Comme tout le monde/1/5

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V

Rêveries


La mauvaise passe traversée cessa brusquement un jour. La destinée a de ces coups de baguette magique. On dirait parfois que la vie s’égrène comme un chapelet de grains noirs et de grains blancs qui seraient les mauvais jours et les jours heureux. Les grains noirs sont les plus nombreux mais la surprise du grain blanc n’en est que plus délicieuse.

Non seulement la petite bonne, guérie, reprit son service, mais la cuisinière depuis si longtemps attendue put enfin s’engager chez Isabelle.

Il fut convenu qu’elle viendrait trois heures le matin pour faire le déjeuner et deux heures l’après-midi pour préparer le dîner.

Isabelle, libérée tout à coup après ses insupportables tracas, eut la sensation d’une vie soudain facile et bonne. Entre les heures réservées à la couture et au ménage, elle put reprendre ses exercices de chant et ses promenades. Il faisait beau. Les affaires de Léon semblaient devoir prospérer. La petite femme se sentait heureuse.

La première fois qu’elle se retrouva sur la route Sainte-Marie avec madame Chanduis, elle connut le bonheur de raconter longuement ses ennuis à l’excellente notairesse qui lui raconta les siens. Leur conversation fut animée et copieuse. Ces deux femmes n’imaginaient sans doute pas autre chose de l’existence que d’avoir des soucis de ménage et de les raconter ensuite en détail.

Cependant, comme elles cheminaient ce jour-là, tandis que leurs enfants, se tenant par la main, les précédaient en sautant d’un pied sur l’autre et que la petite bonne poussait la voiture du bébé, toutes les têtes se retournèrent à la fois pour voir passer, au trot, un cavalier qui faisait tourbillonner autour de lui la poudre d’or de la route.

— Le marquis !… souffla madame Chanduis.

Mais Isabelle n’avait pas eu le temps de dilater ses yeux roux comme ceux des lièvres, que le marquis soulevait son petit chapeau gris, et, sans ralentir sa bête, saluait. Ostensiblement, c’était Isabelle qu’il saluait. Ce ne fut qu’un éclair. Déjà le bruit régulier des quatre sabots s’éloignait.

Le nuage d’or s’était refermé. Isabelle, la respiration coupée, regarda madame Chanduis.

— Il vous a saluée !… bégayait la grosse femme tout empourprée de stupéfaction.

Et l’on eût dit qu’elle allait en mourir d’apoplexie.

Or, ni l’une ni l’autre n’avaient repris leurs sens que la notairesse, dans son émotion, buta contre une pierre et perdit l’équilibre. Isabelle s’était précipitée pour la retenir. Trop tard. La notairesse était par terre.

Quand Isabelle et la petite bonne parvinrent à la remettre debout, il fallut bien convenir que la pauvre avait quelque chose comme une entorse.

Le pied en suspens, la capote de travers, la jupe salie, elle restait à geindre, les yeux au ciel, soutenue par Isabelle et la bonne. Que d’aventures en quelques secondes !

— Il faut croire que c’est dans l’air !… s’écrie Isabelle. Tout le monde va donc s’estropier, maintenant ?

Mais, tout en aidant de son mieux la grosse femme, elle ne peut s’empêcher, malgré l’événement fâcheux, de penser à autre chose. Elle pense au beau cavalier, si noble sur son cheval si bien mis, qui vient de la saluer au passage. Le marquis de Taranne Flossigny, la saluer, elle, Isabelle Chardier ! Pourquoi ?… Mais pourquoi donc ?

La grosse Chanduis, assise enfin sur une borne kilométrique, ne cesse de se lamenter, ayant tout oublié, sauf son pied. Isabelle propose d’envoyer la petite bonne chercher une voiture en ville. Un flot de paroles agite ces dames. Côte à côte, le petit Paul Chanduis et Zozo, les yeux ronds, regardent, immobilisés.

Au bout d’une demi-heure de détresse et d’hésitation, le coupé du docteur Tisserand paraît.

— Nous sommes sauvées !… crie Isabelle.

Mille signaux arrêtent la voiture du docteur. Les enfants excités tourbillonnent autour du cheval, se poussent, veulent grimper sur le siège, oublient leurs parents, puis recommencent à jouer, heureux de n’être plus surveillés.

On a mis le docteur au courant.

— Je vais examiner tout de suite !… dit-il, avec un visage froid de chirurgien. Si ce n’est qu’une entorse, il n’y a pas grand mal. En tout cas, ma voiture est là, chère madame, pour vous ramener chez vous…

Et comme il porte la main sur la bottine de la notairesse, celle-ci, tout à coup, oublie ses plaintes, et, suppliante, embarrassée, rougissant d’avance de ce qu’on va voir une fois le bas ôté :

— Oh ! docteur, s’excuse-t-elle, ne faites pas attention, je vous en prie, à… au… Et, dans un cri d’angoisse :

— Enfin vous savez bien, n’est-ce pas, ce que c’est qu’un pied de mère de famille !


Rentrée chez elle, Isabelle se précipita sur sa corbeille à ouvrage où chaussettes et bas s’accumulaient, attendant le ravaudage en retard. Elle sentait qu’elle ne pourrait ni jouer au jardin avec Zozo ni chanter au piano. Il lui fallait la liberté de sa pensée.

« Le marquis m’a saluée. Pourquoi ?… Il a dû se tromper. Comme il semblait beau, sur son cheval, et qu’il était distingué ! J’ai vu ses cheveux gris briller un instant au soleil. Sa grande moustache m’a paru noire encore. Il était si mince, si grand, si nerveux, avec ses jambières jaunes qui serraient de près le joli cheval ! Comme on voit bien qu’il est marquis !… C’est qu’il n’a pas du tout salué madame Chanduis ! C’est moi qu’il a saluée… Moi… »

Elle sourit toute seule de plaisir et d’orgueil, puis son sourire s’achève en rire, parce qu’elle songe au pied de madame Chanduis.

— Je vais raconter cela à Léon. Ce qu’il va s’amuser !

Inclinée sur la chaussette qu’elle raccommode, elle se sent moqueuse, pimpante, profondément heureuse. Qu’y a-t-il donc aujourd’hui de si joyeux dans l’atmosphère ? On dirait que, dans la vie d’Isabelle, vient de passer un peu de merveilleux.

La lumière qui tombe de cette fenêtre étroite de la salle à manger effleure son profil penché, entoure d’une auréole ses cheveux ardents, cassants, met un éclat sur sa nuque, intacte comme du marbre blanc. Quand elle relève la tête, elle voit, par la vitre, un morceau de son jardin, tout alourdi de verdures, piqué de fleurs vives, puis, en perspective, deux arbres rapprochés et fluets qui dépassent le petit mur du fond. L’un de ces arbres, sensiblement plus haut que l’autre, a l’air de se pencher vers son camarade. L’imagination d’Isabelle prend ces deux arbres pour motif et se met à broder.

… La femme, à travers ses occupations ménagères, a toujours le temps de rêver, tandis que le mari, accoutumé depuis le collège à des pensées précises, s’absorbe dans des travaux ou des affaires qui n’ont rien à voir avec le songe. Aussi rapporte-t-il au foyer un esprit toujours net, plus pur, pour ainsi dire, que celui de sa compagne, laquelle, au cours de la journée, a pu, tout en travaillant, se saturer l’âme de chimères. En vérité, le loisir d’esprit des femmes est le plus grand danger que courent les maris.

Isabelle rêve. Elle voudrait que sa vie conjugale fût pareille au mariage de ces deux arbres dont l’un domine l’autre si câlinement. Elle voudrait être le petit arbre protégé. Son mari lui serait tellement supérieur qu’elle aimerait à se sentir plier. N’aimerait-elle pas aussi qu’il fût plus vieux qu’elle et l’appelât : « Mon enfant » ? Toujours elle le sentirait s’occuper d’elle, même quand il ne lui parlerait pas. Oui, il serait pour elle comme un père. Ce ne serait pas ce jeune mari qui, dans la journée, n’est pris que par ses affaires, ne s’occupe pas du tout de vous, puis, tous les soirs, à la même heure, devient amant quand on se couche. Cela ne convient guère au tempérament d’Isabelle. Ce qu’elle a, c’est le besoin latent d’une supériorité morale et intellectuelle à ses côtés. Elle voudrait tant admirer un homme qui serait le sien, un homme distingué, fier, affiné ; elle voudrait tant s’extasier, se soumettre à lui, se sentir petite…

La porte s’ouvre. Isabelle sursaute et devient toute rouge en voyant paraître Léon. Pourtant elle était là, si sage, penchée en silence sur la chaussette qu’elle raccommode…

Elle ne lui demande même pas comment il se fait qu’il soit libre de si bonne heure.

— Tu ne sais pas ?… s’écrie-t-elle un peu trop fort, madame Chanduis, tantôt… Et voici l’histoire de l’entorse narrée tout au long. Mais Isabelle ne parle pas du marquis.

Léon, tout en riant du récit, a tiré de ses poches une petite boite de bonbons.

— C’est mon premier clerc qui me les a donnés pour Zozo, dit-il.

Isabelle ouvre la boîte.

— Mais, s’exclame-t-elle, je sais comment ça s’appelle, ces bonbons-là ! Ce sont des « tortillons anglais » !

Surexcitée, enfantine, elle raconte : Quand elle était toute petite, sa mère, un jour, lui a fait voir une boîte de ces tortillons anglais et lui a dit, d’un air colère : « Tu les vois, n’est-ce pas ?… Eh bien ! Ça te passera sous le nez ! Tu n’en auras pas ! » Isabelle n’a jamais su pour quelle faute sa mère la punissait si sévèrement, ce jour-là. Ce souvenir est un de ceux qui l’amusent le plus. Elle s’est levée de sa chaise, rit, s’exalte. Léon, assis à quelques pas, a pris doucement son journal. Isabelle, lancée dans ses souvenirs d’enfance, continue :

— Linda, tu sais, Linda, ma petite amie anglaise ? Elle voulait chanter en français. Maman l'accompagnait au piano. Il fallait dire : « Qui, du coin de son fin sourire… » Alors, Linda n’en sortait pas. Elle chantait : « Qui que couenne de sonne fienne sourière… »

Isabelle, pâmée de fou rire, peut à peine poursuivre. Enfin, les larmes aux yeux, les mains aux côtes, elle reprend :

— Elle chantait aussi : « Il murmure dans un soupir… », et ça devenait dans sa bouche : « Il miourmioure dans une soupière… »

Elle s’est laissé retomber sur sa chaise, sanglotante de rire, tellement amollie qu’elle ne pourrait plus tenir debout. Alors Léon, du fond du journal où il s’est enfoui, dit avec calme :

— Je connais ces histoires, Isabelle. Tu me les as déjà racontées au moins trois fois.

Mais Isabelle ne peut plus s’arrêter. Qu’a-t-elle donc, aujourd’hui, pour être si gaie ? Chancelante, s’appuyant aux murs, elle aime mieux s’en aller dans le jardin pour rire son saoul toute seule. Et Zozo, qui la rencontre en cet état d’hilarité solitaire, se pend, vaguement inquiète, à la jupe de sa mère, et, la regardant de bas en haut, avec des yeux effrayés :

— Maman, tu ris ?… répète-t-elle. Maman ?… Tu ris ?…


Quand elle revint à la salle à manger, ses cils étaient mouillés mais elle avait repris son sérieux. Détendue par cette crise de rire, elle s’assit à sa place, reprit sa chaussette abandonnée. Maintenant, elle allait laisser l’amertume la gagner. Elle se sentait tellement seule avec ses souvenirs d’enfance, ces chers souvenirs qui n’amusaient pas son mari, auxquels sa fille ne pouvait rien comprendre. Un soupir déjà soulevait sa poitrine, ses yeux se tournaient, furtifs et rancuneux, du côté de Léon.

Mais celui-ci, laissant tomber son journal, dit sur un ton glacial et résigné :

— Peut-on te parler, maintenant ?

— Oui… répondit-elle en pinçant les lèvres.

— Eh bien, voilà… dit Léon avec lenteur, savourant d’avance l’effet qu’il allait produire. Les Taranne Flossigny me confient leurs affaires. La douairière est mécontente de Lautrement. C’est moi qui serai désormais l’avoué de la famille.

Isabelle a fait un bond sur sa chaise. La chaussette, l’aiguille, le peloton de laine, tout est tombé sur le plancher.

— C’est pour cela que le marquis m’a saluée aujourd’hui !

— Comment ?… dit Léon.

— J’avais oublié de te le dire, fait Isabelle. Tantôt, à la promenade, il passait à cheval, il m’a tiré son chapeau…

Et, là-dessus, la voilà qui bat des mains comme une écolière :

— Les affaires du marquis ! Nous avons les affaires du marquis !…

— De la douairière… rectifie Léon souriant.

L’enthousiasme de sa petite femme lui paraît bien naturel. Joyeux, il la met au courant de tout : l’entrevue avec la vieille marquise, les paroles échangées, le genre de procès dont il s’occupera, la colère qu’aura Lautrement…

Jamais il n’a vu une Isabelle si attentive aux ennuyeuses histoires de l’étude. Comme elle l’écoute avidement, et que ses yeux roux sont grands dans sa jolie petite figure !

Et soudain, d’un geste inattendu, la petite Chardier se précipite sur son mari, lui prend la tête, et, d’une bouche sonore et mouillée, l’embrasse brusquement sur les deux joues.