]. Notre vie actuelle, séparée de tout commerce avec le monde, trouve des voix dans les arbres, des livres dans les ruisseaux qui coulent, des sermons dans les pierres, et du bien en toute chose.

AMIENS.—Je ne voudrais pas changer cette vie : Votre Grâce est heureuse de pouvoir échanger les rigueurs opiniâtres de la fortune en une existence aussi tranquille et aussi douce.

LE VIEUX DUC.—Allons, irons-nous tuer quelque venaison ? Cependant cela me fait de la peine que ces pauvres créatures tachetées, bourgeoises par naissance de cette cité déserte, voient leurs flancs arrondis percés de ces pointes fourchues dans leurs propres domaines.

PREMIER SEIGNEUR.—Aussi, monseigneur, cela chagrine beaucoup le mélancolique Jacques ; il jure que vous êtes en cela un plus grand usurpateur que votre frère ne l’a été en vous bannissant. Aujourd’hui, le seigneur Amiens et moi, nous nous sommes glissés derrière lui, au moment où il était couché sous un chêne, dont l’antique racine perce les bords du ruisseau qui murmure le long de ce bois ; au même endroit est venu languir un pauvre cerf éperdu que le trait d’un chasseur avait blessé ; et vraiment, monseigneur, le malheureux animal poussait de si profonds gémissements, que dans ses efforts la peau de ses côtés a failli crever ; ensuite de grosses larmes[2] ont roulé piteusement l’une après l’autre sur son nez innocent ; et dans cette attitude, la pauvre bête fauve, que le mélancolique Jacques observait avec attention, restait immobile sur le bord du rapide ruisseau, qu’elle grossissait de ses pleurs.

LE VIEUX DUC.—Mais qu’a dit Jacques ? N’a-t-il point moralisé sur ce spectacle ?

PREMIER SEIGNEUR.—Oh ! oui, monseigneur, il a fait cent comparaisons différentes ; d’abord, sur les pleurs de l’animal qui tombaient dans le ruisseau, qui n’avait pas besoin de ce superflu. « Pauvre cerf, disait-il, tu fais ton testament comme les gens du monde ; tu donnes à qui avait déjà trop. » Ensuite, sur ce qu’il était là seul, isolé, abandonné de ses compagnons veloutés : « Voilà qui est bien, dit-il, le malheur sépare de nous la foule de nos compagnons. » Dans le moment, un troupeau sans souci et qui s’était rassasié dans la prairie, bondit autour de l’infortuné et ne s’arrête point pour le saluer : « Oui, disait Jacques, poursuivez, gras et riches citoyens ; c’est la mode : pourquoi vos regards s’arrêteraient-ils sur ce pauvre malheureux, qui est ruiné et perdu sans ressource ? » C’est ainsi que Jacques, par les plus violentes invectives, attaquait la campagne, la ville, la cour, et même la vie que nous menons ici, jurant que nous étions de vrais usurpateurs, des tyrans et pis encore, d’effrayer les animaux et de les tuer dans le lieu même que la nature leur avait assigné pour patrie et pour demeure.

LE VIEUX DUC.—Et l’avez-vous laissé dans cette méditation ?

SECOND SEIGNEUR.—Oui, monseigneur, nous l’avons laissé pleurant et faisant des dissertations sur le cerf qui sanglotait.

LE VIEUX DUC.—Montrez-moi l’endroit ; j’aime à être aux prises avec lui, lorsqu’il est dans ces accès d’humeur ; car alors il est plein d’idées.

SECOND SEIGNEUR.—Je vais, monseigneur, vous conduire droit à lui.


Scène II

Appartement du palais du duc usurpateur.

FRÉDÉRIC entre avec des SEIGNEURS de sa suite.

FRÉDÉRIC.—Est-il possible que personne ne les ait vues ? Cela ne peut pas être : quelques traîtres de ma cour sont d’intelligence avec elles.

PREMIER SEIGNEUR.—Je ne puis découvrir personne qui l’ait aperçue. Les dames, chargées de sa chambre, l’ont vue le soir au lit, et le lendemain, de grand matin, elles ont trouvé le lit vide du trésor qu’il renfermait, leur maîtresse.

SECOND SEIGNEUR.—Monseigneur, on ne trouve pas non plus le paysan peu gracieux[3] dont Votre Altesse avait coutume de s’amuser si souvent. Hespérie, la fille d’honneur de la princesse, avoue qu’elle a entendu secrètement votre fille et sa cousine vantant beaucoup les bonnes qualités et les grâces du lutteur qui a vaincu dernièrement le robuste Charles, et elle croit qu’en quelque endroit que ces dames soient allées, ce jeune homme est sûrement avec elles.

FRÉDÉRIC.—Envoyez chez son frère ; ramenez ici ce galant ; s’il n’y est pas, amenez-moi son frère, je le lui ferai bien trouver ; allez-y sur-le-champ, et ne vous lassez point de continuer les démarches et les perquisitions, jusqu’à ce que vous m’ayez ramené ces folles échappées.

(Ils sortent.)


Scène III

Devant la maison d’Olivier.

Entrent ORLANDO et ADAM, qui se rencontrent.

ORLANDO.—Qui est là ?

ADAM.—Quoi ! c’est vous, mon jeune maître ? O mon cher maître ! ô mon doux maître ! ô vous, image vivante du vieux chevalier Rowland ! Quoi ! que faites-vous ici ? Ah ! pourquoi êtes-vous vertueux ? pourquoi les gens vous aiment-ils ? pourquoi êtes-vous bon, fort et vaillant ? pourquoi avez-vous été assez imprudent pour vouloir vaincre le nerveux lutteur du capricieux duc ? Votre gloire vous a trop tôt devancé dans cette maison. Ne savez-vous pas, mon maître, qu’il est des hommes pour qui toutes leurs qualités deviennent autant d’ennemis ? Voilà tout le fruit que vous retirez des vôtres ; vos vertus, mon cher maître, sont pour vous autant de traîtres, sous une forme sainte et céleste. Oh ! quel monde est celui-ci, où ce qui est louable empoisonne celui qui le possède !

ORLANDO.—Quoi donc ? de quoi s’agit-il ?

ADAM.—O malheureux jeune homme, ne franchissez pas ce seuil ; l’ennemi de tout votre mérite habite sous ce toit : votre frère… non, il n’est pas votre frère, mais… le fils… non… pas le fils… je ne veux pas l’appeler fils… de celui que j’allais appeler son père, a appris votre gloire, et cette nuit même il se propose de brûler le logement où vous avez coutume de coucher, et vous dedans. S’il ne réussit pas dans ce projet, il trouvera d’autres moyens de vous faire périr ; je l’ai entendu, par hasard, méditant son projet : ce n’est pas ici un lieu pour vous ; cette maison n’est qu’une boucherie ; abhorrez-la, redoutez-la, n’y entrez pas.

ORLANDO.—Mais, Adam, où veux-tu que j’aille ?

ADAM.—N’importe où, pourvu que vous ne veniez pas ici.

ORLANDO.—Quoi ! voudrais-tu que j’allasse mendier mon pain ; ou qu’armé d’une épée lâche et meurtrière je gagnasse ma vie comme un brigand en volant sur les grands chemins ? Voilà ce qu’il faut que je fasse, ou je ne sais que faire ; et c’est ce que je ne ferai pas, quoique je puisse faire. J’aime mieux me livrer à la haine d’un sang dégénéré, d’un frère sanguinaire.

ADAM.—Non, ne le faites pas : j’ai cinq cents écus qui sont les pauvres gages que j’ai épargnés sous votre père ; je les ai amassés pour me servir de nourrice lorsque mes membres vieillis et perclus me refuseraient le service, et que ma vieillesse méprisée serait jetée dans un coin ; prenez cela ; et que celui qui nourrit les corbeaux, et dont la Providence fournit à la subsistance du passereau, soit le soutien de ma vieillesse ! Voilà cet or ; je vous le donne tout ; prenez-moi pour votre domestique : quoique je paraisse vieux, je suis encore nerveux et robuste ; car, dans ma jeunesse, je n’ai jamais fait usage de ces liqueurs brûlantes qui portent le trouble dans le sang, et jamais je n’ai cherché, avec un front sans pudeur, les moyens de ruiner et d’affaiblir ma constitution ; aussi ma vieillesse est comme un hiver vigoureux, froid, mais serein : laissez-moi vous suivre ; je vous rendrai les services d’un homme plus jeune, dans toutes vos affaires et dans tous vos besoins.

ORLANDO.—O bon vieillard ! que tu es une image fidèle de ces serviteurs constants de l’ancien temps, qui servaient par amour de leur devoir, et non pour le salaire ! Tu n’es pas à la mode de ce temps-ci où personne ne travaille que pour son avancement, et où l’acquisition de ce qu’on désire fait cesser le service : tu n’en agis pas ainsi.—Mais, pauvre vieillard, tu veux tailler un arbre pourri qui ne saurait même produire une seule fleur, pour te payer de tes peines et de ta culture ; mais fais ce que tu voudras ; nous irons ensemble ; et avant que nous ayons dépensé les gages de ta jeunesse, nous trouverons quelque modeste situation où nous vivrons contents.

ADAM.—Allez, mon maître, allez, je vous suivrai jusqu’au dernier soupir avec fidélité et loyauté. J’ai vécu ici depuis l’âge de dix-sept ans jusqu’à près de quatre-vingts ; mais de ce moment, je n’y reste plus. Bien des gens cherchent fortune à dix-sept ans, mais à quatre-vingts il est trop tard. La fortune ne saurait cependant me mieux récompenser, qu’en me faisant bien mourir sans rester débiteur de mon maître.


Scène IV

La forêt des Ardennes.

ROSALINDE en habit de jeune garçon, CÉLIE habillée en bergère et le paysan TOUCHSTONE.

ROSALINDE.—O dieux ! que mon cœur est las !

TOUCHSTONE.—Je m’embarrasserais fort peu de mon cœur, si mes jambes n’étaient pas lasses.

ROSALINDE.—J’aurais bonne envie de déshonorer l’habit d’homme que je porte, et de pleurer comme une femme ; mais il faut que je soutienne le vaisseau le plus faible ; c’est au pourpoint et au haut-de-chausses à montrer l’exemple du courage à la jupe ; ainsi courage donc, chère Aliéna.

CÉLIE.—Je t’en prie, supporte-moi ; je ne saurais aller plus loin.

TOUCHSTONE.—Pour moi j’aimerais mieux vous supporter que de vous porter ; je ne porterais cependant pas de croix[4] en vous portant ; car je ne crois pas que vous ayez d’argent dans votre bourse.

ROSALINDE.—Enfin, voilà donc la forêt des Ardennes.

TOUCHSTONE.—Oui, me voilà dans l’Ardenne, je n’en suis que plus sot ; quand j’étais chez moi, j’étais bien mieux ; mais il faut que les voyageurs soient contents de tout.

ROSALINDE.—Oui, sois content, cher Touchstone ; mais qui vient ici ? Un jeune homme et un vieillard en conversation sérieuse !

(Entrent Corin et Sylvius de l’autre côté du théâtre.)

CORIN.—C’est précisément là le moyen de vous faire toujours mépriser d’elle.

SYLVIUS.—O Corin ! si tu savais combien je l’aime !

CORIN.—Je le devine en partie ; car j’ai aimé jadis.

SYLVIUS.—Non, Corin, vieux comme tu l’es, tu ne saurais le deviner, quand même dans ta jeunesse tu aurais été le plus fidèle amant qui ait soupiré pendant la nuit sur son oreiller. Mais si jamais ton amour fut égal au mien (et je suis sûr qu’aucun homme n’aima jamais comme moi), à combien d’actions ridicules ta passion t’a-t-elle entraîné ?

CORIN.—A plus de mille, que j’ai oubliées.

SYLVIUS.—Oh ! tu n’as donc jamais aimé aussi tendrement que moi : si tu ne te rappelles pas jusqu’à la plus petite folie que l’amour t’a fait faire, tu n’as pas aimé : si tu ne t’es pas assis comme je le suis, fatigant celui qui t’écoutait des louanges de ta maîtresse, tu n’as pas aimé : si tu n’as pas quitté brusquement la compagnie, comme ma passion me fait quitter la tienne en ce moment, tu n’as pas aimé. O Phébé ! Phébé ! Phébé !

(Sylvius sort.)

ROSALINDE.—Hélas ! pauvre berger ! en te voyant sonder ta blessure, un sort cruel m’a fait sentir la mienne.

TOUCHSTONE.—Et moi la mienne : je me souviens que lorsque j’étais amoureux, je brisai mon épée contre une pierre en lui disant : « Voilà pour t’apprendre à rendre des visites nocturnes à Jeanne Smile ; » et je me rappelle que je baisais son battoir et les mamelles des vaches que ses jolies mains gercées venaient de traire ; et je me souviens encore qu’au lieu d’elle, je courtisais une tige de pois, auquel je pris deux cosses pour les lui rendre en lui disant, en pleurant des larmes[5] : « Portez ceci pour l’amour de moi. » Nous autres vrais amants, nous sommes sujets à d’étranges caprices ; mais comme tout, dans la nature, est mortel, toute nature est mortellement folle en amour[6].

ROSALINDE.—Tu parles plus sagement que tu ne t’en doutes.

TOUCHSTONE.—Vraiment, jamais je ne me douterai de mon esprit que lorsque je me le serai cassé contre les os des jambes.

ROSALINDE.—O Jupiter ! Jupiter ! la passion de ce berger ressemble bien à la mienne.

TOUCHSTONE.—Et à la mienne aussi : mais cela devient un peu ancien pour moi.

CÉLIE.—Je vous en prie, que l’un de vous demande à cet homme-là s’il voudrait nous donner quelque nourriture pour de l’or. Je suis d’une faiblesse à mourir.

TOUCHSTONE.—Holà, vous, paysan !

ROSALINDE.—Tais-toi, sot ; il n’est pas ton parent.

CORIN.—Qui appelle ?

TOUCHSTONE.—Des personnes qui valent mieux que vous, l’ami.

CORIN.—Si elles ne valaient pas mieux que moi, elles seraient bien misérables.

ROSALINDE.—Paix ! te dis-je ; —bonsoir, l’ami !

CORIN.—Bonsoir, mon joli cavalier, ainsi qu’à vous tous.

ROSALINDE.—Je t’en prie, berger, si, par amitié ou pour de l’or, l’on peut obtenir quelques aliments dans ce désert, conduis-nous dans un endroit où nous puissions nous reposer et manger ; voilà une jeune fille que le voyage a accablée de fatigue ; elle est prête à défaillir de besoin.

CORIN.—Mon beau monsieur, je la plains de tout mon cœur, et je souhaiterais, bien plus pour elle que pour moi, que la fortune m’eût mis plus en état de la soulager ; mais je ne suis qu’un berger, aux gages d’un autre homme, et je ne tonds pas pour moi les moutons que je fais paître : mon maître est d’un naturel avare, et s’embarrasse fort peu de s’ouvrir le chemin du ciel par des actes d’hospitalité. D’ailleurs, sa cabane, ses troupeaux et ses pâturages sont en vente, et son absence fait qu’il n’y a maintenant, dans notre bergerie, rien que vous puissiez manger : mais venez voir ce qu’il y a ; et si ma voix y peut quelque chose, vous serez certainement bien reçus.

ROSALINDE.—Quel est celui qui doit acheter son troupeau et ses pâturages ?

CORIN.—Ce jeune homme que vous avez vu ici il n’y a qu’un moment, et qui se soucie peu d’acheter quoi que ce soit.

ROSALINDE.—Si cela pouvait se faire sans blesser l’honnêteté, je te prierais d’acheter la cabane, les pâturages et le troupeau, et nous te donnerions de quoi payer le tout pour nous.

CÉLIE.—Et nous augmenterions tes gages. J’aime ces lieux, et j’y passerais volontiers ma vie.

CORIN.—Le tout est certainement à vendre : venez avec moi : si, sur ce qu’on vous en dira, le terrain, le revenu et ce genre de vie vous plaisent, j’achèterai aussitôt le tout avec votre or, et je serai votre fidèle berger.

(Ils sortent.)


Scène V

AMIENS, JACQUES et autres paraissent.

AMIENS.

Toi qui chéris les verts ombrages,
Viens avec moi respirer en ces lieux ;
Viens avec moi mêler tes chants joyeux

Aux doux concerts qui charmes ces bocages.
On ne trouve ici
D’autre ennemi
Que l’hiver seul, la pluie et les orages.

JACQUES.—Continuez, continuez, je vous prie, continuez.

AMIENS.—Cela vous rendrait mélancolique, monsieur Jacques.

JACQUES.—C’est ce que je veux.—Continuez, je vous en prie ; continuez ; je puis sucer la mélancolie d’une chanson même, comme une belette suce les œufs. Encore, je vous en prie, encore.

AMIENS.—Ma voix est rude ; je sais que je ne saurais vous plaire.

JACQUES.—Je ne vous prie point de me plaire ; je vous prie de chanter : allons, allons, une autre stance. Ne les appelez-vous pas stances ?

AMIENS.—Comme vous voudrez, monsieur Jacques.

JACQUES.—Je m’embarrasse fort peu de savoir leur nom ; elles ne me doivent rien. Voulez-vous chanter ?

AMIENS.—Plutôt à votre prière, que pour mon plaisir.

JACQUES.—Eh bien ! si jamais je remercie un homme, je vous remercierai. Mais ce qu’on appelle compliment, ressemble à la rencontre de deux magots. Et quand un homme me remercie cordialement, il me semble que je lui ai donné un sou, et qu’il me fait les remerciements d’un pauvre. Allons, chantez.—Et vous qui ne voulez pas chanter, taisez-vous.

AMIENS.—Eh bien ! je vais finir ma chanson. Messieurs, pendant ce temps-là, mettez le couvert ; le duc veut dîner sous cet arbre. Il vous a cherché toute la journée.

JACQUES.—Et moi, je l’ai évité toute la journée : il aime trop la dispute pour moi : je pense à autant de choses que lui, mais je rends grâce au ciel et je ne m’en glorifie pas. Allons, chantez, allons.

CHANSON.

Toi qui fuis l’éclat de la cour,

Des champs féconds préférant la parure,
Heureux des mets que t’offre la nature,
Viens habiter avec moi ce séjour.
Dans ce bocage,
Sous cet ombrage,
Point d’ennemi que l’hiver et l’orage.

JACQUES.—Je vais vous donner sur cet air quelques vers que j’ai faits hier en dépit de mon génie.

AMIENS.—Et je les chanterai.

JACQUES.—Les voici.

(Il chante.)

S’il arrive par hasard
Qu’un homme soit changé en âne ;
Quittant son bien et son aisance
Pour suivre une volonté obstinée,
Duc dàme, duc dàme, duc dàme,
Il trouvera ici
D’aussi grands fous que lui
S’il veut venir ici[7].

AMIENS.—Que signifie ce duc ad me ?

JACQUES.—C’est une invocation grecque pour rassembler les sots dans un cercle.—Je vais dormir si je puis ; si je ne peux pas dormir, je déclamerai contre tous les premiers-nés de l’Égypte[8].

AMIENS.—Et moi, je vais chercher le duc : son banquet est prêt.

(Ils sortent chacun de son côté.)


Scène VI

Entrent ORLANDO et ADAM.

ADAM.—Mon cher maître, je ne saurais aller plus loin : eh ! je me meurs de faim ! Je vais me coucher ici et y prendre la mesure de ma fosse. Adieu, mon bon maître.

ORLANDO.—Quoi, Adam ! comment ! tu n’as pas plus de cœur que cela ? Vis encore un peu, console-toi un peu, prends un peu de cœur. S’il existe quelque bête sauvage dans cette affreuse forêt, ou je lui servirai de nourriture, ou je te l’apporterai comme nourriture : ton imagination te fait voir la mort plus près de toi qu’elle ne l’est en effet. Pour l’amour de moi, prends courage ; tiens un instant la mort à bout de bras : je suis à toi dans un moment ; et si je ne t’apporte pas quelque chose à manger, alors je te permets de mourir : mais si tu meurs avant mon retour, je dirai que tu t’es moqué de mes peines.—Allons, fort bien, tu as l’air plus entrain. Je vais revenir te joindre à l’instant ; mais tu es là couché à l’air glacé. Viens, je vais te porter sous quelque abri, et tu ne mourras pas faute d’un dîner, s’il y a quelque chose de vivant dans ce désert. Courage, bon Adam.

(Ils sortent.)


Scène VII

Une autre partie de la forêt.

On voit une table servie, LE VIEUX DUC, AMIENS, les SEIGNEURS et autres.

LE VIEUX DUC.—Je pense qu’il est métamorphosé en bête ; car je ne puis le trouver nulle part, sous la forme d’un homme.

PREMIER SEIGNEUR.—Monseigneur, il n’y a qu’un instant qu’il est parti d’ici, où il était fort gai, à écouter une chanson.

LE VIEUX DUC.—Lui, qui est tout composé de dissonances ! s’il devient jamais musicien, il y aura certainement bientôt une grande discorde dans les sphères ; allez le chercher ; dites-lui, que je voudrais lui parler.

(Entre Jacques.)

PREMIER SEIGNEUR.—Il m’en évite la peine, en venant lui-même.

LE VIEUX DUC.—Mais comment, monsieur, quelle vie menez-vous donc maintenant, qu’il faille que vos pauvres amis vous fassent la cour ? —Mais quoi vous avez l’air gai.

JACQUES.—Un fou ! un fou !… J’ai rencontré un fou dans la forêt, un fou en habit bigarré[9]. O misérable monde ! Comme il est vrai que je vis de nourriture, j’ai rencontré un fou qui s’était couché par terre, se chauffait au soleil, et invitait dame Fortune, mais en bons termes et bien placés, et cependant un vrai fou qui en portait la livrée.—Bonjour, fou, lui ai-je dit.—Non, monsieur, m’a-t-il répondu, ne m’appelez pas fou, jusqu’à ce que le ciel m’ait envoyé la Fortune[10].—Ensuite il a tiré un cadran de sa poche, et après l’avoir regardé d’un œil terne, il a dit très-sagement : « Il est dix heures ; —c’est ainsi, a-t-il continué, que nous pouvons voir comment va le monde : il n’y a qu’une heure qu’il n’en était que neuf, et dans une heure il en sera onze ; et ainsi d’heure en heure nous mûrissons, mûrissons, et ensuite d’heure en heure nous pourrissons, pourrissons, et là finit notre histoire. » Quand j’ai entendu ce fou bigarré moraliser ainsi sur le temps, mes poumons se sont mis à chanter comme le coq, de voir des fous si profonds en morale ; et j’ai ri sans relâche, pendant une heure entière à son cadran.—O noble fou ! un digne fou ! Oh ! un habit bigarré est le seul que l’on doive porter.

LE VIEUX DUC.—Quel est donc ce fou ?

JACQUES.—Oh ! le digne fou ! un fou qui a été un courtisan ; et il dit que, si les dames sont jeunes et belles, elles ont le don de le savoir : dans sa cervelle, qui est aussi sèche que le biscuit qui reste après un voyage, il y a d’étranges cases farcies d’observations qu’il débite par parcelles. Oh ! si je pouvais être un fou ! J’aspire à porter un habit bigarré.

LE VIEUX DUC—Tu en auras un.

JACQUES.—C’est la seule chose que je vous demande[11], pourvu que vous arrachiez de votre cerveau la folle idée qui y est enracinée, que je suis sage. En outre, je veux avoir une liberté aussi étendue que le vent, et je veux souffler sur qui il me plaira, car les fous ont ce privilége ; et ceux qui essuieront le plus de traits de ma folie, seront obligés de rire plus que les autres : et pourquoi cela, monsieur ? Le pourquoi est aussi simple que le chemin qui conduit à l’église de la paroisse. Celui qu’un fou pique à propos agit sottement (fût-il piqué au vif), s’il se montre sensible au lardon ; autrement la folie de l’homme sage s’expose à être anatomisée par les flèches lancées à tort et à travers par le fou. Revêtissez-moi de mon habit bigarré, donnez-moi la liberté de dire ce que je pense, et je vous jure que, si l’on veut prendre ma médecine patiemment, je purgerai à fond le corps impur de ce monde infecté.

LE VIEUX DUC.—Fi ! fi donc ! je puis te dire ce que tu voudrais faire.

JACQUES.—Et pour un jeton[12], que voudrais-je faire, si ce n’est du bien ?

LE VIEUX DUC.—Tu commettrais, en gourmandant le péché, un péché des plus dangereux ; car toi-même tu as été un libertin aussi sensuel que l’aiguillon même de la brutalité, et tu voudrais aujourd’hui dégorger sur le monde entier tous les ulcères et tous les maux que tu as gagnés par ta licence aux pieds légers.

JACQUES.—Quoi ! quel est celui qui, en censurant l’orgueil en général, peut être accusé d’en taxer quelqu’un en particulier ? Ce vice ne coule-t-il pas gros comme les flots de la mer, jusqu’à ce que les vrais moyens le refoulent ? Quand je dis qu’une femme de la cité porte sur ses indignes épaules la fortune des princes, quelle est celle qui peut se présenter et dire que j’entends parler d’elle, lorsque sa voisine est comme elle ? ou quel est l’homme, dans l’emploi le plus vil, qui ne décèle pas la folie dont je l’accuse, lorsque, pensant que j’ai voulu parler de lui, il répond que sa parure n’est point à mes frais ? Là donc ; comment donc ? Eh bien ! faites-moi donc voir en quoi ma langue lui a fait du tort. Si elle lui a rendu justice, alors c’est lui qui s’est fait du tort lui-même ; s’il est libre de tout reproche, alors ma satire s’envole comme une oie sauvage sans être réclamée de personne. Mais qui vient ici ?

(Orlando entre brusquement, l’épée nue.)

ORLANDO.—Arrêtez et cessez de manger.

JACQUES.—Quoi ! je n’ai pas encore commencé.

ORLANDO.—Et tu ne commenceras pas avant que le besoin soit servi.

JACQUES.—De quelle espèce est donc ce coq-là ?

LE VIEUX DUC—Est-ce la nécessité, jeune homme, qui te rend si audacieux, ou est-ce par un grossier mépris des bonnes manières que tu te montres si dépourvu de civilité ?

ORLANDO.—Vous avez touché mon mal tout d’abord. C’est le poignant aiguillon d’un extrême besoin qui m’a enlevé les douces apparences de la civilité : j’ai cependant été élevé dans l’intérieur du pays, et j’ai reçu quelque éducation : mais laissez cela, vous dis-je : il meurt celui de vous qui touchera à ce fruit avant que moi et mes besoins soyons satisfaits.

JACQUES.—Si vous ne voulez pas que l’on vous satisfasse avec des raisons, alors il faut donc que je meure.

LE VIEUX DUC.—Que prétendez-vous ? Votre douceur aura plus de force que votre force pour nous amener à la douceur.

ORLANDO.—Je vais mourir faute de nourriture : laisse-m’en prendre.

LE VIEUX DUC.—Asseyez-vous et mangez, et soyez le bienvenu à notre table.

ORLANDO.—Vous me parlez si doucement ? En ce cas, pardonnez-moi, je vous prie ; j’ai cru qu’ici tout était sauvage ; voilà ce qui m’a fait prendre la rude apparence du commandement. Mais qui que vous soyez, qui dans ce désert inaccessible, à l’ombre de ce feuillage mélancolique, perdez et négligez les heures glissantes du temps, si jamais vous vîtes des jours plus heureux, si jamais vous avez habité des lieux où le son des cloches vous appelât à l’église ; si jamais vous vous êtes assis à la table d’un homme vertueux ; si jamais vous avez essuyé une larme sur vos paupières ; si vous savez enfin ce que c’est que de plaindre et que d’être plaint, que la douceur soit ma seule violence. Dans cet espoir, je rougis et je cache mon épée.

LE VIEUX DUC.—Il est vrai que nous avons vu des jours plus heureux ; le son des cloches sacrées nous a appelés à l’église ; nous nous sommes assis à la table d’hommes vertueux ; nous avons essuyé nos yeux baignés de larmes que faisait couler une sainte pitié : ainsi asseyez-vous paisiblement, et disposez à votre gré de ce que nous pouvons avoir à offrir à vos besoins.

ORLANDO.—Eh bien ! alors attendez encore un moment pour manger, tandis que, comme la biche, je vais chercher mon faon pour lui donner à manger. À quelques pas d’ici, il y a un pauvre vieillard qui, conduit par l’amitié pure, a traîné après moi ses pas inégaux : il est accablé de deux maux cruels, l’âge et la faim. Je ne goûterai à rien jusqu’à ce qu’il soit rassasié.

LE VIEUX DUC.—Allez le chercher ; nous ne toucherons à rien avant votre retour.

ORLANDO.—Je vous remercie ; que le ciel vous bénisse pour vos généreux secours.

(Il sort.)

LE VIEUX DUC.—Tu vois que nous ne sommes pas seuls malheureux ; ce vaste théâtre de l’univers offre de plus tristes spectacles que cette scène où nous jouons notre rôle.

JACQUES.—Le monde entier est un théâtre, et les hommes et les femmes ne sont que des acteurs ; ils ont leurs entrées et leurs sorties. Un homme, dans le cours de sa vie, joue différents rôles ; et les actes de la pièce sont les sept âges[13]. Dans le premier, c’est l’enfant, vagissant, bavant dans les bras de sa nourrice. Ensuite l’écolier, toujours en pleurs, avec son frais visage du matin et son petit sac, rampe, comme le limaçon, à contre-cœur jusqu’à l’école. Puis vient l’amoureux, qui soupire comme une fournaise et chante une ballade plaintive qu’il a adressée au sourcil de sa maîtresse. Puis le soldat, prodigue de jurements étranges et barbu comme le léopard[14], jaloux sur le point d’honneur, emporté, toujours prêt à se quereller, cherchant la renommée, cette bulle de savon, jusque dans la bouche du canon. Après lui, c’est le juge au ventre arrondi, garni d’un bon chapon, l’œil sévère, la barbe taillée d’une forme grave ; il abonde en vieilles sentences, en maximes vulgaires ; et c’est ainsi qu’il joue son rôle. Le sixième âge offre un maigre Pantalon[15] en pantoufles, avec des lunettes sur le nez et une poche de côté : les bas bien conservés de sa jeunesse se trouvent maintenant beaucoup trop vastes pour sa jambe ratatinée ; sa voix, jadis forte et mâle, revient au fausset de l’enfance, et ne fait plus que siffler d’un ton aigre et grêle. Enfin le septième et dernier âge vient unir cette histoire pleine d’étranges événements ; c’est la seconde enfance, état d’oubli profond où l’homme se trouve sans dents, sans yeux, sans goût, sans rien.

(Orlando revient avec Adam.)

LE VIEUX DUC.—Soyez le bienvenu ! Déposez votre vénérable fardeau, et qu’il mange.

ORLANDO.—Je vous remercie surtout pour lui.

ADAM.—Vous faites bien de remercier pour moi ; car je puis à peine parler pour vous remercier moi-même.

LE VIEUX DUC.—Vous êtes les bienvenus, mettez-vous à l’œuvre : je ne vous dérangerai point en ce moment pour vous questionner sur vos aventures.—Faites-nous un peu de musique, cher cousin ; chantez-nous quelque chose.

(On joue un air.)

AMIENS chante

Souffle, souffle vent d’hiver ;
Tu n’es pas si cruel
Que l’ingratitude de l’homme.
Ta dent n’est pas si pénétrante,
Car tu es invisible
Quoique ton souffle soit rude[16]
Hé ! ho ! chante ; hé ! ho ! dans le houx vert ;
La plupart des amis sont des hypocrites et la plupart des amants des fous
Allons ho ! hé ! le houx !
Cette vie est joviale.
Gèle, gèle, ciel rigoureux,
Ta morsure est moins cruelle
Que celle d’un bienfait oublié.
Quoique tu enchaînes les eaux,
Ton aiguillon n’est pas si acéré
Que celui de l’oubli d’un ami.
Hé ! ho ! chante, etc., etc.

LE VIEUX DUC.—S’il est vrai que vous soyez le fils du bon chevalier Rowland, ainsi qu’on vous l’a entendu dire ingénument tout bas, et ainsi que tout me l’annonce ; car il respire dans tous vos traits, et votre visage est son portrait vivant ; soyez vraiment le bienvenu ici ; je suis le duc qui aimait votre père. Venez dans ma grotte me raconter la suite de vos aventures ; et toi, bon vieillard, tu es le bienvenu comme ton maître.—Soutenez-le par le bras. (A Orlando.) Donnez-moi votre main, et faites-moi connaître toutes vos aventures.

(Ils sortent.)

FIN DU SECOND ACTE.


  1. C’était une opinion reçue, du temps de Shakespeare, que la tête d’un vieux crapaud contenait une pierre précieuse, ou une perle, à laquelle on attribuait de grandes vertus.
  2. Dans l’ancienne matière médicale, les larmes du cerf mourant étaient réputées jouir d’une vertu miraculeuse.
  3. Roynish du mot français rogneux.
  4. Une espèce de monnaie marquée d’une croix ; ce mot est pour Shakespeare une source de pointes.
  5. « Trait contre une expression ridicule de la Rosalinde de Lodge. » (WARBURTON.)
  6. Mortal est pris ici adverbialement pour excessivement.
  7. Duc dàme est mis pour duc ad me, conduisez-moi ; allusion au refrain d’Amiens. Celui-ci n’est pas un savant, Jacques lui peut donner ce mot pour du grec, très-innocemment.
  8. « Expression proverbiale pour dire les personnes d’une haute naissance. » (JOHNSON.)
  9. Motley fool, Motley, bigarré, le costume des fous se rapprochait de celui des arlequins.
  10. :Fortuna favet fatuis.
    Fortuna nimiùm quem favet, stultum facit. (P. SYRUS.)
  11. ’Tis my only suit. Suit, habit et demande, requête.
  12. What, for a counter, would I do but good ?
  13. « Anciennement, il y avait des pièces divisées en sept actes. » (WARBURTON.)
  14. Chaque profession avait jadis une forme de barbe particulière. La barbe du juge différait de celle du soldat.
  15. Allusion au personnage de la comédie italienne, appelé il Pantalone, le seul qui joue son rôle en pantoufles.
  16. Le sens de ces vers a beaucoup tourmenté les commentateurs, et reste encore inexplicable : combien de chansons anglaises (et même combien de françaises) ne sont que des mots avec rime et sans raison !