Comment finit la guerre/05

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Comment finit la guerre
Revue des Deux Mondes6e période, tome 57 (p. 774-815).
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V.

LES CAUSES DE LA VICTOIRE


Si un spectateur impartial peut planer au-dessus de la terrible mêlée qui vient d’ensanglanter le monde pendant plus de quatre années, une première constatation s’impose à son esprit, qui doit le rassurer sur l’avenir de l’humanité : la Justice et le Droit ont combattu pour l’Entente ; ils ont triomphé avec elle.

La petite Serbie est menacée dans son indépendance et dans son existence même par un puissant voisin, dont la population est le décuple de la sienne, avant-garde du germanisme débordant sur l’Orient. Son attitude de soumission presque complète ne peut arrêter l’adversaire décidé à l’écraser, et qui prend les armes. Vainement la Russie, qui a engagé la lutte en 1878 pour secourir ses frères de race, se déclare prête à renouveler le même effort, tout en multipliant les tentatives pour éviter le conflit ; vainement l’Angleterre propose-t-elle, après la Russie, de recourir a un arbitrage : l’Autriche-Hongrie passe outre, et attaque la Serbie. Cet acte de violence ne suffit pas à déchaîner la guerre en Europe centrale ; il faut que l’Allemagne se démasque, s’arme à son tour, et intervienne directement en sommant la Russie de renoncer aux précautions militaires que la situation lui a commandé de prendre sur sa frontière méridionale, et c’est elle qui déclare la guerre à la Russie.

Liée à la Russie depuis vingt ans par un traité d’alliance défensive, la France s’est armée la dernière et a pris des précautions extraordinaires pour éviter tout conflit de fait ; mais l’Allemagne, pressée de commencer les hostilités vers l’Ouest, se fait de nouveau l’agresseur et lui déclare la guerre sous un prétexte mensonger.

L’Angleterre, qu’aucune obligation précise n’oblige à entrer dans la lutte, élude d’abord les invitations que lui fait la France, son amie, de déclarer qu’elle prendra place à ses côtés en cas d’attaque de l’Allemagne ; en même temps, elle refuse à l’Allemagne de s’engager à rester neutre en toute circonstance, et elle invite les deux États à respecter la neutralité de la Belgique. Cette neutralité, dont toutes les grandes Puissances européennes se sont solennellement portées garantes, est violée par l’Allemagne. Alors seulement l’Angleterre la somme d’évacuer le territoire belge, et, sur son refus, rappelle son ambassadeur.

L’agression dont les Empires centraux se sont rendus coupables dénoue les liens de la Triple Alliance et permet à l’Italie, dès le début des hostilités, de se déclarer neutre. Revenue à la fraternité latine, elle écoute le cri de ses fils encore captifs à Trente et à Trieste, elle entre dans la lutte avec la Roumanie, que ses enfants appellent de l’autre côté des Carpathes.

Avec une logique inexorable, les Empires centraux, auxquels se sont jointes deux Puissances de proie, la Turquie et la Bulgarie, conduisent la guerre de la même façon qu’ils l’ont déchaînée, au mépris de toute justice, des principes élémentaires du droit international et des conventions par lesquelles les peuples civilisés ont cherché à limiter les maux de la guerre ; seul règne en maître le droit de la force brutale ; l’utilité militaire immédiate excuse tout. D’où la violation de la neutralité de la Belgique ; d’où les incendies et les pillages destinés à terroriser les populations belges qui devaient, dans leur reflux, semer la contagion de l’épouvante et jeter la France aux pieds du vainqueur ; d’où le bombardement des villes ouvertes et le massacre des innocents, l’emploi des gaz toxiques, la dévastation systématique de régions entières au delà du but militaire, enfin la guerre sous-marine à outrance.

Lent à comprendre, plus lent à s’émouvoir, le monde contemplait avec stupeur cette régression qui mettait au service de la barbarie déchaînée tous les progrès scientifiques de la civilisation. Dans la violence de l’action, tous les masques étaient tombés et les yeux se fixaient sur le vrai visage de ceux qui s’annonçaient comme les nouveaux maîtres de la terre. La durée de la guerre donne aux indignations le temps de prendre corps ; l’héroïque résistance de Verdun permet d’espérer le triomphe du Droit ; déjà la grande démocratie américaine a vu ses plus nobles fils prodiguer leur sang et leur or pour la cause sacrée ; elle comprend enfin quel danger représente pour elle la victoire de l’Allemagne, dont « l’avenir est sur l’eau. » Insultée dans son honneur et menacée dans ses intérêts, elle entre dans la lice avec ses forces toutes fraîches et croissant sans cesse selon les nécessités du combat. Ses réserves pratiquement inépuisables assurent la défaite des Empires centraux.

C’est donc bien le sentiment de la Justice et la puissance du Droit qui ont réuni les États de l’Entente et leurs alliés. C’est la ferme confiance en ces forces supérieures qui a donné aux peuples injustement attaqués et à leurs armées une volonté de résistance que rien n’a pu briser.

L’Allemagne, qui s’est longuement préparée à la lutte, l’engage à son heure, avec une grande supériorité dans tous ses moyens d’action. Elle a une confiance absolue dans cette supériorité, dans son commandement militaire, dans l’organisation de son armée et de ses peuples, et la certitude d’une rapide victoire lui permet de tout oser. La Prusse a unifié et asservi par le fer des peuples adorateurs de la Force qui la suivront en aveugles jusqu’à ce que la défaite fasse tomber le bandeau solidement attaché qui couvre leurs yeux. Jusqu’à cette secousse fatale, c’est son esprit qui les guide sans une hésitation, sans un murmure. Leurs pensées et leurs sentiments sont collectifs et parfaitement disciplinés. Leur intelligence ne fonctionne que dans le sens indiqué par l’autorité ; elle s’ingénie à comprendre les confuses explications qu’on lui présente des événements, et elle y arrive. Les populations ont subi longtemps sans faiblir des privations très dures ; les troupes se sont battues avec un courage et une ténacité auxquels leurs adversaires ont rendu hommage.

La Prusse disposait donc d’un instrument redoutable ; heureusement pour le monde, elle n’eut pas l’homme nécessaire pour le manier. Le moins qu’on puisse dire de son gouvernement, c’est qu’il manqua de psychologie autant que de scrupules et qu’il poussa à l’extrême le mépris de ses adversaires. Il méconnut leur caractère et leurs forces, et il ignora les puissances morales. Il avait engagé la guerre pour l’hégémonie universelle, au nom du droit du peuple le plus nombreux de subjuguer le voisin moins prolifique, afin d’acquérir des débouchés nouveaux pour une industrie sans cesse croissante, faisant appel avant tout à l’intérêt matériel le plus immédiat ; au moment des revers, il voudrait susciter l’enthousiasme pour la défense de la patrie. Il lui faut révéler aux peuples la longue erreur où il les a plongés, et il s’étonne de ne pas conserver leur confiance.

Dans la monarchie absolue, Ludendorff réclame un dictateur comme Gambetta, M. Clemenceau, ou M. Lloyd George : de tels hommes ne se révèlent que dans les pays libres ; dans les autres, il faut qu’ils naissent sur le trône.

Quand il est poussé trop loin, le sens de la collectivité atrophie certains côtés de la personne humaine ; les ressorts perdent leur élasticité, quand ils sont trop fortement et trop longtemps comprimés. Du fidèle sujet d’un monarque absolu on ne peut attendre les mêmes ressources que d’un libre citoyen : si le prince est défaillant, tout s’écroule dans l’État bien organisé, et la machine parfaite s’arrête en même temps que le moteur. C’est pourquoi l’Allemagne prussianisée, dont la résistance dépendait d’un homme insuffisant, devait tomber d’un seul coup.


Pour que ce coup pût être asséné, un certain nombre de conditions étaient nécessaires, et la première de toutes, c’est que l’Entente possédât la maîtrise de la mer.

« Chaque soldat est sorti d’Angleterre sur le dos d’un matelot, » a remarqué lord Fisher. Les soldats britanniques venaient de toutes les parties du monde ; au moment de l’armistice, ils étaient plus de trois millions en armes, répartis sur tous les théâtres d’opérations ; 500 000 indigènes coloniaux avaient renforcé les armées françaises, deux millions d’Américains avaient passé l’Atlantique. L’entretien de pareils effectifs, les navettes d’Angleterre en Orient et de Palestine en France, les permissions nécessaires au bon état moral des troupes, ont fait monter à 26 millions le chiffre des combattants alliés qu’a transportés la seule flotte anglaise ; il faut y ajouter 242 millions de tonnes de matériel, aliments ou combustibles, pour les armées britanniques ou les nations alliées. Pour la France seulement, privée de ses mines et de ses usines du Nord et du Nord-Est, les envois moyens atteignirent par mois 1 500 000 tonnes de charbon et 84 000 tonnes d’acier.

Trop élevés pour évoquer des précisions dans l’esprit public, ces chiffres montrent cependant l’importance capitale de la mer, la route immense, dont le débit n’est limité que par les possibilités de débarquement.

Battue aux îles Falkland en décembre 1914 et au Dogger Bank en février 1915, la flotte allemande de haut bord se considère comme définitivement hors de cause après sa défaite du Jutland le 31 mai 1916. Les ravages des sous-marins dans les flottes alliées (7 millions de tonnes pour la marine anglaise seulement) causèrent quelque gêne, et de grandes inquiétudes. Mais l’Allemagne, qui avait entamé la guerre sous-marine à outrance en 1917 dans l’espoir de terminer la guerre avant que les États-Unis fussent en état d’intervenir avec des forces sérieuses, vit s’évanouir cette dernière illusion : les chantiers anglais, où travaillaient 1 500 000 ouvriers, réparaient la plus grande partie des pertes maritimes, et le reste était comblé par la mise en service des navires allemands internés au moment de la déclaration de guerre. Les Puissances alliées pouvaient continuer à s’armer, à se nourrir, à respirer et à combattre.


L’armée est un grand corps dont le commandement est le cerveau et l’État-major le système nerveux. Or, en comparant les deux adversaires au début de la lutte, il faut constater du côté de l’Allemagne une incontestable supériorité d’organisation : le général von Moltke, héritier d’un nom illustre, commande sous le visage imposant du Kaiser, avec le titre de chef d’État-major des armées en campagne ; une volonté unique règne sans conteste aux armées et a l’intérieur, avec un minimum de transmission. Il se conforme scrupuleusement au plan excellent qu’a conçu son prédécesseur le général von Schlieffen ; mais un plan ne vaut que par son exécution : ce n’est que la mise en équation du problème à résoudre ; et, dans l’exécution, les fautes de calcul abondent, qui font écarter le général von Moltke dès le 14 septembre 1914. C’est le ministre de la guerre, général von Falkenhayn, qui lui succède, tout en gardant son portefeuille ; le chancelier réclame d’avoir un subordonné direct, qu’on lui donne en février 1915, mais c’est une concession de pure forme ; la volonté du général von Falkenhayn, qui a choisi tous les chefs de service, continue à présider à tout.

Le commandement austro-hongrois, d’abord un peu rétif au mors trop serré dont le bride le commandement allemand, obéit bientôt docilement, obligé qu’il est de recourir sans cesse à l’aide matérielle du puissant allié. Ainsi il n’existe aucune distinction entre le gouvernement, chargé de la conduite générale de la guerre, et le commandement, qui ordonne directement les opérations ; et le général von Falkenhayn mène la guerre en toute indépendance ; mais il la conduit médiocrement.

Sur le théâtre principal, après une attitude défensive de plus d’une année, qui donne à l’armée anglaise le temps de se créer, de s’organiser et de s’aguerrir, il se décide à l’attaque contre Verdun, qu’il entreprend avec une bonne préparation de détail, mais sur un trop petit front, sans avoir su réunir les effectifs que la riposte des Alliés sur la Somme va l’obliger à improviser. En l’absence d’un génie militaire, il était douteux que les Empires centraux pussent gagner la guerre après la bataille de la Marne ; le temps et la brutalité prussienne devaient accroître sans cesse la force et le nombre de leurs ennemis. En tout cas, il est certain que le commandement de Falkenhayn s’y révélait comme incapable et il est naturel que cette évidence l’ait fait remplacer.

Il a pour successeur les deux dioscures Hindenburg-Ludendorff auxquels incombe une très lourde tâche, car la bataille fait rage sur la Somme et se rallume de temps à autre à Verdun, hors de leur volonté ; l’usure allemande augmente dans les proportions les plus inquiétantes. Mais ils gardent, eux aussi, le commandement unique et suprême sur tous les théâtres de guerre. Les fautes du gouvernement français leur rendent l’initiative des opérations, et ils s’en servent résolument. Par bonheur pour l’Entente, ils ne savent pas profiter de la large percée qu’ils ont faite en mars 1918, et ils donnent le temps à leurs ennemis de se ressaisir.

Dans le camp des Empires centraux, les fautes individuelles annihilent ainsi la supériorité dans l’organisation du commandement. Dans le camp de l’Entente, au contraire, il faut constater que l’unité de commandement, condition indispensable à la victoire, ne s’est imposée qu’après de laborieux tâtonnements. Le général Foch y arrive un moment sur l’Yser, par entente directe, par persuasion, par prestige personnel ; le général Nivelle l’obtient régulièrement en 1917, mais l’action du gouvernement français la détruit. Il faut l’imminence du danger et sa pleine compréhension pour qu’elle se reconstitue au printemps 1918, et encore par trois étapes successives, dans la personne du maréchal Foch, qui veut et sait attaquer : c’est la victoire certaine.

Car l’État-major est là, qui saura transmettre la volonté du chef et veiller à son exécution. Le maréchal de Moltke, — l’ancien, — a dit : « Nos ennemis peuvent envier notre Grand État-major ; ils ne peuvent l’égaler. » L’École de Guerre a donné au moins aussi bien à l’armée française ; un corps d’officiers consciencieux, à l’intelligence ouverte, restés près de la troupe, où ils se sont retrempés au cours de la campagne, qui ont su réduire dans une large mesure les préventions forcées contre les titulaires d’un brevet et de fonctions exceptionnelles. Les cours d’état-major ont permis de les renforcer largement par des officiers choisis dans le rang.

Quant aux cadres de la troupe, considérablement augmentés par les créations nouvelles, les pertes y creusent constamment de larges vides que remplissent les officiers de complément. Les nouveaux promus sont choisis sur leur valeur personnelle et avant tout sur leur conduite au feu. Les officiers de carrière, restés en petit nombre, leur transmettent les traditions militaires, qui germent vite dans un sol préparé par une longue hérédité.

Sans cesse des cours nombreux comblent les lacunes de l’instruction et montrent les transformations incessantes de la guerre moderne.

Les troupes s’instruisent dans des camps où elles passent des périodes toujours trop courtes par suite des opérations et des travaux. Elles sont l’objet de soins constants, d’attentions vigilantes pour leur bien-être, et elles sentent sur elles l’affection efficace de leurs chefs. Le général Pétain, commandant en chef des armées françaises, veille très particulièrement sur leur moral ; il sait donner toute leur importance à l’alimentation des troupes et au tour régulier des permissions.

Sans doute, l’organisation générale aurait pu bien avantageusement s’alléger par suite de l’extension du front anglais et de l’entrée en ligne de l’armée américaine, et le groupe d’armées, maintenu dans les armées françaises, s’affirmait nettement inutile et de plus en plus lourd. Sans doute, l’instruction avait été menée surtout dans l’hypothèse de la guerre de positions. Mais tel quel, l’instrument restait maniable dans une main vigoureuse, et il s’est montré efficace.

Dans les armées allemandes, les mêmes causes produisaient les mêmes effets, les mêmes cours s’instituaient, avec des programmes analogues, jusqu’à la fin de 1917. À ce moment, la supériorité des effectifs permit de consacrer plus de temps à l’instruction de la troupe, qui fut poussée vers la guerre de mouvement et dans un sens nettement offensif. Les opérations sur le front oriental y préparaient les cadres et les troupes. La supériorité de l’instruction était plutôt du côté allemand.

Mais le corps d’officiers restait très éloigné des hommes ; pour le compléter, le commandement s’était presque exclusivement adressé à certaines classes sociales, et des sous-officiers anciens et braves, très en état de remplir des fonctions au-dessus de leur grade, se voyaient préférer de tout jeunes gens qui avaient encore à faire leurs preuves. Ces passe-droits et cette vie de privilège en campagne semait un sourd mécontentement qui devait se manifester dès les premiers revers. En 1918, le moral des Allemands apparaît comme inférieur à celui des Français.


En suivant la variation d’effectifs dans les deux camps, on se rend compte de l’influence des pertes sur la conduite générale de la guerre et de l’effort militaire des populations. La politique des effectifs, comprise différemment par chaque parti, reflète l’outrance germanique en même temps que l’équilibre modéré des conceptions françaises. D’utiles leçons en résultent.

La déclaration de guerre provoqua dans la nation française une explosion de patriotisme dont le souvenir est encore dans toutes les mémoires. Le plan de mobilisation mettait sous les armes près de 4 millions d’hommes et il fut réalisé avec un succès qui dépassa toutes les espérances. Le déchet de 10 pour 100 prudemment prévu fut loin d’être atteint et la seule gène fut que les réservistes, dont l’appel était échelonné pour faciliter leur incorporation, devancèrent en foule la date de leur convocation ; il fallut la bonne volonté de tous pour atténuer les inconvénients de cet encombrement. À peine habillés et armés par leur dépôt, les soldats rejoignaient le front, où les événements venaient de creuser de larges vides. Beaucoup furent tués avant d’avoir reçu l’existence militaire qui résulte de l’inscription sur les contrôles réguliers d’un corps. C’est donc approximativement qu’à la fin de 1914 on évalue l’effectif mobilisé aux armées à 2 670 000 hommes, à 300 000 le chiffre de nos pertes en tués et prisonniers, et à 500 000 les évacués sur l’intérieur comme blessés ou malades.

La classe 1914 avait été appelée en août au lieu d’octobre ; la classe 1915 en décembre ; on commençait à appeler la réserve de l’armée territoriale ; en même temps s’effectuait la première contre-visite de tous les réformés et exemptés âgés de moins de quarante-trois ans et des hommes du service auxiliaire en vue de leur passage dans le service armé.

En janvier 1915, nos effectifs sur le front ne s’élevaient plus qu’à 2 300 000 hommes, mais l’ensemble des mesures prises nous faisait escompter leur prompt renforcement, et leur entretien apparaissait comme très facile. Les diverses revisions nous donnaient 700 000 hommes, dont 250 000 seulement pour le service auxiliaire, et elles se poursuivaient. En même temps, un calcul tout théorique nous exagérait beaucoup les pertes allemandes. On admettait, d’après l’expérience des guerres précédentes, qu’à un tué correspondaient 3 ou 4 blessés, dont la moitié estropiés non récupérables. L’ennemi s’usait sur deux fronts, et on estimait le front russe aussi meurtrier que le nôtre. Or, à 100 tués ne correspondaient nullement 150 ou 200 estropiés, mais seulement 50, d’après l’ensemble des résultats ultérieurement constatés : l’armée française a perdu au total 1 289 800 tués (Français, indigènes et étrangers), et n’a eu que 747 000 réformés, y compris les malades, et l’armement des deux adversaires est resté tout à fait comparable. Dans l’ensemble, l’armement moderne s’est révélé plus meurtrier que l’ancien, puisque, pour le même nombre d’hommes atteints, le chiffre des morts a augmenté ; mais on avait tablé sur l’inverse, et les balles de petit calibre, à grande vitesse initiale, étaient qualifiées d’humanitaires, parce qu’elles devaient mettre beaucoup d’hommes hors de combat sans les tuer. On ne tenait pas compte de la mitrailleuse, dont le tir précis frappe très souvent chaque homme de plusieurs projectiles, et de la proportion actuellement beaucoup plus grande des hommes atteints par l’artillerie, dont les éclats d’obus en acier, d’une grande vitesse de projection, sont plus dangereux que les balles. Par ailleurs, il s’en fallait de beaucoup que le front russe demandât à nos ennemis le même effort et les mêmes sacrifices que le français.

Ainsi, d’une part, nous nous découvrions des ressources de recrutement jusqu’alors insoupçonnées, et, d’autre part, les pertes de l’Allemagne nous apparaissaient énormes : on allait jusqu’à parler d’un déficit de 200 000 hommes par mois pour ce seul ennemi. Une double erreur en est résultée : d’une part, nous n’avons pas tiré de nos colonies toute l’aide qu’elles étaient en état de nous donner, et quand leurs ressources se sont révélées considérables, la question du fret s’est posée et a empêché leur pleine utilisation ; d’autre part, la guerre d’usure nous est apparue comme favorable à notre succès et on a commencé à entendre la funeste formule qui a servi depuis à masquer bien des indécisions, bien des faiblesses, et qui a certainement beaucoup prolongé la guerre : « Le temps travaille pour nous. »

Le haut commandement, toutefois, échappait en partie à ces illusions et se rendait compte que l’usure ne suffisait pas à elle seule à vider les tranchées établies devant les nôtres et que la famine serait impuissante à faire tomber les armes de leurs derniers défenseurs.

Il tâtonnait, cherchant le procédé qui devait nous permettre la sortie des tranchées, d’où les offensives de Lorraine et d’Alsace, coûteuses parce que menées avec une inexpérience forcée, mais qui servaient du moins à préparer l’avenir. En tout cas, il gardait ainsi l’initiative des opérations. Sur tout le front, la vie des tranchées s’organisait aussi par tâtonnements, aussi bien dans la protection que pour l’attaque, et ces tâtonnements coûtaient également très cher. Pendant le premier semestre de 1915, nous avons perdu en moyenne par mois 38 000 tués ou prisonniers et 95 000 évacués : blessés ou malades. Néanmoins, au 1er juillet 1915, l’effectif de nos armées sur le front s’élevait à 2 663 000 hommes, réalisant un gain de 222 000 hommes en six mois, et la situation restait très favorable.

Le deuxième semestre 1915 creusa de larges vides dans nos effectifs. L’offensive du 25 septembre en Champagne nous coûta 80 000 tués ou disparus et 100 000 évacués. Nos usines de guerre durent se reconstituer et s’augmenter pour faire face à des besoins nouveaux et absolument imprévus : nous attendions une guerre courte, toute de mouvement, et l’approvisionnement en artillerie était calculé en conséquence, — et sur des bases bien étroites, même dans cette hypothèse. L’artillerie lourde devait s’augmenter dans des proportions énormes, l’artillerie de tranchée se créer de toutes pièces. L’effectif des hommes mobilisés dans les usines s’éleva à 125 000, puis à 300 000 hommes ; en juillet 1917, il arriva jusqu’à 559 000 hommes et put ensuite être ramené à 487 000 hommes en 1918, sous l’empire de nécessités urgentes. Puis il fallut créer et alimenter l’armée d’Orient. Mais ces vides importants se comblèrent sans difficulté, grâce aux conseils de revision revoyant sans cesse les réformés et ajournés de toute espèce, et, à la fin de 1915, les armées comptaient 2 850 000 hommes (dont 100 000 en Orient).

Les pertes de l’année 1916, si elles avaient été mieux étudiées et mieux comprises, auraient sans doute empêché bien des erreurs de s’accréditer. La bataille défensive de Verdun (février-juin) nous coûte 156 000 tués, disparus ou prisonniers, et 263 000 évacués ; la bataille offensive de la Somme (juillet-octobre) nous coûte 65 000 tués, disparus ou prisonniers, et 130 000 évacués. Nos pertes pendant la défensive, en tués, prisonniers et évacués, étaient 90 000 hommes par mois ; pendant la double offensive, sur la Somme et à Verdun, où la situation s’était renversée, nous ne perdions au total que 70 000 hommes par mois. Enfin il s’est trouvé qu’à Verdun nous n’avons dépensé que 30 000 hommes pour reconquérir le terrain qui nous avait coûté 156 000 hommes à perdre. De quelque façon qu’on groupe ces chiffres, ils démontrent avec une éloquence impressionnante qu’on perd moins de monde pendant l’attaque que pendant la défense et que le terrain coûte plus cher à perdre qu’à gagner.

Qu’avions-nous pour combler ces vides : 300 000 tués ou prisonniers, 523 000 évacués ? La classe 1917 nous donnait 155 000 hommes, les ajournés des classes précédentes 120 000. Nous commencions enfin à utiliser le recrutement indigène de nos colonies tropicales, qui fournirent 120 000 hommes ; enfin l’action combinée des lois Dalbiez et Mourier allait, à l’intérieur et sur les arrières des armées, chercher tous les hommes en état de porter les armes, les remplaçant selon le cas par des auxiliaires, des femmes, des étrangers ou des coloniaux de toutes couleurs. — En outre, la récupération des évacués, blessés ou malades, faisait de grands progrès, aussi bien à l’intérieur que dans les armées, et son taux s’établissait à environ 88 pour 100 dont 60 pour 100 récupérables en un mois. Aussi, malgré nos pertes, nos effectifs s’étaient-ils accrus de 15 000 hommes en avril 1916, et ils continuaient à monter.

À la veille de l’offensive du 16 avril 1917, ils s’élevaient à 2 965 000 hommes, le chiffre le plus élevé qu’ils eussent jamais atteint, et qu’ils n’ont jamais retrouvé. Les pertes de l’offensive du 16 avril ont donné lieu à des discussions confuses, dont l’exposé serait très long. Elles ont été très exagérées au début, par erreur et par parti pris. La totalisation des états fournis par les armées donnait 15 589 tués ; 20 500 disparus (tués ou prisonniers) ; 60 036 blessés, — au total 96 125. Nous étions loin des pertes subies dans les offensives précédentes et les résultats obtenus étaient sensiblement plus considérables. Mais le moins qu’on puisse dire, c’est que le Commandement, harcelé sans répit, n’avait plus sa liberté d’esprit. La liquidation de cette grande opération fut plus coûteuse que l’opération elle-même. Sur ce terrain, fin mai, nous en étions à 67 000 morts ou disparus, 110 000 évacués ; en fin juillet, à 87 000 morts ou disparus, 169 000 évacués.

Pendant le reste de l’année, un calme relatif régna sur le front, qui s’anima seulement pour les attaques à objectif limité de la Malmaison et de Verdun. Nos pertes furent au total de 38 000 hommes tués et 128 000 évacués : ce sont les plus faibles de toute la guerre.

Mais un nouveau facteur venait d’intervenir, qui a causé, — non pas certes à la nation, mais du moins à l’armée, — des pertes beaucoup plus considérables que n’avait pu faire l’ennemi pendant chacune des années précédentes. Le départ des nouvelles classes et le maintien sous les drapeaux des classes anciennes avaient créé un vide croissant dans la population de nos campagnes ; l’emploi des indigènes coloniaux, des étrangers et des prisonniers de guerre y présentait plus de difficulté que dans l’industrie et aucune mesure n’avait été prévue pour satisfaire ce besoin essentiel de la France. Il faut reconnaître que dans notre pays le morcellement de la propriété et la routine paysanne rendent plus difficile que partout ailleurs l’emploi d’équipes agricoles disposant d’un matériel puissant et tout à fait moderne. Quoi qu’il en soit, le problème n’avait pas été envisagé, — et il reste entier à l’heure actuelle, — en sorte qu’il fallut rendre des bras à l’agriculture.

On commença par 60 000 agriculteurs avant la bataille d’avril ; puis les demandes se multiplièrent : 210 000 hommes et 135 000 autres furent mis en sursis ou libérés. C’étaient là 405 000 hommes perdus pour l’armée. Assurément, ce désarmement partiel correspondait à un besoin très réel, mais n’était-il pas possible d’y satisfaire sans cette mesure ? Nos ennemis n’avaient ni main-d’œuvre coloniale, ni main-d’œuvre étrangère ; ils souffraient réellement de la famine, et pourtant aucun agriculteur n’avait été rendu à la terre, qui, nous l’avons constaté dans les provinces rhénanes et en Alsace-Lorraine, était encore mieux cultivée qu’avant la guerre.

Il est bien difficile de s’arrêter sur cette pente, quand on s’y est engagé, et, vers le milieu de l’année 1917, il faut constater une diminution de toutes les énergies, qui s’explique par bien des causes. Un spécialiste averti, M. Pierre Boutroux, affirme à ce propos dans la Revue de Paris du 15 août 1919 : « On peut dire que jamais nos effectifs n’avaient subi un pareil assaut. »

Au commencement d’avril, le général Nivelle prenait acte de ces mesures de démobilisation pour insister sur la nécessité de hâter l’offensive : « Prenons garde aussi que si nous retardons l’opération, nous risquons, en raison du nombre de sursis et de projets de démobilisation de certaines classes, de ne plus disposer, à l’arrière-front, de la main-d’œuvre dont nous avons besoin pour assurer les services sans lesquels aucune grande opération n’est possible. » Aucun procès-verbal n’a été tenu pendant la réunion de Compiègne du 6 avril, mais le général Nivelle y a lu une note qui subsiste et fait foi ; devant les membres du gouvernement, le général en chef a dit : « Il s’agit en somme de savoir si nous voulons livrer la bataille de 1917, car la preuve que dans deux mois la situation sera plus favorable est difficile à faire. Les troupes seront détendues moralement, la démobilisation aura décuplé ses ravages… » Le ministre de la Guerre lisait cette correspondance, écoutait cette lecture, qui dégagent la responsabilité du commandement.

On décida donc de mettre en sursis les classes 1888 et 1889 en entier, et aussi les agriculteurs des classes 1890 et 1891 ; des spécialistes de toute espèce réclamèrent à leur tour et obtinrent satisfaction ; un nouveau vide se creusa, dépassant 300 000 hommes. Pour limiter le gouffre, il a fallu le scandale d’un décret publié au Journal Officiel qui étendait les sursis à toutes les professions connues et même inconnues, déclarées indispensables à la vie nationale ; il a fallu les menaces réitérées de démission du général en chef et la crainte d’une nouvelle crise du commandement ; il a fallu surtout l’arrivée au pouvoir de M. Clemenceau, qui dit : « Je fais la guerre, » et qui la fit.

Aux pertes de 1917, s’élevant à 143 000 morts, prisonniers ou disparus et 297 000 évacués (récupérables dans la proportion de 88 pour 100), il faut donc ajouter 705 000 travailleurs agricoles ou autres, ceux-là non récupérables.

Et pourtant, l’entretien de nos effectifs était assuré par l’arrivée de quelques contingents coloniaux (50 000 hommes), par l’incorporation de la classe 1918 (186 000 hommes) et des ajournés des classes précédentes (120 000 hommes), et par le jeu normal des lois antérieures et des judicieuses mesures dont l’emploi devenait de plus en plus régulier. Après une baisse assez forte au milieu de l’année, ils se relevèrent à 2 900 000 hommes, effectif de l’armée en mars 1918, à la veille de la grande offensive allemande.

On voit donc combien était erronée l’opinion de ceux qui prétendaient en 1917 qu’une grande offensive était impossible, que nous avions juste assez de monde pour la percée et pas assez pour l’exploitation. En 1917, les pertes définitives, dues avant tout à la démobilisation, ont été pour l’armée de 848 000 hommes et les pertes en blessés et malades évacués ont été limitées à 297 000 hommes ; jamais une grande offensive n’aurait atteint de pareils chiffres.

Pour livrer la bataille de 1918, nous disposions donc de 2 900 000 hommes sur le front. Nous avions 300 000 recrues, Français ou Arabes, dans les dépôts ; 40 000 noirs, prêts à rejoindre ; pour l’automne la classe 1919 instruite, des ajournés, 80 000 Arabes, 73 000 noirs ; en outre, les usines de guerre, qui nous avaient déjà restitué 25 000 hommes, purent nous en rendre 47 000 autres au cours de l’année, et nous avions la perspective des récupérations normales qui nous avaient permis de tenir l’année précédente, malgré les rudes assauts livrés à nos effectifs. On conçoit donc mal que, malgré l’avis du général Foch, chef d’État-major général de l’armée, aucun plan d’offensive n’ait été prévu pour cette année, sous prétexte que l’état de nos effectifs ne le permettait point.

Répétons-le, la bataille de 1918 prit une forme purement défensive du 25 mars au 30 juin ; elle nous coûta 145 000 tués, disparus ou prisonniers et 266 000 blessés ou malades évacués en trois mois et huit jours. La bataille offensive, — en y comprenant les petites opérations qui la préparèrent pendant la première quinzaine de juillet, pour laquelle la discrimination n’est pas faite, — du 1er juillet au 11 novembre, en quatre mois et onze jours, nous coûta 110 000 pertes définitives, 368 000 évacuations ; mais il faut remarquer que ce dernier chiffre est majoré par des évacuations de la période défensive. Il faut remarquer en outre que le nombre des tués, de 75 000 pour juillet-août, est tombé à 35 000 pour septembre-octobre-novembre, malgré les durs combats de la 4e armée à son débouché en Argonne. Nous trouvons donc confirmation de ce fait que l’offensive coûte beaucoup moins cher que la défensive. L’expérience de notre adversaire concorde avec la nôtre : « Le combat défensif moderne, dit Ludendorff, est plus coûteux que l’attaque, ce qui est aussi en faveur de l’offensive. Les mois d’août, septembre et octobre nous ont beaucoup plus coûté que les mois de mars, avril et mai de la même année, pendant lesquels les pertes consistaient surtout en blessés légers qui sont revenus. Les prisonniers que nous perdîmes dans la défensive devaient être classés comme pertes définitives. »

En outre, nous avons aussi confirmation d’une vieille vérité souvent perdue de vue dans les discussions qui accompagnaient nos offensives au cours de cette guerre : quand une attaque heureuse se prolonge suffisamment, à mesure qu’elle gagne du terrain, la lutte devient moins rude, la progression plus facile, les pertes beaucoup plus légères : Vires acquirit eundo, telle la boule qui descend sur un plan incliné, selon la comparaison favorite du maréchal Foch.

Quel était l’état de nos effectifs le 11 novembre, au moment de l’armistice ? Nous avions sur le front 2 846 000 hommes, donc 54 000 hommes de moins qu’en mars. Mais la classe 1917 était encore intacte, à l’instruction depuis avril (229 000 h.) ; la revision des ajournés de la classe 1918 et la revision des classes précédentes devaient nous donner environ 40 000 hommes ; l’Afrique du Nord nous avait fourni 68 000 hommes dès ce moment utilisables, l’Afrique noire 73 000 hommes qui devaient attendre le printemps, et dont nous ne parlons que pour mémoire : c’étaient à tout le moins des troupes d’occupation toutes prêtes. Mais nous recevions tous les jours des blessés des premiers mois de la bataille, qui rejoignaient après guérison dans la proportion de 88 pour 100. Comme nos pertes allaient en diminuant et se trouvaient déjà dans une proportion très inférieure à 88 pour 100 par rapport à celles des premiers mois, cette seule récupération qui s’exerçait sur une masse de 675 000 blessés allait suffire à les combler, si les hostilités se prolongeaient dans les mêmes conditions, et nous avons vu qu’elles allaient en s’améliorant de plus en plus rapidement. La prolongation des hostilités se présentait donc de notre côté dans des conditions extrêmement favorables, sous le rapport des effectifs comme sous tous les autres.

Avant d’examiner l’état des effectifs ennemis, jetons un coup d œil sur le parti que la France a tiré des ressources de ses colonies : la question est d’importance.


L’aide militaire que la France a trouvée dans ses colonies mérite une mention spéciale. Il faut y insister, parce que ce concours intéresse au plus haut point le présent et l’avenir.

L’emploi de nos indigènes coloniaux dans la défense nationale s’était heurté à des préjugés, à une routine tenace, à un particularisme puissant, enfin à l’idée préconçue que la guerre courte enlevait tout intérêt à des ressources trop lointaines et ne permettrait même pas l’utilisation de tous les contingents métropolitains. On professait à l’État-major de l’armée que la première grande bataille se livrerait entre le dix-septième et le vingt-troisième jour de la mobilisation ; quel qu’en fût le résultat, le vaincu pourrait peut-être se ressaisir à la fin du deuxième mois pour un nouvel effort, dans des conditions déplorables, mais ce serait le dernier. En somme, le sort de la guerre dépendait de la première grande bataille. C’est à cette idée préconçue que répondait le lieutenant-colonel Mangin en 1911 : « Tout en faisant les derniers efforts pour assurer le succès de cette première bataille, où nos troupes noires peuvent jouer un rôle décisif, il ne faudrait pas considérer que nous serions irrémédiablement perdus si le sort des armes nous était une fois défavorable. Ce serait le plus dangereux des états d’esprit. Le succès final nous attend dans une lutte de longue durée, où la puissance du crédit, la maîtrise de la mer, l’entrée en ligne d’alliés lointains, nous procurent sans cesse des forces nouvelles. La Force noire s’ajoutera à toutes les autres… Nous disposons donc de réserves pour ainsi dire indéfinies, dont là source est hors de portée de l’ennemi. Tant que nous garderions un port et la maîtrise de la mer, il ne faudrait pas désespérer du succès. Dans l’état actuel de l’Europe, la Force noire fait de nous le plus redoutable des adversaires. »

Il faut ajouter que nos ennemis étaient également hypnotisés par l’idée préconçue de la guerre courte ; leur demi-dieu Schlieffen et tous ses prophètes, y compris Falkenhausen et Bernhardi, en avaient fait un dogme. Et pourtant une bien autre autorité, devant laquelle tous auraient pu s’incliner, avait envisagé une hypothèse toute différente. Le vieux de Moltke, à la fin de ses jours, disait le 14 mai 1890 : « Si la guerre, qui depuis déjà plus de dix ans est suspendue sur nos têtes comme une épée de Damoclès, si cette guerre éclate, on ne peut prévoir sa durée ni sa fin. Ce sont les plus grandes Puissances de l’Europe qui, armées comme elles ne l’ont jamais été, s’avancent les unes contre les autres au combat ; aucune d’entre elles ne peut être complètement abattue au cours d’une ou deux campagnes, au point de se reconnaître vaincue, de se résoudre à la paix à de dures conditions, de ne pouvoir se relever même au bout d’un an pour reprendre la lutte. Ce peut être une guerre de sept ans, une guerre de trente ans… »

Ainsi tous les États-majors croyaient fermement à la guerre courte, et cette erreur collective était compréhensible. Mais en France, cette croyance avait une telle force qu’elle interdisait d’envisager l’hypothèse de la guerre longue.

Dans l’Afrique du Nord, le 19e corps d’armée mobilisa 4 divisions, mi-partie zouaves et tirailleurs indigènes, et le Maroc fournit la valeur de 3 divisions (37 bataillons) qui furent d’ailleurs remplacés par des territoriaux et des bataillons sénégalais de nouvelle formation. Au point de vue des contingents indigènes, on se bornait, en cas de mobilisation, à utiliser au mieux les troupes du temps de paix, renforcées hâtivement par l’appel des anciens tirailleurs libérés.

La Tunisie avait heureusement gardé le service militaire obligatoire, que ses instructeurs français avaient fait adopter par le Bey avant notre conquête. C’est sans effort qu’elle donna 30 000 hommes en 1914-15, malgré la situation troublée de la frontière tripolitaine, et le total de ses contingents au cours de la guerre monta à 54 000 hommes.

Le général Messimy avait vainement, comme député, préconisé un régime analogue pour l’Algérie, reprenant un projet qui datait de 1845. Mais on avait refusé de tenir compte du précédent tunisien et on s’était perdu longtemps dans le maquis des commissions d’enquête et de recensement et des expériences locales. Toutefois, la conscription avait été établie en principe en 1912. L’appel de la classe de 1914 et la mobilisation des anciens tirailleurs fournirent 64 000 hommes pour les années 1914 et 1915. Sous l’impulsion du ministère Clemenceau, l’année 1918 vit un effort sérieux. De justes concessions furent enfin faites aux indigènes en compensation de charges nouvelles qui, dans ces conditions nouvelles de statut légal, furent acceptées sans difficultés, — et l’Algérie nous donna au total 177 000 hommes.

Le Maroc est récemment conquis, mais sa population guerrière doit être de très précieuse ressource. Il fournit 20 000 hommes en 1914-15, mais son effort tomba trop vite et il n’atteignit au total que 35 000 hommes. Encore ce chiffre est-il soumis à discussion, car un certain nombre d’hommes sont comptés en double, par suite de relèves suivies de renvoi sur le front. Au moment de l’armistice, on comptait au total sur tous les fronts 83 bataillons de tirailleurs indigènes algéro-tunisiens et 12 bataillons de tirailleurs marocains.

En 1910, il semblait bien que les ressources militaires de l’Afrique occidentale allaient être organisées. À la suite de nombreuses publications et de conférences, l’opinion publique avait fini par s’intéresser à cette question, que les autorités compétentes se refusaient à examiner. Quatre rapporteurs différents (Guerre, Colonies, Intérieur, Rapport général) en saisissaient simultanément la Commission du budget de la Chambre, qui les approuvait, ainsi que la Commission de l’armée, et un premier bataillon sénégalais fut placé en Algérie à titre d’expérience. Il devait être le noyau d’un corps de 20 000 hommes à créer en quatre ans, auquel correspondait une augmentation parallèle de nos troupes de l’Afrique occidentale, réservoir de ce corps, et en même temps la question du service militaire obligatoire pour les Arabes algériens pouvait être envisagée sous un jour nouveau : la garde de l’Algérie étant assurée par les Sénégalais, les contingents de la métropole restaient en France, où une partie des contingents européens de l’Algérie les rejoignait. C’était une augmentation sensible de nos forces disponibles dès le premier jour de la mobilisation, et des ressources considérables qui se préparaient pour la suite des opérations éventuelles. L’organisation des troupes noires eût donc vu se terminer en 1914 le premier stade de son organisation.

Mais, s’il est possible en France de lancer une idée, il est beaucoup plus difficile d’en poursuivre la réalisation quand elle s’échelonne sur plusieurs exercices budgétaires, surtout quand la force d’inertie des pouvoirs publics entre en jeu. Un second bataillon alla rejoindre le premier en Algérie en 1912, puis on en resta là, malgré la bonne volonté du gouverneur général Merlaud-Ponty, qui offrait « tous les tirailleurs qui seraient demandés. »

Toutefois, malgré beaucoup de mauvaises volontés, douze bataillons sénégalais faisaient campagne au Maroc, où M. Millerand en avait activé l’emploi pendant son premier passage au ministère de la Guerre.

En 1914-1915, grâce au gouverneur général Ponty, 34 000 tirailleurs furent levés. Mais, après sa mort, ce recrutement fut arrêté et ne reprit que grâce à l’initiative parlementaire qui dut faire pression sur le gouvernement. 50 000 hommes, — chiffre fixé par les commissions de l’armée à la Chambre et au Sénat, — furent levés en 1916 ; puis le recrutement tomba de nouveau. On lui imputa faussement des troubles dont étaient responsables quelques administrateurs, qui furent condamnés plus tard par la cour d’assises. Mais le prétexte était commode et servit deux ans. Il fallut que M. Clemenceau imposât sa volonté et envoyât la mission Diagne dans l’Ouest africain. Le résultat fut un contingent de 77 000 hommes, dont 63 000 pour l’Afrique occidentale et 14 000 pour l’Afrique équatoriale. Au total, l’Ouest africain nous fournit, au cours de la guerre, 181 500 tirailleurs, dont 134 000 débarquèrent en Europe ou en Algérie. Le reste fit campagne au Cameroun ou au Maroc et maintint l’ordre dans un ensemble de colonies plus vaste que l’Europe.

Madagascar n’a que 3 millions d’habitants, mais cette colonie avait comme gouverneur général le lieutenant-colonel Garbit, qui « entra dans la guerre » sans hésitation. Aussi Madagascar donna 41 000 hommes et 5 000 travailleurs de 1914 à 1917. Mais le lieutenant-colonel Garbit, ayant demandé à combattre sur le front, fut remplacé, et la Grande Île ne fournit que 1 000 hommes en 1918, au moment où nos besoins étaient le plus urgents. Nous avons un régiment malgache sur le Rhin, 10 000 Malgaches dans l’artillerie lourde, d’autres dans tous les services, téléphones, T. S. F., Santé (infirmiers et même médecins), grâce au développement de l’instruction à Madagascar, où la France récolte les fruits semés par le général Galliéni pendant son gouvernement de neuf années.

Au moment de la mobilisation, l’Indo-Chine offrit d’envoyer en Europe quelques bataillons : le Commandement les refusa. Heureusement l’arsenal de Saïgon, supprimé, fournit des ouvriers annamites à celui de Toulon ; cette main-d’œuvre excellente amena des demandes analogues ; les Annamites furent employés avec succès dans toutes les spécialités, aviation, services auxiliaires, convois automobiles où ils restaient 5 000 en 1919 et se faisaient remarquer par la bonne tenue de leur matériel. Enfin, on songea que ces cousins des Japonais pourraient être employés comme combattants ; les trois bataillons engagés sur le front s’y comportèrent fort bien. Mais les tâtonnements du début et les difficultés de transport à la fin des hostilités limitèrent leur emploi à 50 000. Le général Pennequin, ancien commandant supérieur des troupes de l’Indo-Chine, le Français qui connaissait le mieux ces races et qui était le mieux connu d’elles, insistait beaucoup en 1915 pour aller en mission et proposait d’y recruter 200 000 ou 300 000 hommes ; mais le général Pennequin mourut sans qu’il fût donné suite à son projet.

La Côte des Somalis nous a donné un excellent bataillon ; elle a pour hinterland l’Abyssinie, qui a été fort troublée en 1914-1915 par les intrigues turques et allemandes, et les grandes ressources de sa population guerrière n’ont pas été utilisées. Le bataillon canaque recruté en Nouvelle-Calédonie s’est très bien comporté, mais c’est tout au plus si nous pouvions transporter ses relèves.

Outre les combattants, les colonies nous ont fourni des travailleurs : 94 000 pour l’Algérie-Tunisie, 35 000 pour le Maroc, 54 000 pour les colonies tropicales ; la Chine nous a donné 37 000 coolies, mais le recrutement de la main-d’œuvre chinoise demandait une organisation préalable dont l’absence s’est fait sentir. Au total, 221 000 travailleurs, qui ont permis de récupérer un nombre correspondant de combattants français.

Il faut remarquer, en outre, qu’aucun militaire de carrière n’est resté dans nos colonies tropicales ; elles nous ont rendu 2 300 officiers, 4 500 sous-officiers, 20 000 soldats de métier ; tous ont été remplacés par les réservistes européens mobilisés sur place, et la population créole de nos vieilles colonies nous a fourni, en outre, 51 000 hommes, dont 34 000 sont venus combattre en Europe.

Ainsi, l’ensemble des colonies françaises a fourni à la métropole 545 000 indigènes combattants, largement employés dans nos troupes de choc ; 115 400 ont été tués sous nos drapeaux, soit 20 pour 100 de l’effectif, alors que, dans l’ensemble des troupes européennes, la proportion est de 15,8 pour 100 pour les hommes, 22 pour 100 pour les officiers combattants ; l’Afrique du Nord a nécessité la présence de quelques contingents métropolitains, mais nos colonies tropicales se sont gardées elles-mêmes.

À l’armistice, on comptait 83 bataillons de tirailleurs indigènes de l’Algérie-Tunisie, 12 du Maroc, 92 de l’Afrique occidentale, 17 de l’Indo-Chine, 10 de Madagascar, 1 de la Côte des Somalis, 1 du Pacifique, soit 216 bataillons, dont beaucoup à très fort effectif.

L’armée coloniale a formé trois corps d’armée (7 divisions, dont 3 en Orient) ; l’effectif des formations qu’elle encadrait (combattants et travailleurs) se montait à 600 000 hommes, Européens ou indigènes coloniaux. En outre, à la mobilisation, elle a fourni aux régiments de réserve de nombreux officiers disponibles. De tels chiffres et de tels faits répondent avec éloquence aux adversaires de notre politique coloniale, qui craignaient de voir ce nouveau domaine constituer une lourde charge pour la métropole en cas de conflit européen. Ils répondent aussi aux détracteurs de l’Armée coloniale qui lui reprochaient d être à peu près inutilisable dans la guerre en Europe.

Les rapports d’opérations, les journaux de marche des grandes unités et les résultats obtenus sur le champ de bataille témoignent de la valeur de tous ces contingents, aussi bien que l’admiration de leurs compagnons d’armes, les fourragères et les décorations de leurs drapeaux. Il faut y joindre le témoignage de l’ennemi, qui exagère, non pas le courage, mais le nombre de nos soldats indigènes coloniaux : ils se sont comportés de telle sorte que l’adversaire les a crus beaucoup plus nombreux qu’ils n’étaient.

Ludendorff revient à quatre reprises sur ce sujet. En 1916, au moment où il prend le commandement avec Hindenburg sous le titre de Premier Quartier Maître général, il examine la situation dans les colonies allemandes et dit incidemment : « L’utilité que la France a tirée de son empire colonial ne peut être estimée assez haut. Elle a mené la guerre, notamment dans l’été 1918, dans une large mesure avec les troupes de couleur. » En 1917, c’est le bilan de la situation sur le front occidental qui s’impose : « La France avait déjà donné ses enfants. Les bataillons n’avaient plus que trois compagnies au lieu de quatre. Mais elle possédait dans son empire colonial un immense réservoir d’hommes, auquel elle fît appel de plus en plus. » Le 15 juin 1918, pendant une pause entre deux attaques, il dit : « La France tirait plus de ressources que dans les premières années des riches réserves d’hommes de son empire colonial. Il est certain que, dans le temps d’arrêt où nous nous trouvions, elle reprenait des forces. » Enfin, en août, en signalant une première suppression de 10 divisions allemandes, il constate que les armées de l’Entente avaient aussi beaucoup souffert, mais il remarque que la France réparait ses pertes : « La France avait engagé un nombre surprenant de nègres du Sénégal et de Marocains. »

Il faut donc rendre un éclatant hommage à l’effort de nos colonies au cours de la guerre ; elles ont contribué bien au delà de ce que la métropole pouvait en attendre, étant donné les lacunes considérables de leur préparation militaire. Mais il faut également constater que cet effort aurait obtenu des résultats beaucoup plus importants, s’il avait été organisé dès le temps de paix, ou même si les instructions du Gouvernement avaient été suffisamment nettes et fermes dès le début des hostilités. « Si la conscription avait été instituée depuis une dizaine d’années, l’Afrique, dès la mobilisation, au lieu de nous fournir 28 000 hommes, nous aurait donné 250 000 combattants, » a pu écrire M. Abel Ferry. Cet effort aurait certainement pu être doublé pendant les années suivantes. La Tunisie et surtout le Maroc auraient pu donner des contingents beaucoup plus importants qu’ils ne l’ont fait. Le corps de 20 000 Sénégalais dont la création avait été commencée en Algérie en 1910 devait être prêt en 1914. « Ainsi, une division en France le 15e jour de la mobilisation, une seconde division le 40e jour, une 3e le 60e jour, et trois autres s’échelonnant les 3e et 4e mois. » Le projet dont la réalisation n’avait été qu’ébauchée en 1910 nous donnait donc 6 divisions noires et il se prêtait à un bien autre développement, envisagé en 1909 et qui aurait pu recevoir son exécution au cours de la guerre.

L’Indo-Chine a donné plus qu’on ne lui a demandé. Mais on lui a demandé très peu et ses contingents étaient d’un transport difficile à partir de 1916 ; sa population de 14 millions d’habitants, de civilisation ancienne, aurait pu fournir en 1914-15 plusieurs centaines de mille hommes.

Ainsi le chiffre de 545 000 indigènes levés au cours de la guerre aurait pu être doublé dès la première année, triplé et quadruplé les années suivantes. Un million de combattants de plus, entretenu régulièrement sur le front, c’était nos forces augmentées de plus de moitié, par des contingents supérieurs à ceux que l’Amérique est arrivée à mettre sur le front de France en 1918 ; on peut donc affirmer sans contradiction possible que la guerre eût été singulièrement abrégée, si les ressources de nos colonies avaient été mobilisées régulièrement par les procédés indiqués en temps utile.

La France continentale ne contient même pas 40 millions d’habitants, mais la France d’outre-mer en a plus de 50 millions, qui augmentent rapidement, et la nécessité nous a obligés de constater leurs qualités militaires. Nous ne pouvons continuer à fermer les yeux sur ce fait : l’annexion militaire de nos colonies est réalisée. La plus grande France est créée, son union a été cimentée par le sang versé en commun sur le champ de bataille ; elle est couronnée par la victoire.

Au point de vue immédiatement pratique, notre population militarisable est plus que doublée. Sans doute, ce ne sont pas les mêmes lois que nous pouvons appliquer à des peuples si divers, et ce n’est pas de la même manière que nous pouvons utiliser des ressources situées à des distances si différentes de la métropole. Mais nous pouvons admettre d’une manière très générale qu’en temps de paix il y aura sous les armes à peu près autant de Français de couleur que de Français, blancs. Rien ne s’oppose d’ailleurs à ce que la durée du service soit différente et différent le taux du contingent.

Si, sous les tropiques comme dans la métropole, le nombre des hommes sous les drapeaux est sensiblement le même pour des populations égales, la charge militaire sera sensiblement la même. Mais à un groupement colonial qui doit entretenir un effectif permanent de 30 000 hommes par exemple, il est préférable de demander chaque année 10 000 hommes pour trois ans que 30 000 hommes pour un an, parce qu’on tient compte de l’état social et des habitudes qui réunissent les indigènes par race, tribu, canton ou village ; on tient compte en même temps des longues distances à parcourir, de l’acclimatement nécessaire et des lenteurs de l’instruction. Le recrutement s’établira progressivement, respectant, non seulement le sentiment de collectivité, mais l’organisation sociale et les mœurs de chaque peuple. Ses procédés seront donc différents selon les colonies ; le seul principe commun à toutes, dont l’application peut être complètement réalisée en trois ou quatre ans, peut s’exprimer ainsi : « À population égale, charge égale, représentée par le même nombre d’hommes sous les armes. » Des études consciencieusement conduites depuis de longues années et dont l’expérience des derniers recrutements a confirmé les résultats, permettent d’affirmer qu’il est facile d’arriver à un total d’au moins 300 000 hommes pour nos contingents coloniaux permanents.

L’emploi de ces contingents coloniaux est tout indiqué. Déjà 36 bataillons algériens, 6 bataillons sénégalais, 3 bataillons malgaches font partie de l’armée du Rhin, avec quelques milliers d’Annamites employés dans les convois automobiles et dans divers services. On ne peut donc plus parler d’expérience et on peut décider que nos six divisions comprendront chacune 1 régiment algérien et 1 régiment tropical, soit 6 régiments algériens, 2 sénégalais, 2 annamites, 2 malgaches, avec un large emploi des coloniaux dans l’artillerie et les divers services. Nos corps frontière peuvent être organisés de même manière et notre couverture sera ainsi assurée. Des corps dans le Midi de la France recevront les régiments destinés à compléter nos unités de première ligne. Dans l’Afrique du Nord et l’Afrique occidentale pourront stationner les divisions expéditionnaires que l’état actuel de l’Europe nous oblige à prévoir, et des troupes de complément qui donneront à l’organisation de l’armée nouvelle beaucoup d’élasticité.

Aux forces stationnées dans les eaux métropolitaines correspondraient forcément des effectifs stationnés aux colonies pour leur servir de réservoir.

Il restera à établir le plan de mobilisation et de transport des contingents coloniaux, enfin leur utilisation sur les théâtres d’opérations en fonction de leur débarquement en Europe.

L’annexion militaire de nos colonies est faite ; il faut le constater et tirer de cette situation toutes ses conséquences. La première, c’est que notre armée permanente peut comprendre environ 300 000 indigènes coloniaux en France, sur le Rhin, ou dans les eaux métropolitaines ; notre prochaine loi militaire doit escompter ce facteur et la fixation de la durée du service militaire obligatoire dans la métropole dépend essentiellement de l’organisation de nos ressources coloniales. C’est seulement quand ces 300 000 coloniaux seront organisés que le temps du service militaire pourra être fixé pour la métropole.

La seconde, c’est que nous disposons, en cas de conflit mondial, d’un supplément de plusieurs millions de combattants, dont le transport en Europe constitue un problème à résoudre ; mais la solution n’en a rien de particulièrement difficile, surtout si l’on admet la construction d’un chemin de fer transsaharien, qui s’impose pour beaucoup d’autres motifs ; ce fait nouveau, capital, il faut que tous en tirent quelques conséquences, en France, — et ailleurs également.

L’acclimatation physique et morale de ces recrues est à organiser de toutes pièces ; l’habitude de la vie en commun sera prise aux colonies, où l’indigène sera dégrossi sur place, dans son pays d’origine, pendant six mois par exemple ; en Algérie et dans le Midi de la France, il s’instruira pendant six autres mois ; enfin, le voici apte à entrer dans nos troupes de couverture pour deux ans environ, sur le Rhin, dans l’Est ou le Nord de la France, et sur tous les théâtres de notre action extérieure. L’instruction des nouvelles levées sera complétée par des écoles de cadres et de spécialités ; l’accession aux grades d’officier sera accordée sans autre limitation que le mérite personnel.

Notre politique coloniale ne sera pas modifiée par l’organisation nouvelle, mais ses directions générales s’affirmeront de plus en plus vers la collaboration des indigènes et leur assistance matérielle et morale. Les services qu’ils nous ont rendus au cours de cette guerre et ceux que nous allons leur demander créent entre eux et nous des liens nouveaux d’affection et de reconnaissance. Nous nous efforcerons de plus en plus de connaître leurs besoins et leurs désirs, en consultant leurs représentants naturels ou élus, en développant les assemblées indigènes locales, et plus tard en instituant des Parlements par colonies. C’est dans cette voie qu’il faut marcher sans hésitation. L’instruction publique est encore bien peu développée, de même que l’assistance médicale. Il nous faut des Écoles normales indigènes, qui forment des instituteurs, des médecins et des sages-femmes de leur race.

Nos officiers coloniaux ne perdront pas de vue que les anciens tirailleurs libérés formeront avec leurs gradés les cadres de la société nouvelle ; nos administrateurs et nos colons doivent sentir qu’un événement s’est produit, considérable. L’aurore d’un monde nouveau se lève aux Tropiques ; elle montre la plus grande France, toujours guidée par une juste modération et une large humanité, mettant au service de la civilisation le poids de 100 millions d’hommes.


L’Allemagne, au cours de la guerre, mobilisa 31 classes de recrutement, tous les hommes valides nés entre le 1er juin 1870 et le 1er janvier 1901, soit 14 millions d’hommes : tel est le réservoir de « matériel humain » où elle a puisé avec une énergie sans cesse croissante et qu’elle est arrivée à vider.

Elle bénéficiait, au début, de sa grande richesse en hommes et de sa puissante organisation. Comme les compagnies d’infanterie comptaient sur le pied de paix 160 hommes, — 180 dans les corps de couverture, — 70 à 90 réservistes leur suffisaient pour passer du pied de paix au pied de guerre ; deux classes de réserve permettaient à ses 25 corps d’armée de se mobiliser.

En outre, a la suite d’une nouvelle organisation datant de 1914, chaque régiment actif formait un régiment de réserve à 3 bataillons (sauf pour les corps de couverture et certains régiments de formation récente), et deux compagnies d’Ersatz qui furent ensuite groupés pour former des brigades mixtes, puis des divisions. Ces formations, solidement encadrées par des officiers et des sous-officiers de l’active et comprenant un certain nombre de régiments du temps de paix qui comptaient en surnombre dans les corps d’armée, fournirent 14 corps d’armée de réserve et 4 divisions de réserve et 6 divisions d’Ersatz, dont l’existence, soigneusement tenue secrète, permit à l’armée allemande d’étendre son front plus loin que notre État-major ne l’avait prévu.

Dès 1914, la bataille de l’Yser amena la création de 6 nouveaux corps d’armée de réserve, 1 division bavaroise, 1 division de marine ; des réservistes jeunes, provenant de l’Ersatz (réserve de remplacement non instruite, laissée en excédent après l’incorporation de chaque classe), avaient été dressés en deux ou trois mois dans des camps d’instruction.

En 1915, la classe 1914, dont l’appel, échelonné sur plusieurs mois, commença seulement en décembre 1914, rejoignit le front, et ses 450 000 à 500 000 hommes, après avoir renforcé les régiments existants, servirent à créer 4 nouveaux corps de réserve et une division bavaroise. En même temps, une deuxième division de marine apparaissait sur le front. Dans le courant de la même année, l’Allemagne fut obligée d’appeler le premier ban de Landsturm pour 20 classes de recrutement, dont chacune est composée d’une centaine de mille hommes, classés comme les moins bons par les conseils de revision ; cet appel de deux millions d’hommes non instruits s’échelonna sur toute l’année, chaque portion rejoignant le front après deux ou trois mois d’instruction. En mai commença l’appel de la classe 1915, qui fut dressée en deux ou trois mois. Ces énormes réserves ne permettent pas la création de nouveaux régiments, mais des divisions nouvelles se créent, à 3 régiments au lieu de 4. Toutefois, la guerre de tranchée amène la création de bataillons de pionniers, de mineurs, etc., et l’on voit apparaître des bataillons de Landsturm sur le front russe.

La bataille de Verdun appelle sur le front la classe 1916, en février et en mars la classe 1917 dans les dépôts. L’offensive de Broussiloff en Galicie et celle de Foch sur la Somme obligent l’Allemagne à toutes les récupérations et à tous les expédients commencés en France dès 1915 : revisions nouvelles des réformés et exemptés, reclassement des hommes qui passent du Landsturm dans la Landwehr, de la Landwehr dans l’active, révocation des sursis d’appel en grand nombre, et comme conséquence ; service obligatoire civil, emploi de la main-d’œuvre féminine, etc. En même temps, les bataillons d’Ersatz, de Landwehr et de Landsturm se multiplient sur le front et font leur apparition en Belgique où ils libèrent des troupes actives. Des Belges et des Polonais, réquisitionnés militairement, vont remplacer les ouvriers allemands dans les usines de guerre ; les populations des territoires occupés sont contraintes à des travaux militaires, quelquefois tout près du front. L’emploi de toutes ces ressources permet de recompléter les unités existantes et de créer 60 nouveaux régiments et sauve l’Allemagne qui se sentait aux abois Toutes les divisions furent réduites à 3 régiments.

La classe 1918, dont l’appel avait commencé le 15 novembre 1916, commença à arriver sur le front au début de 1917, et toutes ces récupérations continuaient activement, car on attendait l’attaque du printemps trop annoncée par l’Entente, 14 divisions nouvelles furent créées. Les divisions allemandes qui restaient en Russie, considérées comme des troupes de police, se vidaient de tous les éléments jeunes et n’étaient plus composées que d’hommes entre trente-cinq et quarante-cinq ans.

Avant sa grande offensive de mars 1918, Ludendorff avait complété les effectifs des divisions dont il disposait sur le front occidental, et les bataillons étaient à 800 hommes, répartis en 4 compagnies et 1 compagnie de mitrailleuses (au lieu de 1 000 hommes), mais ses Mémoires nous apprennent qu’il n’avait que 100 000 hommes dans ses dépôts ; il jugeait ce ballant bien léger, mais se consolait en pensant que ses ennemis étaient aux prises avec les mêmes difficultés ; la division anglaise, de 12 bataillons en 1917, était réduite à 9 bataillons, et l’armée française avait dû dissoudre 100 bataillons territoriaux.

Dès le mois de juin, l’entretien des effectifs se faisait mal ; le 13 juillet, le commandant de la 10e armée signalait que 4 divisions allemandes, usées sur son front par des actions locales qui préparaient l’offensive projetée, avaient été remplacées par des unités sorties de secteur depuis peu de temps, ni reposées, ni recomplétées ; « et leurs effectifs sont très faibles (40 à 50 hommes par compagnie). L’ennemi, à la suite de ses échecs, reste donc très affaibli, mais les ordres qui ont été donnés aux commandants de secteur et que nous avons capturés, sont formels : tenir coûte que coûte sans espoir de renforts. Le gros de l’armée allemande est réservé pour la grande offensive. Devant le front de la 10e armée, j’estime donc que la situation est éminemment favorable à une attaque et je crois devoir le signaler à votre attention. »

Donc Ludendorff engageait une nouvelle offensive dans des conditions précaires. Dès qu’une première victoire nous rendit l’initiative des opérations, et que le maréchal Foch en profita pour attaquer sans répit, la situation fut immédiatement renversée au point de vue des pertes ; nous l’avons constaté à notre profit dans notre camp (97 000 pertes définitives en mai-juin, 35 000 en septembre-octobre-novembre), constatons-le aussi chez l’ennemi à son détriment : « La guerre demande des hommes, répète Ludendorff. La bataille défensive est beaucoup plus coûteuse que l’attaque et cette vérité est évidente. Août, septembre, octobre 1918 nous ont coûté beaucoup plus cher que les mois d’avril-mai. Les pertes consistaient surtout en blessés légers revenant dans leurs corps : les blessés légers de la fin ont été pris par l’ennemi. » Du 15 juillet au 31 octobre, nous avons capturé en effet 364 000 prisonniers, auxquels il faut ajouter les morts et les blessés évacués et les « tireurs au flanc » de toute nature qui, des dépôts jusqu’aux arrières immédiats de l’armée, sont signalés comme une plaie de plus en plus envahissante dès le mois d’août.

Ludendorff supprime 10 divisions en août, 12 en septembre. Quand, le 2 octobre, le major von dem Busche, représentant le G. Q. G., expose aux chefs des partis du Reichstag que le moment fatal est arrivé : « Nos troupes se sont en grande majorité admirablement battues, dit-il… Néanmoins, le haut commandement dut prendre la décision effroyablement lourde de déclarer que, autant qu’il était possible à un homme d’en juger, il n’y avait plus possibilité de contraindre l’ennemi à faire la paix. »

C’est à peu près uniquement sur la pénurie des effectifs qu’il s’appuie : « La question des renforts est devenue décisive. L’armée est entrée dans la grande bataille avec des effectifs faibles. Malgré les mesures prises, les effectifs de nos bataillons sont tombés de 800 hommes en avril a 540 à la fin de septembre. Et nous n’avons pu obtenir ce chiffre qu’en procédant à la dissolution de 22 divisions, soit 66 régiments. La défaite bulgare a mangé 7 autres divisions. Il n’y a aucun espoir d’amener les effectifs à des taux plus élevés. Les renforts normaux, blessés guéris, récupérés, ne couvriront pas les besoins d’une campagne d’hiver calme. Seule la mise en ligne de la classe 1900 (qui correspond à la classe française 1920) augmentera l’effectif des bataillons de 100 hommes… Maintenant nos réserves arrivent à leur fin. Si l’ennemi continue à attaquer, la situation peut exiger que nous nous repliions sur de grandes étendues de front. Nous pouvons encore conduire la guerre de cette façon pendant un temps appréciable ; nous pouvons infliger à l’ennemi de lourdes pertes, laisser derrière nous un pays désertique, mais en agissant ainsi, nous ne pourrons jamais plus gagner la guerre. »

Savourons en passant cette perspective de dévastations inutiles que le représentant du G. Q. G. ouvre comme consolation devant les chefs de partis du Reichstag ; constatons que dans la conférence du 17 octobre, devant les secrétaires d’État, le chancelier Max de Bade et Ludendorff, le colonel Heye, adjoint à Ludendorff, remarque incidemment : « Si nous nous retirons en combattant, il faut détruire le pays, car il faut créer entre l’ennemi et nous une frontière de sécurité. » Prétexte ridicule, puisque la retraite était envisagée comme pratiquement indéfinie, Scheidemann est là, qui écoute sans mot dire, alors qu’il sait bien interrompre en d’autres circonstances, Scheidemann, le chancelier de demain, qui publiera ces documents pour servir sa polémique contre Ludendorff, sans même se rendre compte que l’Allemagne déposait en un instant le masque d’humanitarisme tout neuf qu’elle venait d’attacher laborieusement sur sa figure.

Mais revenons aux effectifs. — Ludendorff, le 9 octobre, dans une conférence tenue avec le chancelier et les ministres, dit : « Dans les derniers mois, il nous manque par mois 70 000 hommes. » Grande question : aura-t-on des renforts ? En avril et juin, le G. Q. G. demande que les renforts soient plus importants. En août, une conférence a lieu à ce sujet. Mais rien de décisif n’est mis sur pied. Le ministre de la Guerre doit savoir si c’est encore possible. Le remplacement du matériel est assuré, mais les hommes manquent… À l’Ouest, le manque d’hommes est chose décisive… « La défensive coûte plus cher que l’offensive, » répète-t-il une fois de plus. Et le ministre de la Guerre Scheuch refait son compte. Et on examine, pour les écarter, la solution dune levée en masse, puis la prolongation du service militaire jusqu’à 60 ans. Le déficit de 70 000 hommes par mois est constant, il subsisterait même pendant l’hiver si les opérations étaient arrêtées ; car il s’agit de recompléter les divisions, dit Ludendorff, et il a calculé sans tenir compte de l’augmentation de l’ennemi.

Dans la grande conférence du 17 octobre, on voit le général Hoffmann, revenu du front Est, constater que les divisions de ce commandement sont composées d’hommes de 35 à 45 ans et contaminées de bolchévisme ; étant donné la difficulté des transports, il faut plusieurs mois pour les ramener, et on sacrifierait ainsi les ressources de l’Ukraine en grains, bestiaux, chevaux, fourrages…

D’autre part, on constate que les effectifs ont encore beaucoup baissé : le front Ouest compte 191 divisions, dont 4 autrichiennes (qui vont disparaître par la demande d’armistice de l’Autriche) et 7 venant de l’Est. — 28 divisions d’infanterie n’ont que 200 à 300 hommes. « Si mes bataillons étaient à effectifs pleins, la situation serait sauvée, » dit Ludendorff. Mais il sait bien que personne ne peut les mettre à effectifs pleins.

Le ministre de la guerre Scheuch refait de nouveau ses comptes, il pourrait donner, ou bien 190 000 par mois, ou bien 600 000 d’un coup, et ensuite 100 000 par mois. Mais il ne peut indiquer de délai pour cette deuxième solution, et dans une autre conférence du même jour, il annonce qu’il s’est mis d’accord avec Ludendorff pour un renfort immédiat de 75 000 hommes. Nous voilà loin de tous les premiers chiffres. Mais le ministre explique que les renforts ne peuvent arriver que peu à peu et Ludendorff acquiesce par son silence, bien obligé de se contenter de ce qu’on peut lui donner.

Par ces renseignements certains qui confirment les calculs de notre deuxième bureau trop souvent suspectés d’optimisme, nous constatons qu’après la suppression de 22 divisions, les effectifs des régiments d’infanterie étaient, dans l’ensemble, diminués de moitié. Les bataillons étaient en majorité réduits à trois compagnies, et un assez grand nombre à deux compagnies.

L’état physique des troupes empirait ; les mêmes divisions revenaient trois et quatre fois au feu avant d’être reposées et recomplétées ; d’autres ne quittaient pas la bataille. Aucune réserve n’était plus disponible pour parer à une défaillance sur un point du front. Quant au moral, il était au plus bas dans la plupart des unités. Ludendorff n’avait cessé de réclamer un appel à la nation, venant de quiconque pouvait paraître en état de lui parler, — car depuis longtemps il n’était plus question de l’Empereur. Il s’adressait à Scheidemann, à Ebert, qui restaient muets. Le 28 octobre, après son départ, le conseil des ministres secrétaires d’État put enfin entendre d’autres généraux que lui, et convoqua les généraux von Mudra et von Gallwitz, qui, malgré un certain optimisme, insistèrent sur la double nécessité de relever le moral et de renforcer largement l’armée. Ils signalent un mouvement contre la continuation de la lutte et contre la discipline : « Le défilage a pris une proportion effrayante, en particulier pendant les combats sous bois. » Ils reviennent à l’avis de Ludendorff et réclament un appel au peuple, non de l’Empereur, mais du nouveau gouvernement, dit Gallwitz ; de l’Empereur et du nouveau gouvernement, dit Mudra. C’est leur seule divergence. Mais la défection de l’Autriche parait dans leur esprit trancher la question et mettre fin à tout espoir de résistance.

Et tous sont d’accord avec Ludendorff pour affirmer que la baisse du moral est causée en grande partie par le fait que les effectifs ne sont pas recomplétés. Il manque dans les divisions en moyenne la moitié des effectifs d’infanterie, et parfois les deux tiers, et il est impossible de les renforcer, mais on prévoit que les pertes nouvelles ne pourront être comblées. Le général von Gallwitz remarque très justement que, dans la défensive, les effectifs peuvent baisser avec moins d’inconvénient, mais évidemment pas dans de telles proportions, et le front s’effondre faute de renforts, — voilà le fait.

Ce résultat était prévu et certainement escompté par le maréchal Foch, quand il poussait l’offensive à outrance et sans trêve sur tout le front.

Quelques chiffres permettront de le comprendre. Au commencement de 1918, l’Allemagne avait 241 divisions ; elle avait mobilisé 14 millions d’hommes au cours de la guerre. La France a au même moment 111 divisions (nous ne comptons pas une division polonaise, entretenue par des ressources spéciales) et elle avait mobilisé 7 750 000 Français du territoire national, 250 000 Arabo-Berbères de l’Afrique du Nord, 200 000 indigènes coloniaux, soit au total 8 200 000 hommes.

Donc le nombre d hommes correspondant à chaque division était de 58 000 pour l’armée allemande, de 76 000 pour l’armée française. Si l’armée allemande avait adopté le même taux que la nôtre, elle se serait contentée de 184 divisions au lieu de 247, et aurait compté 63 divisions de moins ; inversement, si nous avions pris le même taux que nos ennemis, nous aurions eu 144 divisions au lieu de 111, donc 33 divisions de plus.

L’Armée française comprenait 96 divisions en 1914, et 116 en 1915 ; mais les résultats très limités de nos offensives en Champagne et en Artois ont montré cette année-là que la guerre menaçait de durer longtemps et notre commandement s’est prudemment organisé pour durer ; il s’est borné à l’entretien des effectifs existants et aux transformations nécessitées par les formes nouvelles de la lutte : l’infanterie comprenait en mai 1915 72 pour 100 de nos effectifs, l’artillerie 18,5 pour 100, l’ensemble des autres armes 9,8 pour 100 ; au moment de l’armistice, l’infanterie était réduite à 50 pour 100, l’artillerie absorbait 35,7 pour 100, l’ensemble dos autres armes 15 pour 100. — Aussi les divisions étaient-elles réduites à trois régiments de 2 500 hommes au lieu de quatre régiments de 3 300 hommes, — pendant que l’artillerie lourde, le génie, l’aviation, les conducteurs d’automobiles ne cessaient de se développer et que les chars d’assaut se créaient.

L’Armée allemande, tout en obéissant aux mêmes nécessités d’organisation, ne cessait d’augmenter le nombre de ses divisions par à-coups successifs, et selon les besoins de sa politique militaire. Elle a des réserves d’hommes énormes, elle en use plus hardiment que nous des nôtres pourtant beaucoup plus fortes. Alors que tous nos hommes non instruits passent six ou huit mois dans les dépôts ou les bataillons d’instruction, ses réservistes et territoriaux non instruits (Ersatz de l’active, de la réserve, de la Landwehr, du Landsturm) sont envoyés au front après deux ou trois mois d’instruction ; il en est de même des jeunes classes, dont l’appel et la mise en service, au début plus lents qu’en France, s’accélèrent au point que l’Allemagne est en avance d’une classe sur la France.

Il est évident que l’Allemagne, ayant à soutenir la lutte sur deux fronts, à soutenir par intermittence son alliée l’Autriche-Hongrie en Galicie et en Italie, à conduire une offensive en Roumanie, à encadrer l’armée turque, se trouvait aux prises avec des difficultés croissantes, et ce fut une nécessité pour elle de mettre en ligne toutes ses ressources. Mais un succès rapide lui était devenu indispensable en 1916, parce qu’elle était incapable d’une lutte prolongée. D’une part, elle ne pouvait plus entretenir, à beaucoup près, l’effectif de ses trop nombreuses divisions ; d’autre part, les suppressions considérables que lui imposaient ses pertes nécessitaient une réorganisation complète, incompatible avec l’allure accélérée de nos attaques ; enfin en réduisant de moitié le nombre de ses divisions, elle eût dégarni une partie notable de son front, qu’aucun prodige d’organisation ne pouvait empêcher de s’effondrer, faute d’hommes.


C’est la violation de la neutralité belge qui a forcé le gouvernement britannique à déclarer la guerre à l’Allemagne ; mais pour que le peuple anglais entrât complètement dans la lutte, il fallut les raids aériens et le bombardement dos villes côtières. Sans doute, tout était fait pour activer les engagements volontaires, tracts, conférences, affiches monumentales, mais le meilleur agent de recrutement resta toujours le Zeppelin. Quand les engagements volontaires eurent produit tout leur effet et que, la nécessité s’imposa de recourir au service militaire obligatoire pour entretenir les effectifs, c’est encore le Zeppelin qui, aidé du sous-marin, permit au gouvernement britannique d’imposer le plus grand des sacrifices à la nation qui a le culte héréditaire de la liberté individuelle.

L’Empire britannique, résolument pacifique et confiant dans sa puissance maritime pour se défendre, avait fermé les yeux sur le danger allemand ; un réseau d’influences adroitement tissé enveloppait toutes les classes dirigeantes, dont seuls quelques rares personnages clairvoyants avaient su se préserver ; il s’étendait jusqu’aux partis les plus avancés, grâce aux socialistes du Kaiser. L’Entente cordiale nouée avec la France paraissait non seulement comme un gage de paix, mais comme une garantie absolue. Prête pour une expédition coloniale toujours possible, l’armée anglaise gardait la forme appropriée à ce besoin. La plupart des régiments étaient à deux bataillons, qui alternaient pour le service outre-mer. L’instruction de détail était bonne, mais aucune manœuvre d’ensemble ne les réunissait. Théoriquement, la « Force expéditionnaire » de quatre divisions pouvait bien porter « l’Union Jack » sur le continent, mais c’était pour une manifestation de solidarité bien peu vraisemblable et dont le lendemain n’était pas prévu. Pas d’artillerie lourde, rien du matériel nécessaire à une armée moderne, aucun État-major organisé au-dessus de la Division. — Comptaient à l’effectif, dans les Îles britanniques, 250 000 mercenaires très bons, puis 270 000 hommes de la force territoriale très sommairement organisés et non instruits.

Partant pour une guerre courte, l’État-major allemand devait braver sans hésitation l’entrée en ligne d’un tel adversaire et franchir sans scrupule la frontière belge, et plusieurs mois après, le Kaiser parlait encore de « la méprisable petite armée du maréchal French. » Ils méconnaissaient entièrement la race dont elle était sortie et ne se doutaient pas que l’Empire britannique lèverait au cours de la guerre 9 400 000 hommes et aurait sous les armes, à la fin des hostilités, 5 700 000 hommes, dont 3 340 000 au combat sur les divers théâtres d’opérations.

L’organisation de ces forces a été réalisée par le maréchal lord Kitchener, ministre de la guerre. 7 divisions actives envoyées en France furent rapidement rejointes par les 14 divisions territoriales mobilisées. Puis il forma 5 armées de 6 divisions chacune, soit 30 divisions nouvelles, et en même temps 20 divisions territoriales nouvelles. Sur le front de France, il y avait 118 000 hommes en août 1914 ; 1 120 000 hommes en janvier 1915, 1 700 000 en janvier 1916 au moment du vote de la conscription, 1 831 000 en janvier 1917 ; les effectifs passèrent par un premier maximum de 1 884 000 en septembre 1917 pour retomber à 1 831 000 par l’envoi de 5 divisions en Italie. Les pertes par l’offensive allemande de mars 1918 sont compensées par le retour de 3 divisions d’Italie et de 2 divisions de Palestine et par de nouvelles incorporations, et on passe en juillet 1918 par un nouveau maximum de 1 898 000 hommes. Fin octobre, l’effectif en Belgique est de 1 848 000 hommes, inférieur de 50 000 a celui de juillet, mais supérieur de 20 000 à celui de mars. En outre, les garnisons des Îles Britanniques comptent 1 800 000 hommes, et c’est une réserve où la situation permet des prélèvements importants. Au moment de l’armistice, l’armée britannique est dans les meilleures conditions pour continuer la lutte.

De ses possessions d’outre-mer, le Royaume-Uni tira des ressources considérables. Les Dominions lui fournirent d’admirables troupes, égales aux meilleures sur les champs de bataille européens : le Canada 628 000 hommes, l’Australie et la Nouvelle-Zélande 648 000, dont 440 000 ont servi outre-mer, l’Afrique du Sud 200 000, l’Inde 1 160 000 hommes.

Les troupes britanniques luttèrent aux côtés des troupes françaises aux Dardanelles, en Macédoine, en Italie et au Cameroun ; elles assurèrent seules la charge des opérations, souvent très lourde, en Mésopotamie, en Palestine et dans l’Est Africain.

Pendant que la marine française s’assurait la maîtrise de la Méditerranée, la marine britannique contrôlait toutes les autres mers ou océans du globe et ravitaillait pour la plus grande partie les armées et les nations de l’Entente. Pour la marine de guerre, le personnel navigant était passé de 145 000 hommes à 400 000, et celui de la marine de commerce à 1 200 000 hommes ;  1500 000 étaient employés aux constructions navales pour réparer les pertes causées par la guerre sous-marine. Les mines et les usines d’Angleterre compensaient dans une large mesure les pertes subies par l’industrie dans le Nord et le Nord-Est de la France, tout en outillant de toutes pièces les armées britanniques qui, au début des hostilités, étaient encore plus démunies que les armées françaises en matériel de toute sorte, notamment en artillerie de tous calibres et en munitions. Ce magnifique effort, dont la France a largement profité, a été organisé et poursuivi par M. Lloyd George, comme ministre des munitions. Les demandes du maréchal French, qui n’hésita pas à saisir l’opinion publique de sa pénurie en artillerie lourde et en munitions, activèrent beaucoup les fabrications de guerre. Elles représentaient une main-d’œuvre très considérable et absolument nécessaire à la victoire, — et il faut en tenir compte quand on songe aux effectifs combattants fournis par l’Empire britannique.

Dans la conduite des opérations, les meilleurs rapports s’établirent rapidement entre les commandements alliés. Les nuages qui s’élevèrent parfois ne furent jamais que passagers. Toutefois, la bonne entente ne suffit pas à remplacer l’unité de commandement. L’armée anglaise eut toujours une tendance naturelle à menacer les ports de la mer du Nord, bases des sous-marins allemands ; une offensive n’était guère possible sur ce terrain que pendant le milieu de l’été et devait se heurter à une préparation défensive très forte, à moins qu’une entreprise sur un autre point du front eût drainé les réserves allemandes. La seule tentative sérieuse, celle d’août 1917, menée avec la participation d’une armée française, fut commencée trop tard, ne remporta qu’un succès limité et n’atteignit pas ses objectifs. — Dans la défensive, l’unité de commandement s’imposa impérieusement à la fin de mars 1918.

Le commandant du corps expéditionnaire garda toujours les prérogatives de son autorité. Le maréchal French qui, avant la guerre, avait les meilleurs rapports avec le ministre de la Guerre lord Kitchener, entra sans hésiter en conflit avec lui. Le 1er septembre 1914, lord Kitchener arriva à Paris et témoigna l’intention de se rendre sur le front ; il dut y renoncer, le maréchal French n’admettant pas que son armée pût avoir deux chefs ; l’armée britannique poursuivit sa retraite, malgré la volonté du ministre de la Guerre. — Au commencement d’octobre, à propos des opérations autour d’Anvers, pendant que le maréchal French descendait sur l’Aisne, lord Kitchener donna directement quelques ordres, qui paraissent encore aujourd’hui intempestifs, au maréchal French.

À ce propos, le maréchal lord French, vice-roi d’Irlande, fait à plusieurs reprises dans son ouvrage 1914 quelques réflexions qui seront utilement méditées ailleurs qu’à Londres :

« Si j’avais été laissé libre d’exercer la plénitude de mes fonctions de commandant en chef de l’armée britannique en France, j’aurais assurément donné des ordres touchant le dispositif de ces troupes. Je regrette d’avoir à dire ici mon opinion très nette : ce qui aurait dû être fait pendant ces jours critiques ne l’a pas été, grâce uniquement aux essais tentés par lord Kitchener de réunir dans sa main les rôles séparés et distincts de ministre à Londres et de général en chef en France. Je crois avoir le droit, dans l’intérêt de mon pays, en pensant aux guerres où nous pourrons être engagés dans l’avenir, je crois avoir le droit d’exposer ici complètement les faits. Le désastre de Sedan fut dû en parti à l’ingérence de Paris dans les opérations de l’armée, et la guerre civile d’Amérique se prolongea au delà des prévisions grâce à l’intrusion répétée du secrétaire d’État dans le commandement. »

Sur le front, la camaraderie de combat était parfaite. Les méthodes d’instruction très analogues rendaient les relations faciles ; des cours connexes rapprochaient les officiers, et les troupes fraternisaient cordialement.


La République des États-Unis a déclaré la guerre à l’Allemagne le 6 avril 1917. Son armée régulière comptait 200 000 hommes et pouvait être portée à 320 000 hommes en vertu d’une loi de 1916, latitude dont le Président commença à user aussitôt, et l’envoi rapide d’un corps expéditionnaire en Europe fut décidé.

On n’a pas assez remarqué que cette armée permanente du temps de paix était une base excellente, — malgré son exiguïté, — pour construire une organisation solide. Presque tous les officiers et beaucoup de soldats avaient fait campagne aux Philippines, à Cuba, au Mexique. Chaque régiment était astreint à un véritable tour colonial et passait un certain temps outremer. Les cadres et les troupes, — tous volontaires, — avaient par conséquent accepté de passer une partie de leur existence aux colonies et y avaient vécu de la vie de campagne, dans les conditions les plus diverses. C’était, comme l’armée britannique, une véritable armée coloniale, entraînée aux changements d’existence, d’armement, de climat, de terrain, de tactique, et préparée par conséquent aux formes sans cesse mouvantes de la guerre moderne. Mais, par suite des préoccupations uniquement pacifiques de la grande République, l’armée n’y tenait pas la place due à ses services et à ses mérites, et l’organisation centrale, — ministère de la Guerre et État-major général, — n’existait qu’à l’état embryonnaire.

La conscription fut établie par la loi du 18 mai, autorisant le Président à l’utiliser pour compléter l’armée régulière, pour lever un premier contingent de 500 000 hommes le 1er septembre, destiné à former une armée nouvelle, l’armée nationale, et un second contingent ultérieurement, enfin pour la constitution et l’entretien des unités dont la guerre exigerait la création. Cet appel portait sur 8 400 000 hommes, que les difficultés d’installation, d’encadrement et d’équipement forçaient d’échelonner.

Le premier contingent fut fixé à 687 000 hommes ; on comptait lever 1 500 000 hommes pour assurer les besoins de l’armée jusqu’au printemps 1918, et créer 42 divisions : 8 pour l’armée régulière, 16 ou 17 pour l’année nationale, 16 ou 17 pour la garde nationale. Chacune de ces divisions comprenait deux brigades d’infanterie (6 bataillons à 1 000 hommes), — une brigade d’artillerie de trois régiments (dont un d’obusiers de 155), — 1 régiment du génie, 1 bataillon du Signal corps, 14 compagnies de mitrailleuses, — soit au total 27 000 hommes : c’était un petit corps d’armée, presque le double de nos divisions actuelles.

Le corps d’armée américain devait être formé de 4 de ces divisions et l’armée de 5 corps d’armée, avec l’artillerie lourde d’armée et les corps et services généraux.

Cette organisation répondait aux demandes du général Pershing, qui, nommé le 14 mai au commandement de l’armée expéditionnaire, s’était aussitôt embarqué et envoyait ses propositions en, juin et juillet pour l’organisation détaillée de ses troupes. Le général Pershing demandait un million d’hommes pour mener l’offensive en juillet 1918, évaluant les effectifs à réaliser en deux ans à trois millions d’hommes. Il demandait que le transport de 100 000 hommes par mois s’effectuât à partir d’août 1917.

D’inévitables tâtonnements entravèrent l’organisation des troupes aux États-Unis. L’instruction des officiers était à compléter pour ceux de l’armée régulière (9 500), à faire entièrement pour les autres (175 000 hommes). Les Armées françaises et anglaises avaient remis tous leurs cadres à l’instruction en 1915-1916, à la suite des expériences de la guerre ; il n’était pas étonnant qu’en entrant dans la lutte avec des cadres en majorité de toute récente promotion, l’armée américaine dût en faire autant. Mais les officiers des armées alliées ne furent appelés au début que pour enseigner des spécialités de la guerre de tranchée.

L’industrie américaine s’outilla très facilement pour la production intense des armes portatives et de certains matériels ; mais pour l’artillerie, on en était encore, en 1917, à déterminer les modèles et à construire les usines capables de les réaliser. C’est seulement après quelques hésitations que les modèles français furent adoptés en pratique, car on était très désireux de réaliser une œuvre aussi nationale que possible. En aviation, le modèle Liberty, adopté pour tous les appareils américains, donna des mécomptes, et il fallut recourir aux appareils français. La France céda aux troupes américaines venues à son secours 1 900 canons de 75, 1 000 canons de 155, 240 chars d’assaut, 2 676 avions équipés, des milliers de mitrailleuses, de fusils mitrailleurs et d’engins de toute sorte, 137 000 chevaux, et ces achats permettaient une économie de tonnage de 3 400 000 tonnes (chiffre notable, puisque le tonnage total transporté d’Amérique en France représente, de juin 1917 à novembre 1918, 6 millions de tonnes). Les divisions américaines reçurent leur dotation de 155 court, alors qu’un chiffre notable de divisions françaises restaient à pourvoir ; par réciprocité, l’Amérique nous envoyait une moyenne journalière de  4000 tonnes d’acier, malgré la crise de l’acier (février à juillet 1918) et la difficulté permanente des transports qui restait angoissante.

Le Département de la Guerre ne disposait que d’un faible tonnage, et il avait fallu trois mois pour transporter la première division américaine en France. L’État-major américain calculait qu’à cette allure il fallait sept ans pour transporter l’armée… Quelques palliatifs avaient un peu augmenté le tonnage, mais, en six mois, quatre divisions seulement avaient passé l’Atlantique. Le Département de la Guerre avait été réorganisé par un War College dont l’institution, le 20 décembre 1917, avait donné d’excellents résultats. Le général March, rappelé d’Europe par le ministre de la Guerre, M. Baker, avait été nommé chef d’État-major général avec de nouveaux pouvoirs.

L’organe central était donc créé, qui avait puissance d’action et capacité. Mais il fallait un fait nouveau qui permit à cette action de se déployer. Ce fait nouveau, ce fut l’attaque allemande de mars 1918. L’imminence du péril ouvrit enfin les yeux sur les nécessités de la guerre ; dans les conseils des Alliés, l’unité de commandement s’imposa, le temps prit toute sa valeur, la continuité des attaques en résulta, d’où la victoire finale ; aux États-Unis, plus d’hésitation dans les questions de matériel et de transport, ni dans l’emploi des instructeurs alliés ; la loi du 31 août 1918 étendit la conscription à tous les hommes valides entre dix-huit et quarante-cinq ans, soit à 14 millions d’hommes. Quant au transport de ces masses, il était assuré par la réquisition désormais effective de tout le tonnage américain et par l’emploi du tonnage britannique, car, il ne faut pas l’oublier, l’Angleterre n’hésita pas à imposer à son alimentation les restrictions les plus dures, afin de laisser disponibles les bateaux nécessaires au transport des troupes américaines, qu’elle assura pour les trois cinquièmes.

Le maréchal Foch a résumé la situation le 11 novembre 1919, dans un dîner offert aux membres de la Délégation américaine à la Conférence de la Paix :

« Il y a un an, le 11 mars, dit-il, l’armée américaine en France ne comptait que 300 000 hommes, soit 6 divisions d’infanterie à l’instruction. Il arrivait 30 000 hommes par mois.

« Le 21 mars se déclenche l’offensive allemande sur la jonction des armées alliées dans la région de Saint-Quentin. Vous connaissez ses effets. Elle gagnait bientôt la Scarpe ; elle remontait la Somme, qu’elle franchissait, l’Oise, qu’elle descendait. La situation était grave. « Dans ces jours critiques, le 28 mars, les généraux Pershing et Bliss venaient m’offrir généreusement de les mener à la bataille, me disant l’un et l’autre : « Nous sommes ici pour nous faire tuer ; toutes nos troupes sont à votre disposition ; où faut-il aller ? »

« Peu après, le 25 avril, à Sarcus, nous nous rencontrions avec les mêmes généraux ; le 2 mai, a Abbeville, d’accord avec les gouvernements alliés nous demandions au gouvernement américain d’amener en France, par mois, 120 000 fantassins ou mitrailleurs et des troupes de complément.

« En fait, au mois de mars, l’Amérique nous envoyait 69 000 hommes, en avril, 94 000, 200 000 en mai, 245 000 en juin, 295 000 en juillet, 235 000 en août. Les effectifs américains passaient de 300 000 hommes au 11 mars à 954 000 en juillet et 1 700 000 en octobre.

« Le 2 juin, le conseil supérieur de guerre de Versailles demandait au Président Wilson de continuer les mêmes transports de troupes, de 200 000 à 300 000 hommes par mois, et de préparer pour le printemps 1919, 100 divisions américaines. Le Président Wilson répondait qu’il était d’accord, et que s’il en fallait plus, on les aurait.

« Mais pendant ce temps, les troupes américaines n’étaient pas inactives. Dès le mois de mai, 2 divisions d’infanterie américaines étaient à la bataille avec la 1re armée française dans la région de Montdidier ; 3 dans les Vosges, où elles relevaient les Français ; 2 à l’instruction. En juin, 2 autres étaient à la Marne, à Château-Thierry et au bois Belleau, où elles prenaient une large part à la résistance contre l’ennemi. « Le 18 juillet, cinq divisions américaines participent à la contre-offensive victorieuse des 10e et 5e armées françaises et contribuent largement à son succès.

« Le 24 juillet était créée la 1re armée américaine, sous les ordres du général Pershing. Sa tâche était de dégager les communications de Paris à Nancy en refoulant l’ennemi de Saint-Mihiel.

Le 12 septembre, quatorze divisions américaines, huit en première ligne, six en deuxième ligne, s’emparaient de la boucle de Saint-Mihiel, prenant 200 canons, 15 000 prisonniers.

« Quelques jours après, quatorze divisions américaines étaient engagées, le 26 septembre, entre l’Aisne et la Meuse, dans la rude région de l’Argonne, dans une grande offensive. Le deuxième jour, Montfaucon était dépassé ; le 14 octobre, Grandpré était pris ; le 21, Châtillon ; le 30, Banthevillé ; le 1er novembre, Busancy ; le 4, Beaumont, et le 9, toute la ligne de la Meuse, de Mouzon à Bazeilles, était en notre pouvoir.

« En même temps, deux divisions américaines collaboraient, avec la 5e armée française, vers Romains ; deux autres, avec les armées anglaises, dans la région de Saint-Quentin ; deux autres encore, en coopération avec la 4e armée française, enlevaient les positions formidables d’Orfeuil ; puis, deux divisions américaines participaient à l’offensive du groupe des Flandres, sur la Lys et l’Escaut. Enfin, six autres se préparaient avec l’armée française à l’attaque de Lorraine du 14 novembre, lorsque l’armistice du 11 novembre est venu nous désarmer.

« Ainsi, l’armée américaine, soutenue par un gouvernement bien résolu à poursuivre la lutte jusqu’au bout, avait rendu à La Fayette la visite qu’il avait faite à l’Amérique naissante. Ainsi, elle a puissamment aidé à fixer la victoire par l’armistice, qui équivaut à une capitulation, une capitulation intégrale.

« C’est en pensant à ces souvenirs émouvants, à ces journées d’angoisse et de succès, que je lève mon verre en l’honneur du président Wilson, qui a soutenu si vaillamment la guerre, en l’honneur de mes compagnons d’armes américains, généraux et soldats, également glorieux, qui ont rendu décisive la victoire de la liberté. »