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Comment j’ai retrouvé Livingstone/Chapitre 2

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Traduction par Henriette Loreau.
Texte établi par Jules Belin de LaunayLibrairie Hachette et Cie (p. 15-32).


CHAPITRE II

DE L’OCÉAN INDIEN A L’OUGÉRENGERI


Débarquement dans la Mrima. — Écoles des Jésuites à Bagamoyo. — Malveillance des fonctionnaires du séid de Zanzibar. — Hadji Pallou, le bon jeune homme arabe. — Départ tardif de la caravane adressée par le consul Kirk à D. Livingstone. — Départs successifs des cinq bandes composant l’expédition du New-York Herald. — Nous passons le Kingani. — Retards causés par notre quatrième bande. La tchoufoua ou tsetsé. — Partie de chasse terminée dans un fourré d’épines. — Mort de mes deux chevaux. — L’Ougérengeri arrose un vrai parc. — Simbamouenni. Refus de payer deux fois le tribut à la reine.
Vue de Bagamoyo - How I found Livingstone (fr).png
Vue de Bagamoyo

L’île de Zanzibar avec ses plantations de cocotiers et de manguiers, sa ville aux maisons blanches, ses bois de girofliers et de canneliers, avec son port et ses navires, ses deux îlots placés en sentinelles, s’effaça peu à peu ; tandis que grandissait au couchant le rivage africain, banc de verdure pareil à l’autre qui, reculant toujours, n’était plus qu’une ligne sinueuse, prenant à l’horizon le noble aspect des montagnes. Nos daous jetèrent l’ancre au sommet d’un récif de corail situé à cent mètres de la côte, et dont la roche se voyait distinctement à quelques pieds au-dessous de la surface de l’eau.

Mes soldats, amoureux de vacarme et prompts à s’en exalter, saluèrent d’une vive mousquetade le mélange d’individus qui se pressaient sur la plage.

Dans cette foule, se tenait au premier rang un membre de la Société du Saint-Esprit, attaché à la mission que les jésuites ont fondée sur la côte. Le révérend père nous invita de la façon la plus courtoise à loger dans leur maison, à y prendre nos repas, et même, si cela pouvait nous être agréable, à établir notre camp sur leur terrain. Mais, quelque pressante et cordiale que fût l’invitation des bons pères, je ne l’acceptai que pour moi, et pour la première nuit.

– Je louai à l’extrémité de Bagamoyo, du côté de l’ouest, une maison donnant sur un grand espace, auquel aboutissait la route que nous devions prendre. Dressées en face du bâtiment, nos tentes formèrent avec lui l’enceinte d’une petite cour, où pouvaient se traiter les affaires à l’abri des importuns.

Un enclos, attenant à la maison, reçut nos vingt-sept bêtes. Les caisses, les ballots furent emmagasinés ; une ligne de soldats fut placée à l’entour ; et, laissant notre camp sous la garde de Farquhar, de Shaw et de Bombay, je me rendis chez mes hôtes, qui m’attendaient pour souper.


Camp de Bagamoyo - How I found Livingstone (fr).png
Camp de Bagamoyo


La mission est au nord de Bagamoyo, à une distance d’au moins huit cents mètres. C’est tout un village : quinze ou seize corps de logis. Dix révérends frères et autant de sœurs forment le personnel de l’établissement, et s’y appliquent à faire jaillir l’intelligence du crâne des indigènes. La vérité m’oblige à reconnaître que leurs efforts sont couronnés de succès. Ils ont là plus de deux cents élèves, filles et garçons ; et tous, du premier au dernier, portent l’empreinte de l’utile enseignement qu’ils reçoivent.

Après le repas, qui rétablit mes forces défaillantes et qui m’inspira une extrême gratitude, vingt élèves des plus avancés entrèrent avec des instruments de cuivre, formant ainsi un orchestre complet. J’avoue ma surprise. Voir ces jeunes têtes laineuses produire une pareille harmonie ; écouter, dans ce pays sauvage, les airs connus de France ; entendre ces négrillons chanter la gloire et la vaillance françaises, avec l’aplomb de gamins du faubourg Saint-Antoine, c’était bien fait pour m’étonner.

Je passai une nuit excellente, et dès l’aurore je me rendis au camp, tout disposé à jouir de ma nouvelle existence.

Cependant, l’approche de la masica, ou saison pluvieuse, ne me laissait pas une minute à perdre ; mais il me fallut d’abord faire refaire tous mes ballots, dont chacun dépassait d’une trentaine de livres la moyenne ordinaire de la charge. Après ce travail, je me trouvai avoir quatre-vingt-deux de ces ballots d’étoffe à emporter. Puis, que de retards me coûtèrent mes enrôlements !

Les fonctionnaires de Caolé ne se montraient pas serviables. Le djémadar ou chef des Béloutchis en garnison à Bagamoyo s’était borné à me faire une visite après la réception de la lettre du sultan de Zanzibar ; et Narandji, employé de la douane, n’avait répondu à la requête de son chef en ma faveur que par des signes de tête, des clignements d’yeux et des promesses qui ne l’engageaient guère. Aussi, la première quinzaine s’écoula sans que j’eusse trouvé un porteur. Dans cette extrémité, je me rappelai qu’un loyal Hindou de Zanzibar, Tarya Topan, m’avait proposé d’écrire pour moi à un certain Hadji Pallou, qui, disait-il, bien que très jeune, n’avait pas son pareil pour former une troupe. Cet excellent garçon me conseilla de faire partir mon expédition par petites caravanes, parce qu’elles étaient bien préférables aux grandes : « celles-ci éveillaient la cupidité des chefs et provoquaient les attaques, tandis que les autres passaient inaperçues ». Son conseil me parut bon à suivre. Mais, pendant les six semaines que j’ai passées là, ce garçon de vingt ans m’a donné plus de fil à retordre que tous les escrocs de New York n’en donnent à la police. Dix fois par jour on le prenait la main dans le sac ; il n’en était pas même troublé.

Il en prit tant et si bien, malgré ma surveillance, que les trois mille cent dotis qui devaient suffire à payer cent quarante porteurs étaient dépensés. Or, je n’avais que cent trente hommes et Hadji Pallou m’apportait son mémoire dont le total s’élevait à quatorze cents dollars !

On se demandera pourquoi je n’avais pas rompu avec ce coquin, dès la première affaire ? C’est parce que, sans lui, je serais resté à Bagamoyo plus de six mois, et qu’un prompt départ était indispensable.

Grâce à Tarya Topan, le mémoire fut révisé et réglé à sept cent trente-huit dollars. Les averses se multipliaient, annonçant la masica et nous démontraient l’urgence de remplacer nos tentes ; Shaw et Farquhar y travaillaient activement. Peu de jours après mon arrivée à Bagamoyo, j’étais allé au camp de Massoudi, voir la caravane que l’on envoyait à Livingstone, et qui était là depuis le 2 novembre 1870. Le nombre des ballots n’était que de trente-cinq ; il ne fallait donc que trente-cinq hommes pour les porter. Ces ballots étaient sous la garde de sept Anjouannais et hommes de l’Hiao, dont quatre esclaves, qui tous vivaient dans l’abondance, sans s’inquiéter du résultat de leur inaction.

Le docteur Kirk dit avoir ignoré que les provisions qu’attendait Livingstone n’étaient pas parties. C’est au moins preuve de négligence ; le jour même de mon arrivée à Zanzibar, on m’apprenait que ces marchandises n’avaient point quitté la côte.

Toutefois, vers la mi-février, le bruit courut dans les bazars, et se répandit au loin, que l’ambassadeur anglais allait venir à Bagamoyo pour voir où en était sa caravane ; sur quoi celle-ci, prise de frayeur, partit le lendemain, avec seulement quatre hommes d’escorte.

Bagamoyo a le climat le plus agréable ; en quoi il diffère considérablement de Zanzibar. Après une nuit passée à la belle étoile, on se réveillait, dispos et vigoureux, pour se jeter à la mer ; on sortait du bain ; et, le soleil levé, nous étions à l’ouvrage.

Enfin, comme, avec de la persévérance, on vient à bout de tout, je réussis à mettre en route les groupes de notre entreprise dans l’ordre suivant :

Le 18 février 1871, douze jours après notre arrivée à Bagamoyo, première caravane, formée de vingt-quatre pagazis ou porteurs et de trois ascaris ou soldats.

Le 21 février, seconde caravane, ayant vingt-huit porteurs, deux chefs et deux soldats.

Le 25 février, troisième caravane, comptant vingt-deux porteurs, dix ânes, un cuisinier, trois soldats, et un chef de race blanche, qui était Farquhar.

Le 11 mars, quatrième caravane : cinquante-cinq porteurs, deux chefs et trois soldats.

Enfin, le 21 mars, partait la cinquième bande, ainsi composée : vingt-huit porteurs, douze soldats, un tailleur, un interprète, un cuisinier, un servant d’armes, deux hommes de race blanche (Shaw et moi), deux chevaux, dix-sept ânes et un chien.

Total des cinq groupes formant l’expédition du New York Herald : cent quatre-vingt-douze hommes.


Le drapeau fut déployé, celui des États-Unis. Les porteurs, les soldats, les animaux étaient en ligne ; le guide ou kirangozi se mit à leur tête. Je dis un long adieu à la vie civilisée, à ses loisirs ; adieu à l’Océan, à sa route largement ouverte qui mène chez moi ; adieu à la foule de bruns spectateurs qui saluaient notre départ de coups de feu répétés. Les ascaris étaient responsables de nos dix-sept ânes et de leurs charges ; Sélim conduisait la petite charrette, qui portait les munitions ; Shaw, coiffé d’un liège en forme de barque renversée, chaussé de bottes fortes et monté sur un âne, fermait la marche ; tandis que, sur son beau cheval, le Bana Mkouba, c’est-à-dire le grand maître, comme on l’appelait, moi enfin, directeur et narrateur en chef de l’expédition, j’étais à l’avant-garde.

Notre sortie fut très brillante. La foule se pressait sur notre passage, et des salves de mousqueterie célébraient notre départ. Chacun de nous était plein d’ardeur ; les soldats chantaient, le kirangozi poussait des rugissements sonores, et agitait le drapeau étoilé qui disait à tous les spectateurs : cette caravane est celle d’un homme blanc (mousoungou) !

Autour de nous, un pays charmant : des arbres étrangers, des champs fertiles, une végétation riante. J’écoutais la voix du grillon, celle du tringa, le sibilement des insectes ; tous semblaient me dire : « Enfin vous êtes partis ! » Que pouvais-je faire ? sinon lever les yeux vers le ciel, et jeter ce cri du fond de l’âme : Dieu soit loué !

Après une marche de cinq kilomètres nous nous arrêtâmes à Chamba Gonéra ; il était alors une heure et demie.

Déjà les caractères commençaient à se révéler ; Bombay, bien que toujours sûr, paraissait avoir du penchant pour les haltes ; Oulédi faisait plus de bruit que de besogne ; tandis que Férajji, l’ancien déserteur de Speke, et Mabrouki, le manchot, se montraient pleins de courage, portant des charges dont la vue aurait effrayé un porte-faix de Stamboul.

Les trois jours suivants furent employés à compléter nos préparatifs de départ, et à nous précautionner contre la masica, dont les signes précurseurs étaient de plus en plus marqués.

Enfin : « Voyage, jour de voyage ! En marche, en marche ! » crie fortement le kirangozi, dont la voix joyeuse a pour écho celle du bon Sélim, mon tambour-major, mon serviteur, mon interprète, mon utile auxiliaire. Et nous partons décidément.

La route, un simple sentier, se déroulait sur une terre qui, bien que sableuse, était d’une fertilité surprenante : cent pour un de la semence, et les légumes en proportion ; le tout semé et planté de la façon la moins habile. Hommes et femmes travaillaient dans les champs sans s’inquiéter de bien faire. À notre approche, ils quittèrent leur ouvrage : ces hommes blancs, vêtus de flanelle, chaussés de grandes bottes, coiffés de chapeaux brevetés contre le soleil, étaient à leurs yeux des êtres monstrueux. Nous passâmes devant eux d’un air grave, tandis qu’ils riaient et gambadaient en se montrant du doigt tout ce qu’ils trouvaient de bizarre dans des gens si fort empaquetés. .

Une heure et demie de marche nous conduisit dans la vallée du Kingani ; elle s’offrit à nos regards tellement différente de ce que je m’étais figuré que j’en éprouvai un soulagement réel.

Quand la caravane eut passé la rivière, j’aurais voulu m’arrêter au bord de l’eau, y camper et chasser l’antilope, autant par nécessité que par plaisir, afin d’épargner mes chèvres qui constituaient mon fonds de réserve. Mais la terreur que les hippopotames inspiraient à mes hommes me força de gagner un petit village appelé Kicoca, situé à six kilomètres et demi du Kingani, et où la garnison de Bagamoyo a son dernier poste.

La rive occidentale, sur laquelle nous nous trouvions alors, était bien meilleure encore que l’autre. Kicoca est une collection de maisonnettes, couvertes en chaume, et de cette forme bâtarde inventée par les colons de Zanzibar et de la Mrima, pour exclure le plus de soleil possible de leurs demeures. J’y rattrapai ma quatrième bande. Son chef, Maganga, ne sut qu’inventer pour m’extorquer de nouvelle cotonnade, bien qu’il m’eût déjà coûté à lui seul plus que trois autres chefs réunis ; mais ses efforts n’obtinrent que la promesse d’une récompense, s’il arrivait avant moi dans le Mouézi, et de manière à nous laisser le chemin libre.

Il partit le 27, au point du jour, et nous levâmes le camp à sept heures du matin.

Toujours la même contrée : un parc superbe, attrayant dans tous ses détails. Kicoca, d’où nous partions, est à l’extrémité nord-ouest du Zaramo ; et nous campâmes au premier village rencontré dans le pays de Couéré ; il s’appelle Rosaco. Je fus forcé d’y laisser encore la troupe de Maganga, à cause des maladies dont elle était atteinte. Excepté aux environs des bourgades, il n’y avait pas trace de culture. Le pays, d’une station à l’autre, n’était qu’un désert aussi sauvage, aussi abandonné que le Sahara, mais d’un aspect bien autrement agréable. Notre premier père, s’éveillant dans cette partie de l’Afrique et en découvrant les beautés, n’aurait pas eu sujet de se plaindre.

Si pressé que je fusse d’atteindre le Mouézi, j’avais une telle inquiétude au sujet de ma quatrième bande, que je m’arrêtai avant d’avoir fait quatorze kilomètres, et que je donnai l’ordre de camper. À peine eut-on fini de décharger, et d’entourer le camp d’une forte palissade, que nous nous aperçûmes de la prodigieuse quantité d’insectes qui nous entouraient, et qui devinrent pour moi une nouvelle source d’anxiété.

J’y distinguai trois mouches dont la dernière, qui dans le pays s’appelle tchoufoua, donnait un son faible et grave, allant crescendo. Elle était plus grosse d’un tiers que la mouche domestique, avait de grandes ailes, faisait moins de bruit que les autres, mais plus de besogne ; c’était assurément la plus terrible. Les chevaux et les ânes ruaient et se cabraient sous sa piqûre, qui faisait ruisseler le sang. Vorace au point de se laisser prendre plutôt que de fuir avant d’être gorgée, elle était facilement détruite ; mais on avait beau en écraser, le nombre allait toujours croissant. J’ai reconnu plus tard que cette mouche était la formidable tsé-tsé, la seule dont la piqûre est mortelle pour le cheval, le bœuf, le mouton et le chien, suivant Livingstone ; cependant les indigènes affirment que les trois espèces que j’ai examinées en cet endroit seraient également fatales aux bêtes ovines.

Le lendemain, je crus devoir encore attendre ma quatrième caravane ; en attendant, je songeai à prendre le plaisir de la chasse, et, en chassant, je m’égarai.

Grâce à ma boussole, je n’avais rien à craindre ; j’étais certain de déboucher dans la plaine à peu de distance du camp. Mais c’est un travail terriblement rude que de sortir de ces halliers d’Afrique, ruineux pour les habits, cruels pour l’épiderme. Afin de marcher plus lestement, j’avais gardé mon pantalon de flanelle et mes souliers de toile. À peine étais-je plongé dans le fouillis épineux qu’une branche d’acacia horrida, l’une des cent espèces de grappins que j’allais rencontrer, saisit ma jambière droite au genou, et arracha le morceau presque entièrement ; vint ensuite le tronc d’un colqual, un grand euphorbe hérissé d’aiguilles, qui me prit à l’épaule, d’où résulta une nouvelle déchirure. Puis un aloès accrocha mon autre jambière et la fendit du haut en bas ; pendant ce temps-là, un convolvulus, fort comme un câble, m’empêtra sans ses replis, et me lança tout de mon long sur un lit d’épines.

C’était à quatre pattes, le nez à terre, comme un limier flairant la piste, que j’étais forcé de marcher ; mon pauvre casque, breveté contre le soleil, devenait à chaque minute moins sortable, moins solide, et mes vêtements de plus en plus déguenillés. En outre, il y avait là une plante aux émanations fortes et âcres, dont les brins me fouettaient le visage et y produisaient une brûlure analogue à celle que le piment fait dans la bouche. Enfin l’air étouffé de cette jungle, un air moite et chaud, me suffoquait ; la sueur me coulait de tous les pores, trempant mes lambeaux de flanelle autant qu’aurait pu le faire une averse. Quand je fus dehors et que j’eus largement respiré, je me fis le serment de ne jamais traverser de nouveau ces fouillis d’épines, à moins de nécessité absolue.

Après une halte de trois jours, comme j’étais sans nouvelle de ma quatrième bande, j’envoyai Shaw et Bombay la chercher, avec mission de la presser le plus possible. Ils revinrent le lendemain, suivis des retardataires. Maganga me donna pour excuse la faiblesse de ses malades ; il ajouta qu’il leur fallait encore un jour de repos, que je ferais bien de partir et de l’attendre à la station voisine. D’après ce conseil, je levai le camp et me dirigeai vers Kingarou, qui n’était pas à plus de huit kilomètres.

Ce fut dans cette marche que la caravane rencontra la première jungle qu’il lui fallut traverser ; malgré le sentier que nous y trouvâmes, on eut beaucoup de peine à en faire sortir la charrette.

Kingarou est situé dans le creux d’un pli de terrain. Les tentes n’étaient pas encore dressées que l’avant-coureur de la masica fondait sur nous, en averse suffisante pour éteindre l’amour naissant que je ressentais pour l’Afrique. Le camp fut achevé en toute hâte, les ballots turent mis à couvert et nous pûmes regarder avec résignation les énormes gouttes d’eau qui, battant le sol, en faisaient une boue singulièrement tenace, et nous entouraient de lacs et de rivières. Le même soir, mon cheval arabe me parut souffrant ; le lendemain, il était mort. Pour ne pas rendre pire le mauvais air de l’endroit, je fis enterrer le pauvre animal à vingt mètres du camp. Là-dessus, grand courroux du chef qui réunit ses collègues des bourgades voisines – chacun de ces hameaux pouvait bien avoir deux douzaines de huttes en clayonnage. Le conseil délibère, et finit par déclarer que le fait d’avoir enterré un cheval mort sur le territoire de Kingarou, et de l’avoir fait sans permission, est une injure grave, passible d’une amende. Ce différend fut arrangé après quelques pourparlers.

Malheureusement mon second et dernier cheval mourut le lendemain matin, juste quinze heures après son compagnon. À cette double perte, s’ajoutait l’ennui que me donnait ma quatrième caravane. Le 1er, le 2, le 3 avril s’étaient écoulés depuis l’époque où elle devait me rejoindre, et je l’attendais toujours.

Outre le temps perdu, cette halte prolongée avait rendu malades dix de mes hommes. Enfin, le 4 avril, les sons d’une trompe, joints au bruit des mousquets, nous annoncèrent l’arrivée d’une caravane, et Maganga apparut, suivi de toute la bande. Ses malades allaient beaucoup mieux ; cependant un jour de repos leur était nécessaire.

Dans l’après-midi, il fit le siège de ma générosité en me racontant les filouteries dont Sour Hadji Pallou l’avait rendu victime ; mais je me bornai à lui promettre de nouveau que, s’il atteignait rapidement le pays de Mouézi, il aurait lieu d’être satisfait de moi. Il se mit en marche le 5 avril, prenant cette fois l’avance, et m’affirmant que je ne le rejoindrais pas, quelle que fût la hâte que je pourrais déployer.

Le lendemain matin, voulant tirer mes gens de leur torpeur, je battis un joyeux rappel sur la poêle avec une cuiller de fer, et j’annonçai le départ. L’appel fut d’un excellent effet, car on y répondit avec empressement. Mais la longue marche qui suivit prouva combien le séjour de Kingarou avait affaibli et démoralisé ma bande, soldats et porteurs. Quelques uns d’entre eux seulement eurent la force de gagner la station avant la nuit. Les autres n’arrivèrent que le lendemain, et dans un état pitoyable d’esprit et de corps.

Nous partîmes le 8 pour Msouhoua ; une marche de seize kilomètres tout simplement, mais qui est restée dans notre souvenir comme l’une des plus pénibles que nous ayons jamais faites : tout entière dans une jungle, n’ayant que trois éclaircies où l’on pût reprendre haleine.

Quel travail, et quel endroit ! Les miasmes, les effluves des plantes en décomposition étaient d’une âcreté si pénétrante, que je m’attendais à chaque instant à nous voir foudroyés par la fièvre. Heureusement qu’il n’en fut rien ; mais on ne se figure pas ce que c’est que de faire passer dix-sept ânes chargés, conduits par sept hommes seulement, dans un sentier d’un pied de large, qui serpente au milieu d’un fourré inextricable, entre deux murs épineux, dont les grappins s’avancent et accrochent tout ce qui est à plus de quatre pieds du sol : juste la hauteur à laquelle se trouvent les ballots, qu’il faut sans cesse décharger et recharger. Les hommes n’en pouvaient plus, et, dans leur découragement, ne reprenaient leur tâche qu’après avoir essuyé des flots de paroles acerbes. Lorsque j’atteignis le campement désigné, qui est à la sortie du hallier, j’étais seul avec les dix ânes dont j’avais pris la conduite.

Remis de l’extrême fatigue de cette marche, nous quittâmes Msouhoua le 10 avril, escortés des gens du village, qui nous accompagnèrent jusqu’à leur estacade, en nous adressant de bienveillants adieux.

Le 12, nous atteignîmes Moussoudi, qui est au bord de la rivière Ougérengeri.

La route, ce jour-là, fut excellente ; pas un paquet dérangé, pas une cause d’impatience. Une fois chargés, les ânes n’eurent plus qu’à marcher devant eux. Ils parcouraient un pays magnifique, splendide dans sa sauvagerie, plein d’arbustes odorants, parmi lesquels je reconnus la sauge et l’indigotier. Ce beau parc s’étend jusqu’aux montagnes qui séparent l’Oudoé du pays de Cami, à trente-deux kilomètres de l’endroit où nous étions ; leurs cônes lointains avec le pic de Kara forment à cette charmante scène un fond qui en complète la beauté.

Je retrouvai, dans le Ségouhha, à Mouhallé, notre quatrième bande avec trois nouveaux malades, dont les yeux avides se tournaient vers moi, « le dispensateur de la médecine. » Des coups de feu avaient salué mon approche ; des épis de maïs et du riz attendaient que je voulusse bien les accepter ; mais, je le dis à Maganga, j’aurais préféré qu’il fût en avance de huit ou dix étapes.

Je rencontrai là Sélim ben Raschid qui revenait de l’intérieur avec trois cents dents d’éléphant. Outre la bienvenue qu’il me souhaita et le riz dont il me fit présent, j’eus par lui des nouvelles de Livingstone. Ce bon Arabe l’avait laissé à Djidji, où pendant quinze jours ils avaient habité les deux huttes voisines. « Il venait d’être fort malade, me dit ben Raschid en me parlant du docteur, et il avait l’air d’un vieillard : la figure défaite et la barbe grise. Son intention, quand il serait rétabli, était de se rendre dans le Mégnéma par la voie du Maroungou. »


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Simbamouenni


Le lendemain, en suivant la vallée, nous passâmes sous les murs de Simbamouenni, capitale du Ségouhha. J’étais loin de m’attendre à pareille rencontre. En Perse, dans le Mazandéran, elle ne m’aurait pas étonné ; mais ici elle était complètement imprévue.

Située au pied des montagnes du Rougourou, dans une vallée magnifique, arrosée par deux rivières et par plusieurs ruisseaux limpides, cette ville pouvait avoir près de cinq mille habitants. Ses maisons, au nombre d’un millier, étaient d’architecture indigène, mais du meilleur style, et ses fortifications arabo-persiques réunissaient les avantages des deux genres.

À part dans les grandes cités, je n’ai pas rencontré en Perse, sur un trajet de quinze cents kilomètres, des fortifications valant mieux que celles de Simbamouenni. Là-bas les murailles sont en pisé, même celles de Kasvin, de Téhéran, d’Ispahan et de Chiraz. Celles de la ville africaine étaient en pierre ; aux quatre angles, une tour, également en pierre et bien construite, les défendait. L’enceinte, à double rang de meurtrières, pour la mousqueterie, enceinte qui renfermait un espace de huit cents mètres carrés, était percée de quatre ouvertures, regardant les quatre points cardinaux, et situées à égale distance des tours. D’énormes portes fermaient ces ouvertures ; elles étaient en bois de tek du pays et couvertes des arabesques les plus fines et les plus compliquées.

D’abord ces dessins me firent croire que ces portes étaient venues de Zanzibar, d’où on les aurait envoyées en détail ; mais, comme les grandes maisons de la ville en avaient d’analogues, je pense qu’elles ont été faites et ciselées par des artistes indigènes.

La demeure royale pareille aux maisons de la côte était un long bâtiment carré, avec une grande toiture à pente rapide, dépassant de beaucoup la muraille, et abritant une véranda.

Ce palais appartenait alors à une sultane, la fille d’un nommé Kisabengo, célèbre chasseur d’hommes, qui fut la terreur de six provinces. D’une humble origine, mais doué d’une force remarquable, d’une parole éloquente, d’un esprit souple et amusant, ce Théodoros au petit pied acquit aisément de l’influence sur les esclaves marrons qui le reconnurent pour chef. La justice s’en mêla   ; Kisabengo prit la fuite, et arriva dans le Cami, province qui, à cette époque, s’étendait du Couéré au Sagara. Le bandit commença dès lors une vie de rapine et de conquête, dont le résultat fut d’obliger les gens du pays à lui céder un immense terrain dans leur superbe vallée. Il sut y choisir le plus admirable site, et fonda sa capitale qu’il appela Simbamouenni, la Cité-Lion, c’est-à-dire la plus forte.

Dans sa vieillesse, l’heureux voleur d’hommes changea son nom pour celui qu’il avait donné à sa ville   ; et, en mourant, il voulut que sa fille, à laquelle il laissait le pouvoir, prît également ce nom royal.

Nous faisions halte depuis trois jours, lorsque je vis arriver des notables de Simbamouenni, qui venaient de la part de leur souveraine chercher le tribut que Sa Hautesse croit pouvoir exiger. Mais, comme il est d’usage de n’imposer qu’un tribut au propriétaire d’une caravane, si divisée qu’elle soit, et que Farquhar avait acquitté ma dette, comme les ambassadeurs le reconnaissaient d’ailleurs, je répondis à ces derniers qu’il ne serait pas loyal de me faire payer deux fois. Les notables répliquèrent par un «   Ngema  »    : (très bien), et me promirent de porter ma réponse à leur souveraine. Cependant la prétention devait se renouveler et avoir des conséquences assez désagréables.